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Le bar à poèmes
13 juillet 2026

Léopold Sédar Senghor(1906 – 2011) : Par dela Eros

Créateur : Steiner, Egon | Crédits : Bundesarchiv

 

 

 

 

Par dela Eros

 

 

                                                          Kâ na Mâyây fela-x-am :

 

                                                          Kaso fae nyapôgma dyegânum

 

                                                          Oui, tout ce qui est de Mâyaï me plaît

 

                                                          La prison que je recherchais, je l’ai.

 

                                                                                                                            POÈME SÉRÈRE

 

 

 

C’EST LE TEMPS DE PARTIR

 

 

 

C’est le temps de partir, que je n’enfonce plus avant mes racines de ficus dans

 

     cette terre grasse et molle.

 

J’entends le bruit picotant des termites qui vident mes jambes de leur jeunesse.

 

C’est le temps de partir, d’affronter l’angoisse des gares, le vent courbe qui rase

 

     les trottoirs dans les gares de Province ouvertes

 

L’angoisse des départs sans main chaude dans la main.

 

J’ai soif j’ai soif d’espaces et d’eaux nouvelles, et de boire à l’urne d’un visage

 

     nouveau dans le soleil

 

Et ne m’écartent pas les chambres d’hôtel ni la solitude retentissante des grandes

 

     cités.

 

 

 

Est-ce le Printemps – partir ! – cette première sueur nocturne, le réveil dans

 

     l’ivresse... l’attente...

 

J’écoute aérienne – plus bas la batterie des roues sur les rails – la longue trompette

 

     qui interroge le ciel.

 

Ou est-ce le hennissement sifflant de mon sang qui se souvient.

 

Tel un poulain qui se cabre et rue dans l’aurore de Mars ultime.

 

C’est le temps de partir.

 

 

 

Voilà bien ton message.

 

Etait-ce au bal du Printemps que tes yeux ouverts te précédaient ?

 

Toi si semblable à celle de jadis, avec ton visage sarrasin et ta tête noire

 

     qui flamboie comme le sommet de l’Estérel.

 

Tes compagnes s’écartaient, jours laiteux d’hiver ou colombes sous les

 

     flèches d’une déesse.

 

Ma main reconnut ta main mon genou ton genou, et nous retrouvâmes le

 

     rythme premier

 

Et tu partis. C’est le temps de partir !

 

 

 

DEPART

 

 

 

Je cherche au fond de tes yeux troubles – c’est l’Etang de Berre sous les coups

 

     du Mistral

 

Tes yeux troubles – et j’y distingue, à travers la vitre embuée, le paysage d’outre-

 

     océan de nos hiers.

 

La pente est molle ; alentour la tendresse des prés.

 

Quand nous glissons, un bras amical nous retient au bord de l’eau.

 

Ta voix frêle, dans l’air lent de nos coeurs, tisse de capricieuses dentelles.

 

Tu es sur la rive adverse hirondelle ; l’eau est peu profonde et proches les îlets

 

     d’or.

 

Je préfère le bons souple du félin.

 

 

 

La rivière de verre le ciel couleur d’yeux bleus – tu disais pervenche- les

 

parfums d’un vert enfantin.

 

Toutes ces heures claires vertes bleues, vertes claires bleues !

 

Si légers les nuages aéroplanes, qui sont les poissons sous l’eau sans bruit.

 

Si souvent sifflaient, avec un bruit métallique qui me secouait jusqu’à la racine

 

     des entrailles

 

Les rapides pour les ports atlantique, les mondes ressuscités de nos mémoires.

 

 

 

Je ne pouvais garder dans mes mains ta tête, tes yeux d’antilope comme mes

 

     yeux aimantés

 

Mes yeux fixes devant toi.

 

Si légers les aéroplanes blancs

 

Si souvent sifflaient les rapides sur les ponts aériens !

 

Et puis un jour, étrangers dans ce paysage trop connu

 

Sans au revoir, nous sommes partis, partis un jour sans couleur et sans brut.

 

 

 

CHANT D’OMBRE

 

 

 

L’aigle blanc des mers, l’aigle du Temps me ravit au-delà du continent.

 

Je me réveille je m’interroge, comme l’enfant dans les bras de Kouss que tu

 

     nommes,Pan.

 

C’est le cri sauvage du Soleil levant qui fait tressaillir la terre

 

Ta tête noblesse nue de la pierre, ta tête au-dessus des monts le Lion au-dessus

 

     des animaux de l’étable

 

Tête debout, qui me perce de ses yeux aigus.

 

Et je renais à la terre qui fut ma mère.

 

Voici le Temps et l’Espace, entre nous précipice et altitude

 

Que se dresse ton orgueil porte-neige jadis couleur humaine

 

- J’y disparaissais, laboureur couché dans l’ivresse de la moisson mûre.

 

Je glisse le long de tes parois, visage escarpé.

 

Le meilleur grimpeur s’est perdu. Vois le sang de mes mains et de mes genoux.

 

Comme une libation le sang de mon orgueil antagoniste, déesse au visage de

 

     masque.

 

 

 

Me faudra-t-il lâcher les tempêtes de toutes les cavernes magiques du désert ?

 

Rassembler les sables aux quatre coins du ciel vide, en une ferveur immense

 

     de sauterelles ?

 

Puis dans un silence immémorial, le travail du froid apocalyptique ?

 

Glissent déjà tes paroles confuses de femme, comme des plaintes d’heureuse

 

     détresse, on ne sait

 

Et les pierres, brusque et faible chute, vont prendre le fracas des cataractes.

 

 

 

Toute victoire dure ’instant d’un battement de cils qui proclame l’irréparable

 

     doublement.

 

Tu fus africaine dans ma mémoire ancienne, comme moi comme les neiges de

 

     l’Atlas.

 

Mânes ô Mânes de mes Pères

 

Contemplez son front casqué et la candeur de sa bouche parée de colombes

 

     sans taches

 

Comparez sa beauté et celle de vos filles

 

Ses paupières comme le crépuscule rapide et ses yeux vastes qui s’emplissent

 

     de nuit.

 

Oui c’est bien l’aïeule noire, la Claire aux yeux violets sous ses paupières de

 

     nuit. 

 

 « Mon amie, sous le sombre des pagnes bleus

 

« Les étoiles effeuillent les fleurs d’ouate de leurs capsules éclatées.

 

« Le Seigneur de la brousse s’est tu, qui a fait taire la révolte des bruits sourds.

 

« Vois ! le brouillard doucement s’est égoutté en claires gouttelettes de lait

 

     frais. »

 

Ecoute ma voix singulière qui te chante dans l’ombre

 

Ce chant constellé de l’éclatement des comètes chantantes.

 

Je te chante ce chant d’ombre d’une voix nouvelle

 

Avec la vieille voix de la jeunesse des mondes.

 

 

 

VACANCES

 

 

 

Cette absence longue à mon cœur

 

Cette vacance de trois mois comme ce sombre couloir de trois semestres

 

     captifs.

 

J’avais perdu mémoire des couleurs.

 

Jusqu’à ton visage que je recomposais en vain, avec les yeux battus de mon

 

     esprit.

 

Et ton silence distant comme une mémoire qui s’oublie !

 

Restait l’odeur de tes cheveux, si chauds de soleil

 

- Rien que la caresse de mon col haut et souple sur ma joue

 

Restait la splendeur de ta tête !

 

Comment oublier l’éclat du soleil, et le rythme du monde – la nuit le jour

 

Et le tamtam fou de mon cœur qui me tenait éveillé de longues nuits

 

Et les battements de ton cœur qui à contretemps l’accompagnaient

 

Et les chants alternés. Toi la flûte lointaine qui répond dans la nuit

 

De l’autre rive de la Mer intérieure qui unit les terres opposées

 

Les sœurs complémentaires : l’une est couleur de flamme et l’autre, sombre,

 

     couleur de bois précieux.

 

Ton visage !

 

Sans doute est-ce lui, non la ténèbre de ma prison non l’humidité de ma vie

 

Qui efface toute couleur et tout dessin, tel le soleil triomphant à l’entrée de

 

     l’hivernage

 

Lorsque n’est pas tombée la goutte d’eau première

 

Que les pays sont blancs et les sables illimités.

 

Je sais le Paradis perdu – je n’ai pas perdu le souvenir du jardin d’enfance où

 

     fleurissent les oiseaux.

 

Que viendra la moisson après l’hivernage pénible, et tu reviendras mon Aimée.

 

Tu seras dans mes bras comme une gerbe lourde et brune

 

Ou le sik triomphal qu’agite l’athlète vainqueur, et il se sent un dieu.

 

 

 

PAR DELA EROS

 

 

 

Je les réciterais, ces mains qui bandent le regard de mon cœur.

 

C’est bien la lenteur de tes mains et la douceur galbée de ta caresse qui ne

 

     bouge

 

Egyptienne ! Comment ne serait-elle pas mon guide, ton haleine longue

 

Tes senteurs de soleil feux de brousse !

 

Tu es descendue de ce mur où t’avais accrochée la ruse des anciens

 

Admise dans le cercle à toute faiblesse fermée

 

Tu es le fruit suspendu à l’arbre de mon désir – soif éternelle de mon sang

 

     dans son désert de désirs !

 

 

 

Je sais mes Pères, vous avez jeté ce filet sur ma vacance vigilante

 

Pour attraper l’Enfant prodigue, cette fosse à lions.

 

Je sais que la fierté de ces collines appelle mon orgueil.

 

Debout sur l’âpreté de leurs sommets couronnés de gommiers odorants

 

Je saisis l’écho du nombril qui rythme leur chant

 

- Un lac aux eaux graves dort dans ce cratère qui veille.

 

Seule, je sais, cette riche plaine à la peau noire

 

Convient au soc et au fleuve profonds de mon élan viril.

 

 

 

Mais quoi d’un corps sans tête ? Et quoi de bras sans âme ?

 

Le chant du poète domine haut la passion des talmbatts mbalakhs et tamas.

 

Qu’au moins dansent mes doigts sur les cordes des kôras.

 

Mais ce corps dans mes mains, comme un fin navire d’acier !..

 

 

 

Ne soyez pas des dieux jaloux, mes Pères.

 

Laissez tonner Dzeus-Upsibrémétès, que Jéhovah embrase la superbe des villes

 

     blanches.

 

N’énervez pas ma jeunesse aux jeux de la maison

 

Mes griffes de panthère au pagne amical de mes sœurs.

 

Mon âme aspire à la conquête du monde innombrable et déploie ses ailes, noir     

 

    et rouge 

 

noir et rouge, couleurs de vos étendards !

 

Ma tâche est de reconquérir le lointain des terres qui bordaient l’Empire du

 

     Sang

 

Où jamais la nuit ne recouvrait la vie de ses cendres, de son chant de silence

 

Ma tâche, de reconquérir les perles extrêmes de votre sang jusqu’au fond des

 

     océans glacés

 

Et des âmes. Entendez le chant de son âme sous son toit de paupières

 

     sarrasines.

 

Candides ses yeux comme ceux de l’antilope kôba, ouverts étonnés sur la

 

     beauté du monde.

 

Ah ! laissez-moi l’arracher, son âme, dans un baiser comme le Vent d’Est

 

     Destructeur

 

Pour la dépose à vos pieds, avec les richesses fabuleuses de l’esprit et des

 

     terres nouvelles.

 

 

 

VISITE

 

 

 

Je songe dans la pénombre étroite d’un après-midi.

 

Me visitent les fatigues de la journée

 

Les défunts de l’année, les souvenirs de la décade

 

Comme la procession des morts du village à l’horizon des tanns.

 

C’est le même soleil mouillé de mirages

 

Le même ciel qu’énervent les présences cachées

 

Le même ciel redouté de ceux qui ont des comptes avec les morts.

 

Voici que s’avancent mes mortes à moi...

 

 

 

 

 

Chants d’ombre

 

Editions du Seuil, 1945

Du même auteur : 


Prière pour la paix (13/07/2014)

 

L’Absente (13/0720/15)


Ndessé (13/07/2016)


Elégie des eaux (13/07/2017)


Chant du printemps (13/07/2018)


Chants d'ombre I (13/07/2019)


Chants pour Signare (13/07/2020)


Le retour de l’enfant prodigue (13/07/2021)


Chants d'ombre II (13/07/2022)


Elégie de minuit (13/07/2023)


Elégie des saudades (13/07/2024)

 

Le Kaya-Magan (13/07/2025)

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