Léopold Sédar Senghor (1906 – 2011) : Le Kaya-Magan
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Le Kaya-Magan
KAYA-MAGAN je suis ! la personne première
Roi de la nuit noire de la nuit d’argent, Roi de la nuit de verre.
Paissez mes antilopes à l’abri des lions, distants au charme de ma voix.
Le ravissement de vous émaillant les plaines du silence !
Vous voici quotidiennes mes fleurs mes étoiles, vous voici à la joie de mon festin.
Donc paissez mes mamelles d’abondance, et je ne mange pas qui suis source de
joie
Paissez mes seins forts d’homme, l’herbe de lait qui luit sur ma poitrine.
Que l’on allume chaque soir douze mille étoiles sur la Grand-Place
Que l’on chauffe douze milles écuelles cerclées du serpent de la mer pour mes
sujets
Très pieux, pour les faons de mon flanc, les résidents de ma maison et leurs
clients
Les Guélowars des neuf tatas et les villages des brousses barbares
Pour tous ceux-là qui sont entrés par les quatre portes sculptées – la marche
Solennelle de mes peuples patients ! leurs pas se perdent dans les sables de
l’Histoire.
Pour les blancs du Septentrion, les nègres du Midi d’un bleu si doux
Et je ne dénombre les rouges du Ponant, et pas les transhumants du Fleuve !
Mangez et dormez enfants de ma sève, et vivez votre vie des grandes profondeurs
Et paix sur vous qui déclinez. Vous respirez par mes narines.
Je dis KAYA-MAGAN je suis ! Roi de la lune, j’unis la nuit et le jour
Je suis Prince du Nord du Sud, du Soleil-levant Prince et du Soleil-couchant
La plaine ouverte à mille ruts, la matrice où se fondent les métaux précieux.
Il en sort l’or rouge et l’Homme rouge-rouge ma dilection à moi
Le Roi de l’or – qui a la splendeur du midi, la douceur féminine de la nuit.
Donc picorez mon front bombé, oiseaux de mes cheveux serpents.
Vous ne vous nourrissez seulement de lait bis, mais picorez la vervelle du Sage.
Maître de l’hiéroglyphe dans sa tour de verre.
Paissez faons de mon flanc sous ma récade et mon croissant de lune.
Je suis le Buffle qui se rit du Lion, de ses fusils chargés jusqu’à la gueule.
Et il faudra bien qu’il se prémunisse dans l’enceint de mes murailles.
Mon empire est celui des proscrits de César, des grands bannis de la raison ou
de l’instinct.
Mon empire est celui d’Amour, et j’ai faiblesse pour toi femme,
L’Etrangère aux yeux de clarière, aux lèvres de pomme cannelle au sexe de
buisson ardent
Car je suis les deux battants de la porte, rythme binaire de l’espace, et le troisième
temps
Car je suis le mouvement du tamtam, force de l’Afrique future.
Dormez faons de mon flanc sous mon croissant de lune.
Ethiopiques
Editions du Seuil, 1956
Du même auteur :
Prière pour la paix (13/07/2014)
L’Absente (13/0720/15)
Ndessé (13/07/2016)
Elégie des eaux (13/07/2017)
Chant du printemps (13/07/2018)
Chants d'ombre I (13/07/2019)
Chants pour Signare (13/07/2020)
Le retour de l’enfant prodigue (13/07/2021)
Chants d'ombre II (13/07/2022)
Elégie de minuit (13/07/2023)
Elégie des saudades (13/07/2024)
Le Kaya-Magan (13/07/2025)