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Le bar à poèmes
24 juin 2026

Yves Elléouët (1932 – 1975) : Promenades d’Isidore Ducasse

 

 

Portrait d'Yves Elléouët et d'Aube Breton Elléouët, par Jacqueline Lamba, 1960 (encre sur papier. Galerie Françoise Livinec, Paris

 

 

 

 

 

Promenades d’Isidore Ducasse

 

 

ce matin avec l’aide du soleil

 

la rue du faubourg Montmartre embaume

 

c’est lui (et non les torréfacteurs en tabliers bleus)

 

qui fait griller les grains verts

 

en forme de porcelaines - ces mollusques gastropodes

 

à coquille vernissée et colorée - ou

 

de minuscules sexes féminins

 

j’ai bien dormi

 

d’ordinaire je me repose pendant le jour

 

des habitudes de vampire en quelque sorte

 

je ne suis même pas dérangé par la circulation

 

des attelages

 

les chevaux et les roues des voitures devant être

 

ferrés de feutre tout exprès

 

à quatre ou cinq heures je me lève

 

plus tard je me dirige vers le boulevard proche

 

et dans une brasserie je commande et je bois

 

à la file

 

deux ou trois mazagrans

 

ma chambre est petite et calme

 

j’y joue du piano la nuit avec fureur

 

mes voisins semblent être frappés de surdité

 

car jamais nul coup conjurateur d’harmonies

 

ne résonne à la cloison mitoyenne

 

de même ne s’élève nulle protestation articulée

 

verbalement

 

ou rédigée sur la surface blanche et plane

 

d’une feuille de papier

 

dans la glace je me contemple un peu fatigué

 

j’ai vingt-trois ans les générations à venir

 

supposeront que j’étais phtisique

 

j’ai écrit un livre passablement fuligineux

 

Les Chants de Maldoror sous un pseudonyme

 

Comte de Lautréamont inspiré du Lautréamont d’Eugène Sue

 

Lautréamont sonne mieux

 

quant au Poésie sous mon propre nom : gare !

 

 

 

entre le 32 de la rue du faubourg Montmartre

 

et le Palais-Royal (les jardins du)

 

existe une enfilade de trois passages couverts

 

qui sont dans l’ordre : le passage Verdean

 

commençant rue du faubourg Montmartre :31

 

et s’achevant rue de la Grange Batelière numéro 4

 

ensuite s’élance du numéro 7 de la rue susdite

 

le passage Jouffroy qui possède un décrochement

 

à angle droit et en hauteur pourvu de marches

 

sur la gauche

 

avant de reprendre sa course obstinée qui le mènera

 

jusqu’au numéro 10 du boulevard Montmartre

 

on y distinguera plus tard dans la pénombre

 

la vitrine du musée Grévin

 

que j’eusse bien voulu connaître

 

et dont l’entrée est située sur le boulevard lui-même

 

dans une file d’attente des enfants

 

que le jour de congé scolaire a libérés

 

de contraintes odieuses

 

y tiennent en piaffant la main d’adultes maussades

 

que ne récréent même plus les jeux

 

de miroirs du Palais des Mirages

 

cependant que dans les sous-sols

 

Charlotte Corday lame triangulaire en main

 

vient de percer Marat dans sa baignoire sabot

 

enfin s’ouvre le passage des Panoramas

 

dans un siècle chez un buraliste

 

chacun pourra y admirer

 

parmi d’autres chefs-d’oeuvres de sculpture

 

sur silicate naturel de magnésium hydraté

 

une pipe dont le fourneau figurera une tête d’amazone

 

aux boucles tempétueuses

 

et dont le chapeau à haute coiffe évasée du haut

 

s’adornera d’une plume d’autruche

 

aux barbes ondulantes

 

 

 

j’aimerais voyager à l’intérieur des murs

 

dans les galeries de mines

 

dans l’épaisseur où circule le termite

 

derrière sa tête en forme d’ampoule

 

toujours éteinte

 

quand la nuit se courbe sur les rues soûles

 

où la prostituée bouillonne

 

j’avancerais dans la lymphe de la pierre

 

à la façon d’une pirogue chargée de guerriers

 

peinturlurés et malfaisants

 

aux doigts bagués d’os hérissés de lances et de coutelas

 

le Créateur a allumé une bougie

 

elle éclaire l’écumes des pôles

 

elle accentue l’éclat de la banquise

 

elle écoute les cris de l’orque à l’épouvantable

 

dent

 

échouée sur la glace

 

 

 

ainsi j’irai

 

étranglant la nuit sous les porches

 

le cheveu qui naguère morigéna son Maître

 

et la lampe-tempête à l’œil d’alcoolique

 

me tiendraient compagnie

 

ainsi que le bouledogue éborgné au couteau

 

 

 

o jeudi vingt-quatre novembre

 

mil huit cent soixante-dix

 

o ténèbres dans la rue du faubourg Montmartre :

 

 

 

(la maison paraît-il n’existe plus)

 

o Isidore Ducasse homme de lettres

 

vingt-quatre ans

 

né à Montévidéo (Amérique Méridionale)

 

célibataire sans autres renseignements

 

tu n’es plus à partir de huit heures du matin

 

en vie

 

et le sieur Jules François Dupuis hôtelier

 

âgé de cinquante et un an ne nous dit rien

 

de ton agonie ligotée par tous les diables

 

de la nuit précédente

 

dans cet étroit lit de célibataire

 

où souvent fut sans doute

 

« la main au service de l’imagination »

 

non plus le sieur Antoine Milleret garçon d’hôtel

 

âgé de trente ans

 

décade que toi-même n’atteignis pas :

 

je pose quatre et je retiens six

 

il fut si bref à ton sujet  que jamais

 

personne je crois n’ouït de sa bouche

 

une description convulsive de ton corps mort

 

« dérivant déjà lentement vers la nuit »

 

 

 

du 7 de la rue du faubourg Montmartre

 

au cimetière du Nord Division 35

 

qu’est-ce qu’il y a un ?

 

 

 

du 7 de la rue du faubourg Montmartre

 

au cimetière sus-nommé Division 35

 

il y a un voyageur horizontal

 

un comme l’alpha et l’oméga entrant

 

en collision

 

un comme le dernier omnibus

 

de la Bastille à la Madeleine

 

« ... qui apparaît subitement, comme s’il sortait

 

de dessous terre ».

 

alors que tu vas y entrer

 

ce vingt-cinq novembre

 

mil huit cent soixante-dix

 

Isidore Ducasse à la tombe volatilisée

 

après une lévitation mystérieuse

 

de la 35e à la 49e Division

 

comme si cet omnibus étrange

 

que regardent attentivement les quelques passant attardés

 

t’avait de la 49e Division pour en terminer

 

véhiculé jusqu’à quelque empyrée ténébreux

 

pour cause de désaffection des terrains

 

lesquels repris par la ville furent bâtis

 

 

 

 

 

 

 

 

Tête cruelle, 


Editions Calligrammes, Quimper, 1982


Du même auteur :


Pencran (23/12/2014)


Dans un pays de lointaine mémoire (08/03/2016)


Dédicace (09/03/2017)


Les barbares barattent (09/03/2018)


Au pays du sel profond (24/06/2020)


Flèche (24/06/2021)


Permanence des signes (24/06/2022)


Dits d’Hoël IV (24/06/2023)


Dylan Thomas (24/06/2024)


Testa di venere (24/06/2025 

 

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