Yves Elléouët (1932 – 1975) : Promenades d’Isidore Ducasse
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Portrait d'Yves Elléouët et d'Aube Breton Elléouët, par Jacqueline Lamba, 1960 (encre sur papier. Galerie Françoise Livinec, Paris
Promenades d’Isidore Ducasse
ce matin avec l’aide du soleil
la rue du faubourg Montmartre embaume
c’est lui (et non les torréfacteurs en tabliers bleus)
qui fait griller les grains verts
en forme de porcelaines - ces mollusques gastropodes
à coquille vernissée et colorée - ou
de minuscules sexes féminins
j’ai bien dormi
d’ordinaire je me repose pendant le jour
des habitudes de vampire en quelque sorte
je ne suis même pas dérangé par la circulation
des attelages
les chevaux et les roues des voitures devant être
ferrés de feutre tout exprès
à quatre ou cinq heures je me lève
plus tard je me dirige vers le boulevard proche
et dans une brasserie je commande et je bois
à la file
deux ou trois mazagrans
ma chambre est petite et calme
j’y joue du piano la nuit avec fureur
mes voisins semblent être frappés de surdité
car jamais nul coup conjurateur d’harmonies
ne résonne à la cloison mitoyenne
de même ne s’élève nulle protestation articulée
verbalement
ou rédigée sur la surface blanche et plane
d’une feuille de papier
dans la glace je me contemple un peu fatigué
j’ai vingt-trois ans les générations à venir
supposeront que j’étais phtisique
j’ai écrit un livre passablement fuligineux
Les Chants de Maldoror sous un pseudonyme
Comte de Lautréamont inspiré du Lautréamont d’Eugène Sue
Lautréamont sonne mieux
quant au Poésie sous mon propre nom : gare !
entre le 32 de la rue du faubourg Montmartre
et le Palais-Royal (les jardins du)
existe une enfilade de trois passages couverts
qui sont dans l’ordre : le passage Verdean
commençant rue du faubourg Montmartre :31
et s’achevant rue de la Grange Batelière numéro 4
ensuite s’élance du numéro 7 de la rue susdite
le passage Jouffroy qui possède un décrochement
à angle droit et en hauteur pourvu de marches
sur la gauche
avant de reprendre sa course obstinée qui le mènera
jusqu’au numéro 10 du boulevard Montmartre
on y distinguera plus tard dans la pénombre
la vitrine du musée Grévin
que j’eusse bien voulu connaître
et dont l’entrée est située sur le boulevard lui-même
dans une file d’attente des enfants
que le jour de congé scolaire a libérés
de contraintes odieuses
y tiennent en piaffant la main d’adultes maussades
que ne récréent même plus les jeux
de miroirs du Palais des Mirages
cependant que dans les sous-sols
Charlotte Corday lame triangulaire en main
vient de percer Marat dans sa baignoire sabot
enfin s’ouvre le passage des Panoramas
dans un siècle chez un buraliste
chacun pourra y admirer
parmi d’autres chefs-d’oeuvres de sculpture
sur silicate naturel de magnésium hydraté
une pipe dont le fourneau figurera une tête d’amazone
aux boucles tempétueuses
et dont le chapeau à haute coiffe évasée du haut
s’adornera d’une plume d’autruche
aux barbes ondulantes
j’aimerais voyager à l’intérieur des murs
dans les galeries de mines
dans l’épaisseur où circule le termite
derrière sa tête en forme d’ampoule
toujours éteinte
quand la nuit se courbe sur les rues soûles
où la prostituée bouillonne
j’avancerais dans la lymphe de la pierre
à la façon d’une pirogue chargée de guerriers
peinturlurés et malfaisants
aux doigts bagués d’os hérissés de lances et de coutelas
le Créateur a allumé une bougie
elle éclaire l’écumes des pôles
elle accentue l’éclat de la banquise
elle écoute les cris de l’orque à l’épouvantable
dent
échouée sur la glace
ainsi j’irai
étranglant la nuit sous les porches
le cheveu qui naguère morigéna son Maître
et la lampe-tempête à l’œil d’alcoolique
me tiendraient compagnie
ainsi que le bouledogue éborgné au couteau
o jeudi vingt-quatre novembre
mil huit cent soixante-dix
o ténèbres dans la rue du faubourg Montmartre :
(la maison paraît-il n’existe plus)
o Isidore Ducasse homme de lettres
vingt-quatre ans
né à Montévidéo (Amérique Méridionale)
célibataire sans autres renseignements
tu n’es plus à partir de huit heures du matin
en vie
et le sieur Jules François Dupuis hôtelier
âgé de cinquante et un an ne nous dit rien
de ton agonie ligotée par tous les diables
de la nuit précédente
dans cet étroit lit de célibataire
où souvent fut sans doute
« la main au service de l’imagination »
non plus le sieur Antoine Milleret garçon d’hôtel
âgé de trente ans
décade que toi-même n’atteignis pas :
je pose quatre et je retiens six
il fut si bref à ton sujet que jamais
personne je crois n’ouït de sa bouche
une description convulsive de ton corps mort
« dérivant déjà lentement vers la nuit »
du 7 de la rue du faubourg Montmartre
au cimetière du Nord Division 35
qu’est-ce qu’il y a un ?
du 7 de la rue du faubourg Montmartre
au cimetière sus-nommé Division 35
il y a un voyageur horizontal
un comme l’alpha et l’oméga entrant
en collision
un comme le dernier omnibus
de la Bastille à la Madeleine
« ... qui apparaît subitement, comme s’il sortait
de dessous terre ».
alors que tu vas y entrer
ce vingt-cinq novembre
mil huit cent soixante-dix
Isidore Ducasse à la tombe volatilisée
après une lévitation mystérieuse
de la 35e à la 49e Division
comme si cet omnibus étrange
que regardent attentivement les quelques passant attardés
t’avait de la 49e Division pour en terminer
véhiculé jusqu’à quelque empyrée ténébreux
pour cause de désaffection des terrains
lesquels repris par la ville furent bâtis
Tête cruelle,
Editions Calligrammes, Quimper, 1982
Du même auteur :
Pencran (23/12/2014)
Dans un pays de lointaine mémoire (08/03/2016)
Dédicace (09/03/2017)
Les barbares barattent (09/03/2018)
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