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Le bar à poèmes
25 juin 2026

William Cliff (1940 -) : Octobre

 

 

 

 

 

Octobre

 

 

 

Un mois d’octobre inespéré comme un sourire

 

ainsi qu’on s’est efforcé d’oublier et qu’on

 

a soudain rencontré au détour d’un sentier

 

tellement qu’on ne sait plus s’il faut rire ou pleurer

 

ou fuir au fond des rues pour préserver l’oubli,

 

pour renfoncer un mal d’amour dans le grand sac

 

des bonheurs qui font mal (désespoir des trottoirs

 

quand le hasard verse le sel noir du passé

 

dans les plaies rouvertes des amours torturés),

 

ce mois d’octobre inespéré a tout ouvert

 

les fenêtres de nos maisons et le fracas

 

du monde, cris d’oiseaux, d’enfants, bruit des autos,

 

se mélange et tourne dans le carré de nos

 

maisons, et puis, comme au ciel gris plombé rougi

 

par un peu de soleil qui meurt en prometteur

 

de grands vents froids prochains, un boeing-voyageurs

 

prend son vol lourd e lent de vaisseau chargé d’âmes

 

tandis qu’à la pointe de ses ailes scintillent

 

les feux rouges et bleus d’un adieu souffreteux,

 

le mauve tourne au violet et c’est la nuit.

 

Quand le matin réveille les oiseaux du ciel,

 

une fumée d’avion traîne encore là-haut,

 

mais le vent de la nuit l’a tout ébouriffée,

 

c’est une immense plume d’autruche qui flotte

 

et s’effiloche et disparaît dans le soleil.

 

 

 

 

     Jeudi. Quatre jours de barbe. Ma lame attaque

 

     le poil à la racine et je me ferai beau

 

     et jeune et lisse car je m’en vais rencontrer

 

     ce que j’attends, ce dont j’ai faim plus que de pain.

 

     Aujourd’hui jeudi je tremble d’énervement,

 

     je peste et gratte du sabot,

 

     le matin va bientôt mourir.

 

 

 

     Un beau soleil d’octobre persistant et doux

 

     suscite mille odeurs entre les fruits les feuilles,

 

     les gens ont gardé sur leur peau leurs vêtements

 

     d’été gais et brillants. Je revois Théorème

 

     et j’en ressors déçus. Deux mains se sont frôlées,

 

     elles ne se sont pas comprises. Mais dehors

 

     la journée déjà s’enfonce dans les épaisses

 

     brumes, je rentre en courant et je dis bonsoir

 

     et vite je monte à ma chambre et je l’étends

 

     mon angoisse sur les cris de mon lit – Sept heures

 

 

 

 

C’est vers huit heures un quart que autobus et ses néons

 

passera près de moi pour m’emporter dans la ville.

 

La Voie lactée de Buñuel a rassemblé des files

 

d’étudiants désoeuvrés, la caissière dans son caisson

 

 

 

ne sait plus où donner de la tête mais elle donne

 

des tickets c’est tout ce qu’on lui demande. La plupart

 

sont venus par petites grappes de copains bavards

 

donner son coup de grâce à cette journée uniforme,

 

 

 

une entre les mille blêmies dans les laboratoires,

 

une encor massacrée sur l’autel des raisons de vivre

 

qui n’en sont pas, une journée, encore une, qui vire

 

au gris des souvenirs évaporés sur les trottoirs.

 

 

 

J’ai pu voir çà et là, assis dans son silence absurde,

 

un solitaire tout coincé entre de joyeux gars,

 

la salle est comble, le film égraine ses majuscules

 

et je me perds aux premiers strapontins. Sonne le glas

 

 

 

de cette séance, ce film est vide, ses gags sont

 

cons, le mot FIN me laisse les mains creuses, il ne me reste

 

qu’à me rabattre sur la folie des bars. Et au son

 

assourdissant des jukboxes, je fends la foule épaisse,

 

 

 

je traverse la masse des danseurs, un univers

 

étrange fait de bière, de chair, de fumée, de colère,

 

partout mes yeux sondent l’ombre, mes yeux noirs s’exaspèrent

 

à discerner quelque espoir aux traits

 

t d’un visage offert.

 

 

 

 

Un ciel mouillé, un fin brouillard, en ce matin d’automne

 

s’entassent les odeurs entre les murs de nos maisons,

 

il va falloir s’oxygéner avec de la charogne,

 

pourriture que cet air pour le travail de nos poumons.

 

 

 

Les camions surchargés

 

accablent la chaussée

 

de leurs fumées empoisonnées.

 

 

 

Je n’ai pas envie de rire à ces passants dégueulasses,

 

à ces vieux, à ces cons, à tous ces pantouflards de trottoirs,

 

une chape de conneries leur pend sur les yeux, miroirs

 

ternes, miroirs fanés dans les églises et les soutanes.

 

 

 

Une gifle de mépris, voilà ce que mon regard

 

leur paie, pour leurs sourire et leurs douceurs de confiture ;

 

ce coiffeur m’a fait une tête d’idiot, à la mesure

 

de tous ces crânes creux, me voilà banal et normal,

 

 

 

quelle honte, quelle migraine ! devant ma glace impitoyable

 

je taille en ma tignasse et saccage à pleins ciseaux

 

ce beau travail à vingt-cinq francs de tondeur de troupeaux,

 

je suis hirsute et fou, bizarre et faux comme un coupable.

 

 

 

 

Homo sum

 

In, « Cahier de poésie N°1 »

 

Editions Gallimard, 1973

 


Du même auteur :


Fellations (14/03/2015)


Trajet Namur- Charleville (13/03/2016)


« je croyais que la vie… » (02/12/2017)


Londres (26/03/2019)


Fausses vacances (25/06/2024)

 

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