William Cliff (1940 -) : Octobre
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Octobre
Un mois d’octobre inespéré comme un sourire
ainsi qu’on s’est efforcé d’oublier et qu’on
a soudain rencontré au détour d’un sentier
tellement qu’on ne sait plus s’il faut rire ou pleurer
ou fuir au fond des rues pour préserver l’oubli,
pour renfoncer un mal d’amour dans le grand sac
des bonheurs qui font mal (désespoir des trottoirs
quand le hasard verse le sel noir du passé
dans les plaies rouvertes des amours torturés),
ce mois d’octobre inespéré a tout ouvert
les fenêtres de nos maisons et le fracas
du monde, cris d’oiseaux, d’enfants, bruit des autos,
se mélange et tourne dans le carré de nos
maisons, et puis, comme au ciel gris plombé rougi
par un peu de soleil qui meurt en prometteur
de grands vents froids prochains, un boeing-voyageurs
prend son vol lourd e lent de vaisseau chargé d’âmes
tandis qu’à la pointe de ses ailes scintillent
les feux rouges et bleus d’un adieu souffreteux,
le mauve tourne au violet et c’est la nuit.
Quand le matin réveille les oiseaux du ciel,
une fumée d’avion traîne encore là-haut,
mais le vent de la nuit l’a tout ébouriffée,
c’est une immense plume d’autruche qui flotte
et s’effiloche et disparaît dans le soleil.
Jeudi. Quatre jours de barbe. Ma lame attaque
le poil à la racine et je me ferai beau
et jeune et lisse car je m’en vais rencontrer
ce que j’attends, ce dont j’ai faim plus que de pain.
Aujourd’hui jeudi je tremble d’énervement,
je peste et gratte du sabot,
le matin va bientôt mourir.
Un beau soleil d’octobre persistant et doux
suscite mille odeurs entre les fruits les feuilles,
les gens ont gardé sur leur peau leurs vêtements
d’été gais et brillants. Je revois Théorème
et j’en ressors déçus. Deux mains se sont frôlées,
elles ne se sont pas comprises. Mais dehors
la journée déjà s’enfonce dans les épaisses
brumes, je rentre en courant et je dis bonsoir
et vite je monte à ma chambre et je l’étends
mon angoisse sur les cris de mon lit – Sept heures
C’est vers huit heures un quart que autobus et ses néons
passera près de moi pour m’emporter dans la ville.
La Voie lactée de Buñuel a rassemblé des files
d’étudiants désoeuvrés, la caissière dans son caisson
ne sait plus où donner de la tête mais elle donne
des tickets c’est tout ce qu’on lui demande. La plupart
sont venus par petites grappes de copains bavards
donner son coup de grâce à cette journée uniforme,
une entre les mille blêmies dans les laboratoires,
une encor massacrée sur l’autel des raisons de vivre
qui n’en sont pas, une journée, encore une, qui vire
au gris des souvenirs évaporés sur les trottoirs.
J’ai pu voir çà et là, assis dans son silence absurde,
un solitaire tout coincé entre de joyeux gars,
la salle est comble, le film égraine ses majuscules
et je me perds aux premiers strapontins. Sonne le glas
de cette séance, ce film est vide, ses gags sont
cons, le mot FIN me laisse les mains creuses, il ne me reste
qu’à me rabattre sur la folie des bars. Et au son
assourdissant des jukboxes, je fends la foule épaisse,
je traverse la masse des danseurs, un univers
étrange fait de bière, de chair, de fumée, de colère,
partout mes yeux sondent l’ombre, mes yeux noirs s’exaspèrent
à discerner quelque espoir aux traits
t d’un visage offert.
Un ciel mouillé, un fin brouillard, en ce matin d’automne
s’entassent les odeurs entre les murs de nos maisons,
il va falloir s’oxygéner avec de la charogne,
pourriture que cet air pour le travail de nos poumons.
Les camions surchargés
accablent la chaussée
de leurs fumées empoisonnées.
Je n’ai pas envie de rire à ces passants dégueulasses,
à ces vieux, à ces cons, à tous ces pantouflards de trottoirs,
une chape de conneries leur pend sur les yeux, miroirs
ternes, miroirs fanés dans les églises et les soutanes.
Une gifle de mépris, voilà ce que mon regard
leur paie, pour leurs sourire et leurs douceurs de confiture ;
ce coiffeur m’a fait une tête d’idiot, à la mesure
de tous ces crânes creux, me voilà banal et normal,
quelle honte, quelle migraine ! devant ma glace impitoyable
je taille en ma tignasse et saccage à pleins ciseaux
ce beau travail à vingt-cinq francs de tondeur de troupeaux,
je suis hirsute et fou, bizarre et faux comme un coupable.
Homo sum
In, « Cahier de poésie N°1 »
Editions Gallimard, 1973
Du même auteur :
Fellations (14/03/2015)
Trajet Namur- Charleville (13/03/2016)
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