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Le bar à poèmes
18 mai 2026

Paul Eluard (1895- 1952) : Pour vivre ici

 

 

 

 

Pour vivre ici

 

 

I

 

Je fis un feu, l’azur m’ayant abandonné,


Un feu pour être son ami,


Un feu pour m’introduire dans la nuit d’hiver,


Un feu pour vivre mieux.

 

 

Je lui donnai ce que le jour m’avait donné :


Les forêts, les buissons, les champs de blé, les vignes,


Les nids et leurs oiseaux, les maisons et leurs clés,


Les insectes, les fleurs, les fourrures, les fêtes.

 

 

Je vécus au seul bruit des flammes crépitantes,


Au seul parfum de leur chaleur :


J’étais comme un bateau coulant dans l’eau fermée,


Comme un mort je n’avais qu’un unique élément.

 

 

1918

 

 

II

 

 

Le mur de la fenêtre saigne


La nuit ne quitte plus ma chambre


Mes yeux pourraient voir dans le noir


S’ils ne se heurtaient à des ruines

 

 

Le seul espace libre est au fond de mon coeur


Est-ce l’espace intime de la mort


Ou celui de ma fuite

 

 

Une aile retirée blessée l’a parcouru


Par ma faiblesse tout entier il est cerné


Durerai-je prendrai-je l’aube


Je n’ai à perdre qu’un seul jour


Pour ne plus même voir la nuit

 

 

La nuit ne s’ouvre que sur moi


Je suis le rivage et la clé


De la vie incertaine.

 

 

III

 

 

La lune enfouie les coqs grattent leur crête


Une goutte de feu se pose sur l’eau froide


Et chante le dernier cantique de la brume

 

 

Pour mieux voir la terre


Deux arbres de feu emplissent mes yeux

 

 

Les dernières larmes dispersées


Deux arbres de feu me rendent la vie

 

 

Deux arbres nus


Nu le cri que je pousse


Terre

 

 

Terre vivante dans mon coeur


Toute distance conjurée


Le nouveau rythme de moi-même


perpétuel

 

 

Froid plein d’ardeur froid plein d’étoiles


Et l’automne éphémère et le froid consumé


Le printemps dévoué premier reflet du temps


L’été de grâce par le coeur héros sans ombres

 

 

Je suis sur terre et tout s’accommode du feu.

 

 

IV

à Jean Arp

 

 

Autour des mains la perfection


Mains pâles à déchirer le sang


Jusqu’à ce que le sang s’émousse


Et murmure un air idéal

 

 

Autour de tes mains la nature


Compose ses charmes égaux


À ta fenêtre


Aucun autre paysage


Que le matin toujours

 

 

Toujours le jour au torse de vainqueur

 

 

La jeunesse comblant la chair

 

 

En caressant un peu la terre


Terre et trésor sont mêlés


En écartant quelques brins d’herbe


Tes mains découvrent le soleil


Et lui font de nouveaux berceaux.

 

 

V

 

 

Aucun homme n’est invisible


Aucun homme n’est plus oublié en lui-même


Aucune ombre n’est transparente

 

 

Je vois des hommes là où il n’y a que moi


Mes soucis sont brisés par des rires légers


J’entends des mots très doux croiser ma voix sérieuse


Mes yeux soutiennent un réseau de regards purs

 

 

Nous passons la montagne et la mer difficiles


Les arbres fous s’opposent à ma main jurée


Les animaux errants m’offrent leur vie en miettes


Qu’importe mon image s’est multipliée


Qu’importe la nature et ses miroirs voilés


Qu’importe le ciel vide je ne suis pas seul.

 

1939

 

 

Le livre ouvert, I (1938- 1940)

 

Aux Editions  Cahiers d’Art, 1940

 

Du même auteur :


l’Aventure (19/05/2014) 


Nuits partagées (19/05/2015)


La mort, l'amour, la vie (19/05/2016)


Novembre 1936 (19/05/2017)


« Je te l’ai dit pour les nuages… » (19/05/2018)


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