José Carlos Becerra (1936- 1970) : La Venta (I-II)
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La Venta
A Tabasco, presqu’à l’embouchure du fleuve Tonala, existe un lieu nommé
La Venta. On y a retrouvé des autels et des têtes colossales, restes d’une très
ancienne civilisation de la racine olmèque.
La découverte de ces ruines monumentales en un lieu si terriblement
inhospitalier est troublante. On ne s’explique pas comment on a pu
transporter ces tonnes monolithiques de basalte des contreforts de la
Sierra Madre del Sur. Les lieux où l’on produit cette pierre offrent pourtant de
si magnifiques conditions de vie, et l’on a transporté ces pierres par les forêts
et les marais jusqu’à cette île entourée de marécages pour les sculpter et les
ériger dans ce lieu si étrange.
I have heard
Laughter in the noises of beasts that make strange noises.
T.S.Eliot
I
Il faisait nuit quand la mer s’effaça des visages des naufragés comme une
expression sacrée.
Il faisait nuit quand l’écume s’éloigna de la terre comme une parole que
personne n’a encore prononcée.
Il faisait nuit
et la terre était naufrage majeur entre tous ces hommes
entre eux tous était la terre
comme un artifice des eaux.
Et maintenant, dans ces lieux non déterminés encore par la raison,
dans la place intérieure de la Place Publique
la brise semble procréer cette odeur lointaine
des animaux et des prisonniers percés de flèches
ou déjà embroché sur des lances
ou encore reconduits par la main qui ordonne et signale,
soutenue par les anneaux et les bracelets,
à partir des sites de base du pouvoir : nécessité et crime.
Où sont-ils ces hommes qui poussèrent ce cri de bataille et ce cri de rêve ?
Où sont-ils ce qui conduisirent la parole et qui furent emportés par elle au
site de la prière et de la matière du silence ?
Carence, fluctuant entre la pierre et la main qui va produire en elle la
suspicion de son âme ;
habitant ténébreux devenu muet sous ton œuvre ;
conduis-moi à l’hymne dispersé qui flotte en cendre parmi
la pourriture des feuilles.
Enduis toutes mes paroles de ton silence, mais n’éteint pas l’étincelle de ce
langage mutuel
pour que les morts présentent leur regard entre les braises
de ce qui est dit,
et la phrase de voûte sous le poids du temps.
II
La forêt a joué avec l’océan comme un chiot avec sa mère, le jour a bâillé
entre les seins de la nuit,
dans son acte de repos il a cherché l’aliment de la parole,
l’acte a sonné dans son propre vide
comme une douloureuse constance de force que le rêve de l’homme ne peut
pas mesurer.
Et maintenant, le soir joue un moment avec les îlots de jacinthe avant de les
abandonner
et l’air est un cerf craintif.
Et le soleil est un regard qui peu à peu se dévore lui-même
tout s’essouffle d’un lieu à un autre.
Et les feuilles mortes crissent dans le cœur de celui qui les foule en marchant.
Un poisson reste immobile sous le poids de sa respiration, sous la dure
lumière du couchant filent les grandes eaux couleur chocolat,
sur un tronc tombé, un iguane
file attiré par in autre temps, mais il est immobile ;
il n’y a pas d’évasion dans ses yeux plus fixes que la profondeur de la mer,
et le mouvement qui l’entoure est ce qui pétrifie ses repères.
La tempête pèse comme un dieu qui se fait visible,
une volée de tonnerre croise le ciel,
la lumière pourrit ; il ne reste plus de projets,
personne n’écoute plus sur la pierre les sons humains ou la pierre a gagné la
racine de la chair,
personne ne se blesse à cette superbe du minéral qui a attrapé la mémoire au
collet.
Tout semble dormir comme ce dieu qui redevient visible
derrière ce temps, où maintenant se balancent et craquent les branches des
arbres.
Blessez la vérité, cherchez dans votre salive la cause de ce silence de ce
silence et aussi de l’autre,
polissez cette superbe de vos propres dents ;
de nouveau la lance dans la main du jeune homme,
de nouveau l’argile sous les ordres de la main qui retourne
au rêve et a service du rêve,
de nouveau la sculpture qui boit l’âme,
de nouveau la jeune fille caressée par la main du vieux prêtre,
de nouveau les phrases triomphales sur les lèvres des vainqueurs,
et dans sa voix, le frémissement de sa convoitise
et sur ses épaule le manteau de sa race.
Mais rien ne répond plus,
La forêt passe en un bandeau de pluie,
tout gît enterré sous les tertres de pierre,
tout gît sous le poids aveugle de la pierre ;
dans ce visage congestionné d’ironie féroce,
dans le fond de ce visage
d’où paraît surgir, comme une bulle d’air, cet autre qui respire à l’intérieur,
ce sourire qui monte pour voyager qui sait jusqu’où dans l’obscurité des
lèvres...
Cependant tout est comme au premier jour ;
la forêt observe tout, sa vitesse a forme de puits,
il y a des morts approvisionnant sa table en spirale ;
Cependant tout est comme au premier jour,
la fleur du maculi comme une bouche violente et rouge suspendue dans l’air
chaud,
l’énorme fromager attrapé par la fixité de sa force,
et de nuit, dans le bourdonnement des insectes, l’odeur douceâtre
et tiède des grappes de fleurs du spondias
et dans les branches des arbustes poudreux,
l’odeur lointaine du hueledenoche.
Mais tout s’est arrêté,
tout s’est arrêté entre les exhalaisons puissantes du marécage
et les têtes de pierre des hommes et des dieux abandonnés.
Mais rien ne s’est arrêté,
tout glisse entre les exhalaisons puissantes du p marécage
et les têtes de pierre des hommes et des dieux abandonnés.
Ville désordonnée par la forêt ;
le serpent enroule sa ration de mort nocturne.,
le pas du jaguar sur les feuilles mortes,
le craquement, le tremblement, l’animal marqué par la mort.
L’angoisse du singe dont le cri se pétrifie dans nos cœurs
comme une statue confuse
qui ne devra jamais plus nous abandonner.
Qui écoute ce rêve par les crevasses de leur propre mort ?
La force de la pluie paraît croître de ces pierres, de là,
la nuit semble soulever le visage de ces créature invisibles,
de ce lieu qui est retourné au temps végétal,
au va-et-vient de l’herbe.
Rien ne se repose, mais tout dort ; ce qui pourrit invente.
Cette jeune fille pas encore consacrée au plaisir,
ces yeux séniles qui roulent dans leur propre fixité,
à l’image d’un exilé de ses souvenirs ;
les conseillers du roi, les vainqueurs du requin,
ceux qui ont posé une corde autour du cou du vaincu
et qui se sont assis sous la frise des autels de pierre,
en coinçant leurs corps trapus
à l’intérieur d’une coquille de pouvoir.
Nuées de taons et de grosses mouches aux ailes bleues
bourdonnant au-dessus de la tête du prédicateur,
sur la bouche du poète,
sur le manteau strié par le sang des esclaves ;
une couronne de taons et de mouches sur le nom du monde.
Tout dort, tout se nourrit de son propre abandon,
au milieu de l’immobilité réside le véritable mouvement.
Le pouvoir de la forêt et le pouvoir de la pluie,
la griffe de l’immense été posée sur le cœur de la terre,
le marécage comme un bête endormie aux environs du soleil ;
tout mange ici sa portion de destruction et de délire,
la lumière s’obscurcit en se brûlant elle-même,
le ciel répond de sa voix rauque, l’éclair tombe comme tout ange vaincu.
Voyez ces têtes de pierre sous la pluie
ou sous la hache éblouissante du soleil
comme un bourreau vêtu d’or
Voyez ces têtes de pierre
dans le campement de la nuit,
dans la décomposition de la gloire,
dans la solitude de la première question
et dans son retour après la seconde.
Voyez ces têtes de pierre,
masques qui cachent leur clé divine,
leur organisme coupé par le silence.
Voyez ces visages de pierre,
a côté de la bouche impie des marécages.
Ils sont ici,
ici, ils ne paraissent pas, ils ne signalent rien,
Ici les triomphateurs et les esclaves,
le gémissement de l’ancien
et le premier sang de la jeune fille
son déjà confondus en une seule pâte,
une seule bouchée que la
pierre mastique indéfiniment.
Pierre tombée dans le trou du rêve non par son propre poids
mais par le poids que la réalité tire du rêve.
Quand la vie a-t-elle fait ce geste de pouvoir ?
A qui appartient cette bouche où l’araignée minutieuse se cache ?
Devant qui la vie a-t-elle fait ce regard aujourd’hui mort ?
Quels yeux humains on fait mourir ce regard ?
Voici le visage, voici le corps,
la chair qui se fit pierre pour donner à la pierre un miroir de chair
Animée d’un souffle de pierre, l’image de pierre donne un nouveau poids à
la chair ;
et ainsi on entend le poids de l’autre silence et le poids de l’autre image dans
l’attitude immobile du caïman ;
voici la pierre s’émoussant dans la chair,
voici la mort éructant la pierre pendant que se digère l’image.
La pierre, la pierre, la pierre,
la pierre toujours blottie
à la fin de tous les gestes de chair de l’homme.
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Traduit de l’espagnol par Denys Bélanger
In, « Poésie mexicaine. Anthologie »
Ecrits de Forges / Le Castor Astral (Points), 2009
Du même auteur :
Isaïe 33 (21/05/2023)
Le miroir de pierre / El espejo de piedra (21/05/2024)
Le toast du bohémien (19/05/2025)