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Le bar à poèmes
13 mai 2026

Kari Unksova / Кари Васильевна Унксова (1941 – 1983) : Cinq sourires de l’intelligentsia

 

 

 

 

Cinq sourires de l’intelligentsia

 

 

I

 

 

Tant de forces, de formes, d’efforts

 

Sont cachés dans ce jeu de grammaire

 

Inventé par les arrivistes

 

Pour justifier leur corps d’esclaves.

 

Moi, je l’aime toujours et encore

 

Cette ville à mi-corps de grand-mère

 

L’impartialité des immeubles

 

Me procure toujours une lourde tendresse

 

Le jeu de l’histoire est trop bancal

 

Pour justifier une objectivité du mal.

 

L’inquiétude de toute raison

 

Nous ramène toujours à la neige princesse.

 

Mais quels fumiers ces intellos quand même

 

Quelle rumeur nous parvient de l’église

 

Où la décharge est ouverte à la brise.

 

Tous des vendus et tous des parasites

 

A les entendre, ils diraient Aphrodite

 

Pandeïmos – moi je dis mauvaise femme,

 

Eros et Thanatos. Les mystères de l’âme

 

Les deux lobes, droit, gauche, vous êtes bien brave

 

Oïkouména, les Huns, les Aryens et les Slaves

 

Et les passionarias qui déversent leur lave

 

Le logos et la gnose, les parias les esclaves

 

L’élaboration d’images conjonctivites permanentes

 

Comme moyen de stabilisation de la transcendentalité

 

de l’origine première

 

Et elle a pas crié, hein, ta mère,

 

Le jour où t’es née on sait même pas pourquoi ?

 

Pour vivre sans toit

 

Ni loi ?

 

Elle a mis au monde une limace

 

Toujours noyée dans ses paperasses

 

Hein, c’est dur, les mollusques

 

De traîner vos chaînes !

 

Mais l’avouer franc jeu ça vous ferait peine

 

Accueillir-nourrir l’errant maléfique

 

Cet hôte de nuit

 

votre élu christique

 

Vous vous la coulez douce, - francs-maçons et sophistes

 

Faites-vous la bise, on vous a sur nos listes.

 

 

 

II

 

 

Les souhaits de Bonne Année

 

37

 

N’influent pas

 

Sur l’état des routes

 

L’essence

 

Pue comme avant

 

Pareil pour votre fermentation sèche

 

Qui trouve dans les esprits un accueil un peu rêche

 

La faute à la météo !

 

L’horizontalité de la culture

 

Se transforme toujours en phase stagnante

 

De la verticalité des immeubles

 

Et c’est sans doute lié

 

A l’autophagie

 

(Pas moi – le voisin, Seigneur, pitié - grâce.)

 

Oui – entre les gouttes. Dans cette antiphase

 

Mieux vaut que je me colle à la surface

 

Verticale, qu’on me peigne, peut-être, en jaune

 

Que mon masque m’inscrive dans la flore et la faune

 

Oui, reprendre mon souffle dans mon masque à gaz.

 

Oh mais ça – fi, alors, c’est inesthétique

 

C’est vraiment trop facile. Et pas très hygiénique.

 

Le dictionnaire est réduit, déplaisants, ses morphèmes,

 

Sans parler des phonèmes. Les mythologèmes

 

Ignorent la classification de Spengler

 

Heidegger est absent  où donc est Fûrtwengler ?

 

Du sophisme à foison, mais trop peu de sagesse.

 

Et vulgaire avec ça – confiné... La bassesse

 

Pas pour dire, je vous dis, mais bon, l’orthographe...

 

Mmouais... Et alors la syntaxe!... Son seul biographe?

 

Le Destin. Son talent brillera, mais à titre posthume,

 

Nous, des nèfles. Entre le marteau et l’enclume,

 

Sur les lèvres des hommes... Tu vois, tu t’en tires :

 

Jamais la patrie n’oubliera ton martyre.

 

 

 

III

 

 

C’est vrai ça, on s’aime !

 

Vous aussi, triples buses,

 

Mais nous, ça, on s’aime !!

 

Vous voulez des excuses !!

 

On passe nos nuits dans les larmes poignantes

 

On passe nos jours comme amant et amante

 

Et chaque soirée c’est les veilles démentes

 

Avec au réveil une paix rayonnante

 

L’amour et la paix, c’est ça votre ligne

 

Elle, elle rapporte des bouteilles à la consigne

 

On a dans la cour ne consigne à bouteilles

 

Avec ses ivrognes qu’on cogne ou qu’on paye.

 

Et dans notre intérieur on a tant d’abondance

 

De tendresse et d’amour. Cette toute puissance

 

Impuissante n’est pas susceptible d’admettre

 

Un reflet sur la page. Elle est -vantardise – un être

 

En lui-même, et donc, vantards, on se vante on se flatte

 

On se flatte, on se vante, on se vante on s’éclate

 

On fait preuve – disons – d’indécente inconduite

 

On nous dit « exhibi... » on répond « la suite ! »

 

Disposant d’Organes-Passion Gigantesques

 

On attrape la grippe pour le seul pittoresque

 

De se dire « souffrants », supposant confitures

 

Sucreries et tout juste une température

 

Acceptable. Car quoi ? On est tous asthmatiques.

 

Le manque de souffle est le programme unique

 

Et si on trouvait un programma assez clean,

 

On n’aurait pas même besoin d’aspirine.

 

 

 

IV

 

 

sans le sun, pas de fun

 

 

 

Solennissime Pont !

 

Péan !

 

Péon.

 

Pivoines !

 

Qu’une pensée d’instant

 

Transforme en texte idoine

 

Sous un ciel transparent

 

Où Thalie ment aux dieux

 

Sur un sommet pointu

 

J’ai décrété « j’ai lieu »,

 

Un flot des plus pressants

 

Repousse les espaces,

 

Des couples amoureux

 

Aux yeux qui s’entrelacent

 

Soudain le sun sun sun

 

D’in faut pris sur le vif

 

Démultiplie le fun

 

De l’écrivain rétif.

 

Oh, les semi-cristaux

 

Des victoires infimes,

 

Frêle salutation

 

Nécessairement fine

 

Réserve d’eau pensée

 

Où sous l’écume-crainte

 

Trouant pour traversée

 

Ils fuient, hors de contrainte,

 

« Prosaïsme flamand

 

Vulgaire », pauvre image

 

D’anciens festins du mage

 

Devant les éléments,

 

En quoi vaudraient-ils mieux

 

Que nos discours déments

 

De terrariums miteux ?

 

 

 

V

 

 

Chacun a eu droit à sa jolie cage

 

Chacun peut noircir et blanchir ses pages

 

Dans sa chambre avec livres pour bibliophiles

 

Du contexte et des plantes 100% chlorophylle

 

Ils ne demandent rien, juste qu’on ne leur mette

 

Pas de croix sur la porte ou sous leur sonnette

 

Vu qu’ils sont au courant, cette sale engeance,

 

Ces fumiers, ces poètes, ces ce que-je-pense,

 

Frappés par le verbe, tremblant comme des feuilles

 

Le seul truc qu’ils attendent c’est qu’on les cueille.

 

Ô gros cul de Russie, seul endroit fertile

 

Ave désinfection et odeur subtile

 

C’est le stade infantile – sexualité anale

 

Jusqu’au stade sénile, retour à la normale.

 

J’écris çà au-dedans, pas hors des frontières,

 

Notez ca, ça vous fait une vraie matière

 

Ca vous met dans les transes pour vos partouzes

 

Plumitifs, fonctionnaires, barbeurs et barbouzes,

 

Oh baisers de Judas à se taper le ventre !

 

Des bagnards décorés. A se faufiler entre

 

Les pauses-cigarettes. L’as de carreau du bagne

 

L’araignée-rouge sombre, le feu qui vous gagne

 

 

                                                                                                avril 1983.

 

 

 

 

 

Traduit du russe par André Markowicz

 


In, Kari Unksova : « La Russie l’Eté »

 


Editions Mesure, 2021

 

De la même autrice :

 

Stances classiques / КЛАССИЧЕСКИЕ СТАНСЫ (13/05/24)

 

« Le ciel qui se lave... » (13/05/2025)

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