Frédéric – Jacques Temple (1921 - 2020) : Paysages (1)
/image%2F1371599%2F20260515%2Fob_4cb854_poete-romancier-frederic-jacques-templ.jpg)
Paysages
ARBRE
Je suis un arbre voyageur
mes racines sont des amarres
Si le monde est mon océan
en ma terre je fais relâche
Ma tête épanouit ses branches
à mes pieds poussent des ancres
Loin je suis près des origines
quand je pars je ne laisse rien
que je ne retrouve au retour.
NAISSANCE
à Charles Tricou
Des plus livides collines
vois briller les feux
de la nuit qui meurt.
C’est l’heure où vont
les grands troupeaux candides
cueillir les frais bourgeons
d’une aurore attendue.
Descendons
vers les pistes amères
décrocher la laine
aux buissons
sous nos pas
les cailloux sonneront
dans le matin
des asphodèles.
Des plus livides collines
une goutte de sang
va perler
sur les toits fermés
des villages
entends jaillir
le pur cri di coq.
Abandonnés
au creux du sommeil
des plus livides collines
être l’arbre
entre les rochers blancs
le gel bleui
sur le nuage du ciel
et voir des plus livides collines
une flamme lécher la nuit.
ECRIT SOUS UN FIGUIER
1
Loin des loriots furtifs
dérobés par de larges mains vertes
tombe une figue, molle,
dans l’ombre sèche où somnole
un hamac. L’odeur lactée
de femme allant à la margelle
alourdit le serein.
2
La pluie : gouttes distinctes,
mates, dans le feuillage,
impacts d’insectes morts
sur la vitre embuée.
La pourpre des pavots
brasille dans le soir
bruissant de tourterelles.
3
Une clameur transperce le silence
de la moiteur qui dégoutte
du cèdre. Vigile, à l’orée des étoiles,
un oeil brûle au fond du hibou.
SAISONS
A l’aube pointent les jonquilles
et le soleil balaie devant sa porte
vers le marais, mémoire de l’enfance
inconnue des mésanges luronnes
tout en frairie de n’être que présent,
tandis que teinte l’heure neuve
au carillon témoin des saisons mortes,
et le printemps frémit de sa puissance.
Ô l’aubier de l’été, source
de ma naissance. Je suis l’augure
des couleuvres ondulant de chaleur
en lisière des ronces rétives.
Le parfum vert des térébinthes
coule sur la vaste blancheur
du linge flottant dans le ciel
immobile. Et l’ivresse des mouches.
De la maison sur la rocaille grise
une lande s’étire vers les confins
de la terre où les corneilles vaguent,
effrangées par l’averse d’automne.
Ce soir l’embellie remplira nos verres
d’un vin si clair que nous lirons nos âmes
dans ses reflets. Le rire des amis
déjouera la cadence des horloges.
Silence. Embâcles, nos paroles
Le vent de glace étreint les roselières.
Moire d’étain la mer étale épouse
l’obscure transparence des hauteurs.
Nous espérons la marée des sarcelles
dans l’émergence acerbe du matin.
Embâcles, nos pensées. Le seul regard
épie le tremblement des laîches.
NATURES MORTES
I
à Alain Clément
L’arbre sur une tombe
incline le vermeil
agile d’une flamme
dans l’indigo du vent
tandis qu’une racine
se love dans le vide
opaque d’une orbite.
II
à Vincent Bioulès
Au cœur d’une pomme
rouge vernissée
dans une assiette
le labeur muet
d’un ver invisible.
III
à Jean-Pierre Blanche
Une branche
d’amandier
en fleurs
dans un verre
invisible.
APRES-MIDI AU JARDIN DES PLANTES
A Hervé Harant, in memoriam
Des ombres glissent
qui ne sont pas celles de arbres
dont le vent courbe
les hautes branches claires
dans les allées où jadis enfant
je n’avais ni le souci de vivre
ni l’immense projet de mourir.
Je médite à l’abri d’une ailante
ce qu’en ces lieux sans doute écrivit
Thomas Browne :
les générations passent et les arbres demeurent.
Fidèle à ceux qui m’ont précédé
avec un livre ouvert parmi les simples
et sous les orangers des Osages
dont je lançais les pommes grumeleuses
sur les nourrices à bonnets
sans nul égard pour les térébinthes,
indifférent au friselis des bambous dans la brise,
fidèles à ces passants qu’éternisent des bustes
ceints de lauriers, de viorne et d’amarante,
je suis allé parler au cénotaphe
de Narcissa qui fut l’ombre d’une ombre
dont les mânes voltigent sur les myrtes.
Pensées, soucis et monologues
se mêlent aux bosquets de l’antique Montagne
dominant cinéraires et lys de mer.
Les mésanges en deuil, les rossignols virtuoses
chantent l’odeur sucrée des alyssons :
la mer est proche et le vent grec charrie
le relent des eaux mortes.
Un bassin endormi déborde de soleil
sous les vertes ombrelles des lotus.
Aux déodars pendent de lourdes pommes d’or.
Je suis ravi dans le muet dédale
des secrètes gésines où sans répit
mûrissent d’insignes germinations
et les confins irrévocables de la vie.
Il suffit d’une tombe vide
pour inspirer de lentes promenades
et le silence, tel qu’en inventent
en leur pénombre les sanctuaires
où seuls s’émeuvent les choucas
des cloches envolées d’une ville
imminente et pourtant lointaine
dans ce jardin des âmes bienveillantes
qui me font signe entre les cyprès d’encre.
En ce lieu clos, creuset de la mémoire,
enfermez-moi encore, Ô dieux masqués
de feuilles et de fleurs...
Ici je suis couronné de bonheur.
Montpellier, 1593 – 1993
................................................................................................................
Du même auteur:
:
La prison de Socrate (13/10/2014)
Un long voyage (13/10/2015)
Profonds pays (II) (15/05/2018)
Westbound (14/05/2019)
Thessalonique (15/05/2020)
Northbound (01/11/2020)
Sud (15/05/2021)
Profonds pays (I) (01/11/2021)
Profonds pays (III) (15/05/2022)
Caravane (15/05/2023)
Profonds pays (IV) (15/05/2024)
La chasse infinie (15/05/2025)