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Le bar à poèmes
15 mai 2026

Frédéric – Jacques Temple (1921 - 2020) : Paysages (1)

 

 

 

Paysages

 

 

 

ARBRE

 

 

Je suis un arbre voyageur

 

mes racines sont des amarres

 

Si le monde est mon océan

 

en ma terre je fais relâche

 

Ma tête épanouit ses branches

 

à mes pieds poussent des ancres

 

Loin je suis près des origines

 

quand je pars je ne laisse rien

 

que je ne retrouve au retour.

 

 

 

NAISSANCE

 

 

à Charles Tricou

 

 

Des plus livides collines

 

vois briller les feux

 

de la nuit qui meurt.

 

C’est l’heure où vont

 

les grands troupeaux candides

 

cueillir les frais bourgeons

 

d’une aurore attendue.

 

Descendons

 

vers les pistes amères

 

décrocher la laine

 

aux buissons

 

sous nos pas

 

les cailloux sonneront

 

dans le matin

 

des asphodèles.

 

Des plus livides collines

 

une goutte de sang

 

va perler

 

sur les toits fermés

 

des villages

 

entends jaillir

 

le pur cri di coq.

 

Abandonnés

 

au creux du sommeil

 

des plus livides collines

 

être l’arbre

 

entre les rochers blancs

 

le gel bleui

 

sur le nuage du ciel

 

et voir des plus livides collines

 

une flamme lécher la nuit.

 

 

 

ECRIT SOUS UN FIGUIER

 

 

 

1

 

Loin des loriots furtifs

 

dérobés par de larges mains vertes

 

tombe une figue, molle,

 

dans l’ombre sèche où somnole

 

un hamac. L’odeur lactée

 

de femme allant à la margelle

 

alourdit le serein.

 

 

 

2

 

La pluie : gouttes distinctes,

 

mates, dans le feuillage,

 

impacts d’insectes morts

 

sur la vitre embuée.

 

La pourpre des pavots

 

brasille dans le soir

 

bruissant de tourterelles.

 

 

 

3

 

Une clameur transperce le silence

 

de la moiteur qui dégoutte

 

du cèdre. Vigile, à l’orée des étoiles,

 

un oeil brûle au fond du hibou.

 

 

 

SAISONS

 

 

 

A l’aube pointent les jonquilles

 

et le soleil balaie devant sa porte

 

vers le marais, mémoire de l’enfance

 

inconnue des mésanges luronnes

 

tout en frairie de n’être que présent,

 

tandis que teinte l’heure neuve

 

au carillon témoin des saisons mortes,

 

et le printemps frémit de sa puissance.

 

 

 

Ô l’aubier de l’été, source

 

de ma naissance. Je suis l’augure

 

des couleuvres ondulant de chaleur

 

en lisière des ronces rétives.

 

Le parfum vert des térébinthes

 

coule sur la vaste blancheur

 

du linge flottant dans le ciel

 

immobile. Et l’ivresse des mouches.

 

 

 

De la maison sur la rocaille grise

 

une lande s’étire vers les confins

 

de la terre où les corneilles vaguent,

 

effrangées par l’averse d’automne.

 

Ce soir l’embellie remplira nos verres

 

d’un vin si clair que nous lirons nos âmes

 

dans ses reflets. Le rire des amis

 

déjouera la cadence des horloges.

 

 

 

Silence. Embâcles, nos paroles

 

Le vent de glace étreint les roselières.

 

Moire d’étain la mer étale épouse

 

l’obscure transparence des hauteurs.

 

Nous espérons la marée des sarcelles

 

dans l’émergence acerbe du matin.

 

Embâcles, nos pensées. Le seul regard

 

épie le tremblement des laîches.

 

 

 

NATURES MORTES

 

I

à Alain Clément

 

 

L’arbre sur une tombe

 

incline le vermeil

 

agile d’une flamme

 

dans l’indigo du vent

 

tandis qu’une racine

 

se love dans le vide

 

opaque d’une orbite.

 

 

 

II

 

à Vincent Bioulès

 

Au cœur d’une pomme

 

rouge vernissée

 

dans une assiette

 

le labeur muet

 

d’un ver invisible.

 

 

 

III

 

à Jean-Pierre Blanche

 

 

Une branche

 

d’amandier

 

en fleurs

 

dans un verre

 

invisible.

 

 

 

APRES-MIDI AU JARDIN DES PLANTES

 

A Hervé Harant, in memoriam

 

 

Des ombres glissent

 

qui ne sont pas celles de arbres

 

dont le vent courbe

 

les hautes branches claires

 

dans les allées où jadis enfant

 

je n’avais ni le souci de vivre

 

ni l’immense projet de mourir.

 

 

 

Je médite à l’abri d’une ailante

 

ce qu’en ces lieux sans doute écrivit

 

Thomas Browne :

 

les générations passent et les arbres demeurent.

 

 

 

Fidèle à ceux qui m’ont précédé

 

avec un livre ouvert parmi les simples

 

et sous les orangers des Osages

 

dont je lançais les pommes grumeleuses

 

sur les nourrices à bonnets

 

sans nul égard pour les térébinthes,

 

indifférent au friselis des bambous dans la brise,

 

fidèles à ces passants qu’éternisent des bustes

 

ceints de lauriers, de viorne et d’amarante,

 

je suis allé parler au cénotaphe

 

de Narcissa qui fut l’ombre d’une ombre

 

dont les mânes voltigent sur les myrtes.

 

 

 

Pensées, soucis et monologues

 

se mêlent aux bosquets de l’antique Montagne

 

dominant cinéraires et lys de mer.

 

Les mésanges en deuil, les rossignols virtuoses

 

chantent l’odeur sucrée des alyssons :

 

la mer est proche et le vent grec charrie

 

le relent des eaux mortes.

 

Un bassin endormi déborde de soleil

 

sous les vertes ombrelles des lotus.

 

Aux déodars pendent de lourdes pommes d’or.

 

 

 

Je suis ravi dans le muet dédale

 

des secrètes gésines où sans répit

 

mûrissent d’insignes germinations

 

et les confins irrévocables de la vie.

 

 

 

Il suffit d’une tombe vide

 

pour inspirer de lentes promenades

 

et le silence, tel qu’en inventent

 

en leur pénombre les sanctuaires

 

où seuls s’émeuvent les choucas

 

des cloches envolées d’une ville

 

imminente et pourtant lointaine

 

dans ce jardin des âmes bienveillantes

 

qui me font signe entre les cyprès d’encre.

 

 

 

En ce lieu clos, creuset de la mémoire,

 

enfermez-moi encore, Ô dieux masqués

 

de feuilles et de fleurs...

 

 

 

Ici je suis couronné de bonheur.

 

Montpellier, 1593 – 1993

 

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Du même auteur:

 


La prison de Socrate (13/10/2014)


Un long voyage (13/10/2015)


Profonds pays (II) (15/05/2018)


Westbound (14/05/2019)


Thessalonique (15/05/2020)


Northbound (01/11/2020)


Sud (15/05/2021)


Profonds pays (I) (01/11/2021)


Profonds pays (III) (15/05/2022)


Caravane (15/05/2023)


Profonds pays (IV) (15/05/2024)

 

La chasse infinie (15/05/2025)

 

 

 

 

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