Elen Riot (1976 -) : Seizaine (9 - 10)
/image%2F1371599%2F20260516%2Fob_cfdce6_0-1.jpg)
Intervention d'Elen Riot, ethnologue. Colloque au Sénat, le 5 mars 2018
Seizaine
.................................................................
9. Nuit à cinq heures : trois récits
Tout à coup le jour est tombé
Et tu te perds dans la nuit
Tu tâtonnes de rue en rue
Tu vas de maison en maison,
Tu colles ta main au carreau,
Ceux où brillent une lumière,
Tu vois à travers la buée
la petite fille aux allumettes
sur sa boîte jaune et bleue
la boîte que tout le monde a.
Tu suis pas à pas dans la neige
L’enclos du jardin d’hiver
sous la neige tu reconnais
du bout des doigts la barrière,
les pointes de palissade en bois
puis voici l’orangerie vide,
et sa vitre au verre cassé.
Comme un grelot, cloche félée
La vieille église sonne l’heure,
dans le silence, comme un guide,
te semble lancer un appel,
Les vagues battant dans ton dos
Appellent aussi et résonnent
De l’autre côté des remparts.
Tu discernes l’écho des sons
Et même les ombres dans l’ombre,
Mais tu peines à avancer
tu glisses sur le sol gelé.
Jusqu’au sommet de la falaise
Dont tu ne trouves plus le chemin
Mais où se trouve ta maison
Tu dois encore remonter.
L’église enfin, est devant toi
Une chorale ce soir y chante
Et les cierges sans doute y brûlent
Car un fable halo doré
La découpe comme au ciseau
dans la brume et l’obscurité
comme un tremblé dans les vitraux,
ou c’est la bourrasque qui souffle.
Un enfant, je croirais rêver,
Sur sa luge, glisse la neige,
Depuis la falaise, l’ensevelit,
Mais non, il passe et me sourit.
La neige poudroie comme une traîne
Le givre crisse sous mes pas.
***
Parce qu’il fait un froid de loup,
Cette nuit, tu croirais qu’il hurle,
Ou qu’il parle, qu’il est là.
Les neiges vont s’éparpillant
une herbe grise couvre les champs
la terre a durci sous la glace
au loin, sur les berges du fleuve
sur les rivages de la mer
l’eau s’accroche à chaque pierre
des falaise battues au vent
toi, n’espère rien de nouveau
de neuf, de la nouvelle année
non rien de neuf, n’en attends rien
si les vents venus de l’ouest
t’amènent un jour le printemps,
sa douceur bientôt passera,
l’année égrène une à une
le jour du mois, l’heure du jour
chaque heure dans le sablier
qui grandit a diminué
les coffres s’emplissent de sable
les granges se vident du grain,
rien à attendre du soleil,
la lune ne dit plus rien de plus,
croît et décroît, s’étire et s’efface
quand dans un grand tourbillon,
les ombres et le froid s’en vont,
toi, n’espère rien de nouveau
de neuf, de la nouvelle année
non rien de neuf, n’en attend rien.
***
Comme je marchais plongée dans mes pensées
un soir de promenade
semblable aux autres soirs
sans savoir que j’avais
de fait un peu tardé
Longeant la rive bleue
Luisante, prise en glace
Voici que vint la nuit
Soudain, pressant le soir
telle une nasse où l’eau
ne passe plus, se fige
pas une étoile au ciel
une brume descend
elle tombe telle un lourd rideau de velours
Un vol d’hirondelles,
Non, des grèbes peut-être,
Prestes, passe à tire d’ailes
Et dans le ciel s’égaille
Son frôlement s’éloigne
Et la neige tombe
Tombe d’une branche
Sur l’autre branche et ploie
Les cimes vers le sol.
Depuis le chemin creux
Que j’emprunte à l’aveugle
Contre la roche des murailles
L’écume monte, je l’entends, j’entends son souffle
Son souffle qui appelle,
Et soudain je vois, là,
Devant moi, l’étoile,
L’étoile du soir, guide
Sur le chemin poudreux,
Guide au long des remparts,
Qui semblent plus ombreux
A chaque pas, j’entends
Le sol dur qui résonne
Et mon coeur qui cogne,
Mais je suis le chemin
Que l’étoile me donne
Dans le silence obscur et profond des champs
10
Le carex des marais y pousse
Ses laîches percent le brouillard
Et se dressent comme une armée.
Tu traverses les prés en herbe
Pour l’église de Martebo,
l’inclusorium y figure
comme un lieu à visiter
que conseille le guide bleu
comme une originalité.
C’est un espace de prière
sa galerie autour du chœur
reste invisible des travées
et dans cette chambre fermée
comme une antre pour les damnés
l’on songe à ses méchants péchés
entre maudits, l’on peut penser
rêver, peut-être, au pardon,
y croire à perdre la raison.
Sur une fresque peinte au mur
On écime, étête, décorne,
Bonne tradition paysanne,
On trie le bon grain de l’ivraie,
Dans de grands chaudrons sur un feu
On fait bouillir la poacée.
Toi tu retournes dans les champs
Chercher la douce campanule
et ces si rares orchidées
Mais ce n’est que la renoncule
que tu trouves sur le chemin
et cette fragile hellébore
pousse quand Noël est passé.
..............................................................................
Revue « Babel heureuse, N° 4, automne 2018
Gwen Catalá Éditeur, 31000 Toulouse
De la même autrice :
Seizaine (1-4) (16/05/2024)
Seizaine (5 -8) (16/05/2025)