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Le bar à poèmes
8 avril 2026

Rutebeuf (1230 – 1285) : Le dit de Renart le bestourné

 

 

 

 

 

Le dit de Renart le bestourné (1)

 

 

Renart mourant, renard vivant,

 

Renart truand, renard puant

 

Renart est roi !

 

Il règne et son règne s’accroît :

 

Voyez courir son palefroi,

 

Le cou tendu.

 

Il paraît qu’on l’avait pendu,

 

C’est ce que j’avais entendu.

 

Mais nul espoir :

 

Bientôt vous pourrez bien le voir,

 

Car il est maître des avoirs

 

Du seigneur Noble,

 

Renart fit à Constantinoble (2)

 

Profit en brave.

 

Dans les maisons et dans les caves

 

Il n’a pas laissé deux choux-raves

 

A l’empereur,

 

Réduit à rien pauvre pécheur !

 

A peu qu’il ne le fît pêcheur,

 

Pêcheur en mer...

 

Renart ne doit vous être cher

 

Car en Renart tout est amer :

 

C’est sa nature.

 

Nombreuse est sa progéniture :

 

Nous en avons bien des boutures

 

En cette terre.

 

Renart sait provoquer des guerres

 

Dont nul n’a vraiment rien à faire

 

Dans nos régions.

 

Notre Seigneur Noble le lion

 

Croît que lui viendra salvation

 

Du sieur Renart

 

Mais non, qu’il prie Dieu, il s’égare

 

Et je crains qu’il n’ait de sa part

 

Que peine et honte

 

Ah, si Noble savait le compte

 

De ce qui se dit et se conte

 

A travers ville

 

- Dame Raimbour, Dame Poufile (3)

 

Et font l’objet de leurs conciles,

 

Par dix, par vingt,

 

Disant que jamais il n’advint

 

Qu’un noble cœur s’amuse en rien

 

De tels agirs !

 

Darius, doit-il se souvenir,

 

Fut tué par les siens pour fuir

 

Son avarice.

 

Quand j’entends parler de ce vice,

 

Ma foi, mes cheveux se hérissent

 

De dol et d’ire,

 

Si fort que je ne sais que dire

 

Car le royaume, c’est l’empire...

 

Pire, on le voit

 

Que vous en semble, dites-moi,

 

Sire Noble écarte – pourquoi ?

 

Toutes les bêtes :

 

Plus moyen de mettre la tête

 

Aux jours de joie et grandes fêtes

 

En sa maison.

 

Cela pour la bonne raison

 

Qu’il a peur en cette saison

 

De la vie chère.

 

Qu’il soit maudit jusqu’à l’enfer

 

Et soit interdit de méfaire,

 

Le responsable,

 

Car il a fait chose blâmable !

 

Ronel le chien est le coupable

 

Avec Renart.

 

Noble n’est pas plus débrouillard

 

Qu’un âne en forêt de Sénart

 

Portant fagots,

 

Sait-il ce qu’il a sur le dos ?

 

C’est mal d’inciter le nigaud

 

A déraison.

 

Des bêtes vous dirai le nom

 

Qui ont toujours eu grand renom

 

De malfaisants,

 

Toujours fâchant, toujours nuisant,

 

Aus seigneurs causant grand tourment.

 

Ça les délasse !

 

Tant elles volent et amassent :

 

Miracle qu’elles ne s’en lassent !

 

Or, écoutez :

 

Sire Noble a les yeux bandés.

 

Si l’on rassemblait son armée

 

Par bois et terres,

 

Où trouverait-il partenaire

 

A qui se fier pour la guerre

 

Comme il le faut ?

 

Renart porterait le drapeau,

 

Ronel, grâcieux comme un crapaud,

 

Ferait un bataillon cabot,

 

Tout seul en tête.

 

De lui, je dis et répète,

 

D’égards vous n’aurez pas tripette,

 

En quelque guise.

 

Une fois l’affaire entreprise

 

Ysengrin que chacun méprise

 

La conduirait

 

Ou, aussi bien, il s’enfuirait.

 

Bernard l’âne les distrairait

 

Avec sa croix (4).

 

Ces quatre-là ont eu l’octroi

 

De tout l’empire

 

Au point que l’on peut bien dire :

 

Nul roi des bêtes n’a vu pire.

 

Quel équipage !

 

Pour un roi quel bel entourage !

 

Ils n’aiment ni bruit ni tapage

 

Ni foin ni pet :

 

Quand sire Noble se repaît

 

Tous se retirent d’où il paît ...

 

Et plus un chat !

 

Saura-t-on bientôt s’il est là ?

 

Par ce biais on épargnera

 

Pas mal d’argent.

 

Il en faudra énormément

 

Et de fameux, de fiers savants

 

Tiennent ses comptes.

 

Bernard gère et Renart décompte

 

Sans distinguer honneur de honte.

 

Ronel aboie

 

Et Ysengrin reste de bois,

 

Portant le sceau : « Troupt ! Payez-moi ! »

 

Chacun son prix !

 

Ysengrin a un fils à lui,

 

Prêt à méfaire et faire pis,

 

Nommé Primaut.

 

Le fils de Renart est Grimaut :

 

Que cela rime, peu leur chaut

 

Pourvu qu’ils nuisent,

 

Qu’ils nient l’usage et le détruisent.

 

Que Dieu leur octroie ce qu’ils visent :

 

Gibet et corde (5) !

 

C’est à quoi leurs œuvres s’accordent

 

Car ils sont sans miséricorde

 

Et sans pitié,

 

Sans charité, sans amitié.

 

Le sire Noble, ils l’ont dévié

 

Des bons usages.

 

Sa maison est un ermitage.

 

Quel temps font-ils perdre en musage

 

Et en misères

 

Aux pauvres bêtes étrangères

 

En leur faisant vivre un enfer...

 

Dieu les confonde,

 

Seigneur et maître de ce monde !

 

Moi, je veux bien que l’on me tonde (6)

 

Si mal m’en vient

 

Car d’un proverbe il me souvient :

 

« Qui tient tout perd tout ». Aussi bien

 

C’est juste et vrai

 

Car c’est vérité en effet

 

Que chaque bête espérerait

 

Voir venir l’once (7).

 

Si Noble était pris dans les ronces,

 

Nul ne craindrait qu’il s’y enfonce :

 

Et, vrai, sans faille,

 

On présage guerre et bataille,

 

Et peu me chaut, quoi qu’il en aille.

 

 

 

 

(1) Bestourné : mis à l’envers.

 

(2) Constantinople (ou Constantinoble) est la ville de Noble le lion dans la branche VII b du

 

Roman de Renart.

 

(3) Poufile est une paysanne qui figure dans la branche V a du Roman de Renart. On ignore qui

 

est Dame Raimbour.

 

(4) Bernard : Dans le Roman de Renart Bernard l’âne est archiprête. De même que l’âne, il

 

porte donc une croix.

 

(5) La corde au cou (gibet) et la corde autour de la taille (comme les frères mendiants)

 

(6) On tondait les fous, parfois en leur laissant une croix de cheveux dans la tonsure.

 

(7) L’once (le chat once) est dans le Roman de Renart la seule bête capable d’affronter Noble

 

le lion

 

(Notes de la traductrice)

 

 

 

 

Traduction de Françoise Morvan

 

In, Rutebeuf : « Le dit de la grièche d’hiver

 

et autres poèmes de l’infortune »

 

Editions Mesures, 2023

 


Du même auteur :

 


Le dit des ribauds de grève / Le diz des ribaux de greive (08/04/2019)

 


La grièche d’hiver  (08/04/20)

 


La grièche d’été  / la griesche d’este (08/04/2021)

 


La pauvreté Rutebeuf / La povreté Rutebeuf (08/04/2022)

 


Le mariage Rutebeuf  (08/04/2023)

 


La complainte Rutebeuf  (1 et 2) (08/04/2024)

 

La mort (la repentance) Rutebeuf / La mort Rustebuef (08/04/2025)

 

 

 

 

 

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