Alain Mabanckou (1966 -) : Quand le coq annoncera l’aube d’un autre jour (2)
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L'écrivain franco-congolais Alain Mabanckou. ROSES NICOLAS/ABACA
Quand le coq annoncera l’aube d’un autre jour
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l’espace de la durée
se tient sur un fil tenu
les appels lointains
ne sont que les échos
des paroles prisonnières
celles d’autrefois
celles raturées dans les grottes
mère
la nuit me couvre depuis
de son immensité
j’ai bâti une hutte
en terrer rouge
sur la cime de l’exil
à l’affût des soleils
de ce pays captif de son ombre
ne rien entendre
ils ont blessé les ventricules
de la patrie
la honte se porte sur les visages
comme des masques de fête
qui prononcera le nom de la patrie
à l’aube de la réconciliation
aucune voix ne s’élève par ici
on dit que le silence des plaines
est propice aux assauts
la victoire
est au bout du fusil
disent-ils
vaincre ou mourir
reprennent-ils
je marche sur la gloire
jde leurs faux martyrs
afin de vénérer
de courber la tête
devant le cadavre de cet inconnu
Je suis innocent
dit l’oiseau migrateur
j’étais en hivernage
je n’ai pour grief
que de porter le plumage
de mon embranchement
qu’à cela ne tienne
les oiseaux de ion espèce
ont péché en ton nom
voici maintenant
cet instant nocturne
voici l’ombre des premiers pas
le sable bleu de la Côte
les anges en éveil
les éclats de rire
l’insouciance des aurores
aux parures paresseuses
à la mémoire de Néné Amelia, poétesse
voici la mer louée par Loutard
la mort assise à l’ombre
des eucalyptus
près du cimetière Mongo Kamba
la plainte du Palmier-Lyre
aux feuilles tressées
par l’Ordre des phénomènes
les Fleurs de vie
fanées au seuil du jour à naître
une poétesse est morte
l’écho de son chant est encore tiède
cette ombre affligée
c’est U’’Tamsi qui rassemble
de ses mains
les miettes d’un territoire
voici aussi cet instant
où malgré elle
la mémoire remonte
les sentes escarpées du passé
enseveli dans mes veines
d’oiseau migrateur
voici les matins d’éblouissement
l’orée des saisons
le mûrissement des champs de maïs
la virginité des espaces
le Royaume dérobé
dont les pylônes s’écroulent
avec les premières crues
de l’errance
mère
voici l’enfance qui me ressemble
un foyer éteint
de la cendre au repos
la nuit auréolée d’incertitudes
l’absence du sceptre paternel
d’une marmaille bruyante
qui plonge les mains
dans la même écuelle
voici cette enfance
avec des cerceaux de bicyclette
de vieux pneus d’automobile
des lance-pierres
des sandales en caoutchouc aux pieds
le torse nu
les culottes courtes
retenues par une large bretelle
le chemin de l’école
derrière les bâtisses surmontées
de paille
les vallonnements
l’aspérité du terrain
au bout duquel le savoir languissant
d’attente
en ce temps-là
le monde était étroit
quelques cahutes
un pâté de cases en terre battue
la gare ferroviaire de Les Bandas
un seul train par mois
et les frontières n’allaient guère
au-delà de la rivière Loukoula
des autres contrées
nous parvenaient des roulements
de tambours
voici l’enfance qui me ressemble
comme deux gouttes d’eau
l’enfance qui me suit
ombre solitaire voûtée
par la marche
l’enfance qui me regarde
droit dans les yeux
à la tombée de la nuit
c’est ici le domaine familial
un enclos en bambou
un verger tapi de feuilles mortes
une sent qui débouche
sur la Loukoula
le bétail qui se fraye un passage
dans les lacis de lantanas
le grognement des cochons
dans la vase
l’enfance que je porte
au-delà de la lumière
et l’arbre se souvient
de la nouvelle
de la légende de l’errance
ce vendredi enseveli
dans la cendre
l’arbre se souvient
de cette légende
une tombe
une croix
et un nuage de silence
depuis
à l’ombre de ton sommeil
reposent les vestiges des songes
des mois passent
les poussières des saisons
recouvrent le deuil de ce vendredi
où l’effraie survola le toit
pour la nouvelle
il paraît qu’au-delà des collines
pointe l’autre horizon
je n’implore du soleil
aucun rai
je porte en moi
la lumière de ton éveil
l(éblouissement de ton regard
rivé vers l’éternité
la demeure est à moitié désagrégée
la toiture démantibulée
par les vents
mais les ombres de la nuit veillent
à l’intérieur
les chevrons résistent aux termites
le figuier prospère
les corossols mûrissent en septembre
et l(herbe repousse
avec les premières pluies
un jour la lune a porté plainte
les ténèbres ont écouté
mais le jour a effacé les griefs de la lune
depuis
nous avons perdu la mémoire
dans la plaine de Louboulou
une bête sauvage agonise
une vieille antilope décornée
l’œil humide
la langue pantelante
peut-être la silhouette
le double d’un ancêtre
quelle nouvelle proviendra
de l’autre bord de la Loukoula
mère
à présent j’entends l’oracle
murmurer tes ultimes paroles
« ceci est mon testament
écrit à l’ombre du silence
non loin de la prairie
de la mort
à l’heure où le dromadaire épuisé
hâte sa course
pour gagner l’oasis...
« ceci est mon testament
dernières volontés arrachées
à la nuit
à lire quand s’envoleront
les grues cendrées
avant que le coq n’annonce
l’aube d’un autre jour...
« mes dernières volontés
paroles à traduire aux sourds
non pas aux sourds qui entendent
les voix du silence
mais aux sourds qui ne veulent
pas entendre...
« ceci est mon testament
moi Kengué fille de Moukila
nNative de Louboulou
terres lointaines ocres
jaunes et brûlées
savanes collines gués
terres des brûlis
des tubercules et d’antilopes
« ceci est mon testament
« ne sachant ni lire
ni écrire
je signe ceci d’une croix
et parle en mon nom propre
par la transe que j’insuffle
au scribe que voici...
« ceci est mon testament
je ne sais d’où vient cet affrontement
or prenez garde au ciel
qui se retire
aucun de vous ne lira
sur le front des masques
le conciliabule des génies
si dans chaque encoignure de case
j’aperçois l’éblouissement
d’une arme »
Quand le coq annoncera l’aube d’un autre jour
Editions de l’Harmattan, 1999
Du même auteur :
A ma mère (28/03/2015)
Tant que les arbres s’enracineront dans la terre (21/04/2018)
Les arbres aussi versent des larmes. II (28/04/2019)
Les arbres aussi versent des larmes. I (28/04/2020)
Les arbres aussi versent des larmes. III (28/04/2021)
Les arbres aussi versent des larmes. IV (28/04/2022
)
La légende de l’errance.1 (27/04/2023)
La légende de l’errance.2 (27/04/2024
)
Quand le coq annoncera l’aube d’un autre jour (1) (28/04/2025