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Le bar à poèmes
10 février 2026

Octavio Paz (1914 – 1998) : Premier Janvier / Primero de enero

 

 

 

 

Premier Janvier

 


S’ouvrent les portes de l’année,


comme celles du langage,


sur l’inconnu.


Hier soir tu m’as dit :


                                    demain,


il faudra tracer quelques signes,


dessiner un paysage, tisser une trame 


sur la double page

 

du papier et du jour.


Demain, il faudra inventer


à nouveau


la réalité de ce monde.

 

 

Mes yeux s’ouvrirent tard.


Dans la seconde même d’une seconde


j’ai senti,


comme l’aztèque à l’affût


du plus haut de son promontoire,


par les rainures des horizons


le retour incertain du temps.

 

 

Non, l’année était de retour.


Elle emplissait toute la chambre


et mes regards la touchaient presque.


Sans notre aide, le temps


avait posé,


dans l’ordre même de la veille,


maisons dans la rue vide,


neige sur les maisons,


silence par-dessus la neige.

 

 

Et toi, à mes côtés,


tu demeurais endormie.


Le jour venait de t’inventer,


mais tu n’acceptais pas encore


ton invention dans ce jour.


La mienne non plus, peut-être.


Tu vivais dans un autre jour.

 

 

Tu étais près de moi,


et moi je te voyais, comme la neige,


endormie au-dedans des apparences.


Sans notre aide, le temps


invente des maisons, des rues, des arbres,


des femmes endormies.

 

 

Quand tes yeux vont s’ouvrir,


nous marcherons à nouveau


parmi les heures et leurs inventions.


Nous marcherons parmi les apparences,


nous porterons témoignage du temps et de ses conjugaisons.


Nous ouvrirons qui sait, les portes du jour.


Nous entrerons alors dans l’inconnu.

 

                                                               Cambridge, Mass., 1er janvier 1975.

 

 

Traduit de l’espagnol par Claude Esteban


in, Revue « Polyphonie, N°8, Hiver 1988- 89 », 1988

 

 

 

Premier de l’an

 

 

Les portes de l’an,


comme celles du langage,


s’ouvrent sur l’inconnu.


Hier soir tu m’as dit :


                                    demain


il faudra tracer quelques signes,

 
dessiner un paysage, tisser une trame


sur la double page


du jour et du cahier.


Demain à nouveau,


il nous faudra inventer


la réalité de ce monde.

 

 

Il était déjà tard quand j’ai ouvert les yeux.


Dans le vertige d’une seconde,


comme l’Aztèque aux aguets,


du haut du promontoire


épiant la fente des horizons,


j’ai guetté le retour aléatoire du temps.

 

 

Non, l’an étais bien revenu.


Il remplissait toute la chambre,


c’était comme si mon regard le touchait.


Le temps, sans notre secours,


avait mis,


dans un ordre identique à celui d’hier,


des maisons dans la rue vide,


de la neige sur les maisons,


du silence sur la neige.

 

 

Tu dormais près de moi.


Le jour venait de t’inventer,


mais tu n’acceptais pas encore


ton invention de ce jour,


ni la mienne peut-être.


Tu habitais un autre jour.

 

 

Tu étais près de moi


et je te voyais, comme la neige,


endormie parmi les apparences.


Le temps n’a pas besoin de nous


pour inventer des maisons, des rues, des arbres,


des femmes endormies.

 

 

Quand tu ouvriras les yeux,


nous marcherons à nouveau


parmi les heures, les inventions qu’elle tissent,


et en nous arrêtant parmi les apparences


nous témoignerons du temps et de ses conjugaisons.


Nous ouvrirons les portes du jour


pout habiter l’inconnu.

 

 

 


Traduit de l’espagnol par Jean-Claude Masson


in, Octavio Paz : «Oeuvres »


Editions Gallimard (Pléiade), 2008

Du même auteur 

 

L’avant du commencement /Antes del Comienzo (17/01/2015)

 

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Exercice préparatoire (10/02/2025)

 

 


Primero de enero

 


Las puertas del año se abren,


como las del lenguaje,


hacia lo desconocido.


Anoche me dijiste:


                                mañana


habrá que trazar unos signos,


dibujar un paisaje, tejer una trama


sobre la doble página


del papel y del día.


Mañana habrá que inventar,


de nuevo,


la realidad de este mundo.

 

 

Ya tarde abrí los ojos.


Por el segundo de un segundo


sentí lo que el azteca,


acechando


desde el peñón del promontorio,


por las rendijas de los horizontes,


el incierto regreso del tiempo.

 

 

No, el año había regresado.


Llenaba todo el cuarto


y casi lo palpaban mis miradas.


El tiempo, sin nuestra ayuda,


había puesto,


en un orden idéntico al de ayer,


casas en la calle vacía,


nieve sobre las casas,


silencio sobre la nieve.

 

 

Tú estabas a mi lado,


aún dormida.


El día te había inventado


pero tú no aceptabas todavía


tu invención en este día.


Quizá tampoco la mía.


Tú estabas en otro día.

 

 

Estabas a mi lado


y yo te veía, como nieve,


dormida entre las apariencias.


El tiempo sin nuestra ayuda,


inventa casas, calles, árboles,


mujeres dormidas.

 

 

Cuando abras los ojos


caminaremos, de nuevo,


entre las horas y sus invenciones


y al demorarnos en las apariencias


daremos fe del tiempo y sus conjugaciones.


Abriremos las puertas de este día,


entraremos en lo desconocido.

 

 


Arbol adentro


Seix Barral, Barcelona, 1987 

 

 

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