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Le bar à poèmes
4 août 2026

Stéphane Mallarmé (1842 – 1898) : A une petite laveuse blonde

Huile sur toile d' Edouard Manet,1876. Museé d'Orsay, Paris

 

 

 

À une petite laveuse blonde

 

 

 

 

Ô laveuse blonde et mignonne

 

Quand, sous ton grand chapeau de joncs

 

Un rayon égaré frissonne

 

Et se joue en tes cheveux blonds,

 

 



Quand, sous l'eau claire où tu t'inclines

 

Pour laver (et non pour te voir),

 

Vole la touffe d'églantines

 

Qui parfumait ton blanc peignoir,

 

 



Quand, suspendant ton linge au saule

 

Que rase un bleu martin-pêcheur,

 

Au vent qui rougit ton épaule

 

Tu vas gazouillant ta fraîcheur,

 

 

 

Ô laveuse aux mignardes poses,

 

Qui sur ta lèvre où rit ton cœur

 

As le sang embaumé des roses

 

Au pied d'enfants, à l'œil moqueur.

 

 

 

Sais-tu, vrai Dieu ! que ta grand'mère

 

T'aurait dû faire pour la cour

 

Au temps où refleurit Cythère

 

Sous un regard de Pompadour ?

 

 

 

Lors, de leur perruque frisée

 

Semant les frimas en leurs jeux,

 

Roses, l'aile fleurdelisée,

 

Amours givrés et Ris neigeux

 

 

 

Au grand jardin des bergeries

 

T'emmenaient, près d'un vieux dauphin

 

Qui pleure à flots des pierreries

 

L'été, sur ses glaïeuls d'or fin.

 

 

 

Et ces larrons, ô larronnesse

 

Des traits, du carquois et de l'arc,

 

Te sacraient danseuse ou faunesse

 

Et vous perdaient, madame, au parc...

 

 

 

Là, pour feindre des pleurs candides

 

Secouant, quand passe Mondor,

 

Ton bouquet de roses humides

 

Sur ton livre aux écussons d'or,

 

 

 

Ou, pour qu'on sache que sa plume

 

A moins de neige que ta main,

 

D'un éventail baigné d'écume

 

Agaçant le cygne câlin,

 

 

 

Derrière ta robe insolente,

 

Drap d'argent et nœuds de lilas,

 

Tu traînerais la gent galante

 

Des vieux quêteurs de falbalas.

 

 

 

Tel fat, fredonnant Gluck, se pâme

 

Et cherche un poulet à glisser :

 

Tel roué, s'il se savait une âme

 

La damnerait pour te baiser.

 

 

 

Tu serais, sans compter leurs proses,

 

En des madrigaux printaniers,

 

Chloé, bergère à talons roses,

 

Diane, ou Cypris en panier.

 

 

 

Musqués, chiffonnant les rosettes

 

De leur épée en satin blanc

 

Et l'échine en deux, les poètes

 

Te demanderaient, roucoulant,

 

 

 

Si ta bouche en cœur fut cueillie

 

Sur les framboisiers savoureux,

 

Dans quel bois rêve ensevelie

 

La pervenche où tu pris tes yeux ?

 

 

 

Ô jours dorés des péronnelles,

 

Des Dieux, des balcons enjambés,

 

Du fard, des mouches, des dentelles

 

Des petits chiens, et des abbés !

 

 

 

Boucher jusqu'aux seins t'eût noyée

 

Dans l'argent du cygne onduleux,

 

Cachant sous l'aile déployée

 

Ton ris de pourpre et tes yeux bleus.

 

 

 

Après Léda, blonde Eve nue,

 

Un évêque aux parcs enjôleurs

 

Aurait vu blanchir ta statue

 

Sous ses grands marronniers en fleurs.

 

 

 

Tandis qu'en ce siècle barbare,

 

Sans songer que ton corps si beau

 

Pût s'épanouir en carrare,

 

À genoux et les bras dans l'eau

 

 

 

Tu ris au soleil du rivage

 

Qui d'un traître rayon brunit

 

Ta gorge entr'ouvrant son corsage

 

Comme un ramier sort de son nid.

 

 

 

 

 

 

Poèmes de jeunesse (1854-1861)

 

Œuvres complètes

 

Editions Gallimard (Pléiade), 1998

 

Du même auteur :


 Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui… » (11/06/2014)


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