Louise Glück (1943 - 2023) : Cornouailles / Cornwall
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Cornouailles
Un mot tombe dans la brume
comme un ballon d’enfant dans l’herbe haute
où il reste séduisant
étincelant et scintillant jusqu’à ce que
les éclosions d’or s’avèrent n’être
que des renoncules des champs.
Mot/brume, mot/brume : il en était ainsi pour moi.
Et pourtant, mon silence n’était jamais complet –
Comme un rideau se levant sur une belle vue
parfois la brume s’éclaircissait : hélas, le jeu était terminé.
Le jeu était terminé et le mot avait été
quelque peu aplati par les éléments
de sorte qu’il était maintenant à la fois retrouvé et inutile.
Je louais, à l’époque une maison à la campagne.
Les champs et les montagnes avaient remplacé les hauts immeubles.
Les champs, les vaches, les couchers de soleil sur les prairies humides.
la nuit et le jour se distinguaient par l’alternance des chants d’oiseaux,
les murmures affairés et les bruissements se fondant dans
quelque chose de semblable au silence.
Je m’asseyais, je me promenais. Quand la nuit arrivait,
je rentrais. Je me préparais de modestes dîners
à la lumière des chandelles.
Le soir, quand je le pouvais, j’écrivais dans mon journal.
Au loin très loin, j’entendais des cloches de vaches
à l’autre bout de la prairie.
La nuit devenait silencieuse à sa manière.
Je sentais vaguement les mots disparus
qui reposaient avec leurs compagnons,
comme des fragments d’une biographie non revendiquée.
Tout cela était, bien sûr, une grande erreur.
J’étais, je crois, devant la fin :
comme une crevasse dans un chemin de terre,
la fin apparaissait devant moi –
comme si l’arbre qui avait affronté mes parents
était devenu un gouffre à forme d’arbre, un trou noir
s’élargissant dans la terre, là où de jour
on aurait vu une simple ombre.
Ce fut, enfin, un soulagement de rentrer chez moi.
Quand j’arrive, le studio était rempli de boîtes.
Cartons de tubes, boîtes des divers
objets qui étaient mes natures mortes,
les vases et les miroirs, le bol bleu
dans lequel je mettais des œufs de bois.
Pour ce qui est du journal :
j’ai essayé, Je me suis obstiné.
J’ai mis mon fauteuil sur le balcon –
Les lumières de la rue arrivaient,
délinéant les bords du fleuve.
Les bureaux commençaient à s’éteindre.
Aux abords du fleuve,
le brouillard entourait les lumières ;
après quelques temps, on ne voyait plus les lumières
mais un rayonnement étrange se diffusait dans le brouillard,
sa source restait un mystère.
La nuit avançait. Le brouillard
tourbillonnait autour des ampoules allumées.
C’est-à-dire, je suppose, là où il était visible ;
ailleurs, les choses étaient simplement comme elles étaient,
floues alors qu’elles avaient été nettes.
Je fermai mon livre.
Tout était derrière moi, tout était dans le passé.
Devant comme je l’ai dit, il y avait le silence.
Je ne parlais à personne.
Parfois le téléphone sonnait.
Le jour alternait avec la nuit, la terre et le ciel
s’illuminant tour à tour.
Traduit de l’anglais par Romain Benini
in, Louise Glück : « Nuit de foi et de vertu. Edition bilingue »
Editions Gallimard, 2021
De la même autrice :
Parabole /Parable (06/12/2021)
Le passé / The past (06/12/2022)
L’iris sauvage / The Wild Iris (06/12/2023)
Minuit / Midnight (06/12/2024)
Cornwall
A word drops into the mist
like a child's ball into high grass
where it remains seductively
flashing and glinting until
the gold bursts are revealed to be
simply field buttercups.
Word/mist, word/mist :thus it was with me.
And yet, my silence was never total—
Like a curtain rising on a vista,
sometimes the mist cleared: alas, the game was over.
The game was over and the word had been
somewhat flattened by the elements
so it was now both recovered and useless.
I was renting, at the time, a house in the country.
Fields and mountains had replaced tall buildings.
Fields, cows, sunsets over the damp meadow.
Night and day distinguished by rotating birdcalls,
the busy murmurs and rustlings merging into
something akin to silence.
I sat, I walked about. When night came,
I went indoors. I cooked modest dinners for myself
by the light of candles.
Evenings, when I could, I wrote in my journal.
Far, far away I heard cowbells
crossing the meadow.
The night grew quiet in its way.
I sensed the vanished words
lying with their companions,
like fragments of an unclaimed biography.
It was all, of course, a great mistake.
I was, I believed, facing the end :
Like a fissure in a dirt road,
the end appeared before me—
as though the tree that confronted my parents
had become an abyss shaped like a tree, a black hole
expanding in the dirt, where by day
a simple shadow would have done.
It was, finally, a relief to go home.
When I arrived, the studio was filled with boxes,
Cartons of tubes, boxes of the various
objects that were my still lives,
the vases and mirrors, the blue bowl
I filled with wooden eggs.
As to the journal:
I tried, I persisted.
I moved my chair onto the balcony—
The streetlights were coming on,
lining the side of the river.
The offices were going dark.
At the river's edge,
fog encircled the lights :
one could not, after a while, see the lights ::
but a strange radiance suffused the fog,
its source a mystery.
The night progressed. Fog
swirled over the lit bulbs.
I suppose this is where it was visible;
elsewhere, it was simply the way things were,
blurred where they had been sharp.
I shut my book.
It was all behind me, all in the past.
Ahead, as I have said, was silence.
I spoke to no one.
Sometimes the phone rang.
Day alternated with night, the earth and sky
taking turns being illuminated.
Faithful and virtuous night
Farrar, Straus, Giroux, New-York, 2014
Poème précédent en anglais :
Sylvia Plath : Finistère / Finisterre (03/12/2025)
Poème suivant en anglais :
Patrick Kavanagh: La Grande Famine / The Great Hunger (12/12/2025)