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Le bar à poèmes
6 décembre 2025

Louise Glück (1943 - 2023) : Cornouailles / Cornwall

 

 

Cornouailles

 

 

 

 

Un mot tombe dans la brume


comme un ballon d’enfant dans l’herbe haute


où il reste séduisant


étincelant et scintillant jusqu’à ce que


les éclosions d’or s’avèrent n’être


que des renoncules des champs.

 

 

Mot/brume, mot/brume : il en était ainsi pour moi.


Et pourtant, mon silence n’était jamais complet –

 

 

Comme un rideau se levant sur une belle vue


parfois la brume s’éclaircissait : hélas, le jeu était terminé.


Le jeu était terminé et le mot avait été


quelque peu aplati par les éléments


de sorte qu’il était maintenant à la fois retrouvé et inutile.

 

 

Je louais, à l’époque une maison à la campagne.


Les champs et les montagnes avaient remplacé les hauts immeubles.


Les champs, les vaches, les couchers de soleil sur les prairies humides.


la nuit et le jour se distinguaient par l’alternance des chants d’oiseaux,


les murmures affairés et les bruissements se fondant dans


quelque chose de semblable au silence.

 

 

Je m’asseyais, je me promenais. Quand la nuit arrivait,


je rentrais. Je me préparais de modestes dîners


à la lumière des chandelles.


Le soir, quand je le pouvais, j’écrivais dans mon journal.

 

 

Au loin très loin, j’entendais des cloches de vaches


à l’autre bout de la prairie.

 

 

La nuit devenait silencieuse à sa manière.


Je sentais vaguement les mots disparus


qui reposaient avec leurs compagnons,


comme des fragments d’une biographie non revendiquée.

 

 

Tout cela était, bien sûr, une grande erreur.


J’étais, je crois, devant la fin :


comme une crevasse dans un chemin de terre,


la fin apparaissait devant moi –

 

 

comme si l’arbre qui avait affronté mes parents


était devenu un gouffre à forme d’arbre, un trou noir


s’élargissant dans la terre, là où de jour


on aurait vu  une simple ombre.

 

 

Ce fut, enfin, un soulagement de rentrer chez moi.

 

 

Quand j’arrive, le studio était rempli de boîtes.


Cartons de tubes,  boîtes des divers


objets qui étaient mes natures mortes,


les vases et les miroirs, le bol bleu


dans lequel je mettais des œufs de bois.

 

 

Pour ce qui est du journal :


j’ai essayé, Je me suis obstiné.


J’ai mis mon fauteuil sur le balcon –

 

 

Les lumières de la rue arrivaient,


délinéant les bords du fleuve.


Les bureaux commençaient à s’éteindre.


Aux abords du fleuve,


le brouillard entourait les lumières ;

 

 

après quelques temps, on ne voyait plus les lumières


mais un rayonnement étrange se diffusait dans le brouillard,


sa source restait un mystère.

 

 

La nuit avançait. Le brouillard


tourbillonnait autour des ampoules allumées.

 

C’est-à-dire, je suppose, là où il était visible ;


ailleurs, les choses étaient simplement comme elles étaient,


floues alors qu’elles avaient été nettes.

 

 

Je fermai mon livre.


Tout était derrière moi, tout était dans le passé.

 

 

Devant comme je l’ai dit, il y avait le silence.

 

 

Je ne parlais à personne.


Parfois le téléphone sonnait.

 

 

Le jour alternait avec la nuit, la terre et le ciel


s’illuminant tour à tour.

 

 

 

 

Traduit de l’anglais par Romain Benini


in, Louise Glück : « Nuit de foi et de vertu. Edition bilingue »


Editions Gallimard, 2021


De la même autrice :

 
Parabole /Parable (06/12/2021)


Le passé / The past (06/12/2022)


L’iris sauvage / The Wild Iris (06/12/2023)


Minuit / Midnight (06/12/2024)

Cornwall

 

 

 

A word drops into the mist

 

like a child's ball into high grass

 

where it remains seductively 

 

flashing and glinting until

 

the gold bursts are revealed to be

 

simply field buttercups.

 

 


Word/mist, word/mist :thus it was with me.

 

And yet, my silence was never total—

 

 


Like a curtain rising on a vista,

 

sometimes the mist cleared: alas, the game was over.

 

The game was over and the word had been

 

somewhat flattened by the elements

 

so it was now both recovered and useless. 

 

 


I was renting, at the time, a house in the country.

 

Fields and mountains had replaced tall buildings.

 

Fields, cows, sunsets over the damp meadow.

 

Night and day distinguished by rotating birdcalls,

 

the busy murmurs and rustlings merging into

 

something akin to silence.

 

 


I sat, I walked about. When night came,

 

I went indoors. I cooked modest dinners for myself

 

by the light of candles.

 

Evenings, when I could, I wrote in my journal. 

 

 


Far, far away I heard cowbells

 

crossing the meadow.

 

The night grew quiet in its way.

 

I sensed the vanished words

 

lying with their companions,

 

like fragments of an unclaimed biography.

 

 


It was all, of course, a great mistake.

 

I was, I believed, facing the end :

 

Like a fissure in a dirt road,

 

the end appeared before me—

 

 


as though the tree that confronted my parents

 

had become an abyss shaped like a tree, a black hole

 

expanding in the dirt, where by day

 

a simple shadow would have done. 

 

 


It was, finally, a relief to go home.

 

 


When I arrived, the studio was filled with boxes,

 

Cartons of tubes, boxes of the various

 

objects that were my still lives,

 

the vases and mirrors, the blue bowl

 

I filled with wooden eggs.

 

 

 
As to the journal:

 

I tried, I persisted.

 

I moved my chair onto the balcony— 

 

 


The streetlights were coming on,

 

lining the side of the river.

 

The offices were going dark.

 

At the river's edge,

 

fog encircled the lights :

 

one could not, after a while, see the lights ::

 

but a strange radiance suffused the fog,

 

its source a mystery. 

 

 


The night progressed. Fog

 

swirled over the lit bulbs.

 

I suppose this is where it was visible;

 

elsewhere, it was simply the way things were,

 

blurred where they had been sharp. 

 

 


I shut my book.


It was all behind me, all in the past. 

 

 


Ahead, as I have said, was silence. 

 

 


I spoke to no one.

 

Sometimes the phone rang. 

 

Day alternated with night, the earth and sky 

 

taking turns being illuminated.

 

 


 


Faithful and virtuous night


Farrar, Straus, Giroux, New-York, 2014


Poème précédent en anglais : 


Sylvia Plath : Finistère / Finisterre (03/12/2025)

 

Poème suivant en anglais :


Patrick Kavanagh: La Grande Famine / The Great Hunger (12/12/2025)
 

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