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Réponse du soleil
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Quand ils venaient du Gabon, du Cameroun
du Sénégal
de Guinée
des plaines de Nigritie
de toute la terre noire
Il y avait entre eux des kilomètres de terre
de terres indéchiffrées
de terres vierges
de l’air
de l’air
de l’air
Il y avait entre eux leurs dieux et leurs années
leur vie privée
leur vie publique sur les champs de mer et de plantation
l’intimité et le pays
des décades d’intimité que le ghetto marin brisait
toute la foi qu’il fallait paître
Tout les séparait
Ils étaient côtes contre côtes bien arrimés
Et ils se regardaient
Et ils mandaient la vie et la mort
Dans la même langue sans se comprendre
Et ils vivaient l’enfer, l’enfer
Chaque doux souvenir faisait renaître la douleur dans la chair
Chaque doux souvenir effaçait le passé
Chaque doux souvenir replongeait dans l’instant
amputait l’enfance
le père
la mère
la terre natale
Chaque doux souvenir attaquait la mémoire interrogeait la société et les vaillants
savants
Chaque doux souvenir élargissait la plaie
Chaque doux souvenir secouait la fondation du monde
se muait en interrogation
Et les souvenirs torturaient leur raison et la raison de vivre
et la raison déraisonnable
et la science de Colomb le grand navigateur
oh ! Capitaine ! Directeur de massacres humains
Assassin de mes pulsations
Cauchemar de mes paupières de nègre
Termite de mes racines humains
Nous voyagions par milliers, le dos courbé, la corde au cou, les chaînes aux pieds,
les yeux calés au fond d’un bateau
Et dans la bouche un goût de fiel, on pensait à l’enfer
Du fer-blanc nous arrimait par couple
Du pain noir nous occupait la bouche
...on s’en allait, ils nous emmenaient...
A l’horizon : un blanc
... Au fond de nous : un blanc...
Autour de nous : des Noirs
Ô Nègre où donc est ta beauté
Au temps des négriers tu crachais au visage des blancs
Tu défendais ta peau
Tu criais vive la liberté pour tes palais
pour le palais de tes yeux
pour le palais de tes narines
pour le palais de tes oreilles
pour le palais de tes mains
Tu te voulais le seul gérant de tes cinq sens
A chaque in nomine patri et filii de Las Casas
Tu prenais ta machette
La vérité pour toi se mesurait à l’insécurité du blanc
Nègre, tu étais beau le temps où tu tenais à toi
Tu étais beau le temps où tu cherchais en toi tes raisons de vivre
Le temps de veille et de tam-tam
Le temps de tam-tam et de veille
Le temps des grandes conjurations
Le temps des blanches conspirations des maîtres du savoir
Le temps où tes éjaculations d’or enivraient l’ancien monde
Le temps où tes poumons défiaient la respiration de la mer.
la mer amie des navigateurs
la mer complice des prises et des mainmises
La mer, la mer
Mère des civilisations. Mère de toute transplantation
Mère d’astres et de monstres, de soucis et d’amour
Le temps où tes yeux rouges et noirs promettaient à l’Afrique
Ta mère, ta chair : restitution du vol, absolution du viol
Et réintégration du soleil noir de ta matrice d’ébène
Le temps où les productions de tes mains amortissaient les voluptueuses soirées
et les folles dépenses des marquis de Versailles
Le temps où la mécanique de tes muscles mettaient en branle et nourrissaient les
arsenaux et les chantiers navals
Le temps de tes désirs réprimés bafoués
Le temps de la naissance aux passions inavouées
Le temps de la connaissance d’un monde saoul, d’un monde en proie à la furia
de la puissance qui se muait en déliriums d’impuissance
Le temps de tam-tam et de veille
Le temps de veille et de tam-tam
Le temps le temps
Le temps de ta passion à toi
Le temps de ta compassion pour l’homme
Le temps de l’adaptation de ta jeunesse à la verdeur de l’ancien monde
Tous les dieux étaient là
Les dieux du Vaudou et de Rome
Les vrais et les faux dieux
Des dieux irréductibles, la chair est top vivace
l’esprit bien trop pirate
Dieux de l’encens, dieux de tam-tam
Des dieux qui s’affrontaient dans le tumulte des cales, le ronflement de la mer
Dieux qui s’entrecroisaient, dieux qui s’ignoraient
Dieux qui se condamnaient dans un grand brouhaha
où tout était perdu
où tout était gâché
Et le malheur d’être dieux
Et le plaisir d’être hommes
Grand-Nègre souviens-toi
Souviens-toi que les mots, les sons et les couleurs
T’ont condamné, brûlé, assassiné
Te souviens-tu de ta victoire
Te souviens-tu de la victoire des calindas et de la Négritude
De la vraie Négritude sur la terre d’Haïti
De la Négritude des champs de bataille
Du Négrisme des grottes sauvages où tu avais charmé jusqu’aux plus
intraitables serpents ?
Et n’oublie rien de ton passé
Ni Négrisme ni Négritude
Si le monde te méprise n’en fais pas un scandale
Et sache que cette dure exclusion préserve la race de tes enfants
d’autodafés et de bûchers
de strip-tease, de prostitution
Et combats Grand Nègre non pour vivre
Eux vivent et sont heureux
Mais pour la lumière qui doit te couronner
Tu circules partout figurant dans les rues d’Europe
dans les films d’Europe
Un amour du tonnerre s’est emparé de toi
Un amour de la foudre
Un amour des murs blancs
Amour de la raison, la haine des saisons
Amour du calcule et du béton armé
Amour du calcul et des techniques d’amour
Mille recettes enseignent l’art d’aimer
Que vaut ton corps ton cœur
Ton corps n’est que l’équivalent de l’or
Ton cœur une pompe à oxygène
Ton âme, ils l’ont volée
Grand nègre à dents de lumière
Montre ta langue de cachiman
Découvre tes gencives de caïmitier en fleurs
Ouvre bien grande ta gueule
Et laisse voir au monde les cicatrices laissées par l’hameçon du catholicisme, de
la civilisation et de la culture grecque
Et demande aux mages de la technique, aux princes impérialistes, aux héros
des bombes d’insecticide et d’homicide, aux créateur et destructeurs de dieux
Pourquoi Auschwitz et Buchenwald pourquoi Madagascar
Pourquoi Hiroshima, pourquoi l’escalade
Et leurs raisons de coudre même leurs ouvrages de science de tant de verbe négricide
Dans l’avant-jour lavé d’allégresse, la rémanence des siècles fait défaillir ma force
Et mon chant licite descellé de toute crainte salue la sirène des chantiers, le soleil,
l’initié dépouillé
Je dis honneur à l’ambassadeur des planètes et des âges, au guérisseur des entailles
de nos songes et des offenses inécloses
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Au pipirite chantant
Editions Les Lettres Nouvelles / Maurice Nadeau, 1978
Du même auteur :
Au pipirite chantant (I) (29/06/2015)
Au pipirite chantant (II) (13/11/2022)
Prière au soleil (13/11/2023)
Réponse du soleil (1) (13/11/2024)