Allen Ginsberg (1926 – 1997) : Howl I (2)
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Howl
pour
Carl Solomon
I
J’ai vu les meilleurs cerveaux de ma génération sombrer dans la folie
hystérie affamés et nus,
traîner colériquement dans les rues nègres à l’aube à la poursuite d’une dose,
gueules d’ange brûlant pour l’ancienne connexion paradisiaque avec la dynamo
des étoiles dans la machinerie nocturne
loques minables aux orbites ravagées par la défonce passant leur temps à fumer
à flotter à contempler le jazz par-dessus les toits des villes assis dans l’obscurité
surnaturelle de chambres à lavabos d’eau froide,
oui qui se décalottaient la cervelle sous le Ciel l’Elevator métro aérien pour voir
les anges illuminés de Mahomet tituber sur les terrasses des immeubles
oui qui traversaient les universités regard froid hallucinant l’Arkansas regard
tragique à la William Blake au milieu des experts de la guerre,
oui qui se faisaient renvoyer des académies pour gravure d’odes obscènes sur les
vitres de leur crâne,
oui qui se calfeutraient en slip au fond de chambres pas rasés brûlant leur fric dans
des corbeilles à papier écoutant la Terreur cogner contre le mur
oui qui se faisaient coffrer dans leur barbe publique en remontant par Laredo jusqu’à
New-York marijuana à la ceinture
oui qui bouffaient du feu dans des hôtels d’iode buvaient du térébenthe dans la
ville-mort, Rue Paradis, purgatoriaent leurs torses nuit après nuit,
à coups de rêves de drogues de cauchemars somnambules d’alcool de bites de
couilles innombrables,
d’inaccessibles impasses de nuages tout frissonnant d’éclairs foudroyant leurs
crânes tendus entre les deux pôles Canada Paterson illuminant tout l’intervalle
de l’univers immobile du Temps,
des salles à murs en Peyote compact, d’aubes cimetières d’arrière-cour à buissons
non caducs, de saouleries au vin rouge dehors sur les toits, de balades au
haschich en voitures volées à travers des banlieues de vitrines néons palpitant
aux carrefours, de vibrations soleil et lune dans les grondants crépuscules de
Brooklyn, de rodomontades cendre de cendriers, lumière douce-royale dans la
cervelle,
oui qui s’enchaînaient aux wagons du métro pour d’inlassables aller-retour à la
benzédrine de Battery jusqu’au sanctuaire du Bronx jusqu’à ce que le vacarme
des roues et enfants mêlés les jettent à genoux bouche tordue cervelle vidée de
son brillant dans la lumière blanche du Zoo,
oui qui dérivaient toute une nuit au fond des lumières sous-marines de Bickford’s
pour refaire surface d’entières après-midi de bière fade à écouter des musiques
d’apocalypse sur l’hydrogène juke-box de Fugazzi désert,
oui qui parlaient soixante dix-heures de suite allant de parc à pieu à bar à
Bellevue à musée à Brooklyn Bridge,
bataillon perdu de discoureurs platoniques sautant du haut en bas des échelles de
secours du haut en bas de l’Empire State du haut en bas de la lune,
blablablatant hurlant vomissant chuchotant souvenirs anecdotes hallucinations
visuelles traumatismes d’hôpitaux de prison ou de guerre,
intellects se débondant intégralement yeux brillants de remémoration totale
pendant sept jours sept nuits, viande de Synagogue dégobillée à même le pavé,
oui qui disparaissaient dans un quelconque patelin Zen du New Jersey semant
derrière eux une pluie ambigüe de cartes postales montrant la Mairie d’Atlantic
City,
oui qui transpiraient leurs fièvres orientales leurs courbatures tangérines leurs
migraines chinoises dans la retraite droguée d’un misérable immeuble à Newark,
oui qui tournaient inlassablement en rond à minuit sur les voies ferrées se demandant
où aller, ne laissant jamais de cœur derrière eux en partant,
oui qui allumaient cigarette sur cigarette dans les wagons tanguant à l’infini vers
de petites fermes isolées dans la neige au cœur de la nuit grand-père,
oui qui lisaient Plotin Edgar Poe Saint Jean de la Croix étudiant la télépathie la
cabbale bop parce que le cosmos vibrait spontanément sous leurs pieds dans
le Kansas,
oui qui marchaient dans la solitude des rues de l’Idaho cherchant des visions
d’anges indiens qui soient de vrais visions d’anges indiens,
oui qui ne se croyaient fous que lorsque Baltimore brillait d’extase surnaturelle,
oui qui sautaient sur la banquette d’une limousine à côté d’un Chinois de
l’Oklahoma dans l’impulsion d’une nuit d’hiver dans une petitepluiedeville
petitelumièrederue
oui qui erraient solitaires affamés dans Houston cherchant du jazz du sexe de la
bouffe aux basque d’un Espagnol conversant brillamment de l’Amérique et
l’Eternité, tâche insurmontable, qui donc s’embarquaient pour l’Afrique,
oui qui s’évanouissaient dans les volcans du Mexique ne laissant qu’un souvenir
de dungarees lave cendreuses de poésie s’éparpillant à leur suite dans Chicago
pieds au chaud,
oui qui reparaissaient Côte Ouest enquêtant sur le FBI en shorts avec barbe et grands
yeux pacifistes sexy dans leurs peaux noires distribuant aux passants d’illisibles
brochures
oui qui se trouaient les bras avec leurs cigarettes pour protester contre les brumeuses
fumées du narcotique Capitalisme,
oui qui distribuaient une littérature Supercommuniste pleurant et se déshabillant
dans Union Square cependant que les sirènes de Los Alamos accouraient hurlant
dans Wall, mettant tout le monde par terre Mur et eux, dans les glapissements de
sirène du ferry de Staten Island
oui qui s’effondraient qui pleuraient dans la blancheur des gymnases nus tremblant
devant le mécanisme du squelette des autres
oui qui mordaient les détectives au cou glapissaient de plaisir dans les voitures de
police n’ayant commis d’autre crime que leur férocement chaude envie de
pédérastie et de drogue,
oui qui hurlaient à quatre pattes dans le métro qu’on faisait descende de force
des toits brandissant manuscrits et parties génitales,
oui qui se faisaient enculer par des motocyclistes à gueules de saint et hurlaient
de plaisir,
oui qui se faisaient sucer par des marins séraphins humains qu’ils suçaient
eux-mêmes avec des caresses d’amour d’Atlantique et des Caraïbes,
oui qui baisaient matin et soir sur les rosiers dans l’herbe des parcs publics ou
des cimetières disséminant leur semence libre à quiconque se trouvait
arriver par -là,
oui qui ne pouvaient plus arrêter un hoquet débutant comme un rire et finissant
en sanglot derrière la cloison d’n bain turc au moment où l’ange nu et blond
les transperçait avec son glaive,
oui qui laissaient leurs amoureux aux trois vieilles putes de la fortune la
borgnesse du dollar hétérosexuel celle qui fait de l’œil à la fente du con
des femmes la troisième sur son cul à couper les fils d’or du métier à tisser
intellectuel
oui qui copulaient en extases insatiables avec une bouteille de bière un amoureux
un paquet de cigarettes une bougie qui roulaient à bas du lit continuant sur le
plancher à même le hall d’entrée finissant par glisser contre le mur s’affalant
dans une vision de con de sperme ultime échappant au dernier gyzym de la
conscience
oui qui faisaient jouir les cons d’un millier de filles frémissantes au coucher du
soleil et malgré leurs yeux rougis au matin étaient de nouveau prêts à faire jouir
le con de l’aube naissante, peau étincelante des fesses sous les granges et nus
dans l’eau des lacs,
oui qui faisaient le tapin de long en large du Colorado dans des milliers et milliers
de voitures rapine nocturne, N.C.(Neal Cassidy), héros secret de mes poèmes,
Adonis homme-bite de Denver – joie au souvenir de toutes celles baisées par
toi dans les terrains vagues, les arrière-cours cuisine du soir, les rangées de
fauteuil des salles de cinéma décaties, les sommets de montagne les grottes les
séances classiques avec serveuses au corps maigre dont on lève la jupe sur le
bas-côté des routes solitaires et par-dessus tout le solipsisme secret des chiottes
des stations services ou bien au fond des ruelles de la ville natale,
oui qui s’engloutissaient dans d’immenses films sordides, changeant de direction
en rêve, se réveillant tout d’un coup à Manhattan, se remettant de sévères gueules
de bois au Tokay dans les sous-sols et l’horreur métallique de la Troisième
Avenue avant de rejoindre le bureau en titubant
oui qui marchaient toute une nuit chaussures en sang dans les talus de neige des
docks attendant qu’une porte de l’East River ouvre sur une salle remplie de
vapeur d’opium,
oui qui créaient de grands drames suicidaires tout en haut des appartements-falaises
de l’Hudson sous les projecteurs couleur bleu guerre mondiale de la lune leurs
têtes seront couronnées par les lauriers de l’oubli
oui qui ingurgitaient le ragoût d’agneau de l’imagination ou dirigeaient le crabe du
fond boueux des égouts du Bowery,
oui que la romance des rues faisait pleurer devant les voitures quatre saisons pleines
d’oignons de mauvaises rengaines
oui qui s’asseyaient dans les boîtes en carton dans le noir sous les ponts ne se levant
que pour aller construire des harpes dans leurs greniers,
oui qui toussaient au sixième étage de Harlem couronné par le flamboiement d’un ciel
tuberculeux au milieu des cageots d’orange de la théologie,
oui qui gribouillaient toute une nui rock and rollant au rythme d’incantations
grandioses réduites dans la petite lumière jaune du matin à un incompréhensible
galimatias strophé,
oui qui faisaient cuire poumons, cœur, pieds et queue, toute une viande animale pourrie
sous forme de bortsch de tortilla, tout en rêvant à un royaume de pureté végétale
oui qui rampaient sous des camions de viande d’abattoir pour aller piquer un œuf
oui qui votaient pour l’Eternité en dehors du Temps balançant leurs montres d’en
des toits et qui récolteraient une dégringolade de réveils sur le crâne tous les
matins de la décennie suivante
oui qui se tailladaient les poignets trois fois à la suite sans succès avant d’arrêter
et se voir contraints d’ouvrir un magasin d’antiquités où ils pleuraient à l’idée
de devoir vieillir là,
oui qui brûlaient tout vifs dans leurs costumes de flanelle innocente dans Madison
Avenue au milieu d’explosions de plomb versifié, du crépitement mitrailleur
métallique de régiment de la mode, des hurlements nitroglycérinés des fées de
la publicité, du sinistre gaz moutarde intellectuel des rédacteurs en chef sauf à
se faire passer sur le corps par un taxi de la Réalité Absolue
oui qui sautaient du parapet de Brooklyn Bridge évènement authentiquement arrivé
qui retombaient sur leurs pieds et disparaissaient sans plus faire parler d’eux dans
la brume spectrale de Chinatown les petites rues à bouffe voitures de pompier
jamais une bière gratuite
oui qui chantaient de désespoir à la fenêtre tombaient d’une vitre du métro sautaient
dans la boue du Passaïc agressaient les nègres hurlaient comme des fous dans la
rue dansaient pieds nus sur du verre de bouteille à vin cassé pulvérisaient par
colère des disques de nostalgique jazz allemand des années 1930 destinés au
phonographe finissaient le whisky et gerbaient en chialant dans les toilettes
ensanglantées, lancinant échappement d’un colossal sifflet vapeur dans l’oreille,
oui qui fonçaient à toute blinde sur les nationales du passé allant vers de mutuelles
prisons-solitude-pistons-Golgotha incarnation jazzée de Birmingham,
oui qui soixante-douze heures sans s’arrêter couraient la campagne pour savoir si
j’avais une vision tu avais une vision il avait une vision capable de faire rencontrer
l’Eternité
oui qui se rendaient à Denver mouraient à Denver revenaient à Denver attendaient
vainement à Denver pensifs solitaires méditatifs avant finalement de quitter
Denver à la poursuite du Temps voici que Denver se sent abandonné par ses
frères à présent,
oui qui tombaient à genoux dans de désespérances cathédrales priant pour le
salut les uns des autres priant pour l’illumination des cœurs jusqu’à ce que
l’âme l’espace d’une seconde illuminât sa propre chevelure,
oui qui faisaient un trou dans le mur de leurs cerveaux prisonniers dans l’attente
d’hypothétiques criminels aux cheveux d’or charme de la réalité au cœur blues
blues d’Alcatraz aux lèvres,
oui qui faisaient retraite au Mexique pour cultiver une habitude, à Rocky Mount
pour servir Boudha, à Tanger pour les garçons, dans le Pacifique Sud pour
l’amour de la locomotive noire à Harvard à Narcissus à Woodlawn à l’usine
aux marguerites ou au cimetière,
oui qui réclamaient des procès pour sanité accusant la radio d’hypnotisme et
restaient avec leur insanité plaidant leur cause devant un jury
oui qui lançaient des pommes de terre en salade à des conférenciers du CCNY sur
le dadaïsme puis allaient se présenter aux marches en granit de l’asile, crâne rasé
menaces de suicide à la bouche réclamant une lobotomie instantanée
et à qui l’on donnait en échange le vide concret de l’insuline Metrazol électrothérapie
hydrothérapie psychothérapie thérapie occupationnelle ping-pong et amnésie
oui qui par protestation dénuée d’humour renversaient symboliquement une table de
ping-pong dans un bref accès de catatonie,
oui qui plusieurs années plus tard réellement chauves perruque de sang excepté,
retournaient larmes et doigts à leur destin de fou dans les cliniques-asiles des
petites villes de l’Est,
Clinique Pilgrim State clinique Rockland salles fétides de Greystone, résonnant des
querelles mesquines de l’âme minuits tanguant et chahutant dans les royaumes
-dolmens solitudes-menuiserie de l’amour les rêves d’une vie de cauchemars,
dans un corps pétrifiés pesant son poids de lune,
et la mère ***** pour finir, ultime livre fantastique valsant par la fenêtre de
l’immeuble, ultime porte que l’on ferme à 4 heures de l’après-midi, dernier
récepteur qu’on claque contre le mur comme réponse, dernier meuble vidé
jusqu’au dernier détail du mobilier mental, petite rose en papier jaune pendue
à un fil d fer dans la buanderie, elle-même purement imaginaire, rien d’autre
qu’une particule d’hallucination -
ah ! Carl, tant que tu ne seras pas sorti d’affaire je n’en serai pas sorti, englué que
tu es dans la bestial bouillie du temps –
oui qui couraient ensuite le long des rues glacées obsédés par une soudaine
illumination concernant l’usage alchimique de l’ellipse du catalogue du mètre
du plan des vibrations,
oui qui dans leurs rêves faisaient des brèches incarnées dans le Temps l’Espace
par juxtaposition d’images, piégeaient l’archange de l’âme entre deux images
visuelles, joignaient les verbes élémentaires accolaient ensemble nom et tiret
de la conscience tout frémissant d’une sensation de présence du Pater
Omnipotens Aeterna Deus
pour recréer la syntaxe la mesure de la misérable prose humaine pour se tenir
debout devant vous aphasiquement intelligents secoués de honte à se sentir
rejetés donc confessant tout haut leur âme conformément au rythme de la
pensée dans leur cerveau nu et infini,
clochards fous mesure quatre-quatre angélique du Temps, quoique n’étant pas
connus inscrivant cependant ici ce qu’il y aura peut-être à dire dans les
minutes immédiatement après la mort,
oui qui se dressaient en réincarnation dans les habits spectraux du jazz ombre
de cornet d’or d’orchestre soufflant la souffrance d’amour du cerveau nu de
l’Amérique en un cri saxophone eli eli lamma sabachtani qui faisait frissonner
les cités jusqu’à la moindre de leurs radios,
par le cœur absolu du poème de la vie prélevé par boucherie sur leurs propres
squelettes – viande comestible mille ans.
Traduit de l’américain par Jacques Darras
in, « Revue Inuits dans la jungle, N° 2, »
Le Castor Astral, In’Hui, Phi Editions, 2009
Du même auteur :
Kaddish I (25/10/2016)
Howl (1) (25/10/2017)
Tournesol soutra / Sunflower sutra (25/10/2018)
Transcription de musique d’orgue / Transcription of organ music (25/10/2019)
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L’automobile verte / The green automobile (25/10/2021)
Ode à l’échec / Ode to failure (25/10/2022)
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