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Le bar à poèmes
24 octobre 2025

Allen Ginsberg (1926 – 1997) : Howl I (2)

 

 

 

Howl


pour


Carl Solomon

 

 

I

 


J’ai vu les meilleurs cerveaux de ma génération sombrer dans la folie


     hystérie affamés et nus,


traîner colériquement dans les rues nègres à l’aube à la poursuite d’une dose, 


gueules d’ange brûlant pour l’ancienne connexion paradisiaque avec la dynamo


     des étoiles dans la machinerie nocturne


loques minables aux orbites ravagées par la défonce passant leur temps à fumer


     à flotter à contempler le jazz par-dessus les toits des villes assis dans l’obscurité


     surnaturelle de chambres à lavabos d’eau froide,


oui qui se décalottaient la cervelle sous le Ciel l’Elevator métro  aérien pour voir


     les anges illuminés de Mahomet tituber sur les terrasses des immeubles


oui qui traversaient les universités regard froid hallucinant l’Arkansas regard 


     tragique à la William Blake au milieu des experts de la guerre, 


oui qui se faisaient renvoyer des académies pour gravure d’odes obscènes sur les


     vitres de leur crâne,


oui qui se calfeutraient en slip au fond de chambres pas rasés brûlant leur fric dans 


     des corbeilles à papier écoutant la Terreur cogner contre le mur


oui qui se faisaient coffrer dans leur barbe publique en remontant par Laredo jusqu’à


     New-York marijuana à la ceinture


oui qui bouffaient du feu dans des hôtels d’iode buvaient du térébenthe dans la 


     ville-mort, Rue Paradis, purgatoriaent leurs torses nuit après nuit,


à coups de rêves de drogues de cauchemars somnambules d’alcool de bites de


     couilles innombrables,


d’inaccessibles impasses de nuages tout frissonnant d’éclairs foudroyant leurs


     crânes tendus entre les deux pôles Canada Paterson illuminant tout l’intervalle


     de l’univers immobile du Temps,


des salles à murs en Peyote compact, d’aubes cimetières d’arrière-cour à buissons


     non caducs, de saouleries au vin rouge dehors sur les toits, de balades au 


     haschich en voitures volées  à travers des banlieues de vitrines néons palpitant


     aux carrefours, de vibrations soleil et lune dans les grondants crépuscules de


     Brooklyn, de rodomontades cendre de cendriers, lumière douce-royale dans la 


     cervelle,


oui qui s’enchaînaient aux wagons du métro pour d’inlassables aller-retour à la


     benzédrine de Battery jusqu’au sanctuaire du Bronx jusqu’à ce que le vacarme


    des roues et enfants mêlés les jettent à genoux bouche tordue cervelle vidée de


     son brillant dans la lumière blanche du Zoo,


oui qui dérivaient toute une nuit au fond des lumières sous-marines de Bickford’s


     pour refaire surface d’entières après-midi de bière fade à écouter des musiques


     d’apocalypse sur l’hydrogène juke-box de Fugazzi désert,


oui qui parlaient soixante dix-heures de suite allant de parc à pieu à bar à


     Bellevue à musée à Brooklyn Bridge,


bataillon perdu de discoureurs platoniques sautant du haut en bas des échelles de


     secours du haut en bas de l’Empire State du haut en bas de la lune,

 
blablablatant hurlant vomissant chuchotant souvenirs anecdotes hallucinations


     visuelles traumatismes d’hôpitaux de prison ou de guerre,


intellects se débondant intégralement yeux brillants de remémoration totale


     pendant sept jours sept nuits, viande de Synagogue dégobillée à même le pavé,


oui qui disparaissaient dans un quelconque patelin  Zen du New Jersey semant


     derrière eux une pluie ambigüe de cartes postales montrant la Mairie d’Atlantic
     City,
oui qui transpiraient leurs fièvres orientales leurs courbatures tangérines leurs


     migraines chinoises dans la retraite droguée d’un  misérable immeuble à Newark,


oui qui tournaient inlassablement en rond à minuit sur les voies ferrées se demandant


     où aller, ne laissant jamais  de cœur derrière eux en partant,


oui qui allumaient cigarette sur cigarette dans les wagons tanguant à l’infini vers 


     de petites fermes isolées dans la neige au cœur de la nuit grand-père,


oui qui lisaient Plotin Edgar Poe Saint Jean de la Croix étudiant la télépathie la


     cabbale bop parce que le cosmos vibrait spontanément sous leurs pieds dans


le Kansas,


oui qui marchaient dans la solitude des rues de l’Idaho cherchant des visions 


     d’anges indiens qui soient de vrais visions d’anges indiens,


oui qui ne se croyaient fous que lorsque Baltimore brillait d’extase surnaturelle,


 oui qui sautaient sur la banquette d’une limousine à côté d’un Chinois de 


     l’Oklahoma dans l’impulsion d’une nuit d’hiver dans une petitepluiedeville    


     petitelumièrederue


oui qui erraient solitaires affamés dans Houston cherchant du jazz du sexe de la


     bouffe aux basque d’un Espagnol conversant brillamment de l’Amérique et


    l’Eternité, tâche insurmontable, qui donc s’embarquaient pour l’Afrique,


oui qui s’évanouissaient dans les volcans du Mexique ne laissant qu’un souvenir


     de dungarees lave cendreuses de poésie s’éparpillant à leur suite dans Chicago


     pieds au chaud,


oui qui reparaissaient Côte Ouest enquêtant sur le FBI en shorts avec barbe et grands


     yeux pacifistes sexy dans leurs peaux noires distribuant aux passants d’illisibles


     brochures


oui qui se trouaient les bras avec leurs cigarettes pour protester contre les brumeuses 


     fumées du narcotique Capitalisme,


oui qui distribuaient une littérature Supercommuniste  pleurant et se déshabillant


     dans Union Square cependant que les sirènes de Los Alamos accouraient hurlant


     dans Wall, mettant tout le monde par terre Mur et eux, dans les glapissements de


     sirène du ferry de Staten Island


oui qui s’effondraient qui pleuraient dans la blancheur des gymnases nus tremblant 


     devant le mécanisme du squelette des autres  


 oui qui mordaient les détectives au  cou glapissaient de plaisir dans les voitures de


     police n’ayant commis d’autre crime que leur férocement chaude envie de


     pédérastie et de drogue,


oui qui hurlaient à quatre pattes dans le métro qu’on faisait descende de force 


     des toits brandissant manuscrits et parties génitales,


oui qui se faisaient enculer par des motocyclistes à gueules de saint et hurlaient 


     de plaisir, 


oui qui se faisaient sucer par des marins séraphins humains qu’ils suçaient 


     eux-mêmes avec des caresses d’amour d’Atlantique et des Caraïbes,


oui qui baisaient matin et soir sur les rosiers dans l’herbe des parcs publics ou


     des cimetières disséminant leur semence libre à quiconque se trouvait


     arriver par -là,


oui qui ne pouvaient plus arrêter un hoquet débutant comme un rire et finissant


     en sanglot derrière la cloison d’n bain turc au moment où l’ange nu et blond 

 

 

     les transperçait avec son glaive,


oui qui laissaient leurs amoureux aux trois vieilles putes de la fortune la 


     borgnesse du dollar hétérosexuel celle qui fait de l’œil à la fente du con


     des femmes la troisième sur son cul à couper les fils d’or du métier à tisser


     intellectuel


oui qui copulaient en extases insatiables avec une bouteille de bière un amoureux


     un paquet de cigarettes une bougie qui roulaient à bas du lit continuant sur le


     plancher à même le hall d’entrée finissant par glisser contre le mur s’affalant


     dans une vision de con de sperme ultime échappant au dernier gyzym de la


     conscience


oui qui faisaient jouir les cons d’un millier de filles frémissantes au coucher du 


     soleil et malgré leurs yeux rougis au matin étaient de nouveau prêts à faire jouir


     le con de l’aube naissante, peau étincelante des fesses sous les granges et nus 


     dans l’eau des lacs,


oui qui faisaient le tapin de long en large du Colorado dans des milliers et milliers 


     de voitures rapine nocturne, N.C.(Neal Cassidy), héros secret de mes poèmes,


     Adonis homme-bite de Denver – joie au souvenir de toutes celles baisées par


     toi dans les terrains vagues, les arrière-cours cuisine du soir, les rangées de


     fauteuil des salles de cinéma décaties, les sommets de montagne les grottes les


     séances classiques avec serveuses au corps maigre dont on lève la jupe sur le


     bas-côté des routes solitaires et par-dessus tout le solipsisme secret des chiottes


     des stations services ou bien au fond des ruelles de la ville natale,


oui qui s’engloutissaient dans d’immenses films sordides, changeant de direction 


     en rêve, se réveillant tout d’un coup à Manhattan, se remettant de sévères gueules 


     de bois au Tokay dans les sous-sols et l’horreur métallique de la Troisième


     Avenue avant de rejoindre le bureau en titubant


oui qui marchaient toute une nuit chaussures en sang dans les talus de neige des 


     docks attendant qu’une porte de l’East River ouvre sur une salle remplie de


     vapeur d’opium,


oui qui créaient de grands drames suicidaires tout en haut des appartements-falaises


     de l’Hudson sous les projecteurs couleur bleu guerre mondiale de la lune leurs


     têtes seront couronnées par les lauriers de l’oubli


oui qui ingurgitaient le ragoût d’agneau de l’imagination ou dirigeaient le crabe du


     fond boueux des égouts du Bowery,


oui que la romance des  rues faisait pleurer devant les voitures quatre saisons pleines


     d’oignons de mauvaises rengaines


oui qui s’asseyaient dans les boîtes en carton dans le noir sous les ponts ne se levant 


     que pour aller construire des harpes dans leurs greniers,


oui qui toussaient au sixième étage de Harlem couronné par le flamboiement d’un ciel


     tuberculeux au milieu des cageots d’orange de la théologie,


oui qui gribouillaient toute une nui rock and rollant au rythme d’incantations


     grandioses réduites dans la petite lumière jaune du matin  à un incompréhensible


     galimatias strophé,


oui qui faisaient cuire poumons, cœur, pieds et queue, toute une viande animale pourrie


     sous forme de bortsch de tortilla, tout en rêvant à un royaume de pureté végétale


oui qui rampaient sous des camions de viande d’abattoir pour aller piquer un œuf


oui qui votaient pour l’Eternité en dehors du Temps balançant leurs montres d’en


     des toits et qui récolteraient une dégringolade de réveils sur le crâne tous les


     matins de la décennie suivante


oui qui se tailladaient les poignets trois fois à la suite sans succès avant d’arrêter


     et se voir contraints d’ouvrir un magasin d’antiquités où ils pleuraient à l’idée


     de devoir vieillir là, 


oui qui brûlaient tout vifs dans leurs costumes de flanelle innocente dans Madison


     Avenue au milieu d’explosions de plomb versifié, du crépitement mitrailleur


     métallique de régiment de la mode, des hurlements nitroglycérinés  des fées de


     la publicité, du sinistre gaz moutarde intellectuel des rédacteurs en chef sauf à


     se faire passer sur le corps par un taxi de la Réalité Absolue


oui qui sautaient du parapet de Brooklyn Bridge évènement authentiquement arrivé


     qui retombaient sur leurs pieds et disparaissaient sans plus faire parler d’eux dans


     la brume spectrale de Chinatown les petites rues à bouffe voitures de pompier


     jamais une bière gratuite


oui qui chantaient de désespoir à la fenêtre tombaient d’une vitre du métro sautaient


     dans la boue du Passaïc agressaient les nègres hurlaient comme des fous dans la


     rue dansaient pieds nus sur du verre de bouteille à vin cassé pulvérisaient par


     colère des disques de nostalgique jazz allemand des années 1930 destinés au


     phonographe finissaient le whisky et gerbaient en chialant dans les toilettes


     ensanglantées, lancinant échappement d’un colossal sifflet vapeur dans l’oreille,


oui qui fonçaient à toute blinde sur les nationales du passé allant vers de mutuelles


     prisons-solitude-pistons-Golgotha incarnation jazzée de Birmingham,


oui qui soixante-douze heures sans s’arrêter couraient la campagne pour savoir si


     j’avais une vision tu avais une vision il avait une vision capable de faire rencontrer

     l’Eternité


oui qui se rendaient à Denver mouraient à Denver revenaient à Denver attendaient


     vainement à Denver pensifs solitaires méditatifs avant finalement de quitter


     Denver à la poursuite du Temps voici que Denver se sent abandonné par ses 


     frères à présent,


oui qui tombaient à genoux dans de désespérances cathédrales priant pour le


     salut les uns des autres priant pour l’illumination des cœurs jusqu’à ce que


     l’âme l’espace d’une seconde illuminât sa propre chevelure,


oui qui faisaient un trou dans le mur de leurs cerveaux  prisonniers dans l’attente


     d’hypothétiques criminels aux cheveux d’or charme de la réalité au cœur blues


     blues d’Alcatraz aux lèvres,     


oui qui faisaient retraite au Mexique pour cultiver une habitude, à Rocky Mount 


     pour servir Boudha, à Tanger pour les garçons, dans le Pacifique Sud pour 


     l’amour de la locomotive noire à Harvard à Narcissus à Woodlawn à l’usine


     aux marguerites ou au cimetière,


oui qui réclamaient des procès pour sanité accusant la radio d’hypnotisme  et 


     restaient avec leur insanité plaidant leur cause devant un jury


oui qui lançaient des pommes de terre en salade à des conférenciers du CCNY sur


     le dadaïsme puis allaient se présenter aux marches en granit de l’asile, crâne rasé


     menaces de suicide  à la bouche réclamant une lobotomie instantanée


et à qui l’on donnait en échange le vide concret de l’insuline Metrazol électrothérapie


     hydrothérapie psychothérapie thérapie occupationnelle ping-pong et amnésie      


oui qui par protestation dénuée d’humour renversaient symboliquement une table de


     ping-pong dans un bref accès de catatonie,


oui qui plusieurs années plus tard réellement chauves perruque de sang excepté,


     retournaient larmes et doigts à leur destin de fou dans les cliniques-asiles des


     petites villes de l’Est,


Clinique Pilgrim State clinique Rockland salles fétides de Greystone, résonnant des


     querelles mesquines de l’âme minuits tanguant et chahutant dans les royaumes


     -dolmens solitudes-menuiserie de l’amour les rêves d’une vie de cauchemars,


     dans un corps pétrifiés pesant son poids de lune,


et la mère ***** pour finir, ultime livre fantastique valsant par la fenêtre de


     l’immeuble, ultime porte que l’on ferme à 4 heures de l’après-midi, dernier


     récepteur qu’on claque contre le mur comme réponse, dernier meuble vidé


     jusqu’au dernier détail du mobilier mental, petite rose en papier jaune pendue


     à un fil d fer dans la buanderie, elle-même purement imaginaire, rien d’autre 


     qu’une particule d’hallucination -  


ah ! Carl, tant que tu ne seras pas sorti d’affaire je n’en serai pas sorti, englué que 


     tu es dans la bestial bouillie du temps –


oui qui couraient ensuite le long des rues glacées obsédés par une soudaine


     illumination concernant  l’usage alchimique de l’ellipse du catalogue du mètre


    du plan des vibrations,


oui qui dans leurs rêves faisaient des brèches incarnées dans le Temps l’Espace


     par juxtaposition d’images, piégeaient l’archange de l’âme entre deux images


     visuelles, joignaient les verbes élémentaires accolaient ensemble nom et tiret


     de la conscience tout frémissant d’une sensation de présence du Pater 


     Omnipotens Aeterna Deus


pour recréer la syntaxe la mesure de la misérable prose humaine pour se tenir 


     debout devant vous aphasiquement intelligents secoués de honte à se sentir


     rejetés donc confessant tout haut leur âme conformément au rythme de la


     pensée dans leur cerveau nu et infini,


clochards fous mesure quatre-quatre angélique du Temps, quoique n’étant pas


     connus inscrivant cependant ici  ce qu’il y aura peut-être à dire dans les


     minutes immédiatement après la mort,


oui qui se dressaient  en réincarnation dans les habits spectraux  du jazz ombre 


     de cornet d’or  d’orchestre soufflant la souffrance d’amour du cerveau nu de 


     l’Amérique en un cri saxophone eli eli lamma sabachtani qui faisait frissonner


     les cités jusqu’à la moindre de leurs radios,


par le cœur absolu du poème de la vie prélevé par boucherie sur leurs propres


     squelettes – viande comestible mille ans.

 

 

 


Traduit de l’américain par Jacques Darras

 

in, « Revue Inuits dans la jungle, N° 2, »  


Le Castor Astral, In’Hui, Phi Editions, 2009

 

Du même auteur :


Kaddish I (25/10/2016)


Howl (1) (25/10/2017)


Tournesol soutra / Sunflower sutra (25/10/2018)


Transcription de musique d’orgue / Transcription of organ music (25/10/2019)


Song (25/10/2020) 


L’automobile verte / The green automobile (25/10/2021)


Ode à l’échec / Ode to failure (25/10/2022)


Kaddish II (1) (25/10/2023)


Kaddish II (2) (25/10/2024)
 

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