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Le bar à poèmes
12 août 2025

Michel Butor (1926 - 2016) : Matière subtile

Michel Butor à Lucinges ©Maxime Godard

 

 

Matière subtile

pour Clarbous

 


Un jour,


comme, selon un vieux philosophe,


nous avons naturellement plus d’admiration


pour les choses qui sont au-dessus de nous,


que pour celles qui sont à pareille hauteur ou au-dessous,


j’ai décidé de voir le ciel;

 

 

un jour, donc,


météorologues de toutes tendances,


quoique les nues n’excèdent guère


les sommets de quelques montagnes,


selon ce vieux philosophe mort à Stockholm


que l’on m’avait fait lire dans mon adolescence,


et qu’on en voie souvent de plus basses


que la pointe de nos clochers,

 

 

surtout vers la fin de la nuit,

 

 

un jour j’ai voulu,


astronomes et astrologues de toutes tendances,


pour suivre à ma manière l’exemple de celui


qui avait été nourri aux lettres dès son enfance,


montant sur les pointes de nos clochers,


contempler le village et la campagne à mes pieds


pour peindre les exhalaisons et vapeurs.

 

 

Et une nuit, marchant sans flambeau


par des lieux un peu difficiles,


il a fallu m’aider d’un bâton pour me conduire.

 

 

Et un jour,


astrophysiciens et mythologues de toutes tendances,


comme, à cause qu’il faut tourner les yeux


vers le ciel pour les regarder,


nous imaginons les nues si relevées


que même les poètes et les peintres


en composent le trône de Dieu,


escaladant les sommets des montagnes,


pour continuer après quelques siècles le mouvement


non tellement de la pensée que de l’imagination


de celui qui avait un extrême désir d’apprendre les lettres


parce qu’on le persuadait que par leur moyen


on pouvait acquérir une connaissance claire et assurée


de tout ce qui est utile à la vie,


j’ai voulu, poursuivant les vapeurs par l’air,


examiner d’où venaient les vents,


et faisant assembler les nues en quelques endroits,


j’ai tenté de décrire et peindre leur nature.

 

 

Et cette nuit j’ai pu remarquer


que je sentais par l’extrémité de ce bâton,


les divers objets qui se rencontraient autour de moi,


et même que je pouvais distinguer


s’il y avait des arbres, ou des pierres, ou du sable,


ou de l’eau, ou de l’herbe, ou de la boue,


ou quelque chose de semblable, et s’il est vrai


que cette sorte de sentiment est un peu confuse


et obscure en ceux qui n’en ont pas un long usage,


en la considérant chez les aveugles-nés


qui s’en sont servi toute leur vie, on la trouve


si parfaite et si exacte que l’on peut quasi dire


qu’ils voient des mains ou que leur bâton


est l’organe de quelque sixième sens


qui leur a été donné à défaut de la vue.

 

 

Un jour donc,


esthéticiens et historiens de toutes tendances,


parce que les poètes et les peintres feignent


que dans les nues, le Dieu des chrétiens


emploie ses propres mains à ouvrir


et fermer les portes des vents,


à verser la rosée sur les fleurs,


et lancer la foudre sur les rochers,


selon ce que m’en avait rapporté celui qui,


après avoir achevé tout ce cours d ’études


au bout duquel on a coutume d’être reçu


au rang des doctes, avait entièrement changé


d’opinion à leur sujet, faisant dissoudre ces nues,


j’ai voulu découvrir et peindre ce qui cause la pluie,


la grêle et la neige sans oublier celle dont les parties


ont la figure de petites étoiles à six pointes


très parfaitement compassées, et qui,


bien qu’elle n’ait point été observée par les anciens,


ne laisse pas d’être l’une des plus rares merveilles de la nature.

 

 

Et une nuit au temps de la vendange,


tandis que je mettais au point des baguettes de verre


semblables quelque peu à celles des chimistes,


alchimistes, prestidigitateurs, enchanteurs ou médecins,


j’ai remarqué une cuve pleine de raisins à demi-foulés,


dans le fond de laquelle on avait fait un trou ou deux


par où le vin doux qu’elle contenait pût couler.

 

 

Ainsi, poètes et peintres de toute tendance,


un jour j’ai décidé de voir, oui voir,


et beaucoup mieux si possible que celui


qui s’était trouvé embarrassé de tant de doutes et d’erreurs,


qu’il lui semblait n’avoir fait autre profit


en tâchant de s’instruire, sinon


qu’il avait découvert de plus en plus son ignorance,


de voir, sans oublier les tempêtes, le tonnerre,


la foudre et les divers feux qui s’allument en l’air,


ou les lumières qui s’y montrent, de voir surtout


et de tâcher de bien dépeindre l’arc-en-ciel


et de rendre si bien ses couleurs que l’on puisse


aussi entendre la nature de toutes celles


que l’on trouve en d’autres sujets,


à quoi j’ajouterai la cause de celles


qu’on observe communément dans les nues,


et des cercles qui environnent les astres,


et enfin celle des soleils et des lunes


qui paraissent quelquefois plusieurs ensemble.

 

 

Et cette même nuit au temps de la vendange,


j’ai découvert ce passage où il est question


d’une matière fort subtile et fort fluide


qui s’étendrait sans interruption


depuis les astres jusqu’à nous,


semblable au vin parmi les grappes dans la cuve,


et c’est cette enivrante matière


que depuis lors j’essaie de capter et d ’apprivoiser.

 

 

Et un jour j’ai aperçu,


pédagogues et mariniers de toutes tendances,


suivant, selon mon humeur et ma condition,


la voie que m’avait tracée celui


qui, sitôt que l’âge lui avait permis


de sortir de la sujétion de ses précepteurs,


avait quitté entièrement l’étude des lettres,


et se résolvant de ne chercher plus d’autre science


que celle qui se pourrait trouver en lui-même,


ou bien dans le grand livre du monde,


avait employé le reste de sa jeunesse à voyager,


à voir des cours et des armées, à fréquenter


des gens de diverses humeurs et conditions,


dans les rencontres que la fortune lui proposait,


ainsi contemplant la mer depuis les montagnes


par-dessus les clochers j’ai aperçu


des exhalaisons mêlées parmi certaines vapeurs


que la tempête en séparait en même façon


qu’en battant la crème on sépare le beurre du petit lait,


et assemblait ainsi en divers tas qui flottant toujours


le plus haut qu’il se pouvait contre la nue,


venaient enfin s’attacher aux cordes et aux mâts des navires


lorsqu’elles achevaient de descendre et là,


s’étant embrasées par cette violente agitation,


composaient ces feux nommés de Saint-Elme,


qui consolent les matelots et leur font espérer le beau temps ;


mais comme il peut y avoir plusieurs de ces nues l’une sur l’autre


sous chacune desquelles se trouvent de tels feux,


les anciens n’en voyant qu’un, le nommant l’astre d’Hélène,


l’estimaient de mauvais augure,


comme s’ils eussent encore attendu le plus fort de la tempête,


au lieu que, lorsqu’ils en voyaient deux


qu’ils nommaient alors Castor et Pollux,


ils les prenaient pour un bon présage,


et c’était ordinairement le plus qu’ils en vissent;


mais l’auteur des Météores avait ouï dire


aux mariniers de son temps qu’ils en voyaient


quelquefois jusqu’au nombre de quatre ou cinq.

 

 

Et une nuit j’ai essayé de voir aussi,


prophètes et visionnaires de toutes tendances,


ces lumières qui paraissant pendant un temps calme et serein


donnent sujet aux peuples oisifs d’imaginer


des escadrons de fantômes qui combattent en l’air,


et auxquels ils font présager la perte ou la victoire


du parti qu’ils affectionnent, selon que la crainte


ou l’espérance prédomine en leur fantaisie.

 

 

Mais avec tout cela j’en suis encore aux premiers essais,


dans mon dessein d ’une science de voir


et de faire voir le ciel, et la terre depuis le ciel,


toute sa plus lourde matière devenue subtile et fluide.

 

 

Lucinges, le 29 décembre 1990


Revue Po&sie, N°66


Belin éditeur, 1993


Du même auteur :


 « Au-delà de l’horizon… » (12/08/2015)


 Le tombeau d’Arthur Rimbaud (12/08/2016)


Vers l’été (12/08/2017)


Lectures transatlantiques (12/08/2018)


Les commissures du feu (12/08/2019)


Paysages planétaires (1-5) (12/08/2020)


Paysages planétaires (6 -10) (12/08/2021)


Paysages planétaires (11 -16) (12/08/2022)


In Memoriam Paule Thévenin (12/08/2023)


La ville engloutie (12/08/2024)
 

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