Michel Butor (1926 - 2016) : Matière subtile
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Michel Butor à Lucinges ©Maxime Godard
Matière subtile
pour Clarbous
Un jour,
comme, selon un vieux philosophe,
nous avons naturellement plus d’admiration
pour les choses qui sont au-dessus de nous,
que pour celles qui sont à pareille hauteur ou au-dessous,
j’ai décidé de voir le ciel;
un jour, donc,
météorologues de toutes tendances,
quoique les nues n’excèdent guère
les sommets de quelques montagnes,
selon ce vieux philosophe mort à Stockholm
que l’on m’avait fait lire dans mon adolescence,
et qu’on en voie souvent de plus basses
que la pointe de nos clochers,
surtout vers la fin de la nuit,
un jour j’ai voulu,
astronomes et astrologues de toutes tendances,
pour suivre à ma manière l’exemple de celui
qui avait été nourri aux lettres dès son enfance,
montant sur les pointes de nos clochers,
contempler le village et la campagne à mes pieds
pour peindre les exhalaisons et vapeurs.
Et une nuit, marchant sans flambeau
par des lieux un peu difficiles,
il a fallu m’aider d’un bâton pour me conduire.
Et un jour,
astrophysiciens et mythologues de toutes tendances,
comme, à cause qu’il faut tourner les yeux
vers le ciel pour les regarder,
nous imaginons les nues si relevées
que même les poètes et les peintres
en composent le trône de Dieu,
escaladant les sommets des montagnes,
pour continuer après quelques siècles le mouvement
non tellement de la pensée que de l’imagination
de celui qui avait un extrême désir d’apprendre les lettres
parce qu’on le persuadait que par leur moyen
on pouvait acquérir une connaissance claire et assurée
de tout ce qui est utile à la vie,
j’ai voulu, poursuivant les vapeurs par l’air,
examiner d’où venaient les vents,
et faisant assembler les nues en quelques endroits,
j’ai tenté de décrire et peindre leur nature.
Et cette nuit j’ai pu remarquer
que je sentais par l’extrémité de ce bâton,
les divers objets qui se rencontraient autour de moi,
et même que je pouvais distinguer
s’il y avait des arbres, ou des pierres, ou du sable,
ou de l’eau, ou de l’herbe, ou de la boue,
ou quelque chose de semblable, et s’il est vrai
que cette sorte de sentiment est un peu confuse
et obscure en ceux qui n’en ont pas un long usage,
en la considérant chez les aveugles-nés
qui s’en sont servi toute leur vie, on la trouve
si parfaite et si exacte que l’on peut quasi dire
qu’ils voient des mains ou que leur bâton
est l’organe de quelque sixième sens
qui leur a été donné à défaut de la vue.
Un jour donc,
esthéticiens et historiens de toutes tendances,
parce que les poètes et les peintres feignent
que dans les nues, le Dieu des chrétiens
emploie ses propres mains à ouvrir
et fermer les portes des vents,
à verser la rosée sur les fleurs,
et lancer la foudre sur les rochers,
selon ce que m’en avait rapporté celui qui,
après avoir achevé tout ce cours d ’études
au bout duquel on a coutume d’être reçu
au rang des doctes, avait entièrement changé
d’opinion à leur sujet, faisant dissoudre ces nues,
j’ai voulu découvrir et peindre ce qui cause la pluie,
la grêle et la neige sans oublier celle dont les parties
ont la figure de petites étoiles à six pointes
très parfaitement compassées, et qui,
bien qu’elle n’ait point été observée par les anciens,
ne laisse pas d’être l’une des plus rares merveilles de la nature.
Et une nuit au temps de la vendange,
tandis que je mettais au point des baguettes de verre
semblables quelque peu à celles des chimistes,
alchimistes, prestidigitateurs, enchanteurs ou médecins,
j’ai remarqué une cuve pleine de raisins à demi-foulés,
dans le fond de laquelle on avait fait un trou ou deux
par où le vin doux qu’elle contenait pût couler.
Ainsi, poètes et peintres de toute tendance,
un jour j’ai décidé de voir, oui voir,
et beaucoup mieux si possible que celui
qui s’était trouvé embarrassé de tant de doutes et d’erreurs,
qu’il lui semblait n’avoir fait autre profit
en tâchant de s’instruire, sinon
qu’il avait découvert de plus en plus son ignorance,
de voir, sans oublier les tempêtes, le tonnerre,
la foudre et les divers feux qui s’allument en l’air,
ou les lumières qui s’y montrent, de voir surtout
et de tâcher de bien dépeindre l’arc-en-ciel
et de rendre si bien ses couleurs que l’on puisse
aussi entendre la nature de toutes celles
que l’on trouve en d’autres sujets,
à quoi j’ajouterai la cause de celles
qu’on observe communément dans les nues,
et des cercles qui environnent les astres,
et enfin celle des soleils et des lunes
qui paraissent quelquefois plusieurs ensemble.
Et cette même nuit au temps de la vendange,
j’ai découvert ce passage où il est question
d’une matière fort subtile et fort fluide
qui s’étendrait sans interruption
depuis les astres jusqu’à nous,
semblable au vin parmi les grappes dans la cuve,
et c’est cette enivrante matière
que depuis lors j’essaie de capter et d ’apprivoiser.
Et un jour j’ai aperçu,
pédagogues et mariniers de toutes tendances,
suivant, selon mon humeur et ma condition,
la voie que m’avait tracée celui
qui, sitôt que l’âge lui avait permis
de sortir de la sujétion de ses précepteurs,
avait quitté entièrement l’étude des lettres,
et se résolvant de ne chercher plus d’autre science
que celle qui se pourrait trouver en lui-même,
ou bien dans le grand livre du monde,
avait employé le reste de sa jeunesse à voyager,
à voir des cours et des armées, à fréquenter
des gens de diverses humeurs et conditions,
dans les rencontres que la fortune lui proposait,
ainsi contemplant la mer depuis les montagnes
par-dessus les clochers j’ai aperçu
des exhalaisons mêlées parmi certaines vapeurs
que la tempête en séparait en même façon
qu’en battant la crème on sépare le beurre du petit lait,
et assemblait ainsi en divers tas qui flottant toujours
le plus haut qu’il se pouvait contre la nue,
venaient enfin s’attacher aux cordes et aux mâts des navires
lorsqu’elles achevaient de descendre et là,
s’étant embrasées par cette violente agitation,
composaient ces feux nommés de Saint-Elme,
qui consolent les matelots et leur font espérer le beau temps ;
mais comme il peut y avoir plusieurs de ces nues l’une sur l’autre
sous chacune desquelles se trouvent de tels feux,
les anciens n’en voyant qu’un, le nommant l’astre d’Hélène,
l’estimaient de mauvais augure,
comme s’ils eussent encore attendu le plus fort de la tempête,
au lieu que, lorsqu’ils en voyaient deux
qu’ils nommaient alors Castor et Pollux,
ils les prenaient pour un bon présage,
et c’était ordinairement le plus qu’ils en vissent;
mais l’auteur des Météores avait ouï dire
aux mariniers de son temps qu’ils en voyaient
quelquefois jusqu’au nombre de quatre ou cinq.
Et une nuit j’ai essayé de voir aussi,
prophètes et visionnaires de toutes tendances,
ces lumières qui paraissant pendant un temps calme et serein
donnent sujet aux peuples oisifs d’imaginer
des escadrons de fantômes qui combattent en l’air,
et auxquels ils font présager la perte ou la victoire
du parti qu’ils affectionnent, selon que la crainte
ou l’espérance prédomine en leur fantaisie.
Mais avec tout cela j’en suis encore aux premiers essais,
dans mon dessein d ’une science de voir
et de faire voir le ciel, et la terre depuis le ciel,
toute sa plus lourde matière devenue subtile et fluide.
Lucinges, le 29 décembre 1990
Revue Po&sie, N°66
Belin éditeur, 1993
Du même auteur :
« Au-delà de l’horizon… » (12/08/2015)
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