Georges Bataille (1897 – 1962) : Invocation à la chance
Invocation à la chance
Invocation à la chance
Orestie
rosée du ciel
cornemuse de la vie
nuits d’araignées
d’innombrables hantises
inexorable jeu des larmes
ô soleil en mon sein la lame d’un couteau
repose-toi le long de mes os
repose-roi tu es l’éclair
repose-toi vipère
repose-toi mon cœur
et laisse aller au vent tes cheveux d’assassin
*
Chance ô divinité blême
rire de l’éclair
soleil invisible
tonnant dans le cœur
éclatante
déchirure des os
chance nue
chance aux longs bas blancs
chance en chemise de dentelles
*
Eperdument
les os noués
mon cœur est froid
ma langue est lourde
La discorde
Dix cent maisons tombent
cent puis mille morts
à la fenêtre de la nue.
Ventre ouvert
tête enlevée
reflet de longues nuées
images d’immense ciel.
Plus haut
que le haut sombre du ciel
plus haut
dans une folle ouverture
une traînée de lueur
est le halo de la mort.
Un coeur de glace une soupe fumante
un pied sale de sang
la moustache des larmes
une crécelle de mourant.
Flamme de nuit
jambe sciée
cervelle nue et pied nu
le froid le pus la nuée
le cerveau mouchent du sang.
J’ai faim de sang
faim de terre au sang
faim de poisson faim de rage
faim d’ordure faim de froid.
Je me consume d’amour
mille bougies dans ma bouche
mille étoiles dans ma tête
mes bras se perdent dans l’ombre
mon cœur tombe dans le fond
bouche à bouche de la mort.
La nuit est ma nudité
La nuit est ma nudité
les étoiles sont mes dents
je me jette chez les morts
habillés de blanc soleil.
*
La mort habite mon cœur
comme une petite veuve
elle sanglote elle est lâche
j’ai peur je pourrai vomir
la veuve rit jusqu’au ciel
et déchire les oiseaux.
*
J’imagine
dans la profondeur infinie
l’étendue déserte
différente du ciel que je voie
ne contenant plus ces points de lumière qui vacillent
mais des torrents de flammes
plus grands que le ciel
plus aveuglants que l’aube
abstraction informe
zébrée de cassures
amoncellement
d’inanités d’oublis
d’un côté le sujet je
et de l’autre l’objet
l’univers
charpie de notions mortes
où JE jette en pleurant les détritus
les impuissances
les hoquets
les discordants cris de coq des idées
ô néant fabriqué
dans l’usine de la vanité infinie
comme une caisse de dents fausses
JE penché sur la caisse
JE ai
mon envie de vomir en vie
ô ma faillite
extase qui me dort
quand je crie
toi qui es qui seras
quand je ne serai plus
X sourd
maillet géant
brisant ma tête de nuit.
L’être indifférencié n’est rien
I
Chapeau
de feutre
de la mort
le givre
la sœur
d’un sanglot
gai
la blancheur
de la mer
et la pâleur de la lumière
déroberont les ossements
l’absence
de la mort
sourit.
II
Le corps
du délit
est le cœur
de ce délire.
III
Les lois de la saveur
assiègent
la tour de la luxure.
IV
L’alcool
de la poésie
est le silence
défunt.
V
J’ai vomi
par le nez
le ciel arachnéen
mes tempes amenuisées
achèvent de l’amincir
je suis mort
et les lis
évaporent l’eau distillée
les mots me manquent
et je manque enfin.
VI
Les mots du poème, leur indocilité, leur nombre leur insignifiance retiennent sur
le cœur l’instant impalpable, baiser lentement appuyé sur la bouche d’une morte,
ils suspendent le souffle à ce qui n’est plus rien.
La transparence de l’être aimé, miraculeuse indifférence, ce qui égare, égaré dans
le cristal innombrable de la lumière : n’y penser jamais plus ;
VII
L’éclair tue
retourne les yeux
la joie
efface
la joie
effacée
vitre de mort
glacée
ô vitre
resplendissante
d’un éclat qui se brise
dans l’ombre qui se fait
je suis
ce qui n’est pas
j’ouvre
les dents mêlées
des morts.
et les grincements de la lumière
qui m’enivre
de l’étreinte
qui s’étouffe
de l’eau
qui pleure
de l’air mort
et de l’âme de l’oubli
mais rien
je ne vois
je ne ris plus
car à force de rire
je transparais
Appendice
(poèmes disparus)
Jusqu’aux bottes dans les yeux
jusqu’aux larmes de la boue
jusqu’aux mains enflées de pus
mène le chemin du défi
des longs râles de la tombe
où siffla une mort sans air
et de l’absence d’espoir
naît l’étoiles de la nue.
(novembre 43)
I gave to Limbour a rendez-vous
on the Champs-Elysées
to speak of heaven
I said
heaven is a cat
a third said
heaven is two cats
another said
heaven is a tongue
thicker than a mob.
Je rêvais de toucher la tristesse du monde
au bord désenchanté d’un étrange marais
je rêvais d’une eau lourde où je retrouverais
les chemins égarés de ta bouche profonde
j’ai senti dans mes mains un animal immonde
échappé à la nuit d’une affreuse forêt
et je vis que c’était le mal dont tu mourais
que j’appelle en riant la tristesse du monde
une lumière folle un éclat de tonnerre
un rire libérant ta longue nudité
une immense splendeur enfin m’illuminent
et je vis ta douleur comme une charité
rayonnant dans la nuit la longue forme claire
et le cri de tombeau de ton infinité.
En mourant je voudrais tenir
l’objet que tu me donneras
le serrer dans ma main gelée
puis de mes lèvres le souiller
de la bave de l’agonie.
Vêtu de ma sueur de sang
fantôme échevelé de vieille
tes dents le vent les gèlera
alors je les baiserai
tu seras morte.
La profondeur d’une nuit
ensevelit de sa poussière
la grande étoile Boucherie
..........................................
le LAIT du ciel.
L'Archangélique et autres poèmes
Editions Gallimard (Poésie), 2008
Du même auteur :
L’aurore / le vide (09/10/2018
Poèmes de la Somme athéologique (1)