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Le bar à poèmes
29 septembre 2024

Georges Bataille (1897 – 1962) : Invocation à la chance

 

 

Invocation à la chance

 

 

 

Invocation à la chance

 

 

 

Orestie

 

rosée du ciel

 

cornemuse de la vie

 

 

 

nuits d’araignées

 

d’innombrables hantises

 

inexorable jeu des larmes

 

ô soleil en mon sein la lame d’un couteau

 

 

 

repose-toi le long de mes os

 

repose-roi tu es l’éclair

 

repose-toi vipère

 

repose-toi mon cœur

 

 

 

et laisse aller au vent tes cheveux d’assassin

 

 

 

*

 

Chance ô divinité blême

 

rire de l’éclair

 

soleil invisible

 

tonnant dans le cœur

 

éclatante

 

déchirure des os

 

 

 

chance nue

 

chance aux longs bas blancs

 

chance en chemise de dentelles

 

 

 

*

 

Eperdument

 

les os noués

 

mon cœur est froid

 

ma langue est lourde

 

 

 

La discorde

 

 

 

Dix cent maisons tombent

 

cent puis mille morts

 

à la fenêtre de la nue.

 

 

 

Ventre ouvert

 

tête enlevée

 

reflet de longues nuées

 

images d’immense ciel.

 

 

 

Plus haut

 

que le haut sombre du ciel

 

plus haut

 

dans une folle ouverture

 

une traînée de lueur

 

est le halo de la mort.

 

 

 

Un coeur de glace une soupe fumante

 

un pied sale de sang

 

la moustache des larmes

 

une crécelle de mourant.

 

 

 

Flamme de nuit

 

jambe sciée

 

cervelle nue et pied nu

 

le froid le pus la nuée

 

le cerveau mouchent du sang.

 

 

 

J’ai faim de sang

 

faim de terre au sang

 

faim de poisson faim de rage

 

faim d’ordure faim de froid.

 

 

 

Je me consume d’amour

 

mille bougies dans ma bouche

 

mille étoiles dans ma tête

 

 

 

mes bras se perdent dans l’ombre

 

mon cœur tombe dans le fond

 

bouche à bouche de la mort.

 

 

 

La nuit est ma nudité

 

 

 

La nuit est ma nudité

 

les étoiles sont mes dents

 

je me jette chez les morts

 

habillés de blanc soleil.

 

 

 

*

 

La mort habite mon cœur

 

comme une petite veuve

 

elle sanglote elle est lâche

 

j’ai peur je pourrai vomir

 

la veuve rit jusqu’au ciel

 

et déchire les oiseaux.

 

 

 

*

 

J’imagine

 

dans la profondeur infinie

 

l’étendue déserte

 

différente du ciel que je voie

 

ne contenant plus ces points de lumière qui vacillent

 

mais des torrents de flammes

 

plus grands que le ciel

 

plus aveuglants que l’aube

 

abstraction informe

 

zébrée de cassures

 

amoncellement

 

d’inanités d’oublis

 

d’un côté le sujet je

 

et de l’autre l’objet

 

l’univers

 

charpie de notions mortes

 

où JE jette en pleurant les détritus

 

les impuissances

 

les hoquets

 

les discordants cris de coq des idées

 

ô néant fabriqué

 

dans l’usine de la vanité infinie

 

comme une caisse de dents fausses

 

JE penché sur la caisse

 

JE ai

 

mon envie de vomir en vie

 

ô ma faillite

 

extase qui me dort

 

quand je crie

 

toi qui es qui seras

 

quand je ne serai plus

 

X sourd

 

maillet géant

 

brisant ma tête de nuit.

 

 

 

 

 

L’être indifférencié n’est rien

 

 

 

I

 

 

               Chapeau

 

               de feutre

 

               de la mort

 

               le givre

 

               la sœur

 

               d’un sanglot

 

               gai

 

 

 

               la blancheur

 

               de la mer

 

 

              

 

 

 

               et la pâleur de la lumière

 

               déroberont les ossements

 

 

 

               l’absence

 

               de la mort

 

               sourit.

 

 

 

II

 

               Le corps

 

               du délit

 

               est le cœur 

 

              de ce délire.

 

 

 

III

 

               Les lois de la saveur

 

               assiègent

 

               la tour de la luxure.

 

 

 

IV

 

               L’alcool

 

               de la poésie

 

               est le silence

 

               défunt.

 

 

 

V

 

               J’ai vomi

 

               par le nez

 

               le ciel arachnéen

 

               mes tempes amenuisées

 

               achèvent de l’amincir

 

               je suis mort

 

               et les lis

 

               évaporent l’eau distillée

 

 

 

               les mots me manquent

 

               et je manque enfin.

 

 

 

VI

 

Les mots du poème, leur indocilité, leur nombre leur insignifiance retiennent sur

 

le cœur l’instant impalpable, baiser lentement appuyé sur la bouche d’une morte,

 

ils suspendent le souffle à ce qui n’est plus rien.

 

 

 

La transparence de l’être aimé, miraculeuse indifférence, ce qui égare, égaré dans

 

le cristal innombrable de la lumière : n’y penser jamais plus ;

 

 

 

VII

 

               L’éclair tue

 

               retourne les yeux

 

               la joie

 

               efface

 

               la joie

 

 

 

               effacée

 

               vitre de mort

 

               glacée          

 

               ô vitre

 

               resplendissante

 

               d’un éclat qui se brise

 

               dans l’ombre qui se fait

 

 

 

               je suis

 

               ce qui n’est pas

 

               j’ouvre

 

 

 

               les dents mêlées

 

              des morts.

 

               et les grincements de la lumière

 

               qui m’enivre

 

               de l’étreinte

 

               qui s’étouffe

 

               de l’eau

 

              qui pleure

 

               de l’air mort

 

               et de l’âme de l’oubli  

 

      

 

               mais rien

 

               je ne vois

 

               je ne ris plus

 

               car à force de rire

 

               je transparais

 

 

 

Appendice

 

(poèmes disparus)

 

 

 

Jusqu’aux bottes dans les yeux

 

jusqu’aux larmes de la boue

 

jusqu’aux mains enflées de pus

 

mène le chemin du défi

 

 

 

des longs râles de la tombe

 

où siffla une mort sans air

 

et de l’absence d’espoir

 

naît l’étoiles de la nue.

 

 

                                                          (novembre 43)

 

 

 

 

I gave to Limbour a rendez-vous

 

on the Champs-Elysées

 

to speak of heaven

 

 

 

I said

 

heaven is a cat

 

 

 

a third said

 

heaven is two cats

 

 

 

another said

 

heaven is a tongue

 

thicker than a mob.

 

 

 

 

Je rêvais de toucher la tristesse du monde

 

au bord désenchanté d’un étrange marais

 

je rêvais d’une eau lourde où je retrouverais

 

les chemins égarés de ta bouche profonde

 

 

 

j’ai senti dans mes mains un animal immonde

 

échappé à la nuit d’une affreuse forêt

 

et je vis que c’était le mal dont tu mourais

 

que j’appelle en riant la tristesse du monde

 

 

 

une lumière folle un éclat de tonnerre

 

un rire libérant ta longue nudité

 

une immense splendeur enfin m’illuminent

 

 

 

et je vis ta douleur comme une charité

 

rayonnant dans la nuit la longue forme claire

 

et le cri de tombeau de ton infinité.

 

 

 

 

En mourant je voudrais tenir

 

l’objet que tu me donneras

 

le serrer dans ma main gelée

 

puis de mes lèvres le souiller

 

de la bave de l’agonie.

 

 

 

 

 

 

Vêtu de ma sueur de sang

 

fantôme échevelé de vieille

 

tes dents le vent les gèlera

 

alors je les baiserai

 

tu seras morte.

 

 

 

 

La profondeur d’une nuit

 

ensevelit de sa poussière

 

la grande étoile Boucherie

 

..........................................

le LAIT du ciel.

 

 

 

 

 

L'Archangélique et autres poèmes

 

Editions Gallimard (Poésie), 2008

 

Du même auteur :

 

L’aurore / le vide (09/10/2018

 

Poèmes de la Somme athéologique (1)

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