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Le bar à poèmes
9 octobre 2018

Georges Bataille (1897 – 1962) : L’aurore / le vide

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L’aurore

 

 

 

Crache le sang

 

c’est la rosée

 

le sabre dont je mourrai

 

 

 

de la margelle du puits

 

regarde le ciel étoilé

 

a la transparence des larmes

 

 

 

 

Je te trouve dans l’étoile

 

je te trouve dans la mort

 

tu es le gel de ma bouche

 

tu as l’odeur d’une morte

 

 

 

tes seins s’ouvrent comme la bière

 

et me rient de l’au-delà

 

tes deux longues cuisse délirent

 

ton ventre est nu comme un râle

 

 

 

tu es belle comme la peur

 

tu es belle comme une morte

 

 

 

 

Le malheur est innommable

 

le cœur est une grimace

 

 

 

ce qui tourne dans le lait

 

le rire de folle de la mort

 

 

 

 

une étoile s’est levée

 

tu es je suis le vide

 

une étoile s’est levée

 

 

 

douloureuse comme la mort

 

 

 

luisante comme une larme

 

tu siffles c’est la mort

 

l’étoile emplit le ciel

 

douloureuse comme une larme

 

 

 

je sais que tu n’aimes pas

 

mais l’étoile qui se lève

 

coupante comme la mort

 

épuise et tord le cœur

 

 

 

 

je suis maudit voilà ma mère

 

que cette nuit est longue

 

ma longue nuit sans larmes

 

 

 

nuit avare d’amour

 

ô cœur cassé de pierre

 

enfer de ma bouche de cendre

 

 

 

tu es la mort des larmes

 

sois maudite

 

mon cœur maudit mes yeux malades te cherchent

 

 

 

tu es le vide et la cendre

 

oiseau sans tête aux ailes battant la nuit

 

l’univers est fait de ton peu d’espoir

 

 

 

l’univers est ton cœur malade et le mien

 

battant à frôler la mort

 

au cimetière de l’espoir

 

 

 

ma douleur est la joie

 

et la cendre le feu

 

 

 

 

Dent de haine

 

tu es maudite

 

qui est maudite paiera

 

 

 

tu paieras ta part de haine

 

l’horrible soleil tu mordras

 

qui est maudit mord le ciel

 

 

 

avec moi tu déchireras

 

ton cœur aimé de l’effroi

 

ton être étranglé d’ennui

 

 

 

tu es l’amie du soleil

 

il n’est nul repos pour toi

 

ta fatigue est ma folie

 

 

 

 

De la bouse dans la tête

 

j’éclate je hais le ciel

 

qui suis-je à cracher les nues

 

il est amer d’être immense

 

mes yeux sont des cochons gras

 

mon cœur est de l’encre noire

 

mon sexe est un soleil mort

 

 

 

les étoiles tombées dans une fosse sans fond

 

je pleure et ma langue coule

 

il importe peu que l’immensité soit ronde

 

et roule dans un panier à son

 

j’aime la mort je la convie

 

dans la boucherie de Saint-Père

 

 

 

 

Noire mort tu mon pain

 

je te mange dans le coeur

 

l’épouvante est ma douceur

 

la folie est dans ma main.

 

 

 

 

Nouer la corde du pendu

 

avec les dents d’un cheval mort.

 

 

 

 

Douceur de l’eau

 

rage du vent

 

 

 

 

éclat de rire de l’étoile

 

matinée du beau soleil

 

 

 

il n’est rien que je ne rêve

 

il n’est rien que je ne crie

 

 

 

plus loin que les larmes la mort

 

plus ha ut que le fond du ciel

 

 

 

dans l’espace de tes seins

 

 

 

 

Limpide de la tête aux pieds

 

fragile comme l’aurore

 

le vent a brisé le cœur

 

 

 

à la dureté de l’angoisse

 

la nuit noire est une église

 

où l’on égorge un porc

 

 

 

tremblante de la tête aux pieds

 

fragile comme la mort

 

agonie ma grande sœur

 

 

 

tu es plus froide que la terre

 

 

 

 

Tu reconnaîtras le bonheur

 

en l’apercevant mourir

 

 

 

ton sommeil et ton absence

 

accompagnent dans la tombe

 

 

 

 

Tu es le battement du cœur

 

que j’écoute sous mes côtes

 

et le souffle suspendu

 

 

 

 

Mes sanglots sur tes genoux

 

j’ébranlerai la nuit

 

 

 

ombre d’ailes sur un champ

 

mon cœur d’enfant perdu

 

 

 

 

Ma sœur riante tu es la mort

 

le cœur défaille tu es la mort

 

dans mes bras tu es la mort

 

 

 

nous avons bu tu es la mort

 

comme le vent tu es la mort

 

comme la foudre la mort

 

 

 

la mort rit la mort est la joie

 

 

 

 

Seule tu es ma vie

 

des sanglots perdus

 

me séparent de la mort

 

je te vois à travers les larmes

 

et je devine ma mort

 

 

 

si je n’aimais pas la mort

 

la douleur

 

et le désir de toi

 

me tueraient

 

 

 

ton absence

 

ta détresse

 

me donnent la nausée

 

temps pour moi d’aimer la mort

 

temps de lui mordre les mains

 

 

 

 

Aimer c’est agoniser

 

aimer c’est aimer mourir

 

les singes puent en mourant

 

 

 

assez je me voudrais mort

 

je suis trop mou pour cela

 

assez je suis fatigué

 

 

 

assez je t’aime comme une fête

 

je ris de moi l’âne d’encre

 

brayant aux astres du ciel

 

 

 

nue tu éclatais de rire

 

géante sous le baldaquin

 

je rampe afin de n’être plus

 

 

 

je désire mourir de toi

 

je voudrais m’anéantir

 

dans tes caprices malades

 

 

 

 

Le vide

 

 

 

Des flammes nous entourèrent

 

sous nos pas l’abîme s’ouvrit

 

un silence de lait de gel d’ossements

 

nous enveloppait d’un halo

 

 

 

tu es la transfigurée

 

mon sort t’a cassé les dents

 

ton cœur est un hoquet

 

tes ongles ont trouvé le vide

 

 

 

tu parles comme le rire

 

les vents dressent tes cheveux

 

l’angoisse serrant le cœur

 

précipite ta moquerie

 

 

 

tes mains derrière ma tête

 

ne saisissent que la mort

 

tes baisers riants ne s’ouvrent

 

qu’à ma pauvreté d’enfer

 

 

 

sous le baldaquin sordide

 

où pendent les chauves-souris

 

ta merveilleuse nudité

 

n’est qu’un mensonge sans larmes

 

 

 

mon cri t’appelle dans le désert

 

où tu ne veux pas venir

 

mon cri t’appelle dans le désert

 

où tes rêvent s’accompliront

 

 

 

ta bouche scellée à ma bouche

 

et ta langue dans mes dents

 

l’immense mort t’accueillera

 

l’immense nuit tombera

 

 

 

alors j’aurai fait le vide

 

dans ta tête abandonnée

 

ton absence sera nue

 

comme une jambe sans bas

 

 

 

en attendant le désastre

 

où la lumière s’éteindra

 

je serai doux dans ton coeur

 

comme le froid de la mort

 

 

 

 

 

 

L’Archangélique

 

Revue « Messages »,1944

 

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