Georges Bataille (1897 – 1962) : L’aurore / le vide
L’aurore
Crache le sang
c’est la rosée
le sabre dont je mourrai
de la margelle du puits
regarde le ciel étoilé
a la transparence des larmes
Je te trouve dans l’étoile
je te trouve dans la mort
tu es le gel de ma bouche
tu as l’odeur d’une morte
tes seins s’ouvrent comme la bière
et me rient de l’au-delà
tes deux longues cuisse délirent
ton ventre est nu comme un râle
tu es belle comme la peur
tu es belle comme une morte
Le malheur est innommable
le cœur est une grimace
ce qui tourne dans le lait
le rire de folle de la mort
une étoile s’est levée
tu es je suis le vide
une étoile s’est levée
douloureuse comme la mort
luisante comme une larme
tu siffles c’est la mort
l’étoile emplit le ciel
douloureuse comme une larme
je sais que tu n’aimes pas
mais l’étoile qui se lève
coupante comme la mort
épuise et tord le cœur
je suis maudit voilà ma mère
que cette nuit est longue
ma longue nuit sans larmes
nuit avare d’amour
ô cœur cassé de pierre
enfer de ma bouche de cendre
tu es la mort des larmes
sois maudite
mon cœur maudit mes yeux malades te cherchent
tu es le vide et la cendre
oiseau sans tête aux ailes battant la nuit
l’univers est fait de ton peu d’espoir
l’univers est ton cœur malade et le mien
battant à frôler la mort
au cimetière de l’espoir
ma douleur est la joie
et la cendre le feu
Dent de haine
tu es maudite
qui est maudite paiera
tu paieras ta part de haine
l’horrible soleil tu mordras
qui est maudit mord le ciel
avec moi tu déchireras
ton cœur aimé de l’effroi
ton être étranglé d’ennui
tu es l’amie du soleil
il n’est nul repos pour toi
ta fatigue est ma folie
De la bouse dans la tête
j’éclate je hais le ciel
qui suis-je à cracher les nues
il est amer d’être immense
mes yeux sont des cochons gras
mon cœur est de l’encre noire
mon sexe est un soleil mort
les étoiles tombées dans une fosse sans fond
je pleure et ma langue coule
il importe peu que l’immensité soit ronde
et roule dans un panier à son
j’aime la mort je la convie
dans la boucherie de Saint-Père
Noire mort tu mon pain
je te mange dans le coeur
l’épouvante est ma douceur
la folie est dans ma main.
Nouer la corde du pendu
avec les dents d’un cheval mort.
Douceur de l’eau
rage du vent
éclat de rire de l’étoile
matinée du beau soleil
il n’est rien que je ne rêve
il n’est rien que je ne crie
plus loin que les larmes la mort
plus ha ut que le fond du ciel
dans l’espace de tes seins
Limpide de la tête aux pieds
fragile comme l’aurore
le vent a brisé le cœur
à la dureté de l’angoisse
la nuit noire est une église
où l’on égorge un porc
tremblante de la tête aux pieds
fragile comme la mort
agonie ma grande sœur
tu es plus froide que la terre
Tu reconnaîtras le bonheur
en l’apercevant mourir
ton sommeil et ton absence
accompagnent dans la tombe
Tu es le battement du cœur
que j’écoute sous mes côtes
et le souffle suspendu
Mes sanglots sur tes genoux
j’ébranlerai la nuit
ombre d’ailes sur un champ
mon cœur d’enfant perdu
Ma sœur riante tu es la mort
le cœur défaille tu es la mort
dans mes bras tu es la mort
nous avons bu tu es la mort
comme le vent tu es la mort
comme la foudre la mort
la mort rit la mort est la joie
Seule tu es ma vie
des sanglots perdus
me séparent de la mort
je te vois à travers les larmes
et je devine ma mort
si je n’aimais pas la mort
la douleur
et le désir de toi
me tueraient
ton absence
ta détresse
me donnent la nausée
temps pour moi d’aimer la mort
temps de lui mordre les mains
Aimer c’est agoniser
aimer c’est aimer mourir
les singes puent en mourant
assez je me voudrais mort
je suis trop mou pour cela
assez je suis fatigué
assez je t’aime comme une fête
je ris de moi l’âne d’encre
brayant aux astres du ciel
nue tu éclatais de rire
géante sous le baldaquin
je rampe afin de n’être plus
je désire mourir de toi
je voudrais m’anéantir
dans tes caprices malades
Le vide
Des flammes nous entourèrent
sous nos pas l’abîme s’ouvrit
un silence de lait de gel d’ossements
nous enveloppait d’un halo
tu es la transfigurée
mon sort t’a cassé les dents
ton cœur est un hoquet
tes ongles ont trouvé le vide
tu parles comme le rire
les vents dressent tes cheveux
l’angoisse serrant le cœur
précipite ta moquerie
tes mains derrière ma tête
ne saisissent que la mort
tes baisers riants ne s’ouvrent
qu’à ma pauvreté d’enfer
sous le baldaquin sordide
où pendent les chauves-souris
ta merveilleuse nudité
n’est qu’un mensonge sans larmes
mon cri t’appelle dans le désert
où tu ne veux pas venir
mon cri t’appelle dans le désert
où tes rêvent s’accompliront
ta bouche scellée à ma bouche
et ta langue dans mes dents
l’immense mort t’accueillera
l’immense nuit tombera
alors j’aurai fait le vide
dans ta tête abandonnée
ton absence sera nue
comme une jambe sans bas
en attendant le désastre
où la lumière s’éteindra
je serai doux dans ton coeur
comme le froid de la mort
L’Archangélique
Revue « Messages »,1944
Du même auteur :
Invocation à la chance (29/09/2024)
Poèmes de la Somme athéologique (1)
