Benjamin Fondane (1898 – 1944) : Ulysse
Ulysse
à Armand Pascal
dans la mort...
Et c'est l'heure, ô Poète,
de décliner ton nom,
ta naissance et ta race
SAINT-JOHN PERSE, Exil.
No retreat, no retreat
They must conquer or die
who have no retreat...
Mr. Gay
J’étais un grand poète né pour chanter la Joie
- mais je sanglote dans ma cabine,
des bouquets d’eau de mer se fanent dans les vases
l’automne de mon cœur mène au Père-Lachaise,
l’éternité est là, œil calme du temps mort
est-ce arriver vraiment que d’arriver au port ?
Armand ta cendre pèse si lourd dans ma valise.
Voici ta vie immense qui fait sauter les ponts.
Tu sais nager, je sais, mais que le fleuve est long !
Nous étions écrasés par cette lumière inhumaine.
Pourquoi chanter à tue-tête ? Gorge pleine
Qui ne demande qu’à chanter ?
Si le château était hanté ?
si les dieux s’amusaient à nous prendre pour cible ?
Tu es entré vivant aux mains du dieu terrible
et jusqu’à la mort tu es resté vivant…
… Que le flot ne veut-il m’emporter ?
Océan
ta vague furieuse fouette le vieil automne !
A l’hôpital cette blancheur d’angoisse, jaune,
Que de bateaux chassés ici par les typhons,
blessés dans leur ferraille tendre
ont coulé par le fond !
Des visiteurs parfois y entrent en scaphandres
qui gardent en esprit la corde qui les lie
au monde extérieur. Ils pensent à ce monde
tout le temps qu’ils sont là, penchés sur quelque lit,
et les mourants y pensent aussi et des bulles d’air montent
à la surface. Mais que font donc les vivants ?
qu’attendent-ils pour mettre en marche les poulies ?
Le film, le film est-il tellement captivant
que projette la mort sur l’écran de la vie ?
Oh que ta voix est lasse
laisse-moi près de ta voix
splendide, tu jouais avec le ciel d’en face
je veux dormir près de tes mains
le grand rideau tombait avant la fin et cependant
la vie applaudissait de se sentir émue
dans les cris d’autobus, les accidents, les bris,
elle applaudissait à tout rompre
- pourquoi ne pas venir saluer le public ?
Une aube d’au-delà sur ton visage tremble…
Ami, ami nous étions venus de loin, ensemble,
unis comme les branches des ciseaux
pépins d’un même fruit
le même rêve à partager, le même pain
la même soif plus grande que le monde.
Nous avions de quoi conquérir plus qu’un monde :
Nous aura-t-on trompés, rusés ?
Sisyphe, vieux Sisyphe que tu es donc usé !
Céderas-tu ? consentirais-je
au seul droit de la force ?
Ce n’était rien, un piège.
Il ne faut pas céder. Pas d’issue, pas d’issue !
Ils doivent périr ou vaincre ceux qui n’ont point d’issue !
Quelle barque jamais, au royaume des cieux,
aborda sans péril, par calme plat ? Tes yeux
se sont peut-être ouverts ailleurs. Mais la tempête
ce soir t’a rejeté sur nos bords. Salut mouette !
Entends-tu l’océan pendant que tu es là ?
Tu es au moins aussi vivant que moi,
tu es mon rire et ma mémoire
je suis enceinte de ta mort
je te porte plus haut que mon buste,
je hais la mort, je hais la vie.
J’ai si grand pitié des hommes
je me hais et je m’aime
pardonne-moi d’être vivant, d’écrire des poèmes,
je suis encore là mais je parle aux fantômes !
Est-il réponse ou non aux questions de l’homme
quelque part ? Et le dieu existe-t-il, le Dieu
d’Isaïe, qui essuiera toute larme des yeux
et qui vaincra la mort –
quand les premières choses seront évanouies ?
*
Cette nuit une lampe oubliée, allumée,
vacilla tout à coup en moi comme un oiseau
l’aile meurtrie et déplumée…
Etait-ce bien le même monde ?
Etait-ce un monde renversé ?
… Elle était là encore la Terre, elle était ferme,
et pourtant j’entendais ses craquements futurs
- il ne faut pas s’y attarder
- il ne faut pas lui faire confiance,
quelque chose aura lieu. Quelque chose, mais Quoi ?
Les évènements couraient les uns après les autres
ils se suivaient au galop,
leur chevelure était fuyante
- à quoi bon regarder en avant, en arrière ?
ce fleuve allait, bien sûr, m’emporter dans ses eaux
la vie allait, bien sûr, me traverser de part en part,
- je vous salue, ô richesses !
que ferais-je à présent de tous ces rubans de lumière,
de ces choses qui naissent de l’eau, du crépuscule,
j’errais aveugle dans le pas perdu des gares
je demandais aux trains le but de mon voyage
pourquoi voulais-je aller si loin, quitter mon lit,
nourrir ma fièvre de banquises ?
Juif, naturellement, tu étais juif, Ulysse,
tu avais beau presser l’orange, l’univers,
le sommeil était là, assis, les yeux ouverts,
l’espace était immangeable,
le sang mordait au vide et se sentait poreux
un gros poisson touchait au monde, de sa queue
- son cri était long et sordide…
… la fin du monde et moi, ici, sur le balcon ?
J’appelais au secours, d’une voix d’exception
mais à quoi bon me plaindre, geindre ?
Un bonheur inconnu me léchait les reins,
je criais d’être libre, heureux, mais l’épouvante
me jetait un soleil cruel, à peine mûr,
il pourrissait au contact de mes mains
- qu’en ferais-je ?
Seul ! J’étais seul au monde avec moi-même,
feuille morte pareille à une feuille morte.
Préface
Il y avait longtemps
que le spectacle était commencé de l’Histoire
on en avait déjà oublié les débuts
les origines fabuleuses,
quand je suis né au monde
au milieu de l’Intrigue
comme un évènement prévu depuis toujours
et comme une divine surprise
un personnage inquiétant
qui pouvait tout laisser en place, qui pouvait tout changer,
le sens de l’action, la trame des mobiles
qui avait sur le texte établi de toujours
l’ascendant prodigieux, étrange du vivant
le droit de bafouiller les meilleures répliques
d’improviser un monde en marge de l’Auteur
et tout à coup, malgré le Plan,
s’introduire soi-même au sein du personnage
en criant excédé, vers le public des loges
« Il n’y a pas assez de réel pour ma soif »
I
Variante
Le monde s’ouvre en nous par la vue des navires
qui partent- comme ils partent leur chevelure au vent
qui rentrent – comme ils rentrent, vieillis et décrépits,
dans le bal des lumières,
dans la fête d’adieu des ports,
pareils à des infirmes
assis, pendant qu’on danse !
Le monde s’ouvre en nous par des matins immenses
(en ai-je vu briller aux cils de l’océan !)
par des fées enfermées
dans le noyau des fruits où les enfants ont peur,
par des tapis jetés sous les pieds de la Reine
(comme elle avance calme dans le pays des palmes)
par des chansons de nègre sur le Mississipi
(ont-ils été aussi chassés du Paradis ?)
et tout à coup par des pays de cheminées,
des asiles de nuit
où s’écoulent les eaux verdâtres de l’humain
en ai-je vu ? et par des tripots clandestins,
des Parques de l’ennui
qui tricotent des bas de laine pour les morts.
Le monde s’ouvre en nous (où en es-tu ma Soif ?)
par un mélange huileux de races et de langues,
par le murmure long et doux des épitaphes
(où ? quand ? dans quelles landes ?)
- par des marins de sable qui demandent du sable,
perdus dans le sable, cherchant un monde à oublier
- par le vomissement sans fin de l’incurable
criant pour s’entendre crier
(oh ! les nuits et leur peine !)
- par les danseuses ivres des jours et des semaines.
- N’avons-nous pas assez navigué dans la poisse,
sans demander quartier, sans implorer merci ?
Il est temps de fermer les portes, temps d’éteindre
la lampe. Il est grand temps
de signer cette fresque qu’on a fini de peindre
- et qu’emporte le vent
II
J’ai quitté les trottoirs de la ville pour d’autres trottoirs de villes,
les millions d’hommes pour d’autres millions d’hommes,
les mêmes à n’en plus finir,
je n’en avais jamais assez !
Pourquoi me suis-je déplacé ?
Les mots se meurent de changer de bouche,
la chance s’use de fournir les dés.
Quel curieux voyage j’ai fait parmi les hommes,
que de routes avons-nous parcourues ô mon œil
et quel étonnement à chaque tournant neuf
que les matins fussent les mêmes,
que les hommes eussent même visage,
vieux canots amarrés aux pontons pour rissants,
existences jaunies –
ne savais-je donc pas leur racine enfouie
sous terre – et le voyage inutile, et la soif ?
C’est dans leur tubercule qu’il y avait du neuf !
Miracles de la faim, du froid,
Vous êtes si plein de figures !
Que le monde était plein quand nous avons quitté
le port ? Etait-ce une vue ou une vision ?
Et maintenant que les mers ont salé mes poumons
mouette vieillie, espoir usé et ébruité
je ferme le vieux livre et je dis : A quoi bon ?
Pourquoi tant d’eau multipliée par tant d’eau,
tant de terre ?
L’Homme est peut-être roi de ce monde, mais moi
mais vous, toutes ces ombres usées par la colère,
la pitié et l’envie de n’être nulle part,
qu’y cherchons nous ? Vous ai-je inventées ? Mon regard
est las. Que font les hommes ? Sont-ils absents d’eux-mêmes ? –
Ou bien, rongés de fièvres secrètes comme nous,
revenus d’un voyage où eux aussi avaient
vu des êtres, des ports et des mers insensées,
des choses éternelles, si fades au palais,
et de sensibles, tendres et périssables choses
- si chères !
III
à Geneviève
Je ne saurais vous dire l’eau
Je me sens précédé, je me sens suivi d’elle,
elle fouette le cœur
elle m’écrase l’œil et calomnie les distances
elle est malpropre et crache le destin
du pouce elle façonne le temps
elle exige des volontaires.
Je viens d’une petite ville blanche où pissaient les vaches
les soleils débordaient le soutien-gorge des haies,
une odeur de matin qui s’est lavée à l’eau
des fourmis longuement marchaient sur les mains calmes
une chèvre broutait du lait
laitues fraîches vous vous êtes tues,
la chair était si calme –
ville de petits juifs accrochés à l’air
les trottoirs étaient des rubans sales,
j’étouffais de bonheur, de dégoût
çà sentait le pain frais et le hareng salé
l’amour sentait la bouse humide…
… J’ai chanté tout cela, mais je voulais partir
je voulais l’univers désertique,
je voulais les villes énormes où le soleil est noir
déchirer la chemise des hommes
leur crier ma démence et ma soif…
Je voulais l’Océan infertile, salé, souple.
- Océan ! Je te serre sur ma poitrine !
Tu es beaucoup trop grand, mais tes cheveux sont fins,
dans ma petite ville je te croyais si fort,
ta puissance comblait mes reins…
Devais-je un jour te rencontrer si pâle ?
A la criée des poissons je t’ai senti tout nu
- souffres-tu comme les hommes ?
Tes yeux me font pitié, tes yeux brûlés,
si tu pouvais au moins t’arrêter un instant
- ta marche est inlassable !
Quelle terrible solitude, dis ?
Si je pouvais je t’aimerais comme une sœur
je t’aiderais à traverser les zone inhumaines
- la main dans la main.
IV
Pourquoi l’océan me fait-il penser à ces plaines de Bessarabie,
on y marchait longtemps et c’était long la vie.
Steppe ! ce fond de mer agaçait les narines
l’œil de la terre s’ouvrait sous les paupières marines
on avançait sans avancer et on faisait le point.
Notre marche avançait la distance d’autant.
- Parfois un paysan égaré cherchait les racines des eaux…
eaux longuement sollicitées,
terres longuement voulues,
le regard sommeillait de ne heurter rien,
l’espace de lui-même a engendré l’espace,
le temps gonflé et dégonflé,
la nuit, le jour, la même mer tranquille, lisse –
a-t-on bientôt touché aux côtes d’Amérique ?
Dites-moi, Commandant, était-il VRAI le port d’attache,
allons-nous voir les paysans meugler comme des vaches –
- cette mer, cette terre, rien ne les presse de finir ?
- J’ai vu ces paysans en 1914
fuir les Autrichiens, quitter la terre au cou des bœufs,
de leurs corps ils ensemençaient la terre vieille
ils fuyaient la mort pour la mort,
la guerre était si longue, le naufrage infini,
que les hommes soudain envahissaient les routes
ivres d’on ne sait quel espace qui coulait
autour du cou, comme une corde, et qui tirait.
Cela sombrait à vue d’œil,
ils lâchaient les maisons qui sentaient l’incendie,
le petit pré si doux aux naseaux du cheval,
le puits comme une bouche dont la langue est fraîche,
le bel oignon juteux, la betterave rêche,
la toute petite église en bois où les aïeux
savaient un escalier qui les menait aux cieux,
… Notre-Dame des Blés, du Maïs, et de l’Orge,
Toi qui sais que les cales du monde prennent l’eau,
Aie pitié de ces hommes de 1914 –
aie pitié de ces rats qui fuient le bateau.
V
J’entre dans le mouvement qui me fait fuir, et j’ai peur,
mes mains, mes mains, et ce qu’elles tiennent du monde.
Dans le passé sanglote une bouche ouverte,
ce n’est qu’une chanson pour le pays des ombres
les travaux sont finis
bus les paysages,
à quoi bon repartir
pour d’anciens voyages
j’ai beau me déchirer pour aller de l’avant, rompre
le poids de l’inertie !
Bagnard, le mouvement perpétuel t’attend, pèse aux
parois de la vessie
- quelles mers vais-je encore teindre de mes désirs !
quelles terres brosser de songe ?
Allez, allez la route !
Garçon ! un peu plus d’atlantique !
La côte s’use, s’use
La vitrine un instant brûle sa féerie
- puis meurt
Désormais la face de Dieu seule où la nuit crache longuement,
et s’essouffle et reprend d’une salive nouvelle.
Et, que cela ne mène qu’aux terres inhumaines,
qu’aux ports désaccordés comme de vieux pianos
et qu’il faille carder, sur des métiers nouveaux
la trame usée du même…
Qu’il ferait bon téter ton lait sauvage, ô vie,
que les clous seraient bons pour raviver le sang
qu’une tempête serait bienvenue, violente,
une tempête, une émeute.
J’ai soif de toi, échevelée,
pendant que mon oeil fuit
le blanc vol des mouettes
douces comme un sanglot irréel de la chair.
Cri de la chair, esprit, vieil instrument de rêve !
Je ne peux te quitter ! je ne peux te garder !
Je me penche anxieux sur le vieux bois – il chante.
Chantes-tu ? souffres-tu ?
Te voici les mamelles pleines de sève éparse
Est-ce appétit de croissance ?
- soif d’inconnu vorace ?
- te dresses-tu contre la mort
- est-ce la mort qui baise tes lèvres incertaines ?
A présent, oubliée,
tu t’oublies toi-même.
Que t’importe le monde,
en es-tu donc sortie ?
Une ombre t’a frôlée et s’est évanouie.
Tu souffres. Tu te couches
A bord du Mendoza, le 30/VII/29
VI
Un enfant est né
une femme est morte.
Comme tu sanglotes
Méditerranée !
La mère a crié
le père a prié
le Temps est passé
à côté de l’heure.
De l’éternité
un enfant est né.
Quelle saison calme
dans l’esprit vaincu !...
Que suis-je, qu’es-tu
au bord d’une larme ?
VII
J’ai fait escale dans les villes
avec des compagnons dont j’ignorais le nom
j’allais au-devant des visages
le regard, du dedans, émerveillais la chair,
- chair, cette ville était de chair, de cuir,
elle était mise en mouvement par des courroies vivantes
de transmission, elle lavait avec ses vieilles cathédrales,
les vieux pavés, le temps comme le linge sale
- elle criait sa gloire
j’ai craché sur de l’Histoire :
J’au eu faim à Séville d’une espagnole véritable,
maigre comme un repas du Mercredi des Cendres,
elle vendait des canaris.
A Cadix, j’ai rêvé aux aubes de Paris.
J’ai maudit, à Dakar, les patries blanches,
j’ai appelé à moi le sable, le sommeil,
mon cœur était si faible et si lâche :
- Almeria, tu sentais l’ail…
Partout des gens assis dans des cafés, les banques.
Nous parlions aussi que possible leur langue,
nous visitions les vieilles églises où Jésus-Christ
peint et cloué au mur jette son cri !
Les temps de la prière étaient déjà passés,
vieux le cri, vieille la beauté,
il n’y avait que le sang de vivant, il coulait noir
des chevaux éventrés et dans les abattoirs,
une sourde émotion se formait dans la bouche :
« Entrez, Messieurs, voici les merveilles louches »
qu’étais-je venu faire dans ces forêts peuplées ?
j’avais cherché un peu de silence en espèces,
un peu de soleil moins fatigué qu’une neige,
la femme au ventre plein traversait mon sang,
la vie, la vie allait éclater de plus belle
j’étais né à Jassy, que cherchais-je à Oran ?
(dans les vitrines des coiffeurs les femmes belles ?)
mon voyage fini, mon passé aboli
où vais-je aller porter mes pas ? sur quels rivages ?
quels visages humains me viendront appeler ?
quelles fatigues surhumaines ?
Je ne peux écouter tant de voix à la fois.
Qui parle ? que disais-je ? qui, celui qui écoute ?
- Assez, assez vous dis-je,
la masse de mon corps me pèse plus que Dieu,
je ne peux plus lutter contre vents et marées,
je ne peux plus marcher ; les routes sont barrées
- assez !
VIII
Plus loin, ou c’est trop tard,
la lumière saignait son jus inimitable,
tristesse à table d’hôtes aux ports balbutiants,
le phare nous précède,
la nuit rentre dans l’œil comme l’oiseau au nid,
qu’il fait tard, qu’il fait tard,
les émigrants ne cessent d’escalader la nuit
ils grimpent dans la nuit jusqu’à la fin du monde,
ils rompent comme frères leur lait et le partagent
un sanglot fait le tour du monde,
et nous irons, bris d’une vieille danse,
sur toute la terre, et plus loin,
porteurs d’un grand secret dont s’est perdu le sens,
crier au visage des hommes notre soif incurable…
- A quoi servirait notre vie,
à quoi nos batailles perdues,
sinon à un Triomphe dont s’est perdu le sens,
et pour porter en fraude aux hommes
sous l’œil absent des douaniers –
une nouvelle beauté panique.
IX
à Line
Marseille, tu chargeas les cales du bateau
d’émigrants qui montaient sous l’œil de la police,
ils sentaient la fatigue, l’ail,
ils étaient loqueteux et bredouilles.
- Où allez-vous mes frères ?
Maquignons, rebouteux, marchands de vins, forains,
Fripiers, diamentaires,
Votre sang fouette mon sang, votre paupière me soulève,
vous chevauchiez la nuit des temps
vous êtes ma nuit permanente
je vous ai vus quittant les poches des provinces
traînant quelques vertèbres molles sous vos chemisiers
les pogroms de l’Ukraine vous ont chassé des villes
vous n’aviez que vos vies dans les valises,
maigres vifs comme bois roulés par les torrents,
pourquoi allez-vous toujours de la fin vers les
commencements
pourquoi lisez-vous donc votre livre à rebours,
vous n’arrivez jamais et vous partez toujours
quel âcre paradis
roile dans votre bile,
où courez-vous, assis
sur le plot, immobiles,
ressemeleurs de mots, bijoutiers d’accidents,
dites-moi d’où vous vient ce fleuve d’énergie ?
Dans vos mains je lisais une ligne de vie
longue et cent fois brisée.
Où donc t’avions-nous amarré
canot de secours, synagogue ?
Partout dans le vent, la marée
monte, sanglot du Décalogue !
Pauvres vifs
Que de fois projetés sur les murs par vos longues bougies
de suif
vos ombres ont prié sur les fruits de la terre,
ont nagé lourdement dans l’eau de la prière
et appelé dans leurs cœurs racornis, la jeune,
la frêle bergère, l’épouse,
la fiancée promise et noire du Cantique
des Cantiques.
J’ai voyagé avec vous dans le train, mon père est là
(qu’il est beau dans ses yeux le maïs de la terre moldave).
Il est l’agent d’une Compagnie maritime du Havre,
il a la charge de ce convoi d’émigrants
il soigne ces galets de mer comme des diamants,
il gémit de temps en temps Ribono Schelolam !
En esprit il parle à Dieu, mais il pense au pogrom,
il pense à cette histoire(que de fois répétée)
d’exodes de vieillards fuyants avec leur thora,
leurs édredons et les enfants à la tétée
que de fois faudra-t-il que la mer Rouge s’ouvre,
que nous criions vers toi du fond de notre gouffre,
la sortie de l’Egypte n’était-elle qu’un figure
de cette fuite éperdue le long de l’histoire future,
et Jérusalem n’était-il que symbole et que fable
de ce havre qu’on cherche et qui est introuvable ?
Mon père, c’est cela qui te rend misérable.
Tu penses à ton jeune garçon que tu as emmené en voyage,
qui est si gentil en marin, mais si bête pour son âge,
il ne sait pas encore naviguer dans la mer des visages,
il a le monde en lui-même et rarement quitte le fond
pour respirer à la surface comme font les poissons,
il ne comprend rien à ce meeting de fantômes
que l’on roule d’un bout à l’autre du royaume
il a des yeux de marin, il est si fier de son rôle,
il trouve si jolies en photos les scènes de viol,
il bâille quand on chante le Cantique des Cantiques,
tu lui parais trop noire, bergère Sulamite.
- Sulamite, je t’ai vue. Tu gisais sur la terre russe
ouverte comme un jeune melon, parmi le bric-à-brac
d’un univers hagard jeté sur le marché aux puces !
Elle chante encore en moi ta chevelure rousse
- non, on n’a pas encore fusillé le Cosaque !
Une vieille couvrait de toile cette nature morte.
Sulamite, si jamais je t’oublie… C’est là que
mon enfance est morte
sous les yeux de mon père. Oh ! que j’avais sommeil.
Le Tsar avait permis que ces morts fussent mis en cercueil,
tandis que d’autres morts maigres comme une prière
debout, sur les débris fumants,
n’osaient pas, n’osaient plus sangloter vers leur Dieu.
Ils ne se posaient pas de questions
les siècles n’avaient pas apporté de réponse
il fallait s’avancer dans le regard de Dieu
comme des mouches dans la toile de l’araignée
bêtes de sacrifices,
ô trop cruellement aimée, ô trop suavement haïe,
sans savoir si du moins la mort allait chanter,
si elle allait chanter merveilleuse à la fin,
à la fin de cette vie de taureau éventré
dans l’arène, sous les yeux d’un public délirant
et qui pèse et qui soupèse ton agonie
ô dentelle, ô démence !
Qu’importe si la vie avait ou non un sens !
… Emigrant, émigrant où vas-tu ?
Attends, mais attends-moi je viens,
trente ans, qu’est-ce après tout que trente ans de retard,
je m’éloignais du train mais je partais quand même,
était-elle si loin la terre américaine ?
Vous étiez une preuve que la terre était ronde.
A Itzkani voici un poste frontière dans le monde.
L’auberge, dans la nuit, une île de corail.
La valse viennoise ouvrait la vanne au songe
pour la première fois j’ai vu du poivre rouge…
- mon père qu’as-tu fais de mon enfance ?
qu’as-tu fais du petit marin au regard bleu ?
J’étais heureux, heureux parmi ces malheureux,
le poivre rouge c’était si nouveau !
Plus tard j’ai vu Charlot et j’ai compris les émigrants,
plus tard, plus tard moi-même…
Emigrants, diamants de la terre, sel sauvage,
je suis de votre race,
j’emporte comme vous ma vie dans ma valise,
je mange comme vous le pain de mon angoisse,
je ne demande plus quel est le sens du monde,
je suis de ceux qui n’ont rien, qui veulent tout
- je ne saurai jamais me résigner.
X
Chanson de l’émigrant
Amer, le goût de notre sort !
A quoi servent sanglots et plaintes ?
Pour le pain dur d’un passeport
on a pris nos empreintes.
Mon père couché sous la terre
jusqu’à l’heure du Jugement,
pourquoi as-tu peur que je meure ?
pourquoi ai-je peur du vivant ?
Nous ne parlons aucune langue,
nous ne sommes d’aucun pays,
notre terre c’est ce qui tangue
notre havre c’est le roulis.
Marchand d’appétits, vieille rosse,
me voici assis sur un sac,
le ciel du côté de mon gosse
et moi du côté du ressac.
Parmi le cuir fin des oranges,
parmi des massacres d’oignons,
je touche, absurdes compagnons,
aux grandes patries étranges.
Comme du fond de mon gosier
sanglot du tropique !
Ni prier ni crier
sur la grand-route maléfique.
De Kiev, d’Irkutz, de Varsovie,
pour São Paulo, pour Lima…
Mon Dieu, quelle chienne de vie
traînée de climat en climat…
Et quelle amertume, ô délice,
que de glisser, l’esprit à jeun
- sans matière, comme un parfum –
entre les doigts de la police !
Rameurs d’une vielle fiction,
(quand donc finira le périple ?)
nous naviguons dans le multiple
pays de la malédiction.
Ô mère cruelle, Existence !
Quelle louve, pour ses petits,
eût plus d’ovaires dans la panse,
et moins de lait dedans ses pis ?
Sur ce maigre bateau fantôme
qui est à lui-même son port,
quelle longue java que l’homme
sur l’accordéon de la mort.
Que vienne la fin de ce monde !
Puisse-t-elle fermer nos yeux…
Menez toute seules la ronde
étoiles qui êtes aux cieux.
Sommes-nous nés sur une route
qui avance et n’en finit pas
afin de casser notre croûte
entre la terre et l’au-delà ?
Et sommes-nous partis de l’Olt,
du Dniepr et de Crimée
afin de te porte, Révolte,
jusqu’aux entrailles du Créé ?
… Mon père couché sous la terre
les yeux ouverts dans le tombeau,
sais-tu qu’on est mieux sous ta pierre ?
- Ici, la terre est toute d’eau.
On a pris nos empreintes
sur toute la terre, et plus loin
A quoi servent sanglots et plaintes ?
La route marche et ne finit point
XI
Je me suis arrêté dans les ports où les marchands ambulants
sollicitaient l’esprit d’avoir soif de CHOSES
ils remaillaient de la trame chantante de leurs tapis
la lumière tendue de l’Afrique !
Cette lumière sèche flottait comme une toile au vent,
elle n’avait rien d’humain,
et cependant je descendais avec un grand chapeau de paille
suivre cette chanson inhumaine…
Etrange, la chanson ! Etrange, cette soif
d’une pulpe, en moi-même, qui n’eût rien de tendre…
Après-midi incertaines !
Que j’aimais me pencher sur vos eaux incréées
comme un pêcheur à la ligne
j’espérais des poissons inconnus, des merveilles légères,
des équilibres nouveaux,
alors que la lumière tournait autour de moi
elle entrait dans mes poches comme un lézard heureux
si calme et si poreuse
cherchait-elle un secret perdu de ma substance ?
Nous avions l’air d’inconnus qui ont dansé à un bal,
qui se sont un instant appuyés l’un sur l’autre
et qui ont craints de mêler leur sueur et leur songe,
alors qu’en eux se donnaient des festins fabuleux
des vins sans lendemain tintaient dans leurs oreilles,
et qu’une musique montait comme un jardin suspendu
- qui a tissé, savant, la toile d’araignée ?
Nous avions hâte d’oublier !
Il fallait jeter à la mer ces années trompeuses,
pour ne plus retrouver, au quai, les heures creuses,
les navires cherchant leur chemin sous des étoiles connues,
et la soif de l’esprit comme une lame nue…
La mort était somnolente, oublieuse,
oubliée nappe d’eau enfouie dans l’âme –
et SOUDAIN elle vint, elle coula en moi
comme le lait vivant dans le sein de la femme.
XII
… dans la chair oubliée de l’homme, qui s’avance ?
Qui crie ? qui sanglote ?
Les routes sont tombées sur moi de tout leur long,
toutes les routes sont tombées…
Ortie du temps, où es-tu ma jolie ?
Une envie est-ce peu,
une envie de crier, de pleurer,
de faire des trous dans l’eau fraîche,
au-dedans de moi une enfant sanglote sur mes genoux,
la route est longue et déchirée,
et je ne peux pas marcher et je ne peux pas chanter,
une chanson comme un soleil,
une chanson qui voudrait vivre,
une chanson qui ouvre l’œil
une chanson de cris et de balbutiements
- une chanson si bête, si bête…
Non, ce n’est pas cela,
c’est pas cela ni autre chose
c’est pas cela, bien sûr,
ni autre chose qui mûrit, qui ouvre en moi,
et qui est là et qui voudrait crier,
crier une parole longue,
un grand soleil de sable, un sanglot…
Cette nuit je suis seul avec ma lampe nue –
il n’y a pas de forêt à brûler,
rien à brûler, pas même un homme,
un homme, un homme et cependant…
Il y a ces nuits que la tempête lave
un pas encore et l’eau jaillit sous tous les pas,
des nuits où quelque chose coule en moi,
monte jusqu’à ma gorge,
un fleuve monte
une eau monte comme un couteau,
est-ce moi qui monte en moi-même
plus fort que moi, plus vaste,
moi-même comme une eau qui inonde une plaine,
moi-même sur le monde
et qui voudrais crier, qui voudrait sangloter
le monde…
Rien donc ne jaillira jusqu’au bord des paroles !
poissons dorés, poissons du cœur fêlé, paroles,
une chanson en moi, un sanglot,
un sanglot de plus dans le monde,
un sanglot qui noie le monde,
qui monte, qui monte et qui crie :
ASSEZ – ASSEZ et pas ASSEZ !
Pas assez de tout cela,
et cependant assez, assez, assez !
Pas assez de la mort,
et cependant assez de la vie !
Assez de tout, et pas assez de rien…
- Je vous donne ma mort, que vous en semble ?
ma vie qu’en ferez-vous ?
qu’est-ce ma vie ?
une chanson un sanglot,
un sanglot tout petit dans les oreilles du monde,
un sanglot dans une forêt de sanglots…
Un sanglot – PAS ASSEZ !!!
Voici le monde –
si je pouvais le déchirer
si je pouvais me déchirer
moi-même sur le monde
debout et sanglotant
- sanglot le monde !
Si petit, si petit et si plein
si plein, si plein et si petit,
si petit à pouvoir sangloter
si plein à pouvoir tout étreindre
un fleuve monte en moi, il monte,
je ne peux pas l’arrêter de mes mains
je ne peux pas l’empêcher de mon corps
- il passe à travers moi- il monte –
Il MONTE …
XIII
Un grain de terre m’eût suffi
qui m’a poussé dans les grand’ villes ?
Un grain de terre m’eût suffi –
qui m’a poussé dans les chaudières,
le corps dégingandé, les cuisses maigres,
le sang brûlé de fièvres,
lourd de mes testicules lourds ?
Que ferais-je de ces bateaux,
de ces tempêtes, de ces eaux,
- du monde troué de hublots
que ferais-je ?
Une cale chargée de sacs de café, un wagon de troisième
plein de soldats puants et d’émigrants,
une vie sans escale,
une vie attachée à une roue qui tourne,
avais-je assez marché et la guerre était devant,
assez marché, j’ai vu des régiments de sable,
marché – et on était ramassé par les routes
avec les chevaux fourbus et les camions défoncés,
loin du marché aux puces où mes aïeux sont morts
une prière sur les lèvres
à l’ombre d’une vieille bâtisse qui flanchait
- sous le poids de la vie –
barque de sauvetage qui avait trop servi.
Le soleil était là, c’était de la vieille ferraille,
enfant j’y ai joué –
pourquoi suis-je parti quand même,
qu’avais-je à espérer des routes,
c’est si calme une digue,
si reposant un seuil,
le jour y ouvre l’œil
sucré comme une figue,
qu’avais-je encore à dire aux hommes,
ou qu’avais-je à attendre d’eux ?
Parlons-nous donc la même langue –
brûlions-nous donc de la même soif ?
…Ils poussaient la charrue dans la terre
ils avaient le regard de leurs bœufs : misérable et triste, rouge,
ils mettaient de côté le passé comme des philatélistes,
coude à coude, roseaux, ils empêchaient que l’étang ne bouge…
Que savaient-ils de la vie du toucheur dans les landes,
de la vie du manœuvre dans les marais salants,
de la vie du pêcheur de perles, aux poumons tendres,
- que savaient-ils de toi - de moi – perdus dans les sables mouvants ?
XIV
… Oui, j’ai aimé le monde :
- Combien de fois, soleil, te saluais-je
d’avoir hâlé ma transparence,
je m’étais couvert de ma voix,
je m’avançais dans le silence qui crissait,
j’aimais les forces, les écorces,
les bœufs qui touchent de leur front le vide,
les choses calmes, apaisantes, calmes,
les paysans la vois hâlée, la peau tannée,
la nappe tranquille du calme…
- le monde le voici
et me voici tout plein des morsures de l’air
le sang tourné, caillé,
dans ma chair une rixe invisible de coqs
- Où aller ?
J’ai appelé sur moi l’orage, le naufrage,
j’ai crié : nom de Dieu, j’ai frappé,
hagard, j’ai éventré le soleil,
j’étais ruisselant de sommeil,
par où commencer, où finir ?
pourquoi ces questions se posent-elles ?
que faudra-t-il haïr en fin de compte ?
aimer était trop enfantin !
- Le monde est là, je m’y agrippe,
je m’accroche de mes deux mains,
je ne lâche pas cette proie,
je la marque de ma puissance,
je la couvre de mes empreintes !
j’étais en train de le modifier : je suis !
je n’avais pas perdu confiance,
la solitude n’était pas venue,
le dégoût ni l’ennui n’étaient là…
- Ne rien pouvoir tenir en main voilà la fin…
… Sous les paupières closes y avait-il des yeux ?
Mes mains s’étaient fermées sur leur propre creux.
Mes mains étaient vides bien sûr,
j’avais aimé, j’avais haï le vide
inutile de sangloter,
au bout de moi-même MOI-MÊME,
toujours moi-même, plein de bave, plein de lave,
moi-même dans le Temps
plein de besoin plein d’appétits
plus grande ma soif que le monde,
plus grande ma faim que le monde,
pas de chanson, pas d’échanson,
personne de qui espérer du secours,
nul Dieu sanglotant ou féroce,
qui prier, qui frapper au visage,
nulle voix apaisante, désaltérante,
nul visage…
XV
Tu avais une déesse à tes côtés, Ulysse !
- A quoi sert-il de voyager ?
Une jarre de lait calme, les cuisses de l’épouse,
les jours comme des pommes tombées dans le verger,
une belle lumière lisse,
la paix de l’œuvre faite et la nuit à l’auberge,
vieillir tout doucement près d’un pichet de vin
quand la lune blanchit le large,
tout en trinquant avec des marins revenus
infirmes, d’on ne sait quelles batailles louches,
qu’on a du mal à épeler…
- A quoi sert-il de s’en aller
déjà vaincu, avant d’avoir ouvert la bouche,
dans des pays d’où l’on ne reviendra que vieux
plein de sirènes que l’on n’a pas écoutées
de victoires manquées
et le cœur lourd d’avoir résisté à la soif ?
XVI
Le monde est fini, le voyage
commence.
Y-t-il encore un soleil
Quelque part ?
Nous avons peur de la vie,
nous avons peur de la mort,
de toutes ces vieilles chansons
de nourrice.
Nous portions avec nous
le poids d’une race d’ancêtres
qui ont trop aimé cette terre
pour ne pas la haïr.
Nous sommes issus de la pierre
lourde et sauvage,
nous fûmes des rocs, des racines,
jamais oiseaux, jamais nuages –
feuilles des cimes –
Les dieux ah ! sont morts.
Nous cherchons
des hommes. Des hommes
qui n’aient pas peur d’achever
ce qui reste des dieux.
XVII
Je largue les amarres qui me tiennent lié à la terre,
l’arc-en-ciel qui m’attache à tous les autres hommes,
les bandages qui cousent ma plaie aux autres plaies,
je quitte le lit des vivants,
les grandes voix des morts aux racines terribles
les photos de famille sur le métal des foires
et le ventre où m’attend le nouveau-né du cœur.
Voici la vérité, je suis seul,
seul dans ma propre nuit où mon ombre se couche
dans la chose qui fuit je me touche et me perds
égoutier du grand songe,
ma main me pousse pleines de lignes, de racines,
- ai-je vraiment manqué de foi ?
Je grimpe les Alpes de force et je n’ai pas de guide
je ne suis pas alpiniste,
je n’ai pas demandé le danger, il est là,
je n’aime pas marcher, qui est-ce qui marche en moi ?
- S’était-on trompé de personne ?
Je hais le vide et voilà qu’il sonne en mon poème.
Je cogne un front têtu contre les cimes d’air
je ne suis pas un héros –
les applaudissement me gênent, qu’en ferais-je ?
les hyènes me suivent de leur regard en brosse :
qui leur a dit que je serai cadavre un jour ?
… Tout seul je suis la route humaine ; à qui la route ?
à qui les mots déjà inventés avant moi ?
Dans la bouche des femmes d’anciens baisers rassis
dorment sur les gencives,
tout seul j’arrache le secret, bribe par bribe,
tout seul je sème et je moissonne l’homme,
j’avance dans les villes absurdes où tout m’étonne,
dans les boulangeries le pain ouvrait les yeux,
le cri du pauvre monte à la gorge de Dieu,
à l’hôpital au moins les murs seront très blancs,
la lumière sera assise à table, vieille,
dans ma voix les lavandières auront des jambes d’eau
si nous entrions danser
dans la pharmacie ouverte,
si nous nous laissions flotter
sur la crème de l’étang,
le temps sera enfin troublé par les orties,
soleil voudras-tu être aussi de la partie,
soleil méchant qui chauffe
l’or et la pourriture
le vide qui sanglote
dans les paroles mûres.
Il n’y a pas de vide,
pourquoi me tourmenter ?
Je vous donne mes mains, je vous donne mon ombre –
il n’y a pas de vide et je suis seul au monde.
XVIII
Les paroles devraient se presser dans ma bouche
comme naguère… Quand ? je me souviens à peine…
Mais qu’importe les quais où l’on charge
le môle où l’on s’embarque
avec les dames blanches qui hantent les châteaux
des Sénégalais aux pieds plats
de grosses filles pour le commerce
une petite institutrice de Bretagne
fermée dans sa coquille –
et quelques disques dont on mâchera la rengaine
sous les paupières du tropique…
Ce soir, la mer s’embête et boude…
Quelle fêlure veut-elle donc oublier,
gonflée de ta laitance amère, solitude ?
- Qui donc l’empêche de crier,
échevelée, exsangue,
de percer les bateaux d’émigrants et d’y passer la langue,
de tremper le mouchoir des voiliers dans l’onde,
de lécher l’agonie salée des mariniers,
de cracher au visage insolent du monde.
- Qui donc l’empêche de prier,
de mendier un peu de soleil pour beurrer sa peau,
de baiser les noyés sur la bouche,
de lessiver tendrement le sommeil des poissons ?
- Qui donc l’empêche de parier,
de jeter le clinquant de sa vie éternelle
sur le tapis vert des dieux –
trouer l’opacité des dieux,
et demander aux grandes ténèbres qui l’attirent :
- qui donc m’empêcher de mourir ?
XIX
Les paysages vus dans les caisses des mers
l’aube sale des ports aux soleils futurs
je m’avance à travers la ville libre,
inconnu, inconnu, où-irai-je, où vas-tu
parmi les détritus d’oranges, de fatigues,
j’arrive et te voilà, tu es vieille Amérique,
je te trouve saleté
visage familier de la boîte aux ordures,
naissance de la race ouvrière au matin
le pain n’est plus déjà qu’une lueur de pain
la faim est là qui triche…
mais les affiches parlent de fêtes crapuleuses,
affiche de meetings, de grèves, de saisies,
de bals à l’Opéra, de films en Malaisie,
de songes et d’émeutes
- suis-je vraiment celui qu’on attend pour la fête,
dois-je montrer mes reins,
dois-je crier à tue-tête
quels sont les fruits nouveaux dont vous avez besoin
quel est le paradis qu’il vous plairait de perdre
je ne sais pas la langue que vous parlez qu’y puis-je ?
je ne suis pas chiromancien,
mes mots, mes maux sont ceux de tour le monde,
je n’ai rien inventé de nouveau, d’ancien,
la terre si petite, le voyage si long,
plus grande notre soif que celle de Colomb !
J’avais assez de suivre l’Europe aux fesses creuses,
n’avez-vous pas d’autres résines, d’autres crises,
la même chose et cependant
un verre de gros rouge sur les comptoirs de l’aube,
un peu de bon tabac,
pour rouler une sèche ?
Vos rues m’ont rattrapé comme lassos, où-vais-je,
où sont vos mains d’amis, pourquoi ces flèches,
personne n’est venu vers moi, le regard bleu.
Les murs sont plein d’ennui, le linge tendu sèche
- que faites-vous de votre soleil ?
Laissez-moi m’en couper un morceau saignant !
Terres silencieuses, peaux-rouges océanes,
que le maïs est triste au plat de vos savanes,
quelles amours cherché-je dans vos quartiers infâmes
de quelle odeur humaine ai-je espéré le sel ?
J’ai beau mêler mon cœur au vôtre, je suis seul,
avais-je quelque chose à vous dire ?
J’ai un si grand besoin de rire, de pleurer,
qui veut donner la joie à un marchand d’épaves,
quelle femme qui me suivrait à l’hôtel
pour dix minutes de caresses sourdes ?
J’ai tant de vie en moi qui voudrait sourdre,
tant de moulins à vent qui voudraient moudre
- j’espérais un pays de choses minérales,
dois-je porter mon nom comme une enseigne usée
de vieille auberge médusée ?
- Aidez-moi donc à m’oubliez !
Plus tard je vous paierai en charmes, en sanglots,
je suis venu vers vous, l’écorce tendre
aidez-moi donc à la durcir !
aidez-moi, aidez-moi à devenir un autre
XX
La terre a trop de bœufs ce matin sur ses épaules
elle se déchausse pour courir, crache ses eaux minérales,
elle aime laboure les trains et les mécaniciens,
elle aime broyer la mélancolie des déraillements anciens,
tout ce qui fut vitesse, cœur, cri, marche et bielle –
enfoui à présent sous la fiente du sang et du temps.
XXI
J’avançais dans la foule, nul ne savait mon nom,
-l’eussent-ils su, quelle importance ?
Moi-même le savais-je ? et je tournais en rond,
saoulé par les lumières noires,
comme si cette foule était le vent du large,
comme si quelque chose pouvait venir de là,
houleuse, indifférente,
comme si les têtards qui grouillaient dans la vase
de ce port inhumain
étaient des hommes et non des rescapés craintifs
de vieux naufrages innommables,
des déchets d’une fête ancienne, oubliée,
des paquets d’appétits, de pus, de solitude,
de choses grelottantes, ah !
On s’était rencontré quelque part, c’était sûr,
dans quelque queue humaine à l’aube, il bruinait
- pour un pain, ou pour un visa, c’était long,
c’était long la guerre, la paix,
longue et sordide l’aube,
et cette découverte du rien, si lente, oh !
et ce malaise au cœur plus lourd qu’une grossesse
l’humiliation d’être rien,
des émigrants sans passeport,
de nul peuple, d’aucun pays,
chacun parlant une autre langue,
la langue de sa petite vie obscure,
la langue d’un désir de pain, de destruction,
de tendresse, de miel de songe, de puissance,
d’un toit avec une fraîcheur dans le lit…
Et j’étais parmi eux parlant ma propre langue
que je ne comprenais plus, ah !
Et j’avançais craignant qu’on m’oubliât et je criais
de peur, de faim, d’angoisse :
« Moi aussi…moi aussi, je suis un dieu. Pitié ! »
- Cela faisait un bruit de crécelle éraillée,
un aigre filet de musique,
une plainte cassée qui traversait l’histoire,
qui roulait, qui roulait, roulait hors de l’histoire
Hors de l’histoire… oui… !
XXII
Aucune importance, bien sûr,
que je fusse dans la rue, dans un ventre,
ou dans l’oeil mort de cette chambre,
seul dans l’aquarium du monde,
attendant quelque chose que je savais déjà
impossible, impossible,
et pourtant souhaité au-delà du possible,
un visage, une main,
une sonnette prise soudain de tremblement,
un bruit de pas, de voix montant dans le silence
comme la crue houleuse d’une rivière en mars
- terrible, violente !
- … Mais est-ce donc si important,
cela fera-t-il une date,
un digne évènement de l’Histoire moderne,
si quelqu’un se trompait d’escalier, de porte,
et apportait, ne fût-ce que pour un rien de temps,
une poignée d’odeur humaine
à ce gardien de phare quasi fou de terreur ?
XXIII
Amérique, Amérique…
à Victoria Ocampo
Amérique, Amérique, merveille noire et rouge,
que de fois j’ai rêvé de tes chevaux sauvages
que de fois l’œil plus clair d’être ouvert en dedans
tes fleuves m’ont porté, humide, dans tes flancs,
ô vierge, encore nue depuis ta découverte !
- Puissé-je être celui qui causera ta perte !
Puisses-tu arrêter de ne pas finir !
Que n’y a-t-il encore un monde à découvrir
Maille après maille !
Amérique du Sud ouverte en éventail
dans la paume fermée de la Terre de Feu
(il suffit d’un regard amoureux sur la mappe)
j’aime tes plaines pacifiques
tes nappes inhumaines
tes grands ports où l’on dort le regard sous l’eau
tes Indiens anachroniques
ramant sans bruit le long de tes méditations
tes plantations où l’homme s’enfonce jusqu’au cou
tes émeutes soudaines
tes matinées paresseuses et ta lumière trouble
tes nuages énormes et tes ombú géants
ta pampa infinie,
tes longs serpents mûris par leur venin de mort…
- Dans tes ports j’ai flâné longtemps, le rêve au ventre…
Marchand , marchand qui n’avait rien à vendre
je trafiquais la destruction,
je te voyais de loin le visage tranquille,
tes jeunes seins de vieille fille,
Amérique du Sud entourée de mers
continent sans mémoire
ouvrage improvisé par des soldats cruels
l’œil fier sur un cheval de pierres dans tes villes -
J’ai baisé ton ennui aux cils de tes bordels,
j’ai partagé vos lourdes tristesses, sang-mêlé,
et ce mal du pays des gens qui n’en ont plus.
J’ai foulé tes pavés, j’ai rêvé dans tes rues,
tes hommes longuement m’émeuvent…
Que ne puis-je rester un instant sur tes rives,
enfoncer mes racines dans une terre neuve,
naviguer tout au long des côtes du connu,
me lier d’amitié avec ta terre épaisse,
couvert de tes moutons qui ont la laine lasse.
- Amérique, ta terre est vaste !
Aie pitié de ces pauvres et sales émigrants
qui se déplacent, lents, avec leurs dieux anciens !
Je suis un étranger, je le sais.
Je n’ai pas de patrie collée à mes souliers,
plus rien qui me retienne à quelques quais du vide…
Puisses-tu me mener en laisse par la main !
Puisses-tu apaiser mon pauvre cœur d’Asie !
N’es-tu pas une terre absurde, une oasis,
un pays de chevaux libres de toute bride ?
…oubli de tout, de rien… Nuages d’Amérique !
XXIV
…et l’Argentine. La pampa était à gauche,
cela faisait de la poussière sur les hommes.
Chaque jour je prenais une rue inconnue
avec l’espoir d’y arriver
seul le désert avait de quoi calmer ma soif
j’avais besoin d’un monde sans horizon ni fin
d’un monde plat, de sables,
j’avais un grand besoin d’étouffer
de changer de température,
donnez-moi un pays qui soit à ma mesure
pareil au vieux chaos
avec de l’herbe amère et des soleils sauvages
des hommes lents et dangereux
des taureaux immobiles
s’acharnant de leur front contre le calme plat
- pampa, pampa, où mon désir rampa,
je rêvais d’avancer dans ton regard immense,
toucher l’infini de mes coudes
pourquoi tant de terre suivie de terres et de terres
sans vague ni écume
que te voulais-je, solitude,
puisses-tu ne pas arrêter de couler,
source ardente !
Mon cœur était plus vide que toi et plus brûlant,
des chardons y poussaient, fruits de la sécheresse
les oiseaux étaient plein de sommeil
quel ennui portaient-ils sous leurs ailes lasses
un nuage touchait ma tête –
l’amour, l’amour était aussi vaste, aussi bête,
il fallait s’y livrer à plein corps,
il fallait s’y livrer jusqu’à y perdre haleine…
XXV
… mais il y a longtemps que çà se passe ainsi.
La caissière sourit au fond de la boucherie
comme le noyau roux dans l’amande –
est-elle petite, est-elle grande ?
Les hommes pondent dans la viande fraîche,
ils pullulent sur les viandes, sur les graisses,
ils travaillent dans les égouts, dans la vidange ;
d’aucuns gagnent leur pain dans ces métiers étranges :
sinistres, grêles, catastrophes, bris de glaces,
pompes funèbres.
Depuis longtemps la mort avance dans vos mains,
elle est cachée par le journal qu’un monsieur lit dans le train,
c’est le voisin de pissotière, dont on ne voit que les jambes,
au cinéma elle est sur l’écran, c’est une « vamp »,
tu cherches ses genoux, vos visages se touchent,
et le sanglot soudain mûrit entre vos bouches.
Dans le sommeil, on ne sait où,
le soleil tourne dans un trou.
Soleil cuis-moi, mûris ma chair comme un concombre
j’ai renoncé tu sais, j’ai accroché mon ombre,
la mer peut désormais s’en aller
toute seule.
Je te hais, te caresse et te vomis, angoisse,
la terre reste mais l’eau passe, valse,
porté au plus haut de la houle
je crie : quelle vague me roule ?
Je ne sais pas la route, il n’y a pas de route –
Pourquoi me suis-je donc confié à la mer ?
XXVI
Fleur de neige
fleur de bruit
fleur de braise,
fleur de truite,
où sommes-nous depuis que la clarté tomba
(avec, dans notre sang, la fatigue des loups)
- à la recherche de quels commerces ?
- aux racines de quelles sources ?
le désir allumé au phosphore des nerfs…
L’aube n’est pas encore, il s’en faut
- La lampe brûle,
à quoi bon s’appuyer aux choses qui s’écroulent,
il est beaucoup de vies qui ont brûlé pour rien,
beaucoup de vie qui ont honte.
- Dormirais-je, dormirez-vous ?
… étoiles de la fin du monde !
Que ne puis-je me mettre au chaud sous mon sommeil,
que ne peut-on ôter son visage de jour
- et dormir sans figure !
XXVII
aux confins de la vie et la mort nous avons vu
la camomille tendre des lampes des bordels
… te souviens-tu de la petite
peau-rouge qu’on avait lancée
comme une truite dans un bouge
seize ans, mais si bien balancée
que l’eau nous venait à la bouche ?
Dieu quel regard de fond des bois
dans cette fillette aux abois !
Elle débutait ce soir-là
mais s’est donné sans une plainte.
Comme le temps passe et s’en va
Que reste-t-il de cette étreinte ?
… sa bouche était à peine peinte
Que de mers, que de sel et que de solitudes
que de regards qui traînent dans l’œil comme un nuage
avions-nous parcourus, compagnons ! Et soudain
au fond de la lumière des villes, sanglotants,
pareils au liseron qui cherche des tuteurs
pour s’agripper et n’accroche que des tuteurs fantômes :
ces pays, ces oasis pour les fièvres du sang
et pour les violences sans bride !
Nulle part, plus que là, l’angoisse d’être seuls
ne nous poignait autant, la prière sans dieu,
et la tendresse non partagée et la soif
restée entière. Longue et si atroce soif
d’humain, inapaisée, inapaisante, unique.
… Te souviens-tu, Ungaretti,
de notre nuit sur le tropique
à Bahia-de-tous-les-saints ?
Au carrefour des trois églises
une jeune négresse marchait dans nos regards
on ne voyait que le tremblement de ses fesses
qu’on eût pu prendre dans la main,
elle jouait des hanches c’était une putain,
elle était tiède et trouble en dedans comme
le lait dans une noix de coco
que n’étions-nous des matelots,
nous l’aurions ouverte au couteau comme une huître
nous nous serions saoulés pour l’oublier ensuite.
Fausses beautés qui tant troublèrent notre chair
fausses beautés qui tant, un jour, nous furent chères
pénélopes usées, juliettes avachies,
- aviez-vous eu pitié du voyageur ? A-t-il
eu pitié de vos chairs molles et misérables
ô mal-aimées ?flottant sur l’eau comme des algues
sœur des brouillards verdâtres et des fanaux douteux
- vies sans importance !
- parapluies oubliés !
est-il jamais venu quelqu’un vous réclamer
au bureau des vies perdues ?
Chairs sans désirs créées pour le sang chaud, les fièvres basses
chairs vénérables entre toutes les chairs,
- nuques sans rêve !
Nous avons vu les sales grabats des quartiers bas,
le sommeil des poitrines pesantes sur les tables,
les bouches roses et pâteuses,
le cauchemar gonflait, ballon d’enfant, gonflait,
que notre vie, que la musique, étaient creuses,
ô puisses-tu ne pas t’y trouver, Nausicaà !
… Louches maisons marines !
On y poussait d’abord son ombre et l’on entrait
ça sentait le moisi et le crime
- TERRE PROMISE
Je t’ai connu avant l’amour, après l’amour
j’avais mal aux entrailles quand je montais tes marches
l’aube saignait déjà aux gencives des jours,
un disque las jouait une romance vache
- amère parodie du paradis perdu
ta lumière était malsaine !
Fins de semaine, longues telles une robe à traîne,
le phare nous lavait, barques abandonnées,
des femmes étaient là, de toutes les contrées,
masses de viande avec une rose aux cheveux
l’amour était selon la race,
des matelots avaient passé par-là, des débardeurs
la violence avait passé par-là, la poisse,
dans ces peaux les cheminées avaient jeté leur cri
les cordages s’étaient mêlés aux chevelures
quels voyages ! avec l’orage et le roulis,
sur ces seins on sentait, lourd et gras,
le pis rose des vaches et des mères lointaines
çà fleurait la peau douce de la petite sœur,
chairs délicates, chairs de la sœur, de la mère
chairs vénérables entre toutes les chairs
terres promises !
aux confins de la vie et de la mort – promises.
XXVIII
Ca commençait toujours par des prises de vue
des ports que l’on quittait, de foules sur les quais,
et à la fin la mer avait son mot à dire
ou ces choses que nul n’avait photographiées.
La danseuse espagnole se mit à danser tout à coup
au son d’une guitare molle
sur le pont des troisièmes.
Que de nuages ! pendant des jours et des semaines…
Si tout à coup quelqu’un criait : TERRE
- nous aurait-elle oubliés ?
Que d’eau ! pendant des jours et des semaines !
La danseuse espagnole dansait sur le tropique
quelque danse du clan primitif, magique,
faite tout simplement pour apaiser les morts.
Ce fut à l’Equateur quand la chaleur monta
que la danse devint irritante.
On était las du mouvement.
Ce fut, bien sûr, le mal du pays qu’au début
elle dansa. Et puis la crainte
de ces pays où l’on s’enfonçait tous les jours
qui prenaient possession de vous sans être là
rouges et noirs
avec des hommes vifs et des serpents paresseux
des palmes décevantes
et soudain on eût dit que ce n’était plus çà,
on entrait à sa suite dans un torrent à truites
puis la saison muait
c’était la fièvre des coloniaux, le délire,
la fièvre verte,
puis enfin quelque chose de pur, de robes blanches
une limpidité de roc, d’enfance lisse,
de rêves sans matière,
de pur vertige, ah !
Le pont tournait, tournait
c’était cruel, c’était inhumain, c’était lâche,
on se pinçait pour voir si on était éveillé
même les matelots n’osaient pas traverser la musique,
ils avaient peur de la crotter
ils se sentaient gênés d’être vivants et lourds
d’avoir des testicules et de fumer la pipe.
Ce fut alors qu’avec des lenteurs de boas,
orteil après orteil, pièce par pièce,
les émigrants se levèrent au grand étonnement
de leurs femmes enceintes
brusquement ils sentirent que le temps coulait
qu’il n’allait pas revenir,
qu’il fallait faire quelque chose
tricher au jeu, jurer, sangloter, se saouler
ou noyer dans le sang
l’affreuse cruauté de la joie parfaite.
XXIX
C’est une voix qui crie dans le désert « où suis-je ?
Hier, c’était l’océan, la nausée,
et l’envie d’une terre solide dans la paume –
la terre !
Mais aujourd’hui le jour avance dans le brouillard
haletant. Sur le pont, des marins de brouillard
s’enchevêtrent. On ne sait pas où le bateau commence
où il finit. Un pas de plus c’est le chaos.
La sirène gémit, hurle,
elle crie dans le désert « je suis là, je suis là »
et l’écho lui répond « je suis là, je suis là ! »
Attention à ma vie. Elle est fragile. Oh ! comme
elle est fragile. Et pourtant si pleine de sa soif.
Je me penche sur mon passé – rien ; sur mon avenir – rien.
Je te cherche, où es-tu ? une femme de brouillard entre autres.
Que de fantômes, pour vivre ai-je trahi ? Je ne sais.
Leur sang coule. Où sont les vivants ? Du brouillard.
On voudrait s’accrocher à quelque épave, corde,
canot, désir, noyé, chevelure, espoir…
Mais le bateau avance haletant, il a peur,
il a peur de la vie, il a peur de lui-même,
il ne sait d’où il vient, il ne sait où il va
c’est une voix qui crie…
L’entends-tu comme elle crie
dans le désert ?
XXX
Et puisque la tempête m’y jette, c’est une île !
Une île sans chemise, légère comme un cil,
Une île déjà vue ; ni mère : ni nourrice…
Que la terre est petite !
- Eh quoi ! c’est toi, Ulysse ?
Qu’es-tu allé chercher dans un pays pareil ?
- J’avais sommeil !
- Eh bien, couche-toi. Le sommeil
est chaud comme le sang du cochon dans l’étable
Est-ce ton ombre – ou toi – qui s’est assise à table ?
- J’avais faim. Trop de mers, de vase et de nausée…
- Désastre d’un destin si longuement osé !
Te voilà tel qu’au port le fleuve te charrie,
vieux cheval de retour, viande de boucherie,
esprit vaincu ! Le creux s’est emparé du fruit !
- Il sonne, plein encor de tout ce qui le fuit !
- Ô son, à peine lourd du vide qu’il dénonce,
tais-toi, tais-toi chanson de l’homme qui renonce !
Si lasse que ta soif soit d’elle – même, enfin
craindrait-elle ?... – Qui sait la chose que je crains ?
- Tant pis, sur les écueils, si le vieux meuble craque !
… Mouettes au cœur de sel ! Nuages de l’Ithaque !...
XXXI
de la mort à la mort
nous sommes passés de main en main, de bouche à bouche,
de regard à regard,
de main à main, pauvre fausse monnaie,
de bouche à bouche, pauvre fausse parole,
par les mains de l’eau fraîche
nous sommes descendus jusqu’au sommeil des poissons,
notre chemise séchait sur le sable avec les ourlets des méduses,
- elles avaient été transparentes !
De regard à regard nous avons usé notre trame,
les mites ont mangé, pure laine, nos âmes,
et notre éternité elle-même, oh notre
éternité a fait de l’eau comme un canot
plein d’eau verte, de feuilles jaunes et de silence
qui craque.
Eh bien ! vas-y, craque vieux cœur. Est-il,
est-il encore main qui puisse remailler
l’irréparable ? Ô, mains fuyantes, mains de femmes !
- nous avons perdu pied dans le regard des femmes
- elles avaient été transparentes !
De la mort à la mort ce n’est qu’une chanson,
on s’en lave les dents et la bouche
… Que cherches-tu dans la mémoire,
une chanson, un fruit qui fond dans la mémoire,
un fruit, rien qu’un fruit,
une chanson qui hait la vie,
la vie, la vie comptée de la mort à la mort,
cachée dans les bas de laine ou payée au comptant,
notre vie à nous tous, notre propre vie,
ma vie à moi plus importante que la vôtre,
ma vie à moi, comprenez-vous ?
une chanson qui monte de mes propres entrailles,
une chanson qui m’étouffe,
et qui se troue au fur et à mesure qu’on la chante,
qui s’épuise et qui fond dans une bouche d’égout
-au fur et à mesure !
XXXII
Et cependant les choses sont là, les mêmes choses,
ou à peu près les mêmes.
A peine le regard un peu vieilli dans la tension du visage.
A peine le ressort a-t-il cédé un peu
dans le pli douloureux de la bouche vaincue…
Les méridiens tracés à la craie sur le globe
comme toujours traversent le rein du matelot
qui chante, pour tromper la fin de son angoisse.
… On songe à une bête et plate indifférence
enceinte d’un bonheur rugueux, et qui s’ignore,
longue maternité d’un infini blessé
qui tombe à terre.
A peine un bruit de conscience
et un langage à peine.
Je m’avance et je sens tinter le poids léger du monde
dans mes mains.
« Lourde légèreté. » Que la balance est juste
entre réel et songe, entre la soif et l’eau !
Quelle tendresse exacte sépare l’immobile
du mouvement et quel dieu cueille au-dedans de nous
cette prière – ou cette absence de prière ?
XXXIII
Quand nous entrâmes dans le port
il y avait des milliers de vivants et quelques morts
que l’on portait au loin, hors de la ville.
Mais le port était si tranquille,
si transparent et si doré,
que rien n’y paraissait taré,
si bien que l’on eût dit que ces morts à la manque
avaient eu tort de ne pas se mêler aux vivants
sur la place des Fêtes où, jusqu’au soir tombant,
l’écuyère montée sur un cheval savant
traversa les cerceaux de feu des saltimbanques.
XXXIV
Il fut un temps, camarades,
où nos pieds enfonçaient dans la terre comme le fer à charrue,
la sève nous prenait pour un arbre, y montait
les oiseaux nous prenaient pour des toits, s’y nichaient
et la femme venait à nous, nous prendre la semence
pour en faire je ne sais quoi –
Etions-nous donc des dieux ?
Il fut un temps, camarades,
où le sanglot des hommes monta jusqu’à nos reins
le fruit était-il donc véreux ?
le mal était-il incurable ?
Ah, il fallait jeter des ponts sur les rivières
arracher le secret aux herbes, aux entrailles
des choses-
inventer, oublier des quantités de choses !
Si ce monde est mauvais que de mondes
à naître ! Nous y pourvoirons.
Il fut un temps, camarades,
où nous nous sommes usés au monde,
où nos regards en y entrant se sont tordus comme clous
la vieillesse, la solitude,
savez-vous ce que c’est ? et l’affreuse nouvelle
qu’on meurt sur les saisons ?
Allez, allez, il faut s’agripper à la vie !
Et la vie s’est effondrée comme un plancher pourri
Et la noce des jours est tombée dans la cave
avec ses musiciens aveugles…
Je ne songeais pas, camarades,
qu’un jour nous referions ce voyage d’Ulysse
les bouses vides. Il fut un temps
où nous ne songions pas que notre soif des hommes
et notre soif d’éternité
ne feraient plus qu’un poignée
de fiente, à peine chaude
- d’oiseaux.
XXXV
Ce ne sont pourtant pas des visions d’insomnie.
Je veux ! Les îles sont en marche.
Je veux ! Voici le sang ancien revenu.
les villes et leurs bannières.
Je veux ! Voici le pain quotidien qui pousse
sur mon commandement
dans les antiques lois et les terres en friche.
Je fais jaillir du blé dans les vieux marbres morts
des roses dans les vieilles bibles…
- Oh ! l’homme beau sur tout cela,
l’homme puissant et qui décide et qui peut tout
- un homme, pas un songe !
- un homme, pas une voix éraillée !
- un homme sans genoux, qui chante
et que rien ne peut balayer de la terre
(pendant qu’il chante)
comme une feuille morte en la saison des loups.
XXVI
A la fin, quand la mer
comptera les navires qui ont coulé à pic
dans la bouche sans fond,
quelle fête pour tous les gosses de poissons !
Mais quand ils seront là, tendus sur leurs arêtes,
- laissez-moi m’en aller !
A la fin, quand le sol
comptera tous les hommes qui y sont descendus
sans se faire prier,
quel long communiqué de victoire à crier
aux rescapés des îles basses.
Oh ! le parfum de rhum, de mort et de mélasse
- d’esclaves
Oui, nous avons trop bu !
La mer danse déjà dans nos regards, le sol
tangue. On nous a trop vus.
Ca sent le discours de la lave…
Qu’ils comptent leurs vaincus !
chassez l’odeur nue de l’esclave !
Ils ne nous auront pas à genoux, nous sommes
au-delà de la force, des lois
…ivres morts !
XXXVII
à Léon Chestov
Peu importe la vue qui voit mais que ne fouette la vision,
qui voit mais ne peut pas mordre à même le monde,
peu importe l’esprit qui n’a soif que de soi
qui bascule au tangage, que le roulis jette à terre
mais qui ne peut incliner l’axe de l’océan
ni découvrir un monde
craignant de rien changer au sens des Ecritures
frêle esprit accroché à sa vie et tirant,
essayant de traîner sa vie dans sa mort
pareil aux bateliers
de la Volga, halant depuis la berge, les
gros chalands avançant dans le remous du fleuve !
Peu importe les fleuves
à ce pour qui la vie est de la terre ferme,
tranquillement assis aux terrasses chauffées,
j’ai vu l’eau soulevée monter à leurs épaules
elle trempait leur cœur, moisissait leurs poumons
j’ai vu et j’ai crié « au secours »
j’avais déjà crié aux premiers jours du monde
j’ai vu tant de vivants devenus tout à coup
des morts et tant de morts
jeter leur ligne aux eaux poisseuses de la vie
tant de sources auxquelles avaient collé mes lèvres
sans soif et tant de sois restées inapaisées,
tant d’ombres, tant de limbes,
que j’ai souvent frappé sur la table et crié
« A quoi bon tout cela ? »
Que savions-nous si le matin était réel
le grand matin des hommes,
et leur soleil que l’on se partageait saignant
était-il vrai, était-il faux,
à quoi bon tant de navigateurs, de périples,
de continents nouveaux, de paradis perdus,
de panoplies, de consciences,
où traînent leur ennui les prince de l’exil
parmi des souvenirs de cors et de tueries ?
Assez, assez mon insomnie !
Le monde est là, peut-être, mais suis-je bien en lui ?
Je passe et il ne reste rien dans le miroir,
pas même un trou
et j’ai beau m’exercer sur les mots hors d’usage
comme on redresse au marteau les clous qui ont déjà
servi, tordus, et qu’on les enfonce à nouveau,
il n’y a pas de chanson donnée à tout le monde,
je ne peux pas fermer les yeux,
je dois crier toujours jusqu’à la fin du monde :
« il ne faut pas dormir jusqu’à la fin du monde »
- je ne suis qu’un témoin.
XXXVIII
Quel pavillon, jadis, flotta sur cette hampe
un peu de sel aux lèvres, une amertume au lit.
Vas-tu vomir enfin ton âcre mort, scolie?
La vie ça te connaît comme une vieille crampe.
La terre quelque part. C'est la même folie
et la même insomnie... et c'est la même hampe.
Oh! finir proprement en un coin de l'estampe,
Et que le vent t'emporte, duvet du pissenlit...
Non, ce n'est rien... Pitié des hommes. Et de moi-même!
je n'ai plus que mon sang pour t'allaiter, poème...
Tu es si lasse, ô voix qui crie dans les déserts.
Mon coeur est-il vraiment trop lourd pour ces vendanges?
Meurt-on sans le savoir sur la cuisse des anges?
Dieu, dans sa propre nuit, a-t-il les yeux ouverts?
XXXIX
Ulysse, il faudra nous quitter ; la terre cesse…
Les rats, depuis longtemps, nous ont rongé les cordes,
et les mouettes picoré la cire de nos oreilles –
Liés par nous-mêmes, c’est trop !
Veux-tu que l’on se jette à la mer – librement ?
J’ai hâte d’écouter la chanson qui tue !…
Ulysse
Cahier du Journal des Poètes, Bruxelles,1933
Du même auteur :
Le mal des fantômes (04/11/2016)
L’Exode - Super Flumina Babylonis (04/11/2017)
Titanic (04/11/2018)
« Je songe au passant qui... » (04/11/2019)
Herța (04/11/2020)
Sinaïa / Sinaia (04/11/2021)
L’heure de visite / Ora de vizită (04/10/2022)
Tristan et Yseut (04/10/2023)
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