Isidore Ducasse, Comte de Lautréamont (1846 – 1870) : « Au clair de la lune, près de la mer »
Photo-carte de visite représentant peut-être Isidore Ducasse (1846-1870), portrait exécuté à Tarbes en 1867 par le studio Blanchard
(…)
Au clair de la lune, près de la mer, dans les endroits isolés
de la campagne, l'on voit, plongé dans d'amères réflexions,
toutes les choses revêtir des formes jaunes, indécises, fantastiques.
L'ombre des arbres, tantôt vite, tantôt lentement, court, vient,
revient, par diverses formes, en s'aplatissant, en se collant contre la terre.
Dans le temps, lorsque j'étais emporté sur les ailes de la jeunesse, cela
me faisait rêver, me paraissait étrange; maintenant, j'y suis habitué. Le
vent gémit à travers les feuilles ses notes langoureuses, et le hibou
chante sa grave complainte, qui fait dresser les cheveux à ceux
qui l'entendent. Alors les chiens, rendus furieux, brisent leurs
chaînes, s'échappent des fermes lointaines ; ils courent dans
la campagne, çà et là, en proie à la folie. Tout à coup, ils s'arrêtent,
regardent de tous les côtés avec une inquiétude farouche, l'oeil en
feu ; et de même que les éléphants avant de mourir, jettent dans le
désert un dernier regard au ciel, élevant désespérémement leur
trompe, laissant leurs oreilles inertes, de même les chiens laissent
laissent leurs oreilles inertes, élèvent la tête, gonflent le cou
terrible, et se mettent à aboyer, tour à tour, soit comme un enfant
qui crie de faim, soit comme un chat blessé au ventre au-dessus
d' un toit, soit comme une femme qui va enfanter, soit comme un
moribond atteint de la peste à l'hôpital, soit comme une jeune
fille qui chante un air sublime, contre les étoiles au nord, contre
les étoiles à l'est, contre les étoiles au sud, contre les étoiles à
l'ouest ; contre la lune ; contre les montagnes, semblables au
loin à des roches géantes, gisantes dans l'obscurité ; contre l'air
froid qu'ils aspirent à pleins poumons, qui rend l'intérieur de
leur narine, rouge, brûlant ; contre le silence de la nuit ; contre
les chouettes, dont le vol oblique leur rase le museau, emportant
un rat ou une grenouille dans le bec, nourriture vivante, douce
pour les petits ; contre les lièvres, qui disparaissent en un clin
d'oeil ; contre le voleur, qui s'enfuit au galop de son cheval
après avoir commis un crime; contre les serpents, remuant les
bruyères, qui leur font trembler la peau, grincer les dents ; contre
leurs propres aboiements, qui leur font peur à eux-mêmes ;
contre les crapauds, qu'ils broient d'un coup sec de mâchoire
(pourquoi se sont-ils éloignés du marais?) ; contre les arbres,
dont les feuilles mollement bercées, sont autant de mystères
qu'ils ne comprennent pas, qu'ils veulent découvrir avec leurs
yeux fixes, intelligents ; contre les araignées, suspendues entre
leurs longues pattes, qui grimpent sur les arbres pour se sauver ;
contre les corbeaux, qui n'ont pas trouvé de quoi manger pendant
la journée, et qui s'en reviennent au gîte l'aile fatiguée ; contre les
rochers du rivage ; contre les feux qui paraissent aux mâts des
navires invisibles ; contre le bruit sourd des vagues ; contre
les grands poissons, qui, nageant, montrent leur dos noir,
puis s'enfoncent dans l'abîme ; et contre l'homme qui les
rend esclaves. Après quoi, ils se mettent de nouveau à
courir la campagne, en sautant, de leurs pattes sanglantes,
par-dessus les fossés, les chemins, les champs, les herbes et
les pierres escarpées. On les dirait atteints de la rage, cherchant
un vaste étang pour apaiser leur soif. Leurs hurlements prolongés
épouvantent la nature. Malheur au voyageur attardé! Les amis
des cimetières se jetterons sur lui, le déchireront, le mangeront,
avec leur bouche d'où tombe du sang ; car, ils n'ont pas les dents
gâtées. Les animaux sauvages, n'osant pas s'approcher pour
prendre part au repas de chair, s'enfuient à perte de vue, tremblants.
Après quelques heures, les chiens, harrassés de courir çà et là,
presque morts, la langue en dehors de la bouche, se précipitent
les uns sur les autres, sans savoir ce qu'ils font, et se déchirent
en mille lambeaux, avec une rapidité incroyable. Ils n'agissent
pas ainsi par cruauté. Un jour avec des yeux vitreux, ma mère
me dit : "Lorsque tu seras dans ton lit, que tu entendras les
aboiements des chiens dans la campagne, cache-toi dans ta
couverture, ne tourne pas en dérision ce qu'ils font : ils ont
soif insatiable de l'infini, comme toi, comme moi, comme
le reste des humains, à la figure pâle et longue. Même,
je te permets de te mettre devant la fenêtre pour contempler
ce spectacle qui est assez sublime". Depuis ce temps, je
respecte le voeu de la morte. Moi, comme les chiens, j'éprouve
le besoin de l'infini... Je ne puis, je ne puis contenter ce besoin!
je suis fils de l'homme et de la femme, d'après ce qu'on m'a
dit. Ca m'étonne... je croyais être d'avantage! Au reste que
m'importe d'où je viens ? Moi, si cela avait pu dépendre de
ma volonté, j'aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du
requin, dont la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la
cruauté reconnue : je ne serais pas si méchant. Vous, qui me
regardez, éloignez-vous de moi, car mon haleine exhale un
souffle empoisonné. Nul n'a encore vu les rides vertes de
mon front ; ni les os en saillie de ma figure maigre, pareils
aux arêtes de quelque grand poisson, ou aux rochers couvrant
les rivages de la mer, ou aux abruptes montagnes alpestres,
que je parcourus souvent, quand j'avais sur ma tête des cheveux
d'une autre couleur. Et quand je rôde autour des habitations des
hommes, pendant les nuits orageuses, les yeux ardents, les
cheveux flagellés par le vent des tempêtes, isolé comme une
pierre au milieu du chemin, je couvre ma face flétrie, avec
un morceau de velours, noir comme la suie qui remplit
l'intérieur des cheminées : il ne faut pas que les yeux soient
témoins de la laideur que l'Être suprême, avec un sourire de
haine puissant, a mise sur moi. Chaque matin quand le soleil
se lève pour les autres, en répandant de la joie et la châleur
et la châleur salutaires dans toute la nature, tandis qu'aucun
de mes traits ne bouge, en regardant fixement l'espace plein
de ténèbres, accroupi vers le fond de ma caverne aimée,
dans un désespoir qui m'enivre comme le vin, je meurtris
de mes puissante mains ma poitrine en lambeaux. Pourtant,
je sens que je ne suis pas atteint de la rage ! Pourtant, je sens
que je ne suis pas le seul qui souffre ! Pourtant, je sens que
je respire! Comme un condamné qui essaie ses muscles,
en réfléchissant sur leur sort, et qui va bientôt monter à
l'échafaud, debout, sur mon lit de paille, les yeux fermés, je
tourne lentement mon col de droite à gauche, de gauche à
droite, pendant des heures entières ; je ne tombe pas raide
mort. De moment en moment, lorsque mon col ne peut plus
continuer de tourner dans un même sens; qu'il s'arrête, pour
se remettre à touner dans un sens opposé, je regarde subitement
l'horizon,à travers les rares interstices laissés par les broussailles
épaisses qui recouvrent l'entrée : je ne vois rien! Rien... si ce ne
sont les campagnes qui dansent en tourbillons avec les arbres
et avec les longues files d'oiseaux qui traversent les airs. Cela
me trouble le sang et le cerveau... Qui donc, sur la tête, me donne
des coups de barre de fer, comme un marteau frappant l'enclume?
Chant premier (Strophe 8)
Les Champs de Maldoror,
Lacroix et Verboeckhoven imprimeurs, Bruxelles, 1869
Du même auteur :
« J’ai vu pendant toute ma vie… » (24/09/2014)
« Vieil océan, ô grand célibataire… » (05/09/2016)
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