François Cheng (1929 - ) : Le long d'un amour
Le long d’un amour
Un seul regard reprend tous les regards
Un seul mot libère tous les échos
Un seul geste rompt l’unique fièvre
Un seul geste rouvre toutes les veines
Nul sang n’est perdu, nulle chair vaine
Voix tienne dans le jour
toujours étrangère déjà familière
De jour en jour plus proche
puis un jour soudainement le visage
Printemps offert
à la brise, insaisi...
Voie tienne dans la nuit
toujours familière déjà étrangère
De nuit en nuit plus loin
puis une nuit soudainement le sillage
Etoile filante
au cœur d’un cœur brisé
Pourquoi donc ce visage
Pourquoi cette voix
Pourquoi ce singulier
Sans qui pourtant
la vie ne serait pas
La vie foisonnante, multipliée
Vaste tel un été bourdonnant
Tel un lâcher de colombes
dans l’azur déchiré
Mais de loin en loin
toujours au-dehors de soi
Pourquoi ces mots de fièvre
murmurés dans la nuit
Qui seuls font battre le coeur
et remuent le sang
Pourquoi sur l’écume du temps
La vie foisonnante, multipliée
Qu’un seul regard retient
Regard en qui la vie s’est re-connue
Re-trouvée
Et s’offre enfin
en don total
Un visage
Traversé
Par hasard
Désormais
unique
Un visage
Reconnu
Entre nous
Désormais
unique
L’univers
Répondant
A un nom
Prend visage
et sens
Où tu es
Ou n’es pas
Tout n’est plus
Que présence
absence
Cette vie à distance
qui s’adresse à toi
Mais de toi elle est née
L’attente-entente à distance
De l’un de l’autre
jamais comblée
Espace bruissant de vols
Entre deux feuillages
entre deux nuages
De quelle éternité
regard
Déjà unique instant
Quelle brise déchirant
le corps
En échos en fragrances
Trop lointaine autre rive
iris
Pur éclat hors d’atteinte
Ton regard tout de rêve et d’attente
Si offert à la transparence qu’à jamais
l’aube y dépose sa promesse
Aube de la vie, aube de ta vie, attendant
Qu’au fond de la nuit s’esquisse une âme sœur
et lentement prenne corps l’être de ton rêve
Sachant faire siens faim et soif, gel et flamme
Suivre en silence le courant des murmures
et remonter jusqu’à la source des larmes
Faire fi des saisons, des lointains
sur le long chemin qui mène vers toi
Cueillir en passant rosées d’été, pétales d’automne
frissons des grillons, laudes de l’alouette
Pénétrer l’intime de la moindre fibre
des feuilles, des fleurs, puis des fruits
être humble assez pour entendre l’impalpable
dévoiler l’indicible, épouser l’inouï
Se dépouiller tel un arbre en hiver
ouvert aux affres et aux effrois
Dressant ses branches contre le ciel étoilé
Franchir une à une les couches de la nuit
Et venir enfin
Au-devant de la transparence de l’aube
Et te dire, avec l’évidence du jour, « Me voici ! »
Derrière les yeux, le mystère
D’où infiniment advient la beauté
D’où coule la source du songe
Bruissant entre rochers et feuillages
Chantant en cascades
les saisons renouvelées
Chantant les instants
de la vraie vie offerte
Matin du martinet disparu
Midi de la mésange retrouvée
Longues heures à travers le jour
Un seul battement de cils et mille papillons
près à s’enfouir parmi les pétales
prêts à durer tant que dure la brise
Jusqu’à la passion du couchant
où les âmes clameront alliance
Jusqu’à l’immémorial étang
où rayon de lune et onde d’automne
referont un
Trop proche
une flamme brûle
Trop loin
un nuage fuit
L’univers soudain
à portée de main
toujours par-delà
Lorsqu’est dit
« Viens »
Argile pétrie de rêves durables
De corps que l’eau départage
Rêves de jade et de rosée
Corps de souffles et de sang
Quelle main hors de la mémoire
Pétrissant l’un et puis l’autre
Pétrissant le vide médian
Où tout désir sera échange
Qui est brisé sera comblé
Qui est comblé sera tout autre
Argile pétrie de corps durables
De rêves dont les corps sont nés
Rêves de souffles et de sang
Corps de jade et de rosée
Soit sève plus que le vent bruissante
Laisse tout le dicible sourdre en toi
Longues plaintes de ce qui est perdu
Brefs appels de ce qui est repris
Ta voix irradiant les moindres fibres
L’arbre foudroyé n’est plus qu’extase
Entre le murmuré
et le ressenti
rompant tout rivage
Comment se propage
l’ombreux infini
au rythme révélé
Infini autre
Infini rien
Une source se libère
traverse l’aire de chair
se perd au plus loin
Où terre-ciel s’unit
au vol de l’alouette
re-née de son chant
Infini rien
Infini autre
Et l’indicible saule
Ployé sous ses pleurs
S’abandonne à l’onde
Aux ondes sans fin
A jamais toute ouïe
Nuit de chairs confrontées
Nuits de sang confondus
Nous aurons bu ta flamme
Jusqu’à brûler notre ombre
A rompre enfin le cri
Nous avons été
chute
Hors du cercle obscur
Hors des lignes de la main
Au fil des étoiles filantes
Chute d’ombres
à l’ombre des yeux séparés
Chutes d’éclats
dans l’éclat des larmes mêlées
Aigle aux ailes calcinées
lourdes de regrets et de chagrin
Laissant choir le corps
Couleur d’une lointaine aurore
Plus loin que vagues, que vent
que plages, que roseaux
Eclair pulvérisant orages
que plus rien ne retient
Nous avons été
chute
hors du cercle obscur
Réunis enfin
Se cherchant encore
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Le long d’un amour
Editions Arfuyen, 2003
Du même auteur :
Un jour, les pierres (I) (15/05/2014)
Un jour, les pierres (II) (15/05/2016)
« Demeure ici… » (15/05/2017)
Un jour, les pierres (III) (05/05/2018)
L’arbre en nous a parlé (I) (05/05/2019)
L’arbre en nous a parlé (II) (05/05/2020)
L’arbre en nous a parlé (III) (05/05/2021)
Cantos toscans (I) (05/05/2022)
Cinq quatrains (05/05/2023)
Neuf nocturnes (05/05/2024)
Cantos toscans (II) (05/05/2025)
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