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Le bar à poèmes
27 juin 2014

Philippe Jaccottet (1925 - 2021) : « … qu’est-ce qu’un lieu ? »

jaccottet[1]

 

 

 

Plus particulièrement :  qu’est-ce qu’un lieu ?

 

 

 

Qu’est-ce qui fait qu’en un lieu comme celui dont j'ai parlé au début de ce livre,

 

on ait dressé un temple,transformé en chapelle plus tard : sinon la présence

 

d’une source et le sentiment obscur d’y avoir trouvé un« centre » ? Delphes

 

était dit « l’ombilic du monde » en ce sens, et dans les années de son égarement

 

visionnaire, Hölderlin s’est souvenu de ces mots pour les appliquer à Francfort

 

où il avait aimé Diotima.Une figure se crée dans ces lieux, expression d’une

 

ordonnance. On cesse, enfin, d’être désorienté. Sans pouvoir l’expliquer

 

entièrement ou le prouver, on éprouve une impression semblable à celle que

 

donnent les grandes architectures; il y a de nouveau communication, équilibre

 

entre la gauche et la droite, la périphérie et le centre, le haut et le bas.

 

Murmurante plutôt qu’éclatante, une harmonie se laisse percevoir. Alors, on

 

n’a plus envie de quitter cet endroit, de faire le moindre mouvement ; on est

 

contraint, ou plutôt porté au recueillement. Cet enclos de murs effrités où

 

poussent des chênes, que traverse quelquefois un lapin sauvage ou une

 

perdrix, ne serait-ce pas notre église ? Nous y entrons plus volontiers que

 

dans les autres, où l’air manque et où, loin de nous enflammer, l’on nous

 

sermonne. Il nous arrive souvent aussi de penser que, sans un monde

 

ordonné tout entier comme ces lieux, non seulement nous aurions accepté,

 

l’eût–il fallu, de nous risquer,de succomber, mais que ce sacrifice, dans

 

ce monde-là, ne nous eût pas paru tel. Derrière les grands moments de

 

civilisation, cet ordre général disparaît. Or la vie, la création deviennent

 

d’autant plus difficile que cet ordre s’affaiblit davantage.Quand le centre

 

s’éparpille, se dérobe ou s’efface, une tension se produit chez   

 

les meilleurs, et les plus grandes œuvres, jetées dans le tumulte, ou le vide,   

 

prennent quelque chose de grimaçant, d’atroce ou simplement d’excessif.

 

Les monstres surgissent aux confins, jamais au centre. D’abord se manifestent

 

la nostalgie, la mélancolie, le rêve ; puis viennent le désespoir, le délire,

 

la révolte ; à la fin, ne serait-ce pas l'indifférence et le mutisme ? On peut

 

le supposer, le craindre.

 

 

 

 

 

Paysages avec figures absentes,

 

Editions Gallimard, 1976

 

Du même auteur : 

 

Oiseaux, fleurs et fruits (27/06/2015)

 

Oiseaux invisibles (27/06/2016)

 

Parler (03/07/2017)

 

« Dis encore cela... » (03/07/2018)

 

A la lumière d’hiver (03/07/2019) 

 

Monde (03/07/2020) 

 

Autres chants (03/07/2021)

 

Leçons (03/07/2022)

 

Fin d’hiver (03/07/2023)

 

On voit (06/07/2024)

 

Lever du jour (06/07/2025)


 

 

 

 

 

 

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