Philippe Jaccottet (1925 - 2021) : Champ d’octobre
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En .
Champ d’octobre
La parfaite douceur est figurée au loin
à la limite entre les montagnes et l’air :
distance, longue étincelle
qui déchire, qui affine
*
Tout un jour les humbles voix
d’invisibles oiseaux
l’heure frappée dans l’herbe sur une feuille d’or
le ciel à mesure plus grand
*
Les chèvres dans l’herbage
sont une libation de lait
Où est l’œil de la terre
nul ne le sait
mais je connais les ombres
qu’elle apaise
Dispersées, on voit mieux l’étendue
de l’avenir
*
La terre tout entière visible
mesurable
pleine de temps
suspendue à une plume qui monte
de plus en plus lumineuse
*
Pommes éparses
sur l’aire du pommier
Vite !
Que la peau s’empourpre
Avant l’hiver !
*
Dans l’étendue
plus rien que des montagnes miroitantes
Plus rien que d’ardents regards
qui se croisent
Merles er ramiers.
OISEAUX
Flammes sans cesse changeant d’aire
Qu’à peine on voit quand elles passent
Cris en mouvement dans l’espace
Peu ont la vision assez claire
pour chanter même dans la nuit
AUBE
On dirait qu’un dieu se réveille,
regarde serres et fontaines
Sa rosée sur nos murmures
nos sueurs
*
J’ai de la peine à renoncer aux images
Il faut que le soc me traverse
miroir de l’hiver
Il faut que le temps m’ensemence
ARBRES I
Du monde confus, opaque
des ossements et des graines
ils s’arrachent avec patience
afin d’être chaque année
plus criblés d’air
ARBRES II
D’une yeuse à l’autre si l’œil erre
il est conduit par de tremblants dédales
par des essaims d’étincelles et d’ombres
vers une grotte à peine plus profonde
Peut-être maintenant qu’il n’y a plus de stèle
n’y a-t-il plus d’absence ni d’oubli
ARBRES III
Arbres travailleurs tenaces
ajourant peu à peu la terre
Ainsi le cœur endurant
Peut-être, purifie
*
Je garderai dans mon regard
comme une rougeur plutôt de couchant que d’aube
qui est appel non pas au jour mais à la nuit
flamme qui se voudrait cachée par la nuit
J’aurai cette marque sur moi
de la nostalgie de la nuit
quand même la traverserais-je
avec une serpe de lait
*
Il y aura toujours dans mon œil cependant
une invisible rose de regret
comme quand au-dessus d’un lac
a passé l’ombre d’un oiseau
*
Et des nuages très haut dans l’air bleu
qui sont des boucles de glace
la buée de la voix
que l’on écoute à jamais tue
Airs, poèmes (1961 – 1964)
Editions Gallimard, 1967
Du même auteur :
« … qu’est-ce qu’un lieu ? » (27/06/2014)
Oiseaux, fleurs et fruits (27/06/2015)
Oiseaux invisibles (27/06/2016)
Parler (03/07/2017)
« Dis encore cela... » (03/07/2018)
A la lumière d’hiver (03/07/2019)
Monde (03/07/2020)
Autres chants (03/07/2021)
Leçons (03/07/2022)
Fin d’hiver (03/07/2023)
On voit (06/07/2024)
Lever du jour (06/07/2025)
Champ d’octobre 06/07/2026)