Abdulah Sidran (1944 – 2024) : Gens Una Sumus
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Photo AFP
Gens una sumus
Nous voici jouant aux échecs. Sur les visages,
la même gravité, la même ferveur. Dans les vitrines se morfondent
albums de photos, discours encadrés, coupures
de presse. (Datant, pour la plupart, des années soixante et quelques)
Nos visages au-dessus de l’échiquier comme au-dessus d’une fosse béante.
Ce que nous nous cachions devient
l’évidence : nous sommes de la même espèce, notre pouls
bat pareillement et pareillement résonne la chambre quand, dehors
retentit un sifflement dont nous ne connaissons que trop le sens.
Nous le fuyons en jouant S F 6 dans la partie espagnole.
Nous étions trop profondément attachés à cette ville,
à son atmosphère. Si attachés qu’en l’espace d’un instant
nous nous sommes trahis, nous-mêmes et nos cœurs
minuscules débordant de braise et de cendres, tristes.
C’est ainsi qu’on vieillit, en tremblant. La ville se transforme
en rose qui brûle aussi simplement que nos vies.
Nous jouons aux échecs. Sur l’échiquier – pierre tombale –
fraternisent l’amour et l’horreur, la stupeur et l’effroi.
Bizarrement, cela nous semble tout naturel, limpide. Nous
nous embrassons en ravalant nos larmes car nous sommes de la même espèce.
Traduit du bosniaque par Mireille Robin
In, Revue « Europe »