Xavier Grall (1930 – 1981) : L’Ode brisée (1)
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L’Ode brisée
C’était le vendredi vingt-sept janvier
De l’année dix-neuf cent
Soixante-dix-huit
Je conduisais
Mal
A cause de la pluie
Et de la peine
Nicole et Françoise m’accompagnaient
Elles parlaient de Perros
Entre deux villages
Je ne disais rien j’écoutais
Les femmes sont plus fortes
Au jour des ténèbres
La poésie était en veuvage
Ce vingt-sept janvier
Perros mort
Nous allions l’enterrer
Je laisse errer mes pensées
Elles sont pareilles
Aux mouettes dans les labours tranchés
Qui se mêlent aux corneilles
Le blanc au noir toujours mélangé
Il fait tempête sur la Bretagne
Les vents vagabondent follement
Sur les grèves et les vallées
Les pluies bruissent fortement
Je cherche dans ma mémoire
Le regard de Perros
Il y a de la mer dedans
Et la chaleur d’une rose
Entre les paupières noires
Perros cancérisé
Cœur échancré
S’en est allé
La mort plus bête que la vie
Je vais
Nous avons passé Quimper
Les faubourgs en hivernage
Nageaient dans les averses
Toujours tristesse surnage
Je me souviens de sa motobécane
Il s’en venait comme un moineau marin
Déplumé par les vents
Dans son caban et son cache-col
Il souriait
Moine évadé des solitudes
Françoise achetait du pain
Il amenait des vieux vins
Et l’on parlait modérément
Et foin d’attitudes
Le feu craquait sous le vent
C’était à Tréhubert
Dans ma chaumine
Et comme sa mort me chagrine
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Je pensais à Perros en son domaine
C’était un grenier sur une bâtisse à chouettes
Ô sa tour d’Aquitaine
Tapissée des livres du savoir
Et des merveilles et des essais
Ses manuscrits sur la table
Ô feuilles franciscaines
Et comme son regard fut heureux
Quand je lui dis c’est formidable
J’envie ton antre ta tanière
Alors nous descendîmes l’escalier venteux
Qui tournait
D’Orient en Occident
Qu’elles aillent au diable nos misères
Nous allâmes à la buvette
Bretonniser bien des tournées
Retour des marées
Les marins saluaient Perros
Bonjour vieux comment ça va
Comme j’aime la Bretagne copine
Et fraternelle
Entre les chopines
Il était temps
J’avais vu la voiture mortuaire
Glisser dans le crachin
Derrière la vitre
Dépêchez-vous Mesdames
Vite
Je me souviens de Georges Perros
Je ne fus pas de ses intimes
C’était entre nous les rimes
De deux poètes dingues
De rencontres et de frairies
Humains trop humains
Il nous suffisait de l’être
Nous avions rompu avec Paris
Les mêmes rives nous étaient familières
Nous étions de ces frères pudiques
Qui ne sont graves
Que dans les lettres et cartes postales
Je l’aimais bien
Il m’aimait bien
Ca suffit
Il avait la tournure philosophique
Et n’était-il pas merle moqueur
Quand je donnais dans la rage celtique
Il faut de tout pour faire un monde
Il faut tout cœur à la Bretagne
Cœur battant cœur battu
Flux et reflux
Je me souviens
Perros cancérisé
Saint-Pol- Roux submergé
Par le drame de la Divine
Je me souviens divinement
De Max jacob assassiné
Je me souviens
Dépêchez-vous Mesdames
Nicole et Françoise
Time is up
Amzer go
Payez vite les petits rouges
Fini la dégoise
Un drôle d’enterrement dont les glas
Etaient bruits de monnaie sur le zinc
Dehors glapissaient les aussières
Dant le vent de galerne
Contre les coques des bateaux
Un temps à ne mettre dehors
Que les morts et les chiens
Sacré Perros, quel jour perrosien
Bleu terni gris
Il est dix-sept heures et demie
Lucide est ma tristesse
Le long du quai
Où tu ne marcheras plus
Souvenons-nous l’un de l’autre
Des femmes de naguère
Rhénanes et Cornouaillaises
Françaises Italiennes
Ô les jolies passantes
On fait les croix sur les rencontres
Passez passez belles infantes
Fragiles enfants timides
Nous n’avons point d’amantes
Les femmes sont villes qu’on traverse
Les îles sont à la mer
Toujours amers les voyages
Et tout bougeait dans Tréboul
Les navires les demeures
Les nuées en chapitres erraient
Et c’était l’heure
De son ensevelissement
Et c’est dans ce tréboulement
Qu’il allait aux portes d’éternité
Déposer son sac et ses idées
A cinquante-quatre ans
Dépêchez-vous Mesdames
Françoise et Nicole
On ne verra pas Monsieur Gallimard
Ni les lettrés de Saint-Germain-des-Prés
Enterrons-le tout bretonnement
Dans le secret dans le mystère
Nos mers sont mystiques
Nous sommes les Celtes du commencement
Et nos âmes atlantiques, Ô les orantes
S’affligent en libera muets
Toujours en retrait
Dans la mort comme dans la vie
Sa tombe est dans l’annexe
Du cimetière marin
Ci-gît Perros
Ci-gît
Fini l’exil
Voici ton île à toi
Ton île Tristan ô mon ami
Les tombes prolétariennes
Sont les plus belles
C’est un tertre de terre noire
Pareil au cake démoulé sur la table
Par une mère attentive
Les ouvriers achèvent la besogne
A coups de pelle sans vergogne
..........................................
In, « Hommage à Georges Perros ». Ouvrage collectif
Editions Calligrammes,29000 Quimper,1988
Du même auteur :
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