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Le bar à poèmes
7 juillet 2026

Xavier Grall (1930 – 1981) : L’Ode brisée (1)

 

 

 

 

L’Ode brisée

 

 

 

C’était le vendredi vingt-sept janvier

 

De l’année dix-neuf cent

 

Soixante-dix-huit

 

Je conduisais

 

Mal

 

A cause de la pluie

 

Et de la peine

 

Nicole et Françoise m’accompagnaient

 

Elles parlaient de Perros

 

Entre deux villages

 

Je ne disais rien j’écoutais

 

Les femmes sont plus fortes

 

Au jour des ténèbres

 

La poésie était en veuvage

 

Ce vingt-sept janvier

 

Perros mort

 

Nous allions l’enterrer

 

 

 

Je laisse errer mes pensées

 

Elles sont pareilles

 

Aux mouettes dans les labours tranchés

 

Qui se mêlent aux corneilles

 

Le blanc au noir toujours mélangé

 

Il fait tempête sur la Bretagne

 

Les vents vagabondent follement

 

Sur les grèves et les vallées

 

Les pluies bruissent fortement

 

Je cherche dans ma mémoire

 

Le regard de Perros

 

Il y a de la mer dedans

 

Et la chaleur d’une rose

 

Entre les paupières noires

 

Perros cancérisé

 

Cœur échancré

 

S’en est allé

 

La mort plus bête que la vie

 

Je vais

 

Nous avons passé Quimper

 

Les faubourgs en hivernage

 

Nageaient dans les averses

 

Toujours tristesse surnage

 

 

 

Je me souviens de sa motobécane

 

Il s’en venait comme un moineau marin

 

Déplumé par les vents

 

Dans son caban et son cache-col

 

Il souriait

 

Moine évadé des solitudes

 

Françoise achetait du pain

 

Il amenait des vieux vins

 

Et l’on parlait modérément

 

Et foin d’attitudes

 

Le feu craquait sous le vent

 

C’était à Tréhubert

 

Dans ma chaumine

 

Et comme sa mort me chagrine

 

 

.............................................

 

 

Je pensais à Perros en son domaine

 

C’était un grenier sur une bâtisse à chouettes

 

Ô sa tour d’Aquitaine

 

Tapissée des livres du savoir

 

Et des merveilles et des essais

 

Ses manuscrits sur la table

 

Ô feuilles franciscaines

 

Et comme son regard fut heureux

 

Quand je lui dis c’est formidable

 

J’envie ton antre ta tanière

 

Alors nous descendîmes l’escalier venteux

 

Qui tournait

 

D’Orient en Occident

 

Qu’elles aillent au diable nos misères

 

Nous allâmes à la buvette

 

Bretonniser bien des tournées

 

Retour des marées

 

Les marins saluaient Perros

 

Bonjour vieux comment ça va

 

Comme j’aime la Bretagne copine

 

Et fraternelle

 

Entre les chopines

 

 

 

Il était temps

 

J’avais vu la voiture mortuaire

 

Glisser dans le crachin

 

Derrière la vitre

 

Dépêchez-vous Mesdames

 

Vite

 

 

 

Je me souviens de Georges Perros

 

Je ne fus pas de ses intimes

 

C’était entre nous les rimes

 

De deux poètes dingues

 

De rencontres et de frairies

 

Humains trop humains

 

Il nous suffisait de l’être

 

Nous avions rompu avec Paris

 

Les mêmes rives nous étaient familières

 

Nous étions de ces frères pudiques

 

Qui ne sont graves

 

Que dans les lettres et cartes postales

 

Je l’aimais bien

 

Il m’aimait bien

 

Ca suffit

 

Il avait la tournure philosophique

 

Et n’était-il pas merle moqueur

 

Quand je donnais dans la rage celtique

 

Il faut de tout pour faire un monde

 

 

 

Il faut tout cœur à la Bretagne

 

Cœur battant cœur battu

 

Flux et reflux

 

 

 

Je me souviens

 

Perros cancérisé

 

Saint-Pol- Roux submergé

 

Par le drame de la Divine

 

Je me souviens divinement

 

De Max jacob assassiné

 

Je me souviens

 

 

 

Dépêchez-vous Mesdames

 

Nicole et Françoise

 

Time is up

 

Amzer go

 

Payez vite les petits rouges

 

Fini la dégoise

 

Un drôle d’enterrement dont les glas

 

Etaient bruits de monnaie sur le zinc

 

 

 

Dehors glapissaient les aussières

 

Dant le vent de galerne

 

Contre les coques des bateaux

 

Un temps à ne mettre dehors

 

Que les morts et les chiens

 

Sacré Perros, quel jour perrosien

 

Bleu terni gris

 

Il est dix-sept heures et demie

 

Lucide est ma tristesse

 

Le long du quai

 

Où tu ne marcheras plus

 


 

Souvenons-nous l’un de l’autre

 

Des femmes de naguère

 

Rhénanes et Cornouaillaises

 

Françaises Italiennes

 

Ô les jolies passantes

 

On fait les croix sur les rencontres

 

Passez passez belles infantes

 

Fragiles enfants timides

 

Nous n’avons point d’amantes

 

Les femmes sont villes qu’on traverse

 

Les îles sont à la mer

 

Toujours amers les voyages

 

Et tout bougeait dans Tréboul

 

Les navires les demeures

 

 

 

Les nuées en chapitres erraient

 

Et c’était l’heure

 

De son ensevelissement

 

Et c’est dans ce tréboulement

 

Qu’il allait aux portes d’éternité

 

Déposer son sac et ses idées

 

A cinquante-quatre ans

 

 

 

Dépêchez-vous Mesdames

 

Françoise et Nicole

 

On ne verra pas Monsieur Gallimard

 

Ni les lettrés de Saint-Germain-des-Prés

 

Enterrons-le tout bretonnement

 

Dans le secret dans le mystère

 

Nos mers sont mystiques

 

Nous sommes les Celtes du commencement

 

Et nos âmes atlantiques, Ô les orantes

 

S’affligent en libera muets

 

 

 

Toujours en retrait

 

Dans la mort comme dans la vie

 

Sa tombe est dans l’annexe

 

Du cimetière marin

 

Ci-gît Perros

 

Ci-gît

 

Fini l’exil

 

Voici ton île à toi

 

Ton île Tristan ô mon ami

 

Les tombes prolétariennes

 

Sont les plus belles

 

C’est un tertre de terre noire

 

Pareil au cake démoulé sur la table

 

Par une mère attentive

 

Les ouvriers achèvent la besogne

 

A coups de pelle sans vergogne

 

 

..........................................

 

 

 

 

In, « Hommage à Georges Perros ». Ouvrage collectif

 

Editions Calligrammes,29000 Quimper,1988

 

Du même auteur : 


Solo (07/07/2014)


Allez dire à la ville (0707/2015)


  Les Déments (07/072016)


Ne me parlez pas de moi (07/07/2017)


Ballade de la mort si  lente (07/07/2018)


Son âme dans le couloir (07/07/2019)


Ci-gît Robin (07/07/2020)


Le rituel breton (07/07/2021)


J’aimerais partir (07/07/2022)


Amour Kerné (07/07/2023)


La Fille des Aulnes (07/07/2024)

 

Incandescences (07/07/2025)

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