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Le bar à poèmes
7 juillet 2026

Xavier Grall (1930 – 1981) : L’Ode brisée (2)

 

 

 

L’Ode brisée

 

 

 

....................................................................

 

 

Je me souviens

 

Perros est mort

 

Yves Elléouët est mort

 

La Bretagne est veuve

 

De ses meilleurs poètes

 

 

 

Que de voix en averse

 

Du lyrisme c’est la renverse

 

 

 

Et je suis ce fidèle, ce fol

 

Qui brode cette romance

 

Je largue toute démence

 

Près de la tombe déclose

 

Ta tombe près de la mer

 

L’amer de notre conscience

 

Ton chaland ta gondole

 

Ta roche de la Lorelei

 

Perros bye bye

 

 

 

On se gondole comme on peut

 

Les bars sont des navires

 

Les archipels étaient tes livres

 

Ta parole le sauve-qui -peut

 

 

 

Nous pensâmes à Tania

 

A tes gosses, au chien au chat

 

Ce serait au matin que la lame

 

De la douleur et du chagrin

 

S’abattrait perverse maline

 

A la Grève des Dames

 

Tu étais sablier en la saline

 

 

 

Mais quel était le secret

 

De ton invincible nostalgie

 

Tu pirouettais entre deux eaux

 

Entre amertume et élégie

 

Tu étais le funambule

 

De ton opéra

 

Toujours sur le fil

 

Oui non pourquoi pas

 

Tu te jaugeais trop sensible

 

Trop aimable tu te voulais

 

Lucide absolument

 

Tu portais en toi

 

Garçon des Seine-et-Oise

 

La finesse française

 

Et la rêverie de Bretagne

 

Ta dialectique était bataille

 

Entre l’intelligence

 

Et le songe subtil

 

Tu te fis un bail

 

Avec la rigueur de l’âme

 

La pauvreté la solitude

 

Trop fier pour ne pas être humble

 

Tu allais dans les rues

 

En grand d’Espagne

 

Méprisant la pacotille

 

La faribole et la resquille

 

A tout seigneur

 

Tout honneur

 

Merci

 

 

 

Il était neuf heures

 

Quand nous quittâmes le bar

 

La mer chantait les funérailles

 

La mort est simple et ordinaire

 

La vie est châtelaine

 

A chaque aube à ma fenêtre

 

Je m’étonne d’exister

 

Ô combien de marins

 

Combien de capitaines

 

Hugo croquemitaine

 

Oceano nox, courses lointaines

 

Et patati et patata

 

La mer se moque des faridondaines

 

Un autre naufrage et puis s’en va

 

 

 

Nous montâmes chez René

 

Henriette servit le repas

 

Nos cœurs brûlèrent comme feu

 

Quand France Culture

 

Vingt-deux heures passées

 

Te rendit hommage

 

Ta voix dorée nous fut rendue

 

Tu gardas ton secret

 

Tu riais

 

Comme toujours

 

Pour ne pas pleurer

 

C’était un montage sonore

 

Avec des morceaux de ton œuvre

 

Que tu disais

 

C’était triste et beau

 

Comme un papier décollé

 

Sur le mur d’un palais

 

 

 

Voyez, suis toujours là

 

Semblais-tu dire

 

Pas de cinéma

 

Buvez le bordeaux de Pichavant

 

D’ailleurs, je n’ai pas eu mal

 

J’ai fait la pige à l’agonie

 

A peine réveillé

 

Suis reparti

 

C’est comme çà la vie

 

Pardon

 

C’est comme çà la mort

 

On s’y fait

 

Vous savez

 

Question d’habitude

 

En somme

 

La névrose la folie

 

C’est pire

 

Buvez mes amis buvez

 

Bonsoir la compagnie

 

 

 

C’est ainsi qu’il sortit du tombeau

 

Encadré par les anges de Paris

 

Georges Lambrichs et Klossowski

 

A Douarnenez c’était morte-eau

 

 

 

Nous repartîmes à deux heures du matin

 

Les coqs giraient au perchoir des clochers

 

Entre rires et sanglots les chevaux marins

 

Tournebridaient sur les plages de la baie

 

Françoise conduisait sur la route glissante

 

Nicole l’entretenait des fêtes galantes

 

Et je pensais au tertre de Tréboul

 

Et ne voyais dans la nuit que cimetières

 

Il pleuvait

 

Les cieux noirs pleuraient sur la vitre

 

Plonéis, Penhars, Quimper,

 

Dormez les maisons, dormez les pierres

 

J’achève ici ma balade perrosienne

 

On naît on rit on souffre on meurt

 

On vit on passe on tréboule

 

Mais nous gagnons d’avoir aimé

 

Ô vie, belle bohémienne

 

 

 

A Concarneau clignotaient les réverbères

 

Ainsi dans les églises mortuaires

 

Vacillent les cierges

 

Au souffle de la brise

 

Et les bateaux vierges

 

Chantent des requiem

 

Dans l’anse de Porz-Brein

 

Chante Mesdames mes voisines

 

Une romance à Perros

 

Au clair de la lune

 

Mon ami Pierrot

 

La chandelle est morte

 

Je n’ai plus de feu

 

Chantez

 

 

......................................

 

 

Et la mer demeure et elle est là

 

Divine éternelle

 

Jetant les poèmes bleus

 

Sur Plomac’h et Penmarc’h

 

Elle est là forte tendre

 

Roulant les âmes dans les marées

 

Elle est là féale à ceux qui l’aimaient

 

Mer des Atlantes et mer pélagienne

 

Païenne

 

La mer de Groix Douarnenez

 

Provende des marins

 

Territoire des cargos et des dauphins

 

Mer secrète et perrosienne enfin

 

Là au ponant de nos masures

 

Mer des échancrures

 

Et déchirures

 

Elle est là

 

Lavandière des souillures

 

Limpide, fluide, Ô la Beauté

 

Messieurs de Paris

 

Poètes journalistes romanciers

 

Venez

 

Si vous cherchez le poète que je chante

 

Que vous dirais-je au bout du môle

 

Que vous dirais-je du souvenir qui me hant

 

Sinon la phrase rituelle comme une obole

 

PEROS DISPARU EN MER

 

CORPS ET BIENS

 

Car les âmes des marins

 

S’envolent des tombeaux

 

Et kénavo beaux albatros.

 

 

 

 

 

 

In, « Hommage à Georges Perros ». Ouvrage collectif

 

Editions Calligrammes,29000 Quimper,1988

 

Du même auteur : 


Solo (07/07/2014)


Allez dire à la ville (0707/2015)


  Les Déments (07/072016)


Ne me parlez pas de moi (07/07/2017)


Ballade de la mort si lente (07/07/2018)


Son âme dans le couloir (07/07/2019)


Ci-gît Robin (07/07/2020)


Le rituel breton (07/07/2021)


J’aimerais partir (07/07/2022)


Amour Kerné (07/07/2023)


La Fille des Aulnes (07/07/2024)

 

Incandescences (07/07/2025)

 

L’Ode brisée (1) (07/06/2026)

 

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