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Le bar à poèmes
11 juillet 2026

Stéphane Crémer (1954 -) : Lignes d’eau

 

 

 

 

Lignes d’eau

 

 

Nul ne revient grandi

 

d’aucun pays découvert

 

Voyons ce qu’il reste de vent

 

dans l’air

 

 

 

 

 

Ecoutons la rame

 

dans l’onde où elle plonge

 

et replonge depuis que nous quittâmes

 

un rivage pour l’autre

 

 

 

 

 

La traversée est un temps

 

sans plus d’attaches par-dessus bord où l’espace

 

touche aux confins de ce que croient

 

les cartes, boussoles ou sextants, compas,

 

tous azimuts en leur mesure du possible

 

 

 

 

 

Les rêves invisibles des vents

 

se reconnaissent à nos visages

 

qui les portent ainsi

 

les autan, mistral ou sirocco, noroît,

 

tramontane – aux paysages qui les conduisent

 

 

 

 

 

Que deviendrait l‘océan

 

s’il engloutissait l’île ?

 

L’île, que serait-elle devenue

 

s’il ne l’avait abordée ?

 

 

 

 

 

 

L’île strictement arasée ne tient

 

que par les phares qui crochent sa dentelle

 

à leurs feux noués sur les mousses, les lichens,

 

les goémons et tous varechs, entre grève

 

et moudez où ils échangent en silence

 

leurs signaux en la trame immémoriale

 

des souvenirs qui la maintiennent à flots

 

 

 

 

 

Ce qui monte avec la marée c’est plus encore

 

que le niveau de la mer la profondeur

 

des poissons la hauteur des oiseaux

 

le chant des mâts et notre confiance

 

à perdre pied

 

 

 

 

 

Que l’océan se retire et ce qui affleure

 

n’est pas la terre mais encore

 

l’océan maintenant sondé

 

jusqu’au socle de sa profondeur      

 

 

 

 

 

L’amplitude d’un pleur s’entend

 

au labyrinthe des marées –

 

A leur renverse chaque gué

 

conduit le seul horizon

 

dont se puisse baptiser l’écho

 

reflété au miroir épars des flaques

 

 

 

 

 

La fin du monde n’est pas ici

 

où nichent ses oiseaux

 

où frayent ses poissons

 

où vivent ses hommes :

 

ce lopin d’île prouve

 

que la terre est ronde

 

 

 

 

 

Torchon saturé de lourdes écumes

 

la mouette plonge depuis la hauteur

 

qu’au concert des bourrasques elle s’autorise

 

et réapparaît à moins que ce ne soit une autre

 

tandis qu’elle chasse entre les rochers invisibles

 

vent debout qui la hisse-et-oh !

 

gorgée de sa proie braconnée

 

 

 

 

 

Le soin des tempêtes

 

conduit les anciens à leurs fenêtres

 

comme un seul home découvre de la mer    

     

les vertus à sa porte mais la prie

 

d’attendre qu’on ne lui ouvre

 

que tout soit prêt et le sommeil caréné

 

pour un dernier rêve

 

 

 

 

 

D’un flanc à l’autre de la digue

 

la houle se renforce ou s’apaise

 

une lame plus grosse la coiffant

 

redonne aux eaux du port le goût du large

 

 

 

 

 

L’Ouest et l’Est

 

n’étant qu’à quelques pas

 

la nuit tombe où le jour se lève

 

 

 

 

 

La marche est facile

 

mais la promenade inutile

 

sauf à confondre sans risque

 

les points cardinaux

 

 

 

 

 

Le bateau quitte l’île pour le raz

 

en n’emportant rien ni aucun souvenir

 

nulle image : celui qui reste

 

peut les entendre et voir qui demeurent

 

 

 

 

 

Que le ciel guide sa lumière

 

la délivre et verse dans les flots

 

morts ou vifs tire ses angles du sommet

 

de l‘horizon que nous caressons :

 

il comprend tous les vents et prononce

 

chacun en sa langue d’azur

 

 

 

 

 

Que puis-je savoir

 

du secret porté par la vague

 

qui grossit et veille à ne rien confier

 

de l’écume qui l’engloutirait sinon

 

avant le choc d’où éclatera –

 

rochers, digues, proues, balises –

 

la force dont sa gloire est de volatiliser le triomphe ?

 

 

 

 

 

Que dois-je faire

 

quand le grain s’annonce

 

sur la crête d’embruns

 

qui le renforcent et l’affûtent

 

aux récifs tranchants de leur histoire –

 

quarts, manœuvres, vigies, détresses –

 

qui des mains  et taille la corne sur la barre ?

 

 

 

 

 

Que m’est-il permis d’espérer

 

de l’horizon si proche du lieu

 

qui m’en sépare que fuir est devenu

 

impossible sur le fil du temps accordé

 

à le laisser venir – heures, jours et nuits,

 

minutes, vies – et t’aborder enfin ou te croiser

 

accoster ou doubler l’île de notre trésor perdu : ou sauvé ?

 

 

 

 

 

 

Le banc

 

Editions Isabelle Sauvage, 29410 Plounéour-Ménez, 2009

 

 

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