Stéphane Crémer (1954 -) : Lignes d’eau
Lignes d’eau
Nul ne revient grandi
d’aucun pays découvert
Voyons ce qu’il reste de vent
dans l’air
Ecoutons la rame
dans l’onde où elle plonge
et replonge depuis que nous quittâmes
un rivage pour l’autre
La traversée est un temps
sans plus d’attaches par-dessus bord où l’espace
touche aux confins de ce que croient
les cartes, boussoles ou sextants, compas,
tous azimuts en leur mesure du possible
Les rêves invisibles des vents
se reconnaissent à nos visages
qui les portent ainsi
les autan, mistral ou sirocco, noroît,
tramontane – aux paysages qui les conduisent
Que deviendrait l‘océan
s’il engloutissait l’île ?
L’île, que serait-elle devenue
s’il ne l’avait abordée ?
L’île strictement arasée ne tient
que par les phares qui crochent sa dentelle
à leurs feux noués sur les mousses, les lichens,
les goémons et tous varechs, entre grève
et moudez où ils échangent en silence
leurs signaux en la trame immémoriale
des souvenirs qui la maintiennent à flots
Ce qui monte avec la marée c’est plus encore
que le niveau de la mer la profondeur
des poissons la hauteur des oiseaux
le chant des mâts et notre confiance
à perdre pied
Que l’océan se retire et ce qui affleure
n’est pas la terre mais encore
l’océan maintenant sondé
jusqu’au socle de sa profondeur
L’amplitude d’un pleur s’entend
au labyrinthe des marées –
A leur renverse chaque gué
conduit le seul horizon
dont se puisse baptiser l’écho
reflété au miroir épars des flaques
La fin du monde n’est pas ici
où nichent ses oiseaux
où frayent ses poissons
où vivent ses hommes :
ce lopin d’île prouve
que la terre est ronde
Torchon saturé de lourdes écumes
la mouette plonge depuis la hauteur
qu’au concert des bourrasques elle s’autorise
et réapparaît à moins que ce ne soit une autre
tandis qu’elle chasse entre les rochers invisibles
vent debout qui la hisse-et-oh !
gorgée de sa proie braconnée
Le soin des tempêtes
conduit les anciens à leurs fenêtres
comme un seul home découvre de la mer
les vertus à sa porte mais la prie
d’attendre qu’on ne lui ouvre
que tout soit prêt et le sommeil caréné
pour un dernier rêve
D’un flanc à l’autre de la digue
la houle se renforce ou s’apaise
une lame plus grosse la coiffant
redonne aux eaux du port le goût du large
L’Ouest et l’Est
n’étant qu’à quelques pas
la nuit tombe où le jour se lève
La marche est facile
mais la promenade inutile
sauf à confondre sans risque
les points cardinaux
Le bateau quitte l’île pour le raz
en n’emportant rien ni aucun souvenir
nulle image : celui qui reste
peut les entendre et voir qui demeurent
Que le ciel guide sa lumière
la délivre et verse dans les flots
morts ou vifs tire ses angles du sommet
de l‘horizon que nous caressons :
il comprend tous les vents et prononce
chacun en sa langue d’azur
Que puis-je savoir
du secret porté par la vague
qui grossit et veille à ne rien confier
de l’écume qui l’engloutirait sinon
avant le choc d’où éclatera –
rochers, digues, proues, balises –
la force dont sa gloire est de volatiliser le triomphe ?
Que dois-je faire
quand le grain s’annonce
sur la crête d’embruns
qui le renforcent et l’affûtent
aux récifs tranchants de leur histoire –
quarts, manœuvres, vigies, détresses –
qui des mains et taille la corne sur la barre ?
Que m’est-il permis d’espérer
de l’horizon si proche du lieu
qui m’en sépare que fuir est devenu
impossible sur le fil du temps accordé
à le laisser venir – heures, jours et nuits,
minutes, vies – et t’aborder enfin ou te croiser
accoster ou doubler l’île de notre trésor perdu : ou sauvé ?
Le banc
Editions Isabelle Sauvage, 29410 Plounéour-Ménez, 2009