Jean-Pierre Duprey (1930 – 1959) : Les sources du monde
Les sources du monde
Je souffre de n’avoir qu’une part du monde
Dans mon désir éperdu d’être un homme,
Je voudrais le porter seul sur mon dos
Avec son chargement de lois et de sanglots
Et de bonheurs foulés sous le pas lourd des hommes.
La mer c’est déjà un peu de place pleine,
Les signes qu’elle emporte n’ont pas de sens humain,
Et depuis que la terre s’est faite à nos chemins
Elle s’est prise au mirage de n’avoir plus de fin.
Mais je sais où trouver les fontaines du monde...
Les fées qui les remontent souvent dans leurs voyages
M’ont dit que dans les mers elles tracent des passages,
Des marques que l’on voit quand on ferme les yeux
Et des courants où passent des songes merveilleux
Comme s’il s’agissait d’endormir les vents.
Elles m’on dit aussi que quand on tient le fond
On vit alors éperdument.
Elles ressemblent aux statues qu’on voit le soir tenter,
Mais toujours vainement, de se faire oublier
En se jetant à la nage dans l’air ;
Elles coulent en balançant leur masque de misère
Dans les vallées sauvages de la vie souterraine,
Bien loin, bien au-delà des régions du cœur
Où l’homme est impuissant à tenir ses douleurs,
Et l’on ne sait jamais, jamais d’où elles viennent.
Fontaines, sources du monde aux mains coupées...
(Janvier 1947)
Oeuvres complètes
Christian Bourgois éditeur, 1990
Du même auteur :
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