Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Le bar à poèmes
1 mai 2026

Guillaume Apollinaire (1880 – 1918) : Le voyageur

 

Portait de Guillaume Apollinaire par Marie Laurencin. Dessin, mine graphite sur papier 

 

 

Le voyageur

 

 

A Fernand Fleuret

 

Ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant

 

 

La vie est variable aussi bien que l’Euripe

 

 

Tu regardais un banc de nuages descendre


Avec le paquebot orphelin vers les fièvres futures


Et de tous ces regrets de tous ces repentirs


                    Te souviens-tu

 

 


Vagues poissons arqués fleurs surmarines


Une nuit c’était la mer


Et les fleuves s’y répandaient

 

 

Je m’en souviens je m’en souviens encore

 

 

Un soir je descendis dans une auberge triste


Auprès de Luxembourg


Dans le fond de la salle il s’envolait un Christ


Quelqu’un avait un furet


Un autre un hérisson


L’on jouait aux cartes


Et toi tu m’avais oublié

 

 

Te souviens-tu du long orphelinat des gares


Nous traversâmes des villes qui tout le jour tournaient


Et vomissaient la nuit le soleil des journées


Ô matelots ô femmes sombres et vous mes compagnons


                    Souvenez-vous-en

 

 

Deux matelots qui ne s’étaient jamais quittés


Deux matelots qui ne s’étaient jamais parlé


Le plus jeune en mourant tomba sur le côté

 

 

                    Ô vous chers compagnons


Sonneries électriques des gares chant des moissonneuses


Traîneau d’un boucher régiment des rues sans nombre


Cavalerie des ponts nuits livides de l’alcool


Les villes que j’ai vues vivaient comme des folles

 

 

Te souviens-tu des banlieues et du troupeau plaintif des paysages

 

 


Les cyprès projetaient sous la lune leurs ombres


J’écoutais cette nuit au déclin de l’été


Un oiseau langoureux et toujours irrité


Et le bruit éternel d’un fleuve large et sombre

 

 

Mais tandis que mourants roulaient vers l’estuaire


Tous les regards tous les regards de tous les yeux


Les bords étaient déserts herbus silencieux


Et la montagne à l’autre rive était très claire

 

 

Alors sans bruit sans qu’on pût voir rien de vivant


Contre le mont passèrent des ombres vivaces


De profil ou soudain tournant leurs vagues faces


Et tenant l’ombre de leurs lances en avant

 

 

Les ombres contre le mont perpendiculaire


Grandissaient ou parfois s’abaissaient brusquement


Et ces ombres barbues pleuraient humainement


En glissant pas à pas sur la montagne claire

 

 

Qui donc reconnais-tu sur ces vieilles photographies


Te souviens-tu du jour où une abeille tomba dans le feu


C’était tu t’en souviens à la fin de l’été

 

 

Deux matelots qui ne s’étaient jamais quittés


L’aîné portait au cou une chaîne de fer


Le plus jeune mettait ses cheveux blonds en tresse

 

 

Ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant

 

 

La vie est variable aussi bien que l’Euripe

 

 

 

 

 

Alcools,

 

Editions du Mercure de France,1913

 


Du même auteur :


Les colchiques (14/05/2014)


Le pont Mirabeau (14/05/2015)


A la Santé (14/05/2016) 


Si je mourais là-bas (14//05/2017)

 

Vitam impendere amori (01 /05/2018)


Départ (01/05/2019)


Corps de chasse (01/05/2020)


La victoire (01/05/2021)


l’Ignorance (01/05/2022)


l’Adieu (01/05/2023)


La chanson du mal-aimé (1 et 2) (01/05/2024)

 

L’amour, le dédain et l’espérance (01/05/2025)

 

 

Guillaume Apollinaire (1880 – 1918) : Le voyageur

 

Le voyageur (01/05/2026)

Commentaires
Le bar à poèmes
Archives
Newsletter
132 abonnés