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Le bar à poèmes
30 avril 2026

Francis Ponge (1899 – 1998) : L’abricot

 

© Jesper Svenbro.

 

 

 

L'abricot

 

     La couleur abricot, qui d'abord nous contacte, après s'être massée en abondance heureuse et bouclée

 

dans la forme du fruit, s'y trouve par miracle en tout point de la pulpe aussi fort que la saveur soutenue.

 

 

 

     Si ce n'est donc jamais qu'une chose petite, ronde, sous la portée presque sans pédoncule, durant au

 

tympanon pendant plusieurs mesures dans la gamme des orangés,

 

     Toutefois, il s'agit d'une note insistante, majeure.

 

     Mais cette lune, dans son halo, ne s'entend qu'à mots couverts, à feu doux, et comme sous l'effet de la

 

pédale de feutre.

 

     Ses rayons les plus vifs sont dardés vers son centre. Son rinforzando lui est intérieur. 

 

 

     Nulle autre division n'y est d'ailleurs préparée, qu'en deux : c'est un cul d'ange à la renverse, ou

 

d'enfant-jésus sur la nappe,

 

 


     Et le bran vénitien qui s'amasse en son centre, s'y montre sous le doigt dans la fente ébauché.

 

 

     On voit déjà par là ce qui, l'éloignant de l'orange, le rapprocherait de l'amande verte, par exemple.

 

     Mais le feutre dont je parlais ne dissimule ici aucun bâti de bois blanc, aucune déception, aucun

 

leurre : aucun échafaudage pour le studio.

 

 


     Non. Sous un tégument des plus fins : moins qu'une peau de pêche : une buée, un rien de matité

 

duveteuse – et qui n'a nul besoin d'être ôté, car ce n'est que le simple retournement par pudeur de la

 

 

 

 dernière tunique – nous mordons ici en pleine réalité, accueillante et fraîche.

 

 

 

     Pour les dimensions, une sorte de prune en somme, mais d'une tout autre farine et qui, loin de se

 

fondre en liquide bientôt, tournerait plutôt à la confiture.

 


     Oui, il en est comme de deux cuillerées de confiture accolées.

 

 

 

     Et voici donc la palourde des vergers, par quoi nous est confiée aussitôt, au lieu de l'humeur de la mer,

 

celle de la terre ferme et de l'espace des oiseaux, dans une région d'ailleurs favorisée par le soleil.

 

 


     Son climat, moins marmoréen, moins glacial que celui de la poire, rappellerait plutôt celui de la tuile

 

ronde, méditerranéenne ou chinoise.

 

 

 

 

     Voici, n'en doutons pas, un fruit pour la main droite, fait pour être porté à la bouche aussitôt.

 

 


     On n'en ferait qu'une bouchée, n'était ce noyau fort dur et relativement importun qu'il y a, si bien

 

qu'on en fait plutôt deux, et au maximum quatre.

 

 

 

 

     C'est alors, en effet, qu'il vient à nos lèvres, ce noyau, d'un merveilleux blond auburn très foncé.

 


     Comme un soleil vu sous l'éclipse à travers un verre fumé, il jette feux et flammes.

 

 


     Oui, souvent adorné encore d'oripeaux de pulpe, un vrai soleil more-de-Venise, d'un caractère fort

 

renfermé, sombre et jaloux.

 

 


     Pource qu'il porte avec colère – contre les risques d'avorter – et fronçant un sourcil dur voudrait

 

enfouir au sol la responsabilité entière de l'arbre, qui fleurit rose au printemps.

 

 

 

 

Editions Gallimard,1961

 

Pièces

 


Du même auteur :

 

L’huître (05/06/2014) 


Le cageot (06/06/2015)


Le savon (06/06/2016)


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