Saint - John Perse (1887 – 1975) : Chanté par celle qui fut là
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Chanté par celle qui fut là
Amour, ô mon amour, immense fut la nuit, immense notre veille où fut tant
d’être consumé.
Femme vous suis-je, et de grand sens, dans les ténèbres du cœur d’homme.
La nuit d’été s’éclaire à nos persiennes closes ; le raisin noir bleuit dans les
campagnes ; le câprier des bords de route montre le rose de sa chair ; et
la senteur du jour s’éveille dans vos arbres à résine.
Femme vous suis-je, ô mon amour, dans les silences du cœur d’homme.
La terre, à son éveil, n’est que tressaillement d’insectes sous les feuilles :
aiguilles et dards sous toutes feuilles...
Et moi j’écoute, ô mon amour, toutes choses courir à leurs fins. La petite
chouette de Pallas se fait entendre dans les cyprès ;.Cérès aux tendres
mains nous ouvre les fruits du grenadier et les noix du Quercy ; le rat-
lérot bâtit son nid dans les fascines d’un grand arbre ; et les criquets –
pèlerins rongent le sol jusqu’à la tombe d’Abraham.
Femme vous suis-je, et de grand songe, dans tout l’espace du cœur d’homme :
demeure ouverte à l’éternel, tente dressée sur votre seuil, et bon accueil fait à
la ronde à toutes promesses de merveilles.
Les attelages du ciel descendent les collines ; les chasseurs de bouquetins ont
brisé nos clôtures, et sur le sable de l’allée j’entends crier les essieux d’or du
dieu qui passe notre grille... Ô mon amour de très grand songe, que d’offices
célébrés sur le pas de nos portes ! que de pieds nus courant sur nos carrelages
et sur nos tuiles...
Grands Rois couchés dans vos étuis de bois sous les dalles de bronze, voici, voici
de notre offrande à vos mânes rebelles :
reflux de vie en toutes fosses, hommes debout sur toutes dalles, et le vie reprenant
toutes choses sous son aile !
Vos peuples décimés se tirent du néant ; vos reines poignardées se font tourterelles
d’orage ; en Souabe furent les derniers reîtres ; et les hommes de violence
chaussent l’éperon pour les conquêtes de la science. Aux pamphlets de l’histoire
se sont joint l’abeille du désert, et les solitudes de l’Est se peuplent de légendes...
La Mort au masque de céruse se lave les mains dans nos fontaines.
Femme vous suis-je, ô mon amour, en toutes fêtes de mémoire. Ecoute, écoute
ô mon amour,
le bruit que fait un grand amour au reflux de la vie. Toutes choses courent à la
vie comme courriers d’empire.
Les filles de veuves à la ville se peignent les paupières ; les bêtes blanches du
Caucase en dinars ; les vieux laqueurs de Chine ont les mains rouges sur leurs
jonques de bois noir ; et les grandes barques de Hollande embaument le girofle.
Portez, portez, ô chameliers, vos laines de grands prix aux quartiers de foulons.
Et c’est aussi le temps des grands séismes d’Occident, quand les églises de
Lisbonne, tous porches béants sur les places et tous retables s’allumant sur
fond de corail rouge, brûlent leurs cires d’Orient à la face du monde... Vers
les Grandes Indes de l’Ouest s’en vont les hommes d’aventure.
Ô mon amour du plus grand songe, mon cœur ouvert à l’éternel, votre âme
s’ouvrant à l’empire,
que toutes choses hors du songe, que toutes choses par le monde nous soient
en grâce sur la route !
La Mort au masque de céruse se montre aux fêtes chez les Noirs, la Mort en
robe de griot changerait-elle de dialecte ?... Ah ! toutes choses de mémoire,
ah ! toutes choses que nous sûmes, et toutes choses que nous fûmes, tout ce
qu’assemble hors du songe le temps d’une nuit d’homme, qu’il en soit fait
avant le jour pillage et fête et feu de braise pour la cendre du soir ! – mais
le lait qu’au matin un cavalier tartare tire du flanc de sa bête, c’est à vos
lèvres, ô mon amour, que j’en garde mémoire.
1968.
Chanté par celle qui fut là
La Nouvelle Revue Française, N°193, 1er janvier, 1969
Du même auteur :
« Telle est l’instance extrême… » (03/01/2014)
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