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Le bar à poèmes
26 janvier 2026

Ovide / Publius Ovidius Naso (43 av.J.C. – 17 ou 18 ap. J.C) : Hermione à Oreste / Hermione Oresti

Portrait d'Ovide par Félix Boisselier. Plume, encre brune, papier vergé, entre 1795 et 1805, Senlis, musée d'Art et d'Archéologie © Musées de Senlis

 

 

Hermione à Oreste

 


Moi, Hermione, je m’adresse au cousin et mari de naguère


     Au cousin d’aujourd’hui. Un autre a le titre d’époux.


Pyrrhus, le fils d’Achille, aussi fier que son père,


     Me retient enfermée de manière injuste et impie.


J’ai résisté autant que j’ai pu pour ne pas être retenue malgré moi ;


     En faire davantage était au-dessus des forces d’une femme.


« Que fais-tu, Eacide ? lui ai-je dit. Je ne suis pas sans protection ;


     Cette jeune fille que tu veux pour toi, Pyrrhus, appartient à quelqu’un. »


Plus sourd que l’océan, il m’a traînée, les cheveux en désordre

 


     Et appelant Oreste vers sa demeure.
Qu’aurais-je subi de plus lourd que cette servitude si une horde de barbare,


     Prenant Lacédémone, avait enlevé des femmes grecques ?


L’Achaïe victorieuse a moins maltraité Andromaque


     Lorsque le feu des Danaens a consumé la puissance phrygienne.


Mais toi, Oreste, si tu éprouves pour moi une juste tendresse,


     Fais valoir tes droits sans timidité ;


Si, ouvrant tes étables, on te volait du bétail,


     Tu te battrais, et tu tardes pour le vol de ta femme ?


Prends exemple sur ton beau-père, qui a repris son épouse enlevée :


     La jeune femme a été pour lui une cause de guerre juste.


Si mon père s’était passivement désolé dans son palais vide,


     Ma mère serait l’épouse de Pâris, comme autrefois.


Et tu n’as pas à équiper mille vaisseaux aux voiles ondoyantes,


     Ou nombre de soldats grecs ; viens tout seul


Bien que ce soit ainsi que je devrais être aussi réclamée : nulle honte


     Pour un mari à combattre âprement pour la femme qu’il aime.


N’est-il pas vrai que notre aïeul commun est Atrée, fils de Pélops,


     Et que si tu n’étais pas mon époux, tu serais mon frère ?


Epoux, viens au secours, je t’en prie, de ta femme ; frère, de ta sœur.


     Ton devoir te réclame à double titre.


Tyndare, dont l’âge et l’expérience font autorité, m’a donnée à toi ;


     Mon grand-père avait tout pouvoir sur sa petite-fille.


Mais mon père, ignorant ce fait, m’avait promise à l’Eacide ;


     Or mon grand-père, qui dans la lignée le précède, avait plus de pouvoir.


Lorsque je t’ai épousé, mon mariage n’a fait de tort à personne ;


     Si je suis uni à Pyrrhus, c’est un outrage que je te ferai.


Mon père, Ménélas, pour notre amour aura de l’indulgence :


     Lui-même a succombé aux traits du dieu ailé.


L’amour qu’il s’est permis, il le concèdera à son gendre ;


     Il prendra comme exemple ma mère qu’il a aimée.


Tu es pour moi ce que mon père fut pour ma mère ; le rôle


     Qu’a joué autrefois l’étranger dardanien, c’est Pyrrhus qui le joue.


Il peut s’enorgueillir sans fin des exploits de son père,


     Toi, tu as de hauts faits paternels auxquels te référer.


Agamemnon commandait à tous, même à Achille :


     Celui-ci faisait partie de l’armée, celui-là était le chef suprême.


Toi aussi, tu as pour bisaïeul Pélops et si tu comptes le père


     De Pélops comme un maillon après Jupiter, tu es le cinquième.


Et tu ne manques pas de vaillance. Tu a pris les armes de la haine


     Mais que pouvais-tu faire ? Ton père t’en a revêtu.


J’aurais voulu que tu sois valeureux en de meilleures circonstances ;


     Tu n’as pas choisi le motif de ton acte, il t’a été donné.


Tu l’as cependant accompli et Egisthe, la gorge ouverte,


     A ensanglanté le palais comme ton père auparavant.


L’Eacide te blâme et fait de ton mérite un crime


     Et malgré tout, il soutient mon regard !


J’explose, je suis physiquement et moralement hors de moi


     Et mon cœur, qui brûle d’un feu intérieur, me fait mal.


Quelqu’un dénigre Oreste devant Hermione


     Et je reste sans force, et je n’ai pas une épée vengeresse ?


Certes, je peux pleurer ; à force de pleurer, ma colère se dissipe


     Et mes larmes coulent comme un fleuve sur mon sein.


Elles jaillissent sans cesse, sans cesse se répandent ;


     Une fontaine intarissable mouille mes joues sans fard.


La destinée de ma famille – qui frappe jusqu’à ma génération –


     Fait-elle de nous, issue de Tantale, des femmes qu’on enlève ?


Je ne vais pas parler de la tromperie du cygne des rivières


     Ni ne me plaindre que Jupiter se soit caché sous son plumage ;


A l’endroit où l’Isthme, qui s’étend au loin, divise la mer en deux,


     Hippodamie a été emportée par des roues étrangères ;


Castor et Pollux, tous deux d’Amyclées, se sont fait rendre


     Par la ville de Mopsopos leur sœur du Ténare ;


Transportée sur les mers par l’habitant de l’Ida, la fille du Ténare


     A fait prendre aux Argiens les armes pour elle.


(Certes, je m’en souviens à peine, mais m’en souviens ; tout


     N’était que douleur, tout n’était qu’inquiétude et alarme ;


Mon grand-père pleurait, et Phoebé, ma sœur, et les frères jumeaux ;


     Léda priait les dieux d’en-haut et son cher Jupiter ;


Moi-même, m’arrachant les cheveux que je n’avais pas encore longs,


     Je criais : « C’est sans moi, c’est sans moi, mère, que tu t’en vas ? »


Car l’époux était loin. Pour prouver que je descends bien de Pélops,


     Voilà que je suis devenue une proie pour Néoptolème.


Ah ! si le fils de Pélée avait évité l’arc d’Apollon,


     Le père condamnerait l’imprudence de son fils !


Achille n’a pas aimé jadis et n’aimerait pas aujourd’hui


     Qu’un homme, comme un veuf, pleure l’enlèvement de son épouse.


Quelle injure ai-je faite aux dieux pour qu’ils me soient hostiles,


     De quelle étoile malveillante me plaindre, malheureuse ?


Petite, j’ai été privée de ma mère, mon père était au combat


     Et, bien que tous deux soient vivants, j’étais orpheline des deux.


Durant ma prime enfance, je ne t’ai pas, ma mère,


     Exprimée ma tendresse d’une voix mal assurée ;


Mes petits bras ne t’ont pas prise par le cou


     Et je ne me suis pas assise, précieux fardeau, sur tes genoux ;


Tu ne t’es pas souciée de mon éducation et, promise au mariage,


     Je n’ai pas été préparée par ma mère à ma nouvelle vie d’épouse.


J’ai couru vers toi quand tu es revenue (je vais être sincère)


     Et je n’ai pas reconnu le visage maternel.


J’ai quand même compris que tu étais Hélène car tu étais très belle


     Et toi, tu demandais qui était ton enfant.


La seule chose heureuse qui me soit arrivée fut mon époux, Oreste ;


     Lui aussi, s’il ne se bat pas, me sera enlevé.


Pyrrhus me tient prisonnière malgré le retour victorieux de mon père :


     Voilà le cadeau que m’a fait la destruction de Troie !


Quand, du moins, le Titan se lève, avec ses chevaux rayonnants,


     Mon malheur m’accorde, infortunée, un peu plus de répit :


Mais lorsque la nuit m’enferme dans la chambre, criant, pleurant


     Amèrement, quand je suis couchée sur ce lit de douleur,


Mes yeux s’emplissent, au lieu de sommeil, d’un flot de larmes


     Et, de toutes mes forces, je fuis cet homme comme un ennemi.


Souvent, figée dans mon malheur, j’oublie le lieu, les circonstances,


     Et ma main touche sans le vouloir, les membres de Pyrrhus ;


Sitôt que je me rends compte du sacrilège, j’évite l’odieux contact


     De ce corps et j’ai l’impression d’avoir les mains sales.


Souvent, au lieu de Néoptolème, c’est le nom d’Oreste qui m’échappe


     Et j’aime comme une promesse cette appellation erronée.


Malheureuse, par ma race et par le père de ma race


     Qui agite les mers, les terres et jusqu’à son royaume,


Par les restes de ton père, mon oncle, qui te doivent


     De reposer ainsi dans un tombeau, vengés avec vaillance,


Je jure de mourir prématurément, de m’éteindre en pleine jeunesse


     Ou, descendante de Tantale, d’être l’épouse de son descendant.

 

 

 

Traduit du latin par Danièle Robert


In, Ovide : « Les héroïdes. Lettres d’amour »


Editions Actes Sud (Babel), 2022


Du même auteur : 


Pénélope à Ulysse / Pénélope Ulixi (26/01/3024)


« Dieux de la mer et du ciel... » (26/01/2025)

 

 

Hermione Oresti

 


Alloquor Hermione nuper fratremque virumque


nunc fratrem. nomen coniugis alter habet. 


Pyrrhus Achillides, animosus imagine patris, 


     inclusam contra iusque piumque tenet. 


quod potui renui, ne non invita tenerer,


     cetera femineae non valuere manus. 


"quid facis, Aeacidae? non sum sine vindice!" dixi


     "haec tibi sub domino est, Pyrrhe, puella suo!"


surdior ille freto clamantem nomen Orestis 


     traxit inornatis in sua tecta comis.


quid gravius capta Lacedaemone serva tulissem, 


     si raperet Graias barbara turba nurus? 


parcius Andromachen vexavit Achaia victrix, 


     cum Danaus Phrygias ureret ignis opes. 


At tu, cura mei si te pia tangit, Oreste, 


     inice non timidas in tua iura manus!


an si quis rapiat stabulis armenta reclusis, 


     arma feras, rapta coniuge lentus eris? 


sit socer exemplo nuptae repetitor ademptae, 


     cui pia militiae causa puella fuit;


si pater ignavus vidua plorasset in aula, 


     nupta foret Paridi mater, ut ante fuit.


Nec tu mille rates sinuosaque vela pararis 


     nec numeros Danai militis: ipse veni! 


sic quoque eram repetenda tamen, nec turpe marito 


     aspera pro caro bella tulisse toro. 


quid, quod avus nobis idem Pelopeius Atreus, 


     et si non esses vir mihi, frater eras. 


vir, precor, uxori, frater succurre sorori;


     instant officio nomina bina tuo. 


Me tibi Tyndareus, vita gravis auctor et annis


     tradidit; arbitrium neptis habebat avus. 


at pater Aeacidae promiserat inscius acti; 


     plus patre, quo prior est ordine, posset avus. 


cum tibi nubebam, nulli mea taeda nocebat; 


     si iungar Pyrrho, tu mihi laesus eris. 


et pater ignoscet nostro Menelaus amori;


     succubuit telis praepetis ipse dei. 


quem sibi permisit, genero concedet amorem.


     proderit exemplo mater amata suo. 


tu mihi, quod matri pater est. quas egerat olim 


     Dardanius partes advena, Pyrrhus agit. 


ille licet patriis sine fine superbiat actis; 


     et tu quae referas facta parentis habes. 


Tantalides omnes ipsumque regebat Achillem;


     hic pars militiae, dux erat ille ducum. 


tu quoque habes proavum Pelopem Pelopisque parentem;


     si melius numeres, a Iove quintus eris. 


Nec virtute cares. arma invidiosa tulisti;


     sed tu quid faceres? induit illa pater. 


materia vellem fortis meliore fuisses; 


     non lecta est operi, sed data causa tuo. 


hanc tamen implesti; iuguloque Aegisthus aperto 


     tecta cruentavit, quae pater ante tuus. 


increpat Aeacides laudemque in crimina vertit;


     et tamen aspectus sustinet ille meos. 


rumpor et ora mihi pariter cum mente tumescunt


     pectoraque inclusis ignibus usta dolent. 


Hermione coram quisquamne obiecit Oresti, 


     nec mihi sunt vires, nec ferus ensis adest!


flere licet certe; flendo diffundimus iram, 


     perque sinum lacrimae fluminis instar eunt. 


has semper solas habeo semperque profundo; 


     ument incultae fonte perenne genae. 


Num generis fato, quod nostros errat in annos, 


     Tantalides matres apta rapina sumus?


non ego fluminei referam mendacia cygni 


     nec querar in plumis delituisse Iovem. 


qua duo porrectus longe freta distinet Isthmos, 


     vecta peregrinis Hippodamia rotis.


Castori Amyclaeo et Amyclaeo Polluci


     reddita Moposia Taenaris urbe soror;


Taenaris Idaeo trans aequor ab hospite rapta 


     Argolicas pro se vertit in arma manus. 


vix equidem memini. memini tamen: omnia luctus, 


     omnia solliciti plena timoris erant.


flebat avus Phoebeque soror fratresque gemelli, 


     orabat superos Leda suumque Iovem. 


ipsa ego non longos etiam tunc scissa capillos


     clamabam "sine me, me sine, mater abis?"


nam coniunx aberat. ne non Pelopeia credar, 


     ecce Neoptolemo praeda parata fui. 


Pelides utinam vitasset Apollinis arcus! 


     damnaret nati facta proterva pater.


nec quondam placuit nec nunc placuisset Achilli 


     abducta viduum coniuge flere virum. 


quae mea caelestes iniuria fecit iniquos?


     quodve mihi miserae sidus obesse querar? 


parva mea sine matre fui; pater arma ferebat; 


     et duo cum vivant, orba duobus eram. 


non tibi blanditias primis, mea mater, in annis 


     incerto dictas ore puella tuli.


non ego captavi brevibus tua colla lacertis,


     nec gremio sedi sarcina grata tuo. 


non cultus tibi cura mei, nec pacta marito 


     intravi thalamos matre parante novos.


obvia prodieram reduci tibi—vera fatebor—


     nec facies nobis nota parentis erat! 


te tamen esse Helenen, quod eras pulcherrima, sensi; 


     ipsa requirebas quae tua nata foret.


Pars haec una mihi, coniunx bene cessit Orestes; 


     is quoque, ni pro se pugnet, ademptus erit. 


Pyrrhus habet captam reduce et victore parente;


     munus et hoc nobis diruta Troia dedit! 


cum tamen altus equis Titan radiantibus instant, 


     perfruor infelix liberiore malo; 


nox ubi me thalamis ululantem et acerba gementem 


     condidit in maesto procubuique toro, 


pro somno lacrimis oculi funguntur obortis


     quaque licet fugio sicut ab hoste viro.


saepe malis stupeo rerumque oblita locique 


     ignara tetigi Scyria membra manu;


utque nefas sensi, male corpora tacta relinquo 


     et mihi pollutas credor habere manus. 


saepe Neoptolemi pro nomine nomen Orestis


     exit, et errorem vocis ut omen amo.


Per genus infelix iuro generisque parentem, 


     qui freta, qui terras et sua regna quatit; 


per patris ossa tui, patrui mihi, quae tibi debent,


     quod se sub tumulo fortiter ulta iacent:


aut ego praemoriar primoque exstinguar in aevo, 


     aut ego Tantalidae Tantalis uxor ero! 

 

Poème précédent en latin :

 
Horace /Horatius Flaccus : « Le puant Mévius... » / « Mala soluta nauis exit alit... » (02/09/2025
)
 

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