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Le bar à poèmes
15 novembre 2025

Tahar Ben Jelloun (1944 -) : Fass ville répudiéeEn fra

 

 

 

Fass ville répudiée

 


Ville sentier de dédale où le désert se replie


Fiction qui adulait nos rêves

 

 

Ville au seuil les égarés


nul refuge que le matin étalé

 

 

Ville sans terre


une légende de chaudes larmes


gorgées amères d’un soleil refusé

 

 

Ville j’ai appris ta colère à même le feu


j’ai appris l’aube et tes rues qui se donnent

 

 

Ville, mille et une nuits quotidiennes


tu n’as plus que des enfants pour otage


l’exil sur tes cimes


l’oubli en échange

 

 

Je reviens sur tes pas


mon itinéraire a commencé il y a bientôt mille ans.

 

 

Je dis la ville


et te donne ma mémoire


c’est une enfant enceinte venue de tout astre


où j’ai perdu verbe et corps


déposé les armes veine à blanc

 

 

Je dis la rue


et te donne ma démence


rime prodigue dans le murmure du sang


égrène ses destinées sans jamais baisser le front

 

 

Je dis la horde


et te donne le ciel


où il n’y a plus que suicides et étoiles meurtries

 

 

Nous ne dirons pas le printemps 


ni les autres choses


qui font rêver et mourir

 

 

Nous disons aujourd’hui le silence


et sortons des archives


les coudes serrées

 

 

Fass O ville des villes


aimée et répudiée


tu n’as plus de berceau


tu n’as même pas tes ruelles à pointer sur des corps

 

 

A l’envers tes minarets


                 fatigues


                 momies d’un regard hirsute


se donne la mitraille légendaire


et mémoire en exil

 

 

Tes murailles exportées


sur dos d’hommes


au pays qui n’a pas faim


pendant que chevaux de race


lancent flammes sur légendes bariolées

 

 

La fissure fait son chemin


entre la pierre et le sang paisible


des mots s’accumulent et vous barrent la route


comme au temps des invasions séculaires


ou de l’erreur prise en héritage

 

 

Veuve sur le marché des esclaves


à dire ton nom


                 te détruire


et sur tes ruines un feu avec les os des ancêtres


Veuves et tes fils mariés au ciel moribond


laissés à l’oubli en instance de la démence

 

 

Veuve enfin sur tes cimes à la racine de ce que nous fûmes pierre


dédale


                       un peu de cendre


Dans la rue qui s’insinue en spirale


et s’arrête au seuil du souvenir emmuré


de là l’odeur de tes remontrances


au jour du moussem des moussems


Ya Moulay Driss


tes enfants s’affolent déjà


             quel destin mettre en poche


             quel avenir incruster sur tes murs/amnésie


une parole à suspendre entre les yeux


et la ville s’élève pour partir vers d’autres sites


les puits ne sont plus des puits


mais des réserves d’étoiles


             à distribuer aux enfants faméliques


le feu se noie dans le repos d’une larme


à planter au-dessus des flots qui s’avancent dans vos rêves jusqu’au matin du 


     fanal


un matin éventré par vos larmes à genoux

 

 

O vilse des Villes


Tu portes en toi l’absence

 

et tu règnes à peine sur tes cimetières


tes remparts s’inclinent


             pendant


que des étrangers sortent de l’étuve


             parés


Il ne m’est de toi que l’amnésie


conquise


répudiée


sur mots arides
 

 

 


Editions Maspero


Du même auteur : 
Poèmes par amour (19/06/2015)
« Que de cendres dans mon crâne… » (19/06/2016)
« Je tourne le dos à la ville… » (19/06/2017)
« Etranger... » (19/06/2018)
« Non... » (19/06/2019)
« Un verre de thé sur la natte... » (15/11/2023)
D’un souvenir de terre tachée de sang (15/11/2024)

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