Tahar Ben Jelloun (1944 -) : Fass ville répudiéeEn fra
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Fass ville répudiée
Ville sentier de dédale où le désert se replie
Fiction qui adulait nos rêves
Ville au seuil les égarés
nul refuge que le matin étalé
Ville sans terre
une légende de chaudes larmes
gorgées amères d’un soleil refusé
Ville j’ai appris ta colère à même le feu
j’ai appris l’aube et tes rues qui se donnent
Ville, mille et une nuits quotidiennes
tu n’as plus que des enfants pour otage
l’exil sur tes cimes
l’oubli en échange
Je reviens sur tes pas
mon itinéraire a commencé il y a bientôt mille ans.
Je dis la ville
et te donne ma mémoire
c’est une enfant enceinte venue de tout astre
où j’ai perdu verbe et corps
déposé les armes veine à blanc
Je dis la rue
et te donne ma démence
rime prodigue dans le murmure du sang
égrène ses destinées sans jamais baisser le front
Je dis la horde
et te donne le ciel
où il n’y a plus que suicides et étoiles meurtries
Nous ne dirons pas le printemps
ni les autres choses
qui font rêver et mourir
Nous disons aujourd’hui le silence
et sortons des archives
les coudes serrées
Fass O ville des villes
aimée et répudiée
tu n’as plus de berceau
tu n’as même pas tes ruelles à pointer sur des corps
A l’envers tes minarets
fatigues
momies d’un regard hirsute
se donne la mitraille légendaire
et mémoire en exil
Tes murailles exportées
sur dos d’hommes
au pays qui n’a pas faim
pendant que chevaux de race
lancent flammes sur légendes bariolées
La fissure fait son chemin
entre la pierre et le sang paisible
des mots s’accumulent et vous barrent la route
comme au temps des invasions séculaires
ou de l’erreur prise en héritage
Veuve sur le marché des esclaves
à dire ton nom
te détruire
et sur tes ruines un feu avec les os des ancêtres
Veuves et tes fils mariés au ciel moribond
laissés à l’oubli en instance de la démence
Veuve enfin sur tes cimes à la racine de ce que nous fûmes pierre
dédale
un peu de cendre
Dans la rue qui s’insinue en spirale
et s’arrête au seuil du souvenir emmuré
de là l’odeur de tes remontrances
au jour du moussem des moussems
Ya Moulay Driss
tes enfants s’affolent déjà
quel destin mettre en poche
quel avenir incruster sur tes murs/amnésie
une parole à suspendre entre les yeux
et la ville s’élève pour partir vers d’autres sites
les puits ne sont plus des puits
mais des réserves d’étoiles
à distribuer aux enfants faméliques
le feu se noie dans le repos d’une larme
à planter au-dessus des flots qui s’avancent dans vos rêves jusqu’au matin du
fanal
un matin éventré par vos larmes à genoux
O vilse des Villes
Tu portes en toi l’absence
et tu règnes à peine sur tes cimetières
tes remparts s’inclinent
pendant
que des étrangers sortent de l’étuve
parés
Il ne m’est de toi que l’amnésie
conquise
répudiée
sur mots arides
Editions Maspero
Du même auteur :
Poèmes par amour (19/06/2015)
« Que de cendres dans mon crâne… » (19/06/2016)
« Je tourne le dos à la ville… » (19/06/2017)
« Etranger... » (19/06/2018)
« Non... » (19/06/2019)
« Un verre de thé sur la natte... » (15/11/2023)
D’un souvenir de terre tachée de sang (15/11/2024)