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Le bar à poèmes
4 octobre 2025

Claudio Rodríguez (1934 - 1999) : Don de l’ébriété / Don de la ebriedad (I, VII - IX)

 

 

Don de l’ébriété

 

I

 

La clarté toujours nous vient du ciel ;


c’est un don : non point parmi les choses


mais très au-dessus, elle les occupe


et en fait sa vie et son labeur.


Ainsi point le jour ; ainsi la nuit


ferme-t-elle la chambre de ses ombres. 


Et c’est un don. Qui rend moins créés


chaque fois les êtres ? Quelle haute voûte


les contient en son amour ? Voilà –


il est tôt encore et la voilà,


s’approchant comme toi en tes vols,


elle plane, s’éloigne et encore lointaine,


surpasse tout en son élan si clair !


Oh, clarté assoiffée d’une forme


et d’une matière pour l’éblouir


en se consumant elle-même dans l’œuvre.


Comme moi et comme tout ce qui attend.


Si tu as emporté la lumière,


comment attendre quelque chose de l’aube ?


Et, cependant - c’est un don -, ma bouche


attend, mon âme attend, tu m’attends,


ivre poursuite et ma seule clarté,


mortelle comme l’étreinte des faux,


mais étreinte jusqu’au terme sans relâche.

 

 

VII

 

Quelle différence d’émotion 


entre le sillon droit et le gauche,


entre la branche basse et la haute !


La beauté antérieure à la forme


nous dessine à sa propre semblance.


Car c’est ainsi : des niveaux d’un jour


pour couvrir sans vertige de magies


le monde : ce qui fut semé dans l’air


et sur la terre, et ne fut pas rampe très 


chaste. Et ainsi faut-il nous voir.


La lumière naît entre les pierres et les use.


Ensemble de danses invisibles, elle meurt


aussi en se pressant sur leurs ailes.


Mais c’est différent déjà, oui, si


différent que ce peut être néant.


Si bref est le couchant que quelqu’un


illumina ; maintenant, de chaque


zénith je mendie un versant, tel


le serein un soleil dont il vient.


Je regarde en toi par mes voix, comme 


ce fleuve dans l’ombre de l’arbre reflété,


de même façon, dans la différence 


de nos émotions lorsque l’échelle


devient deux fois vitale.. Lait de brises


pour abreuver la force


de ces blancs chemins qui se perdent car


ils veulent aller où l’on va sans rien.


Ah, désaccordez-moi. Car qui a besoin de moi ?


Qui tremblerait de penser que l’aube


ou qu’un oiseau volent vers une colline


plus à eux ? Branche basse et branche haute.


La beauté antérieure à la forme


nous dessine à sa propre semblance.

 

 

VIII

 

Comme je vois les arbres maintenant.


leurs feuilles ne sont caduques ni leurs branches    


soumises à la voix de la croissance.


Même la brise qui les brûle par rafales,


je ne la sens tenir de la terre


ni du ciel – mais exempte de cette 


douleur de vie qui est un destin.


Et les champs, la mer et les montagnes,


très au-dessus de leur forme claire,


je les vois. Qu’a subi mon regard ?


Vais-je mourir ? Dites-moi, comment


voyez-vous les hommes et leurs œuvres, âmes


immortelles ? Oui, je suis ivre, sans doute.


Le matin n’en est un, c’est une vaste 


plaine, sans combat, presque éternelle,


presqu’inconnue parce qu’en chacun 


des lieux où il était ombre le temps,


la lumière attend d’être créée.


L’air non seulement dépose son souffle :


il ne possède ni cantique ni rien ;


on le lui donne ; alors il commence


à l’entourer en une très fugace


splendeur de rythme d’aile, et s’efforce


de tracer un creux qui suffirait 


à ne pas rester au-dehors. Non,


non seulement ne pas rester au-


dehors peut-être, mais à distance.


Or l’air d’aujourd’hui a son cantique.


Si vous l’entendiez ! Soleil, feu, eau,


comme ils donnent possession à mes yeux.


Vais-je vivre ? Prend-elle fin si vite,


l’ébriété ? Alors comme maintenant


je vois les arbres, qu’il manque peu de jours...

 

 

IX

 

Comme si jamais elle n’eût été mienne,


donnez à l’air ma voix, que dans l’air


elle soit à tous et que tous la sachent


de même qu’un matin ou qu’un soir.


Non pour la seule branche vient avril,


et l’eau n’atteint pas que l’étiage.


Qui pourrait dire que le vent est sien,


siens la lumière, le chant des oiseaux


où rayonne la saison, surtout quand


vient la nuit, brûlant aux peupliers,


si dangereusement retenue ?


Que tout prenne fin ici, oui, prenne fin


une bonne fois pour toutes ! La fleur vit


aussi belle car elle vit peu de temps


- cependant, comme elle se donne, entière,


cessant d’être fleur pour devenir


pur élan d’offrande. Hiver, même si


ne vient pas derrière toi le printemps,


tire-moi hors de moi-même, répands-moi,


inutile pollen perdu en terre,


mais qui fut de tous et de personne.


Sur le désert ouvert, le serein


est pinède dans le pin, air dans l’air,


serein pour mon unique sécheresse.


Sur la voix qui va creusant un lit,


comme ce corps est sacrilège, lui qui


ne peut être hostie pour se donner.

 

 

 

Traduit de l’espagnol par Laurence Breysse


tn, « Revue Polyphonie, N°14, Hiver-Printemps 1991-1992 »

 

Du même auteur : 


Parce que nous ne possédons rien / Porque no poseemos (04/10/2018)


Don de l’ivresse / Don de la ebriedad (III- IX) (04/10/2019)


Etranger / Ajeno (04/10/2020)


 L’embauche des gamins / « Qué estáis haciendo aquí?.. » (04/10/2021)


Comme le bruissement des feuilles du peuplier / « El dolor verdadero no hace ruido... » (04/10/2022)


 Gestes / Gestos (04/10/2023)


Un évènement / Un suceso (04/10/24)

 


Don de la ebriedad


 
I


Siempre la claridad viene del cielo;


Es un don: no se halla entre las cosas


Sino muy por encima, y las ocupa


Haciendo de ello vida y labor propias.


Así amanece el día; así la noche


Cierra el gran aposento de sus sombras.


Y esto es un don. ¿Quién hace menos creados


Cada vez a los seres? ¿Qué alta bóveda


Las contiene en su amor? ¡Si ya nos llega


Y es pronto aún, ya llega a la redonda


A la manera de los vuelos tuyos


Y se cierne, y se aleja y, aún remota,


Nada hay tan claro como sus impulsos!


Oh, claridad sedienta de una forma,


De una materia para deslumbrarla


Quemándose a sí misma al cumplir su obra.


Como yo, como todo lo que espera.


Si tú la luz te la has llevado toda,


¿cómo voy a esperar nada del alba?


Y, sin embargo –esto es un don-, mi boca


Espera, y mi alma espera, y tú me esperas,


Ebria persecución, claridad sola


Mortal, como el abrazo de las hoces,


Pero abrazo hasta el fin que nunca afloja.

 

 

    VII    


¡Qué diferencia de emoción existe


Entre el surco derecho y el izquierdo,


Entre esa rama baja y esa alta!


La belleza anterior a toda forma


Nos va haciendo a su misma semejanza.


Y es que es así: niveles de algún día


Para caer sin vértigo de magias,


En todo: en lo sembrado por el aire


Y en la tierra, que no pudo ser rampa


De castidad. Y así tiene que vernos.


La luz nace entre piedras y las gasta.


Junta de danzas invisibles, mueres


También amontonándose en sus alas.


Pero es distinto ya, es distinto, es


Tan distinto que puede hacerse nada.


Si breve es el ocaso que alguien hubo


De iluminar, ahora yo de cada


Cenit voy mendigando una ladera


Como el relente un sol de lo que mana.


Miro a voces en ti, mira ese río


En la sombra del árbol reflejada


Igual, lo mismo, entre la diferencia


De emoción, del sentir, que hace la escala


Doblemente vital. Leche de brisas


Para dar de beber a la eficacia


De los caminos blancos, que se pierden


por querer ir donde se va sin nada.


Ah, destempladme. ¿Quién me necesita?


¿Quién tiembla sólo de pensar que el alba


O algún pájaro vuelan hacia un lado


Más suyo? Rama baja y rama alta.


La belleza anterior a toda forma


Nos va haciendo a su misma semejanza.

 

 

 VIII


Cómo veo los árboles ahora.


No con hojas caedizas, no con ramas


sujetas a la voz del crecimiento.


Y hasta a la brisa que los quema a ráfagas


No la siento como algo de la tierra


Ni del cielo tampoco, sino falta


De ese dolor de vida con destino.


Y a los campos, al mar, a las montañas,


Muy por encima de su clara forma


Los veo. ¿qué me han hecho en la mirada?


¿Es que voy a morir? Decidme, ¿cómo


Veis los hombres, a sus obras, almas


Inmortales? Sí, ebrio estoy, sin duda.


La mañana no es tal, es una amplia


Llanura sin combate, casi eterna,


Casi desconocida porque en cada


Lugar donde antes era sombra el tiempo


Ahora la luz espera ser creada.


No sólo el aire deja más su aliento


No posee ni cántico ni nada;


Se lo dan, y él empieza a rodearle


Con fugaz esplendor de ritmo de ala


E intenta hacer un hueco suficiente


Para no seguir fuera. No, no sólo


Seguir fuera quizá, sino a distancia.


Pues bien: el aire de hoy tiene su cántico.


¡si lo oyeseis! Y el sol, el fuego, el agua,


Cómo dan posesión a estos mis ojos.


¿Es que voy a vivir? ¿Tan pronto acaba


La ebriedad? Ay, y cómo veo hora


Los árboles, qué pocos días faltan…

 


IX  


Como si nunca hubiera sido mía,


dad al aire mi voz y que en el aire


sea de todos y la sepan todos


igual que una mañana o una tarde.


Ni a la rama tan sólo abril acude


ni el agua espera sólo el estiaje.


¿Quién podría decir que es suyo el viento,


suya la luz, el canto de las aves


en el que esplende la estación, más cuando


llega la noche y en los chopos arde


tan peligrosamente retenida?


¡Que todo acabe aquí, que todo acabe


de una vez para siempre! La flor vive


tan bella porque vive poco tiempo


y, sin embargo, cómo se da, unánime,


dejando de ser flor y convirtiéndose


en ímpetu de entrega. Invierno, aunque


no est‚ detrás la primavera, saca


fuera de mí lo mío y hazme parte,


inútil polen que se pierde en tierra


pero ha sido de todos y de nadie.


Sobre el abierto páramo, el relente


es pinar en el pino, aire en el aire,


relente sólo para mi sequía.


Sobre la voz que va excavando un cauce


qué sacrilegio este del cuerpo, este


de no poder ser hostia para darse.

 

 

 


Don de la ebriedad


Ediciones Rialp (Adonais), Madrid, 1953


Poème précédent en espagnol :


Francisco de Quevedo y Villegas  : « Hier, un songe... / « ¡ Fue sueño ayer... » (19/09/2025)

 

Poème suivant en espagnol :


Ricardo Jaimes Freyre :  Toujours... / Siempre....07/10/2025).
 

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