Claudio Rodríguez (1934 - 1999) : Don de l’ébriété / Don de la ebriedad (I, VII - IX)
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Don de l’ébriété
I
La clarté toujours nous vient du ciel ;
c’est un don : non point parmi les choses
mais très au-dessus, elle les occupe
et en fait sa vie et son labeur.
Ainsi point le jour ; ainsi la nuit
ferme-t-elle la chambre de ses ombres.
Et c’est un don. Qui rend moins créés
chaque fois les êtres ? Quelle haute voûte
les contient en son amour ? Voilà –
il est tôt encore et la voilà,
s’approchant comme toi en tes vols,
elle plane, s’éloigne et encore lointaine,
surpasse tout en son élan si clair !
Oh, clarté assoiffée d’une forme
et d’une matière pour l’éblouir
en se consumant elle-même dans l’œuvre.
Comme moi et comme tout ce qui attend.
Si tu as emporté la lumière,
comment attendre quelque chose de l’aube ?
Et, cependant - c’est un don -, ma bouche
attend, mon âme attend, tu m’attends,
ivre poursuite et ma seule clarté,
mortelle comme l’étreinte des faux,
mais étreinte jusqu’au terme sans relâche.
VII
Quelle différence d’émotion
entre le sillon droit et le gauche,
entre la branche basse et la haute !
La beauté antérieure à la forme
nous dessine à sa propre semblance.
Car c’est ainsi : des niveaux d’un jour
pour couvrir sans vertige de magies
le monde : ce qui fut semé dans l’air
et sur la terre, et ne fut pas rampe très
chaste. Et ainsi faut-il nous voir.
La lumière naît entre les pierres et les use.
Ensemble de danses invisibles, elle meurt
aussi en se pressant sur leurs ailes.
Mais c’est différent déjà, oui, si
différent que ce peut être néant.
Si bref est le couchant que quelqu’un
illumina ; maintenant, de chaque
zénith je mendie un versant, tel
le serein un soleil dont il vient.
Je regarde en toi par mes voix, comme
ce fleuve dans l’ombre de l’arbre reflété,
de même façon, dans la différence
de nos émotions lorsque l’échelle
devient deux fois vitale.. Lait de brises
pour abreuver la force
de ces blancs chemins qui se perdent car
ils veulent aller où l’on va sans rien.
Ah, désaccordez-moi. Car qui a besoin de moi ?
Qui tremblerait de penser que l’aube
ou qu’un oiseau volent vers une colline
plus à eux ? Branche basse et branche haute.
La beauté antérieure à la forme
nous dessine à sa propre semblance.
VIII
Comme je vois les arbres maintenant.
leurs feuilles ne sont caduques ni leurs branches
soumises à la voix de la croissance.
Même la brise qui les brûle par rafales,
je ne la sens tenir de la terre
ni du ciel – mais exempte de cette
douleur de vie qui est un destin.
Et les champs, la mer et les montagnes,
très au-dessus de leur forme claire,
je les vois. Qu’a subi mon regard ?
Vais-je mourir ? Dites-moi, comment
voyez-vous les hommes et leurs œuvres, âmes
immortelles ? Oui, je suis ivre, sans doute.
Le matin n’en est un, c’est une vaste
plaine, sans combat, presque éternelle,
presqu’inconnue parce qu’en chacun
des lieux où il était ombre le temps,
la lumière attend d’être créée.
L’air non seulement dépose son souffle :
il ne possède ni cantique ni rien ;
on le lui donne ; alors il commence
à l’entourer en une très fugace
splendeur de rythme d’aile, et s’efforce
de tracer un creux qui suffirait
à ne pas rester au-dehors. Non,
non seulement ne pas rester au-
dehors peut-être, mais à distance.
Or l’air d’aujourd’hui a son cantique.
Si vous l’entendiez ! Soleil, feu, eau,
comme ils donnent possession à mes yeux.
Vais-je vivre ? Prend-elle fin si vite,
l’ébriété ? Alors comme maintenant
je vois les arbres, qu’il manque peu de jours...
IX
Comme si jamais elle n’eût été mienne,
donnez à l’air ma voix, que dans l’air
elle soit à tous et que tous la sachent
de même qu’un matin ou qu’un soir.
Non pour la seule branche vient avril,
et l’eau n’atteint pas que l’étiage.
Qui pourrait dire que le vent est sien,
siens la lumière, le chant des oiseaux
où rayonne la saison, surtout quand
vient la nuit, brûlant aux peupliers,
si dangereusement retenue ?
Que tout prenne fin ici, oui, prenne fin
une bonne fois pour toutes ! La fleur vit
aussi belle car elle vit peu de temps
- cependant, comme elle se donne, entière,
cessant d’être fleur pour devenir
pur élan d’offrande. Hiver, même si
ne vient pas derrière toi le printemps,
tire-moi hors de moi-même, répands-moi,
inutile pollen perdu en terre,
mais qui fut de tous et de personne.
Sur le désert ouvert, le serein
est pinède dans le pin, air dans l’air,
serein pour mon unique sécheresse.
Sur la voix qui va creusant un lit,
comme ce corps est sacrilège, lui qui
ne peut être hostie pour se donner.
Traduit de l’espagnol par Laurence Breysse
tn, « Revue Polyphonie, N°14, Hiver-Printemps 1991-1992 »
Du même auteur :
Parce que nous ne possédons rien / Porque no poseemos (04/10/2018)
Don de l’ivresse / Don de la ebriedad (III- IX) (04/10/2019)
Etranger / Ajeno (04/10/2020)
L’embauche des gamins / « Qué estáis haciendo aquí?.. » (04/10/2021)
Comme le bruissement des feuilles du peuplier / « El dolor verdadero no hace ruido... » (04/10/2022)
Gestes / Gestos (04/10/2023)
Un évènement / Un suceso (04/10/24)
Don de la ebriedad
I
Siempre la claridad viene del cielo;
Es un don: no se halla entre las cosas
Sino muy por encima, y las ocupa
Haciendo de ello vida y labor propias.
Así amanece el día; así la noche
Cierra el gran aposento de sus sombras.
Y esto es un don. ¿Quién hace menos creados
Cada vez a los seres? ¿Qué alta bóveda
Las contiene en su amor? ¡Si ya nos llega
Y es pronto aún, ya llega a la redonda
A la manera de los vuelos tuyos
Y se cierne, y se aleja y, aún remota,
Nada hay tan claro como sus impulsos!
Oh, claridad sedienta de una forma,
De una materia para deslumbrarla
Quemándose a sí misma al cumplir su obra.
Como yo, como todo lo que espera.
Si tú la luz te la has llevado toda,
¿cómo voy a esperar nada del alba?
Y, sin embargo –esto es un don-, mi boca
Espera, y mi alma espera, y tú me esperas,
Ebria persecución, claridad sola
Mortal, como el abrazo de las hoces,
Pero abrazo hasta el fin que nunca afloja.
VII
¡Qué diferencia de emoción existe
Entre el surco derecho y el izquierdo,
Entre esa rama baja y esa alta!
La belleza anterior a toda forma
Nos va haciendo a su misma semejanza.
Y es que es así: niveles de algún día
Para caer sin vértigo de magias,
En todo: en lo sembrado por el aire
Y en la tierra, que no pudo ser rampa
De castidad. Y así tiene que vernos.
La luz nace entre piedras y las gasta.
Junta de danzas invisibles, mueres
También amontonándose en sus alas.
Pero es distinto ya, es distinto, es
Tan distinto que puede hacerse nada.
Si breve es el ocaso que alguien hubo
De iluminar, ahora yo de cada
Cenit voy mendigando una ladera
Como el relente un sol de lo que mana.
Miro a voces en ti, mira ese río
En la sombra del árbol reflejada
Igual, lo mismo, entre la diferencia
De emoción, del sentir, que hace la escala
Doblemente vital. Leche de brisas
Para dar de beber a la eficacia
De los caminos blancos, que se pierden
por querer ir donde se va sin nada.
Ah, destempladme. ¿Quién me necesita?
¿Quién tiembla sólo de pensar que el alba
O algún pájaro vuelan hacia un lado
Más suyo? Rama baja y rama alta.
La belleza anterior a toda forma
Nos va haciendo a su misma semejanza.
VIII
Cómo veo los árboles ahora.
No con hojas caedizas, no con ramas
sujetas a la voz del crecimiento.
Y hasta a la brisa que los quema a ráfagas
No la siento como algo de la tierra
Ni del cielo tampoco, sino falta
De ese dolor de vida con destino.
Y a los campos, al mar, a las montañas,
Muy por encima de su clara forma
Los veo. ¿qué me han hecho en la mirada?
¿Es que voy a morir? Decidme, ¿cómo
Veis los hombres, a sus obras, almas
Inmortales? Sí, ebrio estoy, sin duda.
La mañana no es tal, es una amplia
Llanura sin combate, casi eterna,
Casi desconocida porque en cada
Lugar donde antes era sombra el tiempo
Ahora la luz espera ser creada.
No sólo el aire deja más su aliento
No posee ni cántico ni nada;
Se lo dan, y él empieza a rodearle
Con fugaz esplendor de ritmo de ala
E intenta hacer un hueco suficiente
Para no seguir fuera. No, no sólo
Seguir fuera quizá, sino a distancia.
Pues bien: el aire de hoy tiene su cántico.
¡si lo oyeseis! Y el sol, el fuego, el agua,
Cómo dan posesión a estos mis ojos.
¿Es que voy a vivir? ¿Tan pronto acaba
La ebriedad? Ay, y cómo veo hora
Los árboles, qué pocos días faltan…
IX
Como si nunca hubiera sido mía,
dad al aire mi voz y que en el aire
sea de todos y la sepan todos
igual que una mañana o una tarde.
Ni a la rama tan sólo abril acude
ni el agua espera sólo el estiaje.
¿Quién podría decir que es suyo el viento,
suya la luz, el canto de las aves
en el que esplende la estación, más cuando
llega la noche y en los chopos arde
tan peligrosamente retenida?
¡Que todo acabe aquí, que todo acabe
de una vez para siempre! La flor vive
tan bella porque vive poco tiempo
y, sin embargo, cómo se da, unánime,
dejando de ser flor y convirtiéndose
en ímpetu de entrega. Invierno, aunque
no est‚ detrás la primavera, saca
fuera de mí lo mío y hazme parte,
inútil polen que se pierde en tierra
pero ha sido de todos y de nadie.
Sobre el abierto páramo, el relente
es pinar en el pino, aire en el aire,
relente sólo para mi sequía.
Sobre la voz que va excavando un cauce
qué sacrilegio este del cuerpo, este
de no poder ser hostia para darse.
Don de la ebriedad
Ediciones Rialp (Adonais), Madrid, 1953
Poème précédent en espagnol :
Francisco de Quevedo y Villegas : « Hier, un songe... / « ¡ Fue sueño ayer... » (19/09/2025)
Poème suivant en espagnol :
Ricardo Jaimes Freyre : Toujours... / Siempre....07/10/2025).