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Le bar à poèmes
18 mars 2016

Francis Jammes (1868 -1938) : « J’allais dans le verger… »

70_jammes[1]

 

J’allais dans le verger où les framboises au soleil

 

chantent sous l’azur à cause des mouches à miel.

 

C’est d’un âge très jeune que je vous parle.

 

Près des montagnes je suis né, près des montagnes.

 

Et je sens bien maintenant que dans mon âme

 

il y a de la neige, des torrents couleur de givre

 

et de grands pics cassés où il y a des oiseaux

 

de proie qui planent dans un air qui rend ivre,

 

dans un vent qui fouette les neiges et les eaux. 

 

 

 

Oui, je sens bien que je suis comme les montagnes.

 

Ma tristesse a la couleur des gentianes qui y croissent.

 

Je dus avoir, dans ma famille, des herborisateurs

 

naïfs, avec des boîtes couleur d’insecte vert,

 

qui, par les après-midi d’horrible chaleur,

 

s’enfonçaient dans l’ombre glacée des forêts,

 

à la recherche d’échantillons précieux

 

qu’ils n’eussent point échangés pour les vieux

 

trésors des magiciens des Bagdads merveilleuses

 

où les jets d’eau ont des fraîcheurs endormeuses.

 

Mon amour a la tendresse d’un arc-en-ciel

 

après une pluie d’avril où chante le soleil.

 

Pourquoi ai-je l’existence que j’ai ?… N’étais-je fait

 

pour vivre sur les sommets, dans l’éparpillement

 

de neige des troupeaux, avec un haut bâton,

 

à l’heure où on est grandi par la paix du jour qui tombe ?  

 

1897. 

 

 

 

De l'Angélus de l'aube à l'Angélus du soir, 

 

Editions du Mercure de France, 1898

 

Du même auteur :

 

« J’aime dans le temps… » (07/12/2014)

 

Quelle est cette lumière ? (18/03/2017)

 

Prière pour avoir la foi dans la forêt (18/03/2018)

 

Elégie dixième (19/06/2025)

 

 

Commentaires
J
Magnifique. Ça me parle.... Cette aliénation insupportable qui nous a coupés des forces de la nature dont nous ne percevons plus que des bribes de parole... Nous sommes faits pour entendre le chant des montagnes et des aigles, pas pour patauger dans le brouhaha du monde....
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