Mohammed al-Faytoury (1930- ) / محمد الفيتوري : Il est mort demain
Il est mort Demain
Il est mort
Aucune goutte de pluie ne s'est attristée
Aucun visage humain ne s'est assombri
La lune n'a pas survolé sa tombe de nuit
Aucun ver paresseux n'y a déployé son corps
Aucune pierre ne s'est fendue
Il est mort demain
cadavre sali
linceul oublié
tel un rêve...
le peuple s'est réveillé
et a traversé le champ des roses au crépuscule
comme un ouragan
il est mort
dans son âme noircie incendiée un passé de sang et de gibets suspendus
des cris de révolte dans les prisons
visages douloureux et fendillés des vieilles
bras tordus dressés comme des faucilles
yeux où plonge l'ombre des potences
ô mon fils
en quel lieu les soldats ont-ils emmené ton visage
pourquoi m'ont-ils privé de l'odeur de ta chemise ?
mon fils si beau dans l'éclat de sa jeunesse
marchait sur les élans des coeurs
le geôlier a cadenassé la porte de sa grande prison
une chaîne a rampé
et le fouet a enveloppé la nuit de lamentations
et toi mon père
reviendras-tu avant l'hiver ?
tu nous trouveras en pleurs
reviens-nous
ma mère mes soeurs et moi
nous bruissons de pleurs
reviens pour qu'on cesse de nous traiter de pauvres et d'orphelins
mon père est-il innocent
j'ai demandé tristement aux passants
pourquoi l'ont-ils ligoté avec des chaînes ?
ils ont baissé la tête
comme s'ils étaient tous prisonniers
ils ont cogné de nuit à la porte et sont entrés
qui êtes-vous ?
Que voulez-vous ?
Que portez-vous ?
Une fois son cadavre posé auprès du mur
J'ai scruté le visage des souvenirs
et séché mes pleurs avec les larmes des autres
demain le cortège de la faim passera par notre rue
verdissez les années de la disette
tombez ô pluie
noyez les champs de blé et de riz
noyez le fleuve
essuyez de votre main de cendre la tristesse des arbres
viendra un jour où les moissons seront à moi
à moi le ciel le monde et le cours du ruisseau
quand prendra fin la famine de la terre
et celle des humains
un jour aussi sombre aussi humide
qu'un long labyrinthe
il s'est réveillé
a secoué ses mains de la rigidité du cadavre..
et les mains qui racontaient les faucilles des champs
se prolongèrent palmiers plaintifs
dans ses yeux
il s'est écroulé par terre
dans un râle déchirant
et vit du mur de l'horizon descendre une corde
et un cadavre froid tomber dans la boue.
Traduit de l’arabe par Vénus Khouty-Ghata,
in « Les Poètes de la Méditerranée. Anthologie. »
Editions Gallimard (Poésie),2010
Du même auteur : le déluge noir (04/12/2015)
![litterature[1]](https://storage.canalblog.com/02/84/1201889/98290824.jpg)