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Le bar à poèmes
20 juin 2026

Gérald Neveu (1921 – 1960) : La rose des vents

 

Gerald Neveu par Vitali (1954),photo de Pierre Malrieu (Fonds Maryse Gandolfo . Bibliothèque de l'Alcazar. Marseille).

 

 

 

La rose des vents

 

 

 

     J’écrirai du Nord comme du Sud j’écrirai des lettres pleines de promesses et

 

de vengeances une pluie de lettres qui s’abattra écaillant les joues les fronts de

 

leurs coins durs de leurs arêtes dures      

 

 

 

     J’écrirai d’assis de debout en dormant en fuyant les crocodiles et les rochers

 

féroces 

 

 

 

     Je soulèverai des tonnes de déserts pour me cacher pour écrire des lettres

 

des tonnes et des tonnes de vent de silence 

 

 

 

      Personne ne verra grimacer mon visage personne ne saura que j’ai faim 

 

 

 

     On dira me voyant au restaurant ou devant une pile d’oiseaux mécaniques

 

on dira c’est un copain ou bien je lui ai prêté ma brosse à dents ou bien on ne

 

dira rien Mais j’écrirai des lettres de l’Est et de l’Ouest et du Sud-Ouest ou du

 

Nord-Nord-Est Et ceux-là reculeront qui auront cru passer à travers mon corps

 

Et les lettres seront de grandes images transparentes pleines de serpents et de

 

maisons à plusieurs étages 

 

 

 

     Et ceux-là qui ouvraient de grandes bouches pour rire pâliront et souffriront

 

Ils ne sauront pas encore ce que c’est que la faim — non bien sûr — mais ils

 

 

 

diront Peut-être a-t-il faim Alors on répétera dans les cercles de famille Peut-

 

être a-t-il faim On dira A-t-il faim en se serrant un peu davantage au coin du

 

feu ON DIRA on dira Il faudrait peut-être crier pour l’effrayer ou mettre des

 

jattes de lait devant la porte pour l’apaiser Mais celui qui le premier aura vu

 

mon visage oh alors celui-là dira des choses incompréhensibles Il sera bête il

 

aura envie de s’asseoir au soleil et de baver 

 

 

 

     Trop tard Les lettres tomberont des étagères des huiliers par la chasse du

 

tout-à-l’égout Des lévriers de papier tireront de grandes langues rouges qui

 

saliront l’air qui empliront les vêtements qui brûleront fébrilement les derniers

 

scrupules les derniers aboiements de l’or 

 

 

 

     Je serai alors environ au centre de la 

 

                                       ROSE DES VENTS

 

 

 

 

 

 

Fournaise obscure

 

Pierre Jean Oswald éditeur, 1967

Du même auteur :

 

… Un miroir (15/12/2016)

 

Midi (15/12/2017)

 

Raison sociale (15/12/2018)

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