Marie-Josée Christien (1957 -) : La tranchée de Glomel
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Photo JD, Paris, 1987
La tranchée de Glomel *
Désert d’eau
et d’herbes folles
un pays opaque
banni de son histoire
rature les noms sonores
Kistinig Groñvel Goariva
sur les berges
du chemin magnétique
se tapit
une honte glacée.
Canal sans nom
sans embouchure ni source
emporté par l’itinéraire
Nantes-Brest
long comme l’absence
Glomel
partage les eaux
enfante le mouvement
Itinéraire brisé
à mi-chemin
une luisance noire
glisse en silence
sur l’eau
des passages fantômes
émergent
de la boue liquide
Dans les portes de rouille
les ombres clandestines
brillent
par accrocs.
La pluie martèle
la surface de l’eau
Un mince filet
de nuit
cerne
les sentiers envahis de ronces.
Je marche lentement
dans le soir qui descend
Le vent devance
l’éclair prolongé
d’une rêverie
imprégnée
des lambeaux
de chants anonymes.
Une averse torrentielle
ravive
comme des fantômes obsédants
les destins
échoués
au fond du canal
Une fièvre intérieure
bat aux tempes
à découvert.
La mort bat
les eaux sombres
plaies du souvenir
planté
dans l’imminence de la nuit
sauvage
Le canal
n’offre pas de repos.
Les copeaux du crépuscule
esquissent
des images enfouies
Le cadastre omis
de la souffrance
ameute la nuit
Son ombre
devient la nôtre
Personne n’est à l’abri
d’un déni d’humanité.
Le canal
a froid
de n’être qu’un oubli
déposé dans la fange molle
du sous-bois.
Face à face
avec la souffrance
et le désespoir
qui bougent
dans la lenteur de eaux
les écluses sont muettes.
Canal
condamné
à l’incapacité de dire
frappé de renoncement
inerte.
Une herse liquide
ressasse
son lit de fange
et d’oubli
D’âpres souvenirs
assoiffent les vivants.
L’eau sombre
des écluses
porte
des ruminations
comme un rappel continu.
Grimoire
des sédiments obscurs
venus
d’un autre paysage
la tranchée
a oublié les terres
qu’elle recouvre.
Les brèches
de solitude noyée
larguent
les blessures de l’aube
que fragmente le silence
Les intempéries heurtent
les prairies lacérées
par une coulée de joncs.
A Jean Kergrist,
Derrière le rideau d’arbres
immobile
dans la grisaille
aucun nom gravé
sur un monument
offert au vent
et au temps
le monde des bagnards
accompagne
nos oublis.
Un peu de rêve et de mémoire
apaiserait
les fracas du silence
Ne reste que la dureté
d’une terre muette
l’eau inconsolable
dans les friches du souvenir.
Cimetière de bagnards
le canal
charrie sans fin la mémoire
de leurs gestes piégés
dans la boue ruisselante
face au froid
se tenir debout
à creuser l’ombre
à fossoyer la tranchée
dans les eaux lourdes
de toute la terre
arrachée.
Le halage silencieux
sinue
entre les tourments
en embuscade
Canal de larmes
et de pestilence
L’histoire est finie.
Juste un peu
d’eau tremblante
à la lisière du regard
charrie
des morceaux de brume.
Le canal s’alourdit
en son fond
d’une végétation
oisive
La mort tambourine.
Rien n’éteint
les rumeurs
qui clapotent
sous les glissements lents
du ciel
Je regarde passer
la frise
des blocs de nuages
sans profondeur
comme peints
sur l’ombre bleue
Le canal
survit
en souffrance
en attente
il échappe aux mots.
Il lui faut
recueillir sa voix
dans la nuit secrète
inventer la souveraineté
des rivières
Blavet Aulne
filant sans trêve
mêler ses eaux
aux leurs
dans les grandes profondeurs
s’y jeter s’y perdre
épurer sa clarté.
Au-dessus de l’écluse
les arbres mouillés
gouttent
de lumière
la tranchée carnivore
apostrophe
la vanité
avec désinvolture.
* La tranchée de Glomel, sur le canal de Nantes à Brest, a été creusée par 600 bagnards condamnés
pour insoumission et désertion et détenus dans le camp de Glomel (Côtes-d’Armor). De 1823 à 1832,
ils ont creusé dans les marais une tranchée profonde de 23 mètres, reliant sur 5 kilomètres les versants
de l’Aulne et du Blavet. Le camp des bagnards a souffert de paludisme et le coût en vies humaines a
été considérable. (Note de l’autrice.)
Aspects du canal
Sac à mots édition 44810 La Chevallerais
De la même autrice :
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