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Le bar à poèmes
3 octobre 2026

Emile Verhaeren (1855 – 1916) : Les mendiants

 

 

 

Émile Verhaeren photographié par Chalres Bernier,  en 1914.

 

 

 

 

Les mendiants

 

 

 

Les jours d'hiver quand le froid serre


Le bourg, le clos, le bois, la fange,


Poteaux de haine et de misère,


Par l'infini de la campagne,


Les mendiants ont l'air de fous.

 



Dans le matin, lourds de leur nuit,


Ils s'enfoncent au creux des routes,


Avec leur pain trempé de pluie


Et leur chapeau comme la suie


Et leurs grands dos comme des voûtes


Et leurs pas lents rythmant l'ennui ;


Midi les arrête dans les fossés


Pour leur repas ou leur sieste ;


On les dirait immensément lassés


Et résignés aux mêmes gestes ;


Pourtant, au seuil des fermes solitaires,


Ils surgissent, parfois, tels des filous,


Le soir, dans la brusque lumière


D'une porte ouverte tout à coup.

 



Les mendiants ont l'air de fous.


Ils s'avancent, par l'âpreté


Et la stérilité du paysage,


Qu'ils reflètent, au fond des yeux


Tristes de leur visage ;


Avec leurs hardes et leurs loques


Et leur marche qui les disloque,


L'été, parmi les champs nouveaux,


Ils épouvantent les oiseaux ;


Et maintenant que Décembre sur les bruyères


S'acharne et mord


Et gèle, au fond des bières,


Les morts,


Un à un, ils s'immobilisent


Sur des chemins d'église,


Mornes, têtus et droits,


Les mendiants, comme des croix.

 



Avec leur dos comme un fardeau


Et leur chapeau comme la suie,


Ils habitent les carrefours


Du vent et de la pluie.

 



Ils sont le monotone pas


- Celui qui vient et qui s'en va


Toujours le même et jamais las -


De l'horizon vers l'horizon.


Ils sont l'angoisse et le mystère


Et leurs bâtons sont les battants


Des cloches de misère


Qui sonnent à mort sur la terre.

 



Aussi, lorsqu'ils tombent enfin,


Séchés de soif, troués de faim,


Et se terrent comme des loups,


Au fond d'un trou,


Ceux qui s'en viennent,


Après les besognes quotidiennes,


Ensevelir à la hâte leur corps


Ont peur de regarder en face


L'éternelle menace


Qui luit sous leur paupière, encor.

 

 

 

 

 

Les campagnes hallucinées,

 

Edmond Deman éditeur, Bruxelles,1893

 

Du même auteur :

 
Le vent (06/02/2016)


« Dès le matin... » (05/05/2017)


La folie (14/05/2018)


La pluie (03/10/2019)


Fleur fatale (03/10/2020)


Les plaines (03/10/2021)


Le départ (03/10/2022)


La neige (03/10/2023)


La ville (03/10/2024)

 

La barque (03/10/2025)

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