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Lettre à la femme aimée

au sujet de la mort

(VII - XII)

 

VII

Quant à l’abandon il n’y a pas de science

quoi donc pour peser le silence

qui sépare la joue du baiser ?

 

on ne sait quelle nuit

se fait en contrebas

de la vie qui s’achève

ni quelle sentence de poussière

colle les lèvres

 

après chaque mort

un trou s’ouvre dans le langage

un mot à jamais manque

et c’est comme désespérément le poème

qui cherche les voyelles de son chant

 

expliquer c’est faire souffrir l’âme

d’une deuxième absence

vouloir tenir la nuit entière

son éternité éteinte

dans l’enclos d’un sommeil

 

gare à l’illusion native !

le temps n’est pas la rivière qui s’étire

des pierres gelées à la rive anonyme

mais intensément la soif

mais une gorge ivre des rires et des larmes

et qu’assèche l’infini couvert de tuiles d’ombre

 

notre monde est le gouffre qu’il creuse

nos yeux ne sont pas faits

pour scruter la chute

mais pour nous reconnaître

l’un et l’autre semblables

semblablement réels et ardents

dans le vide

 

nous nous aimerons donc

croyants du dernier désir

que nulle cause n’absout

formes vivantes pour la cime d’un mot

et les mains réunies

 

et puis qu’un soleil nous embrasse

là même où nous durons

au centre d’une soif

 

VIII

 

Vint ce jour dans le jour

où tu posas le pied au bas du lit

il n’y avait plus de sol que la douleur

chose comme une eau mouvante et froide

 

tu crus ressaisir le monde

dans la main aimée

mais le froid tenait aussi dans la douceur

mais le froid mettait ses dents dans la chair

et tu sus combien la chair est nue

autant que l’âme quand l’âme souffre

 

c’est qu’il est un autre temps dans le temps

 

une durée seconde

où la fille nouvelle-née

est sœur de l’aïeule

où la même argile saisit les corps

la même attente la pensée

 

c’est ce temps-là

comme des feuilles

jetées bas sous le pas du marcheur

que ton pied un matin rencontra

et ce fut pour toi alors sourde

aux midis qui sonnaient

te perdre et descendre

dans ta propre mort

 

tant est commune mon aimée

l’absence aux bras chargés de mémoire

 

la vérité est qu’on ne revient pas

de cet exil

que nulle patience ne le dissuade

et si l’on reprend pied

sur la terre familière

il nous appartient de garder précieuse

cette marche vaine dans l’horizon en larmes

 

son prix je le lis clair dans tes yeux

à leur joie neuve qui me regarde

 

IX

 

Ah qu’on n’invoque pas l’aile de l’ange

quand le silence passe sur le front du mourant

qu’on dissipe buée sur l’âme ces chants d’allégresse

qui forcent un ciel entre les dents du mort

 

le cadavre ne veut pas de ces beautés violentes

seuls sont vrais le poids de l’air dans la chambre

et la patience qu’il faut à notre épaule

et les paupières brûlantes

et la parole aride

et les sueurs de la pensée qui s’efforce

 

seul existe pour les demeurants

aux prises avec la lumière trop pleine du matin

le soupçon d’avoir posé pour rien

leurs mains sur le monde

et d’avoir pour rien

usé leur volonté

aux graviers

 

qu’on laisse l’horreur venir devant

parfaite

puisqu’à partir de là il faut tout recommencer

la nuit quotidienne

et la vie quotidienne

réapprendre la saveur

et l’amertume qui tient la lèvre close

puis le chant dans la gorge simple et suffisant

 

qu’on  nous laisse donc seuls face à l’énigme oui

hommes seuls avec leur souffle

leur prière de peu

mariant les corps à la nuit amoureuse

et là s’allégeant dans l’énigme

 

un seul rythme nous contient

quand habitant dans l’amour notre danse égarée

nous échangeons d’une pleine respiration

l’éternité contre une joie

 

un rythme ou un poème

qui tient dans son étreinte nue

le sens inexprimé des choses

 

X

 

Nuits qui savez tout de la vieillesse

l’opprobre jeté au visage

au front innocent appuyé contre l’été

à la force dévorante du geste

crachat crachat de la misère

dans nos yeux

 

nuits pétries du doute

et de la pénible rumeur du rêve

et qui faites aux enfants mêmes

des yeux de fauves devant le feu

 

vraies nuits de la douleur

qui semblez ne paraître

que pour donner au monde

qui se tourne et retourne dans l’insomnie

le leurre où mordra sa faim

 

nuits extrêmes de la souffrance

qui posez un bandeau de  fièvre

sur le souffle et la gorge opprimée

comme les grands voiliers chutant dans la brume

nuits retirez-vous

laissez enfin que nos cœurs battent

comme un linge relavé

dans la brise du soir

 

laissez-nous corps primitifs

adonnés seulement à la clarté qui monte

aux mouvements mêmes de la lumière

qui n’ont pas d’usure

et que les amants dans leur danse naïve

embrassent

 

emportez avec vous

la menace et l’or des prophéties

les éternités moqueuses

 

laissez-nous vieillir et mourir

nus et proches de notre soif

 

d’ombre et d’étoile fuyantes

nous avons bien assez dans l’âme

pour comprendre qu’en nous

est venue du premier jour

la mort immense

 

XI

 

Il n’y a pas de consolation t’ai-je dit

alors que tu ignorais lointaine à mes côtés

ma main posée dans ta main

 

ah comme je savais que ce qu’il me fallait libérer

dans ton silence

était chose rude mal venue

 

quoi donc ? cela que je répétais dans l’ombre

avec la demi-voix qu’on a devant la tombe :

on porte avec sa vie l’inconsolé

comme son sang

 

quand on a vu le visage de l’agonie

on ne revient pas chez soi sans honte

si puissante soit la douceur

des bras qui nous attendent

on ne peut

pendre son ombre au portemanteau

et se croire fût-ce un instant

épargné

 

désormais un poids nouveau pèse sur tes épaules

à toute heure une fatigue dormante tient la pensée

rien n’est saisissable du jour ni de la nuit

et les mots mêmes

on ne les habite que par défaut

comme la lumière ses lampes

comme le baiser la bouche

 

sois douce avec l’invisible

dans ma main posée sur ta main

il n’ y a pas de consolation

mais une patience

qui nous tient prêts

au bord du gouffre et de la joie

 

XII

 

Je t’écoutais parler à ton enfance

comme on fait près du feu

le corps respirant les flammes

 

tes mots riaient dans les larmes

si même c’étaient des larmes cette ombre pure

vibrant sous ta paupière

 

dehors les jeunes gens jetaient des cris

sur le ciel bleu comme des pierres

la lumière crevait la vitre des fenêtres

une radio oubliée chantait

pareille à la solitude

 

c’était un jour violent comme l’été

et tu parlais à ton enfance doucement

dans cette langue d’étrangère

qui avec patience demande son chemin

à qui ne la sait pas

savais-tu

tandis que ta voix buvait le silence

combien il te faudrait franchir d’adieux

pour trouver la force de chérir sans mots ni larmes

tes vies disparues ?

 

alors ici enfin plus rien

plus le dernier sourire sans bouche

plus la chambre close

sur son architecture de poussière

et plus ce grincement du cerisier

où l’oiseau empiégé t’en souviens-tu

déchira ses ailes

 

alors seulement cette vielle parfaite

dans la mémoire

où ton enfance est là

qui te regarde aimée et advenue

 

elle te prendra dans ses bras

et c’est elle désormais

qui te redit le songe

 

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Lettre à la femme aimée au sujet de la mort

Cheyne éditeur, 2006 

Du même auteur :

« Avant que d’avancer puissamment dans la nuit… » (14/07/2014)

Lettre à la femme aimée au sujet de la mort (I – VI) (14/07/2015)

« Rien n’est plus beau… » (14/07/2016)

Où passent des secrets (14/07/2017)

« ma prière... » (14/07/2018)