jeanpierresimeon-i8h2[1]

 

Lettre à la femme aimée

au sujet de la mort

(XIII - XIX)

 

XIII

Ecoute ô écoute ma jeune ma tendre ma pleureuse

il y a lointainement un chant

comme un écho des vagues qui battent dans la mer

loin une voix qui chante dans le néant

 

ce n’est pas une image

ce n’est pas l’argument de douceur

que voudrait le poème

je n’invente pas

ni ne cherche à faire vivre la mort

plus que son dû

 

nous savons ; il n’y a pas de clémence

 

mais ô écoute

ouvre l’oreille dans la fureur

laisse la bataille

entends ce qui ne vient ni du ciel ni de l’âme

la chose qui n’excède ni le temps ni le lieu

elle est  dans la vie pleine

et en elle se connaît

 

pour cela nul nombre d’or

et nulle pensée n’en viendra à bout

c’est un chant à peine

une phrase de lumière posée

dans l’instant

 

nous n’avons pas de dieux à croire

depuis que nous savons rêver les yeux ouverts

depuis que nous savons qu’il n’y a d’éternité

que celle

que les amants s’offrent l’un à l’autre

 

nous ne sommes que de ce monde mon amour

et face à la mort qu’on lit sans comprendre

entends la part heureuse qui parle dans ta nuit

 

XIV

Que peut la poésie contre la mort ? rien

que peut dire la poésie de la mort ? Rien

le trou des cimetières l’avale

et sur la tombe

le poème demeure une croix stupide

rouillée par les vents

 

mais le poète peut parler

entre le soleil et la mort

il dit :

« nous parlerons aux vivants du vivant

pour partager l’absence et le chagrin

la main posée

sur la poitrine de ceux que nous aimons »

 

Il dit encore :

« le cœur éphémère est roi

lui seul est comptable des sept nuits de la douleur

à lui seul joie plénière

nous pouvons comprendre avec un corps d’ardeur

la confusion des herbes au soir

et la netteté du givre au matin

c’est beaucoup

qui si l’amour l’accomplit

ne saura suivre la spirale montante

qui lie la terre au dernier ciel de la conscience ?

 

toutes les gloires tous les drames

nous les tenons là dans nos mains

la cruauté nous la savons

jusqu’à la racine des cheveux

nous disparaissons déjà

mais laissons la poussière des fables

filer entre nos doigts

 

tenons le pas sur la terre verte

tenons-nous au travail du galet dans le ressac

soyons simple avec la beauté

aimons-la incomplète et solitaire

comme une ruelle oubliée derrière les ruines

et vivons d’un jour à l’autre

pareils à ces nomades

dont le sel brûlait les pieds

mais qui s’abreuvaient au lait inépuisable

des songes »

 

XV

Si je t’écris avec ces mots vieux

frottés à toutes les huiles du mensonge

et qui ont partie liée

avec les trafics de la beauté

 

ou si je t’écris avec la langue des rues

qui sent le cuir et la sueur

et ne laisse voir dans sa trame usée

qu’une aire de poussière

 

et si encore j’écris dans la secousse des temps

selon les migrations électroniques de la parole

rompant le miroir du signe

comme une étrave un nouvel Arctique

 

qu’importe !

toute langue perd le monde

et nous éloigne

de nous-mêmes

 

 c’est du dedans sauvage

au sang lourd

au souffle chèrement gagné

que nous vient un langage

dont le coup d’aile parfois

déplie l’ombre

 

or j’écris dans la chaleur de l’été

au plus près de ton oreille absente

et ce dont il s’agit :

que la mort est toujours là

que sa rumeur insiste

ne tiendra pas plus dans mon poème

qu’un papillon sur l’ongle d’un enfant

 

c’est ailleurs après au-dessous

quand les mots auront laissé leur vide sur la page

loin sous l’oubli des mots

 

dans la survie du sens hors de la langue mue

 

là que ma lettre peut-être te parviendra

 

XVI

Le jour où un homme a bâti une maison sur la terre

Là où d’abord il dormit avec les vents

ce jour-là il a nommé le temps

en lui donnant séjour

 

il fut celui qui dit :

une éternité me manque

 

en désignant le seuil

où s’arrêtait le monde

il fit de chaque jour un souvenir

une absence dans la chambre

 

ainsi il inventa la mort connaissable

celle qui grandit avec le mur l’arbre et l’enfant

et bientôt laisse ses souliers à la porte

 

depuis lors nous savons que la maison est vaine

nous avons beau rentrer

dans la durée chaude et close

recompter chaque soir les visages et les années

convoquer le ciel dans nos baisers

serrer sur la poitrine une joie docile

nous sommes sans repos

 

un jour vient où nous voyons à la fenêtre

seuls et incertains

passer l’éclair sous les nuages

et notre cœur tombe

nous inventons la mort pour notre compte

nous résidons émus

comme à l’étape

 

oui la maison est vaine

mais nous pouvons passant demeurer

là où nous appartenons

dans un secret

sans raison sans exemple et sans but

 

XVII

Autant que je pourrai je te ferai sourire  

 

n’attendons pas

l’attente ? morsure de chiens errants

quête de l’ombre dans l’ombre

lampe noire dans la main

 

parmi les hommes

les plus savants marchent sur la nuit

et à chaque pas s’enfoncent

leurs yeux sont des questions

 

leur science est faible comme la rosée

et leur pensée n’est que baptême de l’énigme

 

nous ne pouvons attendre

vivons dans la vie impossible

étendons-nous dans  notre corps

pour chérir la douceur

 

la pierre des villes annonce la ruine

les langues sont des lampes de vieille tempête

et nous participons de la confusion des âmes

sous le vent

 

mais pose ta joue sur les mains fraîches

considère que la seule saison claire

est le pli du bras qui te porte

que la caresse de l’eau qui nous lave

et laisse sur nos fronts

la grâce du dernier recours

 

autant que nous pouvons

aimons-nous vivants parmi les vivants

compagnons de colère et de fête

avec nos âmes confuses

et la pensée perdue engluée de nuit

 

autant que je saurai

dans notre éternité incomplète

déposant à tes pieds une aube éphémère

face à la mort nulle

je ferai naître un soleil entre tes lèvres

 

XVIII

Tandis que j’écris ce poème tu dors

j’écris pour que tu dormes

pour que ma phrase veille sur ton sommeil

car il n’y a pas plus grand péril que les songes

dont on revient toujours séparé de soi-même

 

il faut que ces mots respirent avec toi

qu’ils boivent la nuit à tes lèvres

et qu’ils nous lient tous deux face à la mort

selon la loi des simples

 

il y a ces solitudes infinies que nous sommes

chacune de nos pensées

est un arbre grelottant

et la peau durcit

qui sépare les paroles et sépare les âmes

 

j’attendrai jusqu’à la consomption

de la dernière étoile

penché sur ton visage et sur l’ombre

où étrangement tu disparais 

 

je formerai un langage autour de ton sommeil

il sera tissé de ce vieux lin

qu’on prend dans les armoires

langage que j’étends

sur toi

et qu’il épouse un rythme

dans ton cœur

 

tant que tu dormiras

mon poème tiendra la veille

cherchant dans la nuit ton œil bleu

 

nous attendrons ainsi

le jour

inexplicable

 

pusse-t-il mon poème parlant au bord des draps

ôter la pierre

sur ton souffle

 

XIX

C’est lorsque nous savons être dans le cri

sans le cri

lorsque avant même de verser des larmes

nous avons compris l’agonie des larmes

et que parvenus au bout du souffle

nous n’ignorons plus rien

de la fraîcheur qui manque

 

c’est alors que douloureusement fertilisé

cet autre cœur

qui n’est pas un muscle

c’est alors qu’il bat plus souplement

et qu’à notre gorge ainsi se dénoue

le collier des flammes

qu’ainsi s’apaise la violence des jours

où l’homme sans fin connaît sa défaite

 

il nous faut vivre cette espérance

pareille à la brève résurrection des herbes

après qu’elles ont bu le feu et l’eau des orages

il nous faut tenir à cette idée

qui promet un ciel au centre de toutes choses

mais à cela ne croire que la bouche légère

et avec cette précaution du geste

qu’ont les pêcheurs de lune dans l’étang

 

dans la chambre au centre des caresses

la lumière nous sera suffisante

ignorant la guêpe sous l’oreiller

 

oui chaque fois creusant dans la lumière

sans durée

nous serons mon amour liés à la seule certitude

elle est une autre respiration

comme une neige

sur les arbres

 

délivrés

nous aurons

un cœur simple

devant la mort

..............................

 

Lettre à la femme aimée au sujet de la mort

Cheyne éditeur, 2006 

Du même auteur :

« Avant que d’avancer puissamment dans la nuit… » (14/07/2014)

Lettre à la femme aimée au sujet de la mort (I – VI) (14/07/2015)

« Rien n’est plus beau… » (14/07/2016)

Où passent des secrets (14/07/2017)

« ma prière... » (14/07/2018)

Lettre à la femme aimée au sujet de la mort (VII – XII) (17/07/2021)