Le bar à poèmes

24 septembre 2018

Amir Gilboa/ אמיר גלבע (1917 – 1984) : « Très loin à perte de vue... »

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Très loin à perte de vue

la vie bouillonne.

Tout le monde habillé de fête

les hommes et les femmes.

 

Et les fleurs d’amandier fleurissent

sur les cannes des hommes

Et une calme brise matinale

murmure aux yeux des femmes.

 

Et la mort n’a pas de vie

et la vie n’a pas de mort.

 

               Une rue entière marche.

 

L’écho emporte la voix

et la voix emporte l’écho

 

               L’éternel règne

 

Traduit de l’hébreu par Michel Eckhard et Benjamin Ziffer

in, Revue « Poésie 1, N° 116, Mars-Avril 1984 »

Le Cherche-Midi éditeur, 1984

Du même auteur : « Aux jours très anciens… » (25/09/2017)

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23 septembre 2018

Masaoka Shiki / 正岡 子規 (1867 -1902) : « Des pins sur chaque île... »

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Des pins sur chaque île -

le bruit du vent

est frais

 

Traduit du japonais par Roger Munier

In, « Haïkus des quatre saisons »

Editions du Seuil, 2010

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22 septembre 2018

Déwé Gorodey (1949 -) : Et les prospectus

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 Et les prospectus

 

Mal de la terre natale

qui nous colle à la peau

quand tombent les feuilles mortes de platane

quand se lève le mistral

quand passe un jet

 

Ile du nickel

profit des rapaces

mon pays pillé du Pacifique

mon peuple colonisé d’Océanie

qui s’éveille à nouveau

 

Et les prospectus ne parlent que de

sable chaud

soleils couchants

gens heureux

des mers du Sud

 

mais nous

les barbelés des réserves kanakes

nous griffent toujours

de jour et de nuit

au pays comme au loin

 

(Montpellier, octobre 1970)

 

Revue « Poésie 1, N° 116, Mars-Avril 1984 »

Le Cherche-Midi éditeur, 1984

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Jean Lavoué (1955 -) : Nous marcherons en vue de mer

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Nous marcherons en vue de mer

par des routes sans bornage.

Nous élargirons l’horizon jusqu’à ne plus savoir

d’où nous sommes, à part cette lisière au loin

où s’espacent nos pas.

Nous serons sans mobiles et sans arbres pour

nous guider.

 

Ainsi serons-nous sans concession et

complices du chant,

Et libres avec nous-mêmes.

Nous n’éviterons pas les courants,

Jusqu’à nous perdre avec eux

au soleil devancé.

 

Nous glanerons en des champs que nous

n’aurons pas semés.

Ce jour-là nos frontières nous serons rives

hauturières.

Nous fréquenterons de hauts plateaux

Où les épis du ciel se couvriront d’oiseaux en

partage d’estuaire.

 

Nous serons de tous les vents la conquête et la

proie.

Nous ne laisserons rien au sec.

Sauf de rares rochers pour estimer l’espace de

notre perte.

 

Nous serons immergés dans les marées

profondes

Et viserons la haute mer car nous n’aurons plus

besoin de port.

 

Ce rien qui nous éclaire

L’enfance des arbres éditeur, 56700 Hennebont, 2017

Du même auteur : « S’avancer sans craindre l’obscur ... » (22/09/2017)

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20 septembre 2018

Onitsura Ueshima /上島鬼貫 (1661 -1738) : « Quand les cerisiers ... »

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Quand les cerisiers sont en fleur

les oiseaux ont deux pattes

les chevaux quatre

 

Traduit du japonais par Roger Munier

in, « Haïkus des quatre saisons »

Editions du Seuil, 2010

Du même auteur : « Avec le cormoran… » (17/05/2015)

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16 septembre 2018

Nelly Sachs (1891 – 1970) : « Vous mes morts... » / « Ihr meine Toten... »

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Vous mes morts

Vos rêves sont devenus orphelins

La nuit a couvert les images

Votre langue volant dans des chiffres secrets chante

 

La troupe de fugitifs des pensées

votre legs voyageur

mendie sur ma grève

 

Inquiète je suis

très effrayée

de saisir le trésor avec une petite vie

 

Détentrice moi-même d’instants

battements de cœur adieux

blessures mortelles

où est mon héritage

 

Le sel est mon héritage

 

Traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre

In, « Anthologie bilingue de la poésie allemande »

Editions Gallimard (La Pléiade), 1995

Du même auteur :

« Ici où dans le sel… » (16/09/2015)

« Des langues de mer salées… » (16/09/2016)

« Rêve surcroît du dormeur… / « Traum der den Schlafenden… » (16/09/2017)

 

 

Ihr meine Toten

Eure Träume sind Waisen geworden

Nacht hat die Bilder verdeckt

Fliegend in Chiffren eure Sprache singt

 

Die Flüchtlingsschar der Gedanken

eure wandernde Hinterlassenschaft

bettelt an meinem Strand

 

Unruhig bin ich

sehr erschrocken

den Schatz zu fassen mit kleinem Leben

 

Selbst Inhaber von Augenblicken

Herzklopfen Abschieden

Todeswunden

wo ist mein Erbe

 

Salz ist mein Erbe

Poème précédent en allemand :

August von Platen : « O tendre printemps... »  / « O süßer Lenz... » (21/08/2018)

 

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15 septembre 2018

André Verdet (1913 - 2004) : Tu me disais

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Tu me disais

 

 

Tu me disais : Ma femme est belle comme l’aube

Qui monte sur la mer du côté de Capri

Tu me disais : Ma femme est douce comme l’eau

Qui poudre aux yeux mi-clos de la biche dormante

Tu me disais : Ma femme est fraîche comme l’herbe

Qu’on mâche sous les étoiles au premier rendez-vous

 

Tu me disais : Ma femme est simple comme celle

Qui perdant sa pantoufle y gagna son bonheur

Tu me disais : Ma femme est bonne comme l’aile

Que Musset glorifia dans sa nuit du printemps

 

Tu me disais aussi : Ma femme est plus étrange

Que la vierge qui fuit derrière sa blancheur

Et ne livre à l’époux qu’un fantôme adorable

 

Tu me disais encore : Je voudrais lui écrire

Qu’il n’est pas un aurore où je n’ai salué

Son image tremblant dans le creux de mes mains

 

Tu me disais encore : Je voudrais la chanter

Avec des mots volés dans le cœur des poètes

Qui sont morts en taisant la merveille entendue

 

Tu me disais encore : Je voudrais revenir

Près d’elle à l’improviste une nuit où le songe

Peut-être insinuerait que je ne serais plus

 

Tu es mort camarade

Atrocement dans les supplices

Ta bouche souriant au fabuleux amour

(Buchenwald, 15-17 mai 1945)

 

Les Jours, les Nuits et puis l’Aurore

Editions F.N.D.I.R.P.(1949)

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14 septembre 2018

Song Lin / 宋林 (1959 -) : Au sud de la Péninsule malaise

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Au sud de la Péninsule malaise

 

Douceur, la côte sinueuse

le jour et la soie dorée du jour

tremble comme un drapeau de pétrolier

 

les îlots étincellent

je caresse la mer

comme on caresse une femme ardente

ou un vase antique bleu

les sables mouvants et les ombres des nuages ne cessent de laver

des filets de vapeurs bleues

 

les indigènes assis dans l’ombre épaisse de l’après-midi

boivent du thé, crachent des noyaux de l’été

les socques en bois sont oisives

 

Qu’y a-t-il dans la jungle ?

des cours d’eau secrets, les poignards des Maotou ?

On dit que l’oiseau de paradis ne dépend pas d’un lieu précis

mais qu’il se perche toujours sur une certaine branche

 

Keppel Harbour Singapour

ces lieux sont comme des dauphins

 

j’ai vu quelqu’un venir à la fenêtre

ouvrir la cage de la lune

 

Traduit du chinois par Chantal Chen- Andro

In, « Le ciel en fuite. Anthologie de la nouvelle poésie chinoise »

Editions Circé, 2004

Du même auteur :

Lire la nuit (14/09/2015)

Vestibule (14/09/2016)

Paysage dans l’œil d’un aigle (14/09/2017)

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13 septembre 2018

Alain Le Beuze (1958 -) : La charrette

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La charrette

 

Roues embourbées

dans une nuit en friche

parfumée de cris d’oiseaux

 

Une charrette rouille

sous des averses de silence

écrasée sous une meule de ronces

les brancards épuisés vers le ciel

 

Le cheval

s’est couché parmi les racines

sous les mottes de mouches

 

Revue « Vagabondages, N°36, Février 1982 »

Association Paris-Poète, 1982

Du même auteur :

Hauteur du lieu (extraits) (15/09/2014)  

suites des ténèbres (13/09/2016)

Exil (13/09/2017)

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12 septembre 2018

Charles Dobzynski (1929 – 2014) : Aimer Mourir

Aimer          Mourir

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Aimer          Mourir

 

Longtemps          longtemps

          je fus latent dans l’émeraude

                    d’aimer          mourir

                    lesté

de trop de lèvres

                              nourri

de trop de voix entre les feuilles

                              Effroi

de lanternes

                         Lenteurs

de phosphores cerclant la soif

Incendie aux yeux crevés

          ignorant le braille du feu

 

Troqué               tronqué

fuyant dans l’arc

                         l’ultra-violet

                                             l’averse

d’un dédoublement de la vie

Quel est cet autre

                              qui me traverse

me trahit par transparence

                                             fait le vide

détache mon corps

                              de l’aubier des embrasements ?

 

Métallisé dans mes sources

                                             mes secousses

je crie au secours

                              Je me vole

                                                  ce que je suis

Ma suie laisse une empreinte

                                                  qui me ment

 

Mon sexe

               scintille à l’embrasure

d’une nuit sans peau

qui repousse sous mes paupières                  

                                                       Panique

     d’opacités

                         je palpe

                         l’insondable qui me découpe

L’ossature sans suite

                                   de mon passé

                                                       Mes pas

en pointillé dans d’autres pas

 

Eteint je me tais

                         dans les pores

des peurs et des paumes

          de tant d’impossible qui tend

                    sa corde à mon cou

Je troue une ombre qui me cloue

Je hais

          ce corps éclos

                                   secret dans mon corps

 

Eau rêche

               qui m’entraîne au for de la terre

Je fore un puits qui se referme

               plus noir sur l’attente

                                                  luttant

à coups de veines et de lèvres

                                                  contre

mon sang décalque          mon visage

                                                            contrefaçon

Plante que rien n’apaise

                                        griffes

de qui m’emporte à sa merci

Un morceau de mon corps se greffe

                                                            sur l’avenir

l’autre pourri déjà sans rêve

          dans mes hiers          mes fondrières

          Pierre

                    où l’or palpite

que pour appauvrir la lumière

 

Je hais

          ce suif et ces plis

          cet autre tenace          sans bouche

                    sans langue       sans loi

qui m’ampute

                         de toi

                                   qui m’effrange

                                                       me rend étranger

enveloppé dans ma blessure

                                            seul

                                                       à fendre oubli

 

Dans ma faiblesse

à pic la plaie

                         où fondent

les plombs de mes nuits

                                        en creux

pour le soleil et pour le nacre

                                                  de l’instant

                                                  que tu combles

Je brûle à vue d’œil

                                   dans tes combes

                                                  dans tes douves

Dévalant l’air

                         de ta douceur

                                   comme un corbeau mort

Mais la mémoire

                              du moi qui tombe

                                                            du moi qui naît

de la marée

                    corail

                              de toi

                                        n’est rien qu’un corps

qui se délivre

                    muant la chair                dénouant

                    l’anneau du néant

dans son brisement d’une rive

                                                  à l’autre de nous

                    une durée lourde.

 

 

Arbre d’identité

Editions Rougerie, 1976

Du même auteur :

Mère (12/08/2014)

Hors-saison (12/09/2015

Je dois réponse à tout (12/09/2016)

Mais si… (12/09/2018)

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