Le bar à poèmes

24 septembre 2019

Thadée Peiper (? – 19 ?) : Les yeux au-dessus de la ville

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LES YEUX AU-DESSUS DE LA VILLE

 

Imaginer un nid

                              dans le sommet de la cheminée d’une usine ...

J’y habite avec mes yeux

J’y vis comme dans la tour d’une cathédrale

                                                  qui n’est pas encore construite

d’une cathédrale de charbon.

Sous la protection des tuyaux caressants

          s’élève vers moi

                              le parfum chaud

                                        de la fatigue et de la joie de l’homme

Le fracas et le rire que j’entends

                                                  = un chant

                                                       à la gloire du corps de la terre.

La fumée qui me chatouille

                                        = la victoire

                                                        de l’âme du charbon.

J’arrache mes yeux.

Dans la curiosité comme dans un papier

je taille des ailes

Je les épingle à mes flancs.

Et mes yeux deux miroirs volants tournent au-dessus de la ville.

 

Traduit du polonais

In, Revue Manomètre, N° 2, Octobre 1922, Lyon   

 

Du même auteur : Entre les copeaux de la journée (08/04/2018)

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23 septembre 2019

Masaoka Shiki / 正岡 子規 (1867 – 1902) : « Au Bouddha... »

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Au Bouddha

je montre mes fesses –

la lune est fraîche !

 

Traduit du japonais par Corinne Atlan et Zéno Bianu

In, « Haiku. Anthologie du poème court japonais »

Editions Gallimard (Poésie), 2002

 

Du même auteur : « Des îles... » (23/09/2018)

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22 septembre 2019

Déwé Gorodey (1949 -) : Nuits nues

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Nuits nues

à toi, ma sœur kanake

 

                              Nuits nues

                              Ombres sans lune

                              Seul l’aveugle à vie

                              vit avec ta peau

                              belle

                              femme qui attend

                              dans les nuits nues

 

Tu es la iule (1) errante au bord des sources le long des rivières et des ruisseaux

tu t’enroules dans ta chevelure qui te recouvre toute

Puis à la venue du guerrier qui poursuit la fille enfuie de la Tribu

tu te dénudes tu te découvres tu t’ouvres

Et l’âme du fils de la tribu

pénètre dans ta chevelure et s’y perd

L’âme du fils de la tribu l’esprit du guerrier

sont devenus la case où vit la iule errante

 

Tu es la fleur sans cesse effeuillée par les souffles du récif le dieu cyclone

tu te laisses cueillir au gré des nuits interminables

par les mains les doigts qui manient les sagaies les haches ostensoirs et les

     casse-têtes

tu t’abandonnes tu te fanes tu revis

et tes mains du tayo (2) se lassent

et les armes du tayo reposent en paix

les haches les sagaies les casse-têtes se sont endormis

et sont sages totems de tes pétales immortels

 

Tu es la pluie limpide qui hante la haute montagne gardienne des esprits tabous

 

L’appel anxieux du sorcier faiseur de pluie te tente

Devenue multitude pour lui tu quittes les nues

dans la noire folie des eaux

Et la danse du sorcier t’accueille

et les voies rituelles cette nuit se taisent

La rivière de la vallée vous a engloutis

et les paroles du sorcier deviennent gouttes de pluie

 

                              Yeux clos

                              Larmes de joie

                              A l’aube la rosée

                              jaillit de tes seins

                              sources

                              eaux qui divaguent

                              dans tes yeux clos

(Montpellier, 14 janvier 1972)

 

(1) iule : sorte de chenille, assimilée à une nymphe des sources et des bois. Totem de certains

clans, elle est réputée pour égarer ou rendre fous les passants.

 

(2) tayo : homme kanak

 

Revue « Poésie 1, N° 116, Mars-Avril 1984 »

Le Cherche-Midi éditeur, 1984

Du même auteur :

Fille perdue (23/09/2017)

Et les prospectus (22/09/2018)

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21 septembre 2019

Jean Lavoué (1955 -) : « Oh ! Pays de naissance... »

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Oh ! Pays de naissance

De brèches de fondrières

A deux pas de mes terres

De roseaux et de biefs

 

Et cette joie spacieuse

Bien plus haut que les saules

Ciel et mer confondus

A la ligne des peupliers

 

Tu me regardes vivre

Au vaste des marées

Derrière chaque visage

Chaque levée de sable

Où éclosent des mouettes

Comme si tes étendues

Mes limons fraternels

Sous le lasso des vagues

Cachaient un sang nouveau.

 

Ce rien qui nous éclaire

L’enfance des arbres éditeur, 56700 Hennebont, 2017

Du même auteur : 

« S’avancer sans craindre l’obscur ... » (22/09/2017)

« Nous marcherons ... » (22/09/2018)

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20 septembre 2019

Ueshima Onitsura /上島鬼貫 (1661 – 1738) : « La brise fraîche... »

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La brise fraîche

emplit le vide ciel

de la rumeur du pin

 

Traduit du japonais par Roger Munier

in, « Haïkus des quatre saisons »

Editions du Seuil, 2010

Du même auteur :

« Avec le cormoran… » (17/05/2015)

« Quand les cerisiers ... » (20/09/2018)

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19 septembre 2019

Ruan Ji / 阮籍 (210 – 263) : Méditations poétiques (I-III-VII)

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Méditations poétiques

 

I

Au profond de la nuit, quand je ne puis dormir,

     Je vais m’asseoir et fais vibrer mon luth chanteur.

Sous le rideau léger la lune resplendit,

     Et le vent pur s’en vient soulever ma tunique.

 

L’oie sauvage, esseulée, crie au loin dans les champs ;

     Un oiseau qui s’envole a chanté dans le bois.

Je vais, je viens sans fin... Que puis-je attendre encore ?

     Mon cœur est tout meurtri du tourment qui le hante.

 

III

A l’abri des beaux troncs se dessine un sentier ;

     Au jardin du levant sont pêchers et pruniers.

Mais les graines ailées volent au vent d’automne :

     Voici venu le temps des déclins et des chutes.

 

Comme les fleurs fanées le bonheur se flétrit ;

     Ronces et liserons se croisent au palais.

Je fouette mon cheval ; loin de tout je m’en vais,

     M’en vais chercher un gîte au pied des Monts de l’Ouest.

 

Qui ne peut seulement se défendre soi-même,

     Lui serait-il permis d’aimer femme et enfants ?

Vêtue de givre dur, l’herbe folle se fige.

     Voici le soir, l’année s’achève, tout est dit...

 

VII

Tout seul je suis assis dans ma chambre déserte.

     Près de qui le bonheur pourrait-il bien m’attendre ?

Je sors et suis des yeux la route illimitée :

     Il n’est sur le chemin ni char ni cavalier.

 

J’ai gravi les hauteurs, j’ai vu les Neuf Provinces,

     Et la fuite infinie des âpres solitudes...

Un oiseau égaré vole vers le Nord-Ouest ;

     Un fauve solitaire s’enfuit vers le Sud-Est.

 

Le soleil disparait : je songe à ceux que j’aime,

     Et penché sur mon cœur, je lui ravis ces vers.

 

 

Traduit du chinois par Jean-Pierre Diény,

In, « Anthologie de la poésie chinoise classique »

Editions Gallimard (Poésie), 1962

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18 septembre 2019

Sofia Queiros (1968-) : « Je peux porter ... »

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Je peux porter toutes sortes de choses sur ma

tête. Lourdes et encombrantes.

Entre mes cheveux et tout ça. Un chiffon plié

et replié. Les yeux droits.

Je peux porter autant. Parce qu’il s’agit de

vivre.

 

Je suis de ces femmes noires. De cette terre qui

fut la mienne.

De cette force sans choix.

 

Je suis de ces pieds nus qui ne se chaussent que

le dimanche.

 

Carabine

Editions Ecrits des Forges, Trois-Rivières (Canada), 2007

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17 septembre 2019

Lao-Tseu (Laozi) / 老子 (Vème siècle avant J.C. ?) : La Voie éternelle

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La Voie éternelle

 

La voie où l’on chemine

N’est pas la Voie éternelle.

Le nom par quoi l’on nomme

N’est pas le Nom éternel.

L’innommé, origine du ciel et de la terre ;

Le nommé, mère de tous les êtres.

Donc c’est l’éternel sans désir qui découvre l’essence,

C’est l’éternel désir qui découvre la limite.

               Ces deux formes

Ont même principe, sous deux noms.

L’une et l’autre, on les appellera mystère.

               Mystère du mystère,

               Porte de toute essence !

(Le livre de la Voie et de la Vertu)

 

Traduit du chinois par Louis Laloy

in, «  Choix de poésie chinoise »

Sorlot,1944

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16 septembre 2019

Nelly Sachs (1891 – 1970) : Papillon / Schmetterling

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Papillon

Quel bel Au-Delà

peint dans ta poussière.

Par le noyau de flammes de la terre,

par son écorce de pierre

tu as été offert,

voile d’adieu dans la mesure des périssabilités.

 

Papillon

bonne nuit de tous les êtres !

Les poids de la vie et de la mort

s’affaissent avec tes ailes

sur la rose

qui fane avec la lumière mûrissant vers le pays.

 

Quel bel Au-Delà

peint dans ta poussière.

Quels signes royaux

dans le secret de l’air.

Traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre

In, « Anthologie bilingue de la poésie allemande »

Editions Gallimard (La Pléiade), 1995

De la même auteure :

« Ici où dans le sel… » (16/09/2015)

« Des langues de mer salées… » (16/09/2016)

« Rêve surcroît du dormeur… / « Traum der den Schlafenden… » (16/09/2017)

« Vous mes morts... » / « Ihr meine Toten... » (16/09/2018)

 

Schmetterling

 

Welch schönes Jenseits

ist in deinen Staub gemalt.

Durch den Flammenkern der Erde,

durch ihre steinerne Schale

wurdest du gereicht,

Abschiedswebe in der Vergänglichkeiten Maß.

 

Schmetterling

aller Wesen gute Nacht!

Die Gewichte von Leben und Tod

senken sich mit deinen Flügeln

auf die Rose nieder

die mit dem heimwärts reifenden Licht welkt.

 

Welch schönes Jenseits

ist in deinen Staub gemalt.

Welch Königszeichen

im Geheimnis der Luft.

 

Sternverdunkelung. Gedichte.

Bermann-Fischer/Querido, Amsterdam 1949.

Poème précédent en allemand :

Johann Wolfgang von Goethe : Présence de l’Aimé / Nähe des Geliebten (23/06/2019)

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15 septembre 2019

Walther von Der Vogelweide (vers 1170 – vers 1230) : « Quand les fleurs... » / « Sô die bluomen ... »

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16.XVI

 

Quand les fleurs percent le gazon

comme si elles riaient aux rayons changeants du soleil,

à l’aube d’un matin de mai,

quand les petits oiseaux chantent si joliment

le plus bel air qu’ils savent,

quel ravissement peut se comparer à celui-là ?

N’est-ce pas déjà à moitié le paradis ?

S’il faut dire ce qu’on peut lui comparer,

je vous dirai ce qui souvent

a bien plus ravi mes yeux

et les ravirait encore si je pouvais le voir.

 

Là où une noble dame, belle et sans reproche,

bien vêtue et bien coiffée,

va trouver, pour se distraire, une nombreuse assemblée,

l’âme fière et joyeuse, comme il sied à une courtoise dame, accompagnée,

jetant de temps à autre un bref regard autour d’elle,

pareille au soleil éclipsant les étoiles –

Mai a beau nous apporter toutes ses merveilles,

qu’y a-t-il parmi elles d’aussi délicieux

que sa gracieuse beauté ?

Nous oublions les fleurs

et contemplons avec émerveillement la dame de haute valeur.

 

Eh bien ! voulez-vous voir où est le vrai :

allons à la fête de mai !

Il est venu maintenant dans toute sa splendeur.

Regardez -le et regardez de belles dames,

et dites lequel des deux l’emportes sur l’autre

et si c’est moi qui ai pris la meilleure décision.

Hélas ! si on me donnait à choisir

et qu’il me faille renoncer à l’un des deux pour l’autre,

comme j’aurai vite fait de me décider :

Messire Mai, j’aimerai mieux que vous fussiez Mars,

plutôt que de perdre ma dame.

 

 

Traduit du moyen-haut allemand par

Danielle Buschinger, Marie-Renée Diot et Wolfgang Spiewok

In, « Poésie d’amour du Moyen Age allemand »

Union Générale d’Editions (10/18), 1993

 

Sô die bluomen ûz dem grase dringent,

same si lachen gegen der spilden sunnen,

in einem meien an dem morgen fruo,

und diu kleinen vogellîn wol singent

in ir besten wîse die si kunnen,

waz wünne mac sich dâ gelîchen zuo?

ez ist wol halb ein himelrîche.

suln wir sprechen waz sich deme gelîche,

sô sage ich waz dicke baz

in mînen ougen hât getân,

und taete ouch noch, gesaehe  ich daz.

 

Swâ ein edeliu schoene frowe reine,

wol gekleidet unde wol gebunden,

dur kurzewîle zuo vil liuten gât,

hovelîchen hôhgemuot, niht eine,

umbe sehende ein wênic under stunden,

alsam der sunne gegen den sternen stât, -

der meie bringe uns al sîn wunder,

waz ist dâ sô wünneclîches under,

als ir vil minneclîcher lîp?

wir lâzen alle bluomen stân,

und kapfen an daz werde wîp.

 

Nû wol dan, welt ir die wârheit schouwen!

gên wir zuo des meien hôhgezîte !

der ist mir aller sîner krefte komen.

seht an in und seht an schoene frouwen,

wederz dâ daz ander überstrîte :

daz bezzer spil, ob ich daz hân genomen.

owê der mich dâ welen hieze,

deich daz eine dur daz ander lieze,

wie rente schiere ich danne kür !

hêr Meie, ir müeset merze sin,

ê ich min frowen dâ verlür.

 

Des Minnesangs Frühling.I

Nouvelle édition revue par H.Moser et H. Tervooren.

37ème édition, Stuggart, 1982

Poème précédent en moyen haut -allemand :

Heinrich Von Morungen : « Jamais, saisi d’une telle allégresse... » / « In sô hôher swebender wunne...» (11/04/2019)

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