Le bar à poèmes

26 mai 2019

Patrice de La Tour du Pin (1911 – 1975) : Laurence endormie

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Laurence endormie


Cette odeur sur les pieds, de narcisse et de menthe

Parce qu’ils ont foulé dans leur course légère,

Fraîches écloses, les fleurs des nuits printanières,

Remplira tout mon cœur de ses vagues dormantes ;

 

Et peut-être très loin sur ces jambes polies,

Tremblant de la caresse encor de l’herbe haute,

Ce parfum végétal qui monte, lorsque j’ôte

Tes bas éclaboussés de rosée ou de pluie ;

 

Jusqu’à cette rancœur du ventre pâle et lisse

Où l’ambre et la sueur divinement se mêlent

Aux pétales séchés au milieu des dentelles

Quand sur les pentes d’ombre inerte mes mains glissent,

 

Laurence … jusqu’aux flux brûlants de ta poitrine,

Gonflée et toute crépitante de lumière

Hors de la fauve floraison des primevères

Où s’épuisent en vain ma bouche et mes narines,

 

Jusqu’à la senteur lourde de ta chevelure,

Eparse sur le col comme une étoile blonde,

Où tu as répandu tous les parfums du monde

Pour assouvir enfin la soif qui me torture !

 

 

La Quête de joie

Editions de la tortue, Paris, 1933

 

Du même auteur :

Enfants de Septembre (06/01/2014)

Prélude (06/01/2015)

La quête de joie (05/04/2016)

Légende (04/04/2017)

Laurence printanière (04/04/2018)

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25 mai 2019

Angèle Vannier (1917 – 1980) : « Je suis née de la mer... »

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Je suis née de la mer et ne le savais plus

Trop de pavots avaient maculé mes pieds nus

Les soirs où les bergers m'appelaient dans la ronde

Pour passer le furet de ma main dans leurs mains

Furet des bois jolis furet des vieux jardins.

 

Je suis née de la mer et ne le savais plus

Trop de chênes avaient appris à mon corps nu

Cette haute caresse où l'écorce connaît

La façon d'arracher aux jeunes filles blondes

Des gouttes de bonheur de quelque sainte plaie.

 

Je suis née de la mer et ne le savais plus

Trop de bêtes avaient partagé mon cœur nu

Dans les hautes futaies habitées par la lune

Trop de sangliers forts à renifler l'oronge

Trop de biches mes sœurs effrayées par leurs songes

Trop de martins-pêcheurs gonflés d'humides chants

Délivrés par leurs becs en baisers trop savants.

 

Je suis née de la mer et ne le savais plus

Mais l'homme au bras marin me parla de l'écume

Et l'humus des forêts fut le sable des dunes

Et les bergers laissant leurs troupeaux de moutons

Au premier loup venu gardèrent des poissons 

 

Le nez du sanglier fouilla le goémon

La biche apprivoisa chaque lame de fond

Et les désirs des fûts chantèrent un navire

Que les oiseaux pêcheurs voilèrent sans rien dire

De leurs ailes tendues à des ciels inconnus.

 

Je suis née de la mer et ne l'ai reconnu

Qu'au bras de mon amour et ne l'oublierai plus.

 

L'Arbre à feu,

Éditions du Goéland, Paramé (Ille-et-Vilaine) 1950 

 

Du même auteur :

 L’aveugle à son miroir (24/05/2017)

J’adhère (25/05/2018)

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24 mai 2019

Louis Aragon (1897 – 1982) : La beauté du diable

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La beauté du diable

 

Jeunes gens le temps est devant vous comme un cheval échappé

Qui le saisit à la crinière entre ses genoux qui le dompte

N'entend désormais que le bruit des fers de la bête qu'il monte

Trop à ce combat nouveau pour songer au bout de l'équipée

 

Jeunes gens le temps est devant vous comme un appétit précoce

Et l'on ne sait plus que choisir tant on se promet du festin

Et la nappe est si parfaitement blanche qu'on a peur du vin

Et de l'atroce champ de bataille après le repas des noces

 

Celui qui croit pouvoir mesurer le temps avec les saisons

Est un vieillard déjà qui ne sait regarder qu'en arrière

On se perd à ces changements comme la roue et la poussière

Le feuillage à chaque printemps revient nous cacher l'horizon

 

Que le temps devant vous jeunes gens est immense et qu'il est court

A quoi sert-il vraiment de dire une telle banalité

Ah prenez-le donc comme il vient comme un refrain jamais chanté

Comme un ciel qui rien ne gêne une femme qui dit Pour toujours

 

Enfance Un beau soir vous avez poussé la porte du jardin

Du seuil voici que vous suivez le paraphe noir des arondes

Vous sentez dans vos bras tout à coup la dimension du monde

Et votre propre force et que tout est possible soudain

 

Écarquillez vos yeux ne laissez pas perdre cette minute

Je l'entends votre rire au paysage découvert J'entends

Dans votre rire et votre pas l'écho des pas d'antan

Une autre fois la clameur des jeux qui devient le cri des luttes

 

Une autre fois la possession qui commence Une autre fois

Ce plaisir de l'épaule à l'image du pont passant les fleuves

Cette jubilation de l'effort à raison de l'épreuve

La nuit qui se fait plus profonde à la nouveauté de la voix

 

Tu ne te reconnais guère au petit matin dans les miroirs

Avant que la vie ait repris descends dans la fraîcheur des rues

Il n'y a plus qu'un peu de brume où tremble un passé disparu

Un vent léger a mis en fuite le dernier journal du soir

 

C'est l'heure où chaque chose de lumière à toi seul est donnée

C'est l'heure où ce qu'on dit semble aussitôt occuper tout l'espace

Elle a pour toi les yeux sans fard de toutes les femmes qui passent

Regarde bien vers toi venir amoureusement la journée

 

                         Petite clarté saute saute

                         Dans les yeux des jeunes gens

                         La marée est toujours haute

                         Toujours le péril urgent

                         Toujours le bonheur en cause

                         Toujours c'est la tombola

                         On n'y gagne que des roses

 

                         On y perd son matelas

                         Toujours le ciel en eau trouble

                         Passez muscade passez

                         Toujours toujours quitte ou double

                         Et jamais jamais assez

 

 

Ils ne sauront que bien plus tard le prix passager de cette heure

Je me souviens de ce parfum pourtant sans cesse évanoui

Je peux avec les yeux ouverts retrouver mon cœur ébloui

Je me souviens de ma jeunesse au seul spectacle de la leur

                                             Je me souviens

 

*

 

Ce qu'il m'aura fallu de temps pour tout comprendre

Je vois souvent mon ignorance en d'autres yeux

Je reconnais ma nuit je reconnais ma cendre

Ce qu'à la fin j'ai su comment le faire entendre

Comment ce que je sais le dire de mon mieux

 

Parce que c'est très beau la jeunesse sans doute

Et qu'on en porte en soi tout d'abord le regret

Mais le faix de l'erreur et la descente aux soutes

C'est aussi la jeunesse à l'étoile des routes

Et son lourd héritage et son noir lazaret

 

À cet instantané ma vieille et jeune image

Peut-être lirez-vous seulement mes vingt ans

Regardez-le de près et c'est un moyen âge

Une sorcellerie un gâchis un carnage

Cette pitié d'un ciel toujours impénitent

 

Charlatan de soi-même on juge obligatoire

Ce qu'un simple hasard vous a fait prononcer

Demain ce n'est qu'un sou jeté sur le comptoir

Ce qu'on peut à vingt ans se raconter d'histoires

Et l'avenir est tributaire du passé

 

On se croit libre alors qu'on imite On fait l'homme

On veut dans cette énorme et plate singerie

Lire on ne sait trop quelle aventure à la gomme

Quand bêtement tous les chemins mènent à Rome

Quand chacun de nos pas est par avance écrit

 

On va réinventer la vie et ses mystères

En leur donnant la métaphore pour pivot

On pense jeter bas le monde héréditaire

Par le vent d'une phrase ou celui d'un scooter

Nouvelles les amours avec des mots nouveaux

 

Nouveau ce Luna-Park où l'on suit l'ancien rite

Et les cris sont pareils au fond du tobogan

Allez Nous effeuillons toujours la marguerite

A quoi bon se vanter du mal dont on hérite

Le préjugé demeure on l'appelle slogan

 

Regardez les jeunes gens avec ce qu'ils traînent

La superstition qui s'attache à leurs pas

Comme une branche morte et comme à la carène

D'un bateau démâté le chant de la sirène

Contre quoi rien ne sert boussole ni compas

 

Regardez ces jeunes gens Qu'est-ce qui les pousse

Comme ça vers les bancs de sable les bas-fonds

Ils n'avaient après tout de neuf que la frimousse

Eux qui faisaient tantôt les farauds ils vont tous

Où les songes d'enfance à la fin se défont

 

Bon Dieu regardez-vous petits dans les miroirs

Vous avez le cheveu désordre et l'oeil perdu

Vous êtes prêts à tout obéir tuer croire

Des comme vous le siècle en a plein ses tiroirs

On vous solde à la pelle et c'est fort bien vendu

 

Vous êtes de la chair à tout faire  Une sorte

De matériel courant de brique bon marché

Avec vous pas besoin d'y aller de main morte

Vous êtes ce manger que les corbeaux emportent

Et vos rêves les loups n'en font qu'une bouchée

 

Quand je pense à ce qu'ils disaient avant l'épreuve

La superbe l'éclat les refus claironnés

Cette candeur de feu cette exigence neuve

Pile ou face à tout bout de champ qu'il vente ou pleuve

Pour un oui pour un non toute la destinée

 

Et puis je les rencontre après les ans d'orage

Dans cette face éteinte où flambe le défi

Qu'ont-ils feint qu'ont-ils fui quels affronts quels outrages

Pour tomber dans quel gouffre et subir quel naufrage

Quelle faim leur a fait cette biographie

 

Il y en a qui font semblant par habitude

Ils ont la bouche impie et le geste insurgé

Leur doute est devenu doucement certitude

Ils sont les habitants de leur inquiétude

Si l'on s'en tient aux mots pour eux rien n'est changé

 

Il y en a d'assis sans vergogne à la table

La fourchette à la main pour attendre le plat

Il y en a de tout simplement lamentables

Qui tendent leur casquette aux âmes charitables

Où sont les papillons que l'histoire brûla

 

Où sont les regards purs où sont où sont les neiges

Où les illusions les cœurs intransigeants

Cet air qui me revient jadis le fredonnais-je

Seuls les fers ont marqué le sable du manège

Les chevaux au dehors suivirent d'autres gens

 

Il n'est plus rien resté de nos fontaines vives

La rouille a recouvert la lampe d'Aladin

On a laissé le vent disperser la lessive

Toute chose a perdu sa lumière excessive

On a loti le rêve et loti le jardin

 

Je ne sais trop comment l'on entendra ma plainte

Ni si l'on saura voir dans cette Passion

L'homme à la fin sorti de l'ancien labyrinthe

Et par-delà l'objet restreint des scènes peintes

Le recommencement des générations

 

Je ne sais trop comment l'on prendra ce poème

Peut-être va-t-on croire à la banalité

Du vieil homme tournant ses regards sur lui-même

À qui ses jeunes ans semblent Jérusalem

Et qui reproche au ciel un messie avorté

 

Il ne m'étonnerait nullement que l'on dise

Que j'ai la nostalgie absurde d'autrefois

Que subsiste en mon coeur l'amour de ses sottises

L'obscurité d'alors que je l'idéalise

Et que secrètement je lui garde ma foi

 

J'ai quelque lassitude Est-ce l'heure est-ce l'âge

À faire ce qu'il faut pour être bien compris

Car il ne suffit pas de soigner ses images

Et de serrer de près le sens dans le langage

Il faut compter avec les sourds les ahuris

 

Il faut compter avec ceux-là que tout installe

Dans l'idée a priori qu'ils se font de vous

J'écris Je suis le bœuf qu'on expose à l'étal

Et mon cœur débité d'une poigne brutale

Quand il est en morceaux les gens le désavouent

 

Ils pensent que comme eux mesquinement je pense

Ce que je dis pour eux je le dis pour l'effet

Ils ne peuvent m'imaginer qu'à leur semblance

Ils n'ont à me prêter que leur propre indigence

Ils en sont prodigieusement satisfaits

 

Moi je forme en ma bouche et ma tête sonore

Un vers qui s'en arrachera comme un sanglot

Ils me prendront au mieux pour un triste ténor

Je donne mon sang rouge à quelqu'un que j'ignore

Et pour lui ce ne sera jamais que de l'eau

 

Le roman inachevé

Editions Gallimard, 1956

Du même auteur :

Vingt ans après (24/05/2014)

« J’arrive où je suis étranger… » (24/05/2015)

Il n'y a pas d'amour heureux (24/05/2016)

L’Amour qui n’est pas un mot (24/05/2017)

Un homme passe sous la fenêtre et chante (24/05/2018)

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23 mai 2019

Adonis (1930 -) / أدونيس : Chronique des branches

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Chronique des branches

 

MIROIR POUR ORPHEE

Ta lyre mélancolique, Orphée,

Ne peut changer notre levain.

Elle ne sait façonner pour la bien-aimée captive

Dans la cage des morts

Un lit d’amour alangui,

Ni bras ni tresses.

 

Orphée, il meurt, celui qui doit mourir,

Le temps qui court dans tes yeux

Trébuche, et entre tes mains

Se brise la lyre.

 

Je te vois maintenant, tête qui glisse

Entre les rives.

Toute fleur est chant

Et l’eau une voix.

 

Je t’entends maintenant, je t’aperçois,

Ombre libérée de son orbite

Inaugurant l’errance.

 

LA ROUTE

La route est une femme

Qui a mis la main du voyageur

Dans celle de l’amant,

A rempli la paume de l’amant

De nostalgie et de coquillages,

 

                                                                 Une femme,

                                                                 Un rêve qu’une femme

                                                                 a transformé    

 

En barque étroite comme l’aile,

Revêtue de la rose des vents,

Oublieuse de son port.  

 

LA COLERE

L’Euphrate s’est mis en colère.

Sur ses rives, dans sa gorge –

Tours de séisme, tonnerre,

Et ses vagues sont des chevaux...

 

J’ai vu l’aurore aux mèches coupées

Et l’eau avec son rugissement aigu

Qui coule, enlaçant ses javelots.

 

L’Euphrate s’est mis en colère.

Ni feu ni prière n’éteindront

Cette colère blessée.

 

INVASION

L’oiseau flambe,

Les chevaux, les femmes, les chaussées

Se fractionnent comme du pain

Entre les mains de Teymour.

 

EUX

Ils sont arrivés.

Nus, ils sont entrés dans la maison.

Ils ont creusé,

Ils ont enterré les enfants,

Sont repartis.

 

MIROIR D’UN TYRAN

Epi par épi,

N’en laissez aucun...

Cette moisson est notre paradis retrouvé,

Notre pays à venir.

 

Déchirez les cœurs avec les poitrines,

Arrachez les racines,

Changez cette glèbe

Qui les a portés.

Effacez un temps qui a narré leur histoire,

Effacez un ciel qui s’est incliné sur eux,

Epi par épi,

 

Afin que la terre revienne

A son état premier...

 

Epi par épi...

 

MIROIR DU TEMOIN

Lorsque les lances se sont plantées

Dans les entrailles de Husseyn

Et qu’elles se sont parées

Du corps de Husseyn,

Lorsque les chevaux ont piétiné chaque parcelle

Du corps de Husseyn,

Et qu’ont été volés et partagés

Les vêtements de Husseyn,

 

J’ai vu les pierres s’attendrir sur Husseyn,

J’ai vu les fleurs s’endormir sur l’épaule de Husseyn,

J’ai vu les rivières avancer

Dans le cortège funéraire de Husseyn.

 

MIROIR POUR LA MOSQUEE DE HUSSEYN

Ne vois-tu pas les arbres marcher

     bossus

Dans l’ivresse et la lenteur

Pour assister à la prière ?

 

Ne vois-tu pas une épée dégainée

     pleurer

Et un bourreau sans mains

Rôder autour de la mosquée de Husseyn ?

 

MIROIR DE LA LUGE NOIRE

Tu as dit : Mon visage est un navire, mon corps une île,

     et l’eau, organes désirants.

Tu as dit : Ta poitrine est une vague,

     nuit qui déferle sous mes seins.

 

Le soleil est ma prison ancienne,

Le soleil est ma nouvelle prison,

La mort est fête et chant.

 

M’as-tu entendu ? Je suis autre que cette nuit, autre

Que son lit souple et lumineux.

Mon corps est ma couverture, tissu

Dont j’ai cousu les fils avec mon sang.

Je me suis égaré et dans mon corps était mon errance...

 

 

 

 

J’ai donné les vents aux feuilles,

J’ai laissé derrière moi mes cils,

De rage j’ai joué l’énigme avec la divinité

Et j’ai habité l’évangile de l’allaitement

Pour découvrir dans mes vêtements

     la pierre itinérante.

 

M’as-tu reconnu ? Mon corps est ma couverture,

La mort est mon chant et palais de mes cahiers,

L’encre m’est tombe et antichambre,

Mappemonde clivée par la désolation

En laquelle le ciel a vieilli,

Luge noire que traînent les pleurs et la souffrance.

 

 

 

 

Me suivras-tu ? Mon corps est mon ciel,

J’ai ouvert grand les couloirs de l’espace

J’ai dessiné derrière moi mes cils,

Routes menant vers une idole antique.

 

Me suivras-tu ? Mon corps est mon chemin.

 

LES PIERRES

 

I

Une pierre est tombée,

Quelque chose dans les murs s’est ouvert,

Le lointain est devenu plus nostalgique,

Plus désirable...

Une pierre est tombée,

Quelque chose dans l’homme a changé.

 

II

Il y a longtemps que j’aime la pierre.

Nous avons été pétris ensemble

Et nous nous sommes séparés.

Depuis longtemps je vois dans la pierre

Un nombril.

Dans les miroirs une convergence.

Nous nous sommes rencontrés,

Nous nous sommes blessés, nous avons dormi,

Nous nous sommes levés, séparés,

Et nous sommes revenus.

Me voici aujourd’hui plus éloigné encore,

Plus perçant que ce disent les miroirs,

Fragment, esquille – le premier, le dernier.

 

III

Pierre qui protège le sein de la femme enceinte,

Pierre qui m’enivre,

Titube dans les cils du poète

Et devient tourterelle

Couchée dans les cils du poète.

Pierre qui veille et devient

Tenture suspendue autour du front du poète,

Devient nuage...

 

IV

Guide-le, ô nuage,

Il ignore comment marcher, ô nuage,

Dans la spirale des ténèbres,

Et quand il s’élancera vers la lumière

Sur le versant secret dans la patrie du verbe,

Plus innocent que l’innocence de l’oiseau,

Un coup de fusil viendra l’abattre.

 

 

 

 

Guide-le, ô nuage,

Prends-le et lave-le

De la nuit de ses tueurs.

Par Dieu, ô nuage...

 

LE PAIN

Le pain est revenu à son levain.

Comme moi il voyageait dans un poème.

Pieds-nus, nous avancions :

- As-tu mangé ?

- Non 

- As-tu fait tes adieux ?

- Non

- As-tu contredit ta voix lorsqu’elle a ouvert sa blessure

     et qu’elle a crié ?

- Non.

 

 

 

 

Nuitamment nous avons marché

Dans les bas-fonds d’un champ.

Nous avons vu les vaisseaux des lettres navigantes.

Mes lettres, je les ai calquées sur mon visage

Et pour mieux comprendre la tombe voyageuse

Je me suis coiffé du chapeau de l’automne.

 

 

 

 

Nous nous sommes inclinés.

Le triste peuplier a soupiré,

Il a dit, je l’ai entendu dire :

« Le pain et moi – deux signes.

Tout chant est messager et l’eau,

Un hennissement lointain.

Le pain et moi – un seul sang. »

 

Nuitamment nous avons marché...

Les rues ont pleuré,

Les genoux des minarets ont fléchi,

Et nous nous sommes inclinés...

 

Traduit de l’arabe par Anne Wade Minkowski

in, Adonis : « Chronique des branches »

Orphée / Editions de La Différence, 2012

 

Du même auteur :

l’amour où l’amour s’exile (23/05/2015)  

Pays des bourgeons (23/05/2016)

Miroir du chemin, chronique des branches (23/05/2017)

Au nom de mon corps (23/05/2018)

 

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19 mai 2019

Paul Eluard (1895 – 1952) : A perte de vue dans le sens de mon corps

 

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A perte de vue dans le sens de mon corps

 

Tous les arbres toutes leurs branches toutes leurs feuilles

L’herbe à la base des rochers et les maisons en masse

Au loin la mer que ton œil baigne

Ces images d’un jour après l’autre

Les vices les vertus tellement imparfaits

La transparence des passants dans les rues de hasard

Et les passantes exhalées par tes recherches obstinées

Tes idées fixes au cœur de plomb aux lèvres vierges

Les vices les vertus tellement imparfaits

La ressemblance des regards de permission avec les yeux que tu conquis

La confusion des corps des lassitudes des ardeurs

L’imitation des mots des attitudes des idées

Les vices les vertus tellement imparfaits

 

L’amour c’est l’homme inachevé

 

In, revue « Le surréalisme au service de la révolution, N° 4, 1931 »

Librairie José Corti, 1931

Du même auteur :

l’Aventure (19/05/2014) 

Nuits partagées (19/05/2015)

La mort, l'amour, la vie (19/05/2016)

Novembre 1936 (19/05/2017)

« Je te l’ai dit pour les nuages… » (19/05/2018)

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18 mai 2019

Angel González (1925 - 2008) : Le vaincu / El derrotado

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Le vaincu

 

Loin derrière sont les décombres :

ta maison, en pans fumants,

les étés incendiés, le sang séché,

ta maison , et ton sang où s’abat

- comme un dernier vautour –

le vent.

Toi tu vas de l’avant, tu t’achemines

vers l’avenir, ce temps qui mérite son nom.

Tu t’en vas parce que tu n’as plus rien,

tu n’as plus de patrie (et tu n’en auras plus)

car ton cœur déshabillé

ne peut plus s’enraciner nulle part.

Bien que ce soit très simple,

tu ne pourras jamais plus franchir une grille

et ne diras : « bonjour,

mère ».

Tu ne le pourras jamais plus :

même si la journée est vraiment bonne,

même si l’aire est couverte de gerbes,

même si les arbres allongent vers toi

leurs branches lourdes

pour t’offrir des fruits

où l’ombre douce à ton repos.

 

Traduit de l’espagnol par Jacinto Luis Guereña

In, « Anthologie bilingue de la poésie espagnole contemporaine »

Gérard & C°, (Marabout Université), Verviers (Belgique), 1969

Du même auteur :

Monde inquiétant (18/05/2015)   

Synesthésie (18/05/2016)

Anniversaire d’Amour / Cumpleaños de amor (18/05/2017)

Ce sont les mouettes, mon amour / Son las gaviotas, amor. (18/05/2018)

 

El Derrotado

 

 

Atrás quedaron los escombros:

humeantes pedazos de tu casa,

veranos incendiados, sangre seca

sobre la que se ceba - último buitre -

el viento.

 

Tú emprendes viaje hacia adelante, hacia

el tiempo bien llamado porvenir.

Porque ninguna tierra

posees,

porque ninguna patria

es ni será jamás la tuya,

porque en ningún país

puede arraigar tu corazón deshabitado.

 

Nunca -y es tan sencillo-

podrás abrir una cancela

y decir, nada más: «buen día,

madre».

Aunque efectivamente el día sea bueno,

haya trigo en las eras,

y los árboles

extiendan hacia ti sus fatigadas

ramas, ofreciéndote

frutos o sombra para que descanses.

 

Sin esperanza, con convencimiento

 Colliure (Barcelona), 1961

Poète précédent en espagnol :

José Hierro: « J’aimerais, ce soir... / Quisiera esta tarde... » (25/04/2019)

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16 mai 2019

Paul Verlaine (1844 – 1866) : « Le son du cor... »

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Le son du cor s'afflige vers les bois

D'une douleur on veut croire orpheline

Qui vient mourir au bas de la colline

Parmi la bise errant en courts abois.

 

L'âme du loup pleure dans cette voix

Qui monte avec le soleil qui décline

D'une agonie on veut croire câline

Et qui ravit et qui navre à la fois.

 

Pour faire mieux cette plaine assoupie

La neige tombe à longs traits de charpie

A travers le couchant sanguinolent,

 

Et l'air a l'air d'être un soupir d'automne,

Tant il fait doux par ce soir monotone

Où se dorlote un paysage lent.

 

Sagesse

Société générale de librairie catholique, 1880

Du même auteur :

Le ciel est par-dessus les toits (25/05/2014)

Colloque sentimental (25/05 /2015)

« Je ne sais pourquoi… » (17/05/2016)

Chanson d’automne (17/05/2017)

l’Angoisse (17/05/2018)

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Isidore Ducasse, Comte de Lautréamont (1846 – 1870) : « C’était une journée de printemps... »

    

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C’était une journée de printemps. Les oiseaux répandaient leurs cantiques en

gazouillements, et les humains, rendus à leurs différents devoirs, se baignaient

dans la sainteté de la fatigue. Tout travaillait à sa destinée : les arbres, les

planètes, les squales. Tout, excepté le Créateur ! Il était étendu sur la route, les

habits déchirés. Sa lèvre inférieure pendait comme un câble somnifère ; ses dents

n’étaient pas lavées, et la poussière se mêlait aux ondes blondes de ses cheveux.

Engourdi par un assoupissement pesant, broyé contre les cailloux, son corps

faisait des efforts inutiles pour se relever. Ses forces l’avaient abandonné, et il

gisait, là, faible comme le ver de terre, impassible comme l’écorce. Des flots de

vin remplissaient les ornières, creusées par les soubresauts nerveux de ses

épaules. L’abrutissement, au groin de porc, le couvrait de ses ailes protectrices,

et lui jetait un regard amoureux. Ses jambes, aux muscles détendus, balayaient

le sol, comme deux mâts aveugles. Le sang coulait de ses narines : dans sa chute,

sa figure avait frappé contre un poteau... Il était soûl ! Horriblement soûl ! Soûl

comme une punaise qui a mâché pendant la nuit trois tonneaux de sang ! Il

remplissait l’écho de paroles incohérentes, que je me garderai de répéter ici ; si

l’ivrogne suprême ne se respecte pas, moi, je dois respecter les hommes. Saviez-

vous que le Créateur... se soûlât ! Pitié pour cette lèvre, souillée dans les coupes

de l’orgie ! Le hérisson, qui passait, lui enfonça ses pointes dans le dos, et dit :

« Ça, pour toi. Le soleil est à la moitié de sa course : travaille, fainéant, et ne

mange pas le pain des autres. Attends un peu, et tu vas voir, si j’appelle le

kakatoès, au bec crochu. » Le pivert et la chouette, qui passaient, lui enfoncèrent

le bec entier dans le ventre, et dirent : « Ça, pour toi. Que viens-tu faire sur cette

terre ? Est-ce pour offrir cette lugubre comédie aux animaux ? Mais, ni la taupe,

ni le casoar, ni le flammant ne t’imiteront, je te le jure. » L’âne, qui passait, lui

donna un coup de pied sur la tempe, et dit : « Ça, pour toi. Que t’avais-je fait

pour me donner des oreilles si longues ? Il n’y a pas jusqu’au grillon qui ne me

méprise. » Le crapaud, qui passait, lança un jet de bave sur son front, et dit :

« Ça, pour toi. Si tu ne m’avais fait l’œil si gros, et que je t’eusse aperçu dans

l’état où je te vois, j’aurais chastement caché la beauté de tes membres sous une

pluie de renoncules, de myosotis et de camélias, afin que nul ne te vît. » Le lion,

qui passait, inclina sa face royale, et dit : « Pour moi, je le respecte, quoique sa

 splendeur nous paraisse pour le moment éclipsée. Vous autres, qui faites les

orgueilleux, et n’êtes que des lâches, puisque vous l’avez attaqué quand il

dormait, seriez-vous contents, si, mis à sa place, vous supportiez, de la part des

passants, les injures que vous ne lui avez pas épargnées ? » L’homme, qui

passait, s’arrêta devant le Créateur méconnu ; et, aux applaudissements du

morpion et de la vipère, fienta, pendant trois jours, sur son visage auguste !

Malheur à l’homme, à cause de cette injure ; car, il n’a pas respecté l’ennemi,

étendu dans le mélange de boue, de sang et de vin ; sans défense et presque

inanimé !... Alors, le Dieu souverain, réveillé enfin, par toutes ces insultes

mesquines, se releva comme il put ; en chancelant, alla s’asseoir sur une pierre,

les bras pendants, comme les deux testicules du poitrinaire ; et jeta un regard

vitreux, sans flamme, sur la nature entière, qui lui appartenait. Ô humains, vous

êtes les enfants terribles ; mais, je vous en supplie, épargnons cette grande

existence, qui n’a pas encore fini de cuver la liqueur immonde, et, n’ayant pas

conservé assez de force pour se tenir droite, est retombée, lourdement, sur cette

roche, où elle s’est assise, comme un voyageur. Faites attention à ce mendiant

qui passe ; il a vu que le derviche tendait un bras affamé, et, sans savoir à qui il

faisait l’aumône, il a jeté un morceau de pain dans cette main qui implore la

miséricorde. Le Créateur lui a exprimé sa reconnaissance par un mouvement de

tête. Oh ! vous ne saurez jamais comme de tenir constamment les rênes de

l’univers devient une chose difficile ! Le sang monte quelquefois à la tête, quand

on s’applique à tirer du néant une dernière comète, avec une nouvelle race

d’esprits. L’intelligence, trop remuée de fond en comble, se retire comme un

vaincu, et peut tomber, une fois dans la vie, dans les égarements dont vous avez

été témoins !

(Chant troisième)

 

Les Champs de Maldoror, 

Lacroix et Verboeckhoven imprimeurs, Bruxelles, 1869

Du même auteur :

 « J'ai vu, pendant toute ma vie… » (24/09/2014)

« Au clair de la lune, près de la mer » (24/09/2015)

« Vieil océan, ô grand célibataire… » (05/09/2016

« O mathématiques sévères... » (16/05/2018)

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14 mai 2019

Frédéric-Jacques Temple (1921-) : Opelousas

 

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Opelousas

 

Je vous écris du cœur profond

de la Louisiane

                    désolée

de tant de mousse

                         en pleurs

parmi les cyprès avortés

des marécages d’ombre

aux fétides effervescences.

Des fantômes de masure

se lamentent

                 sur les berges

dans une langue d’autrefois.

Un fade relent de plumage

et de tortues ensevelies

suinte

du ventre des vasières.

J’ai vu des essaims de fourmis

ivres

de l’agonie d’un cerf

au couchant d’un lourd soleil

vert de gris

entre les arbres morts

                             de pluie

                                          de blues

                                                        et de fatigue

au cœur spongieux

de la Louisiane.

 

Foghorn,

Editions René Debresse, 1951

Du même auteur :

La prison de Socrate (13/10/2014)

Un long voyage (13/10/2015)

Ensérune (15/05/2018)

 

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Jean-Claude Pirotte (1939 – 2014) : Blues du déraciné

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Blues du déraciné

 

mon nom je l’ai perdu donnez-moi donc

le nom que vous donnez générique et

banal au peuple déplacé qui va

de rue en rue de taudis en taudis

 

donnez-le-moi ce nom celui d’un père

assassiné d’un frère embastillé

d’une fiancé noire au corps vendu

mon nom perdu rendez-le moi rendez

 

son nom d’homme au pauvre Gaspard Hauser

mais vous n’écoutez pas la plainte des

lèvres tuméfiées ni le crépi-

tement des flammes autour de minuit

 

nous ne pouvons même pas incendier

la Bastille ni corrompre la foule

des corrompus dans vos palais nous ne

cesserons pas de hurler à la lune

 

vous prétendez que nous sommes des chiens

car vos lois ont chassé les loups des villes

mais nous sommes la meute nouvelle une

espèce disparue qui rôde sans

 

asile et sans loi sinon celle du

prédateur louvoyant qui se déplace

en silence, et solitaire quand la

solitude est plus sûre que le clan

 

vous ne savez rien de nous notre nom

vous-même l’avez arraché de nos

mémoires vous l’avez bafoué vous

nous avez bannis sans penser qu’un jour

 

vous serez livrés à notre merci

 

 

Un bruit ordinaire

Les Editions de La Table ronde, 2006

Du même auteur :

« Je ne vais pas bien loin… » (20/10/2014)

« j’écris dans la cuisine » (01/11/2016)

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