Le bar à poèmes

30 mars 2017

Eugène Guillevic (1907 - 1997) : Les Rocs

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Les Rocs 

I

 

Ils ne le sauront pas les rocs,

Qu'on parle d'eux. 

 

Et toujours ils n'auront pour tenir

Que grandeur. 

 

Et que l'oubli de la marée

Des soleils rouges. 

II


Ils n'ont pas le besoin du rire

Ou de l'ivresse. 

 

Ils ne font pas brûler


Du souffre dans le noir. 

 

Car jamais

Ils n'ont craint la mort. 

 

De la peur

Ils ont fait un hôte. 

 

Et leur folie

Est clairvoyante.

 

III


Et puis la joie 

 

De savoir la menace

Et de durer. 

 

Pendant que sur les bords,

De la pierre les quitte 

 

Que la vague et le vent grattaient

Pendant leur sieste. 

IV


Ils n'ont pas à porter leur face

Comme un supplice.

  

Ils n'ont pas à porter de face

Ou tout se lit.

 V


La danse est en eux,

La flamme est en eux,

Quand bon leur semble. 

 

Ce n'est pas un spectacle devant eux,

C'est en eux. 

 

C'est la danse de leur intime

Et lucide folie. 

 

C'est la flamme en eux

Du noyau de braise. 

VI


Ils n'ont pas voulu être le temple

Ou se complaire. 

 

Mais la menace est toujours là

Dans le dehors. 

 

Et la joie

Leur vient d'eux seuls, 

 

Que la mer soit grise

Ou pourrie de bleue. 

VII


Ils sentent le dehors,

Ils savent le dehors. 

.

Peut-être parfois l'auront-ils béni

De les limiter : 

 

La toute puissance

N'est pas leur faible.

 

VIII


Parfois dans leur nuit

C'est un grondement

Qui longtemps résonne. 

 

Et leur grain se noie

Dans un vaste effroi : 

 

Ils ne savaient plus

Qu'ils avaient une voix. 

IX


Il arrive qu'un bloc

Se détache et tombe, 

 

Tombe a perdre haleine

Dans la mer liquide. 

 

Ils n'étaient donc bien

Que des blocs de pierre, 

 

Un lieu de la danse

Que la danse épuise. 

X


Mais le pire est toujours

D'être en dehors de soi

Quand la folie

N'est plus lucide. 

 

D'être le souvenir d'un roc et l'étendue

Vers le dehors et vers le vague. 

 

Terraqué 

Editions Gallimard, 1942

 

Du même auteur :

Herbier de Bretagne (30/03/2014)

Le matin (30/03/2015)

Du silence (30/03/2016)   

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29 mars 2017

Lorand Gaspar (1925 - ) : Patmos

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Patmos

 

Dans la ruelle pavée de mer

trois vieilles vêtues de noir

éclairées du blanc d’un mur

accueillent la nuit.

 

Le chœur antique me salue sur le seuil

les voix très hautes déraillent un peu

sous la cendre endormie des deuils

frissonne la mémoire d’un feu.

 

La pêche fut bonne cette année

je me souviens de la peur dans les fonds,

le combat obscur, la lueur clouée,

un timbre éteint dans la musique –

 

cela bouge encore dans la chair

tant de ténèbres soudain à creuser

sur le chemin tu ne sais pourquoi

où chantent les Erinyes –

 

 

 

chair d’ombre tel un fruit ouvert

par le miroir tranchant des eaux –

 

dans l’air arrêté les nervures

luisantes des vols disparus –

 

comme elle nage la lumière !

légère et souple entre les dents

de dragons s’ébattant dans les gouffres

d’une Chine de l’âme inoubliée

leurs griffes lacèrent l’édredon de nuages

ah, les flocons brûlants de leur souffle !

 

et l’aile noire du pinceau

frôla le vent qui bouge à peine

les bambous sur le muet, muet

papier de Chu Ta –

 

vie brûlée vive

d’une soif implacable

 

 

 

 

l’été frileux dans ses décombres

montagnes et lueurs craquelées

la chaude nudité du temps

venue de si loin m’irriguer

de tout l’étonnement de l’amour –

 

 

 

épeler lentement sur la table rugueuse

ces images dont sombre le dessin

ceci n’est pas, cela est.

Et tout ce que ta parole avait pouvoir

de lier, se délite, se fragmente, se sépare.

Peu de choses, débris.

Règne tout autour la sereine démesure.

Tu réchauffes encore dans ta voie émue

toutes choses s’abreuvant à soif et à sel –

le sifflement sur les crêtes de lumière

toujours même quand s’éteint le jour

la migration des sources, cette part

nomade de l’âme levée dans la pierre

dans les fosses et les failles impensées.

Et c’est une eau tranquille lavant le corps

vin qui éveille l’inconnu d’un visage –

cela est.

 

 

 

en toi la barque des nuits d’été

tout à coup dérive et tu regardes sur ta main

la lumière des étoiles déjà mortes.

Quelqu’un te prend la bouche pour parler

et c’est la même soif au-dedans

à la même soif puisée –

 

 

 

des vents se lèvent et s’égarent

 

cet angle droit de nos murs

divise nos yeux en clair et en ombre

où glisse sans heurt le blanc immaculé

de l’ange sans honte de nos peurs

 

et comme la clarté fouille dans les plis !

comme elle bondit dans l’obscure mêlée

de corps de mots de couleurs

ou ces labours ces membres brisés

trouveront-ils leur visage ?

 

 

 

des forces inconnues de nos mains

jouent avec l’encre de la nuit

encre fendue, encre éclaboussée

le blanc qui vole dans la soie des murs

et Wang L’Encre aimait le vin

ne s’arrêtait de peindre jamais

les pins et les pierres

et personne jamais ne sut son nom

ni d’où il venait –

 

 

 

dans la chute sans pli du ciel d’été

un olivier noue et dénoue

son obscur désir de clarté –

 

odeur de café sous le platane

un bleu brodé de petites fumées

de mélancoliques fins du monde

Ah ! Hélène, folle Hélène !

flamme sillage parfum et dans la nuit

l’eau décousue par les feux

geste qui touche un instant

le sombre jardin du corps -

 

 

 

               fenêtres closes

               paupières ridées

               tous feux éteints

               la chaleur dérive

               cailloux frileux

               dans le vent affamé –

 

 

 

départ

Nous rangeons des couleurs

dans le gris des cales

kalo khimona !

Sur vos cordes grinçantes

dansez, dansez

la cendre aux épaules

la gorge rieuse

sur les fonds opaques

quand déraillent les jours

dansez encore –

 

ombres blanches

qui passez dans la chaux

et je pense à Ulysse

aux sanglots des hommes

quand l’aveugle annonce

le retour difficile –

 

 

 

comme si une main venait tendre

l’unique corde sur l’arc de silence

et l’autre allumer l’entraille de la pierre –

 

comme si une oreille pouvait entendre

le soufflet de forge dont parle Lao tseu

ou les nappes d’eau sous les dalles du temps –

 

comme si le rêve pouvait résister

à l’acier du soc et du couteau

chaque jour à l’aube aiguisés –

 

comme si l’œil pouvait déchiffrer

la dentelle de l’eau, la vapeur qui roule

sur les bords de nos pages désertées –

 

 

 

la flamme douce  et l’autre qui dévaste

le tendre feuillage du chuchotement nocturne

le brun berceau du toucher sous les doigts –

 

la rumeur liquide qui se déverse dans l’ombre

et nul marbre et nul fer qui ne soient bougés

par le sombre scintillement qui chante et qui tue –

 

parole brisée, flocons de voix dans le gel

frappements en désordre du cœur

la pensée décousue dans les bruits de la mer –

 

 

 

tu vas et tu viens

tu attends et tu es comblé

tu désespères et tu tombes

tel qu’en toi-même

dans la clarté brutale –

 

tu cours encore à une faille

vérifier, comprendre, nommer

ce vent, saisir une chose

un regard qui t’ensanglante

et tu creuses la douleur

sous l’amas de boîtes vides

l’oxygène dans la fumante

épaisseur mal brûlée –

 

souviens-toi de l’agrafe d’or

d’un feu qui augmente

et l’eau tremble dans l’œil

penché sur un geste si simple

qui déchire un temps un lieu

la fièvre d’un vert allumé

aux fonds si jeunes du toucher –

 

 

 

la paille sous les doigts

craque dans la boue

d’un continent de nuit –

 

 

 

 

il y a si longtemps que j’essaie

de toucher la nuit les fronces légères

que fait l’eau dans le silence –

 

toucher dans le corps frileux, froissé

le souffle de Dieu sur les eaux 

cette chose qui éclaire mes images

et parfois de si loin les déchire

 

les yeux de nuit un instant grand ouverts

regardent chaque son ou battement brûler

d’un insoutenable qu’il faut soutenir –

 

 

 

 

tout le rayonnement de midi

moulu dans une poussière d’eau

le vent souffle quand il veut

dans nos mots dans nos gestes

brouillant là, éclairant ici

sans distinction de joie et de douleur –

 

 

 

 

c’est nuit encore dans le ciel

pourtant au ras des eaux les vents

déshabillent les fonds de la pensée –

 

à la seule lumière des mains

la bouche et l’oreille prises

dans l’effroi sans couture –

 

 

 

 

encore le matin, la bourrasque levée

je ne sais où sans seuil et sans porte –

tu rassembles des pierres, du bois pour le feu

l’esprit tout entier dans la main

peu à peu construit la chaleur

tandis qu’au-dehors le jour vieillit –

 

Patmos

Pierre-Alain Pingoud, éditeur, Lausanne (Suisse), 1989

Du même auteur : La maison près de la mer, II (29/03/2016)

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28 mars 2017

Nazik al –Malaïka (1923 - 2007) / نازك الملائكة : Oraison funèbre pour une femme sans importance

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Oraison funèbre pour une femme sans importance

 

Elle nous quitta sans que blêmisse une joue ou frémisse une lèvre

Les portes n’entendirent personne rapporter le récit de sa mort

Aucun rideau de fenêtre suintant le chagrin

Ne se leva pour suivre son cercueil des yeux jusqu’à ce qu’il

     disparaisse

Dehors de rares personnes s’émurent de son souvenir

La nouvelle se perdit dans les ruelles sans que se répande son écho

Et se réfugia dans l’oubli de quelques fosses

La lune déplora ce malheur

 

La nuit n’y porta aucune attention et se rendit au jour

Alors vint la lumière avec les clameurs de la laitière, le jeûne,

Le miaulement d’un chat affamé n’ayant que la peau sur les os,

Les querelles des marchands, l’amertume, la lutte,

Les enfants se jetant des pierres d’un bout à l’autre de la rue,

Les eaux souillées dans les rigoles et les vents jouant seuls aux

     portes des terrasses

dans un oubli presque total.

 

Traduit de l’arabe par Abdul Kader El Janabi  et  M. Huerta

In, « le Poème arabe moderne »

Maisonneuve et Larose éditeurs, 1999

Du même auteur : Déshonneur (06/01/2016)

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27 mars 2017

Jack Kerouac (1922 – 1969) : 127ème chorus / 127th chorus

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127ème chorus

 

Nul ne connaît l’autre côté

        de ma maison,

Mon coin où je suis né,    

        guitares poussiéreuses

De ma pauv’e pt’it rue fatiguée

        où mes petits pieds

Piétinaient et cajolaient

        mes sœurs tandis

Que j’attendais le coucher de

        l’après-midi le cri

De maman me ramenant au

        centre-dîner tendre

Corde choral à linges tortillas

        et haricots,

Ce Pur Pays de Miel,

        de Mominou,

Où j’ai vécu il y a une

        myriade de millions

D’incalculables

        éons passés

Quand blanc quand joyeux

        était aussi

Centre du lac lumière

 

Traduit de l’anglais par Pierre Joris

In, Jack Kerouac : « Mexico city blues”

Christian Bourgois éditeur, 1994

Du même auteur : 162ème chorus /162nd chorus (08/02/2015)

 

 

127th chorus

 

 

Nobody knows the other side

    of my house,

My corner where I was born,

    dusty guitars

Of my tired little street where

     with little feet

I beetled and I wheedled

     with my sisters

And waited for afternoon sunfall

     call a kids

And ma's to bring me back

     to supper mainline

Hum washing line tortillas

     and beans,

That Honey Pure land,

     of Mominu,

Where I lived a myriad

     kotis of millions

Of incalculable

     be-aeons ago

When white while joyous

    was also

Center of lake of light

 

Mexico city blues,

Grove Press, New - York, 1959

Texte précédent en anglais :

Walt Whitman : Je me célèbre et me chante moi-même… » / « I celebrate myself … » (28/01/2017)

 

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26 mars 2017

Jean-Paul Kermarrec (1949 - ) : Dans la lente lumière des lices

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Dans la lente lumière des lices

 

I

le ciel ce mur

tous ces débris de rêves

 

dégringolant des échelles de la nuit

la mort nous frôle

dès le petit matin

dans l’odeur du pain frais à la croûte craquante

 

le chat nous regarde

afficher sur la ville des soleils en papier

pour la paix dans le monde

 

***

 

nous irons

avec et malgré tout cela

affronter l’insolence

 

et nous ferons la guerre à la peur sournoise

aux angoisses

aux silences gluants

collés dans les couloirs

de l’indifférence et du mépris

 

quel qu’en soi le prix

nous irons

 

II

aigres nos pensées

dans ces sables glaçants

quand nous tombons des marches

de nos escaliers blancs

 

fanées nos histoires

quand passent les enfants

sur des marelles démodées

 

mortelles nos maisons du soir

où des ombres se forment

en grappes rebelles d’acides raisins noirs

 

***

 

allons saisir l’éclair

avant qu’il ne soit trop tard

faisons crier nos cœurs et nos cordages

dans l’œil rouge des tornades

 

enflammons la parole

écumons les secondes

hissons la grand-voile de nos mots

sur la poudrière du temps

 

III

 

ne te retourne pas

engouffre-toi dans les rideaux de la lumière

 

apprivoise l’éclat sous ta paupière

l’instant est si fragile

un peu de sel

sur les hauts bords du jour

 

***

 

connais-tu le sourire de l’enfant

qui joue à te surprendre

à côté de la mort

 

as-tu appris le chant

qu’il fredonne tout bas

sous ses draps étoilés

 

***

 

n’efface pas les traces de tes pieds

sois fier de ton voyage

des nœuds et des poussières

 

le chemin est aride

et le vent souffle amer

marche à l’avant de tes souvenirs

 

IV

 

nous serons dans le ventre des villes

une voix

des tambours

des cantates bestiales

des jardins d’impatiences

 

nous serons le corps

de la femme et du cri

le soleil à même la douleur

l’enfantement du verbe et du songe

 

***

 

nous emporterons les murs blancs des hôpitaux

les chambres et les couloirs

l’odeur des peaux malades

les sueurs et les glaires

toutes les humeurs malignes

et la bouffée de parfums quand passe l’infirmière

 

les matins de froidure

nous dénouerons la chevelure de l’asile

pour que s’échappent sur le gué de l’aurore

les effluves des fleurs et des ombres

et que les fleurs s’en aillent

retrouver les oiseaux

 

V

 

peux-tu vivre

chaque jour que tu vis

à petits pas comptés

loin du carnage et des ruisseaux de sang

 

peux-tu vivre ainsi

à user ton bec serré

sur les pierres froides

de la nuit

 

peux-tu vivre

dans l’ignorance du cri

et l’ennui d’un vol aussi plat

qu’un horizon bouché

 

peux-tu vivre épervier

dans l’ascension des lumières

sans tutoyer la mort

et ta raison d’aimer

 

peux-tu mourir tout de suite

tranquille et sans remords

il est temps de venir goûter la cendre

des chemins de l’aurore

 

VI

 

déjà l’heure

des vents dans le dos

nous poussent et nous glacent

 

le fleuve a faim

il dévore ses rives

outrepasse les bornes

et nous laisse à nos songes

 

le temps crucifie dans le ciel

nos visages d’anges maudits

nos yeux orphelins d’étincelles

et nos piètres godasses

 

nous marchons

taureaux hésitants

dans la lente lumière des lices

 

le matin noir découpe nos membres

nos poitrines s’emplissent du froid

tandis que les gestes des arbres

nous invitent à respirer

 

l’éternité

 

VII

 

as-tu entendu le bruit de la terre

secouer ses vivants

le fracas de la nuit

sous la tempête des crânes

as-tu entendu

le grondement des viscères

sous tes pieds traversés

 

***

 

tu regardes le ciel emporter avec lui

les continents blessés

leurs draps froissés tachés de sang

 

tu te noies de larmes d’impuissance

fige dans la stupeur et le combat de l’ombre

tu es de plomb

 

le jour ne te pénètre même pas

il te recouvre d’éclats te lacère et tu ris

de chagrin

 

VIII

nous envahirons les rues de l’Histoire

nous déploierons nos cris aux fenêtres du monde

nous creuserons la nuit

nous viderons l’espace

nous porterons l’amour aux gueules des fusils

nous laverons l’ennui des tristes banderoles

nous ferons éclater

nos feux aux cœurs des mégapoles

nous lâcherons nos hordes

de chevaux cuir-acier

volcans dans le soleil hennissant leurs fumées

nous serons à la proue des navires de guerre

aux aurores bleuies par les fièvres et le sang

nous serons dans l’ombre

la vibration

le souffle

nous serons l’espoir

dans les fragments de lumière

 

IX

 

les vents sont là parmi les branches

tu les appelles les maîtres de la danse

mais ils n’ entendent pas

ils dansent

 

les morts aussi derrière les murs

ils dansent ils dansent

ils causent avec les vents ils causent

murmures à l‘oreille du néant

des choses

 

même les mouches

sur les flaques de sang

elles dansent elles dansent

tout en suçant la peau des morts

la peau des morts et des vivants

les mouches ne font pas semblant

elles boivent aux fontaines

du vent

 

et les avions dans le ciel bleu

ils dansent ils dansent

tout en crachant le feu

et leurs chapelets de bombes

sur les pierres du silence

de dieu

 

X

 

le chien cherche son ombre

avant de s’y lover

dans son sommeil tout noir

 

ta vie semble pareille

 

tes lumières sont blafardes

elles se suspendent aux cauchemars

qui tremblent et froissent tes beaux draps

 

tu te retournes

l’œil hagard

comme celui du chien

pour t’enfoncer encore plus loin

dans l’épaisseur terne du brouillard

 

si l’éclair te réveille

tu aboies sans savoir

et tu mords dans la chair

de ton ombre allumée

 

tu cherches alors ton chien

pour te rassurer un peu

sans doute

 

XI

 

les enfants nous font toucher du doigt

des lendemains qui leur ressemblent

 

ils cachent mal dans leurs yeux les étoiles filantes

et le ruisseau des larmes

 

la nuit a parfois pour eux

un sale goût de misère

 

pendant que nous tuons le jour à coups de chansonnettes

ont-ils eux dans le noir la place utile au rêve

 

les enfants nous font toucher du doigt

des jours anciens qui nous ressemblent

 

XII

rire a quelque chose à voir avec la mort

la grimace

le grincement de dents

la contorsion

saut périlleux

dans la respiration

cascade arrêtée

hoquet intérieur

haut-le-corps

où l’âme sort

par où sort la lumière

une margelle d’espoir

un appui sur le silence

bouche d’où jaillissent des mots en forme de grenouilles

regard genre de fosse commune où naissent et meurent les étoiles

toutes les vallées de la main

et de la nuque au genou

celles où s’invite l’amour et vibrent les ruisseaux

 

rire est une courbe molle

un défi à la pesanteur

aux lois de l’équilibre

de la gravité

la rencontre magique de toutes les diagonales

où les horizons se déverrouillent

où les verticales se déboulonnent

où les guerres n’existent pas

 

l’homme est un éclat

de rire

 

Revue « Hopala, N° 31, Mars – Juin 2009 »   

Hopala, 29800 Landereneau

 Du même auteur : « Je ne parlerai pas de cette femme… » (07/03/2015)

 

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25 mars 2017

Zbigniew Chojnowski (1962 - ) : Lac gelé

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Lac gelé

 

Tu entends la glace qui cède

comme un grondement las

qui repose au fond des eaux.

Comme la mère d’Helmut

jusqu’au printemps dernier,

tombée d’un traîneau

qui rejoignait le rivage.

De son corps sortaient des anguilles.

Tu lèves les bras au ciel, dos au vent,

tu glisses sur l’onde noire, comme on parcourt l’éternité.

Te lances à la poursuite d’un trou laissé dans la glace,

glace où les pêcheurs d’Ortakow, par temps de gel,

retirent leurs filets argentés de gardons et de brêmes.

 

Sniardwy, 1993.

 

Traduit du Polonais par Frédérique Laurent

In, « Terra nullius, une anthologie de la poésie contemporaine

de Varmie et Mazurie ».

Editions Folle Avoine, 35023 Bédée

Du même auteur : « Nous marchions dans le souffle du printemps… » (25/03/2016)

 

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24 mars 2017

Pierre Dalla Nogare (1934 – 1984) : La dissimulation révélée

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La dissimulation révélée

 

     Le fuir précède le poète, dissimulé dans l’Oubli.

 

     Ouvrir dans la Nuit sa Nuit, n’est-ce point travailler à l’approche

du jour ?

 

     Celui qui ne viole le vocable ne découvre point le verbe. Afin de

se justifier, il se dit humble face à la parole. Impuissant à descendre

en Lui – donc sans l’Autre qui n’est pas Je mais encore Lui – il ne

prononce Rien, sinon des dires anciens, sans formuler sa race.

 

     Descendre en soi est acte d’amour pour le prochain. Etre humble

en poésie est orgueil. Dire que le poète se trouve sous vocation irrésistible

est faux : il est possesseur de l’évidence qu’il ne cesse de vouloir inscrire.

Ainsi : Orphée vers Eurydice devient intériorité accueillante : la Nuit

première : le point de fusion entre le Dit et le jamais Dit.

      Tout poète est chercheur d’un autre Moi, parlant en Arbre, en Mer, en

Roc. Il est la dissimulation révélée.

 

     Son destin est de défricher. De ne jamais suivre.

 

     Toucher l’invisible, élucider sa présence, c’est encore parler en Tout.

 

     L’oeuvre ne juge le poète, mais épuise son infini. A celui qui écrit

l’insignifié se révèle le clair du réel. Parler de poésie est la tuer. Je le crois.

 

In, Revue « Poésie 1. N° 17, Juillet 1971 »

Librairie Saint-Germain-des-Prés, 1971

Du même auteur :   Explorés du feu (24/03/2016)

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23 mars 2017

Bohuslav Reynek (1892 – 1971) : Souvenir de la solitude

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Souvenir de la solitude

 

 

Solitude des vitres. Solitude de la porte.

Porte dans le noir. Vitre où baisse le jour.

Porte pour accueillir le front. L’ombre bruit dans un buisson.

 

Vivre dans l’angle. Ailleurs un simple mur.

Le mur suinte. Au plafond il arrache une plainte.

Fatigue de la bouche sous le pas des soupirs.

 

Solitude du plafond. Couvercle esseulé.

Esseulée solitude. Quelqu’un éclate en sanglots.

 

Solitude de l’hiver. Gel. Des griffes blanches

écorchent la vitre. Instants tétanisés.

 

L’aube sous le seuil. Sans feu.

Une feuille, flamme chue. Baisers cendreux.

 

Feuille soufflée de sa branche. Seuil scellé.

Les lèvres persistent. Embrassent la poussière, les planches.

 

Traduit du tchèque par Petr Král

in, "Anthologie de la poésie tchèque contemporaine, 1945 - 2000"

Editions Gallimard, (Poésie), 2002

Du même auteur : Feuilleter (23/03/2016)

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22 mars 2017

Anjela Duval (1905 -1981) : La feuille / An delienn

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La feuille

 

Des deux côtés du Léguer noir

Les rangs de peupliers minces

Jettent au ciel leurs mâts droits.

De-ci de-là un frêne :

Tulle vert qui tremble dans les souffles.

La surface tranquille de l’eau : miroir clair

Qui renvoie l’image :

Moutons d’un blanc exquis dans le ciel bleu

Et arc-de-triomphe des grands arbres.

Face à face de l’abîme et de l’espace.

 

Une feuille rousse tombe de l’espace.

Une feuille rousse sort de l’abîme.

À la même vitesse : lentes, de biais

Toutes deux de même taille, même couleur

L’une descend doucement de biais

L’autre monte doucement de biais

À la surface tranquille de l’eau elles se baisent

Il ne reste plus qu’une feuille

Qui s’obstine, paisible, à s’en aller

         au fil de son destin.

 

Automne 1963

 

Traduit du breton par Paol Keineg

Du même auteur : Poèmes de jour, poèmes de nuit / Barzhonegoù noz, barzhonegoù deiz (01/06/2014) 

 

An delienn

 

A bep tu d’al Leger du

Eflennoù hirvoan a-regennad

O sevel uhel en oabl o gwernioù sonn.

Du-mañ du-hont ur wezenn-onn :

Tul gwer o krenañ en aezhenn.

Gorre lor an dour : melezour splann

O tameuc’h an daolenn :

Deñved gwenn iskis en oabl glas

Ha bolz-enor ar gwez bras.

Islonk hag ec’honder troad-ouzh-troad.

 

Un delienn rous o tiskenn eus an ec’honder.

Un delienn rous o sevel eus an islonk.

Gant an hevelep tizh : gorrek hag a-skij

An hevelep ment o-div, an hevelep liv

A-skij unan goustad o tiskenn

A-skij unan goustad o sevel

War gorre lor an dour e pok an eil d’eben

N’eus mui ’met un delienn

A dalc’h da vont, plaen,

            da heul he flanedenn.

Diskar-amzer 1963

 

Anjela Duval : « Quatre poires. Recueil bilingue de poèmes

choisis et traduits par Paol Keineg »

Editions Mignoned Anjela, 22500 Paimpol

 

Poème précédent en breton :

Jakez Riou(1899 - 1937) : La fontaine noire / Ar feunteun zu (26/12/2016)

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21 mars 2017

Clément Marot (1496 -1544) : De sa grande Amie

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De sa grande Amie

 

Dedans Paris, ville jolie,

Un jour, passant mélancolie,

Je pris alliance nouvelle

A la plus gaie Damoiselle

Qui soit d'ici en Italie.

 

D'honnêteté elle est saisie,

Et crois (selon ma fantaisie)

Qu'il n'en est guère de plus belle

              Dedans Paris.

 

Je ne vous la nommerai mie,

Sinon, que c'est ma grande Amie,

Car l'alliance se fit telle,

Par un doux baiser, que j'eus d'elle,

Sans penser aucune infamie,

              Dedans Paris.

 

Rondeaux, XXXIX

Les oeuvres de Clément Marot de Cahors, 

Chez Etienne Dolet, Lyon, 1538

Du même auteur :

Le Beau Tetin (21/0303/2015)

« Plus ne suis… » (21/03/2016)

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