Le bar à poèmes

16 janvier 2019

Philippe Soupault (1897 – 1990) : « Rien que cette lumière ... »

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Rien que cette lumière que sèment tes mains

rien que cette flamme et tes yeux

ces champs cette moisson sur ta peau

rien que cette chaleur de ta voix

rien que cet incendie

rien que toi

 

Cat tu es de l’eau qui rêve

et qui persévère

l’eau qui creuse et qui éclaire

l’eau douce comme l’air

l’eau qui chante

celle de tes larmes et de ta joie

 

Solitaire que les chansons poursuivent

heureux de ciel et de la terre

forte et secrète vivante

ressuscitée

Voici enfin ton heure tes saisons

tes années

 

Poèmes et poésies

Editions Grasset, 1973

Du même auteur :

Georgia (16/01/2014)

Est-ce le vent (16/01/2015)  

Westwego (16/01/2016)

« Est-ce le soleil qui se couche… » (16/01/2017)

« Sous les arbres mauves… » (16/01/2018)

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15 janvier 2019

Zu Shuzhen / 朱淑真 (1135 – 1180) : En regardant voler les couples d’hirondelles

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En regardant voler les couples d’hirondelles

 

Un rayon oblique envahit ma chambre solitaire,

Déjà le crépuscule assombrit à demi ma porte,

Les hirondelles feignent d’ignorer ma si grande tristesse

Sous l’auvent de ma demeure, deux par deux, elles tourbillonnent en liberté.

 

Traduit du chinois par Shi Bo

in, «A celui qui voyageait loin. Poèmes d’amour de femmes chinoises,

(VIIème – XVIème siècle) »

Editions Alternatives, 2000

Du même auteur :

Sur l’air « Sheng tsa tse » (15/01/2017)

Touchée par les paroles d’un fermier pendant les chaleurs sèches (15/01/2018)

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14 janvier 2019

Michel-Ange / Michelangelo Buonarotti (1475 – 1564)) : « Tout ce qui naît ... » / « Chiunche nasce... »

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Tout ce qui naît

avec le temps expire ; et le soleil

ne laisse en vie nulle chose.

 

S’évanouissent délices et peines

et l’esprit des hommes, et les paroles vaines ;

et nos progénitures ne sont plus

qu’ombres au soleil, et fumée au vent.

 

Comme vous, nous fûmes des hommes,

tristes et joyeux, comme vous,

et à présent nous ne sommes

que terre au soleil, exsangues.

 

Toute chose vient à mourir.

Jadis nos yeux étaient intacts,

chaque orbite avait sa lumière ;

ils sont devenus laids,  vides, éteints,

c’est hélas l’œuvre du temps.

 

Traduit de l’italien par Carolyne Cannella,

in revue « Babel heureuse N° 1, mars 2017 »

Gwen Catalá, éditeur, 31000 Toulouse

Du même auteur :

« A travailler tordu… » « I’ ho già fatto un gozzo… » (14/01/2016)

 « Avec ce coeur de soufre… » / « Al cor di zolfo… » (14/01/2017)  

« Quelle mordante lime… » / « Per qual mordace lima… » (14/01/2018)

 


Chiunche nasce a morte arriva

nel fuggir del tempo ; e ’l sole

niuna cosa lascia viva. 

 

Manca il dolce e quel che dole

e gl’ingegni e le parole ; 

e le nostre antiche prole

al sole ombre, al vento un fummo.

 

Come voi uomini fummo,

lieti e tristi, come siete ;

e or siàn, come vedete,

terra al sol, di vita priva.

 

Ogni cosa a morte arriva.

Già fur gli occhi nostri interi

con la luce in ogni speco ;

or son voti, orrendi e neri,

 

e ciò porta il tempo seco.

Poème précédent en italien :

Giacomo Leopardi : A se stesso (20/12/2018)

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13 janvier 2019

Jean / Hans Arp (1887 – 1966) : Place blanche

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Place blanche

 

Cette matinée ne place sur mon chemin que des bibelots de la mort.

Ce sont des objets futiles,

des photographies fanées,

des flacons vides,

des coquilles ramassées à la mer,

un miroir qui reflétait la sérénité, la pureté, la gaieté calme, la clarté que

     l’inéluctable ombre a englouti.

Je suis envoûté par ces objets,

qui appartenaient à des personnes mortes depuis longtemps.

Des gestes se détachent de ces objets

comme des vapeurs mates,

comme des couronnes d’haleine.

Ils me traversent confusément.

Les cloches sonnent des années dans chaque minute.

Chaque minute produit une telle effusion de souvenirs

qu’elle prend l’importance d’une année.

Ces minutes ressemblent à des paniers sombres débordant de fruits noirs.

Des années passent qui ont un éventail de fourmis sur la tête.

Tout en maintenant sa forme il grouille en soi et s’agite en même temps

     intensément

pour éventer une vie stérile, un désert gris.

Une matière calleuse, rougeâtre pullule dans ces chimères, dans ces années

et me donne la sensation du fourmillement humain sur la terre.

Des années passent qui ont une gueule végétale et des nageoires de génie.

Ces années sont des repaires verts.

Elles abritent des fées pendant leur temps de mue.

Dans ces années j’écrivais mes premiers poèmes,

et mes nageoires de génie se manifestaient alors sans égard pour mon

     voisinage.

Des années passent et chassent des petites années.

Sans pitié elles les abattent

et détruisent ainsi leur propre dissémination.

Et un système de rigidité de plus est légué en supplément au monde.

Indiquera-t-il le chemin vers l’ineffable rêve ?

 

Je fais partie d’un troupeau de poètes, de peintres,

pleins de soumission, d’obéissance à leur pâtre.

Comme des marionnettes ces poètes, ces peintres approuvent, inclinent leurs

     têtes,

rient avec dédain de ce qui était blanc jusqu’à présent

et qui vient d’être déclaré noir.

Le pâtre s’illumine.

Le pâtre s’illumine de plus en plus.

Il perd sa forme humaine,

mais j’entends sa voix parler de l’art.

Elle parle étrangement de faits divers.

La lumière de l’art parle du suicide piquant.

Je sais que je rêve.

Je ferme mes yeux et me trouve sur la place blanche.

L’eau de la place est agitée.

Des vagues énormes bondissent contre les maisons

et arrachent les lèvres

que les oiseaux ont disposés aux fenêtres.

J’ouvre les yeux.

Des crinières blanches s’envolent.

Des rêveurs qui se tiennent par la main comme des aveugles

traversent la place.

Le vent caresse les plantes apprivoisées.

Je ferme les yeux.

Il fait nuit.

Subitement dans la nuit je m’éveille.

Les oiseaux chantent.

Il fait jour.

Des montagnes liquides flottent par l’air.

J’ouvre les yeux et m’endors debout sur la place blanche.

L’ombelle des étoiles se couvre de lèvres.

 

Jours effeuillés.

Editions Gallimard, 1966

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12 janvier 2019

Francis Carco (1886 – 1958) : L’Ombre

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L’Ombre

A André Rousseaux

 

     Quand je t'attendais, dans ce bar,

               La nuit, parmi des buveurs ivres

     Qui ricanaient pour avoir l'air de rire,

     Il me semblait que tu arrivais tard

     Et que quelqu'un te suivait dans la rue.

     Je te voyais te retourner avant d'entrer.

     Tu avais peur. Tu refermais la porte.

               Et ton ombre restait dehors :

               C'était elle qui te suivait.

    

Ton ombre est toujours dans la rue

Près du bar où je t'ai si souvent attendue,

                    Mais tu es morte

Et ton ombre, depuis, est toujours à la porte.

Quand je m'en vais, c'est à présent moi qu'elle suit

     Craintivement, comme une bête.

     Si je m'arrête, elle s'arrête.

     Si je lui parle, elle s'enfuit.

*

     Ton ombre est couleur de la pluie,

     De mes regrets, du temps qui passe.

     Elle disparaît et s'efface

     Mais envahit tout, à la nuit.

     Sous le métro de la Chapelle

     Dans ce quartier pauvre et bruyant,

Elle m'attend, derrière les piliers noirs,

     Où d'autres ombres fraternelles,

     Font aux passants, qu'elles appellent,

     De grands gestes de désespoir.

Mais les passants ne se retournent pas.

     Aucun n'a jamais su pourquoi,

Dans le vent qui fait clignoter les réverbères,

Dans le vent froid, tant de mystère

     Soudain se ferme sur ses pas...

     Et moi qui cherche où tu peux être,

     Moi qui sais que tu m'attends là,

     Je passe sans te reconnaître.

     Je vais et je viens, toute la nuit,

     Je marche seul, comme autrefois,

     Et ton ombre, couleur de pluie,

     Que le vent chasse à chaque pas,

     Ton ombre se perd dans la nuit

     Mais je la sens tout près de moi...

*

Cependant tu n'étais qu'une fille des rues,

Qu'une innocente prostituée,

Comme celle qui apparut,

Dans le quartier de Whitechapel,

Un soir, à Thomas de Quincey

Et qu'il chercha, plus tard, sans jamais la trouver,

De porche en porche et d'hôtel en hôtel...

Il le raconte dans un livre.

C'est là, que pour la première fois, que je t'ai rencontrée.

Tu étais lasse et triste, comme les filles de Londres,

Tes cheveux conservaient une odeur de brouillard

Et, lorsqu'ils te voyaient à la porte des bars,

Les dockers ivres t'insultaient

Ou t'escortaient dans la rue sombre.

Je n'ai pas oublié l'effet que tu me fis

Dans ce livre désespéré,

Ni le vent, ni la pluie, ni le pavé qui luit,

Ni les assassins dans la nuit,

Ni les feux des estaminets,

Ni les remous de la Tamise

Entre ses mornes parapets...

Mais c'est après bien des années

Qu'une autre qui te ressemblait

Devait, le long des maisons grises,

Me faire signe et m'accoster.

*


Ce n'est pas toi. C'est tout ce que tu me rappelles :

Comme j'étais triste, avant de te connaître,

Comme je m'enfonçais, avec délices, dans ma tristesse.

En marchant dans les rues, en entrant dans les bars,

En suppliant la nuit les ombres de parler,

               Sans cesser d'errer et d'aller...



               Mais partout il était trop tard.

 


Un air d'accordéon s'achevait en hoquet.

On décrochait, l'une après l'autre, les lumières

Et le passant, à qui je demandais du feu,

Me tendait un cigare éteint.

Où me portaient mes pas, c'était la même histoire.

J'allais toujours vers les sifflets des trains,

Sur un grand boulevard trouble et peuplé de fantômes.

 

Là, j’attendais je ne sais qui, je ne sais quoi...

Mais les trains passaient en hurlant,

Et cette attente avait l'air d'un départ.

Tu es venue pour t'en aller.

Je t'ai pourtant conduite en ces lieux désolés

Et tu m'as dit: « Quoi que tu fasses,

C'est moi, dorénavant, que tu verras parmi tous ces fantômes.

               Tu me sentiras près de toi,

               Tu penseras que je suis morte

               Et jamais tu ne m'oublieras. »

*

Je t'écoutais, je te suivais sous les lumières.

Il n'y avait que nous de vivants en ces lieux,

Nous seuls mais je savais que des deux, la première,

Ce serait toi qui me dirais adieu.

Et j'avais beau ne pas vouloir,

Te retenir par ta petite main,

Le cri, le roulement et la fumée des trains,

Les rails et leurs feux en veilleuse,

Le pont noir tout retentissant

Du bruit des lourds wagons entre-choqués,

Par un présage obscur déjà nous séparaient.

*

Une autre fois, dans ce quartier sinistre,

Nous nous sommes assis sur un banc, à la nuit,

Et le vent qui chassait la pluie,

Les globes des hôtels meublés,

Les marlous aux chandails humides,

Les filles qui nous regardaient

Accumulaient, autour de nous, les maléfices

Dont le cercle se rapprochait.

               Alors tu t'es mise à pleurer,

               À m'expliquer, sans élever la voix,

               Qu'un jour tu me délivrerais

               De ces larves qui sont en moi...

               Tu parlais et la pluie tombait.

               C'était la pluie qui te faisait pleurer,

               Comme un chagrin que rien n'apaise,

               Comme une peine inconsolée.

Et la ronde des ombres et des feux des maisons

               Tournait infatigablement

               Avec ses voyous et ses filles,

               Ses bars, où les phonos grinçaient,

               En nous jetant quelquefois, par la porte,

               Comme l'appel d'une voix morte...

               La ronde que rien ne lassait,

Tournait et m'emportait, avec toi qui es morte,

Tourne et m'emporte encore, avec tout mon passé,

Hors du temps, hors du monde, hors de tout ce qui est

Ou qui n'est pas, mais que toi, dans l'ombre, tu sais...

 

L’Ombre

Editions Albin-Michel, 1933

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11 janvier 2019

Francisco de Quevedo y Villegas (1580 – 1645) : A Rome, ensevelie sous les ruines / A Roma sepultada en sus ruinas

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A Rome,

ensevelie sous ses ruines

 

Tu cherches Rome en Rome, ô pèlerin,

Et Rome même en Rome n’aperçois :

Cadavres sont les murs qu’elle montra,

Et tombe de soi-même l’Aventin.

 

Ci-gît, où il régnait, le Palatin ;

Tout élimées du temps, vois les médailles,

Défaites plus encore des batailles

Livrées par l’âge que blason latin.

 

Reste le Tibre, seul, dont le courant,

Ville, la sut baigner, et sépulture,

La pleure d’un funeste son dolent.

 

Ô Rome ! en ta grandeur, en ta parure,

Ce qui est ferme a fui, et seulement

Le fugitif demeure et dure.

 

Traduit de l’espagnol par Claude Esteban

in, « Anthologie bilingue de la poésie espagnole »

Editions Gallimard (La pléiade), 1995

 

A Roma,

sepultada en sus ruinas

 

Buscas en Roma a Roma ¡ oh peregrino !

y en Roma misma a Roma no la hallas :

cadáver son las que ostentó murallas,

y tumba de sí proprio el Aventino.

 

Yace donde reinaba el Palatino ;

y limadas del tiempo, las medallas

más se muestran destrozo a las batallas

de las edades que blasón latino.

 

Sólo el Tíbre quedó, cuya corriente,

si ciudad la regó, ya, sepultura

la llora con funesto son doliente.

 

¡ Oh Roma ! en tu grandeza, en tu hermosura,

huyó lo que era firme, é y solamente

lo fugitivo permanece y dura !

 

Poème précédent en espagnol :

Federico Garcia Lorca : Village / Pueblo (19/12/2018)

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10 janvier 2019

Henry Bauchau (1913 – 2012) : Caste des guerriers

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Caste des guerriers

A Christian

 

MELOPEE VIKING

 

Les chevaux de la mer n’auront pas de poulains aux herbages d’écume abolis

     sous le vent.

Les marées porteront aux veilleurs d’océan, de nos peuples ramants le sauvage

     regain.

 

Nous cherchons un pays plus vaste que la faim, plein de signes, de voix, de

     meurtres dans les airs

Et de hautes cités où des saintes de pierre font un rêve plus fort que l’écume

     des vins.

 

Une épouse qui soit plus douce qu’un poulain, le regard aussi frais qu’un

     naseau frémissant

Un amour aussi pur que le fer et le sang, que la mort dans les yeux insoumis du

     matin.

 

Quand la rouille du glas et les cris du tocsin s’éteindront sous l’ortie dans les

     vagues de pierres

Quand les guêpes naîtront où les femmes chantèrent aurons-nous terminé nos

     funèbres destins ?

 

Pourrons-nous en mourant voir la reine des brumes, plus pâle, encor plus pâle

     entre ses colliers blancs ?

Pourrons-nous endormis sur les bords du Couchant écouter la rumeur des

     suprêmes lagunes ?

 

Tous les dieux sont moins fiers qu’un sauvage poulain, tous les cieux sont

     moins forts que les cris des brisants.

Les marées étendues sur nos peuples gisants, les chevaux de la mer n’auront

     plus de poulains.

 

ENFANTS

 

La Caste sans pitié, la face de colère

Qui hennit à la mort dans les rues des villages,

La meute qu’on entend dans les nuits de pillage

Faire hurler les enfants et posséder les mères,

Dieu parfois en voyant son grand corps sur la terre

Ou sa fièvre penchée sur l’ombre sombre d’un puits,

S’étonne en découvrant sous la touffe rebelle,

L’âpre narine et l’entr’œil fauve du cruel,

La joue limpide et dans ses plis de puberté

L’amer velours, amer à la bouche enfantine.

 

Anges violateurs, ils meurent en silence

Tous les tueurs, tous ceux qui n’ont pas eu d’enfance

Enfants martyrs, enfants bourreaux, enfants perdus

L’enfant, l’enfant David, qui jouait de la lyre

Est couché dans le lit des guerres courtisanes

Et Dieu devra peser sur une autre balance

Marqués de l’acte impur et du sang de la Bête

Ces terribles épis des moissons violentes.

 

LA PRIERE D’IBRAHIM

 

J’ai nommé mes amis avec des coups de pierre.

Mais quand il a roulé brûlant dans la poussière

L’enfant sombre qui saigne est l’élu, mon égal.

Donnerez-vous, Seigneur, à vos hommes de guerre

A l’enfant Ibrahim, aux princes des ruelles

De succomber debout devant un garçon fier ?

 

Olivier, Olivier, Dieu ne mette entre nous

Que mon cri, ton silence et ces noces de fer.

 

LES PLEUREUSES

 

Sur le bord des fleuves de Babylone

Les yeux dans les yeux nous avons pleuré

Sous les cils des veuves de Babylone

Les soleils éteints des corps mutilés.

 

Dans le ventre obscur des berceuses d’hommes

L’enfant boit le vin des songes guerriers

La nuit dans les bras des pleureuses d’hommes

On entend gémir le sang meurtrier.

 

Sur le bord des fleuves de Babylone

Sous les dieux du Sang nous avons gémi

Dans les bras des veuves de Babylone

Nos enfants guerriers se sont endormis.

 

CORNE DES LASSITUDES

 

Sur la berge des lassitudes

Europe des palais tremblants

Quelle ombre avec ses dogues blancs

Va soufflant dans ta corne rude ?

 

C’est le mal d’être aux chambres froides

Au bord des siècles engloutis

Lorsque les dieux sous les Pléiades

Ne savent pas qu’ils ont péri.

 

L’Atlante et ses royaumes d’herbes

Roulent dans le fracas des eaux

Entends la plainte du Superbe

Europe, enceinte du Taureau.

 

CAP DES TEMPETES

à Jacques Adout

 

I

Comme un oiseau cloué sur le mât des tempêtes

Comme un bûcher noirci sous les corps des noyés

Horn où le cœur devient plus lourd et l’étoile plus incertaine

Les grandes voiles d’Europe expirent au chant rouillé de tes poulies et l’esprit

     heurte son problème.

Mais je saisis tes durs genoux à l’heure où l’homme doit périr ou trouver son

     chemin d’océan

Horn où l’on entend les plus rudes voix du monde et la plus haute monotonie

     de Dieu

 

II

Les grands navigateurs de l’esprit

De leurs vaisseaux nocturnes captent d’anxieux messages et s’interrogent :

Quel est ce lieu d’épave et de sinistre ? Saint-Georges, quel est ce front

     souillé par le vomissement des tempêtes et qui rit de tes oriflammes ?

Quand plonge la corne des brumes, que s’éteint la sirène des brouillards.

     Quand le cœur se déchire et que l’âme s’abat

C’st le cap des noyés qui balance ses mâts funèbres.

 

Sauvage orateur des tumultes

Nous avons survolé tes orages et enchaîné ces vieux lutteurs qui chancellent

L’Atlante, esprit d’abîme et le Grand Pacifique au cœur jaune.

Nous avons déchiré cet immense regard et nos vautours ont contemplé des

     capitales d’eaux fumantes.

Durs navigants du peuple blême,

En quelques traits de craie au tableau noir de l’atome

Nous avons effacé l’évangile des empires et renversé l’église des chars.

Mais on entend gronder dans le chœur des machines, on entend s’élever de nos

     oeuvres sans maître

Comme un esprit de mort et de morne folie

Et sur nos Tables renversées

Le vent de Horn vient disperser

La cendre de nos cigarettes.

 

III

Lorsque Mars écumant fera silence au cœur de l’homme et dans le ventre des

     canons

Quand de nouveaux drapeaux sur d’autres citadelles diront la science sainte et

     la vigueur des pauvres

Alors à l’orient de la nuit d’amertume où Dieu rêve au chevet des églises

     noyées

Un chemin d’océan s’ouvrira vers la ville

Mais les guerriers n’entreront pas.

 

Pourtant lorsque la nuit s’attarde et que le soleil dit : « Frappez ! » ils frappent.

« Ouvrez et d’autres entreront ! » Ils ouvrent.

Hommes de cime et de bas-fonds. Gens du pourquoi et du comment, cognant

     du poing de la logique et combattant durant le jour

Mais combattus durant la nuit par leur étoile interrogeante.

Ils ont accepté leur destin, ils seront sous les murs des villes

Le vieux sourire nécessaire

Le vieux visage pacifié des dieux retournés dans la pierre.

 

Géologie (1950 – 1957)

Editions Gallimard, 1958

Du même auteur : Géologie  (10/01/2018)

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09 janvier 2019

Paol Keineg (1944 -) : Le poème du pays qui a faim

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Le poème du pays qui a faim

 

Bonjour à vous

gens de ces maisons

bonjour bonjour

et permettez

que j’enlève mon chapeau

que je le range avec mes sabots

et puisque me voilà

bonjour au trépied bonjour au sucrier

bonjour au bank débordant d’envers du décor

     de dessous de cartes et de courants d’air

bonjour au vaisselier de mon âme où les coqs

     pavoisés se parent de la rose des bruyères

     dans une odeur de houx

bonjour au sabotier bonjour au cantonnier

bonjour aux lanières tendres des glycines le

     long des murs défaits

bonjour au couperet multiple des grêles d’avril

bonjour au cheminement sans fin du sang

     sous notre peau

bonjour à vous les forêts qui faites flèche de

     tout cime

bonjour à vous lames de vent prises dans le filet

     de nos mains

bonjour à la foule des mains de femmes durcies

     au feu de l’eau

bonjour à la foule des visages aimés

 

bonjour à toi

mon peuple et mon pays

 

légataire de notre éternité

je souhaite vivre et mourir

là où flambent les fagots

dans le brasier des fours de fermes

sur la terre cuite des cheminées d’usines

sous la cendre des après-midi réminiscents

et si j’écris

c’est pour la crête ailée des étables

c’est pour les troupeaux de brebis pleines qui

     traînent le long des fossés

c’est pour les échafaudages dans les quartiers

     neufs

c’est pour les yeux de mes frères marqués au

     fer rouge

 

plongez vos yeux dans mes yeux

vous franchirez les cap-horns inaccessibles

     vous gravirez les  cordillères lunaires de

     nos espérances

placez vos mains sur mes mains

vous sentirez le blé se changer en pain

et le pain se changer en sang

 

vous verrez croître l’arbre de mon sang

sous mes paupières closes

 

me voila tout entier

dans ma table de châtaignier

les deux pieds bien sur terre

dans la rumeur fêlée des gens

accoudés à la margelle des fenêtres

dans le feu follet près du calvaire

dans les charrois de foin et de luzerne

tirés par d’immenses chevaux acharnés

dans le rebondissement pesant du seau

contre la parole fraîche du puits

dans les pommes nouvelles tombées du pommier

dans le pressoir de ma joie usée

dans les vêtements rapiécés

qu’elle repasse au pied du lit

me voila tout entier

les deux pieds bien sur terre

 

comprenez-moi

il fallait que je sois la silhouette courbée

     clapotant par les flaques d’eau

la parole d’amitié qui va droit aux cœurs sans

     histoires

la parole donnée

il fallait que je sois le cresson et puis la souche

le verger en pente douce

l’enfant voleur et menteur et réservé avec les

     étrangers

comprenez-moi

il fallait que je sois le sabot du cheval dans la

     poigne du forgeron

la crinière des toits d’ardoises sur les villes

     prostrées

il fallait que je sois la partition lézardée des

     paroles qui font mal

l’énigme des paroles qui ne passent pas

 

comprenez-moi

partout

partie prenante de tout

il fallait bien qu’un jour j’apprenne

à être moi

 

à la fin des fins

pourquoi se plaindre et s’apitoyer

sur notre terre qui se refroidit ?

quand tout sombre autour de nous

à quoi bon tenter de recueillir

la douceur éclatante des jours d’été et la

     vigueur musculaire des vents d’hiver ?

à quoi bon s’asseoir à leur table

à quoi bon se nourrir de miettes

quand ils découpent nos horizons au

     chalumeau ?

 

à la fin des fins

il nous appartient

d’inventorier nous-mêmes nos bêtes sauvages et

     nos chants et nos danses et nos charrues et

     nos barques et nos rues et nos masques

et nos  nids de corbeaux et nos désirs ardents

il nous appartient

d’enfin secouer le joug

pour gauler les fruits quotidiens de liberté

 

vous ne savez donc pas que notre soleil

n’est pas tout à fait comme le vôtre ?

que notre cœur n’est pas le vôtre ?

que vos regards n’ont pas l’empâtement des

     vôtres ?

 

familières

les langues de décembre

ne vous ont donc jamais léché la main ?

 

pris dans les glaces

pris dans les marées d’ardoises suant la crasse

     et la misère

pris sur le fait pris sur le champ

prisonniers

menottes aux poings

nos cris se répercutent de porte à sentier

d’écho à rivière de pluie à printemps

nos cris se répandent comme des lacs

nos cris se font sources nos cris se font fleuves

courts rampants haletants brisés

nos cris sombres de joie féroce et noirs de

     liberté

menottes aux poings

gendarmes emmenez-moi vers les silences qui

     vous effraient

et vous les juges

écoutez-nous :

pour être nés Bretons

nous sommes condamnés

condamnés à la vie fournaise

     à la vie céréale

     à la vie panache d’écureuil

condamnés aux bois de pins à la gangue des

     fruits

aux vrilles des forêts aux lambris des tourbières

 

devant nous

à perte de vue

dans nos corps eux-mêmes

les cavaleries pourpres des chevaux de fermes

l’irruption de nos rêves organisés

les embuscades rauques dans les cimetières

l’épine des fusils brûlants

et la victoire du blé

la victoire rouge du blé

devant nous

dans notre chair elle-même

les larmes de brume et la solitude

 

nous sommes condamnés

à passer au fléau de nos mots

et au tarare hoquetant de nos chants

le bruit de vos respirations sifflantes

et le vide mou de vos haleines couperosées

 

nous ricanons comme des hochets d’acier

nous tremblons de fièvre et de haine

sous la morsure blême de vos sourires pochés

qui rentrent en eux-mêmes comme de gros rats

     en leur terrier

 

un vieux meurt

une vieille meurt

mais nul lys nulle lettre d’or nul ave maria

ne pousse de leur poitrine creuse

nul Salaün qu’ils nomment toujours le Fou

 

     nous sommes un peuple

     aux colonnes de vent

     aux portes estuaires

     aux rires de pluie

     aux chants d’outre-terre

     aux vertèbres de plomb

     au masque mortuaire

     aux lampes d’argile

     aux barrières de feu

     aux cris crépusculaires

     aux ongles noueux

 

     nous sommes un peuple

     de rien

     et nous avons faim

 

un à un

lourds de toutes les mottes de notre sol

nous limons chaînes et barreaux

qui lient notre peuple à sa terre battue et à

     ses toits de chaume

et vissent en nos oreilles les mots de la peur

et ancrent en son cœur les péniches de la

     résignation

 

ô nuits extrêmes

flammes de silence

j’ai déchiffré

les runes atlantiques

j’ai vu se tordre

les serpents à plumes parmi les vagues en

     fusion

j’ai dansé

dans les courants venus d’ailleurs et le

     ronflement des batteuses

les enlacements de vipères et les rires cassants

     comme des dents

les digitales madrépores et les lames de fond

     qui expirent au zénith

 

c’est vrai

nous avons versé notre sang

dans le ventre de nos chevaux et de nos cargos

dans le poids démesuré de l’océan

dans le cours irréversible de nos espoirs de

     chêne

dans le sillon brouillés de larves et de mouettes

 

et de notre sang épais

ils se sont engraissés

 

sans fausse note

sans tambour ni trompette

sans couronne ni fleur

 

d’un coup d’épaule

nous poussons la carcasse de nos fenêtres

     entr’ouvertes

sur les terres amples et hautes en mémoire

sur les terres fécondes inondées de jours et de

     saisons

où s’apaise le ressac de tous les grands

     naufrages

où j’attise accroupi l’incendie des aurores

 

d’un coup de pied

nous ouvrons les portails de cristal

     à tous les brocarts de l’esprit

     à tous les parfums de l’esprit

     à toutes les ondées de l’esprit

     à toutes les cavernes de l’esprit

     à toutes les étincelles tous les embrasements

toutes les illuminations de l’esprit

 

en vérité

je vous le dis

si nous avons faim

c’est de pics de pelles de pioches

c’est d’aiguillages de tracteurs de remorqueurs

     de locomotives

si nous avons faim

c’est de trois-mâts long courrier

vous nous traquez

au fond de nos dernières collines et au fond de

     nos dernières banlieues arabesques

et vous nous poursuivez

sans trêve ni quartier

clouant nos mains agitées arrachant nos branches

     de lierres et nos coquillages géants étouffant

     nos granges de pierre où gambadent nos brebis

     nouvelles - mères et fusillant toute lueur et

     toute velléité

vous nous traquez

sous le couvercle des toits de fermes jusque dans

     le ventre bourdonnant des hannetons de l’été

     au fond de nos puits sans fond

je vous hais

je vous hais

mes mains impatientes du feu

tâtant la chaux blanche des murs

et ma bouche s’épuise en appels stridents

je hais vos chairs humides et froides

 

vous ne changerez

jamais

vous qui détruisez

tout ce qui n’est pas vous

 

     nos yeux sont de pierre

     nos cils sont de pierre

     nos larmes sont de pierre

     et nos fleurs sont de pierre

     fleurs en forme de cicatrices bleues

     fleurs des cascades fleurs des marais

     fleurs magnifiques et silencieuses

     fleurs comme rais de lumière

     et comme grains mis à germer

     dissolvant les débris calcinés

     de leurs paroles à la dérive

 

furtivement

nous nous glissons

sous l’écorce des troncs morts

dans la nacelle des arbres en fleurs

dans le salpêtre des jours d‘automne

pour célébrer les vents chorégraphiques et

     l’empreinte du soleil sur la rétine des

     fleuves

pour chanter la paix du matin

 

pour dire l’angoisse de notre patrie

 

seuls

nous nous élançons

à la conquête des galops de lumière

recensant la mosaïque rare des ornières

et séchant nos plaies sur des herbes d’enfer

nous seuls

du bout du bout du monde

sapons les murailles opaques du mensonge

nous seuls du bout

du monde

nous seuls du bout du

monde

 

faut-il incriminer les perspectives vertigineuses

de nos âmes sans freins ni limites

de nos âmes borgnes et bancales

qui ne vivent pleinement que de l’autre côté des

étoiles ?

où est-ce la faute de nos élans coupés net

qui retombent sur terre comme copeaux de bois ?

 

     je ne sais

     j’ai cent ans

     je suis maigre

     mes habits sont noirs

     et je tiens mes champs en cage

     de peur que vos regards ne les brisent

     nous autres

     nous savons bien que nos oiseaux

     pourraient perdre leur lustre séculaire

     et que nos saints de rocaille

     pourraient irrémédiablement

     perdre leur pulpe endolorie

     par des milliers de pluies

 

vous croyez que nous restons là

à pourrir sans nous cabrer

vous avez l’œil dur et marchand

vous ne savez pas qui nous sommes

vous nous jaugez vous nous soupesez

mais sachez que

malgré les branches de l’étoile de mer

malgré les banquises croisant au large de nos

     côtes malgré nos paysages de braise malgré

     la racine de l’herbe folle malgré les orchestres

     de l’eau à tous les horizons malgré les végé –

     tations vivaces de nos amours

sachez que nous ne pouvons dormir ni rêver ni

     fredonner au milieu de nos villages égorgés

     et de nos moissons asséchées

     sachez que nous ne pouvons dormir quand roulent

     dans vos plaines les trains noirs de la

     déportation

 

ô fougères fougères

fougères du bord des routes météoriques

fougères aux volutes de soie

vos cent bras redressés

dessinent sur la mousse des étincelles de rosée

et le marteau de vos spores

insuffle de flamboyantes couleurs

aux rosaces fragiles des brouillards sur les toits

 

voici venir les abbayes phosphorescentes

voici venir les mois noirs à tire-d’aile l’œil fixe

     des aubes sans lendemain le voile rouillé

     des araignées expirantes  la frange ébréchée

     des nuages en jachère

voici venir dans les champs majuscules

     les filles chaudes

     les filles aux gorges tièdes

     les filles de soufre et de safran

     les filles éparses dans l’ogive des arcs-en-ciel

     fléchissants les filles prostituées prenant

     le train et le bateau

- aucune chanson électrique n’éclate sur leurs lèvres

     éteintes -

     les filles aux hanches fécondes

     aux charmes anciens

     aux pommettes de silex

     les filles de mimosa

     aux cheveux barbelés

 

non

il n’y aurait pas de place pour un seul mot

entre mes champs de blé et mes moissons

     d’angélus

entre le rire de mes enfants et la corolle des

     ruisseaux

entre la laine du crépuscule et l’échelle des

     heures

tu offres tes brunes épaules d’épis mûrs

à la lèpre amère des orties

et tu jettes aux fontaines incandescentes

l’éclat neuf de ton corps pubère

 

ah ! je ne sais rien encore

de ce pays dévertébré

où les chevaux et les vaches de toutes les

     couleurs ont dans les champs des embardées

     agiles et gourmandes

je ne sais rien de la rosée ni du crachin ni des

     craches que déposent les coucous en bulles

     blanches sur les genêts immobiles

je ne sais rien des profondes mantes noires que

     portent les femmes aux premiers jours de

     novembre parmi les maisons basses

je ne sais rien des toits crevés des sols humides

     et glissants de la toux osseuse dans l’escalier

je ne sais rien des barreaux manquants de l’échelle

     de la haute solitude de l’épervier du hibou

     crieur de nuit

je ne sais rien encore de la splendeur de nos

     visages ni de nos rires robustes

mais je connais par cœur les méandres passionnés

     des veines du cou ceux du poignet

les entrelacs paradisiaques de nos mains au fil de

     l’eau le cours abandonné de nos paysages

     d’argile

 

J’ai tant navigué sur les étangs violets cernés de noir

     qui dorment au fond des enfants malades

j’ai tant respiré les miasmes spongieux où se déchirent

     les sommeils en rideaux de soie où stagnent des

     flaques de silence où s’enroulent pantelants et

     glacés les cheveux du rêve

 

Je ne sais rien encore

de ce pays dévertébré

de ce pays où il n’y aura bientôt plus d’enfants pour

     les moineaux pour l’école buissonnière

de ce pays lové dans ses draps de feuilles mortes

de ce pays aux miroirs fêlés aux couteaux ébréchés

     aux faucilles sans manches aux puits d’eaux

     saoules envahies par des algues rouies

je ne sais rien encore

de mon pays remuant comme le tremble

 

je vois !

oh !je vois

la cohue puissante des anges sur la mer

les auges de pierre sur l’épine dorsale des vagues

les hommes debout à l’avant des vaisseaux de granit

conversant avec Dieu

saluant les troupeaux de squales et les envolées de goélands

ils abordent grèves et marécages

ils harponnent haies et talus

ils sautent les barrières et les troncs morts

ils ruissellent de sueur dans la pluie et dans le vent

hardi ! les arbres s’abattent ! clairières après

     clairières !

hardi ! les souches flambent ! les fours s’élèvent !

hardi ! le blé se lève ! le blé mûrit ! le blé s’ajoute au

     blé en un fleuve roux et parfumé

hardi ! ils ont piqué émondé scié débité chassé tué 

     semé hersé roulé creusé démoli  reconstruit coupé

     et raccordé !

 

mais on leur a coupé la langue

on a élevé des murs de forteresse

entre leurs enfants et eux

ils ont pleuré

ils ont prié

ils ont aimé

 

mais pour avoir été vaincus

on leur a passé le mors à la bouche

on leur a passé la muselière sur la gueule

et leurs enfants

leurs enfants oublieux de l’eau verte des fossés du

     frou-frou de l’aubépine du caquetage des geais

leurs enfants oublieux et insatiables

leurs enfants sont partis par bancs serrés

     Bretons exportés… Bretons déportés… Bretons

     saisonniers à Jersey…Bretons fermiers d’

     Aquitaine … Bretons canalisés…pressurés…

     Bretons ouvriers à Paris… Bretons manufacturés…

     moulés…stéréotypés … mirés calibrés désinfectés

     enveloppés encaissés et expédiés… petits

     Bretons semblables et interchangeables … Bretons

     inadaptés exploités humiliés écrasés aspirés

     asphyxiés oubliés… Bretons colonisés…Bretons

      sous - développés…

     BRETONS ALCOOLISES

     bons pour le service bons pour la mitraille la

     boue la baïonnette bons pour les jungles bons

     pour la plaine d’alfa bon pour la boucherie

     bons pour l’Algérie

     colonisés colonialistes

     Bretons bons pour la plonge à New York… bûcherons

          au Québec … petits Bretons au petit cœur de fonc-

          tionnaire… à l’inerte harassement de  sous-prolétaire…

     bons pour le service

     bons pour l’alcool

     bons pour l’impôt

mais gardant toujours au fond de la bouche le goût de

     l’ardoise celui du genêt

le goût du sel

 

c’est un de nos villages qui brûle

quand un de nos frères saccage un village vietnamien

c’est nous tous qu’il massacre

quand il fracasse le crâne d’un enfant algérien

 

et nos visages suinte de crachats

 

     il est pourtant des villes

     et des campagnes tranquilles

     où les maisons joue contre joue

     dorment en file

     il est pourtant des creux de mains

     - loin de la puanteur sonore des égouts –

     d’où jaillissent comme moissons

     des vols surpris de perdrix

     il est pourtant des yeux d’enfant

     aux eaux herbeuses

     où viennent brouter silencieuses

     des biches à la robe fauve

     il est pourtant un pays

     qu’on ne devrait pas fuir

     qu’on ne devrait pas salir :

     son pays

 

quand j’aurai paré tes poignets des mille cailloux du

     chemin

quand j’aurai plongé dans les spirales bleutées de l’escalier

     de tes yeux

quand j’aurai écarté les barreaux solides de nos cages

     thoraciques trop étroites

quand j’aurai transmuté en oiseaux de paradis les minéraux

     coupants de nos éclats de voix

quand j’aurai changé en rouge liberté les voyelles et les

     consonnes qui s’épanouissent en nous

quand j’aurai senti en nos ventres dilatés s’épaissir l’espoir

     capricieux comme  un troupeau de chèvres

quand j’aurai vu s’éloigner de notre peuple les pontons de

     l’accoutumance pour gagner l’immensité des mille

     langues de l’océan

 

quand j’aurai paré tes flancs des mille mousses d’un ciel

     de neige

alors je serai digne de toi

mon amour

 

mais revoici

l’angoisse interminable de l’horloge

le poids prémédité de l’horloge

l’éparpillement des heures de l’horloge

le goutte à goutte des heures de l’horloge

le picotement impitoyable des heures de l’horloge

 

courage courage

l’acier de nos yeux

s’émeut en germinations secrètes

dans toutes les blessures rouvertes

l’acier de nos yeux

et le tranchant de la lumière

finiront par crever les carapaces d’indifférence

 

Je vous salue hirondelles des cheminées hirondelles

     nouvelles sous les toits trempés

je vous salue papillons étourdis par la moiteur de

     midi et remous de feuillages où il fait bon dormir

je vous salue broussailles des nuages en feu

     embouchure de la bise arbalète de la grêle et

     fourmilières infinies de la neige

je veux sillonner les sentes millénaires menant aux

     villes englouties et faire la roue parmi les étoiles

     du ciel rouge

je veux repousser l’étroitesse du temps qui meurt avec

     les flots dans l’effritement des galets

je veux cueillir les grappes de lierre sur les maisons

     en ruine et la ronce sur le tas de cailloux

je veux sentir glisser sur l’avoine les escadres de

     vaisseaux fantômes et chevaucher l’hippocampe

     qui roule dans les plis rythmés de l’océan

explosez nénuphars en fleurs

explosez dômes ciselés des chênes en proie à l’hiver

explosez premiers frissons de l’aube

raidis sous un amoncellement de visages désertés

 

je veux flamber haut contre les murailles de l’oubli

 

     vous frappez à notre porte

     pleins de vous-mêmes semblables

     aux embryons qui tressaillent

     dans le ventre de vos yeux

     vous nous revenez à petits pas

     vous nous appelez

     par nos petits noms de condamnés

     vous  nous touchez du bout de l’ongle

     comme si vous sentiez la pierre

     qui se déverse dans nos artères

     le temps ne va plus

     non plus que les longs vents de la montagne

     qui transportaient nos chants

     nous avons détourné l’immense

     conjuration du silence

     et nous voilà jetés

     à l’horizon des fièvres

     aux étreintes brûlantes du soleil écarlate

     ils voudraient nous trouer les pieds et les mains

     parce que nous tordons le cou aux épouvantails de

          l’oppresseur

 

ils voudraient nous faire

à leur image

 

vienne l’hirondelle

vienne l’hirondelle et le printemps

vienne la tiédeur de ton corps parfumé

vienne le marteau de notre sang sur l’enclume de la

     vie

vienne le prolongement gigantesque de nos rires

     délivrés

vienne des forêts horizontales le grand enthousiasme

     des sources vives

vienne la salamandre tentaculaire

vienne le tourbillon âcre des fanes de l’automne

vienne la chute rassurante de la suie sur les brandons

     du foyer

vienne le bruit des portes qu’on referme sur la chambre

     assoupie

 

et que vienne

le rutilement de la colère

l’explosion de la colère

la colère de toutes les colères

 

car

si quelque jour

exsangue exproprié

notre peuple cessait d’être un peuple

alors mille crocs crochets barres lances machine et

     fusils

surgiraient du sol

à la place de l’herbe et des fleurs

à la place de l’arbre et des villages assassinés

à la place de l’aube dans la procession des rues et des

     routes dans le terreau l’humus l’argile dans la

     dentelle des grandes marées écumantes

et les chiens errants projetteraient leur bave

     vénéneuse

et nos poitrines se hérisseraient de piques

et nos glandes sécréteraient le plomb

et nos mains deviendraient bois de la crosse

 

alors le sang envahirait les marécages de nos

     poumons

 

     là-bas, par-delà les grandes forêts

     pétrifiées, où naissent et meurent de

     grands oiseaux blancs, froids et  nets

     comme la couronne d’un vent d’hiver,

     là-bas, par-delà les mers incessantes

     et cachées, labourées de brouillards et

     de brumes, baignées d’un frimas bleuâtre,

     gîtent les sept espaces de la mort ; des

     chemins creux conduisent à ces horizons

     rivés et chavirés ; rien n’y bouge, sinon

     des ombres ténues butinant les cieux

     minuscules dans un demi-sommeil

     jonché de roides rosées ; par temps calme,

     on peut les voir courir à l’ombre d’un

     manoir ouvert et vide, au plus profond

     des racines de la vie ; parfois, effrayées,

     elles font un bond de côté, et de grands

     oiseaux blancs s’envolent dans un lourd

     clapotis d’ailes

 

c’est vrai

que tout s’accorde

tout se consomme

dans le calme serein des labyrinthes de la mort

 

je me retrouve

dans les bourgeonnements conjugués du soleil et

     de la neige

dans la flore magique des feux de bois

dans l’écho cyclique  des saisons péninsulaires

je me découvre

nouveau-né

dans les premiers pas de la nouvelle année

 

j’aurais tant voulu

entrer simplement

essuyer mes sabots de bois sur le paillasson de ma

     porte

accrocher au porte-manteau ma veste lourde de pluie

prendre ma chaise basculante et mes livres délicats

et vous parler

de la chute sourde des châtaignes ébouriffées

du poitrail roux et blanc des chevaux à l’abreuvoir

des orgues métalliques au-dessus des villes

     industrielles

j’aurais tant voulu

vous chanter le crépuscule sur la harpe des grilles

     de ma maison

converser avec vous dans l’oasis des fontaines

     moussues

vous suivre en pataugeant derrière un tombereau

     débordant de trèfle blanc

et écouter en fumant les histoires anciennes de notre

      peuple à peine éclos

mais peut-être

n’êtes-vous pas sensible

à l’herbe gelée

qui craque sous les pieds ?

peut-être rêvez-vous kiosques et palais géométriques

quand nous nous chauffons sous les manteaux de

     cheminées ?

 

que m’importe

si je reste seul avec ma femme et mes enfants et ma

     maison

dans la cathédrale des talus et les alignements des

     sapins

j’y suis au chaud

loin des villes étrangères et sarcophages et

     anthropophages

loin des agglomérations écarquillées et vitreuses

loin des profiteurs des renégats des collaborateurs

loin des somnambules

loin du bruit

 

     donnez-nous la vie

     nous ferons de l’or

 

de prime abord

rien ne nous distingue

dans nos chaînes de collines vermoulues

ni de vos rires ni de votre évidence navrante

l’œil un peu vague le pas bien appuyé

nous aimons les silences

où s’abreuvent les anges

nous poussons la chanson

quand le cidre donne le ton

et parfois nous mourons

dans des éclaboussements de verre et de

     cristal

mais question de sentiment

nous avons plus de passion

pour nos bêtes nos forêts nos enfants

que vous en aurez jamais

pour vos ventres croupissants

 

alors s’élève la vague des enfants nouveaux

     envahissant les jours noirs et rouges du

     calendrier les lettres enluminées de  l’alphabet

     des pauvres les pentes ravinées du pain

abattant à coups de hache les chemins qu’on leur

     avait déjà tracés empierrés et concassés

mon pays est lourd et mouvant comme la mer qui

     se prend aux ronces des rochers et se déchire

     sans bruit à la coque des bateaux

mon pays est tressé de câbles et de filins noués

     aux montagnes de fer et aux cauchemars

     flottants

mon pays a des millions de mains mon pays

     sommeille derrière ses paravents de brume

mon pays abrite des églises de vent et scrute en

     vain les souterrains de la damnation éternelle

 

j’en ai le rouge au front

j’en ai le rouge aux mains

dressé sur mes racines

j’en ai le rouge à ma maison

je niche à tous les carrefours

je tremble à tous les vents

depuis que je connais les berges molles des fleuves

     de vase la trahison des herbes vides et le calice

     douloureux des feux déracinés

 

depuis le jour de ma naissance

spolié de tous mes biens spolié de mes yeux de

     mes pores de mes os et de mes mains

on a volé mon pain

on a arraché la langue maternelle de mon palais

     d’enfant

et ravi tous les noms familiers

le nom merveilleux du chat celui du chien les mots

     taupinière gouvernail et cerisier en fleurs

le nom palpitant de mes pères disparus

depuis le jour de ma naissance

à la porte de moi-même

à la recherche des grandes cheminées des barques

     pourries à la remise et du tison sur l’enclume

aimant traverser les ponts penchés sur les moulins

depuis le jour de ma naissance

vidé de ma propre substance

dépossédé de mes veines et de mon sang

doublé par un étranger

moi-même

 

- lorsque s’effondrent les bûches dans l’âtre brun

     j’aime qu’on frappe à ma porte le glas de la

     réalité  -

 

mon pays vagabonde transparent dans le miroir des

     golfes tissés de sel

mon pays s’incruste le long du chemin de fer et dans

le sillage des villages ridés

les oiseaux coulent entre ses doigts les averses de

     pluie le scient au passage et les vols de canards

     sauvages le traversent de part en part

mon pays m’aveugle et m’étouffe dans ses milliers

     bras

 

Editions Traces

44300 Le Pallet, 1967

Du même auteur :

Hommes liges des talus en transe (09/01/2014)

Kerzaniel / Kerouzac’h / Penn ar menez (09/01/2015)

 « L’auge a poussé dans la muraille… » (09/01/2016)

 « Quand j’étais jeune… » / « Pa oan bihan… » (08/01/2018)

 

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08 janvier 2019

Jia Dao / 贾岛 (779 – 843) : Je cherche un ermite sans le trouver

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Je cherche un ermite sans le trouver

 

Sous les pins, je hèle le garçon :

« Mon maître cueille les simples.

Il est sûrement dans ce mont...

Où ? Les nuages sont profonds. »

 

Traduit du chinois par Florence Hu-Sterk

in, « Anthologie de la poésie chinoise »

Editions Gallimard ( La Pléiade), 2015

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07 janvier 2019

Kazimierz Brakoniecki (1952 -) : Varmie

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Varmie

 

Indicible est la joie du bouvreuil

sur une petite branche de peuplier,

dans la lumière de février près du lac gelé, glaçon de laine blanche,

près des décombres laissés par la guerre

dans les carcasses des saules,

sur les scories ramollies au dégel, dans la nuit refroidie.

Parfois je sais pourquoi je vis, nul besoin de mots pour le dire.

Colle mon dos, à la lumière du soleil, et reçois sa constance.

Comme il st simple d’être bon quand la nature est douce.

Et qu’on est libre, rassasié, juste un peu malheureux

que le jour passe à la nuit comme un oubli consenti.

Et pourtant tu n’es jamais jusqu’au bout sûr de toi,

et il te semble qu’au-delà du chemin du tombeau

un autre monde sort en rampant,

une frayeur séculaire bandée d’un vent mauvais

enveloppe et observe par portes et fenêtres

des bicoques, jadis debout, et des jardins rachitiques.

 

Et tu ignores si tu suis le chemin forestier de Kurzeniec à Taludz

dont ta mère autrefois te parlais ; et tu as oublié,

si tu sautes de bosquet en bosquet

jusqu’au cours du fleuve Skroda,

si tu es bien là au milieu des nuages et des feuilles,

entre Kielary et Przykop

et si tu dévoiles la dernière brique muette de la maison désunie.

 

Pourquoi dois-tu souffrir sans égard pour l’histoire et la faute ?

Cette terre t’accueille doucement et tu es son signe,

même si comme tout homme et tout sentiment tu dois disparaître.

Muza domawa, 2000

 

Traduit du polonais par Frédérique Laurent

In, « Terra nullius. Une anthologie de la poésie polonaise

contemporaine de Varmie et Mazurie »

Editions Folle Avoine,35137 Bédée

Du même auteur :

Dithyrambe / Dytyramb (07/01/2014)

 Fugacités / Przemijanie (07/01/2015)

Armor, Poèmes de l’Atlantique / Armor,  Wiersze atlantyckie (07/01/2016) 

Souvenance (07/01/2017)

Vent de la mer (07/01/2018)

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