Le bar à poèmes

26 septembre 2017

Ossip Emilievitch Mandelstam / О́сип Эми́льевич Мандельшта́м 1892 -1938 : Le coquillage

 

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Le coquillage

 

Suis-je inutile et hors d’usage,

Nuit ? Du gouffre de l’univers,

Sans perle, un simple coquillage

Jeté sur le bord de la mer ?

 

La vague écume sous ta brise,

Ton chant est sauvage et lointain,

Mais tu l’aimes, ô nuit exquise,

Ce coquillage étrange et vain.

 

Le couvrant d’un manteau d’étoiles,

Près de lui sur le sable d’or,

Tu le berces pendant qu’il dort

Du bruit houleux de la rafale.

 

Maison d’un cœur sans habitants,

Ce coquillage aux murs fragiles,

Remplis-le de rumeurs subtiles,

De brouillard, d’écume et de vent !

 

Traduit du russe par Katia Granoff,

In, « Anthologie de la poésie russe »

Editions Gallimard (La Pléiade),1993

Du même auteur : « Homère, l’insomnie… » / Бессоница, Гомер, тугие паруса (26/09/2015)

 

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25 septembre 2017

Amir Gilboa / אמיר גלבע (1917 – 1984) : « Aux jours très anciens… »

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Aux jours très anciens

 

Aux jours très anciens

tout était soleil

tout était montagne

et la vallée était au creux de la montagne

tout était vallée

et la montagne se cachait en elle.

 

Mais quand les dieux puissants et lointains

ont répandu leur semence pour engendrer la terre

les étoiles lointaines dans les cieux ont vu

naître une légende de tristesse

et leur face s’est obscurcie tout lentement

et leurs yeux se sont remplis de larmes

 

et les pluies ont commencé.

 

Traduit de l’hébreu par Michel Eckhard et Benyamin Ziffer

Revue « Poésie1, N° 116, Mars-Avril 1984 »

Le Cherche-Midi éditeur, 1984

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23 septembre 2017

Déwé Gorodey (1949 -) : Fille perdue

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Fille perdue

 

Tu sors de ce bar

les yeux déchirés devant ton âme en miettes

Tu n’es plus toi au fond de la case

endormie sur la natte tressée de tes doigts

perdus cette nuit dans ta chevelure

que tu veux arracher parce que tu as trop bu

parce que le bidasse de la nuit dernière

a pris l’avion dans l’après-midi de Tontouta (1)

Tu me regardes et j’ai honte

Tu viens vers moi avec ton chagrin ta peine

de sœur de femme de ponoche (2)

Je m’enfuis de la ville

je te fuis sœur de ma chair

Je ne veux point te connaître

Je ne veux point te toucher

Tout ça parce que leurs livres ont dit

« C’est une fille perdue

c’est une pute »

 

Sœur de ma chair

pourquoi te connaître ?

ce soir je t’évite

je me sauve je rentre à la maison

Je prends un miroir

et l’image qu’il me renvoie

est ton visage

 

C’est le mien que je cherchais

(Montpellier, 4 décembre 1972)

 :

(1) Tontouta : L’aéroport de Nouvelle-Calédonie

(2) Ponoche : Femme kanake (connotation méprisante)

 

Revue « Poésie 1, N° 116, Mars-Avril 1984 »

Le Cherche-Midi éditeur, 1984

 

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22 septembre 2017

Jean Lavoué (1955 -) : S’avancer sans craindre l’obscur

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S’avancer sans craindre l’obscur

Jusqu’à frôler les premiers pas de l’aube

 

Descendre au plus noir de la nuit

Pour y trouver des germes de lumière

 

Se défaire de toute connaissance

Pour laisser croître en toi le Poème

 

S’égarer dans l’insu

Afin de ne plus jamais se perdre

 

Veiller sur la nuit du doute

Complice des fleuves souverains

 

Marcher à contre-courant des marées

Pour rejoindre la source

 

Ne pas chercher une pureté plus grande

Que ces branches noueuses tendues vers le ciel

 

Ne plus s’en remettre aux mains de la puissance

Afin de sentir frémir en soi les bourgeons de la joie

 

Ne croire aucune de ces choses nécessaires

Ne s’agripper à rien

Pour laisser venir simplement

Avec un cœur d’enfant

Ces fruits de semences oubliées.

 

Ce rien qui nous éclaire

L’enfance des arbres éditeur, 56700 Hennebont, 2017

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21 septembre 2017

Benjamin Péret (1899 – 1959) : Des cris étouffés

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Des cris étouffés

 

Celui qui du haut de la falaise siffle en ourlet de vague à l’autre qui lui répond

     par une branche morte croulant sous le poids des orchidées

Celui qui abrite ses yeux sous un nuage de pluie à cinq branches pour mieux

     voir s’enfuir une ombre entre les hautes fougères qui répètent dans le vent

     un hymne de spores

Celui qui d’une oreille en brise écoute dans le dernier reflet du jour une femme

     fredonner une chanson de gouttelettes qui retournent dans le sein de leur mère

Celui qui souffre d’une blessure en croissant de lune au front du jour

Celui qui gémit du passage à reculons du bleu de ciel entre des racines de

     cathédrales sans dieu

Celui qui entend tous les génies du monde discuter dans un cône mort et leur

     apporter son avis

Celui qui rit comme un pré fleuri tandis que les martins-pêcheurs montent

     une garde en explosions

Celui qui répond par je t’aime au chant ensoleillé des ailes froissant la verdure

     qui tète

Celui qui dit je t’aime à la première nacre du soleil répondant à un cœur né de

     la fonte des neiges

Celui qui du plein midi sut extraire le bruissement inconnu des soudaines

     métamorphoses et faillit rendre à la mousse tout ce qui d’elle avait jailli

Celui qui d’un dieu inerte sut obtenir un autre jour de vie

Celui qui fécondant l’erreur des miettes perdues inventa l’avenir et les regards

     mimant sans le savoir les feux qui s’éteignent

Celui qui rendait au bois mort le chêne qui l’avait abrité afin de conquérir son

     sang et de le semer d’accord avec les quatre couleurs

Celui qui regardant le doigt du jour l’accuser au sortir de la boutique comprit

     qu’il reflétait toutes ses graines prêtes à germer

Celui qui se sentit menacé par le marteau de la lune à cause de la blessure

     intermittente de sa compagne et s’étendit très loin dans le ventre de sa mère en

     allumant des yeux morts

Celui qui entre deux bonds de saumon vit apparaître son premier cheveu blanc

Celui qui des gouttes de rosée filées par les ailes de l’aurore sur le rouet des arbres

     en fleurs sut tisser le bas de la femme aimée

Celui qui derrière la poussière décrivant son destin galopa à la conquête des dieux

     qu’elle dissimulait

Celui qui d’un signe permit les grimaces d’un singe ou la mort d’un cygne

Celui qui à la mort des grands bois partit pour voir de quel côté du spectre solaire

     se lèverait le prochain jour

Celui qui fit rafraîchir par l’air du large le mollusque invisible d’autrui

Celui qui par la brise aidée d’un signe bénéfique transporta au-delà des déserts

     les premières étincelles des soleils sans fin

Celui qui de cent bras croisés anima une plate effigie et tous les autres qui dansaient

     dans l’eau claire comme des soupirs

     qui dessinaient des signes cachés par la nuit dans les feuilles des arbres que

     l’humus n’enfantait pas encore

     qui travaillaient leurs désirs dans les vagues en lutte incessante et vaine pour la

     domination des eaux

     qui murmuraient des mots insensés en lançant aux quatre horizons les lueurs

     savantes des volcans révoltés et l’espoir des grands sourires éveillant les sens l’âme

     et jusqu’aux pierres éclatées

Tous et tant d’autres qui n’avaient qu’un jour

Qu’un feu d’artifice dissolvant un nuage de pluie

une vie de capucine qui aspire à l’éternité

un chant de pierre qu’on polit pour le rayon de soleil d’un jour unique

Tous se sont rassemblés sous la cupule d’un gland grande comme une planète perdue

et s’embrassant et s’entre-déchirant ont allumé un soleil qu’ils ne voient pas

 

 

Des cris étouffés

Sans lieu ni nom d'éditeur (édité par Meret Oppenheim), avec des illustrations de Toyen.

1957

 

Du même auteur :

Epitaphe sur un monument aux morts de la guerre (28/07/2014)

Allo (28/07/2015)

Le congrès eucharistique de Chicago (08/09/16)

 

 

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20 septembre 2017

Yamanoueu No Okura / 山上憶良 (660 – 733) : « Le vent…. Les nuages… »

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            Le vent                        les nuages

                                          Vont            d’une rive à l’autre            mais

                                       Les mots             de mon amour             lointain

          Ne traversent pas avec eux.

 

Traduit du japonais par Jacques Roubaud

In, Revue « Vagabondages, N°77, janv./ Fév./Mars 1990 »

Association Paris-poète

Librairie Séguier, 1990

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19 septembre 2017

Michel Baglin (1950 - ) : Frères de Terre

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Frères de terre

 

Je n’ai pas de frères de race,

j’ai des frères de condition,

des frères de fortune et d’infortune,

de même fragilité, de même trouble

et pareillement promis à la poussière

et pareillement entêtés à servir

si possible à quelque chose,

à quelqu’un, même d’inconnu,

à quelque frère de même portée,

de même siècle, ou d’avenir…

 

Je n’ai pas de frères de race,

ni de religion, ni de communauté,

pas de frères de couleur,

pas de frères de guerre ou de combat,

je n’ai que des frères de Terre

secoués dans la galère

des espoirs et désespoirs

des mortels embarqués,

des frères de rêve partagés

er de peurs trop communes.

 

Je n’ai pas de frères de race,

j’ai des frères de condition,

bien différents et très semblables,

d’ailleurs terriblement interchangeables

dans l’égoïsme

ou dans la compassion…

Des frères tout pétris de l’envie

de partager leur solitude avec le pain

et parfois le bonheur insigne

d’apprendre ensemble à dire non…

 

Je n’ai pas de frères de race,

mais des frères dans le refus

de n’être qu’un passant,

des frères par l’art et par le chant,

et l’énergie déployée chaque jour

à tenir tête au néant.

Des frères à travers les âges,

la géographie et les frontières,

- et qui sait même, au-delà de l’espèce,

peut-être un frère en tout vivant…

 

Un présent qui s’absente

Editions Bruno Doucey, 2013

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18 septembre 2017

Denise Le Dantec (1939 -) : « O l’adieu… »

    

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     O l’adieu sous l’attelage funèbre du ciel,

Le dos tordu des nuages

 

     Au Champ Sainte-Anne

Les saxos soufflent avec leurs becs de bois

 

     Et nos corps affranchis tombent

dans un inconnu de pommiers délabrés de leurs mousses

 

Revue « Vagabondages, N°36, Février 1982 »

Association Paris-poète

Librairie Séguier, 1981

Du même auteur : « Nous ne sommes plus rien… » (07/10/2014)

 

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17 septembre 2017

Roberto Veracini (1956 -) : Maintenant que le temps est brume / Ora che il tempo è nebbia

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Maintenant que le temps est brume

 

Maintenant que le temps est brume

et incessant l’assaut

d’ombres et d’humeurs, j’écoute

dans tes pas les hurlements du vent

et la saison heureuse

qui nous a perdus

 

Traduit de l’italien par Bernard Vanel

In, Roberto Veracini : " Epiphanies de l'ange"

L'Archange minotaure éditeur, 2006 

Du même auteur :

Comme un vertige /Come un vertigine (18/09/20/14)

La cité-navire / La citta-nave (17/09/2016)   

 

Ora che il tempo è nebbia

 

Ora che il tempo è nebbia

e incessante l’assedio

d’ombre e umori, ascolto

nei tuoi passi l’uggia

del vento e la stagione felice

che ci ha perduto

 

Epifanie dell'angelo,

Editore ETS, Pisa, 2001

Poème précédent en italien :

FrançoisPétrarque / Francesco Petrarca : « Quand parfois, au milieu d’autres dames… / « Quando fra l'altre donne ad ora ad ora… » (30/08/2017)

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16 septembre 2017

Nelly Sachs (1891 – 1970) : « Rêve surcroît du dormeur… / « Traum der den Schlafenden

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Rêve surcroît du dormeur

empaquetée de visions

flotte la lettre

 

Spirale ellipse cercle

nourrissons du temps

membres morts

secoués

dans les tortures les explosions les guerres

croissant à nouveau –

Je t’aime comme tous les nuages qui passent

comme tous les vents du monde –

 

Figures de ténèbres

balbutiantes hérissées de frissons

persona déchiffrant la poussière

noms obscurs et scellés

tirés du fond du puits

Oural

Tibet

pays atteint du mal du soir

pèlerins cheminant sur autant de linceuls

murmurant dans l’illimité –

 

Traduit de l’allemand par Bernard Lortholary

In, « Anthologie bilingue de la poésie allemande »

Editions Gallimard (La Pléiade), 1995

Du même auteur :

« Ici où dans le sel… » (16/09/2015)

« Des langues de mer salées… » (16/09/2016)

 

Traum der den Schlafenden überwächst

so verpackt in Gesichten

schwimmt der Buchstabe

 

Spirale Ellipse Kreis

zeitgenährte Säuglinge

abgestorbene Glieder

in Folterungen Explosionen Kriegen

geschüttelte

wieder angewachsene –

Ich liebe dich wie alle ziehenden Wolken

wie alle Winde der Welt –

 

Figur aus Finsternis

stotternde gesträubt im Schauder

Staub entziffernde persona

versiegelte dunkle Namen

aus Brunnen gezogene

Ural

Tibet

abendkranke Länder

auf Totenlaken wandernde Wallfahrer

murmelnde in Endlosigkeit –

 

Revue “L’Ephémère, N°9, Printemps 1969”

Éditions de la Fondation Maeght,1969

Poème précédent en allemand :

August von Platen : « A l’ami allemand… » / « Dem  deutschen Freunde  (21/08/2017)

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