Le bar à poèmes

12 avril 2021

Johannes Kühn (1934 -) : « Brouillard se dissipant au jardin... » / « Verfliegender Nebel im Garten... »

Johannes-Kühn[1]

 

Brouillard se dissipant au jardin

 

Le brouillard, laine blanche qu’aucune fille

ne tire au rouet,

enveloppe le jardin

et se déplace

vers l’avant,

vers l’arrière,

puis se dissipe. Et dans leur éclat

se tiennent là, tulipes, anémones,

rosiers, haies de lauriers : du bonheur

qui pénètre les sens,

j’en fredonne

des chants purs et clairs,

chaque son bien senti,

chaque pas bien rendu me donne de la joie.

Hier il a plu

et d’un calice de fleur

je sirote l’eau stagnante,

puis cueille la fleur

dont le parfum me ravit.

 

05. 07. 2016

06. 07. 2016

 

Traduit de l’allemand par Joël Vincent

In, Revue « Temporel, N° 26, 25 Septembre 2018

Revue en ligne publiée par l’Atelier GuyAnne, 77144 Chalifert

 

 

Verfliegender Nebel im Garten

 

 Nebel, weisse Wolle, die kein Mädchen zupft

an einem Spinnrad,

hüllt den Garten ein

und bewegt sich

vorwärts,

rückwärts

und verfliegt. Und in Pracht

stehn Tulpen, Anemonen,

Rosensträucher, Lorbeerhecken da : Glück,

das in die Sinne dringt,

rein und klar davon die Lieder,

die ich summe,

jeder gute Ton,

jeder gute Schritt gelingt zur Freude.

Gestern hatte es geregnet

und aus einem Blumenkelch

nipp ich stehndes Wasser,

pflück dazu die Blume,

 der Duft beseligt.

 

05. 07. 2016

06. 07. 2016

 

Poème précédent en allemand :

SelmaMeerbaum-Eisinger : Chant de désir / Sehnsuchtslied (09/02/2021)

 

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11 avril 2021

Heinrich Von Morungen (1150 - 1180) : « Las !... » /« Owê,.. »

heinrich-von-morungen-d0fc9631-3064-47f0-ab58-bba883ba9a6-resize-750[1]

12.VI

 

Las !

ne verrai-je plus jamais

dans la nuit l’éclat

plus blanc que neige

de son corps si bien fait.

Mes yeux abusés

croyaient que c’était la lueur de la lune –

et vint l’aube.

 

« Las !

ne passera-t-il jamais plus ici

la matinée ?

Puisse la nuit s’écouler pour nous

sans que nous ayons à nous lamenter :

« Las ! il fait jour à présent » 

C’est ce qu’il s’écria plaintivement

la dernière fois qu’à mes côtés il reposa –

et vint l’aube. »

 

Las !

Que de baisers elle me donna

dans mon sommeil !

Ses larmes ruisselaient

le long de ses joues.

Mais moi je la consolai

si bien qu’elle cessa de pleurer

et m’enlaça étroitement –

et vint l’aube.

 

« Las !

combien de fois

il s’es repu de ma vue.

Lorsqu’il m’eut découverte,

il voulut sans vêtement

voir mes bras nus.

C’est grande merveille 

qu’il ne s’en soit jamais lassé – 

et vint l’aube. »

 

 

Traduit du moyen-haut allemand par

Danielle Buschinger, Marie-Renée Diot

Et Wolfgang Spiewok

In, « Poésie d’amour du Moyen Age allemand »

Union Générale d’Editions (10/18), 1993

Du même auteur :

« Des regards douloureux... » / « Leitlîche blicke... » (11/04/2018)

« Jamais, saisi d’une telle allégresse... » / « In sô hôher swebender wunne ... » (11/04/2019)

« Il arrive qu’un homme... » / « Von del elben wirt entsehen... »  (11/04/2020)

 

12.VI

 

Owê, -

Sol aber mir iemer mê

geliuhten dur die naht

noch wîzer danne ein snê

ir lîp wil wol geslaht ?

Der trouc diu ougen mîn.

ich wânde, ez solde sîn

des liehten mânen schîn.

Dô tagte ez.

 

« Owê, -

Sol aber er iemer mê

den morgen hie begaten ?

als uns diu naht engê,

daz wir niht durfen klagen :

« Owé, nu ist ez tac, »

als er mit klage pflac,

dô er júngest bî mir lac.

Dô tagte ez »

 

« Owê, -

Si kustè âne zal

in dem slâfe mich.

dô vielen hin ze tal

ir trehene nider sich.

Iedoch getrôste ich sie,

daz sî ir weinen lie

und mich al umbevie.

Dô tagte ez.

 

« Owê, -

Daz er sô dicke sich

bî mir ersehen hât !

als er endahte mich,

sô wolt er sunder wât

Mîn arme schouwen blôz.

ez was ein wunder grôz,

daz in des nie verdrôz.

Dô tagte ez »

 

Des Minnesangs Frühling.I

Nouvelle édition revue par H.Moser et H. Tervooren.

37ème édition, Stuggart, 1982 

Poème précédent en moyen haut-allemand :

Walther von DerVogelweide : -« Une attente pleine de joie... » / « Mich hât ein wünneclîcher wân... » (15/09/2020)

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10 avril 2021

Jacque Réda (1929 -) : L’aurore hésite

 

jacques-reda[1]

 

L’aurore hésite

 

Les arbres penchés dans le brouillard immobile

Écoutent le cri de l'oiseau sans patrie.

On passe avec effroi par le chemin de terre :

La haute plaine au-delà n'existe plus,

Les buissons et les pierres sont en exode.

Au milieu du jardin tombé en déshérence,

La source rentre sous l'argile et pas un brin

D'herbe ne bouge. Mais on parle à mots couverts

Derrière la clôture où s'attarde l'odeur

D'un feu mouillé qui rôde. Est-ce vraiment l'aurore ?

Dans le brouillard qui s'épaissit luit le tranchant

Des faux laissées sur la pelouse obscure. Cependant,

Je marche d'un bon pas sous le cri mat de l'oiseau

Et les arbres enchaînés m'accompagnent.

 

Amen

Editions Gallimard, 1968

Du même auteur :

Elégie de la petite gare (10/04/2015)

 Aux environs (10/04/2016) 

 Pluie du matin (10/04/2017)

« Quand montant de la porte d’Orléans… » (10/04/2018)

Oraison du matin (10/04/2019)

Le soir, rue de la Duée (10/04/2020)

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09 avril 2021

Pierre Reverdy (1889 – 1960) : Trois poèmes

reverdy_x_picasso[1]Pierre Reverdy par Pablo Picasso

 

Trois poèmes

 

1

 

Un carré de rayon s’abat sur la lumière

Ailleurs il fait sombre

Et je vois voler mon chapeau

Et vos doigts me disent le nombre

des oiseaux

Qui sont dans la cage d’en face

 

La fenêtre fait une grimace

Le rideau

se lève

Et celle qui me regarde

est belle

Derrière il y a de l’eau

Une glace

Et l’ombre danse à travers les carreaux

 

Soleil

Merveille

C’est une danseuse irréelle

Sur le bout des arbres du boulevard.

Les grelots tintent

il est tard

Et nos souvenirs carillonnent

 

Un soldat fatigué s’endort sur le rempart.

 

2

 

Une lettre écrite à l’envers

 

La main qui passe sur ta tête

Et l’heure

Où l’on se lève le matin

Soleil rouille

Vitre fondue

Nature morte

Le courant d’air ferme ma porte

Et les songes m’ont réveillé

Il y a encore une bougie qui brûle

 

3

 

Quelque temps passe

La Nuit claire

Un mauvais soleil s’est levé

Le lendemain

Un vieillard à genoux tendait les mains

des animaux couraient tout au long du chemin.

 

Je me suis assis

J’ai rêvé

Une fenêtre s’ouvre sur ma tête

Il n’y a personne dedans

Un homme passe derrière la haie

 

La campagne où chante un seul oiseau,

Quelqu’un a peur

Et l’on s’amuse

Là-bas entre deux petits enfants

La joie.

Toi contre moi.

La pluie efface les larmes.

 

On ne peut pas marcher dans le sentier étroit

On rentre du même côté

Mais il y a une barrière

Quelque chose vient de tomber

Là-bas derrière

 

Une ombre plus grande que lui-même fait le tour de la Terre

Et moi je suis resté assis sans oser regarder.

 

Revue « Nord-Sud, N°2, 15 Avril 1917 »

Librairie Monnier, 1917

Du même auteur :

Cran d’arrêt (12/06/2014)

Tard dans la vie (13/11/2014)

Chemin tournant (09/04/2016)

Tendresse (09/04/2017)

Arc-en-ciel (09/04/2018)

 « La neige tombe... » (09/04/2019)

Mémoire (09/04/20)

 

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08 avril 2021

Rutebeuf (1230 – 1285) : La grièche d’été

0[1]

La grièche d’été

 

En rappelant ma grand folie

qui n’est ni gente, ni jolie

mais est vilaine

et vilain celui qui la conte,

me plains sept jours en la semaine

et par raison.

Jamais nul ne fut si perdu !

En hiver toute la saison

j’ai tant œuvré

et je me suis tant appliqué

qu’en oeuvrant n’ai rien recouvré

dont je me couvre.

C’est fol ouvrier et folle œuvre

qui par son travail rien ne gagne :

tout tourne à perte

et la grièche est si experte

qu’« échec » dit « à la découverte »

à son servant

qui n’a plus alors nul recours.

Juillet lui semble février.

.......................

Tant sont venus

des gens qu’elle a retenus ;

tous ceux de sa troupe sont nus

et déchaussés ;

et par les froids et les chaleurs,

même le plus grand sénéchal

n’a robe entière.

C’est la façon de la grièche

qu’elle veut avoir gent légère (*)                           (*) légèrement vêtue

 

à son service :

une heure en cotte, une autre en chemise.

Telle gent aime, je vous dis,

trop hait riche homme :

à point le tient, à poing l’assomme.

En peu de temps il sait la somme

De son avoir ;

Pleurer le fait son ignorance ;

Il n’a souvent que du gruau

quand les autres ont de l’avoine.

Tremblé m’en a la grande veine.

De leur conduite, vous dirai :

j’en ai assez,

souvent j’en ai été lassé.

Mi-mars quand le froid est passé

Ils (*) notent (**) et chantent ;                   (*) les musiciens, (**) jouent de la musique

Les uns et les autres se vantent

Que, si deux dés ne les enchantent,

Ils auront robe.

L’espérance les sert en ruse

et la grièche les détrousse ;

la bourse est vide.

.................

Ailleurs leur esprit doit aller,

car deux tournois,

trois parisis, cinq vienois

ne peuvent pas faire un bourgeois (1)

d’un pauvre nu.

..........................................

Et avril entre,

et ils n’ont rien à part leur ventre.

Mais ils sont vite et prompts et prestes

s’ils ont enjeu.

lors vous les verriez s’affairer

à prendre et à jeter les dés :

voici la joie !

Il n’y a pas si nu qui ne s’égaie ;

plus sont seigneurs que rats sur meule

tout cet été.

Trop ont grande froidure été ;

or Dieu leur a prêté un temps

où il fait chaud,

nulle autre chose les occupe :

ils savent tous marcher pieds nus.

 

 

(1)     Jeu de mots ; bourgeois désigne aussi une monnaie

 

Traduit du vieux français par Serge Wellens

in, Revue « Poésie 1, N°7 »

Librairie Saint-Germain-des-Prés, éditeur, 1969

Du même auteur :

Le dit des ribauds de grève (08/04/2019)

La grièche d’hiver (08/04/2020)

 

 

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07 avril 2021

Jean Cocteau (1889 – 1963) : Le Requiem : Première période

cocteau_guinee2[1]

 

Le Requiem

 

La magnifique et sauvage déraison de la poésie

vous réfute, sectateurs de l’utile. C’est justement la

 volonté de se délivrer de l’utile qui élève l’homme au-

                                                                                               dessus de lui-même.

Le Gai Savoir.

 

PREAMBULE

 

A force de vouloir être

Dans cette solitude où

De n’être rien les autres craignent

A force d’oublier de vivre

Traqué par la peur d’un esclandre

Evitant que n’importe quel

Joyeux drille ne s’aperçoive

De mon effort d’être je n’ose

Ni manger ni boire ni

M’attabler au bord de leurs danses

A force de vivre sous

L’uniforme mal connu

D’une légion étrangère

A force de me donner l’air

De n’avoir pas l’air à force

De m’engluer dans mes pièges

A force de me dire s’ils veulent

Voir mes papiers je suis perdu

Bref à force de feindre

D’être des leurs moi le voleur

Aux semelles de silence

A force de donner le change

Et pour l’ombre d’un bossu

Avoir pris celle des anges

Et d’alourdir mon scaphandre

D’œuvres de plus en plus suspectes

A la barque des beaux rameurs

A force de suivre les ombres

De fantômes sans châteaux

Styx sur tes désertes rives

Sans avoir vécu je meurs.

 

PREMIERE PERIODE

 

Le poète salue sa maladie

21 février 1959.

 

Salue bonne maladie

Ô sainte maladie ô chambre

D’Ursule où s’échafaude

Un Orient actif de princes

De scribes d’archers de pages

D’ambassadeurs enturbannés

De minarets de mâtures

Par la seule grâce d’un ange

Aux pieds ne touchant pas le sol

Bel ange de la maladie

Qui nous lave de la boue

Sur les trottoirs citadins

Eclaboussés par les carrosses

Me voilà faisant la planche

Sur les eaux du fleuve d’oubli

Dors Ursule dors chien d’Ursule

La main d’une palme armée

A travers les portes tu vins

Me vider de mon vin rouge

Ma danseuse sur les vagues

Vogue légère ma bouteille

Ma bouteille à la dérive

Ma folle bouteille à la mer

 

Salut chambre de malade

Lit de justice

Trône de roi

Salut mur des cris écrits

Merci prison grande ouverte

De témoigner contre moi.

 

*

Dans le soir vîmes voler l’aile

Enroulée au front du conscrit

Un chapeau qui de bois rayonne

Un Christ au chapeau de cris

Un Christ coiffé d’hirondelles

Un Christ auréolé d’elles

Un Christ couronné de cris

 

Et vîmes sur le toit du monde

Chinois manger leur bol de riz

 

J’ai peur d’apprendre où vous êtes

Iris noir brandissant le sexe des pistils

Et j’aimerais savoir où sont

Lhassa vos trompettes funèbres

Et j’aimerais savoir où sont

Les pilotes de ces trompettes

Qui franchissent le mur du son.

 

*

On m’a offert une rose

     Rose à droite de ma couche    

     Lèvres que le soleil farde

     Une exquise et fraîche blessure

     Une drôle d’ouverture

     Sur les tripes maternelles

     Auprès de ma tête de mort

     Bouche d’ombre pompant telle

     Sa sœur aux nombreuses joues

     Son parfum dans les tombeaux

     Rose à paroles ni rouge

     Ni jaune ni rose ni blanche

     Qu’un reste de sang arrose

     Au maigre sommet de mon corps

     Puis-je comparer nos sondes

     Lorsque la légère la lourde

     Erige avec impudeur

     En haut d’un col épineux

     Sa petite bouche profonde

 

*

Ventre Saint-Gris sous cet arbre

Sous cet arbre aux membres secs

Les archers du roi vous pendent

Haut et court tirant la langue

Au vent d’automne qui vous berce

Epouvantails dont une branche

Soudain furieuse crache

Sa sève opaline vers

La naissance des mandragores

 

*

Il faut en entendre il faut

En voir de toutes les couleurs

En entendre et en voir de toutes

Les couleurs du vrai du faux

Il faut en voir pauvre Ursule

Et ce vieux drapé dans sa barbe

Sur les pendules

Tenant sa faux

 

*

Il y a longtemps que de mes

Lignes insignifiantes

J’ai fait une longue cravate

A mettre autour de votre cou

Promis au bourreau par vous cru

Distributeur de récompenses

Dans le petit matin cru

Un royal collier de chanvre

Où les grenats de votre sang

Goutte à goutte feraient merveille

Longtemps qu’une adroite main

De gloire à votre usage noue

Cet Ordre que la Toison d’or

A longue distance m’envie

Et que les hommes de la vie

Offrent aux hommes de la mort.

 

*

Irrésistiblement s’aimante

Une limaille de fer

Prompte à se grouper pour suivre

N’importe quel souffle de cuivre

Pleurez pleurez pauvres amantes

Rose au chapeau jeune soldat

Il y en avait de charmantes

Car cette aile sur le conscrit

Tombera mieux que feuille morte

Et toutes sur le seuil des portes

Bouche ouverte en forme de cri

 

*

C’est de la sorte que les mondes

S’ils nous craignent j’en doute fort

Sans être écoeurés par leurs rondes

Se bâtissent des châteaux forts

Et l’on vit l’étoile Absinthe

Accompagner dans sa chute

Celle du prince Lucifer

Et l’autre limaille de fer

Vouloir regrouper ses troupes

Et sa hâte des descendre

Par une échelle écarlate

Bousculait avec insolence

Les sauveurs au casque d’or

*

Quelque part en de faux cieux

Un temple érotique formé

Par des géants nus s’écroule

Et de roche en roche se perd

Au fond des gorges profondes

Bestiales musculatures

Herculéennes d’une équipe

Que déguisait en colonnes

L’architecte des Enfers

 

Ce sont eux voyez ce sont eux

Criaient des voix de fin du monde

Et leur innombrable avalanche

Nouant ses membres houleux

Par une chute sans fin

Punissait le temple feint

 

*

L’arbre de Noël Tannenbaum

Vertes sont ses feuilles refuge

De cette limaille sous forme

De noix d’or boules de couleur

Cheveux d’anges girandoles

Prenait on s’en doute racine

Dans l’appartement du dessous

Et ses racine n’étaient autres

Qu’un lustre en verre de Venise

Tortueusement riche d’où

Se détachent jusqu’au parquet

Constellé de naphtaline

Des mottes de terre meuble

Où pullule une colonie

De rouges noires et puantes

Et plates punaises des bois

 

*

Sésostris des malles conservent

Vos deux profils crochus d’aiglon

Côte à côte emballés par

Les embaumeurs sacerdotaux

 

Dans cette pyramide propre

A momifier cette espèce

De Phénix habile à renaitre

En dalinienne savante

Et sage phénixologie

 

*

Que dire en face de ce bloc

Géométrique apte à se taire

Pareil l’Eros aptéros

Espèce d’Icare dupe

Du chef mielleux de l’Olympe

En ruche travesti d’abeilles

 

*

Postiche était la barbe d’or

La saisissant entre le pouce

Et l’index il se change en elle

Sur son bouclier adapte

Le chef de la Méduse aux boucles de reptiles

Et cet or barbu jette en détournant les yeux

Dans le fleuve où boivent les dieux

 

Ce matin là c’était l’été

C’était l’été c’est le Léthé

C’est l’enfance de l’art sur ses bords allaité

 

*

Le clair de lune ayant posé ses sentinelles

Dormait le mot de passe à chacune d’entre elles

Et l’on voyait au loin par les créneaux des tours

Hélène s’affubler de ses riches atours

C’est alors d’un cheval de bois au ventre fée

Que descendit la mort en tueurs attifée

Et la froide ¨Pallas qui jamais ne s’assoit

Coupait en deux le ciel de soie

Ouvrait et fermait ses ciseaux

Et remplissait le soir d’un ouragan d’oiseaux

 

*

D’où sortez-vous décapité de plumes

Buste fait de becs criards

Les docteurs Goudrons et Plume

Surent vous peindre avec art

Un vrai radeau de la Méduse

Une barque de Charon

Le gondolier de la Duse

Maniant l’unique aviron

Et l’anneau nuptial du Doge

Vieux mari de l’Adriatique

On était aux premières loges

Pour voit la tragédie antique

Se jouer au musée de l’Homme

Ou bien au British Museum

 

*

Décapité de plumes rouges

Borne de haine écarlate

Faisan foudroyé par une

Décharge de chevrotine

Rubis du crime

Avec vos yeux de coquillages

Et par vos fiches transpercée

La Gorgone de Persée

 

*

Fleuve des morts firent la planche

Ceux couchés sur l’eau plate ils crurent

Qu’on pouvait se mirer dans

Un miroir que bouche n’embue

Mais ce fleuve n’ayant plus d’âge

Plutôt pareil à quelque marécage

Propice aux chasseurs de sarcelles

S’il ne trompe bec et plumes

Trompe les hommes sous le voile

D’un apiculteur photographe

Car de cette eau les dieux ont bu

Que n’y boive et prenne garde

Qui confondrait eau pure avec

Celle du miroir à manche

D’os où se mirent les morts.

 

*

Au fond voici de ma poche

La clef des songes et des champs

Même la clef de sol des chants

Voici sans vous faire un reproche

La pancarte des chiens méchants

Les pièges à loups et le piège

Du chevalier sous la neige

Avec le diable trichant

 

Chevalier de belle mine

Je vous trouve fort léger

Je vous avertis d’un danger

Le temps de compter jusqu’à trois

Le diable peut se faire hermine

Et tacher le manteau des rois

 

*

Ce fut le bouquet d’anémones

Sur une nappe mise par

Une plate neige où les drôles

De Breughel jouent sur le velours

Cœur de charbon cottes et dagues

Poison mortel dans les bagues

Arquebuses piques remparts

Et Jeanne dite la Pucelle

Avec ses jambes de métal

De chaque côté de la selle

Bref un bouquet au cœur noir

Que de sa main de vieux saule

Copiait Auguste Renoir

Tandis que nous vîmes au bord

D’un golfe Icare l’aptère

Déplumé de chaque épaule

Rejoindre l’amoureuse terre

 

Chacun son tour chacun son tour

Chacun son tour mieux vaut se taire

          Mieux vaut ne pas monter au sommet de la tour

 

*

L’écu royal fait par la jointure des pouces

Le serment figurant l’écu

Crapauds capétiens des marais de Lutèce

Devîntes fleurs de lys et vous

Vieux druides aux serpes d’or

Ecrasant les gouttes de sperme

Du gui neuf danseurs de Saint-Guy

Du haut mal et des écrouelles

La Reine les beaux les belles

Aux fenêtres place de Grève

De Cartouche le corps imberbe

Virent les membres arracher

 

Sur quelle herbe sur quelle herbe

Sur quelle herbe avaient-ils marché

 

*

Le couteau d’un manche plus rare

Que sceptre royal asperge

D’écarlate les perles sur

Le poitrail du prince lorsque

L’hermine à mainte noire queue

Reçoit le jet du régicide

Lorsque l’échanson voit la bouche

Pleine d’ombre ouverte en silence

Britannicus avec ses mains

Sur son ventre plié en deux

Et tandis que pages évêques

Cardinaux ministres papes

Nobles sires et tristes sires

Il y en a pour tous les goûts

Vers le royaume des égouts

Louvre basculent dans vos trappes

Sous son bonnet d’as de pique

Catherine tirant la langue

Comme une élève qui s’applique

Pique une figure de cire

 

*

Sous un angle étrange la peau

Loin de l’os en pointe se drape

Vers le bas et vers le haut

Bat le nœud fluvial des veines

Bat en berne la chamade

Le tambour des nocturnes grappes

Quel joli chapeau d’églantines

Penché sur l’oreille gauche

Quelle couronne précieuse

Touchant l’épaule mise en pointe

Par l’absence de chemise

Par les câbles de bras en l’air

Avez-vous compris ce mélange

De sueur de glaires de morves

Et du coin entrouvert des lèvres

Comme d’un oeil crevé coule

La fontaine délicieuse

Où se désaltèrent les anges

 

*

Piège de Léonard Joconde

Un jeune drôle travesti

Allait intriguer le monde

Ah que le monde est donc petit

 

C’est de la sorte qu’on se change

En Vierge Victoire ou David

L’art d’accommoder le vide

Ou recette de Michel-Ange

 

Mais la rosace du centre

Déjouant le peuple élu

Glorifie un jeune ventre

Par la grâce d’un salut

 

*

HALTE

 

Hommage à Léonard

 

Le silence debout sans porte de sortie

Aspire au gel astral des recommencements

Et le délicieux reptile des amants

S’échappe de la touffe atroce des orties

 

A votre école Sade un attentif valet

Imite les détours où s’illustre le maître

Pour ce jeune coquin vivre est plus simple qu’être

Lorsque sa bouche d’ogre une perle avalait

 

Hirondelles du soir sont les pieds du cycliste

Dont la beauté s’ignore et derrière son dos

La vitesse en velours referme ses rideaux

Sur ses cornes et ses jambes paysagistes

 

Page médiéval d’une feinte pucelle

Reine du sceptre d’or auquel sa bourse pend

Toi le fakir hindou vêtu d’un seul serpent

Notre charmeur de pneus colle au cuir de la selle

 

Le voilà notre couple innombrable d’Adam

Et d’Eve elle un lac froid et lui le cou du cygne

Et la bête à bon Dieu sous leurs feuilles de vigne

Pour se réfugier cherche un buisson ardent

 

Ô merveille ce verbe auquel je m’abandonne

Ce silence complice et comprendre la main

D’un ange sac au dos sur le bord du chemin

Avec n’en doutez pas sourire de Madone

 

Halte

Le stratagème encore a réussi

D’où j’allais son index adroitement m’écarte

Et montre le royaume inconnu sur la carte

Où triomphe l’échec glorieux de Vinci.

Fin de la halte

5 mai 1959.

 

*

Un pied sur le sol un pied dans le vide

Boîte le poète vainqueur

De l’étranger qui le déhanche

Et retourne exprès vaincu

Dans un règne où se désincarne

Sa figure imaginaire

 

Un pied dans le vise un pied sur le sol

Le poète vainqueur boîte

Pareil aux enfants qui jouent

Au bord des trottoirs de leur ville

Et c’est à cette boiterie

Que la gloire le reconnaît

 

Un pied dans la veille un pied dans le songe

Le somnambule se meut

Sous les toits de lune où sanglotent

Les chats tourmentés par l’amour

Et l’adroite mort qu’il courtise

Le guide en lui tenant la main

 

*

     Gordien tel était le nœud

     De vipères sur le chef

     De la Gorgone Méduse

 

     Tel celui dont ma main d’aveugle

     Cherche à dénouer lentement

     Les initiales hostiles

 

     Il semble voir le corbeau

     Perché sur le buste antique

     « Plus jamais » disait le bec jaune

     « Plus jamais ne sera le beau »

 

*

     Mes amis mes chers amis

     Où la mort vous a-t-elle mis

     Je n’avais qu’à tourner la tête

     Déjà vous étiez où vous êtes

     Et moi seul de l’autre côté

     Chacun de vous me fut ôté

     Comme on se perd dans une fête

     Pas de poste dans leur patrie

     Et n’attendez ni d’eux ni d’elles

     Qu’ils puissent donner des nouvelles

     Où sont Madeleine et Marie

     Où sont Raymond et les deux Jean

     Roland Marcel et nommerai-je

     Ce Dargelos le bel élève

     Armé d’une boule de neige

     La voleuse qui les enlève

     En a voulu pour son argent

 

HALTE

     Amis inconnus chers amis

     Il me fut donné d’être dupe

     Et de battre la campagne

     Et les plus hautes certitudes

     Jouer à pair ou impair

     Ivre de sotte gloriole

     Cela m’a sauvé d’une pente

     Sur laquelle en ligne droite

     Vous glissez et m’a permis

     A vingt et un ans de renaître

     D’accrocher aux églantines

     A gauche de la porte étroite

     La peau monte d’où je sors

     Et dans ma vieille âme enfantine

     Sachant enfin que qui perd gagne

     Apprendre que qui gagne perd

Fin de la halte

 

*

     Je m’incline au passage afin

     Que vos noms par la poésie

     De siècles en siècles se lèguent

     Considérables idoles

     Pour qui la richesse n’est rien

     Que socle en or des solitudes

     Sachant mieux que ceux qui savent

     Laurés par la mystérieuse

     Ecole où nul maître n’enseigne

     Le secret des hautes études

     Vous qui de moi n’avez rien lu

     Ou presque et dont je ne parle

     Pas la langue natale Duc

     De Westminster Aga Khan

     Lord Beaverbrook vieux camarade

     Sachant m’envelopper d’une onde

     Chaude même après la mort

     De quel magique manteau

     De quelle phosphorescence

     Suis-je vêtu de quel aura

     Ceinte ma tête distante

     Pour que de votre dédain

     La glace à mon approche fonde

     Fondent vos cuirasses de neige

     Et que votre geste ordonne

     Qu’on abaisse mon usage

     Les ponts-levis qui vous enferment

     Dans vos invincibles châteaux

     Par quels sens par quels radars

     Avez-vous respecté mes nombres

     Et pourquoi sourds à mes paroles

     M’apprîtes-vous vieux pirates

     Le Sésame de vos cavernes

 

*

     Prenez garde aux Ides

     De mars un sabot fendu

     Haut levé dans le vide

     Pan vous écouterait-il

     Dirait-on pas son tortil

     Les cierges de la chapelle

     Suant de peur à grosses gouttes

     Autour de la Vierge espagnole

     Elle écoutait de tout son corps

     Le duc rouge sonner du cor

     Et les aboiements de la meute

 

     Mais si la Madone l’abrite

     Sous son glorieux manteau

     Ce n’est se dira l’émeute

     Qu’un soldat mort dans sa guérite

     Assassiné par sept couteaux

 

COSI FAN TUTTE

     On me conte tu deviens vieille

     Et que puissent-il mentir

     Ta beauté regarde partir

     Ce qui la rendait sans pareille

 

     On me dit que ce qui m’a plu

     Et te faisait de tous aimée

     Va s’évanouir en fumée

     Et que rien n’en reste plus

 

     Puisque le mal est fait ne puis-je

     Rafraîchir l’eau de tes yeux pers

     Et par quelque amoureux prodige

     Te donner la fleur que je perds

 

*

Entre les barbelés coupés de miradors

Tombait mollement la neige chinoise

Et le grand lac bleu nommé Koukou Nor

Ignorai la France et ma Seine-et-Oise

J’y cherchais le sommeil comme les chercheurs d’or

Car libre enfin se croit un prisonnier qui dort

 

Je me suis décollé de toi colle presque

Exquise de mon refuge

Non loin des lieux où mon sang devint fresques

Mais loin du tribunal des juges

 

J’ai dormi j’ai rêvé j’ai lu

Peu à peu libre en ma cellule

Mouche j’aimais mon miel oiseau j’aimais ma glu

Ma vibrante immobilité de libellule

 

Voici le nouveau masque adopté par mon piège

L’ennemi revêtu des armes de l’ami

Le plomb accroché sous le liège

Ma bouteille vide à demi

 

Serait-ce à votre droite assise séquestrée

Perséphone inclinant la tige du pavot

Et son lait allégeant la moelle de mes os

 

De ma chambre un dragon interdisait l’entrée

 

*

Vise tueur au bout du pistolet des cygnes

Cet éternel présent qui se nomme demain

Car si Minerve pose un temple sur sa main

C’est pour dissimuler qu’elle n’a pas de lignes

 

Pauvres enfants tendez vos rouges tabliers

L’homme de ses malheurs veut être responsable

         Vous n’y recevez que le sable

         Qui s’écoule des sabliers

 

HALTE

Tombeau de Cléopâtre

 

Océanique un socle à jamais étonné

Par Cléopâtre offerte aux robustes fatigues

Cependant qu’une mort sourde aveugle et sans nez

Dissimule son noir paraphe sous des figues

 

Oracle ou mythe ou songe ou mirage des mers

Eussent-ils ces Romains dupes de gloire vaines

Et du naïf orgueil d’un triomphe à l’envers

Mieux que l’aspic mordu les pampres de ses veines

 

Mais non morte pareille aux Pharaons tapis

Dans l’ombre de vos sépulcres géométriques

Egypte ou bien roulée en un riche tapis

Oriental trésor d’une arrière-boutique

 

Pégase il jaillissait des pourpres de son cou

L’aile gluante encore et plumes que déploie

Le farouche éventail des neuf muses jusqu’où

Suivre un autre cheval sur les remparts de Troie

 

Fin de la halte

 

Le Requiem

Editions Gallimard, 1962

Du même auteur :

 « Je n’aime pas dormir… » (19/01/2014)

« Contre le doute… » (19/0120/15)

Préambule (07/04/2016)

Prairie légère (07/04/2017)

Le chiffre sept (07/04/2018)

La forêt qui marche (06/04/2019)

Le séjour près du lac (07/04/2020)

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05 avril 2021

Karadja-Oghlan (17ème siècle) : « O vent de l’aube... »

119677354[1]

 

O vent de l’aube, salue la bien-aimée de ma part

il m’est venu une telle envie de revoir mon pays

le cœur désire, mais à quoi bon

je n’y peux rien, des gens barrent notre chemin.

 

Le shah d’Iran nous a envoyé missive

le chagrin nous a assailli de ses hordes

le cruel destin nous a consumés

et il a dispersé nos cendres au vent.

 

Mon fardeau c’est la peine, j’en achète et j’en vends

je brûle et m’enfume comme la phalène

dans l’autre monde je prendrai le destin à la gorge,

qu’il n’abandonne pas nos roses aux indignes.

 

Je n’ai plus de doute dit Karadja-Oghlan

désormais je n’aurai plus pitié de mes rivaux.

Je n’ai plus la force d’atteindre nos pays

Que ma belle n’attende plus notre retour.

 

Traduit du turc par Gérard Chaliand

in, « Poésie populaire des turcs et des kurdes »

François Maspero éditeur, 1961

Du même auteur :

« J’ai parcouru … » (06/04/2018)

« Belle dont j’aime les yeux bruns ... » (06/04/2019)

« Lorsque la Tchoukhourova... » (05/04/2020)

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04 avril 2021

Herberto Helder (1930 – 2015) : Lettre de la passion / A carta da paixão

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Lettre de la passion

 

 

Cette main qui trace l’ardente mélancolie

de l’âge

est aussi celle qui serpente aux sources de la tête,

qui ouverte à l’image du monde entre

les deux tempes

attise le cœur somptueux. La démence sillonne

sa brûlure des recoins de noirceur

se forment

les saisons jusqu’au faîte,

dans les soies qui glissent avec la largeur

fluviale

de la lumière et son écume, ou de la nuit et ses nébuleuses

et le silence tout blanc.

Les doigts.

La montagne marche sur le cœur qui s’illumine : la langue

s’illumine. Plus sombre est le miel dans la veine

jugulaire qui cisaille

la gorge. En cette main qui écrit plonge

la lune, et de haut en bas, dans tes grottes

obscures, la lune

tisse les ramifications d’un sang plus salé,

plus profond. L’ivoire de la terre mûrit

ainsi qu’une constellation. Le jour l’emporte, la nuit

le ramène contre la tête : cette racine

d’os vivant. L’âge que je trace

 s’écrit

sur un bras enfoncé en toi-même, une veine

de

ton arbre. Ou un filon calciné d’un bout à l’autre

de la figure creusée

dans le miroir. Ou encore la fente

au front d’où nait l’étoile animale.

L’ample désordre des images,

te brûle. Et travaille en toi

le soupir du sang courbe, un aliment

violent plein

d’une lumière entrelacée à la terre. Les mains charrient la force

depuis la racine

des bras, la force

manie les doigts dans l’écriture de l’âge, une flamme

fermée, la blessure

limpide qui me traverse depuis cette légèreté qui t’appartient

comme une danse sombre jusqu’au

pouvoir dont je te touche. Le changement. Nulle

saison qui soit lente quand tu t’agrandis dans le désordre, nul

astre

aussi féroce qui s’empare du lit entier. Les pores

de ton vêtement.

Les mots qu’en courant je trace

dans la limaille. Ta bouche : un trou lumineux,

artériel.

Et le vaste lieu anatomique où tu palpites comme un drap labouré.

Vorace est la passion, le silence

se nourrit

fixement d’un miel empoisonné. Et toute

je t’écris

dans la comète qui étreint tes hanches comme un baiser.

Les jours concaves, les chambres baignées, les nuits qui croissent

dans les chambres.

Le paysage naissant est d’or : je le tors

entre mes bras. Il y a des linges vivants, l’éclair

immobile des fruits. L’incendie derrière les nuits ouvre

par le milieu

l’étreinte de notre mort. L’assise des visages

vaguement fous

engouffrés, entre les mains somptueuses.

Douceur assassine.

Bouillonnement lumineux.

Haute est la terre.

Tu es le nœud de sang qui m’étouffe.

Tu dors dans mon insomnie comme l’arôme entre les tendons

du bois froid. Tu es une lame qui perce ma

vie secrète. Et tels des étoiles

doubles

consanguines, de l’un à l’autre nous luisons

dans les ténèbres.

 

Traduit du portugais par Magali et Max de Carvalho

in, « Anthologie de la poésie portugaise contemporaine 1935 -2000 »

Editions Gallimard (Poésie), 2003

Du même auteur :

Source (2,3,6) (05/04/2019)

Elégie multiple (1,3) (05/04/20)

 

A carta da paixão

 

Esta mão que escreve a ardente melancolia

da idade

é a mesma que se move entre as nascenças da cabeça,

que à imagem do mundo aberta de têmpora

a têmpora

ateia a sumptuosidade do coração. A demência lavra

a sua queimadura desde os seus recessos negros

onde se formam

as estações até ao cimo,

nas sedas que se escoam com a largura

fluvial

da luz e a espuma, ou da noite e as nebulosas

e o silêncio todo branco.

Os dedos.

A montanha desloca-se sobre o coração que se alumia: a língua

alumia-se: O mel escurece dentro da veia

jugular talhando

a garganta. Nesta mão que escreve afunda-se

a lua, e de alto a baixo, em tuas grutas

obscuras, essa lua

tece as ramas de um sangue mais salgado

e profundo. E o marfim amadurece na terra

como uma constelação. O dia leva-o, a noite

traz para junto da cabeça: essa raiz de osso

vivo. A idade que escrevo

escreve-se

num braço fincado em ti, uma veia

dentro

da tua árvore. Ou um filão ardido de ponto a ponta

da figura cavada

no espelho. Ou ainda a fenda

na fronte por onde começa a estrela animal.

Queima-te a espaçosa

desarrumação das imagens. E trabalha em ti

o suspiro do sangue curvo, um alimento

violento cheio

da luz entrançada na terra. As mãos carregam a força

desde a raiz

dos braços a força

manobra os dedos ao escrever da idade, uma labareda

fechada, a límpida

ferida que me atravessa desde essa tua leveza

sombria como uma dança até

ao poder com que te toco. A mudança. Nenhuma

estação é lenta quando te acrescentas na desordem, nenhum

astro

é tao feroz agarrando toda a cama. Os poros

do teu vestido.

As palavras que escrevo correndo

entre a limalha. A tua boca como um buraco luminoso,

arterial.

E o grande lugar anatómico em que pulsas como um lençol lavrado.

A paixão é voraz, o silêncio

alimenta-se

fixamente de mel envenenado. E eu escrevo-te

toda

no cometa que te envolve as ancas como um beijo.

Os dias côncavos, os quartos alagados, as noites que crescem

nos quartos.

É de ouro a paisagem que nasce: eu torço-a

entre os braços. E há roupas vivas, o imóvel

relâmpago das frutas. O incêndio atrás das noites corta

pelo meio

o abraço da nossa morte. Os fulcros das caras

um pouco loucas

engolfadas, entre as mãos sumptuosas.

A doçura mata

A luz salta às golfadas.

A terra é alta.

Tu és o nó de sangue que me sufoca.

Dormes na minha insónia como o aroma entre os tendões

da madeira fria. És uma faca cravada na minha

vida secreta. E como estrelas

duplas

consanguíneas, luzimos de um para o outro

nas trevas.

 

Photomaton & Vox

Assírio & Alvim, Lisboa, 1979

Poème précédent en portugais :

Casimiro de Brito : Dimanche / Domingo (31/12/2020)

 

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Marie-Noël (1883 – 1967) : « Quand il est entré dans mon logis clos... »

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Chanson


 
Quand il est entré dans mon logis clos,

J’ourlais un drap lourd près de la fenêtre,

L’hiver dans les doigts, l’ombre sur le dos...

Sais-je depuis quand j’étais là sans être ?

 


Et je cousais, je cousais, je cousais...

— Mon cœur, qu’est-ce que tu faisais ?

 


Il m’a demandé des outils à nous.

Mes pieds ont couru, si vifs dans la salle,

Qu’ils semblaient, — si gais, si légers, si doux, —

Deux petits oiseaux caressant la dalle.

 


De-ci, de-là, j’allais, j’allais, j’allais...

— Mon cœur, qu’est-ce que tu voulais ?

 

  Il m’a demandé du beurre, du pain,

— Ma main en l’ouvrant caressait la huche —

Du cidre nouveau, j’allais, et ma main

Caressait les bols, la table, la cruche.

 


Deux fois, dix fois, vingt fois je les touchais...

— Mon cœur, qu’est-ce que tu cherchais ?

 


Il m’a fait sur tout trente-six pourquoi

Jai parlé de tout, des poules, des chèvres,

Du froid et du chaud, des gens, et ma voix

En sortant de moi caressait mes lèvres...

 


Et je causais, je causais, je causais...

 — Mon cœur, qu’est-ce que tu disais ?

 


Quand il est parti, pour finir l’ourlet

Que j’avais laissé, je me suis assise...

L’aiguille chantait, l’aiguille volait,

 Mes doigts caressaient notre toile bise...

 

  Et je cousais, je cousais, je cousais...

— Mon cœur, qu’est-ce que tu faisais ?

 

 Les Chansons et les Heures

Sansot éditeur, 1920

De la même autrice :

 Crépuscule (04/04/2015)

Retraite (04/04/2016)

 « Les chansons que je fais… » (04/04/2017)

Attente (04/04/2018)

Connais-moi ... (04//04/2019)

Vision (04/04/2020)

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02 avril 2021

André Velter (1945 -) : Vieux chaman

andré-velter-1low[1]Photographie de Renaud Monfourny

 

Vieux chaman

 

Il y aurait à naître,

à naître avec les mots,

trouver l’autre corps de ce corps

et du souffle dans les os.

Il y aurait à n’être

qu’un battement d’aile

entre le cœur et les nerfs

pour se mettre en bouche

le chant de l’écorché.

Il y aurait à être

cette reprise du silence troué

quand le vertige vide l’écho

de ses propres murmures :

forceps, totem, sexe, plaie ouverte...

 

Qui est sorti à force ?

Qui lève ses interdits ?

Qui marque le désir ?

Qui finit par vivre

dans l’ombre de son cri ?

 

C’est la terre sous la peau

et il vient dans le sang

des migrations violentes.

 

Le verbe campe à l’infini,

spectre ou aimant qui attire

la pulpe et le squelette,

vieux chaman des limites

qui allie toutes les voix

à l’extase des pierres.

 

Ouvrir le chant

Le Castor Astral, 93500, Pantin / Ecrits des Forges, Trois-Rivières (Québec), 1994

Du même auteur :

Sur un thème de Walt Whitman (18/12/2014)

Ein grab in der luft (15/10/2017)

Planisphères (15/10/2018)

Ce n’est pas pour ce monde-ci (15/10/2019)

Farine d’orge et feuilles de laurier (15/10/2020)

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