Le bar à poèmes

25 octobre 2020

Allen Ginsberg (1926 – 1997) : Song

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 Song

 

Le poids du monde

          est amour.

Sous le fardeau

          de solitude,

sous le fardeau

          d’insatisfaction

 

          le poids,

le poids que nous portons

          est amour.

 

Qui peu nier ?

          Rêvé

il touche

          le corps,

pensé

          construit

un miracle,

          imaginé

angoisse

          jusqu’à naissance

dans l’humain –

 

regarde par le cœur –

          brûlant de pureté –

car le fardeau de vie

          est amour,

 

mais nous portons le poids

          avec lassitude

et devons ainsi reposer

dans les bras de l’amour

          à la fin,

reposer dans les bras

          de l’amour.

 

Nul repos

          sans amour,

nul sommeil

          sans rêves

d’amour –

          soyez fou ou glacé

obsédé d’anges

          ou de machines,

le vœu dernier

          est amour

- ne peut-être aigri

          ne peut dénier

ne peut s’abstenir

          si dénié :

 

le poids est trop lourd

 

          - doit donner

sans retour

          comme la pensée

est donnée

          en solitude

dans toute l’excellence

          de son excès.

 

Les corps chauds

          brillent ensemble

dans l’obscurité,

          la main s’avance

vers le centre

          de la chair,

la peau tremble

          de bonheur

et l’âme vient

          joyeuse à l’œil –

 

oui, oui,

          c’est çà

qu’je voulais

          j’ai toujours voulu,

j’ai toujours voulu,

          retourner

au corps

          où je suis né.

 

(Poèmes de jeunesse)

 

Traduit de l’anglais par Robert Cordier et Jean-Jacques Lebel

In, Allen Ginsberg : « Howl and other poems»

Christian Bourgois éditeur, 2005

Du même auteur :

Kaddish (I) (25/10/2016)

Howl (25/10/2017)

Tournesol soutra / Sunflower sutra (25/10/2018)

Transcription de musique d’orgue / Transcription of organ music (25/10/2019)

 

 

 

          Song

 

The weihgt of the world

          is love.

Under the burden

          of solitude,

under the burden

          of dissatisfaction

 

          the weight

the weight we carry

          is love.

 

Who can deny ?

          In dreams

it touches

          the body,

in thought

          constructs

a miracle,

          in imagination

anguishes

          till born

in human –

 

looks out of the heart

          burning with purity –

for the burden of life

          is love,

 

but we carry the weight

          wearily,

and so must rest

in the arms of love

          at last,

must rest in the arms

          of love.

 

No rest

          without love,

no sleep

          without dreams

of love –

          be mad or chill

obsessed with angels

          or machines,

the final wish

          is love

- cannot be bitter,

          cannot deny,

cannot withhold

          if denied :

 

the weigth is too heavy

 

          - must give

for no return

          as thought

is given

          in solitude

in all the excellence

          of its excess.

 

The warm bodies

          shine together

in the darkness,

          the hand moves

to the center

          of the flesh,

the skin trembles

          in happiness

and the soul comes

          joyful to the eye –

 

yes, yes,

          that’s what

I wanted,

          I always wanted,

I always wanted,

          to return

to the body

          where I was born.

(Earlier Poems)

 

Howl and other poems

City Lights Booksellers & Publishers, San Fransisco, 1956 

Poème précédent en anglais : 

Leanne O’Sullivan : Enfants du Cillínach / Children of the Cillínach (11/10/2020)

 

 

 

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24 octobre 2020

Raimbaut de Vaqueyras (vers 1150 – vers 1207) : « Ne me plaisent hiver ni printemps... » / « No m'agrad' iverns ni pascors... »

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Ne me plaisent hiver ni printemps,

Ni ciel clair ni feuilles de chênes,

Mon succès me semble infortune,

Toutes mes joies se font douleur,

Et sont tourments tous mes plaisirs,

Et me désespère mon espoir ;

J’étais avec mon seul amour

Plus heureux que poisson dans l’onde,

Et puis d’amour m’en suis parti,

Pauvre exilé et tout marri,

Toute autre vie me semble mort,

Toute autre joie déconfort.

 

Puisque d’amour ai perdu la fleur

Le doux fruit, le grain et l’épi,

De cet amour cher à mes dits,

Qui me donnait gloire et honneur

Et m’élevait au rang des preux,

Voici que de très haut je chois ;

Et si je semble fol d’effroi,

Onc flamme si vite ne s’éteignit

Comme suis soufflé et éteint,

Et perdu, sans geste et sans voix

Lorsque me vainc le déconfort

Qui m’accable malgré mes efforts...

 

Que me valent conquêtes et richesses ?

Je me tenais pour bien plus riche

Quand j’étais aimé et aimant,

Me repaissant d’amour courtois.

J’en aimais mieux un seul plaisir

Qu’ici grand terre et grand avoir,

Maintenant plus mon pouvoir croît,

Plus grandit douleur en mon cœur,

Avec mon cher Beau-Chevalier (1)

La joie est partie et perdue,

Dont ne saurait me conforter,

Car toujours l’ire est la plus forte...

 

(1)    C’est le nom que donnait, dans ses chansons, Raimbaut de Vaqueyras à Béatrice de Montferrat dont il était épris.

 

Adaptée de l’occitan par France Igly

In, « Troubadours et trouvères »

Pierre Seghers, 1960

Du même auteur : « Hautes vagues qui venez sur la mer... » (24/10/2019)

 


No m'agrad' iverns ni pascors

Ni clars temps ni fuoills de garrics,

Car mos enans mi par destrics

E totz mos majer gaugz dolors,

E son maltrag tuit miei lezer

E desesperat miei esper;

E si.m sol amors e dompneis

Tener gai plus que l'aiga.l peis!

E pois d'amor me sui partitz

Cum hom issillatz e faiditz,

Tot' autra vida.m sembla mortz

E totz autre jois desconortz.

 



Pois d'amor m'es faillida.il flors

E.l dolz fruitz e.l grans e l'espics,

Don gauzi' ab plazens prezics

E pretz m'en sobrav' et honors

E.n sabi' entre.ls pros caber,

Era.m fai d'aut en bas cazer;

E si no.m sembles fols esfreis,

Anc flama plus tost non s'esteis

Q'ieu for' esteins e relinquitz

E perdutz en faitz et en digz

Lo jorn qe.m venc lo desconortz

Que non merma, cum qe.m refortz.

 

....................................................................

 

Doncs, qe.m val conquistz ni ricors?

Qu'eu ja.m tenia per plus rics

Qand er' amatz e fis amics,

E.m paissi' ab n'Engles amors;

N'amava mais un sol plazer

Que sai gran terr' e gran aver,

C'ades on plus mos poders creis

Ai major ir' ab mi mezeis,

Pois mos Bels Cavalliers grazitz

E jois m'es loignatz e fugitz,

Don mais no.m naissera conortz,

Per q'es majer l'ir' e plus fortz.

...........................................................................

 

Poème précédent en occitan :

Jaufre Rudel: « Ne sait chanter qui ne dit rien... » / « No sap chantar qui so non di... » (22/10/2020)

 

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23 octobre 2020

Li Bai (ou Li Po) / 李白 (701 – 762) : Nuit de lune sur le fleuve

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Nuit de lune sur le fleuve

 

Doucement la brise sur le fleuve se lève,

Tristement les arbres près du lac frissonnent.

Je monte sur la proue par la belle nuit calme.

On étale les nattes et la barque légère s’élance.

La lune suit la fuite des monts sombres,

L’eau s’écoule avec le ciel bleu,

Aussi profond qu’inversement le Fleuve céleste.

Rien n’est visible, sinon l’ombre mêlée de l’arbre et du nuage.

 

La route du retour est longue, longue ;

L’immensité du fleuve est triste, triste.

Je suis seul, les fleurs d’orchidée s’effacent,

Le chant du pêcheur rappelle ma tristesse.

Le détour escarpé dérobe le rivage en arrière,

Le sable clair signale un écueil par devant.

Je pense à vous, Seigneur, que ma vue n’atteint plus

Et le regard perdu au loin, médite mon regret.

 

Traduit du chinois par Louis Laloy

In, « Choix de poésies chinoises »

Fernand Sorlot éditeur, 1944,

Du même auteur :

Chant de Qiupu (23/10/2016)

En cherchant Maître Yong-Tsouen à son ermitage : (23/10/2017)

Accompagnant un ami (23/10/2018)

Réveil de l’ivresse (23/10/2019)

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22 octobre 2020

Jaufre Rudel (110/1130 – 1148/1170) : « Ne sait chanter qui ne dit rien... » / « No sap chantar qui so non di... »

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Ne sait chanter qui ne dit rien

Ni vers trouver qui ne dit mot

Nul ne sait comment il va des vers

Si leur mouvement ne l’anime

Ainsi commence ici mon chant

Plus l’ouïrez, plus il plaira.

 

Que nul de moi ne s’émerveille :

J’aime qui jamais me verra,

D’autre amour en mon cœur il n’y a

Sauf une dame jamais vue

Nulle joie ne me réjouit

Je ne sais quel bien m’en viendra.

 

Coup de joie me frappe et m’occit

Et le dard d’amour me dessèche

La chair dont tout mon corps maigrit.

Jamais je ne reçus tel coup,

Pour nulle autre tant me languit

Jamais cela ne s’est produit.

 

Jamais si doux ne m’endormis

Que mon esprit n’aille là-bas

Je n’eus jamais tant de tristesse

Que mon cœur ne fut plus ici

Quand je me réveille au matin

Tout mon beau délice s’en va.

 

Bien sais que d’elle n’ai joui

Jamais de moi ne jouira,

Ni pour son ami me tiendra,

Ni promesse ne m’en fera ;

Ne m’a dit vrai, ni ne mentit

Ne sais si jamais le fera.

 

Bon est ce chant, je n’y faillis,

Toute chose y est bien en place

Celui qui de moi l’apprendra

Qu’il ne l’abîme ou le massacre

Car ainsi l’auront en Quercy

Bertrand et Comte de Toulouse

 

Bon est ce chant, et qu’ils en fassent

Quelque chose qu’on chantera.

 

Traduit de occitant par Pierre Seghers

In, « Le livre d’or de la poésie française, des origines à 1940 »

Editions Marabout

 

 No sap chantar qui so non di,

Ni vers trobar qui motz no fa,

Ni conois de rima co-s va

Si razo non enten en si.

Mas lo mieus chans comens' aissi

Corn plus l'auziretz, mais valra, a a. 

 

Nuils hom no-s meravill de mi

S'ieu am so que ja no'm veira,

Que-l cor joi d'autr'amor non ha

Mas de cela qu'ieu anc no vi,

Ni per nuill joi aitan no ri,

E no sai quais bes m'en venra, a a.

 

Colps de joi me fer, que m'ausi,

Et ponha d'amor que-m sostra

La carn, don lo cors magrira ;

Et anc mais tan greu no-m feri,

Ni per nuill colp tan no langui,

Quar no cove ni no s'esca, a a.

 

Anc tan suau no m'adurmi

Mos esperitz tost no fos la,

Ni tan d'ira non ac de sa

Mos cors ades no fos aqui :

E quan mi resveill al mati

Totz mos bos sabers mi desva, a a.

 

Ben sai c'anc de lei no-m jauzi,

Ni ja de riii no's jauzira,

Ni per son amie no-m tenra

Ni coven no-m fara de si ;

Anc no-m dis ver ni no-m menti

E no sai si ja s'o fara, a a.

 

Bos es lo vers, qu'anc no-i falhi,

Et tot so que-i es ben esta ;

E sel que de mi l'apenra

Gart se no-l franha ni-l pessi ;

Car si l'auran en Caersi

En Bertrans e-l coms en Tolza, a a.

 

Bos es lo vers, e faran hi

Calque re don hom chantara.

 

Poème précédent en occitan :

Guillaume d’Aquitaine : Chanson / Canso (19/09/2020)

Poème suivant en occitan :

Raimbaut de Vaqueyras: « Ne me plaisent hiver ni printemps... » / « No m'agrad' iverns ni pascors... » (24/10/2020)

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21 octobre 2020

Andras Unterweger (1978 -) : Une fleur souffre

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Une fleur souffre

(Poème de printemps)

 

Probablement faut-il / s’imaginer aussi

la floraison / comme un processus/douloureux. Une chose

qui reposait, enroulée autour de son centre, rentrée / en elle-même, est

ouverte de force &/ écartée par une main étrangère &/ clouée en largeur

s’ouvre encore ce qu’elle a/ de plus vulnérable, béant

entre ses ailes brisées

le bonheur.

 

 

Traduit de l’allemand par Laurent Cassagnau,

in revue « Babel heureuse, N° 4, automne 2018

Gwen Catalá Éditeur, 31000 Toulouse

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20 octobre 2020

Jacques Dupin (1927 – 2012) : Malevitch

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Malevitch

 

 

Fatal     /     comme en un glissement pur violent      /

premier visage     diagone

 

  percer ce rempart      et jaillir     /     que le rouge et

le blanc s’affrontent   /   et s’annulent

                                                        que le noir coupe 

le blanc    /    et que le blanc revienne du bord   /   ou

de l’absence de limites   /   compact signifiant

                                                                         que les

couleurs écrasées s’éteignent se retirent  /  nous han-

tent désormais comme exclues de l’œil

                                                             infaillible

                                                                            tirent

et recoupent     /     l’énergie dont il tremble lui de re-

naître    /    de se voir    /    encore  /   le plus puissant

peseur de traces parmi l’abstraction de mon corps

 

 

  une immense énergie unitaire       dressée       trans-

portée accusant notre   /  gravitation éparse arbitraire

/   qui ne tire du sol et du ciel   /   que l’ombre du ciel

et du sol   /  des astres et de la terre   /   que la saveur

dissidente de sa propre dispersion /  corps démembré

réconcilié vacant                       

                          offert comme une brèche dans la né-

gation du mur oscillant    /   au soleil    /   comme un

fruit       /     la chair mémorable d’un fruit dans l’air

nu

 

   ou dans l’air qu’il dénude lui   /   par l’inscription-

rupture d’une géométrie fulgurante    /    l’élargisse-

ment – suffocation de la vitesse  /  et de la nuit...

 

 

 toiles déconcentrées reconquises / lire l’espace nais-

sant vivre de la couleur surgie qui annule     /     et la

salve de traits   /   les représentations malgré elles    /

et la figure   /   de la représentation même

                                                                     la couleur

surgie qui se fortifie de se détruire 

                                                       je viens d’en vivre

l’accès    /    sans parcourir concrètement une surface    

par un tel flux d’intensité irradiée /  qu’un tel silence  

/   autre et du   /   fasse jouir      à l’infini de sa trame

violence ouverte

 

 

  le carré qui se dissocie   /   du tableau   /   pour nous

rattacher à la terre dans l’éclatement      de la galaxie

qu’il absout

 

  son autorité reployée    /     vacante  /   d’un rebours

absolu l’écriture se dépouille

                                          de tous les oripeaux vécus

trempés        transfigurés   /   abordés comme figures

de la durée réparatrice

                                        soldée pour le ralliement de

quelque   /   soleil

 

  et l’écriture encore      selon le brusque   /   éclaire-

ment    /    des angles les tracés obliques     les récits

tronqués   les scissions d’espace  /  la numération du

fanal exclu

 

              s’ingénie à rompre              s’introduit en lui

succombe à son incessant flux   /   de météores

 

 

  toute  surface  frappée  selon  l’angle  dont  il  s’est

épris enfante  en tel instant    /    ou telle conjonction

d’astres déroutés

                             un intervalle de blocs disjoints     /

appareillés   /   les yeux ouverts   /   par sa balistique

innocente

                   à  la  vitesse  oblique  d’un  rayonnement

qu’accélère   amplifie    /    le noir hanté de son som-

meil      /      le blanc de l’espace enfin     /     habilité

 

  incidence polyvoque      puisqu’également je la nie

/    ou l’ignore  ou la tire    /    de l’échiquier pour en

respirer  la  projection      /      contre  un  versant  de

fleurs

       ou  qu’elle  accentue  enfin  le  noir  oscillant    /

la trêve     /    une enfance déchiquetée incomparable

dont s’ouvre la transparence au futur

 

  ni lui   le scripteur   qu’une seule secousse introduit

/   ni lui   /   le même   /   indifférent    /    perdu dans

quelque buisson de valences et d’odeurs

                                                                            n’en-

chaînèrent  un  autre  à  ce  prélude  d’ossements      /

rébarbatif    /    devant le splendide carreau ruisselant

de la fenêtre    Malevitch

 

 

                                             un exercice démesuré du

voir    et  du  surplomb    comme à travers la faille   /   

d’une trépanation

morcellement du cercle seul dilemme d’ingénus vec-

teurs allégés de nos larmes    /    et réticences    /   ils

constellent et sillonnent l’aigre chemin futur

 

     que notre déflagration rémunère

 

 

 

 

  la croix pervertie     /     son rire     /     la sauvage et

quadruple trace de la mort déjà couchée   

                                                                        - quand 

l’énergie potence en effigie renonce  /   ou presque le       

sourire de celle qui   /   ou d’un air troublé   /   d’une   

multitude d’accords

 

 

  l’angle très ouvert  des cuisses  étant     /     recoupé

par la constellation   / le déferlement de figures dans

le delta   /   actives blanches dans le neutre blanc

 

 

  ainsi je suis dehors   les obliques   /  interrompues

/  traversent la double masse verticale de la potence

érigée sur mon poing   /   faucon   /   fatal

 

  à  la  rencontre de  trois  murs  inexpliqués   par le

déplacement de l’épure  /   ivre  /  dont le cours tor-

rentiel  la criblante certitude   /   favorise le suspens

la suspicion angulaire   /  d’astres   /   et leur redou-

blement au sommet

 

 

 

  Comme   le geste    d’occuper   tout   l’espace    ici

 ferait sortir     /    du blanc    /    quelque araignée    /

 ou scrupule / son besoin d’activité ou génie accom-

plit le bond que résorbe    /    croise    /   et nie    /   la

saignée du coude

 

 

  n’ayant  plus   d’enfant  à te sacrifier   angle éternel

inconstant    /    ouverture   /   ni de couleur à marty –

riser

      contre la taie de l’œil bleu blanc   /   de l’aveugle

que je deviens   /   calme   /  comme par une seconde

naissance ignée

                            j’aurai décidé de voir

 

  l’invariant      l’anti-genèse      Malevitch

                                                                           racine

d’un feu sans fumée    /   le temps épars   /   concassé

et rejoint      /      afin que la terre le toit les fleurs     /

dont l’écriture endosserait la rancune et les guenilles     

                                                                             mais 

contre la toile et le ciel   /   crie l’ordre insensé Male-

vitch

 

 

 

      du désastre accompli dont je provoque    /    défi-   

gure ou trame

 

 

   l’obliquité du sang    /   soudain jeté haut     /   trait   

rompu et repris    /    qui clame    /    silencieusement     

/    son accord

 

 

quel  autre         parallèlement   à   la   même   dérive        

ou réflexion sévère    /    glisserait         s’effondrerait       

entre         les ais de la mort volontaire   /   ouvrant le

nombre    /    calcinant

                                     cet   unique   bloc  de  regards     

de gouffre            et de vent

                                          ironiquement lapidaire par   

intensité        différence    /    et répercutant son refus   

 

 

chaque glacier comparaissant devant l’eau serrée de

l’une    /    ou l’autre source

 

 

  dans la chambre de toile            et nul autre   /   lieu

/  autre aux trois cris carrés inégaux qui se coupent

                                                                                  et

couleurs embrasées    enhardies

 

 

  d’un bord à l’autre     /     sans la limite     /     qu’un

regard inventerait      ou quelque effluve de putréfac-

tion  /  autre car nous sommes vivants    /    ou agités

de  mort  récente  deux  engendrant  trois  carrés      /

furieux   /   de la seule poussée d’un plafond blanc   /

tôt levé   /   héroïque           il assume

 

 

  le gouffre

                   et  hors  de  la  toile           ou du malheur

l’évasion   /   ou la dérive cohérente    /    seule

                      à la poignée de guerriers aux idées lan-

cées   croisées

                de  joueurs   le départ   /   le conflit encore

qui se projette blanc et noir   /   ou inversement blanc

sur blanc    /    hors du rouge refoulé

 

 

du    rouge    poussé   au    blanc   cristal   abstraction

carré du sang    arraché à sa douleur

 

 

l’attente   /   l’attentat   de l’impossible espace

 

 

Dehors

Editions Gallimard, 1975

Du même auteur :

 « j’ai cru rejoindre par instants… » (28/06/2014)

Grand vent (27/06/2015)

« Expérience sans mesure… » (28/06/2016)

Le règne minéral (28/07/2017)

Chapurlat (28/07/2018)

« Se lever tôt... » (28/07/2019)

 

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19 octobre 2020

André Dhôtel (1900 – 1991) : Stilnô

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STILNÔ

 

En suivant la route d’émeraude

Qui mène vers Tsilbaal

J’ai rencontré le pays du rire

 

Aux arbres les frondaisons superposées étaient des cymbales

Aux ruisseaux étaient tendues des cordes d’argent chanteuses

 

Quelle phrase étrange dira tout cela

Quelle phrase ayant la douceur de sifflement des serpents

 

Et la voix de l’homme en ce pays (oh ! comprendrez-vous ?)

Sa voix était le glissement des lumières au ras des nuages

Sa voix était le parfum était le rayon

Mais il faudrait posséder la folie pour dire cela.

 

J’allais vers la ville du rire.

Je n’osai parler et j’eus peur quand j’entendis ma voix

Mais je m’extasiai aussitôt

Elle avait l’ampleur endormeuse des cascades lointaines

Et je pus prendre part aux banquets des dieux du rire

Et je me promenai dans les failles bleues

des allées en forêt avec les dieux du rire

Et je m’arrêtai aux cratères de marbre

où dansaient les eaux vertes

 

Et j’entendis Stilnô !

 

« Diamants éparpillés

« Sombres violences de lourds archets

« Le cirque est plein

« Jonglez ô parodistes

 

« Silence !

« Je vois soudain autre chose

 

« Oh ! les plis bleus transparents sur tes seins clairs

 

« Hespera, respiration des étangs

« Pétale balancé en l’air plein de sillages

« Longuement tu agites les bras

« Vers moi.

 

« Tes jambes longues sous le voile

« T’emportes vers moi.

« Viens sur ma poitrine

« Je te raconterai comment dans un tronc creux

« Le Fils des mouettes

« Alla vers l’île mystérieuse

 

« Autre chose encore

 

« C’est au plus profond de l’hiver

« Fleur d’aube, le givre est sur les prés

« Je vois des enfants

« et des lilas regrettés vivants extraordinaires

« Les enfants portent les lilas

« Allons par les chemins sonores

« Au sein des baies gelées

« Et sur les étangs miraculeux

« Où les pierres jetées

« Sont restées suspendues

 

La joie était alors

Comme était

 

l’or sur les boucliers

 

Quand Stilnô dit

« Car la poésie est une limite

l’éclat de rire à l’aube de la folie ».

 

O spectres idiots, reculez au lointain des décors dorés.

Ou suis-je ? Chez les histrions – les gens furieux,

Au sein de l’atroce banalité

Retrouverai-je la route qui descend de Tsilbaal vers les plaines paisibles ?

Je ne sais plus

Depuis que Stilnô parla en mon cœur

et chanta « l’Invitation à la folie »

Stilnô le dieu du rire

Stinô le clown hideux et banal

 

In, Revue « aventure, janvier 1922 »

Du même auteur : Lointaine (19/10/2019)

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18 octobre 2020

François Villon (1431 – 1463) : Ballade du concours de Blois

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Ballade du concours de Blois

 

 

Je meurs de seuf (*) auprès de la fontaine,               (*) soif

Chaud comme feu, et tremble dent à dent ;

En mon pays suis en terre lointaine ;

Lez un brasier frissonne tout ardent ;

Nu comme un ver, vêtu en président,

Je ris en pleurs et attends sans espoir ;

Confort reprends en triste désespoir ;

Je m'éjouis et n'ai plaisir aucun ;

Puissant je suis sans force et sans pouvoir,

Bien recueilli (*), débouté (**) de chacun.                 (*) accueilli,  (**) rejeté

 

Rien ne m'est sûr que la chose incertaine ;

Obscur, fors ce qui est tout évident ;

Doute ne fais, fors en chose certaine ;

Science tiens à soudain accident ;

Je gagne tout et demeure perdant ;

Au point du jour dis : " Dieu vous doint (*) bon soir ! "      (*) donne

Gisant envers, j'ai grand paour de choir ;

J'ai bien de quoi et si n'en ai pas un ;

Echoite (*) attends et d'homme ne suis hoir,            (*) héritage

Bien recueilli, débouté de chacun.

De rien n'ai soin, si mets toute ma peine

D'acquérir biens et n'y suis prétendant ;

 

Qui mieux me dit, c'est cil qui plus m'ataine (*),           (*) irrite

Et qui plus vrai, lors plus me va bourdant (*) ;          (*) trompant

Mon ami est, qui me fait entendant

D'un cygne blanc que c'est un corbeau noir ;

Et qui me nuit, crois qu'il m'aide à povoir (*) ;           (*) de son mieux
 

Bourde, verté, aujour d'hui m'est tout un ;

Je retiens tout, rien ne sais concevoir,

Bien recueilli, débouté de chacun.

Prince clément, or vous plaise savoir

Que j'entends mout et n'ai sens ne savoir :

Partial suis, à toutes lois commun (*).               (*) factieux suis-je, soumis à toute loi

 

Que sais-je plus ? Quoi ? Les gages ravoir,

Bien recueilli, débouté de chacun.

 

 

Poésies complètes

Edition établie, présentée et annotée par Robert Guiette

Editions Gallimard et Librairie Générale Française, 1964

 

Du même auteur :

Ballade des pendus (18/10/2015)

Le testament (I à XLI) (18/10/2016)

Le débat du cœur et du corps de Villon (18/10/2017)

Ballade des Dames du temps jadis (18/10/2018)

Les regrets de la belle heaulmière (18/10/2019)

 

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17 octobre 2020

Jacques Lovichi (1937 – 2018) : Jardin

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Jardin

 

la fourmi

qui sur le tronc se hâte

ne sait jamais

d’où va jaillir la mort

 

ocre est le mur

et ligneuses les herbes

deux abricots

pourrissent sous le feuilles

un hanneton

se heurte à chaque souche

en vrombissant

comme un hélicoptère

 

sur le dallage

un pas léger claudique

et le soleil

se couche entre les pins

cette inscription

sur le granit du temps

est moins lisible

à chaque aube de gloire

 

Mais la fourmi

celle-là ou une autre

poursuit sa course

éternelle et fragile

poursuit sa course

 

en ignorant qui meurt

à Valérie Stancu, 1984

 

 

Les derniers retranchements. Poèmes

Le cherche-midi éditeur, 2002

Du même auteur :

La sourde oreille (17/10/2014)

Ne variatur ou l’avant-dernière lettre d’Ephèse (17/10/2015)

Le combat avec l’ange (17/10/2016)

Mourir dans l’île (17/10/2017)

Mort du sultan des Asphodèles (17/10/2018)

Luberons (16/10/2019)

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16 octobre 2020

Georges Perros (1923 – 1978) : « Mon fils mon petit Frédéric... »

eQ-qH9pe[1]

 

Mon fils mon petit Frédéric

qui me dit viens boire un coup Georges

qui me connaît me reconnaît

et qui cependant m’oublierait

si je quittais demain la scène

et cette femme près de moi

que de larmes quel désarroi

à la suite du corbillard

où je ferai blême la planche

mais demain fauche l’aujourd’hui

le lundi n’a plus de dimanche

qu’un souvenir qui s’amoindrit

au fil des autres jours Mourir

n’est vraiment bon que pour soi-même

on vit à plusieurs on meurt seul

comme on l’était peut-être avant

que pour nous faire à deux s’aimèrent

notre père et notre maman

dans leur lit plein d’odeurs légères.

 

Hors Commerce

Alfred Eibel éditeur, Lausanne (Suisse), 1974

Du même auteur :

 « On meurt de rire… » (10/08/2014)

« Foutez-moi tout çà dans la mer… » (10/08/2015)

 « Mon coeur bredouille… » (16/10/2016)

 « Il y a un bruit près de chez moi… » (16/10/2017)

« Il n’y a rien... » (16/10/2018)

« Ces envies de vivre ... » (16/10/2019)

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