Le bar à poèmes

24 janvier 2019

André Schmitz (1929 – 2016) : La maladie

 

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La maladie

 

La vaisselle et les voix que l’on entend

de la chambre où l’on fait sa maladie

ne font plus le même bruit qu’à l’ordinaire.

C’est déjà du pays de la mort qu’on en écoute

le feulement, venu de loin à ce qu’il semble.

On se souvient encore, certes, du dessin qui orne

les assiettes et du contour de la parole sur les bouches,

mais on ne sait plus très bien à quoi peut

encore servir ce savoir de très peu de chose.

Et l’on prie le silence et sa musique sourde

de gagner du terrain sur les bruits domestiques,

et l’on demande à un ange de passage

de bien vouloir fermer la porte de la chambre

et de faire en sorte que celle du sommeil cède

sous le poids des épaules qui s’affaissent.

 

In, « L’atelier imaginaire. Poésie »

Editions l’Age d’Homme », Lausanne (Suisse), 1990

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23 janvier 2019

André Breton (1896 – 1966) : « On me dit que là-bas... »

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On me dit que là-bas les plages sont noires

De la lave allée à la mer

Et se déroulent au pied d’un immense pic fumant de neige

Sous un second soleil de serins sauvages

Quel est donc ce pays lointain

Qui semble tirer toute sa lumière de ta vie

Il tremble bien réel à la pointe de tes cils

Doux à la carnation comme un linge immatériel

Frais sorti de la malle entr’ouverte des âges

Derrière toi

Lançant ses derniers feux sombres entre tes jambes

Le sol du paradis perdu

Glace de ténèbres miroir d’amour

Et plus bas vers tes bras qui s’ouvrent

A la preuve par le printemps

D’APRES

De l’inexistence du mal

 

Tout le pommier en fleur de la mer

 

 

L’air de l’eau

Editions des Cahiers d’art, 1934

Du même auteur :

Union libre 17/(01/2014)

Ode à Charles Fourier (23/01/2015)

Plutôt la vie (23/01/2016) :

Les écrits s’en vont (23/01/2017)

La lanterne sourde (23/01/2018)

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22 janvier 2019

Marguerite de Navarre (1492 – 1549) : « Las ! tant malheureuse je suis ... »

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Las ! tant malheureuse je suis,

Que mon malheur dire ne puis,

Sinon qu'il est sans espérance :

Désespoir est déjà à l'huis (*)          (*) porte

Pour me jeter au fond du puits

Où n'a d'en saillir apparence.

 

Tant de larmes jettent mes yeux

Qu'ils ne voient terre ni cieux,

Telle est de leur pleur abondance.

Ma bouche se plaint en tous lieux,

De mon coeur ne peut saillir mieux

Que soupirs sans nulle allégeance (*).    (*) soulagement
 

 

Tristesse par ses grands efforts

A rendu si faible mon corps

Qu'il n'a ni vertu ni puissance.

Il est semblable à l'un des morts,

Tant que, le voyant par dehors,

L'on perd de lui la connaissance.

 

 

 

Je n'ai plus que la triste voix

De laquelle crier m'en vais,

En lamentant la dure absence.

Las ! de celui pour qui vivais

Que de si bon coeur je voyais,

J'ai perdu l'heureuse présence !

 

Sûre je suis que son esprit

Règne avec son chef Jésus-Christ,

Contemplant la divine essence.

Combien que son corps soit prescrit (*),   (*) annéanti

Les promesses du saint Écrit

Le font vivre au ciel sans doutance.

 

Tandis qu'il était sain et fort,

La foi était son réconfort,

Son Dieu possédait par créance (*).  (*) croyance

En cette foi vive il est mort,

Qui l'a conduit au très sûr port,

Où il a de Dieu jouissance.

..................................................

Mort, qui m'a fait si mauvais tour

D'abattre ma force et ma tour,

Tout mon refuge et ma défense,

N'as su ruiner mon amour

Que je sens croître nuit et jour,

Qui ma douleur croît et avance.

 

Mon mal ne se peut révéler,

Et m'est si dur à l'avaler,

Que j'en perds toute patience.

Il ne m'en faut donc plus parler,

Mais penser de bientôt aller,

Où Dieu l'a mis par sa clémence.

.....................................................

 

Les Chansons spirituelles

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21 janvier 2019

Ananda Devi (1957 -) : « Je ne vous connais pas ... »

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Je ne vous connais pas

J'ignore jusqu'à votre nom

Votre visage m'est étrange

Balafré de sa rage

 

Quand vous déchirerez ma page

Vous saurez qui j'étais

Un trou, un remous

Un déchet sur un rêve

 

Vous le maître de nos destins

Dont je ne connais pas le nom

D'où vous vient cette colère

Cette fureur sans pardon ?

 

J'ai eu beau fuir

Vous me ramenez

Me tirant par mes cheveux

Comme la dernière des damnées.

 

Quand la nuit consent à me parler

Editions Bruno Doucey, 2011

Du même auteur : « Je te vois comme un hiver… » (05/04/2015)

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20 janvier 2019

Felix Grande (1937 – 2014) : « S’asseoir ici ... » / « Sentarse aquí ... »

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S’asseoir ici, à l’heure où

l’après-midi s’achève.

Sentir que la distance s’incorpore

à la conscience ; là, où l’éternité résonne.

Regarder. Et à présent,

s’acquitter de ce métier, si profond :

toujours regarder, regarder le monde,

y songer, l’aimer, aimer, songer, aimer.

Voir la colline ; la voir vraiment.

Le mont, le chemin, la terre, le genêt :

tout voir... Voir la leçon de l’horizon :

son sourire de flamme.

Pourquoi cet éclat de l’après-midi ?

Est-ce la vielle pulsation du temps ?

L’heure dorée ? L’amitié passionnée 

de la lumière et des ormes ? Ou l’élan

du regard déjà presque terrestre ?

Ah, sentir le fond de l’âge, et le feu

de se sentir coexistant avec le non-être.

Voir la passion sévère des sommets.

S’émouvoir, oui ; regarder et voir.

Etre ému devant ce qui est si bref,

si profondément aimé.

Evoquer le maître, ici, affrontant

la neige calme du Guadarrama paisible.

 

Traduit de l’espagnol par Jacinto Luis Guereña

in, « Anthologie bilingue de la poésie espagnole contemporaine »

Gérard &C°, éditeurs (Marabout université), Verviers (Belgique), 1969

 

Sentarse aquí, esta hora

de la tarde que abdica.

Sentir que la distancia se incorpora

dentro de la consciencia y ahí repica

a eternidad.

Mirar.

Cumplir hoy este officio tan profundo :

mirar, mirar el mundo,

pensario, amarlo, amar, pensar, amar.

Ver la colina ; verla bien.

El monte, el camino, la tierra, la retama :

verlo ... Ver la lección del horizonte :

su sonrisa de llama.

¿ Qué hace brillar la tarde ? El viejo pulso

del tiempo ? ¿ la hira del oro ? ¿ La amistad 

apasionada de la luz y los olmos ? ¿El impulso

casi de tierra ya de la mirada ?

Sentir el fondo de la edad ; la lumbre

del ser junto al no ser.

Ver la pasión severa de la cumbre.

Emocionarse, sí ; mirar y ver.

Emocionarse ante esto que es tan breve

y que tanto se ama.

Recordar al maestro aquí frente a la nieve

serena del sereno Guadarrama.

Poème précédent en espagnol :

Francisco de Quevedo y Villegas : A Rome, ensevelie sous les ruines / A Roma sepultada en sus ruinas (11/01/2019)

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19 janvier 2019

Norge (1898 – 1990) : Louange d’une source

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Louange d’une source

 

Dans le matin hésitant où l'écoulement des heures ne vibre pas encore,

J'ai reconnu les rieuses voyelles que prononçait ma fontaine .

J'ai reconnu ma source chère, qui jamais ne dort ou ne rêve,

Mais qui est née pour chanter et pour fuir .

Je l'ai caressée de mes mains comme une douce bête,

Une bête des bois à la profonde fourrure .

Les graminées se balançaient dans le bonheur d'un vent faible .

Au pied des chênes, un peu de nuit s'enroulait encore comme du lierre,

L'oiseau lissait sa plume dans la rosée,

Et lentement la clarté découvrait un monde sans pesanteur .

Ma source chère, arrête un peu ta fuite, et songe avec moi sous la durée bleue

qui sourit et ne vieillit point .

Contemple avec moi sans parole et sans mouvement, écoute avec moi sans

désir et sans pensée .

Et formons un double silence dans cette heure suspendue qui sait tendrement se

taire .

Je te donnerai une robe de jeunes feuilles et de pétales,

Un lit de sable fin pour un repos transparent, un lit de sable moelleux pour des

rêves et de chauds sommeils .

Je te donnerai un nom et ce nom fera un bruit pareil à celui de tes eaux .

Arrête un peu ta course et viens nicher dans cette anse de marbre où le ciel

mettra sa joue contre ta joue .

Tu sentiras sur ta peau tendue ce vent clairet qui a traversé les pommiers en fleur,

Et bercé des sommeils de libellule et soutenu des voix d'hirondelle et tremblé

dans le murmure d'un orme .

Mon petit furet qui glisse, mon petit oiseau qui gazouille, ma petite fille

sauvage,

Repose un peu dans mes mains, viens un peu sur mes genoux,

Mets ta tête à mon épaule, laisse-moi réchauffer tes petits pieds froids !

Elle s'échappe encore et poursuit son plaisir d'être folle et nue .

Elle sait un museau de biche qui veut boire,

Et des racines de menthe qui s'enfoncent vers la fraîcheur .

Ah ! bondir, ah ! briller, frissonner, ouvrir sous la clarté des milliers de regards,

c'est le bonheur d'une source .

Elle est délivrée de ce noir séjour sous les terreaux, elle est lasse de cette

longue patience

Qu'il fallut pour se former goutte à goutte .

Et puisque le monde est si grand, si beau,

Elle se hâte en chantant comme un pipeau de berger, vers la nouveauté des

feuillages,

Elle court chantant vers un soleil dont l'amour l'étreint de la tête aux pieds .

 

Le vin profond

Editions Flammarion, 1968

Du même auteur : C’est un pays (27/12/2014) 

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18 janvier 2019

René-Guy Cadou (1920 – 1951) : L’inutile aurore

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L’inutile aurore

 

Tout est vain

La fenêtre et l’aurore me restent dans la main

Les fleuves se disloquent

Sur le seuil

C’est la mer qui défroisse ses loques

Ici

La bouche fait lentement son sillon

Et l’heure est suspendue aux lèvres du grillon

Des larmes

Les dernières

Mais les brusques tournants de la lumière

Les algues déroulées sur le front du couchant

La poitrine de l’homme qui tremble au bord du champ

Le cœur pris dans la roue

Le hurlement des herses

Et la douleur qui suit le chemin de traverse

Ah tout est décidé

Le ciel rentre en sa lame

Ma chair sa mort dans l’âme

Mon sang son cou de dé.

 

(Le chant du coq)

 

Pleine poitrine

Pierre Fanlac éditeur, Périgueux, 1946

Du même auteur :

« La nuit ! la nuit surtout… » (18/01/2014)

« Je t'attendais ainsi qu'on attend les navires… » (18/01/2015)

« J'ai toujours habité … » (18/01/2016)

Hélène (18/01/2017)

Celui qui par hasard (18/01/2018)

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17 janvier 2019

Jean de La Fontaine (1621 – 1695) : Les obsèques de la lionne

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Les obsèques de la lionne

 

             

                La femme du lion mourut :

                Aussitôt chacun accourut

               Pour s'acquitter envers le prince

De certains compliments de consolation,

               Qui ont surcroît d'affliction.

               Il fit avertir sa province

              Que les obsèques se feraient

Un tel jour, en tel lieu : ses prévôts y seraient

               Pour régler la cérémonie

               Et pour placer la compagnie.

               Jugez si chacun s'y trouva.

               Le prince aux cris s'abandonna,   

               Et tout son antre en résonna.           

               Les lions n'ont point d'autre temple.

               On entendit à son exemple,

Rugir en leurs patois messieurs les courtisans.

Je définis la Cour un pays où les gens,

Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,

Sont ce qu'il plaît au prince, ou s'ils ne peuvent l'être,

                Tâchent au moins de le paraître,

Peuple caméléon, peuple singe du maître :

On dirait qu'un esprit anime mille corps ;

C'est bien là que les gens sont de simples ressorts.

               Pour revenir à notre affaire,

Le Cerf ne pleura point ; comment eût-il pu faire ?

Cette mort le vengeait ; la Reine avait jadis

               Étranglé sa femme et son fils.

Bref il ne pleura point. Un flatteur l'alla dire,

               Et soutint qu'il l'avait vu rire.

La colère du roi, comme dit Salomon,

Est terrible, et surtout celle du roi lion :

Mais ce cerf n'avait pas accoutumé de lire.

Le monarque lui dit : «  Chétif hôte des bois

Tu ris, tu ne suis pas ces gémissantes voix.

Nous n'appliquerons point sur tes membres profanes

               Nos sacrés ongles ; venez, loups,

               Vengez la reine, immolez tous  

               Ce traître à ses augustes mânes. »

Le Cerf reprit alors : « Sire, le temps de pleurs

Est passé : la douleur est ici superflue.

Votre digne moitié, couchée entre des fleurs,

               Tout près d'ici m'est apparue,

               Et je l'ai d'abord reconnue.

« Ami, m'a-t-elle dit, garde que ce convoi,

Quand je vais chez les dieux, ne t'oblige à des larmes.

Aux Champs Elysiens j'ai goûté mille charmes,

Conversant avec ceux qui sont saints comme moi.

Laisse agir quelque temps le désespoir du roi

J'y prends plaisir. » A peine on eut ouï la chose,

Qu'on se mit à crier : « Miracle ! apothéose ! »

Le Cerf eut un présent, bien loin d'être puni.

               Amusez les Rois par des songes,

Flattez-les, payez-les d'agréables mensonges.

Quelque indignation dont leur cœur soit rempli,

Ils goberont l'appât, vous serez leur ami.

 

 

Fables choisies, mises en vers par M. de La Fontaine

A Paris, chez Claude Barbin,1678

Du même auteur :

La mort et le bûcheron (17/01/2017)

Les deux pigeons (17/01/2016)

Le loup et le chien (17/01/2018)

 

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16 janvier 2019

Philippe Soupault (1897 – 1990) : « Rien que cette lumière ... »

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Rien que cette lumière que sèment tes mains

rien que cette flamme et tes yeux

ces champs cette moisson sur ta peau

rien que cette chaleur de ta voix

rien que cet incendie

rien que toi

 

Cat tu es de l’eau qui rêve

et qui persévère

l’eau qui creuse et qui éclaire

l’eau douce comme l’air

l’eau qui chante

celle de tes larmes et de ta joie

 

Solitaire que les chansons poursuivent

heureux de ciel et de la terre

forte et secrète vivante

ressuscitée

Voici enfin ton heure tes saisons

tes années

 

Poèmes et poésies

Editions Grasset, 1973

Du même auteur :

Georgia (16/01/2014)

Est-ce le vent (16/01/2015)  

Westwego (16/01/2016)

« Est-ce le soleil qui se couche… » (16/01/2017)

« Sous les arbres mauves… » (16/01/2018)

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15 janvier 2019

Zu Shuzhen / 朱淑真 (1135 – 1180) : En regardant voler les couples d’hirondelles

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En regardant voler les couples d’hirondelles

 

Un rayon oblique envahit ma chambre solitaire,

Déjà le crépuscule assombrit à demi ma porte,

Les hirondelles feignent d’ignorer ma si grande tristesse

Sous l’auvent de ma demeure, deux par deux, elles tourbillonnent en liberté.

 

Traduit du chinois par Shi Bo

in, «A celui qui voyageait loin. Poèmes d’amour de femmes chinoises,

(VIIème – XVIème siècle) »

Editions Alternatives, 2000

Du même auteur :

Sur l’air « Sheng tsa tse » (15/01/2017)

Touchée par les paroles d’un fermier pendant les chaleurs sèches (15/01/2018)

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