Le bar à poèmes

11 décembre 2017

Hubert Juin (1926 – 1987) : « Où sont les appels de la lumière… »

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Où sont les appels de la lumière Où les flammes

lisses de jour d‘été dans son habit d’eau courante

Et les marchés au village le vendredi parmi les rires

les marronniers étendus à l’aise dans l’or noir du

théâtre lorsque se levait narquoise la toile peinte

c’était l’aube encore et elle la servante haussait

sa nudité à la fenêtre espérant un regard un

oiseau de chair comme l’enfant qui voit son sexe

se gonfler lorsque le lave la servante aux doigts

bleus L’orchestre n’en finissait pas de crisser de

geindre de peigner le pubis gonflé de suc hissé au ciel

de la belle journée Puis glissant la jupe navire

aux lourdes voiles emporté aux lisières du monde

reconnu

 

Si nous pouvions de tout ceci nous souvenir Jeter

à la face oublieuse rien que ce sein d’ombre à la fenêtre

un matin d’août

 

Le chant murmurait à la margelle du jour clair

La phrase était soleil rompu brisé une proie si

candide que la servante nue la berçait l’enlaçait

ses cuisses tremblaient malgré le chaud l’éclair

enlaçaient tous ces mots égarés et voici que sa bouche

murmure C’est une photographie passée ternie

et le flou du poème

 

Les autres brandissaient des épées Ils étaient vieux

avec des gestes ambigus Ils rampaient dans l’herbe

hurlaient tels les loups devant les portes closes Ils

baissaient les yeux Refusaient la nudité de la fille

là-haut dans son voyage solitaire à la fenêtre une

sainte un peu inclinée sur la gauche avec le ventre

bouclier ouvert sur une bouche hurlante de suint

L’odeur épaisse des chevaux sur la place du village

cela faisait une nuée rousse où s’étoilait l’appel

des lumières portées par le vent de mer chassées par

les fouets du temps

Les mots se rompaient Il ne restait rien

qu’une ébauche oubliée une peinture salie

La servant très vieille maintenant s’enfonce

dans le Sud si bas qu’on ne l’entend plus gémir

 

Les Guerriers du Chalco

Editions Belfond, 1976

Du même auteur :

L’Aube brève (03/07/2015) 

V.H. (03/07/2016)

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10 décembre 2017

Roland Dubillard (1923 – 2011) : Si le bruit recommence

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Si le bruit recommence



Si le bruit recommence à prendre mon oreille

comme un arbre sa pomme;

Si je ne suis plus moi-même au volant des vagues

pour conduire la mer où la mer serait mieux;

Si j’ai des horizons qui m’entrent dans les yeux,

un cri pour ne toucher que le tympan des morts;

Si un rien m’étrangle, et encore!

sans gorge pour les doigts de l’oubli fouillant la mémoire

comme une veste son armoire;

Si cela recommence et si cela se réinstalle et si

je dois signer ma propre figure et me scier ma scie

comme un clou se clouerait soi-même dans son fer;

Si cela est vraiment la chose nécessaire

et le dernier bélier par quoi s’ouvre la porte

et si c’est par ici qu’il faudra que je sorte,

je veux bien! mais, alors, que quelqu’un me le dise!

Que quelqu’un me le dise et je reste sur terre,

fixe dans mon sourire et droit sur mon derrière.

 

Je dirai que je suis tombé

Editions Gallimard, 1966

Du même auteur :

Le Peigne (18/11/2014)

C’est arrivé à moi (14/04/2016)


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08 décembre 2017

Jean-Pierre Schlunegger (1925 – 1964) : Quand je me trouve seul

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Quand je me trouve seul

 

Quand je me trouve seul, comme au temps de misère,

Quand je fais le café pour le repas du soir,

Quand tu me laisses pour un jour à mes pensées,

Il me semble toujours que je ne pourrais plus,

Jamais plus vivre encor ces nuits tissées de brume

Où je sombrais ainsi qu’un arbre dans la mer.

Douce comme le pain et le vin sur la table,

Je n’avais pas encore cette chaleur en moi,

Ni tes mains sur mes yeux, ni ces mots dits par toi,

Vivants et anciens, ces mots toujours pareils

Et qui rayonnent jusqu’au fond de mon sommeil

Enfin pacifié… Le temps de la misère

Où je me trouvais seul pour le repas du soir,

Conjuré pour toujours n’est plus qu’un arbre noir

Disparu au tournant du chemin, les veillées

S’écoulent doucement près d’une lampe aimée –

Et je me sentirai plus paisible, plus fort,

Moins seul pour affronter les chemins de la mort.

 

Ressac, Anthologie jeune poésie

Régis Dupont éditeur, Onex (Suisse), 1980

Du même auteur :

Postface (09/12/2015)

Le mur (09/12/2016)

 

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Charles Juliet (1934 -) : Pourquoi écrire

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Pourquoi écrire

 

Écrire. Écrire pour obéir au besoin que j'en ai.

 

Écrire pour apprendre à écrire. Apprendre à parler.

 

Écrire pour ne plus avoir peur.

 

Écrire pour ne pas vivre dans l'ignorance.

 

Écrire pour panser mes blessures. Ne pas rester prisonnier de ce qui a fracturé

     mon enfance.

 

Écrire pour me parcourir, me découvrir. Me révéler à moi-même.

 

Écrire pour déraciner la haine de soi. Apprendre à m'aimer.

 

Écrire pour surmonter mes inhibitions, me dégager de mes entraves.

 

Écrire pour déterrer ma voix.

 

Écrire pour me clarifier, me mettre en ordre, m'unifier.

 

Écrire pour épurer mon oeil de ce qui conditionnait sa vision.

 

Écrire pour conquérir ce qui m'a été donné.

 

Écrire pour susciter cette mutation qui me fera naître une seconde fois.

 

Écrire pour devenir toujours plus conscient de ce que je suis, de ce que

     je vis.

 

Écrire pour tenter de voir plus loin que mon regard ne porte.

 

Écrire pour m'employer à devenir meilleur que je ne suis.

 

Écrire pour faire droit à l'instance morale qui m'habite.

 

Écrire pour retrouver - par delà la lucidité conquise - une naïveté, une

     spontanéité, une transparence.

 

Écrire pour affiner et aiguiser mes perceptions.

 

Écrire pour savourer ce qui m'est offert. Pour tirer le suc de ce que je vis.

 

Écrire pour agrandir mon espace intérieur. M'y mouvoir avec toujours plus

     de liberté.

 

Écrire pour produire la lumière dont j'ai besoin.

 

Écrire pour m'inventer, me créer, me faire exister.

 

Écrire pour soustraire des instants de vie à l'érosion du temps.

 

Écrire pour devenir plus fluide. Pour apprendre à mourir au terme de chaque

     instant. Pour faire que la mort devienne une compagne de chaque jour.

 

Écrire pour donner sens à ma vie. Pour éviter qu'elle ne demeure comme une

     terre en friche.

Écrire pour affirmer certaines valeurs face aux égarements d'une société malade.

Écrire pour être moins seul. Pour parler à mon semblable. Pour chercher les

     mots susceptibles de le rejoindre en sa part la plus intime. Des mots qui auront

     peut-être lance de le révéler à lui-même. De l'aider à se connaître et à cheminer.

Écrire pour mieux vivre. Mieux participer à la vie. Apprendre à mieux aimer.

Écrire pour que me soient donnés ces instants de félicité où le temps se fracture,

     et où, enfoui dans la source, j'accède à la l'intemporel, l'impérissable, le

     sans-limite.

 

in, « Il fait un temps de poèmes. Textes présentés et rassemblés par Yvon Le Men »

Filigranes Editions, 22140 Trézélan

Du même auteur : « cela /comment le nommer » (03/03/2015)

 

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07 décembre 2017

Alain Jégou (1948 – 2013) : « marcher sur des chemins provisoires… »

 

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à Armande

 

marcher sur des chemins provisoires

pavés de coquillages brisés

de gamberges inabordées parce qu’inabordables

lasse le gris froid qui plisse entre les lèvres

et la morsure du silence comme sable

où le sang s’infiltre négligemment

un jour est nécessaire d’amour

des mots qui portent les yeux à l’ébloui de l’autre

des errances qui s’improvisent sous les caresses de l’autre

et tous deux d’étreintes à pleins corps

ébahis pour des étés à se lécher le cœur

alors

qui comme nous demeurent sur cette rive-ci

bruissent sous la dune des aubades intemporelles

ce devenir qui te fait fleur dans l’âme

comme pour renaître alentour cet autre continent

qui nous laisse l’écharde de ton départ

cependant que le bonheur de toi

porté part out ces vents

aux mouvements dociles comme des poèmes

te savoir à pleine vie

et qu’importe le lieu

 

in, Revue « le nouvel Ecriterres », N° 4 Hiver 1990/91 »

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Du même auteur :

« Sans forfanterie aucune… » (29/09/2014)

« Coincées entre la coque et le vivier … » (07/12/2015)

Toull Lech’id (07/12/2016)

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06 décembre 2017

Maurice Roche (1924 – 1997) : « Je suis un malade, … »

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Je    suis   un   malade,   mon   père   le sait.

 

          Il   fait   nuit   et j’

                                                  

                                                   effroi ! –

 

          Comment crever (l’abcès) propre –

          ment ?   Bien   que   sécrétant   son

          propre   mystère,  la  mort   (même

          sous   sa   forme   pléonastique   ou

          sa    répétition)   n’ayant    plus   de

          secret    pour    personne…

                                                       je n’en

          grelotte   pas   moins   –  le   baro–

          mètre    étant,    à    ce   degré     de

          trouille,     la     peur     que      l’on

          communique.

          (Se     dire     que     « l’on     a    eu

          chaud »       (se      réfugier      dans

          cette     projection     de     souvenir

          et     en     sentir    la    protection).)

 

          On   est   perdu   (au   milieu)   (au

          centre)     de).     VIDE     parTOUT !

 

          L’angoisse      permettant      d’évi-

          ter    le    pire,    je    tente   de   me

          fabriquer    (hors    de    moi)    une

          grande     machine     infernale    et

          co(s)mique

                                    mécanique    silen-

          cieuse      (de    dessins    de    mots

          reproduits          (de            solides)

          emmanchés    les    uns    dans   les

          autres      n’ayant      plus      aucun

          relief      sonore,      aplatis     qu’ils

          sont     dans     l’épaisseur    de    la

          feuille    imaginaire    dont    l’opa-

          cité       ne       permet      d’ailleurs

          qu’une  perception   floue)

                                                          sour-

          noisement  remplacée  par  l’odeur

          de  la  chambre :  un  effluve  dou-

          ceâtre,     insinuant    –     qui    fait

          tourner     au     sur    l’alcool    que

          j’ai   dans   l’estomac.

 

 

CodeX, roman

Editions du Seuil, 1974

Du même auteur :

 « Je vis la mort à chaque instant… » (06/12/2014)

 « Tu perdras le sommeil… » (06/12/2015)

  « J’ai tellement eu faim… » (06/12/2016)

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05 décembre 2017

Jacques Roubaud (1932 -) : Un jour de juin

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Un jour de juin

 

d’après un épithalame de Georges Pérec

 

Le ciel est bleu ou le sera bientôt

Le soleil cille au-dessus de l’île de la Cité

La terre entière écoute les sonates du Rosaire de Heinrich Biber 

L’encre et l’image se retrouvent solidaires et alliées

Comme l’oubli et la trace

Au début des années obéissantes

Et le jais noir de la toute jeunesse

          et la turquoise bleue de l’être-adulte

Et l’abalone jaune du néant qui ne se conçoit ni ne se

          dit

          et la coquille blanche de la Résurrection

S’enroulaient autour des bruits tranquilles et quotidiens

 

Quelque chose noir

Editions Gallimard, 1986

Du même auteur :

  « Puisque je pense… »  (05/12/2014)  

 « Lettre à Maria Gisborne » (05/12/2015)

 « église des pins… » (05/12/2016)

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04 décembre 2017

Antonio Gamoneda (1931 -) : « Vois / la fugacité sylvestre… »

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Pour le peintre Alejandro Vargas

 

Vois

la fugacité sylvestre.

Ses ramages en transit

vers un espace invisible.

                              Perçois

une musique à la fois inaudible (tu sais

que dans le silence la musique demeure)

et tu la résous

en pigments traversés par la lumière.

                              Par une autre lumière peut-être.

 

Tu es translucide dans la sensualité terrestre.

Tu méprises l’opacité du basalte et tu aimes la vibration

que laissent dans l’air

les oiseaux de passage.

                              Tu retiens

des particules tombées d’une éternelle existence

ou d’un éternelle

inexistence,

                              c’est

indifférent,

pour entrer dans tes vallées, dans l’univers infime

d’une fleur

                              ou pour mettre à nu des lointains

territoires bouillonnants.

 

Pourrais-tu avec les mêmes

pulsations vivantes

carboniser enfin les froides braises de ton cœur ? Ou du mien,

 

indifférent.

 

Non ; ne le fais pas. Restaure chaque jour

ton pacte lumineux avec la mort.

 

Traduit de l’espagnol par Alejandro Vargas,

avec l’aide d’Yvon Le Men

in, « Il fait un temps de poème. Volume 2

Textes rassemblés et présentés par Yvon Le Men » 

Filigranes Editions, 22140 Trézélan, 2013

Du même auteur : « Je sais que l’unique chant… » (04/12/2016)

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03 décembre 2017

Christine de Pisan (1361 – 1430 ?) : Je ne sais comment je dure

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Je ne sais comment je dure

 

Je ne sais comment je dure,

Car mon dolent cœur fond d'ire

Et plaindre n'ose, ni dire

Ma douloureuse aventure,

 

Ma dolente vie obscure.

Rien fors la mort ne désire.

Je ne sais comment je dure.

 

Et me faut, par couverture,

Chanter que mon cœur soupire ;

Et faire semblant de rire.

Mais Dieu sait ce que j'endure ;

Je ne sais comment je dure.

 

Du même auteur :

La fille qui n’a point d’ami (03/12/2015) 

« Seulette suis… » (03/12/2016)

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02 décembre 2017

William Cliff (1940 -) : « je croyais que la vie… »

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je croyais que la vie s’était arrêtée

que plus jamais on en reverrait le soleil

ni les arbres fleurir et pousser des feuilles

ni le ciel montrer qu’il peut parfois être bleu

 

je croyais qu’on était entré dans une cave

quelque part très loin avec dans l’âme de ne

plus se soucier que les habits soient déchirés

qu’il faille patauger avec d’affreuses pompes

dans de la noire boue que depuis quatre jours

on ne soit plus rasé ni lavé et que

le linge de corps fasse honte tant il pue

 

dire qu’il y a des gens qui passent leur vie

toute leur vie dans cet état comme cet homme

sa chemise son paletot ses souliers on

dirait qu’il y a un siècle qu’il dort avec

les yeux écarquillés il se dresse au milieu

de la rue comme pour supplier qu’on l’écrase

à condition toutefois qu’une autre vie

lui soit rendue et qu’il puisse recommencer

le jeu avec en main des cartes différentes

ou qu’on le couche enfin au flanc de la montagne

avec ceux qui dorment déjà et dont le corps

pourri est  piétiné par le jeu des enfants 

 

oui le soleil peut parfois montrer qu’il est là

la mer souriante nous dire un gai bonjour

les branches faire de leurs doigts de gracieux signes et

les pigeons roucouler en marchant sur les tuiles

 

En Orient

Editions Gallimard, 1986

Du même auteur :

Fellations (14/03/2015)

Trajet Namur- Charleville (13/03/2016)

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