Le bar à poèmes

16 juin 2019

Paul Valéry (1871 – 1945) : Narcisse parle

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Narcisse parle.

Narcissæ placandis manibus.

 

 

O frères ! tristes lys, je languis de beauté

Pour m’être désiré dans votre nudité,

Et vers vous, Nymphes, Nymphes, ô Nymphes des fontaines

Je viens au pur silence offrir mes larmes vaines.

 

Un grand calme m’écoute, où j’écoute l’espoir.

La voix des sources change et me parle du soir ;

J’entends l’herbe d’argent grandir dans l’ombre sainte,

Et la lune perfide élève son miroir

Jusque dans les secrets de la fontaine éteinte.

 

Et moi ! de tout mon corps dans ces roseaux jeté,

Je languis, ô saphir, par ma triste beauté !

Je ne sais plus aimer que l’eau magicienne

Où j’oubliai le rire et la rose ancienne.

 

 

Que je déplore ton éclat fatal et pur,

Si mollement de moi fontaine environnée,

Où puisèrent mes yeux dans un mortel azur

Mon image de fleurs humides couronnée !

 

Hélas ! L’image est vaine et les pleurs éternels !

À travers les bois bleus et les bras fraternels,

 

Une tendre lueur d’heure ambigüe existe,

Et d’un reste du jour me forme un fiancé

Nu, sur la place pâle où m’attire l’eau triste…

Délicieux démon, désirable et glacé !

 

Voici dans l’eau ma chair de lune et de rosée,

O forme obéissante à mes vœux opposée !

Voici mes bras d’argent dont les gestes sont purs !…

Mes lentes mains dans l’or adorable se lassent

D’appeler ce captif que les feuilles enlacent,

Et je crie aux échos les noms des dieux obscurs !…

 

Adieu, reflet perdu sur l’onde calme et close,

Narcisse… ce nom même est un tendre parfum

Au cœur suave. Effeuille aux mânes du défunt

Sur ce vide tombeau la funérale rose.

 

 

Sois, ma lèvre, la rose effeuillant le baiser

Qui fasse un spectre cher lentement s’apaiser,

Car la nuit parle à demi-voix, proche et lointaine,

Aux calices pleins d’ombre et de sommeils légers.

Mais la lune s’amuse aux myrtes allongés.

 

Je t’adore, sous ces myrtes, ô l’incertaine,

Chair pour la solitude éclose tristement

Qui se mire dans le miroir au bois dormant.

Je me délie en vain de ta présence douce,

L’heure menteuse est molle aux membres sur la mousse

Et d’un sombre délice enfle le vent profond.

 

Adieu, Narcisse… Meurs ! Voici le crépuscule.

Au soupir de mon cœur mon apparence ondule,

La flûte, par l’azur enseveli module

 

Des regrets de troupeaux sonores qui s’en vont.

 

Mais sur le froid mortel où l’étoile s’allume,

 

Avant qu’un lent tombeau ne se forme de brume,

Tiens ce baiser qui brise un calme d’eau fatal !


L’espoir seul peut suffire à rompre ce cristal.

La ride me ravisse au souffle qui m’exile

Et que mon souffle anime une flûte gracile

Dont le joueur léger me serait indulgent !…

 

Évanouissez-vous, divinité troublée !

Et toi, verse à la lune, humble flûte isolée

Une diversité de nos larmes d’argent.

 

 

Album de vers anciens : 1890-1900, 

A. Monnier et Cie, 1920

Du même auteur :

La fileuse (29/05/2014)

 Le cimetière marin (27/05/2015)  

Le Sylphe (16/06/2017)

De la mer océane (16/06/2018)

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14 juin 2019

Roger Milliot (1927 – 1868) : Qui ?

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Qui

 

Qui parle en moi, qui me regarde, d’où ?

Qui dit le bien, le mieux, le pire ?

Qui veut l’amour, qui nie l’amour ?

Qui perce des issues, qui ouvre des gouffres ?

Qui se sent étranger ?

Qui habite le vide

Où ce grand cri résonne ?

Qui tient haut les étoiles ?

Qui veut la vie, qui veut la mort ?



Décembre 1966

 

Qui ?

Edition complète et définitive

Mostra del Larzac, 1969

Du même auteur :

Pour une mort choisie (08/07/2014)

« Je me forçais à naître chaque jour… » (15/06/2016)

Ville (15/06/2017)

« Il y a ce corridor sans fenêtre... » (14/06/2018)

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Michel Dugué (1946 -) : « Mais la douleur s’avoue vivace... »

   

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  ..... Mais la douleur s’avoue vivace lorsqu’un subtil éclairage attendrit les

eaux. Chaque pierre tressaille comme au sortir d’un malaise ou d’une période

de mutisme. Le ciel déverse ses bleus, ses mauves, ses blancs. Enrobe les rives,

y met de l’air et des rumeurs. C’est d’un retour qu’il s’agit où le regard se libère

de trop d’insistance. De celle qui, par exemple, nous fait prendre une nappe de

brume pour un linceul ou le cri d’un goéland pour un funeste oracle.

 

Mais il y a la mer

Le Réalgar-Editions, 42000 Saint Étienne, 2018

Du même auteur : « Aucun de nous … » (28/03/2016)

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13 juin 2019

Yves Bonnefoy (1923 – 2016) : La pluie sur le ravin

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La pluie sur le ravin

 

I

Il pleut, sur le ravin, sur le monde. Les huppes

Se sont posées sur notre grange, cimes

De colonnes errantes de fumée.

Aube, consens à nous aujourd'hui encore.

 

De la première guêpe

J'ai entendu l'éveil, déjà, dans la tiédeur

De la brume qui ferme le chemin

Où quelques flaques brillent. Dans sa paix

Elle cherche, invisible. Je pourrais croire

Que je suis là, que je l'écoute. Mais son bruit

Ne s'accroît qu'en image. Mais sous mes pas

Le Chemin n'est plus le chemin, rien que mon rêve

De la guêpe, des huppes, de la brume.

 

J'aimais sortir à l'aube. Le temps dormait

Dans les braises, le front contre la cendre

Dans la chambre d'en haut respiraient en paix

Nos corps que découvrait la décrue des ombres.

 

II

Pluie des matins d'été, inoubliable

Clapotement comme d'un premier froid

Sur la vitre du rêve ; et le dormeur

Se déprenait de soi et demandait

À mains nues dans ce bruit de la pluie sur le monde

L'autre corps, qui dormait encore, et sa chaleur.

 

(Bruit de l'eau sur le toit de tuiles, par rafales,

Avancée de la chambre par à-coups

Dans la houle, qui s'enfle, de la lumière.

L'orage

A envahi le ciel, l'éclair

S'est fait d'un grand cri bref,

Et les richesses de la foudre se répandent.)

 

III

Je me lève, je vois

Que notre barque a tourné, cette nuit.

Le feu est presque éteint.

Le froid pousse le ciel d'un coup de rame.

 

Et la surface de l'eau n'est que lumière,

Mais au-dessous ? Troncs d'arbres sans couleur, rameaux

Enchevêtrés comme le rêve, pierres

Dont le courant rapide a clos les yeux

Et qui sourient dans l'étreinte du sable.

 

Les planches courbes,

Editions La Sétérée, 1999

Du même auteur :

 « Que saisir sinon qui s’échappe… » (03/06/2014)

Théâtre (03/06/2015)

L’été de nuit (13/06/2016)

Le myrte (13/06/2017)

Deux barques (13/06/2018)

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12 juin 2019

Wisława Szymborska (1923 – 2012)) : Ca va sans titre / Może być bez tytułu

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Ca va sans titre

 

On en est arrivé là : je suis assise sous un arbre,

au bord d’une rivière,

un matin de soleil.

C’est un évènement anodin

que ne retiendra pas l’histoire.

Ni une bataille, ni un pacte

dont on sonde les motivations,

ni le meurtre mémorable d’un tyran.

 

Et pourtant me voilà assise, c’est un fait.

Et puisque je suis ici, près de la rivière,

je serai bien venue ici de quelque part,

sans dire qu’auparavant

j’aurai séjourné dans pas mal d’autres endroits.

Tout comme les grands conquérants

avant de monter à bord.

 

Le plus éphémère des instants possède un illustre passé,

son d’avant le samedi – vendredi,

son d’avant le mois de juin - mois de mai.

Ses horizons aussi vrais

que dans les jumelles du commandant en chef.

 

L’arbre est un peuplier enraciné depuis des lustres.

La rivière s’appelle Raba et ne coule pas d’hier.

Le sentier qui traverse les buissons,

ne fut pas frayé aujourd’hui.

Le vent qui chasse les nuages,

les aura amenés par ici.

 

Et bien que rien d’important ne se passe tout autour

le monde n’en est pas tout autant plus pauvre en détails,

ou privé de fondements, ou plus mal défini,

qu’à l’époque où l’emportaient les grandes migrations.

 

Les mystérieux complots n’ont pas l’exclusivité du silence.

On voit le cortège des raisons ailleurs qu’aux couronnements.

Les dates anniversaires peuvent être elles aussi bien rondes

mais pas davantage que ce défilé des cailloux sur le bord du fleuve.

 

Complexe et dense est la broderie des circonstances.

Le point de croix de la fourmi dans l’herbe.

L’herbe cousue dans la terre.

Le motif de la vague tissé par la branche.

 

Ainsi donc, par hasard, je suis et je regarde.

Au-dessus, un papillon blanc agite dans les airs,

ses ailes qui ne sont et ne seront qu’à lui,

et l’ombre qui soudain traverse mes deux mains

n’est pas une autre, ni quelconque, mais bien la sienne.

 

Voyant cela, je ne suis jamais sûre

que ce qui est important

l’est vraiment davantage que ce qui ne l’est pas.

 

Traduit du polonais par Piotr Kaminsky

In, « Wistawa Szymborska : De la mort sans exagérer /

O smierci bez  presady »

Wydawnictwo literackie, Krakow ,(Poland), 1997

De la même auteure :

Une voix dans la discussion sur la pornographie / Głos w sprawie pornografii (14/06/2014)

Haine / Nienawiść (12/06/2015)

Monologue pour Cassandre / Monolog dla Kasandry (12/06/2016)

Psaume / Psalm (12/06/2017)

Impressions théâtrales / Wrażenia z teatru (12/06/2018)

 

 

Może być bez tytułu

 

 

Do­szło do tego, że sie­dzę pod drze­wem, 

na brze­gu rze­ki, 

w sło­necz­ny po­ra­nek. 

Jest to zda­rze­nie bła­he 

i do hi­sto­rii nie wej­dzie. 

To nie bi­twy i pak­ty, 

któ­rych mo­ty­wy się bada, 

ani god­ne pa­mię­ci za­bój­stwa ty­ra­nów. 

 

 

A jed­nak sie­dzę nad rze­ką, to fakt. 

I sko­ro tu­taj je­stem, 

mu­sia­łam skądś przyjść, 

a przed­tem 

w wie­lu jesz­cze miej­scach się po­dzie­wać, 

cał­kiem tak samo jak zdo­byw­cy kra­in, 

nim wstą­pi­li na po­kład. 

 

 

Ma buj­ną prze­szłość chwi­la na­wet ulot­na, 

swój pią­tek przed so­bo­tą, 

swój przed czerw­cem maj. 

Ma swo­je ho­ry­zon­ty rów­nie rze­czy­wi­ste 

jak w lor­net­ce do­wod­ców. 

 

 

 

To drze­wo to to­po­la za­ko­rze­nio­na od lat. 

Rze­ka to Raba nie od dziś pły­ną­ca. 

Ścież­ka nie od przed­wczo­raj 

wy­dep­ta­na w krza­kach. 

Wiatr, żeby roz­wiać chmu­ry, 

mu­siał je wcze­śniej tu przy­wiać. 

 

 

I choć w po­bli­żu nic się wiel­kie­go nie dzie­je, 

świat nie jest przez to uboż­szy w szcze­gó­ły, 

go­rzej uza­sad­nio­ny, sła­biej okre­ślo­ny, 

niż kie­dy za­gar­nia­ły go wę­drów­ki lu­dów. 

 

 

Nie tyl­ko taj­nym spi­skom to­wa­rzy­szy ci­sza. 

Nie tyl­ko ko­ro­na­cjom or­szak przy­czyn. 

Po­tra­fią być okrą­głe nie tyl­ko rocz­ni­ce po­wstań, 

ale i ob­cho­dzo­ne ka­my­ki na brze­gu. 

 

 

Za­wi­ły jest i gę­sty haft oko­licz­no­ści. 

Ścieg mrów­ki w tra­wie. 

Tra­wa wszy­ta w zie­mię. 

De­seń fali, przez któ­rą prze­wle­ka się pa­tyk. 

 

 

Tak się zło­ży­ło, że je­stem i pa­trzę. 

Nade mną bia­ły mo­tyl trze­po­ce w po­wie­trzu 

skrzy­deł­ka­mi, co tyl­ko do nie­go na­le­żą 

i prze­la­tu­je mi przez ręce cień, 

nie inny, nie czyj­kol­wiek, tyl­ko jego wła­sny. 

 

 

Na taki wi­dok za­wsze opusz­cza mnie pew­ność, 

że to co waż­ne 

waż­niej­sze jest od nie­waż­ne­go. 

 

Poème précédent en polonais :

CzesławMiłosz : A Allen Ginsberg / Do Allena Ginsberga (18/12/2018)

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11 juin 2019

Abd al -ʿAziz al -Maqālih (1939 -) / المقالح, عبد العزيز : Télégrammes de désir à Sanaâ

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Télégrammes de désir à Sanaâ

 

Premier :

Chaque jour, lorsque je donne loisir à mon esprit

     de déposer ses soucis,

quand je m’embarque sur les vaisseaux des souvenirs,

je te vois montante, tel le sang dans mes veines,

                              telle un arbre dans mon sang...

et je vois les murailles des remparts qui nous séparaient

                   s’effriter

     nos bras se rencontrer

et nos corps se jeter dans l’étreinte.

*

Deuxième :

Chaque soir, au moment où la nuit ramène

          le corps de mes désirs

de mon corps s’échappe l’oiseau du désir

          il vole solitaire vers Sanaâ

et revient peu à peu avant le matin.

Sur ses yeux, de la terre de la séparation, une blessure

          et dans le cœur un visage ensanglanté

     la frange des plumes humides de larmes

et saupoudrée de la cendre de l’amour.

*

Onzième :

Nous nous sommes rapprochés, nous nous sommes éloignés

Nous nous sommes éloignés, nous nous sommes rapprochés

     et depuis que notre proximité est devenue distance

                              et notre distance proximité

   et depuis que notre sang ne supporte pas la séparation

   et que mon cœur n’accepte pas d’être loin de toi

                                   je me suis consumé...

 

 

Traduit de l’arabe par un collectif

In, « Poèmes de la révolution yéménite »

Editions Encres vives,31770, Colomiers, 1979

Du même auteur : « La nuit prisonnière ... » (11/06/2018)

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10 juin 2019

David - Herbert) Lawrence (1885 – 1930) : La lande sauvage / The wild common

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La lande sauvage

 

 

Les vives étincelles sautent dans les ajoncs

Petits jets de soleil pareils à des flammes.

Au-dessus, exultants, les vanneaux filent :

Ils ont vaincu le temps une fois encore, leur clameur l’annonce.

 

Les lapins, poignées de terre brune, gisent

En boule sur le morne gazon qu’ils ont brouté à vif.

Dorment-ils ? – vivent-ils ? – Voyez donc, lorsque je

Bouge les bras, la colline exploser, soulevée par la détente de leur ruade !

 

La lande crâne bravement ; mais en bas, d’entre les joncs

En masse les soucis d’eau brillants se dressent et défient les buisson fleuris ;

Le ruisselet paresseux y pousse

Sa sinueuse flânerie ; et puis se réveille, bondit, rit et s’épanche.

 

En une mare profonde, un vieux bain à moutons

Noir, étouffé de saules, frais, où reflue le cours lent de l’eau ;

Nu sur la lèvre abrupte et tendre

De gazon, je guette debout le va et vient frémissant de mon ombre blanche

 

Et si se flétrissait l’ajonc, et que je sois parti ?

Et si l’eau s’arrêtait, où seraient alors soucis et goujons ?

Qu’est-ce donc sur quoi s’abaisse mon regard ?

Blanche sur l’eau se fronce mon ombre, tirant comme un chien sur sa corde,

     pour filer.

 

Comme elle se retourne, tel un chien blanc vers son maître !

Moi sur la rive toute substance, mon ombre toute ombre me regardant d’en bas,

     se retournant !

Er l’eau court, court plus vite, plus vite encore,

Et le chien blanc danse et frémit, je tient lâche sa corde.

 

Mais quelle splendeur d’être substance ici !

Mon ombre n’est ni ici ni là ; mais moi, je suis royalement ici !

Je suis ici ! Je suis ici ! clame le vanneau ; les soucis d’eau éclatent de rire à les

     entendre !

Ici ! sursautent les lapins. Ici ! halète l’ajonc. Ici ! disent les insectes de près et

     de loin.

 

Sur ma peau, au soleil, l’air chaud qui colle

Et qu’irradie le chant de sept alouettes chantant ensemble m’ébaudit de baisers.

Tu es ici ! Tu es ici ! Nous t’avons trouvé ! Partout

Nous cherchions ta substance, étalon des caresses, garçon nu !

 

Ah mais l’eau m’aime et m’enveloppe,

Joue avec moi, m’agite, me soulève et m’enfonce murmurant : Oh merveilleuse

     chose !

Non plus une ombre ! – et elle me tient

Serré, et elle me roule, m’enveloppe, me touche, inlassablement.

 

Soleil, mais en substance, jaunes nénuphars !

Ailes, plumes, sur le cri des temps mystérieux, vanneaux qui virent !

Tout le bien tout le bon, tout Dieu se fait substance, un lapin pataud

Le confirme, j’entends clamer sept alouettes en chœur.

 

 

Traduit de l’anglais par J.J. Mayoux

In, « D.H. Lawrence : Poèmes/Poems »

Editions Aubier (Collection bilingue), 1976

Du même auteur :

La nef de mort / The ship of death (10/06/2015)

Désir de printemps / Craving for spring (10/06/2016)

Ombres / Shadows (10/06/2017)

Les secrètes eaux / The secret waters (10/06/2018)

 

 

The wild common

 

The quick sparks on the gorse-bushes are leaping 

Little jets of sunlight texture imitating flame; 

Above them, exultant, the peewits are sweeping : 

They have triumphed again o'er the ages, their screamings proclaim.  

 

Rabbits, handfuls of brown earth, lie 

Low-rounded on the mournful turf they have bitten down to the quick. 

Are they asleep ? — are they living ? — Now see, when I 

Lift my arms, the hill bursts and heaves under their spurting kick !  

 

The common flaunts bravely; but below, from the rushes 

Crowds of glittering king-cups surge to challenge the blossoming bushes; 

There the lazy streamlet pushes 

His bent course mildly; here wakes again, leaps, laughs, and gushes  

 

Into a deep pond, an old sheep-dip, 

Dark, overgrown with willows, cool, with the brook ebbing through so slow; 

Naked on the steep, soft lip 

Of the turf I stand watching my own white shadow quivering to and fro.  

 

What if the gorse-flowers shrivelled, and I were gone ? 

What if the waters ceased, where were the marigolds then, and the gudgeon ? 

What is this thing that I look down upon ? 

White on the water wimples my shadow, strains like a dog on a string, to run on.  

 

How it looks back, like a white dog to its master! 

I on the bank all substance, my shadow all shadow looking up to me, looking

     back! 

And the water runs, and runs faster, runs faster, 

And the white dog dances and quivers, I am holding his cord quite slack.   

 

But how splendid it is to be substance, here! 

My shadow is neither here nor there; but I, I am royally here! 

I am here! I am here! screams the peewit; the may-blobs burst out in a laugh as they hear! 

Here! flick the rabbits. Here! pants the gorse. Here! say the insects far and near. 

 

 

Over my skin in the sunshine, the warm, clinging air 

Flushed with the songs of seven larks singing at once, goes kissing me glad. 

You are here! You are here! We have found you! Everywhere 

We sought you substantial, you touchstone of caresses, you naked lad!  

 

Oh but the water loves me and folds me, 

Plays with me, sways me, lifts me and sinks me, murmurs: Oh marvellous stuff! 

 No longer shadow! — and it holds me 

Close, and it rolls me, enfolds me, touches me, as if never it could touch me enough. 

 

Sun, but in substance, yellow water-blobs! 

Wings and feathers on the crying, mysterious ages, peewits wheeling! 

All that is right, all that is good; all that is God takes substance! a rabbit lobs 

In confirmation, I hear sevenfold lark-songs pealing. 

 

The Complete Poems of D. H Lawrence

Heineman, 1964

Poème précédent en anglais :

Jack Kerouac : 67ème chorus / 67th chorus (27/03/19)

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09 juin 2019

Titos Patrikios / Τίτος Πατρίκιος (1928 -) : Les montagnes / Τα βουνά

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Les montagnes

 

D’abord il y eut la mer.

Je suis né entouré d’îles

Je suis une île surgie le temps de voir

La lumière, dure comme la pierre

Puis sombrer.

Les montagnes sont venues après.

Je les ai choisies.

Il fallait bien que je partage un peu le poids

Écrasant ce pays depuis des siècles.

 

Mai 1968

 

Traduit du grec par Michel Volkovitch

in, « Anthologie de la poésie grecque contemporaine (1945-2000) »

Editions Gallimard, 2000

Du même auteur : Femme (09/05/2018)

 

 Τα βουνά

 

Πρώτα ήταν η θάλασσα.

Γεννήθηκα ανάμεσα σε νησιά

νησί κι εγώ πρόσκαιρα αναδυόμενο

όσο να δω ένα φως κι αυτό σαν πέτρα

και πάλι να βουλιάξω.

Τα βουνα ήρθαν αργότερα.

Τα διάλεξα.

Επρεπε κάπως να συμμεριστώ το βάρος

που αιώνες πλάκωνε τον τόπο.

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08 juin 2019

Ilarie Voronca (1903 – 1946) : Amitié du poète

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Amitié du poète

A Jules Supervielle.

 

Le ciel est une vitre mal lavée en octobre

Le vent qui fait les cent pas devant ma porte

Une rumeur, un orchestre de foire quelque part

Et le souvenir – feu qui prend mal et qui fume.

 

Sont-ce les cris des vignerons, les bruits des tonneaux

Que l’on range au fond d’une cour vaporeuse ?

Est-ce la ville où tu es prisonnier, sont-ce les rues

Très lourdes comme des chaînes attachées à tes pieds ?

 

Je pense à toi poète, aux paroles simples

Que tu regardes comme des œufs à travers la lumière.

Les contours d’une vie se dessinent à l’intérieur

Ton œil trouve la forme secrète de toute chose.

 

Dans cet automne encore tu me prends par la main

Tu me mènes dans le jardin désert de ma jeunesse

C’est ici que je me suis enivré de ton vin

Que je me suis drapé dans le manteau de tes poèmes.

 

Tu as su parler au berger qui interroge l’orage

La grêle de tes mots a rafraîchi les tempes

Du malade. Et au haut des falaises tu as allumé

De grands feux pour les barques perdues sur les mers.

 

Ah ! Ton sac est plein d’herbes magiques qui donnent

La vue aux aveugles, la parole aux muets

Tu ne crains pas les fauves tapis dans l’homme

Tu sais tordre le cou à la haine, à l’envie, à la méchanceté

 

Toi, bon jardinier : enlève le bois mort

De nos âmes. J’aime à te voir marcher

Avec maladresse, la tête penchée sur l’épaule

Comme un samovar où bout un chant lointain.

 

Les choses confiantes te laissent les approcher

Tu sais aussi le langage des animaux, des dieux,

Frères et ennemis t’écoutent comme les arbres

Qui font signe autour du grand chêne de la forêt.

 

Tous sont là : les morts, les vivants, tu leur parles

Et ta voix se fait pluie ou silence ou fougère

Elle est la branche du compas qui trace

De ton centre des cercles au-delà de la vie.

 

Beauté de ce Monde

Edition du sagittaire, 1939

Du même auteur :

Mon peuple fantôme (08/06/2015) 

Eloge du silence (08/06/2016) 

Fragments (08/06/2017)

Mes amis, mes montagnes (08/06/2018)

 

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07 juin 2019

James Sacré (1939 -) : Oiseaux qui sont dans l’herbe en octobre

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Oiseaux qui sont dans l’herbe

en automne

 

 

Une caille est un geste

lancé dans le bleu un carré

de petit lotier (dessin

d’un village hangar et des tuiles

entre deux branches) geste lancé

par-dessus le buisson derrière

caillou tombé de la grande herbe

une ombre où dans le silence

bat son cœur d’ombre où ?

 

 

La perdrix elle pourrait être un bruit

dans ce poème (silence un automne et la

couleur des regains) si les mots...

                                       rien qu’un motif

au bord de l’imagination : tache automne

orangé cri (silence) d’un coq de roche – Brésil

ou braise en mon trou natal ; perdrix

rouge dans un regain (pas d’Amazonie) parlé

de plus en plus gris .

 

 

Une caille est tellement loin mais

presque sous mon pied (luzerne

en septembre le temps doré des

petits cailloux blancs) autrefois aujourd’hui

quelle trace : un poème aussi soudain (blanc

de la page rempli derrière la vitre un autre

espace en automne un arbre et des

petits mots noirs) aujourd’hui demain

quelle trace. Le mot caille est tellement

loin. Poème comme un fusil.

 

 

Gelinotte au bois dans

la Nouvelle-Angleterre un érable un

autre et des herbes mal connues (dé

chirure charpie des graines dans

mes souliers) passage un jour de chasse

à travers des pommes (picotées) le rouge et

pas d’oiseaux sauf un bruit soudain

(branches et bleu remués) puis silence et le fusil

un peu niais déçu – mais plaisir.

 

In, « Cahiers de poésie, 2 »

Editions Gallimard, 1976

Du même auteur :

Trois figures qui bougent un peu (19/03/2015)

Presque rien à Sidi Slimane, le temps qui vient (07/06/2018)

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