Le bar à poèmes

23 août 2016

Luc Bérimont (1915-1983) : Remouleur

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Remouleur

 

Septembre avait l’ardeur d’un chien roux dans les vignes

Une flamme tremblait au bord de la maison

Maintenant, c’est le vent qui dévale les combes

Les arbres calcinés qui rongent les gazons.

 

La pluie pieds nus, la pluie rôdeuse d’avant l’aube

Marche sur les hangars et les troupeaux transis,

La fenêtre capture un vol d’oiseaux sauvages

Qui rament des forêts de bronze dans l’air gris.

 

Il ne restera rien que le pain, que la neige

Que le Layon gelé dans le bas du coteau ;

Le ciel des quatre vents vire, comme un manège

Et l’hiver, sur les grès, aiguise ses couteaux.

 

 

Revue « Vagabondages, N° 28-29 Mars-Avril 1981 »

Association Paris-poète

Atelier Marcel Jullian, 1981

Du même auteur : « Je ne suis pas d’ici… » (10/07/2015)

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22 août 2016

José – Maria de Heredia ( 1842 – 1905) : La sieste

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La sieste

 

 

Pas un seul bruit d'insecte ou d'abeille en maraude,


Tout dort sous les grands bois accablés de soleil


Où le feuillage épais tamise un jour pareil


Au velours sombre et doux des mousses d'émeraude.

 



Criblant le dôme obscur, Midi splendide y rôde


Et, sur mes cils mi-clos alanguis de sommeil,


De mille éclairs furtifs forme un réseau vermeil


Qui s'allonge et se croise à travers l'ombre chaude.

 



Vers la gaze de feu que trament les rayons,


Vole le frêle essaim des riches papillons


Qu'enivrent la lumière et le parfum des sèves ;

 



Alors mes doigts tremblants saisissent chaque fil,


Et dans les mailles d'or de ce filet subtil,


Chasseur harmonieux, j'emprisonne mes rêves.

 

Les Trophées,

P. Lemerre éditeur,1893

Du même auteur :

Les conquérants (13/05/2014)

Maris stella (13/05/2015)

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16 août 2016

Charles Cros (1842-1888) : Matin

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Matin

 

Voici le matin bleu. Ma rose et blonde amie

Lasse d'amour, sous mes baisers, s'est endormie.

Voici le matin bleu qui vient sur l'oreiller

Éteindre les lueurs oranges du foyer.

 

L'insoucieuse dort. La fatigue a fait taire

Le babil de cristal, les soupirs de panthère,

Les voraces baisers et les rires perlés.

Et l'or capricieux des cheveux déroulés

 

Fait un cadre ondoyant à la tête qui penche.

Nue et fière de ses contours, la gorge blanche

Où, sur les deux sommets, fleurit le sang vermeil,

Se soulève et s'abaisse au rythme du sommeil.

La robe, nid de soie, à terre est affaissée.

Hier, sous des blancheurs de batiste froissée

La forme en a jailli libre, papillon blanc.

Qui sort de son cocon, l'aile collée au flanc.

A côté, sur leurs hauts talons, sont les bottines

Qui font aux petits pieds ces allures mutines,

Et les bas, faits de fils de la vierge croisés,

Qui prennent sur la peau des chatoiements, rosés.

Epars dans tous les coins de la chambre muette

Je revois les débris de la fière toilette

Qu'elle portait, quand elle est arrivée hier

Tout imprégnée encor des senteurs de l'hiver.

 

Le coffret de santal,

Alphonse Lemerre ; J. Gay et fils éditeurs, 1873

 

Du même auteur : Nocturne (16/06/2015)

 

 

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15 août 2016

André Hardellet (1913-1974) : Le voyeur

 

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Le voyeur

 

     Le voyeur a trente-quatre ou soixante-douze ans, il est vêtu

misérablement ou avec recherche, mais, toujours, son attitude

provoque la méfiance ; il ressemble à un homme égaré en plein

midi au milieu de la ville. Malgré son nom, les divertissements

érotiques d’autrui ne l’ontjamais attiré outre mesure : il recherche

de plus déroutants spectacles.    

   Vous l’apercevrez comme frappé de stupeur devant une porte

cochère, un arbre, un immeuble en démolition. Planté devant la fenêtre

entrouverte d’un rez-de-chaussée, il paraît suivre avec une extrême

attention la scène qui se déroule à l’intérieur — et, lorsque vous vous

approchez, vous constatez que le logement est vide.

     Certains affirment qu’il voit, d’où son nom, d’autres qu’il imagine

seulement. Il est possible que le Voyeur ait surpris une fois au moins

une faille dans les façades qui bouchent les regards, sinon on

s’expliquerait mal son obstination (à part sa manie, il se comporte,

dans l’existence, en homme sain d’esprit). Il croit à un complot

permanent des apparences que, seule, la fatigue trahit parfois. Et

c’est ce moment de faiblesse qu’il espionne avec une inlassable

patience, trappeur des grandes cités opaques.


    Tel se présente le Voyeur souvent pris pour un homme ivre ou un

pornographe.

Sommeils

Editions Seghers, 1960

Du même auteur : Fiche de police (23/08/2015)

 


André Hardellet (1913-1974) : Le voyeur

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14 août 2016

Pierre-Jean Jouve (1887- 1976) : Adieu

 

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I



Noir. Noir. Sentiment noir.

 

Frappe image noire un coup retentissant sur le gong du lointain

Pour l'entrée à l'épaisseur bien obscure de ce coeur

L'épaisse cérémonie à la longue plaine noire

De l'intérieur et de l'adieu, de minuit et du départ !

Frappe, comme un gong noir à la porte d'enfer !

Un aigre vent soulève les roseaux des sables

Confond les monts

Sous les nuées de mauvais temps de la mémoire

Fait retomber la vague en éclatante blancheur dans le néant.

C'est la journée épaisse intime où Elle part

Jetant un dernier oeil aux prouesses d'amant,

Où il quitte, quelques maigres longueurs encor de faible sable

Et poussant la vieillesse de l'âge un aigre vent.

Noir, noir, sentiment noir, oh frappe clair et noir

Pour l'épaisse cérémonie à la terre sans lendemain

Portant comme un socle divin le monument de leur départ.

 

II



De longues lignes de tristesse et de brouillard

Ouvrent de tous côtés cette plaine sans fin

Où les monts s'évaporent puis reprennent

A des hauteurs que ne touche plus le regard:

Là où nous sommes arrivés, donne ta main,

Puis aux saules plus écroulés que nos silences

A l'herbe de l'été que détruisent tes pieds

Dis un mot sans raison profère un vrai poème,

Laisse que je caresse enfin tes cheveux morts

Car la mort vient roulant pour nous ses tambours loin,

Laisse que je retouche entièrement ton corps

Dans son vallon ou plage extrême fleur du temps

Que je plie un genou devant ta brune erreur

Ta beauté ton parfum défunt près du départ

Adorant ton défaut ton vice et ton caprice

Adorant ton abîme noir sans firmament.

Laisse ô déjà perdue, et que je te bénisse

Pour tous les maux par où tu m'as appris l'amour

Par tous les mots en quoi tu m'as appris le chant.

III



Adieu. La nuit déjà nous fait méconnaissables

Ton visage est fondu dans l'absence. Oh adieu

Détache ta main de ma main et tes doigts de mes doigts arrache

Laissant tomber entre nos espaces le temps

Solitaire étranger le temps rempli d'espaces ;

Et quand l'obscur aura totalement rongé

La forme de ton ombre ainsi qu'une Eurydice

Retourne-toi afin de consommer ta mort

Pour me communiquer l'adieu. Adieu ma grâce

Au point qu'il n'est espoir de relier nos sorts

Si même s'ouvre en nous le temple de la grâce.

 

 

Mélodrame

Editions du Mercure de France, 1967

Du même auteur : Songe (18/08/2015)

 

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13 août 2016

Ronny Someck (1951 -) / רוני סומק Bloody Mary

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Bloody Mary

 

Et la poésie est une fille à gangsters

sur le siège arrière d’une voiture américaine.

Ses yeux sont appuyés comme une gâchette et le révolver de

     ses cheveux tire

les balles platinées qui dévalent jusqu’à sa gorge.

Mettons qu’elle s’appelle Mary, Bloody Mary

et les mots se pressent hors de sa bouche comme le jus du

     ventre de la tomate

qu’on a auparavant drôlement arrangée

sur l’assiette à salade.

Elle sait que la grammaire est la police de la langue

et  l’antenne de sa boucle d’oreille

repère de loin la sirène.

Le volant va dévier le véhicule du point d’interrogation

vers le point final

et elle ouvrira la portière

pour se tenir au bord de la route en tant que métaphore du mot

pute.

 

Traduit de l’hébreu parEmmanuel Mosès

Revue « Europe »

Du même auteur : Un chiffon brodé. Poème sur Oum Kalsoum (13/08/2015)

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12 août 2016

Le tombeau d’Arthur Rimbaud

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Le tombeau d’Arthur Rimbaud

 

Qui suis-je moi qui suis sorti

de la tombe où je t’attendais

moins une jambe que je n’ai

pas réussi à remplacer

avant de repartir là-bas

comme je l’aurais tant voulu

comme j’attendais dans ma chambre

mère un baiser qui ne venait

que rarement et si furtif

que mes larmes se remplissaient

d’insultes que je ravalais

dans l’ambiguïté de mes flammes



D’où suis-je venu trébuchant

car c’était un tout autre enfer

que celui d’où j’ai réchappé

que j’avais cherché provoqué

où ai-je trouvé la béquille

que j’ai posée contre un pilier

quant à la peau blanche grisâtre

c’est la couleur de l’entre-temps

parcouru d’illuminations

qui sont les souvenirs des rêves

que j’étouffais dans mes navettes

entre l’eau l’Afrique et l’Asie



Où suis-je que veut dire ici

et qui était cette personne

en grande toilette disant

« viens donc près de moi tu seras

beaucoup mieux qu’ici » quel ici

celui de la tombe ou celui

de l’église de Charleville

où j’aurais voulu te parler

mère mais n’ai pu que répondre

en l’appelant « ma tante » quelle

tante je ne l’ai pas connue

serait-ce une sœur de mon père



Où voulait-elle m’emmener

transformée en ange gardien

dans quelle saison quel château

dans quel Aden de l’autre monde

dans quel Harrar transfiguré

« je vous remercie je me trouve

très bien ici et je vous prie

de m’y laisser » où trouverais-je

la femme et l’enfant désirés

que j’aurais voulu vous montrer

pour voir éclore ce sourire

que vous m’avez tant refusé



Où vais-je maintenant dans quel

tombeau différent de celui

que vous creusez pour reposer

entre les os entremêlés

de votre père et Vitalie

à qui je montrais les musées

de Londres quand tous les espoirs

nous étaient encore permis

et les miens que vous laisserez

dans le cercueil bien conservé

 avec la belle croix dorée

qui n’a pas empêché ma fugue



La pluie tombe sur Charleville

des lycées vont porter mon nom

on fêtera l’anniversaire

de ma naissance et de ma mort

de savants universitaires

vont me traiter de tous les noms

sans doute il s’agit de quelqu’un

que j’aurais voulu devenir

mais qui s’est dérobé sous moi

comme une jambe que l’on coupe

et qu’on ne peut pas remplacer

je me trouve très bien ici



Le vent siffle sur les mosquées

la voile claque sur les vagues

les porteurs me secouent toujours

qui parle ici qui se faufile

dans les ossements de ma vie

usurpateur d’identité

voleur du feu de mon bûcher

fantôme d’un ancien fantôme

je cherche l’autre que je suis

déchiqueté dans mes errances

mère notre tombe se creuse

en l’engloutissement d’un monde

 

 Seize lustres

Editions Gallimard, 2006

 Du même auteur : « Au-delà de l’horizon… » (12/08/2015)

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11 août 2016

Pierre Minet (1909 – 1975) : Lettre

Lettre

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     Un petit pastel de mon âme, s’il vous plaît ?

     Pourquoi cherchez-vous encore où se trouvent les béatitudes ?

Le temps est au soleil, peut-être y arriverez-vous plus facilement.

     Je suis devenu un petit taureau pensif – je recule devant mille

obstacles avec des bonds craintifs. Un petit taureau poétique, ah !ah !

     J’aperçois de grands disques blancs que l’on précipite soudain

dans un gouffre, - je crie et je glisse la nuit à travers les hautes herbes

- je ne trouverai jamais, mais qu’importe ?

     Je vous replonge dans ma tête avec un bruit de guitares. Vous

connaissez ces plaintes criardes qui semblent venir du désert ? – et

j’aperçois les chameaux rangés comme des soldats devant le petit nègre,

chacun un morceau de sucre dans la bouche.

     J’ai peur. Les clowns, les clowns.

     J’ai peur. Je me cache, coagulation de mes forces. Des bras battent

désespérément l’air qui se casse avec un bruit de verre. Rêverie.

Abrutissement aquatique. Que sais-je ? Je suis soudain, entouré de

chiffres et je jongle. Enorme. Les poissons, les rats, les animaux du ciel,

tous, tous, je vous dis, et cela est une vérité ? Vérité… Vérité…ité…

film, suite, suite et encore. Hier, je me souviens d’avoir joué avec la nuit

- j’étais, très haut, sur un lac – je ne comprends plus – Et vous ?

     Les oiseaux plongent, et chacun emporte dans son vol la tête d’une

cuisinière. Lamentation. J’ai vu cela. Je sais que votre cœur est une plage

de marbre. Vous souffrez. Je sens les trains, voyous qui déambulent,

courir sur vitre surface. A moi ! Nonchalance des images. Ressemblent-

elles au format de ma vérité ? Je ne sais rien – à peine au front une tache

noire.

     Angoisse des lignes. Je suis enfermé dans a chambre. Je sais que je suis

un cube qui flotte dans l’air. Vertige. « L’éternité », comme on dirait un

chapeau de gendarme – Epouvantail

     Je rallume mon cœur – éteint – rien à faire, il ne vivra plus très longtemps.

Habitude du néant – trop, peut-être – Irrésistible comique, digne d’un chevaux-

de-bois  - Et voilà l’Idéal !

                       Vive l’Idéal !

     - En avant – l’élite sublime s’ébranle. Je suis – Marche militaire – pourquoi pas ?

On arrive à une hauteur dominant un très profond précipice.

     Allez, l’élite ! -  Tous tombés.

     Je reste seul, avec – naturellement – l’espoir qui est toujours derrière moi en

attente. Espoir. Coup de canon. – semblable épopée qui s’avance mécaniquement

 - Espoir en nous ? Vous en riez. Alors, la cloche ! Nous nous réveillerons bien un

jour, nom de Dieu !

                                                  Le bateau coule

                                                  Dans une tempête de fleurs –

 

                                                  Seul – assis sur la paresse –

                                                 J’effeuille ma marguerite

 

Revue « Le grand jeu, N° 1, été 1928

Chez Roger Vailland, Paris, 1928

Du même auteur :

 « Mort, je m'égrènerai en toi… » (16/08/2014)

Poèmes (16/08/2015)

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10 août 2016

Flavien Rainavo (1914 - 1999) : Epithalame

 

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Epithalame

 

Un petit mot, Monsieur,

un petit conseil, Madame.

Je ne suis pas celui-qui-vient souvent

comme une cuiller de faible capacité,

ni celui-qui-parle-à-longueur de journée

comme un mauvais ruisseau à travers la rocaille,

je suis celui-qui-parle-par-amour-pour-son-prochain.

Je ne suis point la pirogue-effilée-qui-dérive-sur-l’eau-tranquille,

ni la citrouille-qui-se-trace-un-dessin-sur-le-ventre,

et si je ne suis à même de fabriquer une grande soubique (1),

je suis toutefois capable d’en faire une petite.

Epi et homme sont ressemblants :

l’un l’autre, à sa façon, produit :

le premier des grains, le second des idées.

Je ne suis pas celui-qui-danse-sans-être-invité,

ni le-célibataire-qui-donne-des conseils-aux-gens-mariés,

car ne suis pareil à l’aveugle qui voit pour autrui.

Vous n’êtes point sots que l’on sermonne,

vous êtes de noble descendance,

vous êtes les voara (2)  au feuillage touffu,

les nénuphars parures de l’étang.

 

 

Vous êtes les-deux-amours-nées-un-jour-faste,

personne ne s’est occupé de vous.

Vos amours ne sont point larmes-provoquées-par-fumée,

ni raisin-verts-ramollis-par-doigts-d’enfant.

Tenez à l’amour comme à vos propres prunelles.

L’avoko fleurira-t-il trois fois dans l’année,

la lune aura-telle douze phases dans le mois ?

Que vos amours ne s’en ressentent point.

Doux l’amour lorsqu’il ressemble à du coton :

souple et moelleux et jamais ne se brise.

Eau de la grève :

jamais ne tarit.

Sentier :

fréquentez-le souvent, il paraîtra plus vivant.

Ne soyez pas comme le rocher et le caillou :

l’énorme reste muet, le petit ne grandit.

Les bœufs sauvages se dressent,

mais ne se cache l’amour.

Les patates ne se pilent :

cuites telles quelles, elles sont déjà tendres.

L’amour est la corde humide qui enlace le mariage.

Ainsi, faites comme les arbres d’Ambohimiangara :

fruits éternels, branches souples.

Le conjoint comme le sel :

en grains il n’entame les dents, en poudre il rehausse la viande.

Seriez-vous fatigués ?

Couchez-vous sur le côté.

Seriez-vous ankylosés ?

Mettez-vous au soleil.

Coup de bambou ?

Marchez sous le ravenala.

Les pots en terre d’Amboanjobe se cassent au bout d’une semaine,

Le mariage, lui, est comme la chair,

la mort seule la sépare de l’os.

Occasions de querelle :

autant que ce sable.

Un conseil :

ne soyez pas comme le petit chien battu par un fou

et qui crie sa douleur à tous les environs :

les scènes de ménage ne se divulguent pas.

 

 

Toute chose a sa raison d’être ;

montagne : refuge des brouillards,

vallée : abri des moustiques,

bras d’eau : repaire des caïmans ;

l’homme, lui, est sanctuaire de la raison.

Vous, jeune homme,

ne soyez pas l’homme-réputé-courageux

et qui a peur de passer la nuit seul dans le désert.

Désagréable la vie au poulailler :

le coq chante tandis que la poule caquette.

Si la corde est tendue, ne tirez davantage.

Ne suivez pas les conseils de Colère,

sitôt exécutés ils deviennent regrets.

Fruits verts, ne les récoltez pas,

ils vous rendront malades.

L’emportement ne peut porter bien loin ;

les râles s’arrêtent à la hauteur du nez.

Le pire des malheurs :

larmes.

Discorde :

furoncle au front, dépare le visage, douloureux par surcroît.

Ne convoitez pas la coiffure qui sied à la voisine.

Pêche à la nasse :

ne raclez trop profond, vous aurez de la vase ;

désir démesuré vous donnera maladie.

De la sagesse faites un lamba :

vous vous en couvrez si vivez,

si mourez, un linceul.

 

 

Ne soyez pas comme les chats :

friands de poisson, ils détestent la nage.

Le travail est l’ami des vivants.

Travaillez donc, travaillez,

les pauvres sont des charges pour l’humanité.

Seriez-vous beau, mais besogneux :

parlez, on vous écoute,

en chemin vous marcherez derrière les autres.

Car l’enfant qui ne veut travailler :

dans un verger, maraudeur ;

dans la ville, quémandeur ;

à la maison, de trop.

Le travail, mes amis,

seul fait l’homme.

Que la femme toute la journée durant,

au métier s’accroupisse,

que l’homme soit dans les champs du lever au coucher du soleil ;

si procédez ainsi, et que Fortune n’apparaisse,

ne vous désolez point,

le Seigneur-Parfumé vous viendra en aide.

 

(1) soubique : grand panier ou grande corbeille sans anse servant à transporter les fruits et les légumes

(2) voara (Ficus tiliifolia ) : arbre forestier, non planté, situé en bordure de champs ou de rizières

 

 

In, Léopold Sédar Senghor :

« Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache

de langue française »

Presses Universitaires de France, 1948

 

Du même auteur : Chercheuse d’eau (15/08/2015)

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09 août 2016

Joachim du Bellay (1522 – 1560) : « Las où est maintenant ce mépris de Fortune ?... »

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Las où est maintenant ce mépris de Fortune ?

Où est ce cœur vainqueur de toute adversité,

Cet honnête désir de l’immortalité,

Et cette honnête flamme au peuple non commune ?

 

Où sont ces doux plaisirs, qu’au soir sous la nuit brune

Les Muses me donnaient, alors qu’en liberté

Dessus le vert tapis d’un rivage écarté

Je les menais danser aux rayons de la Lune ?

 

Maintenant la Fortune est maîtresse de moi,

Et mon cœur, qui soulait être maître de soi,

Est serf de mille maux et regrets qui m’ennuient.

 

De la postérité je n’ai plus de souci,

Cette divine ardeur, je ne l’ai plus aussi,

 

Et les Muses de moi, comme étranges, s’enfuient.

 

 

 

Las, où est maintenant ce mespris de Fortune?

Où est ce coeur vainqueur de toute adversité,

Cest honneste desir de l'immortalité,

Et ceste honneste flamme au peuple non commune?


Où sont ces doulx plaisirs, qu'au soir sous la nuict brune

Les Muses me donnoient; alors qu'en liberté

Dessus le verd tapy d'un rivage escuarté

Je les menois danser aux rayons de la Lune?


Maintenant la Fortune est maistresse de moy,

Et mon coeur qui souloit estre maistre de soy,

Est serf de mille maulx et regrets qui m'ennuyent.

De la posterité je n'ay plus de soucy,

Ceste divine ardeur, je ne l'ay plus aussi,

Et les Muses de moy, comme estranges, s'enfuyent.

 

Les Regrets

Frédéric Morel, l'Ancien, imprimeur, 1558

 

 

Du même auteur :

 « Heureux qui comme Ulysse… » (09/08/2014)

« Déjà la nuit en son parc… » (09/08/2015) 

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