Le bar à poèmes

08 décembre 2021

Gaston Miron (1928 – 1996) : Je t’écris

800-05832797-800x450[1]Photo: La Presse canadienne

 

Je t'écris

 

I

Je t’écris pour te dire que je t’aime

que mon cœur qui voyage tous les jours

— le cœur parti dans la dernière neige

le cœur parti dans les yeux qui passent

le cœur parti dans les ciels d’hypnose —

revient le soir comme une bête atteinte

 

Qu’es-tu devenue toi comme hier

moi j’ai noir éclaté dans la tête

j’ai froid dans la main

j’ai l’ennui comme un disque rengaine

j’ai peur d’aller seul de disparaître demain

sans ta vague à mon corps

sans ta voix de mousse humide

c’est ma vie que j’ai mal et ton absence

 

Le temps saigne

quand donc aurai-je de tes nouvelles

je t’écris pour te dire que je t’aime

que tout finira dans tes bras amarré

que je t’attends dans la saison de nous deux

qu’un jour mon cœur s’est perdu dans sa peine

que sans toi il ne reviendra plus

 

II

Quand nous serons couchés côte à côte

dans la crevasse du temps limoneux

nous reviendrons de nuit parler dans les herbes

au moment que grandit le point d'aube

dans les yeux des bêtes découpées dans la brume

tandis que le printemps liseronne aux fenêtres

 

Pour ce rendez-vous de notre fin du monde

c'est avec toi que je veux chanter

sur le seuil des mémoires les morts d'aujourd'hui

eux qui respirent pour nous

les espaces oubliés

 

L’homme rapaillé,

Editions Typo, Montréal,1998

Du même auteur :

La marche à l’amour (30/08/2014) 

Les siècles de l’hiver (30/08/2015)

Monologues de l'aliénation délirante (30/08/2016)

Ma femme sans fin (07/08/2018)

Poème de séparation 1, 2 (30/01/2020)

 

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07 décembre 2021

Alain Jégou (1948 – 2013) : Vasière de Saint-Marc

Affiche_jegou_air_aquis_v2[1]

 

Vasière de Saint-Marc

 

     Loup solitaire. Loup des terres et des mers. Hobo des espaces vierges de

toutes sentes humainement fréquentables, loin de tous miasmes et fientes

d’idéologies agressives, autoritaires et humainement décadentes. Je nage,

cours, vole et ne venge que moi-même  dans la trouble et inquiétante

dimension d’un monde toujours changeant.

     En temps déraisonnable, je frotte ma carcasse aux lourds paquets de mer,

écumants et fumants dans le ciel bas et lourd qui pèse comme un couvercle sur

mes espoirs voilés et mon souffle haleté.

     Dans les forêts cambrées, je glisse furtivement mes rêves dénudés, mes

délires, mes désirs, mes fantasques embarras et pensées réprouvées par cet

ordre gluant qui salope hardiment le ferment de nos vies.

     Rebelle, barbare, Indio des plaines et des déserts, je renifle et hume les nuits

vertigineuses et leurs escouades hurleuses de brises chicanières.

     Je m’étonne de tous sons, tous parfums, tous tons et mouvements, qui me

taquinent les sens et me tiennent en éveil lorsque mon monde frémit ou

tressaille bizarrement.

     Loup solitaire, lassé des meutes et des fratries, plongeant son cœur ardent

dans le brasier rageur d’éléments en furie, je sais le poids du choix et la

nécessité de sacrifier sans cesse afin de conserver cet état singulier.

     Le danger, je le sais perpétuel et, sans l’ignorer, m’en suis accommodé. Sur

les pistes hasardeuses, je le flaire et contourne. J’ai l’instinct animal et l’acuité

sensible à toutes formes agressives.

 

     Je mène à pas feutrés mon errance marginale, ma quête aventureuse, afin

de préserver, encore pour un temps, ces forces déclinantes, physiques et

mentales, et la belle liberté, qui sont l’unique richesse des vieux loups

solitaires.

 

Passe Ouest suivi de Ikaria LO 686070

Editions Apogée, 35000 Rennes, 2007

Du même auteur :

« Sans forfanterie aucune… » (29/09/2014)

« Coincées entre la coque et le vivier … » (07/12/2015)

Toull Lech’id (07/12/2016)

« marcher sur des chemins provisoires… » (07/12/2017)

Lorient-Keroman (07/12/2018)

« Au cul des navires... » (07/12/2019)

Pointe de 30 (07/12/2020)

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06 décembre 2021

Louise Glück (1943 -) : Parabole / Parable

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Parabole

 

D’abord nous dépouillant des biens de ce monde, comme Saint François

     l’enseigne,

afin que nos âmes ne soient pas distraites

par le gain et la perte, et afin aussi

que nos corps soient libres de se mouvoir

aisément dans les cols de montagne, il nous fallut alors décider

où et vers où nous pourrions voyager, la deuxième question étant

si nous devions avoir un but, ce contre quoi

beaucoup d’entre nous plaidèrent fermement qu’un tel but

équivalait aux biens de ce monde, c’est- à dire à une limitation où une

     restriction,

tandis que d’autres disaient que par ce mot nous avions été consacrés

pèlerins plutôt que vagabonds : dans nos esprits, le mot se traduisait par

un rêve, un quelque chose-recherché, de sorte qu’en nous concentrant nous

     pouvions le voir

qui étincelait parmi les pierres et ne pas

passer sans le remarquer; chaque

nouvelle question était débattue aussi profondément, les arguments allant dans

     un sens et dans l’autre,

de sorte que nous devenions, d’après certains, moins souples et plus résignés,

comme des soldats dans une guerre inutile. Et la neige tomba sur nous, et le

     vent souffla,

qui après un certain temps se calmèrent – là où il y avait eu de la neige, de

     nombreuses fleurs apparurent,

et là où les étoiles avaient brillé, le soleil se leva par-dessus la cime des arbres,

de sorte que nous avions des ombres à nouveau ; cela arriva de nombreuses

     fois.

Il y eut aussi de la pluie, et aussi parfois des inondations, et aussi des

     avalanches, dans lesquelles

quelques-uns d’entre nous disparurent, et de temps en temps nous avions l’air

d’être parvenus à un accord, nos cantines

hissées sur nos épaules ; mais ce moment passait toujours, et

(après de nombreuses années) nous en étions encore à cette première étape,

     encore

à nous préparer à prendre le départ, mais nous étions néanmoins changés ;

nous pouvions voir cela les uns à propos des autres ; nous avions changé

     alors que

nous n’avions pas bougé, et l’un d’entre nous dit, ah, regardez comme nous

     avons vieilli en voyageant

du jour à la nuit seulement, en n’avançant ni vers l’avant ni sur le côté, et cela

     sembla

d’une étrange manière miraculeux. Et ceux qui croyaient que nous devions

     avoir un but

crurent que c’était là le but, et ceux qui pensaient que nous devions rester libres

afin de rencontrer la vérité pensèrent qu’elle avait été révélée.

 

 

Traduit de l’anglais par Rober Benini

in, Louis Glück : « Nuit de foi et de vertu. Edition bilingue »

Editions Gallimard, 2021

 

Parable

 

First divesting ourselves of worldly goods, as St. Francis teaches,

in order that our souls not be distracted

by gain and loss, and in order also

that our bodies be free to move

easily at the mountain passes, we had then to discuss

whither or where we might travel, with the second question being

should we have a purpose, against which

many of us argued fiercely that such purpose

corresponded to worldly goods, meaning a limitation or constriction,

whereas others said it was by this word we were consecrated

pilgrims rather than wanderers: in our minds, the word translated as

a dream, a something-sought, so that by concentrating we might see it

glimmering among the stones, and not

pass blindly by; each

further issue we debated equally fully, the arguments going back and forth,

so that we grew, some said, less flexible and more resigned,

like soldiers in a useless war. And snow fell upon us, and wind blew,

which in time abated — where the snow had been, many flowers appeared,

and where the stars had shone, the sun rose over the tree line

so that we had shadows again; many times this happened.

Also rain, also flooding sometimes, also avalanches, in which

some of us were lost, and periodically we would seem

to have achieved an agreement; our canteens

hoisted upon our shoulders, but always that moment passed, so

(after many years) we were still at that first stage, still

preparing to begin a journey, but we were changed nevertheless;

we could see this in one another; we had changed although

we never moved, and one said, ah, behold how we have aged, traveling

from day to night only, neither forward nor sideward, and this seemed

in a strange way miraculous. And those who believed we should have a

     purpose

believed this was the purpose, and those who felt we must remain free

in order to encounter truth, felt it had been revealed.

 

 

Faithful and virtuous night

Farrar, Straus, Giroux, New-York, 2014

Poème précédent en anglais :

David Gascoyne : Amor Fati (03/11/2021)

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05 décembre 2021

Jacques Roubaud (1932 -) : ∈ (2.1.3 – 2.1.4)

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(2.1.3 – 2.1.4)

2.1.3 Forêt

entassement de la mer...                                   l’étrave du seigle

   dans le gris...                  klee                        vous connaîtrez mille soleils...

c’était la beauté...                                             enfant sur le perron

blue-perfect                                                      mystère et mélancolie d’une rue

                                          chirico

montagnes châtaignes                                      champ de colza

                                          soleil bruit...

       entassements de la mer...                              [GO 35]

      

       entassements de la mer au pelage de mercure

       la moutarde sous l’œil rose et les crachats d’huile verte

       quel schiste portuaire flaire un iceberg de pierre blonde

       si loin derrière toi la mer bombée comptoir inerte

       suceur du soleil d’un babil d’air vert-de-gris inonde

       d’une volubilité de lac rais et miettes pures

 

       le creux où tu roules dans la durée coagulée    

       crypte des vagues contre la terre méconnaissable

       piquée du- caviar rose des baigneurs langue engluée

       avec ses villas bouche bée happant l’hameçon de sable

                           route postale des buées

 

              dans le gris...  o

 

              dans le gris musical en quelque Lerne    

               ..........................................................

 

 

 

c’était la beauté...                                                  [GO 37]

 

c’était la beauté traversière et son quadrige de cavales

avec sa cape d’aquarium vert ses gemmes de nuit groseille

genoux aux fourmilières  d’astres lampant ce nestlé des mondes

c’était la beauté dans la sentine autrefois pavé vantail

sur des hectares volute phosphore de pluies nouvelles

la beauté du bétel de poudres lavées dans le van des landes

 

beauté sur moi d’oliviers soirs comme un sirocco dans la gorge

tombe la censure du soir comme un sac de buses de fonte

toute beauté du jour est dans un sarcophage avec ma honte

c’était la grande beauté brûlée son goût de miel orange et d’orge

                         la beauté rouge de rencontres

 

               l’étrave du seigle...          o                      [GO 36]

 

               l’étrave du seigle est dans le ciel des courlis

               ne vois-tu pas les pustules des taupes sur

               ta coque  terre ! je viens en hardes de mil

               en odeur de miel coagulée d’un fenil

               vers l’anse de coquelicots drapeau blessure

               là je navigue     tigre des haies l’embellie

               te renverse  givre des prunelles  miaulant

               plus loin de tes ronces je me guide à l’étoile

               la naine jaune des blés   dans l’été étale

               enfin je m’enlise aux nuages cerfs-volants

                               or   lacéré de voiles

 

vous connaîtrez...          o                                   [GO 105]

 

vous connaîtrez mille soleils à l’imminence du bleu d’arbre

l’autan de mai dans sa carlingue franchira la neige étroite

tournoiement de socs   vacarme râpé   bruit bruit sans oreilles

la moitié naissante du temps vous accueillera dans son œil

toujours noir vert toujours     (les fusées des oiseaux couleurs éclatent)

(sur l’eau dorée  fumée sur l’eau)  sur le printemps qui suit son ordre

 

et vous demeurerez vivre mais transparents à la durée

sur le manteau de la colline parmi villes et légumes

un peu moins innocents  un peu plus cernés  dessinés murés

ici dans l’herbe  perdus comme je fus   (j’attendais que tu m’

                         entendes   monde   monde à l’arrêt !)

 

       enfant sur le perron...    .        [GO 89]

       chaque lumière en place marque un peu la nuit

       - relief fenêtres qui se situent dans le bien

       profond noir – rien sinon ces signes de l’espèce

       - des accès au jaune précieux  plein  une pui-

       sante odeur de rouge d’humain – mais ailleurs rien

       pas arbre pas gravier pas monde rien qui cesse

       {balance

                             menace   l’épais annihilé

       {commence

                                        {îles

       le noir baigne des                        (la plus jaune au coeur

                                       {armes ?

       bien haut d’un homme) tout ronds les yeux  sans ciller

       appréhendent    : la nature ?  (impalpable sœur

                         si autre   qu’il n’est de clé)

 

                                            o                  

 

 

 

                                        tableau de Paul Klee

 

 

 

                    mystère et mélancolie d’une rue          .

 

 

 

                                tableau de Giorgio de Chirico

 

 

 

                                            o                         [GO 74]

               La première ombre est celle des piliers

               et la deuxième est l’ombre des cieux verts

               la troisième ombre est soleil ocre  hanches

               de la bâtisse aux quinze voûtes    blanche

               puis dans l’ombre de l’ombre l’escalier

               tombe    l’ombre de l’ombre qui vient vers

 

               sur tout est l’Ombre qui est par l’état

               du monde    sur le soleil  sur tant d’ombre

               plus noire que carré aveugle   arcade

               derrière l’ombre première plus sombre

                               et rien ne vous garde

 

               blue-perfect     .          [GO 83]

               Je siffle   dégrise des grives à bruire

               sur la rouille et pain jaune    les clous du sombre

               (cyprès)   je décèle le soleil d’éponges

               j’ai toute puissance   en ce matin de mai

               les étoiles se dissolvent dans l’orange

               les corneilles dans les vignes en grand nombre

 

               ah maîtres mots des paysages selon

               mes hivers à la gelée des oliviers

               battez images ! le ciel s’était mouillé

               de bleu avec le blanc d’un grêlon     oursons :

                               nuages éloignés

 

montagne châtaignes      o

               du drain doré    la lumière en coqs    en heaumes

            vers le dessous   vers les bogues   l’arôme des ronces

               l’humide     au gosier de moselle    la châtaigneraie

descendant jusqu’à ce tournant en gentianes.  Un saut dans les

feuilles   comme on mâche

et nous verrons le val des narcisses  avec  comme deux boîtes

rouges  et la théière des brumes  et le parfum attendu de parcs

et de neiges

 

champ de colza    .                                                  [GO 90]

tous les cris du monde : les salves d’oiseaux

les rires  un moteur peinant vers les collines étaient

au-delà du rideau d’arbres   je m’allongeai

je voyais venir l’ombre  à plat ventre sur les

racines  les trèfles la tête roulée dans le soleil

je vis l’ombre satisfaite mesurer le champ de colza l’étreindre

 

et du sentier mourir sur moi qui demeurai longtemps

brûlant du soleil de l’après-midi   lourde à mes tempes

battait la solitude épaisse   le temps avait quitté mes mains

toujours  j’étais toujours plus loin de mes retours et je marchai

               en aveugle à la suite de mes soleils

 

soleil bruit...        o

                         soleil bruit soleil chaud

                         mains autour de nos cous

                         nous vivons contre ton mur

                         et nous t’aimons assis

                         seuls et fermant les yeux

                         les pieds dans tes eaux blanches

 

                         on voit or et violet

                         on devient bourdonnant

                         de la fumée des voix

                         et ce ne pourrait être mieux

                         s’il n’y avait aussi la soir

                         et l’absence armée et la mort

 

2.1.4. Cité

                                                 viens, viens...

            endimanchés...                                                        suites pour violoncelle seul

          Dans les années pauvres                                      Libération de Lyon

        nuit                                                                       neiges

      un matin de mai                                                   ni lieu

    L’après midi géant...                                          des nuages

  Place Davila                                                       pourquoi recueillir

Sur la route de Fontfroide                                  église de pins...

 

sur la route de Fontfroide    .                                    [GO 5]

                    Quelque embrasure des orages

                    dans le ciel travesti tout bas

                    attendait le vin qui s’ajoure

                    et le cyprès de ces parages

 

                    attendait l’or des alentours

                    la plaine où le vent se dissipe

                    sur des roseaux   pipeaux et nippes

                    sifflement du berceau des bois

 

                    attendaient des bourgs et des chaumes

                    attendaient des cuisses de paille

                    des dos de couleurs ou d’arômes

 

                    et que du crin des noirs émerge

                    comme boulet dans la bataille

                    rougement  le soleil de forge

 

soleil bruit...        o                                               [GO 7]

                              Sur la place vivait

                              où ? Prudent qu’emportèrent

                              vers les pommes de terre ( ?)

                              ses dieux  moi  j’esquivais

 

                              les grands tambours crevés

                              (car vingt vents les heurtèrent)

                              plume !   un hiver de guerre

                              où,   vaguant je rêvais

 

                              dissipant   buissonneur

                              plus aux ronciers qu’aux heures

                              plus qu’aux bancs aux prunelles !

 

                              le ciel vélin vola

                              vers tes murs de cannelle

                              ô  place Davila !

l’après-midi géant...                                             [GO 13]

          l’après-midi géant   plein jour à sa césure

          d’huile  d’ombre apaisée dans le bief aux lavandes

          frappait du tympanon des cigales provende

          de houblons et murailles  rousses sous les mûres

 

          dans les silex l’après-midi myriade  quai

          calquant le fleuve ici reposante émeraude

          envahie frappait les tours d’ardoise chaude

          sous les tours  figuiers gris et lavoirs aux baquets

 

          d’encre savonneuse de fraîcheur   libellules

          des poings de soleil et crayonnés de silence

          en résonnant des passages de la chaleur

 

          attendaient les oranges du déclin   : soir nul

          soufflé dans la fournaise blanche épée intense

          avec ces jardins çà et là criant de fleurs

 

un matin de mai       

               les abricotiers roux ! ils délayaient la pluie !

               tout remonte à la sagesse tiède de mai   

               ....................................................................                                 

                    

 

 

        

nuit                                                                       [GO 15]

          les raisins s’écrasaient sur la route bleue

          grappes guêpes et froissées sous les pieds nus

          contre le soir de groseille qui venue

          qui ? la nuit jaillissante et son bec de freux

          m’attendait sous les cyprès de la colline

          éclaboussée de sang violet aux genoux

          qui ? la nuit de côté rouge dans le cou

          la nuit salivait à la hanche des vignes

          elle me couchait sur son cœur battant noir

          moi la bouche emportée du piment des courses

          elle m’allongeait jonc sur ses reins de nard

          et me griffait de ses givres de ses ourses

          les lumières montaient avec mille points

          rouges dans mes yeux vert insoluble  loin !

 

Dans les années pauvres.                                   [GO 27]

          Ozone intime à tant d’oiseaux amerrissant

          geste des peupliers, baies, petites poitrines

          de buisson rouge, paix, collines, dépassant

          dans l’horizon illustré, la roseur marine

 

          j’ai grandi dans ce gris crevassé, dans ces vignes

          en des jours pavillons aux antennes de sang

          le chemin sent les thyms, le miel, le chemin sent

          la rose arrêtée au vert plus noir, l’œillet ruine

 

          et c’était au début de mes années de faim

          en ce temps mansardé, lézardé, buté, froid

          entaille de l’hiver fiel, corbeaux et noroîts !

 

endimanchés : ...   .                                                 [GO 31]

          endimanchés : des nains jaunes, des iroquois

          (les hirondelles esquissent dans la prairie

          douce la bouche du ruisseau les oies le linge

          sur les haies, encarté dans le vent, bras blancs, quoi

          de plus naturel dans la cour des métairies

          ce carreau d’œillets que la fermière néglige)

 

          eux, plus tard, marchaient, petits, quand la nuit s’élance

          aux lumières poreuses du soir, soutenus

          dans les allées singulières (orgues, balances)

          par des arbres frottant leur cœur, canifs moussus

                             tiède écorce silence   

 

  viens, viens...        o                                          [GO 33]

                    viens, viens, sorbier doux, marron d’averse

                    et vous glycines, clef de Fontfroide

                    je tends les mains : ne suis-je pas le

 

                    même   j’attendrai que se renverse

                    la proue de brindilles puis d’étoiles

                    je guetterai sous les lilas pâles

 

                    le pin pluie, la lumière écureuil

                    grignotant son automne, rousse

                    et quand la nuit imbibe la mousse

                    j’écouterai le grenier des feuilles

                                        où le bois tousse

église des pins : ...                                                 [GO 39]

          église des pins  des grillons  bancs de l’anis

          quand je dormais coulait bas la lune attenante

          je vois toutes les buées où j’écrivis du doigt

          au carreau, je veux que ce soit janvier, jaunissent

          des yeux rosés de la lumière lancinante

          les murs de craie et les jardins cillant de froid

 

          je saluais les tempes minces de la montagne

         une crête de neige tendait ses antennes

         fraîcheur invisible remuée en fontaines

         j’étais en Paradis, ah, j’étais en Cocagne

                             seule, l’eau, incertaine...

 

pourquoi recueillir        o                                     [GO 61]

          pourquoi recueillir la fraîcheur dans ce café

          on voit le tilleul, l’oreille porte-cerises

          joie, seulement ; les draps d’une encre rose ou grise

          reviens, le bourdon freine vers l’arbre parfait

 

          voici le manteau de louve le vent le sabot

          la mousse sombre du verre : ton secret fade

          ô neige brune rougeoyante cassonade

          coude nu sur le vernis vert et chien corbeau

 

          les gouttes rusent dans la tendresse des paumes

          par tout l’espace de vin noir adieu rue jaune

          à gauche !

 

                                  voici le mutisme de l’orage ;

          le soir place ; le terreau rouge éclaboussé ;

               adieu matière des rumeurs à verte Image

               garrot du vent et chaise vide repoussée

des nuages ...                                                        [GO 58]

des nuages glissaient grappes de fer

                                                sur le sol fuyant et haut

                      en ce pays le vent est blanc à son effort

brillent le silex l’olivier

 

le temps s’est répandu comme le temps

                                                fait  simulacre des eaux

j’ai oublié l’enfance close dérivant

                                                sous le ciel aux sombres manteaux

 

ce qui sortait de charbons verts je ne sais plus

                                                 oiseaux immodérément

                                           vers le champ rouge joue encore plue

 

en un mois d’ardoise et de cendre

             tout était dit

l’un de nous mort                      et les vents dessaisis

 

ni lieu        o                                                      [GO 91]

                    la neige on la grillait avec les buis

                    buvant la forêt grossière  hivernale

                    un pas de chevaux agaçait la craie

                    chacun avait ses repères    : en lui

                    vivait la matière nue des étoiles

                    les vignes   les lézards froids-verts   les haies

                    les jours se dispersèrent en riant

                    les fumées s’étouffèrent dans les villes

                    les pistes se brouillèrent    le grillon

                    l’olivier furent des trappes des grilles

                                        dans le blanc hurlant

neige   .                                                                   [GO 93]

          il y avait     les copeaux  une dalle rouge

          le gris d’hiver crevé au poinçon de la neige

          le bec nocturne des étoiles     va, le vent

          compte les cailloux comme fèves   monte   rage

          dans la poussière de chêne  les couloirs d’orge

 

          il y avait le noir ovale dans l’auvent

          vrai noir   l’œil chargeait la nuit de signes   de sortes

          de feux rapides    : ne répondait qu’une branche

          grattant son mur  son loin d’étain  sa neige  morte

          plate   sentant la fumée   haute  bleue aux hanches

                             des années ! (courtes courtes)

  

Libération de Lyon        o                                    [GO 97]

               germes de journées dont bien peu poindront

               à l’encontre des morts déversés là

               si blessent les bleus ternis    cesse la

               musique des eaux que les bois voudront

 

               alors manquera (le chaud ou le rond ?)

               (fourmis des lumières    rire au delà

               du marc hivernal )  aux Saint-Nicolas

               les enfances que buis ne sauveront

 

               Mais ici chantait de trams ou traboules

               octobre dans tes muscles verts ô rhône

               tilleuls noircissant ou marronniers  sous le

 

               carreau noyé d’encre l’ampoule jaune

               cette odeur d’horloge de boiseries

               dans la ville  vigne à l’armée des gris

Suites pour violoncelle seul                                [GO 116]

               la voix qui s’arrachait de la poix du temps

               non pas voix mais ligne projets de distances

               qu’il fallait prendre en aveugle d’un seul sens

               à travers les exemples d’air chuchotant

 

               disait  sans mots  disait sur les blancs du jour

               sur les noires de la nuit montant encore

               et tout d’elle-même caveau et flore

               disait la voix frileuse des âges gourds

 

               tombe disait tombe dans mon cœur bruyant

               glisse dessous la ténèbre os de duvet

               jacques résine glisse glisse criant

 

               et j’étais comme du soir qu’elle buvait

               la voix arrière la voix longue la sce

               llée la sombre et signe où je m’enfouissais

........................................................................

 

,

Editions Gallimard, 1967

Du même auteur :

  « Puisque je pense… »  (05/12/2014)  

 « Lettre à Maria Gisborne » (05/12/2015)

∈ (1.0 – 1.2) (05/12/16)

Un jour de juin (05/12/2017)

∈ (1.3 – 1.4) (05/12/18)

∈ (2.1 – 2.1.2) (05/12/19)

Tombeaux de Pétrarque (05/12/2020)

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04 décembre 2021

Antonio Gamoneda (1931 -) : « Convoquée par les femmes... »

Gamoneda-667x381[1]

 

Convoquée par les femmes, l’aube s’étend comme des branches fraîches :

belles sœurs fertiles, mères marquées par la persécution. Il y a une frise

d’orties dans le profil du matin ; linceuls tordus à l’excès par des mains

brûlées dans la lessive et le désespoir.

 

Et le jour vint. C’était une rumeur sous les paupières, c’était le bruit du jour

naissant. Eau et cristal dans les oreilles enfantines. Des gens translucides

arrivent et leurs chansons humidifient le bois du rêve, humidifient le bois des

chambres fermées à l’espoir.

 

Je sens les prières, leur lenteur, comme de magnifiques serpents qui passeraient

sur mon cœur.

 

(C’était le rosaire de l’aurore en marge de la pureté prolétaire, devant les

jardins embrasés par les trains et les vents.)

 

Traduit de l’espagnol par Claude de Frayssinet

« Poésie espagnole. Anthologie 1945 – 1990 »

Acte sud / Editions Unesco, 1995

Du même auteur :

« Je sais que l’unique chant… » (04/12/2016)

« Vois / la fugacité sylvestre… » (04/12/2017)

« Il existait tes mains... » / « Existían tus manos... » (04/12/2018)

Blues de l’escalier / Blues de la escalera (04/12/2019)

« Si au moins je savais d’où ta tête... » (04/12/2020)

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03 décembre 2021

Alicia Suskin Ostriker (1937 -) : Au restaurant Révélation

Ostriker-Alicia_small[1]

 

Au restaurant Révélation

 


Ecclésiaste est en face de moi

Et chaque fois que je me mets à me plaindre

Il éclate de rire

 

Parfois tellement de bon cœur et à brûle-pourpoint

Qu’il en renverse sa soupe––

Bouddah (le garçon) me comprend

 

Lorsque je lis les beaux caractères

De son spécial ouverture spirituelle

Rejette la naissance sors de la roue

 

Mais Mama Gaia sort enjuponnée de sa cuisine

Et lance : Devons-nous mépriser notre corps

Tout simplement parce que philosophes et laboratoires,

 

Prêtres, politiciens, publicitaires

Et cinéma nous disent de le faire ?

Et moi, de lui dire tout bas :Mama, j’aime mon corps

 

Sa toilette son contact dans la baignoire

Pour commencer, si agréable, puis la danse

Et le baiser––trop tard pour s’arrêter maintenant––

 

Car je sais que mes yeux et mon clitoris

Vont redevenir boue ou poussière comme le Prédicateur

Me le rappelle, que la mort sera

 

En toute probabilité fort douloureuse

Mama, pour moi ce soir ça sera

Soupe, salade, entrée, dessert.

 

 

Traduit de l’anglais par Jean Migrenne

In, Revue « Temporel, N°13, 29 Avril 2012

Revue en ligne publiée par l’Atelier GuyAnne, 77144 Chalifert

De la même autrice : Huitième et treizième / The Eighth and Thirteenth (03/12/2020)

 

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02 décembre 2021

Ilarie Voronca (1903 – 1946) : « Sous nos fenêtres les jardins... »

Portrait_of_the_poet_Ilarie_Voronca[1]Huile sur toile de Victor Brauner

 

 

Sous nos fenêtres les jardins dévastés du couchant

L’été avant de s’en aller a laissé ses parures

Je vois plus loin les bagues des vignobles et l’automne

Comme un graveur sur or se penche sur les feuilles.

 

Qu’y aurait-il d’étonnant si tu ouvrais la porte ?

Mon âme est telle que tu l’as laissée en partant

Comme la chambre d’une disparue où tout est à sa place

Pour y trouver ta voix inchangée ton visage.

 

Certes, je ne suis pas seul à regarder ce jour

Qui s’éloigne avec les reflets de septembre

Le soir luit déjà comme un sel sur les routes

Où montent les étoiles et les troupeaux anciens.

 

Allons nous promener encore au crépuscule

Si l’on te croit très loin, si nul ne sent ton souffle

Les cailloux du sentier reconnaîtront ton pas

Sonnant au fond du mien comme un battant de cloche.

 

Contre-solitude

Editions Bordas, 1946

Du même auteur :

Mon peuple fantôme (08/06/2015) 

Eloge du silence (08/06/2016) 

Fragments (08/06/2017)

Mes amis, mes montagnes (08/06/2018)

Amitié du poète (08/06/2019)

« Quand nos âmes seront réunies... » (08/06/2020)

A l’inconnue (08/06/2021)

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01 décembre 2021

Paul Celan (1920 – 1970) : « La nuit, quand le pendule de l’amour... » / « Nachts, wenn das Pendel der Liebe...

paul_celan[1]

 

La nuit, quand le pendule de l’amour balance

entre Toujours et Jamais,

la parole vient rejoindre les lunes du cœur

et ton œil bleu

d’orage tend le ciel et la terre.

 

D’un bois lointain, d’un bosquet noirci de rêve

l’Expiré nous effleure

et le Manque hante l’espace, grand comme les spectres du futur.

 

Ce qui maintenant s’enfonce et soulève

vaut pour l’Enseveli au plus intime :

embrasse, aveugle, comme le regard

que nous échangeons, le temp sur la bouche.

 

Traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre

in, Paul Celan : « Choix de poèmes, réunis par l’auteur »

Editions Gallimard (Poésie), 1998

Du même auteur :

Fugue de mort / Todesfuge (01/12/2014)

Strette / Engfürhrung (01/12/2015)

 Matière de Bretagne (01/12/2016)

Le Menhir (01/12/2017)

« Voix... / Stimmen... » (01/12/2018)

Psaume / Psalm (01/12/2019)

Eloge du lointain / Lob der Ferne  (01/12/2020)

 

 Nachts, wenn das Pendel der Liebe schwingt

zwischen Immer und Nie,

stößt  dein Wort zu den Monden des Herzens

und dein gewitterhaft blaues

Aug reicht der Erde den Himmel.

 

Aus fernem, aus traumgeschwärztem

Hain weht uns an das Verhauchte

und das Versäumte geht um, groß wie die Schemen der Zukunft.

 

Was sich nun senkt und hebt,

gilt dem zuinnerst Vergrabnen :

blind wie der Blick, den wir tauschen,

küßt es die Zeit auf den Mund.

 

Mohn und Gedächtnis,

Deutsche Verlags-Anstalt, Stuttgart, 1952

Poème précédent en allemand :

Wolfdietrich Schnurre : Nouveaux poèmes 1965 – 1979 (I) (28/11/2021)

 

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30 novembre 2021

Reizl Zychlinski / Rajzla Żychlińska (1910 – 2001) : Avril

Zychlinski,%20Rajzel-9eff3101[1]

 

Avril

 

Avril

La jeune verdure

Ne sait pas encore

Ce qu’elle désire

Comment fleurir

Rouge

Blanche

S’envoler peut-être ?

Elle s’éprend, la nuit,

De chaque étoile

Et le matin

La trouve roide,

Gelée.

Avril.

 

Traduit du yiddish par Charles Dobzynski

In, « Anthologie de la poésie yiddish. Le miroir d’un peuple »

Editions Gallimard (Poésie), 2000

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29 novembre 2021

Gérard Le Gouic (1936 -) : Le marcheur d’Afrique

legouicgerard[1]

 

Le marcheur d’Afrique

 

     Qu’un village émerge de terre, les femmes en nourrissent aussitôt le cœur.

     Leurs voix s’évadent des corolles des toits, et leurs rires et leurs chants, et

leurs hallucinations d’alliances ou de fugues.

     Leurs silences serpentent telle l’ombre au bas des murs de pisé, tel le sang

sur un membre blessé.

 

     Tout concourt à leu parure : un geste, une pose, une interrogation, un

déplacement de la lumière qui avive ici, assombrit là, la sculpture, à peine

réussie, toujours remodelée, de leurs corps.

*

     Les fleuves descendent de l’inconnu.

     Des hommes côtoient leur naissance dans l’ignorance de l’aube qu’ils

aident.

     D’autres hommes accompagnent le développement du reptile mou,

marchent un temps à son rythme, l’abandonnent quand il se dérobe.

     Comme les premiers ne se défiaient pas de sa source, ceux-ci opposent

à la fuite des eaux leur repli sur eux-mêmes.

     Les hommes des estuaires refusent tout regard en arrière, toute question

vers l’amont.

     Ils résistent à des soumissions impalpables, se déplacent au ras de la coulée

afin d’alléger la pente qu’ils ne graviront jamais.

*

     Les enfants cochent la mémoire de leurs aînés.

     L’eau est leur parenté directe, leur éducation de base, une nourriture

gourmande qu’ils mâchent jusque dans leurs rêves.

     Dans cet état d’irréalité qui les alimente, ils se saisissent d’une onde de

la rivière, d’une ride du marigot dont ils se serviront d’esquif le jour, d’île

dérivante la nuit pour se rapprocher du pays aux frontières troubles.

 

     Ils sont les bulles des mares, la semence des orages.

     La pluie qui ruisselle sur leurs corps les fait ressembler à des jarres qui

débordent.

 

     Ils s’habillent de la nudité des femmes, ou se lovent dans leurs voiles, se

vêtent aussi de la fumée comme si le feu déroulait une balle de tissu.

     Ils s’enveloppent de la rose neige, si lente à retomber, que les troupeaux

soulèvent au crépuscule.

 

     Les enfants guident des cerceaux, se poursuivent, coupent leurs trajectoires,

multiplient les ondulations, les cercles, les bruits.

     Leurs traces dans le sable et la poussière, des prophètes les comparent avec

la carte inachevée de l’univers.

*

     Ardoise magique de son histoire, la rue n’a pas d’origine.

     Nul ne peut désigner l’aire de la première échoppe, évoquer l’odeur du

premier abri d’artisan.

     La rue était au commencement, comme tout lieu de commerce. Et d’amour.

*

     Les mille métiers du monde s’inventèrent ici.

 

     Dans les ateliers en plein vent, le tailleur torsade le cheveu de ses songes au

fil des coutures, le vannier en découd avec la rébellion des jets d’osier.

     Sous des paillottes aux pans baissés, l’usurier feint la somnolence, l’orfèvre

gonfle ses joues d’oranges d’air pour attiser le caféier des braises.

     Sous l’arbre à l’écart, le marchand d’herbes et d’amulettes vide ses yeux à

force de voyance.

 

     L’activité principale demeure l’attente, sans objet, dans une immobilité

comme définitive, à mi-chemin du retrait des autres et du retour sur soi, du

renoncement à soi.

     Les hommes se meuvent entre ces longs paliers d’observation aveugle. Et

d’oubli habité.

*

     Tel un sablier que renverseraient les saisons, la case se rempli et se vide.

     Elle est un prolongement de la nature, souvent un détour.

     Dans les pays d’arbres, elle ressemble au fruit envolé de sa branche, aux

battements d’une veine de terre dans les contrées de ciel, d’horizons libres.

     Dans les provinces d’eau, elle s’arrondit en forme de poing végétal.

 

     Empreintes de doigts sur les toiles superposées de la nuit, la case ne devient

jamais un bien.

*

     Des fêtes sourd plus de désespérance que d’allégresse.

     L’âme s’exprime d’abord, tamisant les forces, régénérant les faiblesses,

alors que seuls les corps semblent émettre, et recueillir, que seuls les sens

paraissent s’unir.

 

     A l’esprit du village revient de consolider avec son aiguille courbe, l’ourlet

entre ciel et mystère, terre et magie.

*

     La chaleur qui tasse les volumes, ramollit les lignes...

     Les fulgurantes humeurs hachant le sommeil repu de sève des forêts....

     Sur les passages forcés de la vie, les points d’eau qui émincent la part

d’ombre en chacun...

     Les fleuves conduisant au foyer brûlant de leur embouchure...

     Les marais qui avalent la nuit, restituent les bulbes de la lumière...

     La savane qui rapproche de l’émergence dont l’éloignement ne se réduit

jamais...

 

     Quel trouble nous poursuit à mesure que ce continent nous dévoile ses

commencements sans naissance, ses fins qui n’en finissent pas, nous offre

ses nus sans nudité ?

 

In, « La Nouvelle Revue Française, Juillet-Août 1993, N° 486-487 »

Editions Gallimard, 1993

Du même auteur :

 « Quand ma chienne me regarde… » (29/11/2014)

Troisième île (29/11/2015)

Cairn de Barnenez (29/11/2016)

« La campagne semble morte… » (29/11/2017)

Pierres (29/11/2018)

Ici (29/11/2019)

La terre aux manoirs d’herbes (I) (29/11/2020)

 

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