Le bar à poèmes

10 décembre 2016

Anne Perrier (1922 - ) : « Ce n’est pas assez… »

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Ce n’est pas assez

D’une flaque de ciel en notre cœur

C’est le ciel tout entier

Que je veux Quand viendra l’heure

De s’écouler comme une eau pure

Dans le lit profond de l’amour

O ! quand viendra le jour

D’être comme une étoffe sans couture

 

Le petit pré

Editions Payot, Lausanne (Suisse), 1960

Du même auteur :

« Lorsque la mort viendra… » (09/06/2014)

Prière (26/07/2015)

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09 décembre 2016

Jean-Pierre Schlunegger (1925 – 1964) : Le mur

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Le mur

à la mémoire de Caryl Chessman

 

La nuit, l’amère, et puis le mur. Le mur.

Le temps s’arrête au pied du mur, mille ans de mur,

 

Mille milliards d’année de mur, de primevères

Et de soleils d’été, d’hivers de feu, de glace.

 

Le souffle des saisons s’arrête au pied du mur

Où l’image du ciel tout à coup se renverse.

 

Où la terre en plein front m’aveugle comme un masque,

Le masque de la terre et de l’eau que j’essuie,

 

Que je mêle à mon sang comme un ruisseau de boue.

Déjà la mort est longue et le temps se détruit,

 

La chaleur comme un feu lentement se dénoue,

L’ombre saigne entre deux soleils la fin du monde,

 

Et le noir m’envahit, tourne comme une roue.

Corbeaux, vague de corbeaux lents, charbons de

 

 nuit,

 

Le bruit plus sourd que mille cloches de vendanges

Soudain grandit où je me pétrifie.

 

La Pierre allumée, suivie de La Chambre du musicien,

Editions A la Baconnière, Neuchâtel (Suisse), 1962.

 

Du même auteur : Postface (09/12/2015)

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08 décembre 2016

Antonio Machado (1875 – 1939) : Aube sur Valence / Amanecer en Valencia

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Aube sur Valence

 

Ces rafales de mars dans les mansardes

du temps - vers la mer; la colombe

au plumage tournesol, les tulipes géantes

du jardin, et le soleil qui se découvre,

 

boule de feu dans la brume mauve,

et rend lumineuse la terre levantine...

bouillonnement de lait et d'argent, d'écume et d'azur,

et des voiles blanches sur la mer latine!

 

Valence aux printemps féconds,

pays de vergers fleuris et de rizières,

Heureux je suis, je veux chanter ton passé,

 

Toi qui dompte une large rivière dans tes canaux,

le dieu marin dans tes lagunes

et le centaure d'amour dans tes rosiers.

 

Traduit de l’espagnol par ?

In, Jacinto-Luis Guereña :  «  Anthologie bilingue de la poésie

 espagnole contemporaine »,

Editions Gérard et Cie (Marabout Université), Verviers (Belgique),1969

Du même auteur : Il y a eu crime dans Grenade / El crimen fue en Granada (08/12/2015)

 

Amanecer en Valencia

(Desde una torre).

 

Estas rachas de marzo, en los desvanes

- hacia al mar - del tiempo; la paloma

de pluma tornasol, los tulipanes

gigantes del jardin, y elsol que asoma,

 

bola de fuego entre morada bruma,

a iluminar la tierra levantina…

 

¡Hervor de leche y plata, añil y espuma,

y velas blancas en la mar latina!

 

Valencia de fecundas primaveras

de floridas almunias y arrozales,

feliz quiero cantarte como eras :

 

domando a un ancho río en tus canales,

al dios marino con tus albuferas,

al centauro de amor con tus rosales

 

 

La guerra (1936 -1937),

Editotial Espasa-Calpe, Madrid, 1937

Poème précédent en espagnol :

 José Agustín Goytisolo : J’invoque / Yo invoco (25/11/2016)

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07 décembre 2016

Alain Jégou (1948 – 2013) : Toull Lech’id

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Toull Lec’hid

 

     Un grand soleil flambant neuf monte de la terre. Vif, chatoyant,

écarlate, gorgé de vie et de plaisir. Rond et chaud. Rebondi, épanoui.

Beau comme un cul de femme.

 

Passe Ouest suivi de Ikaria LO 686070

Editions Apogée, 35000 Rennes, 2007

Du même auteur :

 « Sans forfanterie aucune… » (29/09/2014)

 « Coincées entre la coque et le vivier … » (07/12/2015)

 

Alain Jégou (1948 – 2013) : Toull Lech’id

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06 décembre 2016

Maurice Roche (1924 – 1997) : « J’ai tellement eu faim… »

    

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     J’ai tellement eu faim dans ma vie que ça m’a coupé l’appétit

à jamais.

     Dur à avaler quand on sait qu’on ne pourra régler l’addition

dur à avaler le sandwich qui vous fait une boule à cri étranglé,

difficile de déglutir quand on n’a pas de quoi payer c’qu’on graille !

La phrase pour exprimer cela vous étouffe avec. Pourtant çà creuse,

l’inanition.    

 

     Un véritable métier que de chercher du travail ; une sorte de

profession libérale avancée. Mais quelle occupation harassante !

vraiment pas payée pour le boulot que çà donnait… Et aucune

garantie sur l’avenir…

     Chaque jour levé de bonne heure.

     Lecture des petites annonces.

     Lettres avec curriculum vitae.

     Coups de téléphone – « occupé/occupé/occupé » : la place est

libre ;

     « libre » : la place est prise.

     Métro ou à pied le plus souvent.

     Se présenter à.

     Salle d’attente.

 

     Bureau de l’employeur :

     - V’z’ êtes trop jeune, mon vieux !

     Les années ayant passé, la chance a tourné. C’est devenu :

     - V’z’ êtes trop vieux, mon p’tit

 

Je ne vais pas bien, mais il faut que j’y aille.

Editions du Seuil, 1987

Du même auteur :

« Je vis la mort à chaque instant… » (06/12/2014) 

« Tu perdras le sommeil… » (06/12/1205)

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05 décembre 2016

Jacques Roubaud (1932 - ) : « église des pins… »

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église des pins, …                                 [GO 39]

 

église des pins des grillons blancs de l’anis

quand je dormais coulait bas la lune attenante

je vois toutes les buées où j’écrivis du doigt

au carreau, je veux que ce soit janvier, jaunissent

des yeux rosés de la lumière lancinante

les murs de craie et les jardins cillant de froid

 

je saluais les tempes minces de la montagne

une crête de neige tendait ses antennes

fraîcheur invisibles remuée en fontaines

j’étais en Paradis, ah, j’étais en Cocagne

                   seule, l’eau, incertaine…

 

,

Editions Gallimard, 1967

Du même auteur :

 « Puisque je pense… »  (05/12/2014)

   « Lettre à Maria Gisborne » (05/12/2015)

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04 décembre 2016

Antonio Gamoneda (1931 - ) : « Je sais que l’unique chant… »

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Je sais que l’unique chant,

de tous les chants anciens le seul digne,

l’unique poésie,

est celle qui se tait et aime toujours ce monde,

cette solitude qui rend fou et vous dépouille.

 

Traduit de l’espagnol par Claude de Frayssinet

« Poésie espagnole. Anthologie 1945 – 1990 »

Acte sud / Editions Unesco, 1995

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03 décembre 2016

Christine de Pisan (1361 – 1430 ?) : « Seulette suis… »

 

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Seulette suis et seulette veux être,

Seulette m'a mon doux ami laissée,

Seulette suis, sans compagnon ni maître,

Seulette suis, dolente et courroucée,

Seulette suis, en langueur mesaisée (*),            (*) mal à l’aise

Seulette suis, plus que nulle égarée,

Seulette suis, sans ami demeurée.

 

Seulette suis à huis ou à fenêtre,

Seulette suis en un anglet muciée (*),,             (*) cachée

Seulette suis pour moi de pleurs repaître,

Seulette suis, dolente ou apaisée,

Seulette suis, rien n’est qui tant messiée (*),    (*) me déplaît

Seulette suis, en ma chambre enserrée,

Seulette suis, sans ami demeurée.

 

Seulette suis partout et en tout estre (*),               (*) endroit     

Seulette suis, que je marche ou je siée (*),    (*) ou que je sois assise

Seulette suis, plus qu'autre rien terrestre (*),  (*) plus qu’autre chose au monde

Seulette suis, de chacun délaissée,

Seulette suis, durement abaissée,

Seulette suis, souvent toute éplorée,

Seulette suis, sans ami demeurée.

 

                            Envoi

 

Princes, or est ma douleur commencée

Seulette suis, de tout deuil menacée,

Seulette suis, plus teinte que morée (*)(*) plus sombre qu’une tenture noire

Seulette suis, sans ami demeurée.

Du même auteur : La fille qui n’a point d’ami (03/12/2015)

 

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02 décembre 2016

Jean Toomer (1894 – 1967) : Chant de la moisson / Harvest song

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Chant de la moisson

 

 Je suis un moissonneur dont les muscles se reposent

au coucher du soleil. Toutes mes avoines sont

coupées. Mais je suis trop glacé et trop fatigué

pour les lier, et j’ai faim.

Je craque un grain entre mes dents. Je ne le goûte pas.

J’ai été dans les champs toute la journée. Ma gorge est sèche.

 

J’ai faim.

 

Mes yeux sont collés avec la poussière des champs d’avoine au

     temps de la récolte.

Je suis un homme aveugle qui regarde fixement

les collines, en cherchant les champs voisins

hérissés de meules.

 

Ca serait bon de les voir… courbes, fendus, des

manches de faucille avec leurs cercles de fer.

Ca serait bon de les voir, collés de

poussière et aveugles. J’ai faim.

 

(Le crépuscule est une gaine étrangement

crainte dans laquelle leurs larmes sont étourdies)

Ma gorge est sèche. Et devrais-je appeler, un grain

craque comme les avoines…ého –

 

J’ai peur de les appeler. Quoi, s’ils m’écoutaient,

et m’offraient leurs grains, leurs avoines,

ou leur froment ou leur blé ? J’ai été dans

les champs toute la journée. Je crains de ne

pouvoir le goûter. Je crains de connaître ma faim.

 

Mes oreilles sont collées de la poussière des champs

d’avoine au temps de la récolte.

Je suis un homme sourd qui s’efforce d’entendre

les appels des autres moissonneurs dont les

gorges sont aussi sèches.

 

Ce serait bon d’entendre leurs chansons…

moissonneurs de la canne aux tiges douces,

coupeurs de maïs… quoique leurs gorges

craquent, que l’étrangeté de leurs voix

m’assourdisse.

 

J’ai faim… Ma gorge est sèche… Maintenant que

le soleil est couché et que je suis glacé, j’ai

peur de les appeler. (Eho, mes frères).

Je suis un moissonneur. (Eho) Toutes mes

avoines sont coupées. Mais je suis trop fatigué

pour les lier. Et j’ai faim. Je craque

le grain. Il n’a pas de goût. Ma

gorge est sèche…

 

O mes frères, je bats mes paumes, encore délicates,

contre le chaume des ma moissons. (Vous

aussi battez vos paumes délicates). Ma

douleur est douce. Plus douce que les

avoines ou le froment ou le maïs. Elle

ne m’apportera pas la connaissance de ma faim.

 

Traduit de l’anglais par Eugène Jolas

Anthologie de la nouvelle poésie américaine

Librairie Kra éditeur, 1928

 

Harvest song

 

I am a reaper whose muscles set at sundown.

All my oats are cradled.

But I am too chilled, and too fatigued to bind them.

And I hunger.

 


I crack a grain between my teeth. I do not taste it.


I have been in the fields all day. My throat is dry.

 

I hunger.

 


My eyes are caked with dust of oatfields at harvest-time.


I am a blind man who stares across the hills,

 

seeking stack'd fields of other harvesters.



It would be good to see them . . crook'd, split,

 

and iron-ring'd handles of the scythes.

 

It would be good to see them, dust-caked and blind. I hunger.

(Dusk is a strange fear'd sheath their blades are dull'd in.)

My throat is dry. And should I call, a cracked grain like the oats...eoho--

I fear to call. What should they hear me, and offer me their grain, oats,

 

or wheat, or corn? I have been in the fields all day. I fear I could not taste it.

 

I fear knowledge of my hunger.

My ears are caked with dust of oatfields at harvest-time.

I am a deaf man who strains to hear the calls of other harvesters

 

whose throats are also dry.

It would be good to hear their songs . . reapers of the sweet-stalk'd cane,

 

cutters of the corn...even though their throats cracked

 

and the strangeness of their voices deafened me.

I hunger. My throat is dry.

 

Now that the sun has set and I am chilled, I fear to call.

 

(Eoho, my brothers!)

I am a reaper. (Eoho!) All my oats are cradled.

But I am too fatigued to bind them. And I hunger.

I crack a grain. It has no taste to it.

My throat is dry...

O my brothers, I beat my palms, still soft,

 

against the stubble of my harvesting.

 

(You beat your soft palms, too.) My pain is sweet.

 

Sweeter than the oats or wheat or corn.

 

It will not bring me knowledge of my hunger. *

 

Cane,

Boni & Liveright, New-York, 1923

Poème précédent en anglais :

John Ashbery : La seule chose susceptible de sauver l’Amérique / The one thing that can save America (24/11/2016)

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01 décembre 2016

Paul Celan (1920 – 1970 ) : Matière de Bretagne

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Matière de Bretagne

 

Lumière des genêts, jaune, les pentes

bavent du pus vers le ciel, l’épine

courtise la blessure, des cloches

y sonnent, c’est le soir, le néant

roule ses mers pour la prière,

la voile sang met cap sur toi.

 

Sec, asséché

derrière toi le lit, envahie de roseaux,

son heure, là-haut,

près de l’étoile, les rigoles

laiteuses de l’estran bavardent dans la vase, la datte de pierre

dessous, en touffe, bée dans la bleuité, un bouquet pérennant

de mortalité, beau,

salue ta mémoire.

 

(Me connaissiez-vous,

mains? j’ai suivi

le chemin fourché que vous indiquiez, ma bouche

crachait son cailloutis, j’allais, mon temps,

corniche de neige errante, projetait son ombre – m’avez-vous connu ?)

 

Mains, la plaie cour-

tisée d’épine, les cloches sonnent,

mains, le néant, les mers,

mains, dans la lumière des genêts, la

voile sang

met cap sur toi.

 

Toi

tu apprends

tu apprends à tes mains

tu apprends à tes mains, leur apprends

tu apprends à tes mains

                                        à dormir.

 

Traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre

In, Paul Celan : « Choix de poèmes réunis par l’auteur »

Editions Gallimard, 1998

Du même auteur :

Fugue de mort / Todesfuge (01/12/2014)

Strette / Engfürhrung (01/12/2015)

 

Matière de Bretagne

 

Ginsterlich, gelb, die Hänge

eitern gen Himmel, der Dorn

wirbt um die Wunde, es läutet

darin, es ist Abend, das Nichts

rollt seine Meere zur Andacht,

das Blutsegel hält auf dich zu.

 

Trocken, verlandet

das Bett hinter dir, verschilft

seine Stunde, oben,

beim Stern, die milchigen

Priele schwatzen im Schlamm, Steindattel,

unten, gebuscht, klafft ins Gebläu, eine Staude

Vergänglichkeit, schön,

grüsst dein Gedächtnis.

 

(Kanntet ihr mich,

Hände? Ich ging

den gegabelten Weg, den ihr weisst, mein Mund

spie seinen Schotter, ich ging, meine Zeit,

wandernde Wächte, warf ihren Schatten - kanntet ihr

             mich?)

 

Hände, die dorn-

umworbene Wunde, es läutet,

Hände, das Nichts, seine Meere,

Hände, im Ginsterlicht, das

Blutsegel

hält auf dich zu.

 

Du

du lehrst

du lehrst deine Hände

du lehrst deine Hände du lehrst

du lehrst deine Hände

                                    schlafen.

 

Revue « Akzente, Février 1958 »

Carl Hanser Verlag, Munich (Allemagne), 1958

Poème précédant en allemand :

Wolfdietrich Schnurre : Quand le monde frappe à ta porte /Klopfzeichen (28/11/2016)

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