Le bar à poèmes

18 octobre 2021

François Villon (1431 – 1463) : Epitre à mes amis

villo_cm[1]

 

Épître à mes amis

 

 

Ayez pitié, ayez pitié de moi,

A tout le moins, s'il vous plaît, mes amis !

En fosse gis, non pas sous houx ne mai*,             *je ne suis pas à la fête

En cet exil ouquel je suis transmis

Par Fortune, comme Dieu l'a permis.

Filles, amants, jeunes gens et nouveaux,

Danseurs, sauteurs, faisant les pieds de veaux* * faisant des cabrioles

Vifs comme dards, agus comme aiguillon,

Gousiers tintant clair comme cascaveaux*,          * grelots

Le laisserez là, le pauvre Villon ?

 


Chantres chantant à plaisance, sans loi,

Galants, riants, plaisants en faits et dits,

Coureux* ,allants, francs de faux or, d'aloi**,       *coureurs   ** dénués d’or vrai ou faux

Gens d'esperit, un petit étourdis,

Trop demourez, car il meurt entandis*.                * cependant

Faiseurs de lais, de motets et rondeaux,

Quand mort sera, vous lui ferez chaudeaux* !      * bouillons

Où gît, il n'entre éclair ne tourbillon :

De murs épais on lui a fait bandeaux.

Le laisserez là, le pauvre Villon ?

 


Venez le voir en ce piteux arroi*,                         * équipage

Nobles hommes, francs de quart et de dix*,         * exempt du droit de quart et de dîme

Qui ne tenez d'empereur ne de roi,

Mais seulement de Dieu de Paradis ;

Jeûner lui faut dimanches et merdis,

Dont les dents a plus longues que râteaux ;

Après pain sec, non pas après gâteaux,

En ses boyaux verse eau à gros bouillon ;

Bas en terre, table n'a ne tréteaux.

Le laisserez là, le pauvre Villon ?

 


Princes nommés, anciens, jouvenceaux,

lmpétrez* moi grâces et royaux sceaux,               * obtenez

Et me montez en quelque corbillon.

Ainsi le font, l'un à l'autre, pourceaux,

Car, où l'un brait, ils fuient à monceaux*.            * en tas   

Le laisserez là, le pauvre Villon ?

 

 

Poésies complètes

Edition établie, présentée et annotée par Robert Guiette

Editions Gallimard et Librairie Générale Française, 1964

Du même auteur :

Ballade des pendus (18/10/2015)

Le testament (I à XLI) (18/10/2016)

Le débat du cœur et du corps de Villon (18/10/2017)

Ballade des Dames du temps jadis (18/10/2018)

Les regrets de la belle heaulmière (18/10/2019)

Ballade du concours de Blois (18/10/2020)

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17 octobre 2021

Jacques Lovichi (1937 – 2018) : Bégo ou le Sorcier des Merveilles

 

LovichiOK[1]

 

Bégo

ou

Le Sorcier des Merveilles

 

Sur le plus haut de l’être,

je respire une puissance indéfinissable,

comme la puissance qui est dans l’air avant l’orage.

Je ressens l’imminence...

Paul Valéry

 

 

pour Michel Cosem

et

pour Henry de Lumley

 

1. Orant

venez crier

sur les lacs bleus

les roches :

là où gîte la foudre

est le pays des morts

 

2. Couteaux

couteaux brandis

paumes écartelées

cris

vers le roc pelé

demeure de l’orage

 

3. Ici

naît

brusquement

vers la fin des Temps froids

le rite

minéral

dans un jaillissement de sperme

de sang pourpre et d’entrailles

fumantes

 

4.

Ici

l’homme

devient

et

à jamais

demeure

ici se fonde

l’homme

au milieu des éclairs

 

5. Et c’est la mort féconde

et c’est la vie

enfin

que hurlent les poumons

d’un peuple

nu

dressé

implorant          menaçant

vers la plus haute

cime

 

6. Et c’est l’homme

debout

de ses deux bras grandi

qui crache

vers le ciel

le défi de l’abîme

 

7. Le maître calciné

à la crinière d’herbes

mène paître

sans fin

les troupeaux du Soleil

corne à corne

beuglant

 

et les mille sabots roulent

comme un tonnerre

 

8. Arpenteurs chevelus

          qui mesuriez la terre

pâtres du Haut pays

vous

femmes

qui piliez la graine

          dans la coupe

et vous chasseurs

armés de haches de granit

vous vous êtes dressés

face          au mont de colère

et lui avez fait front

          de tout votre vouloir

 

9. Hommes

devenus

hommes

en votre âpre courroux

laissez crouler

le ciel

fulgurante merveille

un déluge de feu

vous fera souverains

 

10. Et le dernier

vivant

sur la dernière roche

tend

ses moignons sanglants

vers le firmament noir

trop lourd

d’avoir lutté

contre les forces sombres

 

11. Au-dessus du charnier

par-delà

les espaces

un busard crie la vie

point fixe

sur le

mont

son œil indifférent

déjà

voit frémir

l’aube

 

12. Orant

venez prier

sur les lacs bleus

les roches 

venez

sanctifier

le pays

des vivants

 

Saorge, La Ciotat, 1979 -1988

 

Le Sorcier des Merveilles

Editions Encres-Vives, 31770 Colomiers, 1989

Du même auteur :

La sourde oreille (17/10/2014)

Ne variatur ou l’avant-dernière lettre d’Ephèse (17/10/2015)

Le combat avec l’ange (17/10/2016)

Mourir dans l’île (17/10/2017)

Mort du sultan des Asphodèles (17/10/2018)

Luberons (16/10/2019)

Jardin (17/10/2020)

 

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16 octobre 2021

Georges Perros (1923 – 1978) : L’âme

perros_2_article[1]Autoportrait à l’encre non daté © Collection Georges Perros

 

L’âme

 

Instable tant soit peu qu’il y ait eau courante

Non de rivière où truite égare son émoi

Mais de terre liquide où l’homme se lamente

De n’être, dans l’écume insolite, que soi.

 

Invisible au cœur dur qui régit la tourmente

Non de force, mais d’ire instituant la loi

Tu flattes en sourdine une impossible attente

L’homme file un comment aux tresses du pourquoi.

 

Suspecte, rien n’en sort qu’une brume défunte

Avant même qu’y passe un spacieux appel

Vol d’oiseau noir d’aurore, imperceptible plainte.

 

Nul secours, d’homme ici, d’ange tartuffe au ciel

Nul sinon celui simple d’une main sur l’épaule

Sur la nuque un regard qu’aucun démon ne frôle.

 

Poèmes bleus,

Editions Gallimard, 1962

Du même auteur :

 « On meurt de rire… » (10/08/2014)

« Foutez-moi tout çà dans la mer… » (10/08/2015)

 « Mon coeur bredouille… » (16/10/2016)

 « Il y a un bruit près de chez moi… » (16/10/2017)

« Il n’y a rien... » (16/10/2018)

« Ces envies de vivre ... » (16/10/2019)

« Mon fils mon petit Frédéric... » (16/10/2020)

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14 octobre 2021

André Velter (1945 -) : çà cavale (I)

 

rencontre-andre-welter-marseille-2019-1[1]Revue Phoenix

 

çà cavale (I)

 

Oratorio rock pour voix, chants, guitares électriques,

batterie, flûte et sax, CA CAVALE, a été créé dans le

cadre de la Fête du Livre de Bron, le 11 avril 1992,

par Jean-Luc Debattice,  Ghaouti Faraoun et l’auteur,

accompagné de Jean Ricco, Rosaire Ricco, Daniel

Baudon et Christian Maillet, sur des musiques de

Jean-luc Debattice, dans une réalisation de Jean

Couturier.

 

 

                                                                                        Quand « être absolument moderne »

                                                                           est devenu une loi spéciale proclamée par le tyran,

                                                                               ce que l’honnête esclave craint plus que tout,

                                                                          c’est que l’on puisse le soupçonner d’être passéiste.

 

                                                                                                                     GUY DEBORD

                                                                                            (Panégyrique, tome premier)

 

 

Ici déjà venu d’ailleurs,

déjà passé par les blessures du temps,

déjà en mouvement,

 

ici pour le non-lieu d’après

la griserie des origines,

les ferveurs de l’identité,

la fièvre de l’appartenance,

 

ici comme départ volé,

étapes brûlées, infini effacé

hors la loi du retour,

hors la loi tout court,

 

c’est de la pulpe et des nerfs en partance,

c’est du soleil dans l’éclair, du feu dans les flammes,

de la poussière d’os et d’or mêlée aux désirs de la bouche.

 

Ce monde est trop étroit

ce continent trop froid

ce pays trop gâté

ce cops trop sédentaire

ce souffle trop adouci –

 

il n’y a rien à attendre de la veulerie sur terre

ni de la domestication du sang

ni de la dépression du sens,

 

ici et partout la mise aux normes appelle

les armes blanches, les armes bleues,

une houle d’hommes démunis déferlant

sur les salons, les entrepôts, les vitrines,

une submersion d’être congédiés, affamés, débauchés

qui ne se présentent plus la casquette à la main.

 

L’assaut qui se lève n’a rien d’élégant,

rien d’élégiaque, rien d’ineffable,

on n’y voit que tueurs et sauvages,

monstres mous, fonctionnaires, maîtres chiens,

penseurs mondains, tortionnaires ou chaisières,

que de la lèpre urbanisée contre des nuits d’orage,

des gorges égorgées, des cris de rage.

 

La Horde d’Or est en haillons.

Les vrais barbares ont le pouvoir et le fric,

ils règnent replets, repus, férocement pacifiques

avec des visages lisses et des vanités de chapons,

ils suivent de leurs paupières lasses

le fixing du bien et du mal,

du cuivre, du fer, de l’atome ou du soufre,

ils sentent dans leurs veines fragiles

l’étiage des taux d’intérêts

et signent d’un peu d’encre

l’ouverture de charniers

en lieux et places d’anciennes oasis,

d’anciens caravansérails, d’anciens débarcadères

que de toute façon ils ne connaissent pas.

 

 

 

Je ne sais plus qui peut m’entendre,

mes fils ont été enrôlés, dénués, déguisés.

Mon espace si vaste demeure sans écho,

je vis dans sa lumière comme dans un beau linceul.

Personne ne viendra forcer une prison où manquent

les portes, les barreaux, le chemin de ronde.

On ne se délivre pas d’une ivresse calcinée,

on ne se libère pas d’un parfum invisible.

 

Le désert est pour toujours ma dignité et ma parure,

mes longs silences et ma parole.

Que m’importent le tournis des cités,

les heures égales, les gestes énervés.

J’aime l’ordre désordonné

où je décide de mes fureurs, de mes rapines.

Pourquoi irais-je plus vite que le galop de mon cheval ?

Pourquoi renoncerais-je au luxe de ne posséder

qu’un tapis, un auvent, une théière d’argent ?

Pourquoi respecterais-je des lignes sur des cartes,

des postes barbelés, des bornes frontières

alors que je suis du royaume des sables

et seulement soumis au soleil et au vent ?

 

 

Je ne sais pas ce qui m’attend.

J’ai dans la peau

comme une énigme

et dans le buffet

un coeur livide,

un désir de plaie ouverte

et une ombre.

 

J’entends parfois un rire si vif,

si tranchant,

que l’inconnu du monde n’a plus d’écho.

Il n’est plus à distance,

il n’est plus à distraire,

mais à toucher de la paume,

à caresser de l’ongle,

avant de lui refiler

à coup de poings

une châtaigne couleur de ciel.

 

On dira que c’est l’azur

comme si le monde était une âme qui tremble,

un murmure de sang fou

entre la pulpe et les nerfs,

une énigme dans la peau.

On dira que c’est plus sûr

de s’inventer tout seul une blessure ardente.

 

je n’attends pas ce qui m’attend.

Bercé de bruits

je ne suis qu’incendie de tympans,

lesté de ferraille

je ne suis qu’impatience d’éclair,

coulé dans le béton

 

je ne suis qu’évasion vague.

Ici m’est une cible mortelle,

une geôle de fumées,

une poubelle,

un miroir défiguré.

jamais je n’ai donné pouvoir,

jamais je n’ai voulu de cet espoir

qui serre les chevilles

noue le sexe,

étouffe l’horizon.

 

La jungle au goût de goudron

ne trouve son espace que sous le cuir et le casque.

C’est la foire aux trophées

avec les dépouilles de fauves mécaniques

dans tous les angles morts.

C’est le sang chauffé à la bière

avec un faux-col d’ennui

pire qu’un  noeud coulant.

C’est la drague au jugé

des filles de Minus et de Perpétuité.

 

Jamais je n’ai piqué assez d’argent comptant

pour me payer sur le vocabulaire

comme d’autres sur la bête.

Je mords à cru les bas morceaux de la langue

et recrache au refrain les mots des vilains et des reîtres,

les mots empanachés de foutre,

récupérés place de grève dans le dévers des potences,

mots de tout un chacun

quand chacun ne ressemble à personne

et qu’il n’y a plus personne pour chanter :

« Frères inhumains qui près de nous vivez ! »

 

 

La poussière qui tout efface est le ferment de ma mémoire.

Je suis dans des traces qui ne sont plus,

dans des refuges éboulés, dispersés, reconquis,

dans des actions sans scribes ni témoins.

L’univers en ces jours de corps à corps sur les lointains

n’était qu’une source de feu, un souffle noir,

un maléfice bienfaisant où l’errance et la mort

croisaient le fer, les désirs, les renaissances.

J’entrais avec ferveur en ce brouillard féroce

comme pénétrant ma vue, éprouvant ma peau,

traversant neuf cercles de souffrance

au seul motif de ne pas céder ni renoncer ni se rendre.

 

Affronter l’étendue sèche, le royaume du rien,

mesurer l’ombre de midi avec du sel,

avancer à contre-cœur, à contre-soif, à contre-néant

sans avoir gagné ses défis légendaires,

sans avoir défait les liens de l’honneur et du clan,

sans avoir douté de cette terre mouvante.

Oui, franchir une dune distincte et retrouver le camp,

directement trouver le camp,

et avec lui la plénitude fragile, insolente,

de quelques tentes sombres.

 

 

 

Sur les frontons, sur les portes,

il y a des anges cloués

qui ne peuvent en finir

et modulent doucement

des agonies de cristal.

Avec leurs ailes amochées, ils se tiennent de travers.

Bienvenue ici dans l’ici-bas mes mignons !

Bienvenue au pays des hécatombes masquées !

 

Par pure folie, je vous salue.

Par pure folie, je vous connais.

Par pure folie, je voudrais vous rafistoler,

vous remettre au turbin céleste

et aux mains de l’impalpable.

 

Car le supplice est sans garantie,

presque sans plaisir,

on ne se soucie plus d’exorcisme,

juste de défoulement dans les heures creuses.

Votre sacrifice a créé une autre lassitude,

et comme vos plaintes semblent légères...

c’est à peine si l’âme vous sort par la bouche.

 

Moi je vous vois sans cesse,

momies exsangues, loques éternelles,

je vous voie aux seuils des hôtels,

des usines, des écoles et des gares,

aux seuils des boutiques, des cinémas, des dispensaires.

Partout où vous êtes, je suis –

et pour cela je suis seul,

et pour cela je vous maudis.

 

 

Rétrécissement des âges,

en exterminant les Indiens,

les êtres se sont scalpés d’eux-mêmes,

mutilés d’eux-mêmes dans l’espace et le temps,

et ils vont avec leur âmes jivaros.

 

L’époque a ce poids de torture consentie,

de délabrement caché sous l’acier et le verre.

Où sont les architectes, les maîtres d’œuvres ?

Où sont les complices ?

 

Ici et partout des villes quadrillées,

des têtes calibrées,

quatre mots de broken english pour parler,

trois images de synthèses pour voir,

deux appels au secours pour entendre,

un reflet d’exil pour n’être

ni l’un ni l’autre,

pas même un étranger amarré à son ombre.

 

Dans la rumeur qui monte

il n’y aura jamais assez de refus,

jamais assez d’écorchures ou de bosses.

 

Haleine d’ignominie importée,

climat de meurtre fade,

çà va reprendre souffle dans les cris et les coups.

 

 

 

(que ça saigne)

 

          je me suis fait un bac moins cinq

         le temps de mettre les bouts

          avec les nitouches et les saints

          y avait de la casse partout

 

          tétanisés dans leurs combines

          ils étaient à tu et à toi

          se refilaient des limousines

          comptaient le fric avec les doigts

 

          un peu fêlés dans le filon

          j’ai vu la cuisse de Rockfeller

          si c’était là tout l’horizon

          je préférais les courants d’air

 

          mais c’est quoi ce jeu à la con

          qui met la roulette à la ruse

          avec une balle dans le canon

          et pas un seul rat qui s’amuse

 

                    rien n’est en phase

                    pour que çà baigne

                    tout est en place

                    pour que çà saigne

                    que çà saigne

 

          je me suis fait un bac moins cinq

          le temps de me pousser à bout

          ne plus aimer ne plus pleurer

          le mouton dans la gueule du loup

 

          j’avais senti que mon profil

          c’était tout déséquilibre

          un peu de rasoir sur le fil

          appelez çà le feu de vivre

 

          Pour rien de rien je ne viendrai

          crever sous la machine à sous

          être le plus pourri sous le pré

          merci à votre histoire de fou

 

          mais c’est quoi ce jeu à la con

          où il n’y a que des morfals

          ceux qui règlent l’addition

          ont un lézard dans le bocal

 

                    rien n’est en phase

                    pour que çà baigne

                    tout est en place

                    pour que çà saigne

                    que çà saigne

 

          mais c’est quoi ce jeu à la con

          qui nous bassine le moral

          avec des étoiles de carton

          dans un ciel de carnaval

 

                    rien n’est en phase

                    pour que çà baigne

                    tout est en place

                    pour que çà saigne

                    que çà saigne

 

 

Tympans lessivés, ce qui écoute

n’a plus d’usage ni d’habitude.

La voix peut électrifier ses cordes,

rompre son timbre, brûler sa forge,

elle s’invente un verbe écorché

pour changer de dépouille, de songe,

ne plus baigner deux fois dans la même peau.

 

D’entre les égarés, elle se peuple

de bivouacs, de bazars, de bastringues.

Là des nomades privés d’espace, sevrés de soif,

là des sages ivres de silence,

des incendiaires, des pèlerins colériques,

des mercenaires en solde,

des voyous indolents, des voyants, des amantes,

des hommes de terrains vagues, arpenteurs de légendes,

et un convive de pierre.

 

Nous frémissons dans des ruines si neuves

que le refuge passe par le dévoiement,

le rire par la destruction,

le mystère par la rage.

 

Forcer la note, oui, crever les litanies,

d’un destin gémissant et assuré tous risques.

Forcer le ton, oui, briser la vague blanche

des heures livides énamourées d’ennui.

 

La clairière est en lambeaux,

il nous faut des feux de ténèbres

pour sauver le soleil

qui nous est tombé des mains.

 

 

Dans ce toboggan qui triomphe,

qui esquive,

plus question de terre ferme, de mer plate,

de piste damée,

plus question d’échos programmés, de prêts bonifiés,

des poires pour la soif,

de pitres du grand soir,

vous êtes dans la fraîche jusqu’au cou,

coulez à pic, payez cash,

vous allez perdre à force de gagner.

 

Embarqués, contraints consentants,

balancés, empaquetés, anesthésiés, abasourdis,

vous avez un ticket gratuit

pour la vielle chaloupe du chaos.

 

Cramponnez-vous mes jolis !

Cramponnez-vous aux gouttières du ciel,

prenez appui au creux des gouffres !

La technique du vol à l’envers

va vous remonter les bretelles

et la glotte entre les dents.

 

Je viens comme un revenant, version motorisée,

qui veut dilapider par avance

tous vos contrats d’épargne-avenir.

Je viens comme un revenant, version précipitée.

Sans suaire, sans frac ni bésigles,

je suis l’alchimiste qui met

une poignée d’or dedans la fosse

et retrouve dans le creuset

une poussière d’os.

 

 

Il n’y a d’autres destinations qu’une guerre sous les étoiles.

Vivant de toute vie aiguisée,

je fraternise avec ce qui n’a plus nom d’homme

ni apparence d’être ni profil d’humanité,

avec une coupe brisée, émiettée,

avec un buisson d’épines sèches,

avec une longe rompue ou des étriers rongés de rouille ;

rien que des objets pauvres, usés d’avoir été utiles,

rien que des signes déjà restitués à l’errance,

déjà rendus aux métamorphoses, aux détours, aux retours.

 

Mon corps ne connaît pas de limite,

il n’est pas ce lieu capital,

à la fois âme et donjon, palais et tyran,

où tout serait édicté et visible.

Mon corps est dans la résonnance des pierres,

dans l’éclat du gel,

dans l’aube flouée près de Sirius,

dans l’éclipse de la treizième lune.

 

Je ne suis qu’une braise de no man’s land,,

pas même un flambeau, pas même un tison,

juste le descendant d’une dague sanglante

et d’un puits très profond,

d’une histoire éboulée, peut-être démente,

et d’un évanouissement.

 

Il y a cette respiration par fort silence,

cette intensité sublime hors des sanctuaires.

Ma ferveur est pareille aux courses des gazelles.

je n’ai que peu de nostalgie

mais un écran de fureur dans le cœur.

Je tends les bras bien au-delà de son ombre.

 

 

Secret laissé à l’abandon, si peu audible

dans l’éclatement du verbe,

si peu présent dans le crassier des jours.

La traque du sens se mène à l’écart,

sur les débris des tables du poème,

sur les digues englouties,

sur les remblais balancés

au grand midi des catacombes.

 

Il est impérieux de rire de nos doutes,

de notre volonté, de nos impératifs,

impérieux de se donner de l’ainsi de suite

et de suivre aussi bien à la trace

les chacals que les saints.

 

C’est par instinct, à contre-pente,

avec des visées de survie et pas de moyens,

que le chant vaste, heurté, déferlant,

impose les harmonies en rupture de ban

de ceux qui s’éloignent, de ceux qui s’enfuient,

traversent à l’arraché, transgressent à sec.

 

L’humble odyssée des corps en cavale

fait l’histoire physique, l’élan brutal,

comme dans la légende albanaise

où pour contrer un reniement,

prendre le déshonneur de vitesse,

un mort s’est mis à cheval.

......................................................

 

 

Ouvrir le chant

Le Castor Astral, 93500, Pantin / Ecrits des Forges, Trois-Rivières (Québec), 1994

Du même auteur :

Sur un thème de Walt Whitman (18/12/2014)

Ein grab in der luft (15/10/2017)

Planisphères (15/10/2018)

Ce n’est pas pour ce monde-ci (15/10/2019)

Farine d’orge et feuilles de laurier (15/10/2020)

Vieux chaman (02/04/2021)

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Pascal Commère (1951 -) : Image de la rieuse

 

Commere2WEB[1]D-R

 

Image de la rieuse

 

La brume de partout sur les champs - vitres, linge battu.

Les chiens de l’orage, queues empêtrées, qui se jetaient.

La brume de très loin – la revenante, et sur les murs

les cils bleus du moisi, petite laine. L’égout qui sent.

Tant de pluie et ce qui reste de la tourmente,

la foule des maïs bras en écharpe, ce qui est passé,

les feuilles des arbres qui n’étaient pas tombées

et bientôt, dans l’éclaircie, les bêtes à l’entrée des prés

ou, là-haut sous le bois, serrées – est-ce qu’elles tremblaient

ou se léchaient. Les bêtes mouillées, les bêtes amouillantes.

La grande peur dans les yeux, la peur qu’on lit, les aiguisures

et les mots qui disaient l’orage. Le ciel ventre épais,

ses poches d’humeur bleues -visage et, déjà,

le serpent du soleil là-bas glissant sous la nuée.

Quelque part, lourdes, les graminées qui penchent,

l’herbe folle qui ploie – toute l’herbe s’affole.

Lumière dans le ciel encore – torchon rouge.

Le vin de l’air trop doux, le linge de la terre

saignant dans la grand’nuit – et la terre tremblait,

qui se souvient du grand soleil d’avant l’orage,

comme, dans les lointains déjà, la nappe est mise

pour la moisson qui s’annonçait. Les grandes roulées de l’orage

lentes blessures – le linge boit. Mais dans la nuit,

qui sortent lesquels de nous, visages mosaïques rouges

er de qui, le sait-on, était le sang qu’on lave.

Depuis longtemps, parmi nous dispersés – visages éteints,

dans le gros bleu tabac des mots qui baguenaudaient,

lentement ont pris place dans l’accalmie.

Les yeux piquants comme des tiques,

derrière la brume lentement, absents de leurs blessures

- joues, épaisses mains bleues, au cou le mouchoir.

Matou - rose chafouine, image de la rieuse.

 

In, « La Nouvelle Revue Française, Juillet-Août 1993, N° 486-487 »

Editions Gallimard, 1993

Du même auteur :

 Derrière les vitres (22/12/2014)

Silence dans la cuisine (14/10/2019)

lointaine approche des troupeaux à vélo vers le soir (14/10/2020)

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13 octobre 2021

Mellin de Saint-Gelais (1491 – 1558) : « Quand le Printemps... »

Corneille_de_Lyon_-_Mellin_de_Saint-Gelais_-_Louvre_RF_1938-7[1]

 

Quand le Printemps commence à revenir,

Retournant l’an en sa première enfance,

Un doux penser entre en mon souvenir

Du temps heureux que ma jeune ignorance

Cueillit les fleurs de sa verte espérance.



Puis, quand le ciel ramène les longs jours

Du chaud Été, j’aperçois que toujours

Avec le temps s’allume le désir

Qui seulement ne me donne loisir

D’aviser l’ombre et mes passés séjours.



Puis, quand Automne apporte le plaisir

Des ses doux fruits, hélas, c’est la saison

Où de pleurer j’ai le plus de raison,

Car mes labeurs ne l’ont jamais connue :

Mais seulement, en ma triste prison,

L’Hiver extrême ou l’ Été continue.

 

Oeuvres poétiques complètes

Editions Prosper Blanchemain, 1873

Du même auteur :

Treizain (08/12/2018)

« Il n’est point tant de barques à Venise ... » (08/12/2019)

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12 octobre 2021

Armin Senser (1964 -) : A la mémoire de Joseph Brodsky / Zum Gedenken an Joseph Brodsky

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A la mémoire de Joseph Brodsky

(mort le 28 janvier 1996)

 

I

Elle ne tombera pas

la tension des gratte-ciel. Les artères

souterraines ne perdront pas leurs nerfs. Ni

ne se tariront sous la ville les rivières

 

Les façades ne porteront pas

le noir. Les Bourses ne se

tairont pas et en mesure les cœurs des

feux rouges continueront à battre.

 

Les circonstances engendreront des

expressions d’après des intuitions et

dans les périodiques que la conscience

calcine.

 

Des sirènes feront taire les

cloches des églises, les humains les humains

dans la vie et au-delà de la mort.

Le temps au temps n’intentera point de procès.

 

II

Ce à quoi l’homme ne se

risque à rêver : chaque mort,

proche ou lointaine, derrière elle

laisse la vie et emporte la vie.

 

Suivra encore jours après l’autre,

la chance tentée sans

relâche de s’en tenir au libre arbitre

sans préjudice.

 

Subsisteront encore les malades du cœur,

des ventres affamés et la

souffrance par le bonheur non abusée, le

bonheur non point par la souffrance employé.

 

Le temps ne suppose-t-il point la vie ?

Et combien plus alors l’éternité

requiert-elle la vie.

 

III

La mort, le rebord du

miroir, dans lequel les

âmes se mirent, de leur

propre lumière.

 

Hormis de mesquines

dimensions, le ciel

acquiert une nouvelle face, façonnée,

au ciseau de la Poésie.

 

Peut-être nous as-tu instruit,

car seuls les enfants ont le droit

de ne pas tenir de promesses,

à la mort de ne faire nulle promesse.

 

Tu es désormais une partie

des puissants qui, violents

fléchissent le temps, jusqu’à ce que

sur la vérité il achoppe du pied.

 

Traduit de l’allemand par Philipe-Henri Ledru

In, « La poésie allemande contemporaine »

Editions Seghers / Goethe-Institut Inter Nationes, Paris, 2001

Du même auteur : Eglogue / Egloge (11/10/2020)

 

Zum Gedenken an Joseph Brodsky

 

Der Blutdruck der Wolkenkratzer

wird nicht fallen. Untergrundbahnen

ihre Nerven nicht verlieren. Die

Flüsse unter der Stadt nicht versiegen.

 

Fassaden werden keine Trauer

tragen. Die Börsen werden nicht

schweigen und die Herzen der

Ampeln weiter im Takt schlagen.

 

Ereignisse werden Wörter

hervorbringen nach Gefühlen und

in Zeitungen, die das Bewußtsein

verbrennt.

 

Sirenen werden Kirchglocken zum

Schweigen bringen, Menschen Menschen

im Leben und über den Tod hinaus.

Die Zeit wird Zeiten nicht belangen.

 

II

Wovon der Mensch nicht zu

träumen wagt : Jeder Tod, ob

nah oder fern, hinterläßt

Leben und nimmt Leben mit.

 

Folgen wird noch Tag auf Tag,

das Glück immer wieder zu

versuchen, das sich schadlos

am freien Willen hält.

 

Bleiben werden noch Herzkranke,

hungrige Bäuche und das

Leid, vom Glück nicht geprellt, das

Glück, nicht vom Leid angestellt.

 

Setzt Zeit nicht Leben voraus ?

Und um wievel mehr benötigt

dann die Ewigkeit Leben.

 

III

Der Tod, die Kante des

Spiegels, worin sich die

Seelen spiegeln mit ihrem

eigenen Licht.

 

Von kleinlichen Dimensionen

abgesehen, bekommt der

Himmel ein neues Gesicht, geformt

vom Meißel der Poesie.

 

Vielleicht lerntest Du uns,

Weil nur Kinder keine Versprechen

halten müssen, dem

Tod nichts zu versprechen.

 

Du bist jetz ein Teil

der Gewaltigen, die die

Zeit beugen, bis sie über

die Wahrheit stolpert.

 

Grosses Erwachen

Carl Hauser Verlag, Munich, 1999

Poème précédent en allemand :

Friedrich Hölderlin : Fête de la paix / Friedensfeier (01/08/2021)

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11 octobre 2021

Leanne O’Sullivan (1983 -) : Naissance / Birth

Leanne-O-Sullivan[1]

Naissance

 

Voici que vient novembre,

moment de ma naissance, et les blanches nervures de la marée

déracinent le silence de la baie.

 

Aujourd’hui, je quitte la pierre pour le sable,

orpheline, ma mère une pierre

au soubassement de la terre, me voyant en rêve.

 

Sortant d’un sommeil profond, je m’étire comme un escargot,

rassemblant la chaleur de mes étoffes charnelles

et me déliant de cette coquille utérine.

 

J’écoute le mouvement de la mer, l’imite,

tends l’oreille au frottement des coquillages,

mon premier cri jaillissant du sel même.

 

Je lève les yeux tandis que le jour

prend forme, car on y verse

la lumière, une légère ondée effleurant

 

mes paumes doublées de mousse. Je pénètre

cette éclatante détrempe,

marais, dans l’air une plénitude de fuchsia.

 

Voici le squelette et le sang de ma mère,

draps d’algues et d’herbe – sur sa peau rougeoyante

je repose, mains et genoux.

 

Sentant doucement venir la soif

j’approche la bouche de la chute d’eau

pour goûter sur une feuille les fraîches gouttes d’abondance.

 

D’une secousse, je fais dégoutter les branches, mes membres

et mes lèvres se mouvant avec aisance, à la façon dont la gorge déployée

apprend à se mouvoir pour recevoir sa première nourriture.

 

 

Traduit de l’anglais par Anne Mounic

In, Revue « Temporel, N°9, 26 Avril 2010

Revue en ligne publiée par l’Atelier GuyAnne

77144 Chalifert

De la même autrice : Enfants du Cillínach / Children of the Cillínach (11/10/2020)

 

 

 

Birth

 

Now comes November,

my birth time, and white ribs of tide

uproot the silence of the bay.

 

Today I break from stone onto sand,

motherless, my mother a stone

bedding the earth and dreaming my image.

 

I stretch like a snail from a deep sleep,

my flesh gathering its warm fabrics

and unknitting me from this womb.

 

I listen and mimic the flood-tide,

open my ears to the haul of shells,

sheer salts erupting my birth-cry.

 

My eyes lift as the day begins

to shape itself, light being emptied

into it as a soft fall of rain sweeps

 

my moss-lined palms. I tread

into this soaked brightness,

bogland and the air full of fuchsia.

 

This is the blood and bone of my mother,

sheets of grass and weed - all her flushing skins

I lean on with my hands and knees.

 

Feeling a thirst gently pull

I bring my mouth to the fall of water

from a leaf to taste the cool, plentiful drops.

 

I shake the drench from branches, my limbs

and lips moving fluently, the way a full throat

learns to move for its earliest swallowing. 

 

Poème précédent en anglais :

Richard Brautigan : Poème d’amour / Love poem (27/09/2021)

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10 octobre 2021

Lionel Ray (1935 -) : Maintenant

lionel[1]

 

Maintenant

 

Je t’offre septembre

blanc avec ramures

agitées ce reste

de ciel charbonneux

ses fourrures ses cages

 

je t’offre le sable

matinal parmi

les collines cette bras-

sée de rouges le seuil

fugitif les flaques

je t’offre tout ce que

j’aimais les commen-

cements les maisons

noires les feuilles indo-

ciles quelques nuages

et l’averse ruche

de soleil pactole

je voudrais pour toi

l’écume des foules le

tranchant des pierres ou

le royaume des puits

tant est âpre la

solitude qui me

ressemble comme à

ces étoiles de paille

 

Partout ici même

Editions Gallimard, 1978

Du même auteur :

« Terrible est le visage du temps... » (10/10/2018)

 Construire (09/10/2019)

Distances (1-2-4-7) 10/10/2020)

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09 octobre 2021

José-Maria de Heredia (1842 – 1905) : Brise marine

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Brise marine

 

L'hiver a défleuri la lande et le courtil.

Tout est mort. Sur la roche uniformément grise

Où la lame sans fin de l'Atlantique brise,

Le pétale fané pend au dernier pistil.

 

Et pourtant je ne sais quel arome subtil

Exhalé de la mer jusqu'à moi par la brise,

D'un effluve si tiède emplit mon coeur qu'il grise ;

Ce souffle étrangement parfumé, d'où vient-il ?

 


Ah ! Je le reconnais. C'est de trois mille lieues

Qu'il vient, de l'Ouest, là-bas où les Antilles bleues

Se pâment sous l'ardeur de l'astre occidental ;

 


Et j'ai, de ce récif battu du flot kymrique,

Respiré dans le vent qu'embauma l'air natal

La fleur jadis éclose au jardin d'Amérique.

 

 

Les Trophées,

P. Lemerre éditeur,1893

Du même auteur :

Les conquérants (13/05/2014)

Maris stella (13/05/2015)

La sieste (22/08/2016)

Armor (09/10/2017)

Soleil couchant (09/10/2019)

Suivant Pétrarque (09/10/2020)

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