Le bar à poèmes

18 janvier 2021

René-Guy Cadou (1920 – 1951) : La maison d’Hélène

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La maison d’Hélène

 

Il a suffi du liseron du lierre

Pour que soit la maison d'Hélène sur la terre

 

Les blés montent plus haut dans la glaise du toit

Un arbre vient brouter les vitres et l'on voit

Des agneaux étendus calmement sur les marches

Comme s'ils attendaient l'ouverture de l'arche

 

Une lampe éparpille au loin son mimosa

 

Très tard les grands chemins passent sous la fenêtre

Il y a tant d'amis qu'on ne sait plus où mettre

Le pain frais le soleil et les bouquets de fleurs

Le sang comme un pic-vert frappe longtemps les coeurs

Ramiers faites parler la maison buissonnière

Enneigez ses rameaux froments de la lumière

Que l'amour soit donné aux bêtes qui ont froid

A ceux qui n'ont connu que la douceur des pierres

 

Sous la porte d'entrée s'engouffre le bon vent

On entend gazouiller les fleurs du paravent

Le coeur de la forêt qui roule sous la table

Et l'horloge qui bat comme une main d'enfant

 

Je vivrai là parmi les roses du village

Avec les chiens bergers pareils à mon visage

Avec tous les sarments rejetés sur mon front

Et la belle écolière au pied du paysage.

 

 

Hélène ou le règne végétal

Pierre Seghers éditeur, 1951

Du même auteur :

« La nuit ! la nuit surtout… » (18/01/2014)

« Je t'attendais ainsi qu'on attend les navires… » (18/01/2015)

« J'ai toujours habité … » (18/01/2016)

Hélène (18/01/2017)

Celui qui par hasard (18/01/2018)

L’inutile aurore (18/01//2019)

Cornet d’adieu (18/01/2020)

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17 janvier 2021

Jean de La Fontaine (1621 – 1695) : Le héron, la fille

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Le héron

La fille

 

Un jour sur ses longs pieds, allait je ne sais où,

Le Héron au long bec emmanché d’un long cou.

              Il côtoyait une rivière.

L’onde était transparente ainsi qu’aux plus beaux jours ;

Ma commère la Carpe y faisait mille tours

              Avec le Brochet son compère.

Le Héron en eût fait aisément son profit :

 Tous approchaient du bord, l’oiseau n’avait qu’à prendre ;

              Mais il crut mieux faire d’attendre

              Qu’il eût un peu plus d’appétit.

Il vivait de régime, et mangeait à ses heures.

Après quelques moments l’appétit vint ; l’oiseau

              S’approchant du bord vit sur l’eau

 Des Tanches qui sortaient du fond de ces demeures.

Le mets ne lui plut pas ; il s’attendait à mieux,

              Et montrait un goût dédaigneux

              Comme le rat du bon Horace.

Moi des Tanches ? dit-il, moi Héron que je fasse

Une si pauvre chère ? Et pour qui me prend-on ?

La Tanche rebutée, il trouva du goujon.

Du goujon ! c’est bien là le dîner d’un Héron !

J’ouvrirais pour si peu le bec ! aux Dieux ne plaise !

Il l’ouvrit pour bien moins : tout alla de façon

              Qu’il ne vit plus aucun poisson.

La faim le prit, il fut tout heureux et tout aise

              De rencontrer un limaçon.

              Ne soyons pas si difficiles :

Les plus accommodants, ce sont les plus habiles :

On hasarde de perdre en voulant trop gagner.

            Gardez-vous de rien dédaigner ;

Surtout quand vous avez à peu près votre compte.

Bien des gens y sont pris ; ce n’est pas aux Hérons

Que je parle ; écoutez, humains, un autre conte ;

Vous verrez que chez vous j’ai puisé ces leçons.

 

            Certaine fille un peu trop fière 

            Prétendait trouver un mari 

Jeune, bien fait et beau, d'agréable manière, 

Point froid et point jaloux ; notez ces deux points-ci. 

            Cette fille voulait aussi 

            Qu'il eût du bien, de la naissance, 

De l'esprit, enfin tout ; mais qui peut tout avoir ? 

Le destin se montra soigneux de la pourvoir : 

            Il vint des partis d'importance.  

La belle les trouva trop chétifs de moitié :

 Quoi moi ? quoi ces gens-là ? l'on radote, je pense. 

A moi les proposer ! hélas ils font pitié. 

            Voyez un peu la belle espèce ! 

L'un n'avait en l'esprit nulle délicatesse ; 

L'autre avait le nez fait de cette façon-là ; 

            C'était ceci, c'était cela, 

            C'était tout ; car les précieuses 

           Font dessus tous les dédaigneuses. 

Après les bons partis les médiocres gens 

            Vinrent se mettre sur les rangs. 

Elle de se moquer.  Ah vraiment je suis bonne 

 De leur ouvrir la porte : ils pensent que je suis 

            Fort en peine de ma personne. 

            Grâce à Dieu je passe les nuits 

            Sans chagrin, quoique en solitude. 

La belle se sut gré de tous ces sentiments. 

L'âge la fit déchoir ; adieu tous les amants. 

Un an se passe et deux avec inquiétude. 

Le chagrin vient ensuite : elle sent chaque jour 

Déloger quelques Ris, quelques jeux, puis l'amour ; 

            Puis ses traits choquer et déplaire ; 

Puis cent sortes de fards. Ses soins ne purent faire 

Qu'elle échappât au temps, cet insigne larron : 

            Les ruines d'une maison 

Se peuvent réparer : que n'est cet avantage 

            Pour les ruines du visage ! 

Sa préciosité changea lors de langage. 

Son miroir lui disait : Prenez vite un mari.


Je ne sais quel désir le lui disait aussi ; 

Le désir peut loger chez une précieuse. 

Celle-ci fit un choix qu'on n'aurait jamais cru, 

Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse 

           De rencontrer un malotru. 

 

Fables choisies, mises en vers par M. de La Fontaine

A Paris, chez Claude Barbin,1678

Du même auteur :

Les deux pigeons (17/01/2016)

La mort et le bûcheron (17/01/2017)

Le loup et le chien (17/01/2018)

Les obsèques de la lionne (17/01/2019)

Le savetier et le Financier (17/01/2020)

Le loup et l’agneau (05/07/2020)

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15 janvier 2021

Philippe Soupault (1897 – 1990) : Message de l’île déserte (1942 -1944)

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Message de l’île déserte

1942-1944

 

Jours de pluie jours de sang

la pluie tombe et sème la boue goutte à goutte

j’attends que le vent se taise et que la mer se calme

car j’entends encore tous les bruits échos des échos

les grands murmures et toutes les cloches

et je me tais il est temps de me taire j’ai tort de me taire

l’océan autour de moi est rouge

la grande marée qui apporte l’écume

les odeurs de pourriture et de souffrance

les épaves des naufragés d’hier les os blancs les os gris

donnent aux lèvres le goût du sel qui brûle les yeux et les plaies

pousse devant elle de grosses méduses impatientes opaques et violettes comme

     des fleurs

qui tournent en grimaçant le sourire aux lèvres 

je les reconnais je les nomme je les dénonce je les insulte

je suis seul sur cette île que j’ai découverte

un jour de tempête et de dégout

j’ai froid la nuit s’approche aussi lente que la mort

tous les cris que je ne voulais plus entendre

tous les hurlements qui précèdent le soir et son silence obligatoire

viennent m’annoncer que je n’ai plus de temps à perdre

je m’approche du rivage

un soir comme un autre soir

et je crie devant l’océan tout rouge

où flottent encore toutes les têtes des condamnés

tous les yeux des suppliciés et les mains coupées

toutes les âmes de ceux qui ont disparu sans laisser de traces

 

Je suis seul cependant

je tourne la tête et les fantômes m’appellent

je suis seul dans ce domaine abandonné

et je reprends la route qui conduit au remords

Tous ceux qui m’attendaient sont partis

et je les ai quittés pour ne jamais les revoir

pour ne pas me savoir plus las encore qu’eux-mêmes

plus décidé à me taire à ne pas les éveiller

de leur sommeil des nuits sans rêves

J’ai vu le souvenir de leurs yeux et l’odeur de leurs mains

me prenait à la gorge sans pitié sans tendresse

alors que dans l’ombre nous guettaient

les faces pâles des spectateurs éternels

quand la foule des voyous aboyait

à l’heure où la destinée n’est qu’une aurore

et quand la confiance se dissipe dans le brouillard

quand la fumée née de partout s’empare du monde

où l’on ne respire plus qu’avec peine en haletant

les larmes aux yeux et les dents serrées

Je n’appelle pas même un nom très doux

même une syllabe qui est la tendresse et la vie

ne suffirait pas à vaincre l’ombre qui s’approche

à pas de loup comme celui qui veut tuer encore

 

 

 

La mort rôde sur la plage de cendre

blanche et gonflée de la fumée du souvenir

Elle fait des signes elle s’incline elle guette

elle se  redresse et sans un mot propose

l’éternité et l’oubli le néant

elle vend elle marchande elle promet

Et je reconnais sa démarche ses manières sa solitude

Elle ouvre les bras elle accueille elle fuit

 

 

 

 

Je m’éloigne du tintamarre et de la foule que mène l’océan

je remonte ce fleuve qui serpente dans le brouillard

errant pèlerin mains vides et yeux hagards

je retrouve des marques de pas et refuse

de reconnaître les empreintes de celui que je fus

les arbres ont des allures de bandits

les hautes herbes tremblent autour de moi

Les odeurs douces et les craquements des branches

m’avertissent des présences d’insectes

des vers qui grouillent de tout le remue-ménage de ceux qui vivent dans la

     boue

les vieux crapauds toujours égaux à eux-mêmes

de la marmaille des grenouilles qui répètent leurs deux mots

et des visqueux sans nom qui se nourrissent d’ordure

Je m’arrête assis au bord du sentier que j’ai tracé

celui d’un loup solitaire que pousse la faim

et je veux mesurer cette trace que je veux oublier comme toujours

Je réclame le silence en vain la nuit est lente

il pleut grosses gouttes froides qui tombent

faisant un bruit d’hommes

pour la fête du marécage qui s’étale grandit et m’entoure

musique de l’eau croupie gargouillements moroses

dans l’herbe sale et la terre molle comme une maladie

vieille pourriture rajeunie où je n’ose plus poser le pied

fièvre qui monte en bourdonnant des flaques où crèvent les bulles

et qui annonce le règne du délire ou de la servitude

 

Sourd aveugle muet je me bouche le nez

et marche et marche éclaboussant m’éclaboussant

pour atteindre ce morceau de terre sèche

loin du passage des fauves assoiffés d’eau sanglante

Je porte mon angoisse comme une enfant affamée

et je pose mes pieds sur cet îlot que cerne le vertige

le vent a beau siffler pour rappeler les cris

les derniers soupirs les râles les agonies

les vagues montent à l’assaut des plages vides

et jettent à mes pieds tout ce que je voudrais oublier

tout ce que je ne peux oublier et qu’on oublie

J’étends les bras et le vacarme recommence

prophète des malheurs échos du passé

qui se tourne vers le ciel gris comme l’oubli et les perles

les oiseaux les derniers vagabonds passent

avant leur fuite et annoncent l’hiver et l’indifférence

Je crie encore et personne ne répond

J’espère des lueurs à l’horizon je m’agite

je suis décidé à courir à hurler à tendre la main

l’océan est encore rouge et la boue tombe encore

J’ai vu le feu de l’horizon dévorer des jours et des nuits

et entendu cette fête de la terreur et de l’angoisse

les musiques d’enterrement les mugissements

alors qu’il n’ y a plus rien à entendre

J’ai espéré alors que la mort était la seule espérance

et qu’on voulait en finir une bonne fois

j’ai bravé l’assurance souri devant les visages

de ceux qui ne me reconnaissaient pas

Je ferme les yeux un instant pour ne pas voir le cuivre et le sang

qui couvrent l’océan  et brillent à la lumière du couchant

et je parcours les chemins de la mémoire

l’allée des souvenirs est celle d’un cimetière

vaste comme ma vie sans murs sans frontières

Je m’arrête à chaque carrefour

où m’attend un ami qui ne sait plus mon nom

l’eau qui dort tout autour et qui rêve

l’entraîne vers le temps tremblant comme la folie

et m’éloigne de ce qui fut établi il y a des années

Immobile alors que le temps passe et que l’espace fuit

je ne puis fermer les yeux je ne puis boucher mes oreilles

me couper les mains le nez la langue je crie

toujours en vain de la fumée du vent un cri

bouche ouverte et muette gestes de branches mortes

Car là-bas groupés comme des nuages

ceux qui  veulent ce que je fuis ceux qui demandent

et exigent  le pardon leur part leur dû

hurlent comme quatre mille et un million de sourds

les voraces qui tremblent encore de peur mais que dévore la faim

ceux qui veulent profiter du moment opportun

et lèvent les bras vers un ciel de cendres vers les astres fous

vers le soleil qui est né d’une mare de sang

murmurent et proposent et jurent et affirment

Sauterelles qui protestent dans le tumulte

foule à la foire qui couvre jusqu’au bruit du tonnerre

on ne distingue qu’à peine les éclairs couleurs de lilas

les opales qui éclatent en déchirant le ciel

quand les draperies noires tombent sur les mourants

avant même qu’ils aient poussé leur dernier soupir

l’orage des quarante mille nuits et des quarante mille jours

pas même les désespoirs des inconsolés

ni le bruit de la haine qui siffle comme un lance-flammes

lorsque s’approchent les vautours couverts de vermines

fantômes des vivants héros des crépuscules

 

Message de l’île déserte

Stols éditeur, La Haye (Pays-Bas), 1947

Du même auteur :

Georgia (16/01/2014)

Est-ce le vent (16/01/2015)  

Westwego (16/01/2016)

« Est-ce le soleil qui se couche… » (16/01/2017)

« Sous les arbres mauves… » (16/01/2018)

« Rien que cette lumière ... »  (16/01/2019)

Rien (16/01/2020)

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Zu Shuzhen / 朱淑真 (1135 – 1180) : Promenade au lac un jour d’été

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Promenade au lac un jour d’été

 

Air : « Joie pure et sereine »

 

Brumes irritantes, rosée lancinante

Qui nous retiennent un instant.

Main dans la main sur la route le long du lac aux Nénuphars,

Une ondée de fleurs jaunes et fines d’abricotier.

 

Simple et sotte, sans peur d’être devinée.

Tout habillée je m’endors sur sa poitrine.

Plus encore, quand je lâche sa main et m’en retourne

Chez moi, trop indolente pour m’approcher de ma coiffeuse.

 

Traduit du chinois par Stéphane Feuillas

in, « Anthologie de la poésie chinoise »

Editions Gallimard (La Pléiade), 2015

De la même autrice :

Sur l’air « Sheng tsa tse » (15/01/2017)

Touchée par les paroles d’un fermier pendant les chaleurs sèches (15/01/2018)

En regardant voler les couples d’hirondelles (15/01/2019)

Plainte vernale (15/01/2020)

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14 janvier 2021

Yves Prié (1959 -) : « Fumées lentes sous la nuit... »

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Fumées lentes sous la nuit

Il fait un temps d’avant la neige

 

Devant le feu

Le linge sèche sur les chaises

Dehors un drap a gelé

 

Dans le paysage confus

Le regard s’épuise

Le vent enroule les haies

 

L’enfant tord ses draps

Dans un brusque arrêt du cœur

 

Un peu de lumière donnerait

Un visage aimant aux fenêtres

 

Et si la mort n’était

Qu’une absence du ciel

 

Seul tissant sa nuit

Editions Rougerie,87330 Mortemart, 1995

Du même auteur :

Esquisses pour un hiver (09/03/2016) 

Glanes (10/03/2017)

« Ce fut une longue attente… » (10/03/2018)

« Que nous soient rendues... » (14/01/2020)

 

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13 janvier 2021

Jean / Hans Arp (1887 – 1966) : Quatre poèmes

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Poèmes

 

1

les rois coiffent les forêts brandissent les oiseaux grisés et vont aux thermes

     sur leurs cannes en fer

les bêtes en croissance dansent sur des cothurnes en verre

les troncs d’arbres se font leurs oiseaux sur mesure

les oiseaux flagellés perdent tout leur sang dans la collonade

 

2

 

les fouets claquent et des montagnes descendent les ombres bien coiffées des

     bergers

les œufs noirs et les grelots des fous tombent des arbres

les orages les grosses caisses et les tambours saillissent des oreilles des ânes

les ailes frôlent les fleurs

les sources bougent dans les yeux des sangliers

zurich, 1916.

 

3

l’un après l’autre

en bas se promène la chair étrangère

à l’œil sec

et porte dans chaque ride un ventre

lentement elle peut dire son nom

mot par mot

ligne par ligne

parce qu’elle roule derrière elle

elle se va bien

se comprend

et se connaît toujours

trois fois elle frappe contre son doigt

entrez entrez entrez

alors le contour de sa respiration se tient debout

avec des lèvres de mercure

sur sa langue

qui se glisse au dessous d’elle

avec des roues carrées

qui tournent

quand les rais s’arrêtent

et qui s’arrêtent

quand les rais tournent

année par année sont des années sans années

jour par jour sont des jours sans jours

ainsi vont aussi les bottes au pas articulé

à travers le tuyau de chair vivante

pas par pas

sans gêne avec les couches de leurs années

dans les cages bien collantes et ajustées

année par année sont des années sans années

rome, 1922

 

4

mais  qu’est-ce qui le remplacera

 

du sommet de la table tombent les ailes

comme des feuilles de terre

devant les lèvres

dans les ailes il fait nuit

et entre les ailes manquent les chaines chantantes

 

le squelette de la lumière vide les fruits

 

le corps des baisers ne se réveillera jamais

il n’était jamais réel

la mer des ailes berce cette larme

la cloche parle avec la tête

et les doigts nous conduisent à travers les champs de l’air

vers les nids des yeux

là se fondent les noms

 

mais qu’est-ce qui le remplacera

dans la hauteur des cieux

ni sommeil ni veille

car les tombeaux sont plus clairs que les jours

paris, 1929

 

in, Revue «Bifur, N° 5,

Editions du carrefour, 1930

Du même auteur :

Place blanche (13/01/2019)

Joie noire (13/01/2020)

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12 janvier 2021

Wojciech Marek Darski (1958 -) : Au bord de la Krutynia

img8873picture566dcb237b081[1]Fot. Archiwum Gazety Giżyckiej

 

Au bord de la Krutynia

 

L’automne rampe dans les arbres

et les poissons dans les vannes. L’œil du filet du pêcheur

repère ce qui est caché dans l’eau.

Seuls les nuages fuient les enchevêtrements

meurtriers. La pensée circule, insaisissable,

avec le courant.

 

Le bateau est trop lourd pour se lancer

dans des épreuves contre les nuages. Il est fâché

avec les rapides. Il patauge dans les acores.

Il aimerait déjà se coucher sur la rive,

tiré d’affaires. Ou trans porter d’heureux touristes

à la pirogue.

 

Les poissons se taisent à table. Le pêcheur

dit une prière. Pain quotidien

dans le panier. Et la rivière, derrière la maison

lèche les bottes du seuil de la porte. Une vague de chuchotements

s’abat contre la vanne

chargée de ses pensées.

 

Traduit du polonais par Frédérique Laurent

in, « Ciel et lacs. Anthologie de poètes de Varmie- Mazurie »

Editions Folle Avoine, 35137 Bédée, 2019

Du même auteur :

Gizycko – Arrivée 5.40 (13/02/2016)

Carte postale de Mazurie. Destinataire inconnu (02/02/2017)

 Mazurie paysage d’automne en arrière-plan (12/01/2020)

 

 

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11 janvier 2021

Danielle Collobert (1940 – 1978) : « Corps là... »

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Image, G.AdC

 

Corps là

noué

noué aux mots

l’étranglement du souffle

perte du sol

pendu

balancement à l’intérieur des mots - troués –

vide

approche de la folie

peur continuelle de la fuite verticale

les mots en spirale fuyante – aspirée

sans prise

sans arrêt

tremblement

ou cri

peur continuelle – absence des mots – gouffre

ouvert – descente – descente

mains accrochées au visage

toucher

corps là

résistance – rassure

entendre encore le souffle – quelque part

à l’instant savoir – souffle là

à l’écoute du bruit

affolement

tendu pour entendre

tendu pour résister

jusqu’à la limite – l’immobilité

sursaut

cassure

encore sombrer – descendre – ou aspiré au loin

- ou fatigue – désespoir

 

Dire : I-II 

Seghers / Laffont, Editeurs, 1972

De la même autrice : 

Là-ramassé (07/08/2016)

« reprendre... » (11/01/2020)

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10 janvier 2021

Henry Bauchau (1913 – 2012) : L’escalier bleu

 

 

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L’escalier bleu

A Jean Denoël

 

Les noeuds du cœur, les nœuds de l’âge et ceux des mots

tout noués sont encore à l’ancienne demeure

où j’ai vécu parmi les chambres familières

l’amour du monde avant sa chute dans le froid.

Un rayon adouci par la pente d’un arbre

brille peut-être encor sur les grands lits de cuivre

la grive, la perdrix, l’escalier de septembre

et l’enfant qui touchait la terre sans semelles.

 

L’escalier descendait vers la ferme et les granges

où tournaient les saisons, pailles hautes, royaumes

suivis de mort prochaine et de vents,

C’était un escalier tournant, de pierres bleues

toujours humide, avec sa voûte qui suintait

une rampe élimée, ses cals et ses jointures

où l’on sentait l’usure immense des années

le poids des hommes fatigués, le poids des pauvres.

Comme il était profond et sombre on avait peur

de commettre la faute et le désir secret

d’y tomber, entraînant la plus belle servante.

Et l’on rêvait des cris, tendres cris des surprises

et du bruit des sabots qui glissent vers le mal.

 

Il fallait traverser au milieu des fumées

l’office où s’affrontaient le charron et les gardes

dont les guêtres sentaient la pulpe de l’automne.

Plus lente était la voix des hommes de charrue

qui mènent labourer les juments dans la plaine

et dans les chemins creux les belles braconnières

pénitentes qu’on voit, le dimanche à la messe

sourdes et sans regards, chanter aux bancs des filles.

Souvent les soirs de paye aux couleurs de genièvre

je me sentais saisi, seul et rasant les murs,

par cette opacité de la chose réelle

et je fuyais dans l’escalier. Par peur de l’ordre

qui m’enserrait partout de nœuds et de racines

qu’il fallait arracher pour être, ordre admirable

dans l’amour de Mérence et de son tablier blanc.

Peur des puissants velus, hommes d’un coup d’épaule

qui sortaient les charriots embourbés de l’ornière

et soulevaient, fichus dénoués, les faneuses

perdant leurs sabots peints, endormies sous les meules.

Hommes, pour être vous, l’enfant a traversé

l’étendue de la peur et par l’escalier bleu

jusqu’aux cœurs où battaient l’amour du temps naïf

il n’a jamais voulu, Orphée, que redescendre.

 

Tout le désir de l’ombre attirait l’escalier

d’un cœur lourd vers le bas, la naissance de l’herbe

et la joie qui montait des servantes moqueuses

portant les grands paniers de linge du soleil

avec des rires de genêts, des bras soudains,

la sybille riant obscure du corsage.

 

Toute vie emplissant de force les narines

s’amplifiait là, dans la lumière sous-marine,

la joue contre la pierre on sentait sur les marches

le sel bleu de la mer et ses cris, ses bonheurs

quand le feu l’étreignait jadis, le feu sans hommes.

La pierre devenue la servante du riche

était dans l’escalier pauvre, domaine pauvre.

Pierre de l’homme originel, père confus

homme encore englouti dans la mer, homme d’algues

et de sel ingénu, vagabond mais le seul

à vivre encor au temps plus vaste des racines

les mouvements des grandes vagues immobiles.

 

Les pauvres du canton venaient depuis toujours

manger dans l’escalier. D’un blason de malheur

chacun tenait de droit sa marche habituelle

et pouvoir d’opiner dans l’antique sénat

dont les avis avaient du poids dans la contrée.

C’était un très vieux peuple aux surnoms animaux

dont l’esprit travaillé d’un invincible rire

descendait de plus loin que les eaux du baptême.

Ils taillaient des bâtons aux sculptures d’écorce

faits comme eux de bois vif et rusé dans l’attente

et cachaient, dans leurs sacs profonds, les vrais trésors

les pipes, les sifflets qui sentent le taillis

ou les noix fraîches de l’automne avec du vent.

Par leurs chemins matois, par des malices d’herbes

on était entraîné aux patience rebelles,

aux résistances des forêts, hautes souplesses

qui luttent sans effort, amoureuses du temps.

 

Quand ils partaient, geignant et riant par saccades,

j’aurais voulu les suivre et m’en aller sans nom,

sans chemin, sans raison, vers un pays perdu.

Après eux l’escalier n’était plus qu’une absence,

une angoisse des murs où mon frère du poing

frappait, petit taureau irritable des cornes.

Un homme de plus loin venait parfois, plus noir

et qui criait dans l’escalier, voulant du vin.

Les pauvres, si c’était leur jour, regardaient l’homme

dévorer en silence, eux reviendraient, lui pas.

C’était un étranger, un seigneur du voyage,

porteur sombre du mal qui brillait, candélabre

éteint mais toujours beau. On savait que le Christ,

et Mérence courbant vers lui sa taille tendre

pour son âme en danger l’aimaient plus que les autres.

Dans quelle obscurité aux repas de famille

m’ont refoulé ces beaux préférés de Mérence,

son unique folie, disait-on, et sa croix.

Je me laissais glisser de ma chaise. Pourquoi

l’amour fut-il alors piétiné sous la table,

l’âme égarée par le mystère des paroles ?

Le noir était si noir que ma clarté l’aimait

et je n’étais plus rien, rien qu’un enfant qui fuit

qui va pleurer dans les greniers où l’on oublie.

Un jour le plus nocturne et le plus beau d’entre eux

sa bouteille brisée sur le seuil, récita

trois fois en blasphémant : Je vous salue Ma rie.

Ces rires mutilés s’écrasent sur les pierres

quand l’eau sainte des mots, troublée, retombe en larmes

mais l’homme, saisissant Mérence dans ses bras,

la baisa sur la bouche et partit. Sans défense

Mérence me restait, mais laquelle ?

Scandale que ce jour fût un jour sans orage

né d’un beau temps d’avoine et d’arbres sans effroi.

Par l’amour enfantin, la forme déchirante

de Mérence brisée, fut-elle douce image,

fut-elle, aux profondeurs de l’âme, saccagée ?

Quand mon cœur divisé, profanant son église,

était déjà forcé et suivait son voleur.

 

L’escalier

Editions Gallimard, 1964

Du même auteur :

 Géologie (10/01/2018)

Caste des guerriers (10/01/2019)

Tombeau pour des archers (10/01/2020)

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09 janvier 2021

Paol Keineg (1944 -) : « Je souris... » / « Mousc’hoarzhin a ran... »

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Je souris

Je m’invente un petit rire détaché

Je ne termine pas mes phrases

Je souris –

Pour mieux huiler mes rapports sociaux

Je fais semblant d’être un autre

Et je souris

Je m’invente trois ou quatre visages

Devant derrière sur les côtés

Qui parlent tous à la fois et sourient

Je me perds dans la cacophonie

De ma triplicité souriante

Vers dix heures du soir mes visages pivotent

Et se superposent en un masque de mort

 

Mousc’hoarzhin a ran

Kavout a ran ur c’hoarzhig neuziet-skañv

Hag a ziskouez mat n’on ket touellet

N’echuan ket va frazennoù

Mousc’hoarzhin a ran -

Evit lardañ va darempredoù gant ar re all

Ober a ran van da vezañ un den all

Hag e vousc’hoarzhan

Kavout a ran tri pe bevar bizach

Araok asamblez hag o vousc’hoarzhin

En em goll a ran e safar

Va tribarderezh lirzin

War-dro deg eur diouzh an abardaez

Va bisachoù  a dro

Hag en em lak an eil war eben

E stumm ur maskl a varv.

 

Histoires vraies /Mojennoù gwir

Editions Pierre Jean Oswald, 1974

Du même auteur :

Hommes liges des talus en transe (09/01/2014)

Kerzaniel / Kerouzac’h / Penn ar menez (09/01/2015)

 « L’auge a poussé dans la muraille… » (09/01/2016)

 « Quand j’étais jeune… » / « Pa oan bihan… » (08/01/2018)

Le poème du pays qui a faim (09/01/112019)

Dahut (09/01/2020)

 

Poème précédent en breton :

Anjela Duval : Papillon et abeille /Balafenn ha Gwenanenn (22/03/2019)

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