Le bar à poèmes

26 avril 2019

Paul Claudel (1868 – 1955) : Verlaine

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Verlaine

 

I

Le faible Verlaine

 

     L’enfant trop grand, l’enfant mal décidé à l’homme, plein de secrets et

plein de menaces,

     Le vagabond à longues enjambées qui commence, Rimbaud, et qui s’en va

de place en place,

     Avant qu’il n’ait trouvé là-bas son enfer aussi définitif que cette terre le lui

permet,

     Le soleil en face de lui pour toujours et le silence le plus complet,

     Le voici pour la première fois qui débarque, et c’est parmi ces horribles

hommes de lettres et dans les cafés,

     N’ayant rien autre chose à révéler, sinon qu’il a trouvé l’Eternité,

     N’ayant rien autre chose à révéler, sinon que nous ne sommes pas au

monde !

     Un seul homme dans le rire et la fumée et les bocks, tous ces lorgnons et

toutes ces barbes immondes,

     Un seul a regardé cet enfant et a compris qui c’était,

     Il a regardé Rimbaud, et c’est fini pour lui désormais

     Du Parnasse Contemporain, et de l’échoppe où l’on fabrique

     Ces sonnets qui partent tout seuls comme des tabatières à musique !

     Ni rien ne lui est plus de rien, tout est cassé ! ni sa jeune femme qu’il aime,

     Pourvu qu’il suive cet enfant, qu’est-ce qu’il dit au milieu des rêves et des

blasphèmes ?

     Comprenant ce qu’il dit à moitié, mais cette moitié suffit.

     L’autre regarde ailleurs d’un œil bleu, innocent de tout ce qu’il entraîne

après lui.

     Faible Verlaine ! Maintenant reste seul, car tu ne peux aller plus loin.

     Rimbaud part, tu ne le verras plus, et ce qui reste dans un coin,

     Ecumant, à demi fou et compromettant pour la sécurité publique,

     Les Belges l’ont soigneusement ramassé et placé dans une prison en

briques.

 

     Il est seul. Il est en état parfait d’abaissement et de dépossession.

     Sa femme lui notifie un jugement de séparation.

     La Bonne Chanson est chantée, le modeste bonheur n’est plus.

     A un mètre de ses yeux, il n’y a plus que le mur qui est nu.

     Dehors, le monde qui l’exclut, et, au-dedans, Paul Verlaine,

     La blessure, et le goût en lui de ces choses qui sont autres qu’humaines.

     La fenêtre est si petite là-haut qu’elle ne permet de voir que l’azur.

     Il est assis du matin jusqu’au soir et regarde le mur :

     L’intérieur où il est de ce lieu qui le préserve du danger,

     De ce château par qui toute la misère humaine est épongée,

     Pénétré de douleur et de sang comme le linge de la Véronique !

     Jusqu’à ce qu’y naisse enfin cette image et cette face qu’il implique,

     Du fond des âges rédivive au devant de sa face hagarde,

     Cette bouche qui se tait et ces yeux peu à peu qui le regardent.

     L’homme étrange peu à peu qui devient mon Dieu et mon Seigneur,

     Jésus plus intérieur que la honte, qui lui montre et qui lui ouvre son Cœur !

 

     Et si tu tentas d’oublier le pacte à cette heure que tu fis,

     Lamentable Verlaine, poëte, oh, comme tu t’y es mal pris !

     Cet art honorablement de vivre avec tous ses péchés

     Qui sont comme s’ils n’étaient pas, du moment où nous les tenons cachés,

     Cet art qui nous vient comme de cire d’accommoder l’Evangile avec le

monde,

     Comme tu n’y a rien compris, espèce de soudard immonde !

     Glouton ! que le vin dans ton verre fut court et que la lie en fut profonde !

     La mince couche d’alcool dans ton verre et le sucre artificiel,

     Comme tu te pressais d’en finir afin de trouver le fiel !

     Que le marchand de vin fut court à côté de l’hôpital !

     Que la triste débauche fut courte à côté de la pauvreté fondamentale,

     Vingt années par les rues Latines si grande qu’elle fut un scandale à tous les

yeux,

     Privation de la terre et du ciel, manque des hommes et manque de Dieu !

     Jusqu’à ce que, le fond même de tout, il te fût permis d’y mordre,

     D’y mordre et de mourir dessus cette mort qui était selon ton ordre,

     Dans cette chambre de prostituée, la face contre la terre,

     Aussi nu par terre que l’enfant quand il sort tout nu du ventre de sa mère. !

 

[1919]

 

II

 

L’irréductible

 

     Il fut ce matelot laissé à terre et qui fait de la peine à la gendarmerie,

     Avec ses deux sous de tabac, son casier judiciaire belge et sa feuille de route

jusqu’à Paris

     Marin dorénavant sans la mer, vagabond d’une route sans kilomètres,

     Domicile inconnu, profession, pas..., « Verlaine Paul, homme de lettres ».

     Le malheureux fait des vers en effet pour lesquels Anatole France n’est pas

tendre :

     Quand on écrit en français, c’est pour se faire comprendre.

     L’homme tout de même est si drôle avec sa jambe raide qu’il l’a mis dans

un roman.

     On lui paye parfois une « blanche », il est célèbre chez les étudiants.

     Mais ce qu’il a écrit, c’est des choses qu’on ne peut lire sans indignation,

     Car elles ont treize pieds quelquefois et aucune signification.

     Le prix Archon-Despérouses n’est pas pour lui, ni le regard de Monsieur de

Montyon qui est au ciel.

     Il est l’amateur dérisoire au milieu de professionnels.

     Chacun lui donne de bons conseils ; s’il meurt de faim, c’est sa faute.

     On ne se la laisse pas faire par ce mystificateur à la côte.

     L’argent, on n’en a pas de trop pour Messieurs les Professeurs

     Qui plus tard feront des cours sur lui et qui sont tous décorés de la légion

d’honneur.

 

     Nous ne connaissons pas cet homme et nous ne savons qui il est.

 

     Le vieux Socrate chauve grommelle dans sa barbe emmêlée :

     Car une absinthe coûte cinquante centimes et il en faut au moins quatre pour

être soûl :

     Mais il aime mieux être ivre que semblable à aucun de nous.

     Car son cœur est comme empoisonné, depuis que le pervertit

     Cette voix de femme ou d’enfant – ou d’un ange qui lui parlait dans le

paradis !

     Que Catulle Mendes garde la gloire, et Sully Prudhomme ce grand poëte !

     Il refuse de recevoir sa patente en cuivre avec une belle casquette.

     Que d’autres gardent le plaisir avec la vertu, les femmes, l’honneur et les

cigares !

     Il couche tout nu dans un garni avec une indifférence tartare,

     Il connaît les marchands de vin par leur petit nom, il est à l’hôpital comme

chez lui :

     Mais il vaut mieux être mort que d’être comme les gens d’ici.

 

    Donc célébrons tous d’une seule voix Verlaine, maintenant qu’on nous dit

qu’il est mort.

     C’était la seule chose qui lui manquait, et ce qu’i y a de plus fort,

     C’est que nous comprenons, tous, ses vers maintenant que nos demoiselles

nous les chantent, avec la musique

     Que de grands compositeurs y ont mise et toute sorte d’accompagnements

séraphiques !

     Le vieil homme à la côte est parti : il a rejoint le bateau qui l’a débarqué

     Et qui l’attendait en ce port noir, mais nous n’avons pas remarqué,

     Rien que la détonation de la grande voile qui se gonfle et le bruit d’une

puissante étrave dans l’écume,

     Rien qu’une voix comme une voix de femme ou d’enfant, ou d’ange qui

appelait : Verlaine dans la brume.

 

[1910]

 

In, Revue « Le Mercure de France, N°504, 16 Juin 1919 »

Du même auteur :

Eventail (26/04/2015)

L’Esprit et l’eau (26/04/2016

La Muse qui est la Grâce (26/04/2017)

Le cocotier (26/04/2018)

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25 avril 2019

José Hierro (1922 – 2002) : « J’aimerais, ce soir... / Quisiera esta tarde... »

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J’aimerais, ce soir, ne pas haïr

ne pas charger mon front de nuages sombres.

Je voudrais que mon regard fût plus clair

et pouvoir le poser, calme, sur le lointain...

 

Il doit être si beau de pouvoir dire :

« Je crois à ce qui existe et même à ce qui peut-être n’existe pas

aux choses qui peuvent me sauver, même si j’ignore leur nom :

je connais le fruit doré de la joie. »

 

Ce soir, j’aimerais ne pas haïr,

me sentir léger, chantant, être le vent qui berce les épis.

Je regarde au couchant : vers la nuit s’attardent les chemins,

ces chemins qui offrent leur fatigue à la nuit,

s’enfoncent dans l’ombre pour rêver en son noir mensonge.

 

Traduit de l’espagnol par Jacinto-Luis Guereña

In, « Anthologie bilingue de la poésie espagnole contemporaine »,

Editions Gérard et Cie (Marabout Université), Verviers (Belgique),1969

Du même auteur :

Pas (25/04/2015)

Lamentation /Lamentación (25/04/2016)

La rencontre (25/04/2017)

Enfant / Niño (25/04/2018)


Quisiera esta tarde no odiar

no llevar en mi frente la nube sombría.

Quisiera tener esta tarde unos ojos más claros

para posarlos serenos en la lejanía.

 

Debe de ser tan hermoso decir : 

« Creo en la cosas que existen y en otras que acaso no existan,

en todas las cosas que pueden salvarme, aunque ignore su nombre;

conozco la fruta dorada que da la alegría». 

 

Quisiera esta tarde no odiar,

sentirme ligero, ser río que canta, ser viento que mueve la espiga.

Miro al poniente. Atardecen los largos caminos que van a la noche

que dan su cansancio a la noche, que van a la noche a soñar en su negra mentira.

 

Poesías completas (1947 – 2002)

Visor Libros, Madrid, 2009

Poème précédent en espagnol :

Felix Grande : « S’asseoir ici ... » / « Sentarse aquí ... » (20/01/2019)

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24 avril 2019

Ribemont–Dessaignes (1884 – 1974) : « Ils sont revenus, les morts... »

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Ils sont revenus, les morts, tous les morts de la vie,

Ils sont revenus, je les ai vus, en grande colonne.

A travers le printemps, traînant leur bagage,

Et devant eux marchait le bourreau,

Grand, large et gros, avec tant de chair autour de ses os,

Comme un sac de farine, comme un sac plein d'abats,

Avec son odeur de bourreau qui sent le suint et l'eau de Cologne,

Et qui semble son propre bagage,

Et qui pourtant portait son bagage.

Ils allaient à travers les jardins, et chantait un oiseau,

A travers les chemins, et passaient les corbeaux,

A travers les villages, une cloche sonnait,

Et le bourreau portait son bagage,

Une potence en chêne, une grande potence,

Il chantait tout bas, se donnait du courage,

L'air est pur, la route est large,

Ou encore : Ya d'la goutte à boire là-haut !

Ils sont revenus les morts, ils se sont arrêtés chez le bistrot,

On jouait au zanzi, à la belote, aux dominos,

Le bourreau disait : Dominus vobiscum,

Le bistrot disait : Encore une tournée,

Encore une tournée, disait le bourreau,

Encore une tournée, disaient les morts,

Une tournée, une dernière tournée,

La der, la der des der, disaient les morts.

Ils avaient leur bagage au milieu du village,

Ils ont déposé leur bagage,

Et tous étaient là, le vin au coin des lèvres,

Le vin au coin des yeux,

Le vin, les dés, les cartes dans le ventre,

La lâcheté, la misère, le contentement,

Et ronfler ce soir, la bouche ouverte, les pieds gras,

Ils étaient là et demandaient aux morts :

Ah ! Vous voilà  - Oui, disaient les morts.

Et qu'est-ce qu'il y a dans votre bagage ?

Un oiseau, dit un mort.

Une fleur, dit un mort.

Une musique, dit un mort.

Mais comme il est lourd votre bagage ?

Et riait le bourreau qui portait une grande potence,

Légère, si légère,

Comme un oiseau,

Comme une fleur,

Comme une musique.

Et le bistrot disait :

Une tournée, encore une tournée, j'offre une tournée,

Une tournée aux morts et à tous les morts,

S'ils ouvrent leur bagage.

Alors des rangs est sorti un mort,

Ses os cassés étaient raccommodés avec une ficelle,

Sa tête brûlée n'avait plus de cervelle.

Il ouvrit la malle, une vieille malle d'autrefois.

Elle avait fait tant de voyages,

En Russie, en Bohême, en Pologne, en Grèce,

Un vieux bagage,

Plein de poussière, de sang, de boue, de crasse,

Et ils riaient doucement, les morts,

Et le bistrot souleva le couvercle

Elle était belle, elle était nue,

Elle était jeune, elle était pure,

Elle était comme un oiseau,

Comme une fleur nue,

Comme une musique légère,

C'était la Liberté.

Et les morts ont demandé :

Maintenant, frères, qu'est-ce que vous allez faire ?

 

(La liberté et le bourreau)

 

Ecce Homo

Editions Gallimard, 1945

Du même auteur :

Bohémienne 1940 (24/04/2015)

A la tourterelle (24/04/2016)

« Il y avait un grand silence… » (24/04/2017)

Se confondre (24/04/2018)

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23 avril 2019

Rabindranath Tagore (1861 - 1941) / রবীন্দ্রনাথ ঠাকুর : « Poète, le soir approche ... »

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Poète, le soir approche ; tes cheveux grisonnent.

     Entends-tu pendant tes rêveries solitaires le message de l’au-delà ?

     C’est le soir, dit le poète, j’écoute : quelqu’un peut appeler du village,

malgré l’heure tardive.

     Je veille : Deux amoureux se cherchent. Leur cœur les guidera-t-il

sûrement ? — Les cœurs errants de deux jeunes amants se rencontreront-ils ;

leurs yeux ardents mendient une harmonie d’amour qui rompe le silence et

qui parle pour eux.

     Qui tissera la trame de leurs chants passionnés si je reste assis sur la plage

de la vie à contempler la mort et l’au-delà ? 

  

     La première étoile du soir disparaît.

     L’éclat d’un bûcher funéraire meurt lentement auprès de la rivière silencieuse

     De la cour de la maison déserte, et à la lumière d’une lune pâlie, on entend

les chacals hurler en chœur.

     Si quelque voyageur, errant loin de sa demeure, vient ici contempler la nuit

et écouter, tête penchée, le chant des ténèbres, qui sera là pour lui chuchoter les

secrets de la vie, si, fermant ma porte, je m’affranchis de toute obligation

mortelle ?

 

     Qu’importe que mes cheveux grisonnent.

     Je suis toujours aussi jeune ou aussi vieux que le plus jeune et le plus vieux

du village.

     Les uns ont un sourire simple et doux, d’autres l’œil brillant de malice.

     Ceux-ci ont des pleurs qui sourdent à la lumière du jour, ceux-là des larmes

qui se cachent dans les ténèbres.

     Tous ils ont besoin de moi, je n’ai pas le temps de méditer sur la vie à venir.

     Je suis de l’âge de tous ; qu’importe si mes cheveux grisonnent ?

 

Traduit de l’anglais par Henriette Mirabaud-Thorens

In, Rabindranath Tagore : « Le Jardinier d’amour »

Editions de la Nouvelle Revue Française, 1919

Du même auteur :

« Le même fleuve de vie… » (24/11/2014)

« Malgré le soir qui s’avance … » (23/04/2017)

« Frère, nul n’est éternel … » (23/04/2018)

 

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22 avril 2019

Francis Picabia (1879 – 1953) : Des perles aux pourceaux

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Des perles aux pourceaux

 

Mon amie

 

Merci je prépare un cyclone

Pour faire rire les yeux de mon amie

Elle a beau ne rien craindre

il faut l’effrayer

pour ne pas avoir peur...

En temps normal

je chasse le chien

dans les plaines

où les crabes de prairies

ne vont plus à la messe !

Mon ami crache à terre

Et voilà tout.

 

Poème d’Espérance

 

Son regard m’amuse

comme une porte que l’on pousse

sur un parc rouillé.

Citron du soleil qui tombe.

elle passe comme le hérisson en boule

chaque soir sur les lèvres du ruisseau.

Les corbeaux la nuit

sont des étoiles noires

et font entendre une musique déchirante.

Je voudrais fleurer un parfum

semblable à la cosse du printemps

Loin des montagnes vertes et blanches.

 

 

De l’autre côté

 

Assis à côté de l’eau

l’idée mélancolique m’emporte

vers les époque de la main-gauche.

Les oiseaux ne s’arrêtent que pour pleurer.

L’épouvante est que vous mourrez en petits morceaux

dans le mauvais lieu de la vie

la tête dans les mains sans but.

Prenez un verre de couleur

jetez-y trois gouttes de froid

vous aurez le parfum d’après.

N’ayez de reconnaissance pour personne

ceux qui survivent sont les assassins.

La mort est le prolongement horizontal

d’un rêve factice

La vie n’étant pas vérifiable.

 

L’Enfant

 

L’automne est fané

par l’enfant

que nous aimons.

Ainsi qu’un vautour

sur une charogne

il diminue sa famille

puis disparaît

comme un papillon...

 

Curiosité

 

J’interroge le sphinx :

il me dit

avoir inventé le désert.

 

In, Revue «Tropiques, N° 12, Janvier 1945 »

Fort - de – France (Martinique), 1945

Du même auteur :

Ma vie est passée (22/04/2015)

Les dominos (22/04/2016)

Poème d’espérance (22/04/2017)

 « Il est une espèce d’oiseau… » (22/04/2018)

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20 avril 2019

Paul Dirmeikis (1954 -) : « Pas d’avantage que d’aucuns ... »

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mardi 12 juin 2012

 

                                                                                                                           la contemplation

                                                                                                      (la vue)

Pas d’avantage que d’aucuns

vivants nos morts ne sont absents

sur nous s’appuyant sommeillant

tel un rideau dans l’air qui passe

 

nos morts sont plus verbeux qu’enfants

plus que les amours terrestres

ils s’enroulent dans nos souffles

les herbes ne sont que soupirs

 

nos morts savent comment les sèves

s’élèvent dans les vocalises

des cavatines nous enlaçant

& lissant nos cheveux épars

 

bien davantage que nos défaites

nos défunts marquent les sentiers

par les fougères se dépliant

au creux de l’aine des ruisseaux

 

nos morts ignorent les rêves

qu’ils ont ôtés de leur passage

ils nous les ont abandonnés

pour laisser trace de notre âge

 

pas davantage que l’oubli

nos morts ne seront ni blessants

ni blessés par cette présence

indocile de notre sang

 

Les belles choses

L’Eveilleur, 22190 Plérin

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Yves Broussard (1937 – 2018) : « Bourdonnements d’insectes ... »

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A Christian Catoni

 

Bourdonnements d’insectes

au cœur de l’été

dans la transparence

des signes

 

Furtives

quelques ombres

hachurent les restes

du sentier

 

Sur ce monde introublé

noyau d’abîmes

 

le vide et le silence

composent

un infini mélange

 

et s’émiette

l’éternité

 

Mesures de la vie

Editions Le Taillis Pré, Châtelineau (Belgique), 2004

Du même auteur : « Il est un lieu de longues marches... » (13/01/2016)

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19 avril 2019

Jude Stéfan (1930 -) : Dans les matinées

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Dans les matinées

 

Semblables étaient les vaches au temps

de   ronsard   et   pareilles la  brume  et

semblables  entre  les  draps à nu mises

les  chairs  pour  le  plaisir des bouches

et même les feuilles qui tombent comme

les  habits  d’époque  et semblable aussi

(s’ouvre la  parenthèse  pour une grosse

perdrix  rouge  un  fabuleux  reptile   ici

qui   passent   dans  vos  souvenirs  telle

la  mèche  rouge  d’une  caillette un soir

sous  son chapeau à plumes) le passage

des   êtres   verveux   et  pareilles  pluie

semblables  à  tous  les  siècles   d’Asie

neige   et   nuit  des  poètes  eux-mêmes

                           d’oubli

 

In, « La Nouvelle Revue Française, N° 282, Juin 1976 »

Du même auteur :

 « les Vieux… » (19/04/2015)

(Messe blanche.) (19/04/2016)

(Memento mori.)  (19/04/2017)

(Ni vie ni mort) (19/04/2018)

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18 avril 2019

Cesare Pavese (1908 – 1950) : Paysage VIII / Paesaggio VIII

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Paysage VIII

 

Les souvenirs commencent vers le soir

sous l’haleine du vent à dresser leur visage

et à écouter la voix du fleuve. Dans le noir

l’eau ressemble aux mortes années.

 

Dans le silence obscur un murmure s’élève

où passent des voix et des rires lointains ;

bruissement qu’accompagne une vaine couleur

de soleil, de rivages et de regards limpides.

Un été de voix. Chaque visage enferme

pareil à un fruit mûr une saveur passée.

 

Les regards qui émergent conservent un goût d’herbes

et de choses imprégnées de soleil sur la plage

le soir. Ils conservent une haleine marine.

Comme une mer nocturne est cette ombre incertaine

de fièvres et de frissons anciens, que le ciel frôle à peine ;

chaque soir, elle revient. Les voix mortes

ressemblent à cette mer se brisant en ressacs.

 

Traduit de l’italien par Gilles de Van

In, Cesare Pavese : « Travailler fatigue. La mort viendra

et elle aura tes yeux ».

Editions Gallimard, 1969

Du même auteur :

Paysage (18/04/2016)

La terre et la mort (18/04/2017)

 La mort viendra et elle aura tes yeux / Verrà la morte e avrà i tuoi occhi (18/04/2018)

 

Paesaggio VIII

 

I ricordi cominciano nella sera

sotto il fiato del vento a levare il volto

e ascoltare la voce del fiume. L’acqua

è la stessa, nel buio, degli anni morti. 

 

Nel silenzio del buio sale uno sciacquo

dove passano voci e risa remote;

s’accompagna al brusío un colore vano

che è di sole, di rive e di sguardi chiari.

Un’estate di voci. Ogni viso contiene

come un frutto maturo un sapore andato.

 

Ogni occhiata che torna, conserva un gusto

di erba e cose impregnate di sole a sera

sulla spiaggia. Conserva un fiato di mare.

Come un mare notturno è quest’ombra vaga

di ansie e brividi antichi, che il cielo sfiora

e ogni sera ritorna. Le voci morte

assomigliano al frangersi di quel mare.

 

Lavorare Stanca  

Poème précédent en italien :

Salvatore Quasimodo : Devant le gisant d’Ilaria del Carretto / Davanti al simulacro d’Ilaria Del Carretto

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17 avril 2019

Max Jacob (1876 – 1944) : Le Kamichi

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Le Kamichi

 

          L’échafaud, c’est la guillotine,

          on n’en veut plus, c’est pour les rois !

          l’humble auteur qui t’écrit ces lignes

          veut pour le moins mourir en croix.

          Je trempe mon roseau dans le sang de mon cœur :

          titre ou dommage ? animalcule

          Dieu vous trouvera ridicule !

          Allez donc vous faire pendre ailleurs !

          on vous accorde

          l’Asile de nuit et la corde.

 

La digitale étonne au bord des bois

J’en veux avoir autour de mon tombeau.

Fais un extrait de cette plante et bois,

et tu seras guéri de tous les maux.

 

Allons ! découpez-moi un bon morceau de marbre

avec dessus mon nom en lettre d’or ;

vous planterez auprès tel ou tel arbre

n’oubliez pas la date de ma mort.

 

Je n’ai jamais pu être militaire,

étant moitié fil de fer et coton

mais je fus dévoué aux compagnons,

obstacle aux biens que fait le monastère.

 

Ca sent la fraise ! Ca sent la mandarine !

Juges-gardiens disent que le roi boit

Moi, Bourtibourg, je dis qu’on m’assassine,

Juges, arrêtez ! Je veux mourir en croix !

 

Acte d’amour que je mets par écrit :

Chacun son lot ! si j’ai le Saint-Esprit

fors que mourir, je ne veux rien sur terre

mourir, encor vivant de Sa Lumière.

 

Revue « Nord-Sud, N° 6-7, Août-Septembre 1917

Chez Pierre Reverdy, Paris, 1917

Du même auteur :

Avenue du Maine (22/01/2014)

La Terre (22/03/2015)

La saltimbanque en wagon de troisième classe (17/04/2016)

Vie et marée (17/04/2017)

Invitation au voyage (17/04/2018)

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