Le bar à poèmes

25 mai 2018

Angèle Vannier (1917- 1980) : J’adhère

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J'adhère

 

     J'adhère au chant du berger solitaire qui use du bois de son propre corps

pour alimenter le feu créateur

     J'adhère au voyou à l'oeil louche qui jette son mégot contre une meule de

paille pour griller l'antre du métayer

     J'adhère à la jeune fille qui se noie dans les eaux inférieures pour un

simple chagrin d'amour

     J'adhère à la chute des eaux supérieures qui lavent notre crasse et fait

des vierges avec des putains épuisées

     J'adhère aux crucifiés de tous les siècles pour cause de guerre de religion

     J'adhère aux filles de joie qui se promènent dans les chansons à boire

assassinées par les rouliers dans les soupentes 

     J'adhère au feu à l'eau au sang quelle que soient leurs sources et leurs

embouchures

     J'adhère à l'élément trouvé pour faire la soudure dans les mines de la

nature.

 

Avec la permission de Dieu

Editions Seghers, 1953

Du même auteur : L’aveugle à son miroir (24/05/2017)

 

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24 mai 2018

Louis Aragon (1897 – 1982) : Un homme passe sous la fenêtre et chante

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Un homme passe sous la fenêtre et chante

 

 

                    Nous étions faits pour être libres

                    Nous étions faits pour être heureux

                    Comme la vitre pour le givre

                    Et les vêpres pour les aveux

                    Comme la grive pour être ivre

                    Le printemps pour être amoureux

                    Nous étions faits pour être libres

                    Nous étions faits pour être heureux

 

                    Toi qui avais des bras des rêves

                    Le sang rapide et soleilleux

                    Au joli mois des primevères

                    Où pleurer même est merveilleux

                    Tu courais des chansons aux lèvres

                    Aimé du Diable et du Bon Dieu

                    Toi qui avais des bras des rêves

                   Le sang rapide et soleilleux

 

                   Ma folle ma belle et ma douce

                    Qui avais la beauté du feu

                    La douceur de l'eau dans ta bouche

                   De l'or pour rien dans tes cheveux

                   Qu'as-tu fait de ta bouche rouge

                   Des baisers pour le jour qu'il pleut

                    Ma folle ma belle et ma douce

                    Qui avais la beauté du feu

 

                    Le temps qui passe passe passe

                    Avec sa corde fait des nœuds

                   Autour de ceux-là qui s’embrassent

                    Sans le voir tourner autour d’eux

                    Il marque leur front d’un sarcasme

                    Il éteint leurs yeux lumineux

                    Le temps qui passe passe passe

                    Avec sa corde fait des nœuds

 

                    On n'a tiré de sa jeunesse

                    Que ce qu'on peut et c'est bien peu

                    Si c'est ma faute eh bien qu'on laisse

                    Ma mise à celui qui dit mieux

                    Mais pourquoi faut-il qu'on s'y blesse

                    Qui donc a tué l'oiseau bleu

                    On n'a tiré de sa jeunesse

                    Que ce qu'on peut et c'est bien peu

 

                    Tout mal faut-il qu’on en accuse

                    L’âge qui vient le cœur plus vieux

                    Et ce n‘est pas l’amour qui s’use

                    Quand le plaisir dit adieu                  

                     Le soleil jamais ne refuse

                    La prière que font les yeux

                    Tout mal faut-il qu’on en accuse

                    L’âge qui vient le cœur plus vieux

 

                    Et si ce n’est pas nous la faute

                    Montrez-moi les meneurs du jeu

                    Ce que le ciel donne qui l’ôte

                    Qui reprend ce qui vient des cieux

                    Messieurs c’est ma faute ou la vôtre

                    A qui c’est-il avantageux

                    Et si ce n’est pas nous la faute

                    Montrez-moi les meneurs du jeu

 

 

                    Nous étions faits pour être libres

                    Nous étions faits pour être heureux

                    Le monde l’est lui pour y vivre

                    Et tout le reste est de l’hébreu

                   Vos lois vos règles et vos bibles

                    Et la charrue avant les bœufs

                    Nous étions faits pour être libres

                    Nous étions faits pour être heureux

 

                    VOIX DANS LA FOULE SUIVANT LE CHANTEUR

 

                   Nous sommes faits pour être libres 

                    Nous sommes faits nous sommes faits

                    Nous sommes faits pour être heureux 

*

Tu rêves les yeux large ouverts

Que se passe-t-il donc que j’ignore

Devant toi dans l’imaginaire

Cet empire à toi ce pays sans porte

Et moi sans passeport
 

Ceux que traverse la musique

On dirait qu’ils sont les branches d’un bois

Pliant sous des oiseaux qui se perchent

Mais toi

 

Ceux dont le regard est fait des facettes du nombre

Ceux qui jonglent avec les fonctions de ce qui n’existe pas

Ceux dont l’esprit parabolique met le feu comme un miroir

L’hypothèse est leur cigarette roulée

 

Mais toi
 

Tu poses ta main sur ta joue

Et je n’ose pas te demander à quoi tu joues

Qui passe dans l’espace pers où tu te perds
 
Peut-être es-tu dans un pays de chevaux sauvages

Peut-être es-tu toi-même une contrée entre le bien et le mal

Et une route des pèlerins dans la montagne

Une escale de boucaniers aux îles Fortunées

Ou les mains jointes des amants
 

Peut-être
 

Je suis le pauvre au-dehors qui n’a point accès à ta suite

À peine entendra-t-il au loin l’avalanche de l’orchestre

Il n’entrera jamais dans la salle du Grand Opéra
 

J’ai promis que je ne parlerai pas

Du passé Je ne parlerai pas

De ces chambres où j’ai guetté ton silence

Celle où Thérèse enleva le diamant de sa main

Celle où Michel chanta sans que je l’entendisse

Il naissait des êtres de toi que je ne t’avais pas faits

Personne ne saura jamais la violence

La torture la jalousie

L’égarement qui s’emparait de moi quand tu avais enfin la cruauté

De me montrer ces enfants de toi seule

Comme par mégarde aperçus

Passant sous la fenêtre

 

Et tout à l’heure encore

Tu as introduit un homme à l’oeil mangé d’aigue-marine

Dans la maison d’une inconnue

Et peut-être va-t-il savoir d’elle

Tout ce que je meurs d’ignorer en toi

Un homme lourd et blond Son corps

Entre nous comme un écran

Un homme opaque et caressant

Distraitement tout un mystère d’opalines

C’est un étrange et un terrible don que celui de donner la vie

Mais quand il a suivi l’ancien rite

L’accouplement l’attente et la gésine

Et les matrones portant le linge frais

Parcourant les chambres les escaliers ouvrant les armoires

Alors il y a ce cri de l’enfant et tout n’est plus qu’une grande

     fête et des congratulations

Dont le père béatement prends sa part tout blême d’orgueil et

     de peur

 

Il s’agit ici d’une tout autre sorte de naissance

Et celui qui n’a point engendré ne voit pas sans honte son

     visage dans les miroirs

Avec cette perversité d’aimer les être de ta chair

Cette curiosité déchirante que j’ai de tes rêves

De cette parturition contre moi

D’où sort ce peuple dans notre maison qui s’installe

Et en voilà un qui s’assied au pied du lit

Qui pèse et respire

Ah si je pouvais comme toi donner le souffle le pouls la parole

     à des ombres rivales

Peut-être les entendrions-nous se disputer dans la pièce voisine

Mes fils envieux et les tiens

Tes grandes filles qui ont l’éclat de la perle et les gestes du vent

Peut-être y aurait-il pour eux cette guerre entre nous

Que j’ai toute la vie hésité à te mener sans merci

Parce que l’homme n’est heureux que de faire plier

Capituler ce qu’il adore

J’ai essayé pour cela de toutes les formules magiques

De toutes les fornications de l’esprit

Je me suis damné sur tous les Brocken qui se sont offerts

J’ai conjuré des charretiers des prêtes

Des maréchaux d’empire

Des filles des bandits

J’ai violé des mémoires éteintes

J’ai volé leurs secrets aux tombes

Consulté comme un marc la poussière des os

J’ai fait de l’histoire une putain sur mes genoux

 

Vainement
 

Mes spectres un rayon de toi suffit à les dissiper

Et tu marches dans le triomphe avec cette progéniture innombrable

Cette troupe de ta lumière

Ce printemps humain dans tes pas

Ces violettes de tes veines

Dont je suis déchiré parce qu’elles te ressemblent

Et à je ne sais qui dont j’avais pourtant cru sauvagement te garder

Prisonnière de mes bras dans nos demeures de tout autre désertes

 

*

Un moment vient clopin-clopant où celui qui s’agrippe à ra robe

Est séparé de toi comme un nyctalope dans l’éclat de midi

L’ignorant devant la science

Le stropiat au seuil  du bal 

Un certain nombre de fois dans la vie

J’ai vu s’ouvrir les portes de ton royaume

Là je n’entre point où commencent les enchantements

Toute sorte de calamités menacent qui marie une fée

S’il veut la suivre dans ces régions extérieures à la géographie

 

 Une fois c’était à Provins une ville comme une merveilleuse poubelle

Et je ne dirai rien d’Avignon rien des Pénitents Noirs

Mais il y eut aussi ces corridors de misère à la Cité Jeanne d’Arc

Et cette ville abandonnée en arrière de Nice après le chemin de fer

Avec des chaussettes séchant dans les galeries à colonnes des palais

Quelque part où se traîne la vieillesse des émigrés près de leurs églises

     bulbaires

Encore comme une écriture couchée

Les tours et les détours bâtards de la Nationale au-dessus des boucles

     de la Seine

Qui plonge tout soudain dans le poil noir des forêts

Ou simplement ces maisons à vendre visitées avec un marchand de   

     bien le notaire

Parfois tu parles de Bergen que je ne connais pas

Ou tu dis que tu voudrais encore une fois dans l’existence

Goûter la fadeur du papaïe et la mangue qu’on mord et jette à Tahiti

 

Ô tiaré qui dit je t’aime sur l’oreille

Parfum des mots qui s’écartent comme des colonnes

Portiques portiques te voilà partie

C’est là que tu m’échappes à jamais

Reine d’une perspective où je n’ai point ma place

Fugitive ô nouvelle Mélusine

Et ton pied d’oiseau s’éloigne sur les terrasses

Ta robe encore un instant luit sous les arbres

Comme dans les ténèbres d’un Watteau

 

Je t’attends égaré tout au bas d’une rue

Ou à l’orée dorée du crépuscule

Une fois il se pourrait qu’elle ne revînt pas 

 

Une fois délibérément pour te promener dans l’un de tes domaines

     fantasques

Il t’a fallu m’imaginer mort enfin

Que je ne vinsse pas te déranger sous un soleil de catastrophe

Et chaque fois depuis que je te regarde

Je me souviens de ce que tu m’as tué comme on chante

Et que je ne vis après tout que parce que tu le veux bien

Ces yeux-là se sont imaginé le monde sans moi

Cette bouche a parlé de moi tout naturellement au passé

Tout ceci en plein vingtième siècle

Avec des satellites autour de la terre et des machines à penser 

 

Mais un couteau reste un couteau

Un cœur un cœur

 

Elsa

Editions Gallimard, 1959

Du même auteur :

Vingt ans après (24/05/2014)

« J’arrive où je suis étranger… » (24/05/2015)

Il n'y a pas d'amour heureux (24/05/2016)

L’Amour qui n’est pas un mot (24/05/2017)

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23 mai 2018

Adonis (1930 -) / أدونيس : Au nom de mon corps

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7. Au nom de mon corps

 

Au nom de mon corps le vivant /mort, le mort/ vivant

dénué de forme, et qui en a autant de pores,

au nom de ce je qui n’est pas moi

de ce tu, femme, qui n’est pas toi,

nous reformerons notre parler, nos deux langues

nous instaurerons des mots à la mesure de la langue, des lèvres, du palais, du gosier

nos deux corps entreront dans des limbes de brousses et de noces

pour tous deux se détruire / se rebâtir

en une vague

de célébration

sans forme :

lentement / rapidement

en direction de ce que nous appelions : vie

et c’était l’exorde de la mort

 

Au nom de mon corps le mort / vivant, le vivant / mort

un cyprès s’élève entre le nom et le visage

le langage revient à sa première maison

l’amour était une tombe

j’y entrai /j’en sortis

c’était une fête pour le repos des artères.

Et moururent grammaire et déclinaisons

dociles elles se rassemblèrent comme pour un jugement dernier.

Par-devant la première ode que j’écrivis, et la dernière

leur rassemblement se mit à juger, à trancher

condamner / innocenter :

pour que la nuit vienne

le jour doit s’évader du jour,

pour que le jour vienne

la nuit doit s’évader de la nuit,

pour que la terre reste fidèle à la mémoire des herbes

elle doit de chaumes se couvrir.

 

Au nom de mon corps le vivant /mort, le mort/ vivant

il appartient au corps de trancher

entre lui-même er lui-même,

d’emprisonner la chair dans la chair,

de combattre la cellule par la cellule,

d’ensemencer mon sang et de le moissonner.

enfin il appartient au corps d’être un corps :

d’être son contraire.

 

Singuliers

Editions Sindbad /Actes Sud,1995

Du même auteur :

l’amour où l’amour s’exile (23/05/2015)  

Pays des bourgeons (23/05/2016)

Miroir du chemin, chronique des branches (23/05/2017)

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22 mai 2018

Henri Michaux (1889 – 1984) : L’époque des illuminés

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L’époque des illuminés

 

 

   Quand le crayon qui est un faux frère ne sera plus un faux frère.

   Quand le plus pauvre en aura plein la bouche, d’éclats et de vérité.

   Quand les autos seront enterrées pour toujours sur les bords de la route.

   Quand ce qui est incroyable sera regardé comme une vérité de l’ordre de « 2 et

2 font 4 ».

   Quand les animaux feront taire les hommes par leur jacasserie mieux comprise

et inégalable.

   Quand l’imprimerie et ses succédanés ne seront plus qu’une drôlerie d’aspect,

comme la quenouille ou la monnaie d’Auguste empereur.

   Quand aura passé la grande éponge, eh bien ! sans doute que je n’y serai plus,

c’est pourquoi j’y prends plaisir maintenant et si j’arrête cette énumération, vous

pouvez la continuer.

   Il ne faut pas se mettre en bras de chemise pour rompre une allumette, et le

poteau indicateur reste dans son rôle en ne faisant jamais la route lui-même, et la

vie est précieuse à qui en a déjà perdu 26 ans, et les cheveux tombent rapidement

 d’une tête qui s’obstine, et les pleurs ne viennent jamais que le travail une fois

fini, et les genres littéraires sont des ennemis qui ne vous ratent pas, si vous les

avez ratés vous au premier coup.

   Il faut toujours être en défiance, Messieurs, toujours et pressés d’en finir, le

jurer et remettre son serment en chantier tous les jours, ne pas se permettre un

coup de respiration pour le plaisir, utiliser tous les battements de cœur à ce que

l’on fait, car celui qui a battu pour sa diversion mettra le désordre dans les milliers

qui suivront.

    Avez-vous remarque que ceux qui sont préoccupés de l’avenir sont presque tous

des révolutionnaires ? L’avenir est une bouche tellement formidable qu’on ne peut

pas imaginer que le Passé y entre comme cà, en pénard – Non tout doit changer –

Sans doute il y a deux avenirs : l’un qui n’apporte rien : c’est une simple allonge,

et il entre tout de suite dans le Passé dont il était le bout du manche ; mais de

temps à autre vient tout de même cet avenir tant attendu, le vrai. Il va arriver et

abolira bien des choses, je pense, il cassera aussi quelques pseudo -

révolutionnaires qui n’avaient pas pris mesure de la taille qu’il fallait. Pas besoin

de ces gamins aboyeurs, mais une ou deux idées essentielles et tout le reste

retournable, et quelque chose comme boyaux et glandes pour diriger et évacuer

Les poisons seront distribués dans les rues. Les avaler tout de suite pour montrer

qu’on est neufs. C’est là qu’on verra les gens solides du coffre, j’en attends

quelques-uns à ce tournant où ils seront bien étonnés en voyant que c’est eux que

je regarde.

   La vie est courte, mes petits agneaux.

   Elle est encore beaucoup trop longue, mes petits agneaux.

   Vous en serez embarrassés, mes très petits.

   On vous en débarrassera, mes si petits.

   On n’est pas tous nés pour être prophètes

   Mais beaucoup sont nés pour être tondus.

   On n’est pas tous nés pour ouvrir les fenêtres

   Mais beaucoup sont nés pour être asphyxiés.

   On n’est pas tous nés pour voir clair

   Mais beaucoup pour être salariés.

   On n’est pas tous nés pour être civils

   Mais beaucoup sont nés pour avoir les épaules rentrées. Et caetera, celui qui ne

sait pas sa catégorie la verra bien dans l’avenir -  il y entrera comme un poisson

dans l’eau. Il n’y aura pas vingt choix. On ne sortira ni ses cartes de visite, ni sa

boîte à titres. On se rangera avec célérité dans son groupe qui piétine

d’impatience.

   Malheur à celui qui se décidera trop tard.

   Malheur à celui qui voudra prévenir sa femme.

   Malheur à celui qui ira aux provisions.

   Il faudra être équipé à la minute, être rempli aussitôt de sang frais, prendre sa

besace sur la route et ne pas saigner des pieds.

   Il y aura des agences de renseignements, d’explications, de bavardages. Vous

marcherez, les oreilles bouchées sauf à votre fin qui est d’aller et d’aller et vous

ne le regretterez pas – je parle pour celui qui ira le plus loin et c’est toujours la

corde raide, de plus en plus fine, plus fine, plus fine. Qui se retourne se casse les

os et tombe dans le Passé. Celui qui regretterait, s’il n’avait pas marché, aurait

regretté bien davantage; l’explication de cela vous passe.

   Pauvres gens, ceux qui seront arrêtés par les tournants, pauvres gens, et il y en

aura -  des pauvres gens et des tournants.

   Ils étaient pauvres gens en naissant, furent pauvres gens en mourant, sont à la

merci d’un tournant.

   Il ne faudra pas crier non plus, la mêlée sera déjà assez intense. On ne se

reconnaîtra pas, c’est pourquoi encore il faudra être pressé d’en sortir et d’aller de

l’avant.

   Malheur à ceux qui s’occuperont à couper des cheveux en quatre, c’est rarement

bon, c’est profondément à déconseiller dans les bagarres.

   Malheur à ceux qui s’attarderont à quatre pour une belote, ou à deux pour la

mielleuse jouissance d’amour qui les fatiguera plus vite que les autres.

   Malheur, malheur !

   Ce sera atroce pour les gens qui s’apercevront qu’ils auraient dû suivre une cure.

   Ce sera atroce pour ceux qui s’apercevront qu’ils auraient dû se tenir le cœur en

état

   et c’est trop tard.

   Pour ceux qui aiment voir souffrir, il y aura du spectacle, allez, mais l’époque ne

sera pas aux voyeurs, plutôt aux accélérés, aux sans famille, à ceux qui n’auront

aucune technique, mais un imperturbable appétit.

   Quant à vousles illuminés, représentez-vous que cela ne durera pas toujours, un   

illuminé n’en prend pas son saoul à chaque époque – celle-là sera la bonne – on

vous caressera le ventre – on vous portera comme des merveilles. Vous les aurez.

   Enfin ! Enfin ! 

   Mais que cela finisse vite. Je le dis pour votre bien, un illuminé ne peut durer

longtemps. Un illuminé se mange lui-même la moelle -  et la satisfaction n’est pas

votre affaire. Vous verrez d’ailleurs comme çà finira. Les sons rentreront dans

l’orgue après le service et l’avenir s’invaginera dans le Passé comme il a toujours

fait.

 

 

Revue «  Commerce, N° XII, été 1927 »

Chez L. Giraud-Badin, 1927

Du même auteur :

 « Mais Toi, quand viendras – tu ? » (22/05/2014)

Arriver à se réveiller (22/05/2015)  

Contre ! (22/05/2016)

Emportez-moi (22/05/2017)

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21 mai 2018

Loys Masson (1915 -1970) : Poème à mon père

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Poème à mon père




     Mon père tu dors en lit de semences sur l’eau de tes yeux

     Les larmes de ma mère descendent jusqu’à toi à travers le sol spongieux,

 

aux bras des graminées – sur ton ventre poussent la campanule et l’oseille.

     On m’a écrit « il s’en est allé d’urémie au mois d’août, on lui avait amputé

 

l’orteil

     il est mort dix jours après t’appelant tant qu’il a pu parler »

     Oh mon père ne sais-tu pas que ton front est la bouée de silence près de

 

laquelle le fils prodigue qui est comme un voilier revient l’heure où tes mains

 

se joignent pour le dernier croisement des mains ?

     Tu t’en es allé avec ta misère et ton veston brun troué aux coudes. La lettre

 

de ma mère est datée du 31 octobre quarante et un

     « Nous l’avons enterré à Saint-Jean dans le terrain de nôtre petite Odile,

 

aujourd’hui

     nous lui portons une croix neuve que nous avons fait faire pour lui. »

     Tu es étendu de ton long sous la terre de mon pays ; elle est lourde de

 

tourterelles vers ton cou – tes poches sont pleines de pépins

     Tu as les pieds nus comme les mendiants qui venaient chercher le pain

que ma mère leur gardait au fond d’un vieux buffet luisant

     et qui psalmodiaient leur remerciement d’une voix douce et peureuse en se

 

courbant.

     Mes frères parfois s’arrêtent, mes soeurs font couler de leurs cheveux du

 

soleil à l’endroit de la terre où elles pensent qu’est ton visage terreux

 

     La route devant serpente avec sa plainte d’essieux

   

     L’église est proche, on entend grommeler le sacristain contre les pigeons

 

qui fientent sur le parvis.

 

     Oh mon père, j’habite en contrée lointaine, je ne suis pas là lorsque fleurit

 

l’aloès dont tu aimais les fleurs et qu’ils te portent pour ta fête.

     Nous allions dans les jardins, tu m’apprenais le secret des boutures

 

     et des greffes, et comment la rose naît, et comment le fruit mûr du

 

manguier pèse de son parfum sur les branches de la Croix du Sud.

     Tu savais tout des plantes et des hommes. Ton paletot de toile se gonflait

 

aux souffles rudes

     qui jettent les foules aux barricades les soirs d’émeute – et les fouets

     où qu’ils claquaient laissaient sur tes épaules ce fin liseré rouge où j’ai

 

appris la Liberté.

     Tu as coulé ta vie entre les humbles comme une rivière coule entre les

 

roseaux

     humble toi-même mon père avec tes souliers qui faisaient eau, 

     bafoué, bafoué et croyant à la justice

     sous ton chapeau moisi et tes pauvres chemises.

     – Tu es mort.

     Je me trompe quand je dis que tu dors : tu as les yeux grands ouverts

     Ma mère est une forme blanche qui va à tâtons sur la terre

     Vous vivez avec nous. La nuit ta tombe arbore une voile carrée, très pâle

 

sous la lune du tropique, et roule entre les caveaux chaulés

     La grille grince comme une écluse, tu as des feux de position verts et bleus

à tes doigts

     Jésus-Christ est ce phare tranquille sur les grands bois.

     Tu croises à fleur de racines partout où le traqué lutte et prie

     Tu dérades jusqu’à la maison à l’heure de la soupe et du pain gris

 

     qu’on partage avec toi en pleurant.

     Tu viens jusqu’à moi aux jours de grand vent, tu accroches une ancre aux

 

maïs

     Ta main frôle ma main lorsque je touche l’écorce fraternelle d’un bouleau

     et je fais tressauter ta tête de lumière aux cahots des chars de liberté.

 

Délivrez-nous du Mal

Editions Seghers, 1945

Du même auteur :

 « Je n'ai jamais connu dans sa vérité… » (25/07/2014)

Symphonie 1959 de Paula (21/05/2017)

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20 mai 2018

Pierre de Ronsard (1524 – 1585) : « Maîtresse, embrasse-moi… »

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Maîtresse, embrasse-moi, baise-moi, serre-moi,

Haleine contre haleine, échauffe-moi la vie,

Mille et mille baisers donne-moi, je te prie,

Amour veut tout sans nombre, Amour n'a point de loi.

 

Baise et rebaise-moi ; belle bouche pourquoi

Te gardes-tu, là-bas, quand tu seras blêmie,

A baiser de Pluton ou la femme ou l'amie,

N'ayant plus ni couleur, ni rien semblable à toi ?

 

En vivant presse-moi de tes lèvres de roses ;

Bégaie, en me baisant, à lèvres demi-closes,

Mille mots tronçonnés, mourant entre mes bras.

 

Je mourrai dans les tiens, puis, toi ressuscitée,

Je ressusciterai ; allons ainsi là-bas,

Le jour, tant soit-il court, vaut mieux que la nuitée.

 

Sonnets pour Hélène, 1578

 Du même auteur :

« Mignonne, allons voir si la rose… » (20/05/2014)

« Comme on voit sur la branche au mois de mai la rose… » (20/05/2015)

Madrigal (20/05/2016)

« Quand vous serez bien vieille… » (20/05/2017)

 

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19 mai 2018

Paul Eluard (1895 -1952) : « Je te l’ai dit pour les nuages… »

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Je te l’ai dit pour les nuages

Je te l’ai dit pour l’arbre de la mer

Pour chaque vague pour les oiseaux dans les feuilles

Pour les cailloux du bruit

Pour les mains familières

Pour l’œil qui devient visage ou paysage

Et le soleil lui rend le ciel de sa couleur

Pour toute la nuit bue

Pour la grille des routes

Pour la fenêtre ouverte pour un front découvert

Je te l’ai dit pour tes pensées pour tes paroles

Toute caresse toute confiance se survivent

 

Revue « Chantiers, N° 4, Avril 1928 »

Carcassonne, 1928

Du même auteur :

l’Aventure (19/05/2014) 

Nuits partagées (19/05/2015)

La mort, l'amour, la vie (19/05/2016)

Novembre 1936 (19/05/2017)

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18 mai 2018

Angel González (1925 – 2008) : Ce sont les mouettes, mon amour / Son las gaviotas, amor.

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Ce sont les mouettes mon amour

 

Ce sont les mouettes, mon amour.

Les lentes, les hautes mouettes.

 

Mer hivernale. L’eau grise

laisse un tâche froide sur les rochers.

Tes jambes, tes douces jambes,

attendrissent les vagues.

Un ciel sale se vautre

sur la mer. Le vent efface

le profil des collines

de sable. Les tristes

mares de sel et de froid

copient ta lumière et ton ombre.

Elles crient des choses là-haut

que, trop absorbée, tu n’écoutes pas.

 

Ce sont les mouettes, mon amour.

Les lentes, les hautes mouettes.

 

Traduit de l’espagnol par Claude de Frayssinet,

In « Poésie espagnole. Anthologie 1945 – 1990 »

Actes Sud / Editions Unesco, 1995

Du même auteur :

Monde inquiétant (18/05/2015)   

Synesthésie (18/05/2016)

Anniversaire d’Amour / Cumpleaños de amor (18/05/2017)

 

Son las gaviotas, amor.

 

Son las gaviotas, amor.

Las lentas, altas gaviotas.

Mar de invierno. El agua gris

mancha de frío las rocas.

Tus piernas, tus dulces piernas,

enternecen a las olas.

Un cielo sucio se vuelca

sobre el mar. El viento borra

el perfil de las colinas

de arena. Las tediosas

charcas de sal y de frío

copian tu luz y tu sombra.

Algo gritan, en lo alto,

que tú no escuchas, absorta.

Son las gaviotas, amor.

Las lentas, altas gaviotas.

 

 

Áspero mundo,

Ediciones Rialp, 1956

Poème précédent en espagnol :

Francisco Brines : Quand je suis encore la vie / cuando yo aún soy la vida. (11/05/2018)

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17 mai 2018

Paul Verlaine (1844- 1896) : l’Angoisse

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L’angoisse

 

 

Nature, rien de toi ne m'émeut, ni les champs

Nourriciers, ni l'écho vermeil des pastorales

Siciliennes, ni les pompes aurorales,

Ni la solennité dolente des couchants.

Je ris de l'Art, je ris de l'Homme aussi, des chants,

Des vers, des temples grecs et des tours en spirales

Qu'étirent dans le ciel vide les cathédrales,

Et je vois du même oeil les bons et les méchants.

Je ne crois pas en Dieu, j'abjure et je renie

Toute pensée, et quant à la vieille ironie,

L'Amour, je voudrais bien qu'on ne m'en parlât plus.

Lasse de vivre, ayant peur de mourir, pareille

Au brick perdu jouet du flux et du reflux,

Mon âme pour d'affreux naufrages appareille.

 

 

Poèmes saturniens

Alphonse Lemerre, éditeur, 1866

Du même auteur :

Le ciel est par-dessus les toits (25/05/2014)

Colloque sentimental (25/05 /2015)

« Je ne sais pourquoi… » (17/05/2016)

Chanson d’automne (17/05/2017)

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16 mai 2018

Isidore Ducasse, Comte de Lautréamont (1846 – 1870) : « O mathématiques sévères... »

   

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  O mathématiques sévères, je ne vous ai pas oubliées, depuis que vos

savantes leçons, plus douces que le miel, filtrèrent dans mon cœur, comme

une onde rafraîchissante. J’aspirais instinctivement, dès le berceau, à boire

à votre source, plus ancienne que le soleil, et je continue encore de fouler le

parvis sacré de votre temple solennel, moi, le plus fidèle de vos initiés. Il y

avait du vague dans mon esprit, un je ne sais quoi épais comme de la

fumée ; mais, je sus franchir religieusement les degrés qui mènent à  votre

autel, et vous avez chassé ce voile obscur, comme le vent chasse le damier.

Vous avez mis, à la place, une froideur excessive, une prudence consommée

et une logique implacable. A l’aide de votre lait fortifiant, mon intelligence

s’est rapidement développée, et a pris des proportions immenses, au milieu

de cette clarté ravissante dont vous faites présent, avec prodigalité, à ceux

qui vous aiment d’un sincère amour. Arithmétique ! algèbre ! géométrie !

trinité grandiose ! triangle lumineux ! Celui qui ne vous a pas connues est

un insensé ! Il mériterait l’épreuve des plus grands supplices ; car, il y a du

mépris aveugle dans son insouciance ignorante ; mais, celui qui vous

connaît et vous apprécie ne veut plus rien des biens de la terre ; se contente

de vos jouissances magiques ; et, porté sur vos ailes sombres, ne désire

plus que de s’élever, d’un vol léger, en construisant une hélice ascendante,

vers la voûte sphérique des cieux. La terre ne lui montre que des illusions

et des fantasmagories morales ; mais vous, ô mathématiques concises, par

l’enchaînement rigoureux de vos propositions tenaces et la constance de

vos lois de fer, vous faites luire, aux yeux éblouis, un reflet puissant de

cette vérité suprême dont on remarque l’empreinte dans l’ordre de

l’univers. Mais, l’ordre qui vous entoure, représenté surtout par la

régulation parfaite du carré, l’ami de Pythagore, est encore plus grand ; car,

le Tout-Puissant s’est révélé complètement, lui et ses attributs, dans ce

travail mémorable qui consista à faire sortir, des entrailles du chaos, vos

trésors de théorèmes et vos magnifiques splendeurs. Aux époques antiques

et dans les temps modernes, plus d’une grande imagination humaine vit son

génie, épouvanté, à la contemplation de vos figures symboliques tracées sur

le papier brûlant, comme autant de signes mystérieux, vivants d’une haleine

latente, que ne comprend pas le vulgaire profane et qui n’étaient que la

révélation éclatante d’axiomes et d’hiéroglyphes éternels, qui ont existé   

avant l’univers et qui se maintiendront après lui. Elle se demande, penchée

sur le précipice d’un point d’interrogation fatal, comment se fait-il que les

mathématiques contiennent tant d’imposante grandeur et tant de vérité

incontestable, tandis que, si elle les compare à l’homme, elle ne trouve en

ce dernier que faux orgueil et mensonge. Alors, cet esprit supérieur, attristé,

auquel la familiarité noble de vos conseils fait sentir davantage la petitesse

de l’humanité et son incomparable folie, plonge sa tête, blanchie, sur une

main décharnée et reste absorbé dans des méditations surnaturelles. Il

incline ses genoux devant vous, et sa vénération rend hommage à votre

visage divin, comme à la propre image du Tout-Puissant. Pendant mon

enfance, vous m’apparûtes, une nuit de mai, aux rayons de la lune, sur une

prairie verdoyante, aux bords d’un ruisseau limpide, toutes les trois égales

en grâce et en pudeur, toutes les trois pleines de majesté comme des reines.

Vous fîtes quelques pas vers moi, avec votre longue robe, flottante comme

une vapeur, et vous m’attirâtes vers vos fières mamelles, comme un fils

béni. Alors, j’accourus avec empressement, mes mains crispées sur votre 

blanche gorge. Je me suis nourri, avec reconnaissance, de votre manne

féconde, et j’ai senti que l’humanité grandissait en moi, et devenait

meilleure. Depuis ce temps, ô déesses rivales, je ne vous ai pas

abandonnées. Depuis ce temps, que de projets énergiques, que de

sympathies, que je croyais avoir gravées sur les pages de mon cœur, comme

sur du marbre, n’ont-elles pas effacé lentement, de ma raison désabusée,

leurs lignes configuratives, comme l’aube naissante efface les ombres de la

nuit ! Depuis ce temps, j’ai vu la mort, dans l’intention, visible à l’œil nu, de

peupler les tombeaux, ravager les champs de bataille, engraissés par le sang

humain et faire pousser des fleurs matinales par-dessus les funèbres

ossements. Depuis ce temps, j’ai assisté aux révolutions de notre globe ; les

tremblements de terre, les volcans, avec leur lave embrasée, le simoun du

désert et les naufrages de la tempête ont eu ma présence pour spectateur

impassible. Depuis ce temps, j’ai vu plusieurs générations humaines élever,

le matin, ses ailes et ses yeux, vers l’espace, avec la joie inexpériente de

la chrysalide qui salue sa dernière métamorphose, et mourir, le soir, avant le

coucher du soleil, la tête courbée, comme des fleurs fanées que balance le

sifflement plaintif du vent. Mais, vous, vous restez toujours les mêmes.

Aucun changement, aucun air empesté n’effleure les rocs escarpés et les

vallées immenses de votre identité. Vos pyramides modestes dureront

davantage que les pyramides d’Egypte, fourmilières élevées par la

stupidité et l’esclavage. La fin des siècles verra encore, debout sur les

ruines des temps, vos chiffres cabalistiques, vos équations laconiques et vos

lignes sculpturales siéger à la droite vengeresse du Tout-Puissant, tandis que

les étoiles s’enfonceront, avec désespoir, comme des trombes, dans

l’éternité d’une nuit horrible et universelle, et que l’humanité, grimaçante,

songera à faire ses comptes avec le jugement dernier. Merci, pour les

services innombrables que vous m’avez rendus. Merci, pour les qualités

étrangères dont vous avez enrichi mon intelligence. Sans vous, dans ma lutte

contre l’homme, j’aurais peut-être été vaincu. Sans vous, il m’aurait fait

rouler dans le sable et embrasser la poussière de ses pieds. Sans vous, avec

une griffe perfide, il aurait labouré ma chair et mes os. Mais, je me suis tenu

sur mes gardes, comme un athlète expérimenté. Vous me donnâtes la

froideur qui surgit de vos conceptions sublimes, exemptes de passion. Je

m’en servis pour rejeter avec dédain les jouissances éphémères de mon

court voyage et pour renvoyer de ma porte les offres sympathiques, mais

trompeuses, de mes semblables. Vous me donnâtes la prudence opiniâtre

qu’on déchiffre à chaque pas dans vos méthodes admirables de l’analyse, de

la synthèse et de la déduction. Je m’en servis pour dérouter les ruses

pernicieuses de mon ennemi mortel, pour l’attaquer, à mon tour, avec

adresse, et plonger, dans les viscères de l’homme, un poignard aigu qui

restera à jamais enfoncé dans son corps ; car, c’est une blessure dont il ne se

relèvera pas. Vous me donnâtes la logique, qui est comme l’âme elle-même

de vos enseignements, pleins de sagesse ; avec ses syllogismes, dont le

 labyrinthe compliqué n’en est que plus compréhensible, mon intelligence

sentit s’accroître du double ses forces audacieuses. A l’aide de cet auxiliaire

terrible, je découvris, dans l’humanité, en nageant vers les bas-fonds, en

face de l’écueil de la haine, la méchanceté noire et hideuse, qui croupissait

au milieu de miasmes délétères, en s’admirant le nombril. Le premier, je

découvris, dans les ténèbres de ses entrailles, ce vice néfaste, le mal !

supérieur en lui au bien. Avec cette arme empoisonnée que vous me

prêtâtes, je fis descendre, de son piédestal, construit par la lâcheté de

l’homme, le Créateur lui-même ! Il grinça des dents et subit cette injure

ignominieuse ; car il avait pour adversaire quelqu’un de plus fort que lui.

Mais, je le laisserai de côté, comme un paquet de ficelles, afin d’abaisser

mon vol... Le penseur Descartes faisait, une fois, cette réflexion que rien de

solide n’avait été bâti sur vous. C’était une manière ingénieuse de faire

comprendre que le premier venu ne pouvait pas, sur le coup, découvrir votre

valeur inestimable. En effet, quoi de plus solide que les trois qualités

principales déjà nommées qui s’élèvent, entrelacées comme une couronne

unique, sur le sommet auguste de votre architecture colossale ? Monument

qui grandit sans cesse de découvertes quotidiennes, dans vos mines de

diamant, et d’explorations scientifiques, dans vos superbes domaines. O

mathématiques saintes, puissiez-vous, par votre commerce perpétuel,

consoler le reste de mes jours de la méchanceté de l’homme et de

l’injustice du Grand-Tout !

(Chant deuxième)

 

Les Champs de Maldoror, 

Lacroix et Verboeckhoven imprimeurs, Bruxelles, 1869

Du même auteur :

 « J'ai vu, pendant toute ma vie… » (24/09/2014)

« Au clair de la lune, près de la mer » (24/09/2015)

« Vieil océan, ô grand célibataire… » (05/09/2016)

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