Le bar à poèmes

28 mai 2020

María Victoria Atencia (1931-) : Saint Jean

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Saint Jean

 

Juin, jacaranda bleu qui déjà me laisse,

mène-moi par la main au feu du solstice,

je veux frôler les bougies tandis que le trèfle s’étend

et qu’une mer me persuade que la beauté réconforte.

D’incertaines marguerites battent la campagne

et le fruit du figuier explose en lait et en miel.

 

La vie m’explore, aujourd’hui, hier et demain,

avec une rapidité sans trêve, une notation sans fin.

Le temps, toujours le temps : le temps, le temps, le temps :

je sauterai tant que durera la corde des heures.

Le temps, mon brigand. Ô, liez-moi à un tronc,

liez donc ce pied, liez cette nuit !

 

Traduit de l’espagnol par Claude de Frayssinet

In, « Poésie espagnole, Anthologie 1945 – 1990 »

Actes Sud /Editions Unesco, 1995

De la même autrice :

Le pain dur / El duro pan (11/05/2016)

« Que faire si soudain tu découvres... » / « Qué hacer si de repente descubres... » (28/05/2018)

Une brise / Una brisa (28/05/2019)

 

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27 mai 2020

Seamus Heaney (1939 – 2013) : Mère

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Mère

 

Alors que je pompe de l’eau, le vent chargé

de crachats de pluie effiloche

La corde d’eau qui coule.

Elle se déroule, tel le placenta de l’air qui vient de naître,

A chaque goulée du plongeur.

 

Je suis fatiguée de nourrir le bétail.

Tous les soirs je manie le bras de cette pompe

Une demi-heure d’affilée, pendant que les vaches,

Dans l’étable, vident goulûment leurs abreuvoirs.

Avant que je n’y aie fait monter le niveau de l’eau

Elles le font baisser.

 

A la queue leu leu, elles sont rentrées par le portail tout fait

Qu’il a fixé dans la clôture : une tête de lit tintinnabulante

Attachée aux piquets avec du fil de fer. Elle est prête à rendre l’âme.

Maintenant, elle ne tinte plus du tout de joie.

 

Je suis fatiguée de me déplacer avec ce plongeur

En moi. Seigneur, il cabriole comme un jeune veau

Fou après la corde qui l’attache.

M’étendre ou rester debout ne calmera pas ces ruades,

Cette goulée dans mon puits.

 

Ô lorsque je me délivrerai

Qu’un vent effiloche mes eaux

Tel celui qui ente ma jupe entre mes cuisses

Et gonfle ma gorge d’air.

 

 

Traduit de l’anglais par Florence Lafon

in, Seamus Heaney : « Poèmes 1966 – 1984 »

Editions Gallimard, 1988

Du même auteur : Bonne nuit / Good night (26/02/2019)

 

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26 mai 2020

Patrice de La tour Du Pin (1911 – 1975) : La traque

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La traque

 

J’avais suivi tes pas perdus au fond des bois,

Ils menaient aux ravins gonflés par les averses,

Et là, je t’ai trouvée, abattue et sans voix,

Frissonnant du froid de l’aube qui transperce.

 

Je te caressai sur tes ailes divines...

Ne tremble pas toujours entre mes bras ouverts ;

Je t’ai prise, dormant comme une sauvagine

Blessée, ou lasse d’avoir volé sur la mer.

 

Sache que c’est pour ton sourire que j’ai fui,

Que je t’ai portée aux longues heures de traque,

Qu’au lever de la lune je m’étais enfoui

Jusqu’au cou, dans la fièvre écoeurante des flaques.

 

- J’entends leur pas qui se rapprochent dans le silence,

Leurs voix sourdes qui s’entr’appellent dans la nuit...

Ne bouge pas : un rien trahirait nos présences,

Ils se dirigeraient vers nous au moindre bruit.

 

Ne tremble pas ; je ne te savais pas si pâle !

Tu dois mourir d’angoisse en écoutant toujours

Cet appel désolé que profèrent les mâles.

Dors : je saurai bien les lâcher au petit jour.

 

Et tu me trouveras, penché sur ton éveil,

Tu trouveras un cœur de mâle aussi farouche

Que les leurs, un désir de mordre tout pareil

Au leur, lorsque ton corps se donnait à leurs bouches.

 

Ils se rapprochent : respire plus doucement.

Dans un instant peut-être, ils éteindront leurs phares ;

Ils essayent d’étouffer leurs brefs halètements

Et le bruit de leurs pas qui font gicler les mares.

 

Dors : ils se dressent maintenant sur le ciel sombre ;

Ne bouge pas : ils ont failli marcher sur toi...

Ils sont passés : j’entends leur souffle qui décroît,

Et leur cortège va disparaître dans l’ombre...

 

La Quête de joie

Editions de la tortue, Paris, 1933

 

Du même auteur :

Enfants de Septembre (06/01/2014)

Prélude (06/01/2015)

La quête de joie (05/04/2016)

Légende (04/04/2017)

Laurence printanière (04/04/2018)

Laurence endormie (26/05/2019)

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25 mai 2020

Angèle Vannier (1917 – 1980) : Vent printemps

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Vent printemps

 

Celles qu’on éteignait celles au blanc promises

Celles qu’on habillait de silence et de froid

Celles qui ronronnaient des leçons bien apprises

Cœur battant cils baissés mais qui n’y croyaient pas.

 

Celles qu’on enfermait dans des chapelles grises

Celles qu’on emmurait dans les plus hautes tours

Celles qui n’attendaient qu’un signe de la brise

Ont cassé leurs carreaux pour passer dans l’amour.

 

Nous t’embrasserons trois fois sur la bouche

Chevalier printemps pas très comme il faut.

Est-ce défendu que les vierges couchent

Avec un amour couronné d’oiseaux ?

 

Et tant pis s’ils sont vrais ces vieux dits de nos mères

Que le vent du printemps fit les quatre cent coups

Dans les bois dans les prés sur le bord des rivières.

 

Ca alors si vous saviez comme on s’en fout

 

L'Arbre à feu,

Éditions du Goéland, Paramé (Ille-et-Vilaine), 1950 

 De la même autrice :

 L’aveugle à son miroir (24/05/2017)

J’adhère (25/05/2018)

« Je suis née de la mer... » (25/05/2019)

 

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24 mai 2020

Louis Aragon (1897 – 1982) : Air du temps

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Air du temps

 

Nuage

Un cheval blanc s’élève

et c’est l’auberge à l’aube où s’éveillera le premier venu

Vas-tu traîner toute ta vie au milieu du monde

à demi mort

à demi endormi

Est-ce que tu n’es pas fatigué des lieux communs

Les gens te regardent sans rire

Ils ont des yeux de verre

Tu passes Tu perds ton temps. Tu passes

Tu comptes jusqu’à cent et tu triches pour tuer dix secondes encore

Tu étends le bras longuement pour vieillir

N’aie pas peur

Un jour ou l’autre

il n’y aura plus qu’un jour et puis un jour

et puis ça y est

plus besoin de voir les hommes

Ni ces bêtes à Bon Dieu qu’ils caressent de temps en temps

Plus besoin de parler tout seul la nuit pour ne pas entendre les plaintes de la

     cheminée

Plus besoin de soulever mes paupières

ni de lancer mon sang comme un disque

ni de respirer malgré moi

Pourtant je ne désire pas mourir

Le grelot de mon cœur chante à voix basse un espoir très ancien

Cette musique Je sais bien Mais les paroles

Que disaient au juste les paroles

 

Imbécile

 

In, revue « aventure, N°1, novembre », 1921

Du même auteur :

Vingt ans après (24/05/2014)

« J’arrive où je suis étranger… » (24/05/2015)

Il n'y a pas d'amour heureux (24/05/2016)

L’Amour qui n’est pas un mot (24/05/2017)

Un homme passe sous la fenêtre et chante (24/05/2018)

La beauté du diable (24/05/2019)

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23 mai 2020

Adonis (1930 -) / أدونيس : Corps, 1

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1. Distancié de soi-même

 

La Terre n’était plus une blessure

mais un corps

comment va être possible le voyage

entre la blessure et le corps

et comment s’y établir ?

 

Ô médecins, droguistes, enchanteurs, astrologues

vous qui le mystère déchiffrez

me voici professionnel de vos secrets.

Je me transmue en autruche :

engloutir les braises du tragique

digérer le granit du meurtre.

 

Professionnel de vos secrets :

contempler le mystère de mes phases

haletant comme qui veut s’installer dans son exil.

D’amour je divague

« mon espérance se disperse, je n’en maîtrise plus rien

tandis que mon intérieur brûle sans laisser d’ombre ».

 

En un instant

desséché / ruisselant

je m’éloigne / me rapproche

je romps en assaillant

je m’humilie / me trouble

et tout cela me distancie de moi.

 

Comment donner vue à mon corps sur moi-même ?

 

BILLET DE SOLEIL – LE – BOUFFON

 

L’assaut de deux lèvres entre ses deux cuisses répète

une histoire à répétition

dès à présent le toujours illumine

dès à présent oreille l’inaugural

A / B / D = B / D / A

Engloutis-le, pulsation maîtresse du mystère

deviens son rythme à lui

accorde à sa tête

de s’abîmez entre tes bras

lui l’éprouvé, le purifié

le flux jaillissant, l’autel ruisselant

de sperme et de lumière

 

Traduit de l’arabe par Jacques Berque

In, Adonis «  Singuliers »,

Editions Sindbad / Actes Sud, 1994

Du même auteur :

l’amour où l’amour s’exile (23/05/2015)  

Pays des bourgeons (23/05/2016)

Miroir du chemin, chronique des branches (23/05/2017)

Au nom de mon corps (23/05/2018)

Chronique des branches (23/05/2019)

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22 mai 2020

Evdokiya Petrovna Rostopchina / Евдокия Петровна Ростопчина (1811 – 1858) : «Vous penserez à moi...» / « Вы вспомните ...

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Vous penserez à moi, mais il sera trop tard,

Vers mes steppes déjà je serai repartie ;

Pour longtemps, pour toujours, cachée à vos regards.

Mon image, soudain par l’absence éclaircie,

Vous penserez à moi, mais il sera trop tard.

 

Vous passerez devant la maison triste et vide,

Où vous trouviez toujours un chaleureux accueil

Et vous demanderez, arrêté sur le seuil :

« Elle n’est donc plus là ? » La calèche rapide

Vous emportant, à moi vous penserez trop tard !

 

 

Traduit du russe par Katia Granoff,

In, « Anthologie de la poésie russe »,

Editions Gallimard (Poésie), 1993

 

Вы вспомните меня когда-нибудь... но поздно!

Когда в своих степях далеко буду я,

Когда надолго мы, навеки будем розно —

Тогда поймете вы и вспомните меня!

Проехав иногда пред домом опустелым,

Где вас всегда встречал радушный мой привет,

Вы грустно спросите: «Так здесь ее уж нет?» —

И мимо торопясь, махнув султаном белым,

Вы вспомните меня!..

Poème précédent en russe :

Joseph Brodsky  /Иосиф Александрович Бродский : Elégie à John Donne /Большая элегия Джону Донну (29/04/2020)

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21 mai 2020

Erika Vouk (1941 -) : « Le long du lit tari... » / « Po presahli beli strugi... »

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Le long du lit tari

je cours et je t’appelle,

toi qui est autre ;

qui ne sais rien des vagues

ruées sur les mots et la peau,

rien des marées

cruauté tendre,

rien de l’eau qui se perd en soi,

rien des charmes du sud,

rien de ce temps

qui fait de moi une autre.

 

Traduit du slovène par Barbara Poganik,

In, « Les Poètes de la Méditerranée. Anthologie »,

Editions Gallimard, Culturesfrance, 2010

 

Po presahli beli strugi

tečem in te kličem,

ki si drugi ;

ki ne veš za strmo valovanje

besed in čutov,

ne za plimovanje

nežnokruto,

za reko, ki ponika vase,

za ukletosti juga,

čase,

ki od njih sem druga.

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20 mai 2020

Laure Morali (1972 -) : Grâce

Grâce

 

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Grâce aux vents qui me tiennent chauds

Grâce à la caresse de l’air

Et au bruit enivrant de la ville

Grâce aux fleurs que je plante

Et au ciel qui se couvre

Grâce aux mouvements calme des draps sur la corde à linge

Grâce aux grands yeux d’un petit garçon

Grâce à l’amour qui n’appartient à personne

Et glisse lentement avec l’eau de l’orage sous la terre

Grâce au tintement des casseroles chaque soir à huit heures

Grâce aux amies qui vous prêtent leurs vêtements

Grâce aux charbons ardent de la colère ambiante

Grâce à la pluie qui vient chanter sur nos casseroles

Grâce au ciel et à la terre et grâce à l’eau et au feu

Grâce à la vie qui m’inonde

Grâce aux cœurs qui débordent

Grâce à l’électricité invincible des vents détrempés

La foudre tombe drue sur la place publique

Nous caressons les trottoirs avec une langueur nouvelle

Nous redevenons humains en un très long grondement

de tonnerre

 

Ecrit lors des « manifestations des casseroles » à Montréal, durant le printemps 2012

 

In, « Il fait un temps de poèmes. Volume 2.

Textes rassemblés et présentés par Yvon Le Men »

Filigranes Editions, 22140 Trézélan

De la même autrice : « Je t’écris sans papier… » (15/04/2017)

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19 mai 2020

Paul Eluard (1895 – 1952) : L’Unique

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L’UNIQUE

 

          Elle avait sur la tranquillité de son corps

          Une petite boule de neige couleur d’œil

                    Elle avait sur les épaules

          Une tache de silence, une tache de rose

                    Couvercle de son auréole

          Ses mains et des arcs souples et chanteurs

                    Brisaient la lumière

          Elle chantait les minutes pour s’endormir

 

 

LA VIE

 

Sourire aux visiteurs

Qui sortent de leur cachette

Quand elle sort elle dort

Chaque jour plus matinale

Chaque saison plus nue

Plus fraîche

Pour suivre ses regards

Elle se balance

 

 

CE N’EST PAS

LA POESIE QUI...

 

Avec des yeux pareils

 

In, Revue "Dés, N°1, Avril"

Meudon (France), 1922

Du même auteur :

l’Aventure (19/05/2014) 

Nuits partagées (19/05/2015)

La mort, l'amour, la vie (19/05/2016)

Novembre 1936 (19/05/2017)

« Je te l’ai dit pour les nuages… » (19/05/2018)

A perte de vue dans le sens de mon corps (19/05/2019)

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