Le bar à poèmes

22 septembre 2016

Alphonse de Lamartine (1790 – 1869) : Le lac

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Le lac

 

 

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,

Dans la nuit éternelle emportés sans retour,

Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges

                    Jeter l'ancre un seul jour ?

 

Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière,

Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,

Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre

                    Où tu la vis s'asseoir !

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,

Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,

Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes

                    Sur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ;

On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,

Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence

                    Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre

Du rivage charmé frappèrent les échos ;

Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère

                    Laissa tomber ces mots :

" Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !

                    Suspendez votre cours :

Laissez-nous savourer les rapides délices

                    Des plus beaux de nos jours !

" Assez de malheureux ici-bas vous implorent,

                    Coulez, coulez pour eux ;

Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;

                    Oubliez les heureux.
 

" Mais je demande en vain quelques moments encore,

                    Le temps m'échappe et fuit ;

Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l'aurore

                    Va dissiper la nuit.

" Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,

                    Hâtons-nous, jouissons !

L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;

                    Il coule, et nous passons ! "

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,

Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,

S'envolent loin de nous de la même vitesse

                    Que les jours de malheur ?

Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?

Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !

Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,

                    Ne nous les rendra plus !

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,

Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?

Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes

                    Que vous nous ravissez ?

Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !

Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,

Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,

                    Au moins le souvenir !

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,

Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,

Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages

                    Qui pendent sur tes eaux.

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,

Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,

Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface

                    De ses molles clartés.

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,

Que les parfums légers de ton air embaumé,

Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,

                    Tout dise : Ils ont aimé !

 

Les Méditations poétique, Sans nom d’auteur,

A Paris, au dépôt de la librairie grecque – latine - allemande,1820

Du même auteur :

Le vallon (22/09/2014)

L’Isolement (22/09/2015)

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21 septembre 2016

Arthur Cravan (1887 – 1918) : Hie!

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Hie !


 Quelle âme se disputera mon corps ?

J'entends la musique :

Serai-je entrainé ?

J'aime tellement la danse

Et les folies physiques

Que je sens avec évidence

Que si j'avais été jeune fille,

J'eusse mal tourné.

Mais, depuis que me voilà plongé

Dans la lecture de cet illustré,

Je jurerai n'avoir vu de ma vie

D'aussi féeriques photographies :

L'océan paresseux berçant les cheminées,

Je vois dans le port, sur le pont des vapeurs,

Parmi des marchandises indéterminées,

Les matelots se mêler aux chauffeurs ;

Des corps polis comme des machines,

Mille objets de la Chine ;

Les modes et les inventions ;

Puis, prêts à traverser la ville,

Dans la douceur des automobiles,

Les poètes et les boxeurs.

Ce soir, quelle est ma méprise,

Qu'avec tant de tristesse,

 Tout me semble beau ?

L'argent qui est réel,

La paix, les vastes entreprises,

Les autobus et les tombeaux ;

Les champs, le sport, les maîtresses,

Jusqu'à la vie inimitable des hôtels.

Je voudrais être à Vienne et à Calcutta,

Prendre tous les trains et tous les navires,

Forniquer toutes les femmes et bâfrer tous les plats.

Mondain, chimiste, putain, ivrogne, musicien, ouvrier,

                                              [peintre, acrobate, acteur ;

 Vieillard, enfant, escroc, voyou, ange et noceur ; millionnaire,  

                                         [bourgeois, cactus, girafe ou corbeau;

  Lâche, héros, nègre, singe, Don Juan, souteneur, lord, paysan,

                                                                     [chasseur, industriel,

 Faune et flore :

Je suis toutes les choses, tous les hommes et tous les animaux !

Que faire ?

Essayons du grand air,

Peut-être y pourrai-je quitter

Ma funeste pluralité !

Et tandis que la lune,

Par-delà les marronniers,

Attelle ses lévriers,

Et, qu'ainsi qu'en un kaléidoscope,

Mes abstractions

Elaborent les variations

Des accords

De mon corps,

Que mes doigts collés

Au délice de mes clés

Absorbent de fraiches syncopes

Sous des motions immortelles

Vibrent mes bretelles ;

Et piéton idéal

Du Palais-Royal,

Je m'enivre avec candeur

Même des mauvaises odeurs.

Plein d'un mélange

D'éléphant et d'ange,

Mon lecteur, je ballade sous la lune

Ta future infortune,

Armée de tant d'algèbre,

Que sans désirs sensuels,

J'entrevois, fumoir du baiser,

Con, Pipe, eau, Afrique, et repos funèbre

Derrière les stores apaisés,

Le calme des bordels.

Du baume, ô ma raison !

Tout Paris est atroce et je hais ma maison.

Déjà les cafés sont noirs.

Il ne reste, ô mes hystéries !

Que les claires écuries

Des urinoirs.

Je ne puis plus rester dehors.

Voici ton lit ; soit bête et dors.

Mais, dernier des locataires,

Qui se gratte tristement les pieds,

Et, bien que tombant à moitié,

Si j'entendais sur la terre

Retentir les locomotives,

Que mes âmes pourtant redeviendraient attentives !

 

Revue « Maintenant,2éme année, N°2, Juillet 1913 »

67, Rue Saint-Jacques, Paris, 1913

Du même auteur :

Des paroles (21/09/2014)

Sifflet (21/09/2015)

 

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20 septembre 2016

Akiko Yosano / 与謝野晶子 (1878 – 1942) : « sur ma peau douce et chaude… »

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sur ma peau

douce et chaude

n’es-tu pas triste

que ta main ne se pose,

toi qui me parle de la Voie.

 

Traduit du japonais par Denis Andro et Makiko Ueda

In, Revue « Vagabondages, N° 77, Janvier/Février/Mars 1990 »

Association Paris-poète

3, rue Séguier, 1990

Du même auteur : « le printemps est si court… » (01/10/2014)

 

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19 septembre 2016

Yann Ber Calloc’h (1888 – 1917) : Pour les Trépassé / Eid an enan

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Pour les Trépassés

 

Ils sont morts. Ils sont étendus dans la tombe froide et silencieuse,

          Là-bas, au cimetière de la paroisse ;

Sous leur tête quatre planches, un peu de paille,

Au-dessus, six pieds de terre, et une pierre et une croix.

Sur la croix noire leur nom autrefois peint en blanc

          A été délavé par la pluie ;

Tout autour, une herbe grasse croît sur le terrain…

Ceux-là qui sont morts, oh ! ne les oublions pas !

 

Si à nos yeux on découvrait leur tombe,

          Qu’y verrions-nous ?

Deux ou trois pauvres ossements, dernières reliques,

Et de la cendre mélangée aux morceaux pourris du cercueil.

O travail effrayant de l’Angoisseur ! C’est donc vrai :

          Il n’est resté rien autre chose

De cet homme qui était hier joyeux et plein de vie ?...

Ceux-là qui sont morts, oh ! ne les oublions pas.

 

Ils ne voient rien ; ils n’entendent rien. Il fait nuit pour eux.

          Le rossignol a beau chanter,

Le vent qui passe dans les arbres a beau

Sur les branches défeuillées se plaindre et gémir,

Ils sont muets, ils sont sourds. La nuit est sur eux, la nuit,

          La nuit pesante, les ténèbres,

Yeux, oreilles, bouche, à jamais fermés.

Ceux-là qui sont morts, oh, ne les oublions pas.

 

O paix effroyable de la tombe, quel enseignement

          Tu nous donnes aujourd’hui, toi !

Une bière, un trou étroit, des ténèbres, de la pourriture,

Voilà la fin de tout homme, voilà ma fin.

Voilà où sont allés nos pères, nos mères,

          Tous ceux que nous avons connus,

Les vers ont peu à peu rongé leur corps :

Ceux-là qui sont morts, oh ! ne les oublions pas.

 

Non, ne les oublions pas ! Car il est dur de mourir,

          Il est angoissant de se séparer :

Nous-mêmes, nous aimons tant le lieu de notre berceau

Que c’est une grande tristesse quand nous quittons le seuil de la porte.

Pourtant nous avons l’espérance !...

          Mais eux, maison, parent, patrie,

Ils ont tout abandonné en une heure

Sans qu’aucun d’entre eux pût dire : « Je reviendrai ».

Ceux-là qui sont morts, oh ! ne les oublions pas.

 

Non, ne les oublions pas ! Souvenez-vous plutôt, vous,

          Qu’autrefois cette tête-ci

Quand il y avait un peu de vie dans ses yeux vides,

A jeté sur vous des regards de tendresse ;

Que cette pauvre bouche-ci vous fît du bien au cœur,

Avec des paroles douces, quand vous étiez dans la peine :

 

Non, si vous avez l’âme et l’esprit d’un Breton,

Ceux-là qui sont morts, vous ne les oublierez pas…

… Mais écoutez : Voici que les cloches tintent

          Lentement, un coup après un coup :

Quand même vous ne voudriez pas songer aux pauvres âmes,

Les trépassés, par la voix de la cloche, demandent les prières,

          Car si le corps est misérable,

Au milieu du feu peut-être sont les âmes…

Ceux-là qui sont morts, oh ! ne les oublions pas

 

Le 2 novembre 1905

 

Traduit du breton par Yves Le Moal

 

Eid en enan

“ Memento, homo quia pulvis es,

et in  pulverem revertis.”

(Overenn Merhér el Ludu.)

 

Marù int. Astennet int ér bé yein ha didrouz 

          Duhont é béred er barréz ;

Edan o ‘fenn pedér planchenn, un torchad plouz,

Adrest, hwéh troèted douar, hag ur mén, hag ur groéz.

Ar er groéz du, o anù, gwéharall bet é gwenn,

          Ged et glaù e zo disliùet ;

Tro-ha-tro, urt yéot dru e za en dachenn…

Er ré-zé treménet, o ! n’o ankouéham ket !

 

Pe vehé d’on lagad dizoleit o béieu,

          Petra e wélehem abarh ?

Deu bé dri askorn peur, devéhañ relégeu

Ha ludu, kemmesket ged tammeu brein en arh.

O labour hirisuz en Ankeu ! Gwir ‘ta é :

          Tra erbed all nen dé chomet

A henneb, e oé déh gwiù ha lan a vuhé?...

A henneb treménet, o ! n’o ankouéham ket !

 

O peah euhuz er Bé, pebeh kelennadur

          E res dem elkent hiriù, té !

Un arh, un tamm toull strih, téoélded, breinadur,

Chetu devé peb dén, chetu men devé-mé.

Ché émen é ma oeit on tadeu, or mammeu,

          Oll er ré or-bes anaùet;

Er preñùed, tamm ha tamm, ‘n-des krignet o horveu :

Er ré-zé treménet, o ! n’o ankouénam ket.

 

Nann, n’o ankouéham ket ! Rag kaled é merùel,

          Ankinuz, é ’n em zisparti ;

Ni-mem, karein e hram kement léh or havell,

M’é ma un dristé vraz pe laoskam treuz en ti.

Neoah on-es goanag ! … Med ind, ti, tud ha bro,

          En un eur o-des délaosket

Heb ne hellé hani lared : « Me zei endro ! »

Er ré-zé treménet, o ! n’o ankouéham ket.

 

Nann, n’o ankouéham ket ! Dalhet sonj kentoh, hwi

          Penaoz gwéharall er penn-sé

Pe oé un tamm buhé én é lagad gouli

En-des taolet arnoh selleu a garanté ;

Penaoz  er beg peur-man ‘n-des groeit vad d’ho kalon,

          Ged komzeu doud pe oeh poéniet :

 

Nann, mar ho-pes iné ha spered ur Breton,

Er ré-zé treménet, o ! n’o ankouéheèt ket.

- Med cheleuet : chetu er hlehiér é tinsal,

           Difonn, un taol arlerh un taol :

Na ne venneheh ket én énan peur chonjal,

Er houn-sé, er gobeu én ho kalon en taol.

En Enan dré er hloh e houlenn pédenneu,

          Rag, mar dé ‘r horv truheg meurbed,

E kreiz en tan marsé é ma en inéañùeu…

Er ré-zé treménet, o ! n’o ankouéham ket.

En 2 a viz du 1905

 

Ar en deulin – A genoux

Editions Kendalc’h, 1963

Poème précédent en breton :

Roparz Hemon : Vie / Buhez (04/09/2016)

 

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18 septembre 2016

Jean Rousselot (1913 – 2004) : Il faudrait être encore plus simple

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Il faudrait être encore plus simple

A Henri de Lescoët

 

 

Il faudrait être encore plus simple,

Si simple que l'on puisse entrer

Dans la simplicité du vent,

Du soleil poussiéreux

Du linge qui pantèle sur la corde sans se plaindre.

Il n'y a pas de désespoir dans le monde,

Ni d'espoir.

Il n'y a que la simplicité du vent,

Du soleil,

Du linge,

De la corde ;

Il n'y a que la simplicité de l'eau,

Ses vergetures d'accouchée;

Il n'y a que l'eau,

Le caillou,

Le simple nécessité de brûler et de mourir.

Il faudrait pouvoir entrer sans frémir

Dans les choses

Comme les choses,

Entrent dans les choses.

Pourquoi cette révulsion de notre cœur ?

Pourquoi cet éternel énervement de nos nervures ?

La pensée ne construit rien . Le sentiment nous épuise.

Nous serrons les dents et saignons

Sans accoucher .

Nous pianotons sur les choses

Comme une pluie dont chaque goutte

Aurait peur de se faire du mal.

Nous sommes les petits électrisés du monde,

Nous n'entrons pas

 

Les moyens d’existence, anthologie

Editions Seghers, 1976

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17 septembre 2016

Roberto Veracini (1956 - ) : La cité-navire / La citta-nave

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La cité-navire

 

Pour arriver à Volterra il faut des milliers de lieues

de chênes, de rochers  et de tramontane,

de frontières inviolées de loups et de sangliers, de longues

journées sidérales et d’espaces immenses

et après, d’hommes méfiants et solitaires,

de terres d’argile ensoleillées, inhospitalières,

de pierres très dures à sculpter, de murailles fermées, et de

     meurtrières

et une légère inquiétude, obsédante…

 

Et pourtant regarde – le dirais-tu ? – là tout autour

c’est la mer…

 

          Et la ville devient un navire, tendu

vers le ciel, insubmersible

 

Traduit de l’italien par Bernard Vanel

In, Roberto Veracini : " Epiphanies de l'ange"

L'Archange minotaure éditeur, 2006 

Du même auteur : Comme un vertige /Come un vertigine (18/09/2014) 

 

La citta-nave

 

Per arrivare a Volterra occorrono mille miglia

di querce, sassi e tramontana, intere

frontiere di lupi e cinghiali, giorni lunghi

siderali e spazi immensi

e aspri, uomini arcigni e solitari, terre

d’argilla assolate, inospitali, pietre durissime

da scolpire, mura chute e feritoie

e una pena sottile, che assale…

 

Eppure guarda – lo diresti ? – qui intorno

è tutto mare…

 

          e la cità diventa una nave, protesa

nel cielo, inaffondabile

 

Epifanie dell'angelo,

Editore ETS, Pisa, 2001

Poème précédent en italien :

Giuseppe Ungaretti : La Pitié / La Pietà (13/05/2016)

 

 

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16 septembre 2016

Nelly Sachs (1891 – 1970) : « Des langues de mer salées… »

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Des langues de mer salées

lèchent les perles de notre mal

A l’horizon la rose

non de poussière

mais de nuit

s’enfonce en ta naissance

Ici dans le sable

son chiffre

que le temps recouvre de son enveloppe noire

pareil aux cheveux

continue de croître dans la mort

 

Traduit de l’allemand par Richard Lionnel

Le mystère de la semence,

 in, Brasier d’énigmes et autres poèmes

Editions Denoël / Lettres Nouvelles, 1967

Du même auteur : « Ici où dans le sel… » (16/09/2015)

 

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15 septembre 2016

Kakinomoto No Hitomaro / 柿本 人麻呂 (662 – 710) : Sur la route de Karu

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Sur la route de Karu…

 

Sur la route de Karu

(oies sauvages                                        à travers le ciel)

est le village

de mon amour

et violemment

je rêvais de la voir

malgré les yeux

fixés sur moi

je rêvais notre rencontre

branches du Katsura

et je vivais confiant

comme le pilote d’un grand bateau

l’aimant toujours

en secret ainsi

une petite flamme dans le silex

une eau profonde dans le roc

le soleil à travers le ciel

se pose

la lune brillante

se cache sous les nuages

et mon amour qui s’appuyait

sur moi comme l’algue sur la vague

s’est évanouie

rouge feuille de l’érable

le messager est venu

la nouvelle

fut comme le bruit de l’arc

je ne sais que faire

ni que dire

je cherche dans mon cœur

apaiser

un fragment       des mille fragments de mon amour

comment vivre n’entendre

que cela

je vais sur la route de Karu

où mon amour

si souvent m’attendait

je vais j’écoute

guettant sa voix mais seulement

les oies crient

sur Unebi

(o nuque gracieuse

comme des bandelettes au poignet)

de ceux qui vont

sur la route javelot

pas un

ne lui ressemble

et rien ne me reste plus que

crier le nom de mon amour

en secouant mes manches

 

(Envois)

sur la montagne d’automne

     les feuilles rouge sont épaisses

je cherche mon amour

     égarée

mais je ne sais pas le chemin

     dans la chute

des feuilles de l’érable

     je vois le messager

                    sa branche d’if

     et pense à nos jours ensemble

 

 

Traduit du japonais par Jacques Roubaud

In, Revue « Vagabondages, N°77, janv./ Fév./Mars 1990 »

Association Paris-poète

Librairie Séguier, 1990

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14 septembre 2016

Song Lin / 宋林 (1959 - ) : Vestibule

 

Vestibule

 

A présent, la porte grand ouverte est ange de blancheur.

Une fois encore, nous émigrons.

Le souffle de la mer se fait plus proche, la nuit,

les sons tristes d’un sifflet comme chant de sirène

 

arrivent sur l’oreiller. Quand le soleil mouillé d’un bond

     se lève,

avec le manuscrit en rêve, difficile à saisir,

ils deviennent écume, symboles privés de magie,

déjà se font sujet de conversation intime.

 

Je fixe le vestibule (après avoir placés au mur

les livres jonchant le sol).

Là-bas, c’est presque vide, pas de portemanteaux,

cannes, chaussures de marche, parapluie de Java.

 

Le bouton de la porte à feuille d’or est peut-être

le seul luxe, il fait penser, le temps d’une ouverture ou

     d’une fermeture,

aux années qui passent, mais nous

entrons, sortons, indifférents à son usure.

 

Un rai de lumière flâne par-dessus les nuages, les arbres,

en partie filmée par les vitres.

Alors le jour gouverne la tanière de l’ombre,

passe au travers d’un arc tenu par une main toute puissante ;

 

Avons-nous atteint les confins du ciel et de l’eau ?

Serait-ce un paradis, non gardé par les anges,

symétrique des ouvertures, dans la profondeur lumineuse,

toujours prêt pour nous à s’ouvrir ?

 

Aujourd’hui je m’interroge : pourquoi au-delà de sa vision

l’homme aspire-t-il à l’invisible ?

Et quand bien même un dieu se tiendrait à distance donnée,

s’il se montrait une seconde, vite

 

nous nous tournerions vers un autre. Vivre intensément

tu ne le supporterais pas, aimant le dragon, tout en le redoutant.

L’homme, ignorant de ses propres besoins,

l’espace d’un instant a offensé le dieu.

 

L’expérience des blessures nous ferme au quotidien,

tel un otage au labyrinthe du Minotaure.

Cette envie de dormir, les meubles sont si lourds,

rapide le couchant sombre ainsi dans le sang.

 

Je fais les cent pas devant le vestibule, le soir peu à peu tombe,

l’écho lointain d’un chant se veut promesse de bonheur.

Ma femme rapporte le journal, un bouquet,

dit : à perte de vue le monde est comme avant si bleu, si calme.

 

1997 -1998

Traduit du chinois par Chantal Chen- Andro

In, « Le ciel en fuite. Anthologie de la nouvelle poésie chinoise »

Editions Circé, 2004

Du même auteur : Lire la nuit (14/09/2015)

 

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13 septembre 2016

Alain Le Beuze (1958 - ) : suites des ténèbres

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suites des ténèbres

 

De tout paysage garder intense la transe du passage

Aimé Césaire

 

- Le lieu affleure de l’impatience des mots

     Otage des indices que l’écriture lève, la lecture

le dérobe à son sommeil de glaise, lui transmet l’éclat

de l’inachevé, les prétextes du sens.

 

- Le lieu se fait alors à nos ténèbres

 

 

 

en bas

 

      la mer laborieuse

décadastrée

 

     archive sa litanie de cailloux

 

envie de déserter

 

loin des falaises prétentieuses

 

de trahir

 

     élaguer le silence

serait justice

 

 

 

Assaut de rocs

fortifiant le silence

 

parfois des fleurs fortuites

retiennent le vertige de la terre

 

dans les rocs

les vagues scandent un espace

 

où le cri des oiseaux se fossilise

 

où les vents se fracturent

aux pentes incestueuses

 

 

 

 

     Au delà des fougères les rives se décousent dans

l’alternance de l’eau

 

     sur les galets

des brins d’herbe ignorent leur imposture

 

     et là une barque

 

qu’incendie le silence torrentiel des racines

se dresse dans la tourbe de ses planches

 

     rébellion d’herbes

dans le délabrement de son ombre

 

 

 

 

Ici

     l’eau décrie la générosité des terres

où des herbes endémiques s’aménagent

une nuit désaccordée

 

     le sable répond à l’inflation des parois

sans démêler l’insomnie des nuances

sans interrompre la biographie des ténèbres

 

 

 

 

Là-bas

sur le talus

un drap défend

son cri de neige

 

 

 

 

Au lavoir

 

les phrases fulminent

sous le battoir des mots

 

les mains exigent sûrement

la confession des draps

 

Sur les haies

le linge

     otage du vent

écosse ses énigmes

 

la lumière use

ses hardes d’ombre

 

Le blanc fleurit soudain

dans l’odeur des primevères

 

 

 

 

Dans ce lieu

     tressé de pluies et de vents

     le dialecte des ombres

rempaille la nuit

 

     toits dévoyés sous les gestes

renégats du lierre

 

     dynastie des fougères

dans le chemin des analphabètes

 

     ici les herbes s’entredéchirent

mâchonnant la conjuration du vent

 

     il arrive que des fleurs entre

une accalmie d’ombre donnent une réplique

à la lumière

 

 

 

     Au fond du jardin, derrière les hautes herbes qui

raccommodent l’illusoire, la cabane de planches

repeinte de lumière grince dans son ombre apeurée.

     Son toit de tôle presque aveugle sous les flatteries

du lierre où carillonnent les scènes d’oiseaux résiste

encore. Les abeilles affairées y tressent une parole de miel.

La porte ne ferme plus sur les féroces odeurs de chiotte qui

roucoulaient là jadis. Les intempéries de la rouille l’ont poussé

dans un sommeil d’orties.

     La lumière paresse là parmi ces outils encore tout crottés de

leurs souvenirs de terre.

 

 

 

     deux rails égarés

dans ce lieu

     où l’herbe en infraction

     fugitive

lègue au vent ses odeurs incestueuses

 

     les averses y griffonnent

leurs arpents de rouille

 

     et dans un wagon oublié

amarré aux rancunes des ronces

le cri turbulent du vent

     rallume de vieux rêves

 

 

 

      un vent carde des palabres d’herbe

sur une tombe

 

     chahute des ombres mal essorées

 

     sur la croix

un christ lépreux que vénèrent des pluies

dévotes

 

     sous les graviers

les racines doivent régler

leurs comptes

 

 

 

     Christ trahi

par les sortilèges des pluies

 

     mâchuré

sous la rouille des clous

 

     au bas de la croix

un fouillis d’orties

fomente la débâcle du bois

 

     les herbes rabâchent

des rêves nerveux

 

forgent un silence sacrificiel

 

Revue « Poésie Partagée, Eté 1987

Editions Folle Avoine, 35850 Romillé,1987

Du même auteur : Hauteur du lieu (extraits) (15/09/2014)

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