Le bar à poèmes

20 novembre 2017

Maurice Bourg (1918 -) : Lecture

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Lecture

 

I

     Oui, j’ai lu la Forêt, étage après étage. 

 

     Je me suis ancré dans le nœud de ses racines, dans l’aubier de son aubier,

dans le parfum de son parfum.

 

     Avec les yeux du lynx, l’ivresse de la grive, je l’ai feuilletée, saisons après

saisons. Rugueux en sont les mots comme l’écorce. Mais frais, encore de

feuillages arrachés à l’enfance.

 

     Toujours derrière ma lecture, ce frissonnement léger, affirmation de feuille !

 

II

     Ma Forêt, sur la page blanche, la parenthèse verte ! 

 

     Entre les guillemets des saisons, sa phrase lovée comme un serpent. Sa

majuscule qui s’enferre dans le point final. Toutes ses propositions si familières.

Gland miellé offert aux lèvres. Branches nidifiées d’où l’oiseau s’échappe. Insecte

sous l’écorce, comme une promesse d’envol.

 

     Ma Forêt, parenthèse faite de milles renaissances.

 

III

     Cet alphabet d’eau et de lumière !

 

     Avec ses lettres riches en sucs, en nœuds, en ramures. Ses lettres qui forment

touffes, qui s’étendent. Toutes les lettres que la Forêt ne cesse d’agiter, hors du

temps.

 

     Cet alphabet du premier jour,

     à l’intention de ceux qui connaissent. 

 

Saisons qui portez tout

Librairie Saint-Germain-des-prés, éditeur, 1974

Du même auteur :

« Quelques fumerolles couleur de feu… » (20/11/2015)

Que vienne la parole (20/11/2016)

 

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19 novembre 2017

« Il faudrait adopter le brouillard … » (12/12/2015) Richard Rognet (1942 - ) : « Je parlerai du mot pluie… »

 

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Je parlerai du mot pluie, du mot silence

sous la pluie, je parlerai du jardin

sous la pluie, de la facilité des fleurs

à accepter les confidences du matin, je

parlerai des vestiges, de tuiles tombées,

de fontaines taries, de sources renaissantes,

je parlerai de pulsations, de paupières,

je marcherai vers la montagne, je me précèderai.

 

Parler, parler encore, là où le soleil s’étonne

de frémir dans les branches, là où les chemins

entrent au cœur du monde, parler, défaire,

chaque mot et se noyer en lui jusqu’à

sentir bouger l’éternité dans le geste

qu’on fait en saluant l’enfant qui sort

en secret de chez lui pour retrouver

son camarade et gagner un peu de temps

sur le sommeil, le suivre cet enfant,

 

se glisser dans sa chair, rouler

avec lui dans les fossés, s’arrêter

un instant pour accueillir le ciel,

ne plus savoir où sont les frontières,

obéir aux étoiles, s’enfouir

dans un langage qui monte de la terre,

 

et avec lui, l’enfant, désapprendre

qui je suis, chercher dans la soudaineté

d’une ombre la vibration des regards

perdus, errer jusqu’à l’entrée

d’une maison où je n’attends personne

puisque j’ai retrouvé la clef des songes

et sous les songes la parole

qui vit pour moi du mot pluie,

du mot silence et de l’enfant qui ne dit

rien pour ne rien obscurcir.

 

Elégies pour le temps de vivre

Editions Gallimard, 2012

Du même auteur :

 « Tu t’assieds avec moi… » (22/10/2014)

« Il faudrait adopter le brouillard … » (12/12/2015)

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18 novembre 2017

Voltaire (1694 – 1778) : A Madame du Chatelet

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A Madame du Châtelet

 

Si vous voulez que j’aime encore,


Rendez-moi l’âge des amours ;


Au crépuscule de mes jours


Rejoignez, s’il se peut, l’aurore.

 

 

Des beaux lieux où le dieu du vin


Avec l’Amour tient son empire,


Le Temps, qui me prend par la main,


M’avertit que je me retire.

 

 

De son inflexible rigueur


Tirons au moins quelque avantage.


Qui n’a pas l’esprit de son âge,


De son âge a tout le malheur.

 

 

Laissons à la belle jeunesse


Ses folâtres emportements.


Nous ne vivons que deux moments :


Qu’il en soit un pour la sagesse.

 

 

Quoi ! pour toujours vous me fuyez,


Tendresse, illusion, folie,


Dons du ciel, qui me consoliez


Des amertumes de la vie !

 

 

On meurt deux fois, je le vois bien :


Cesser d’aimer et d’être aimable,


C’est une mort insupportable ;


Cesser de vivre, ce n’est rien. 

 

 

Ainsi je déplorais la perte


Des erreurs de mes premiers ans ;


Et mon âme, aux désirs ouverte,


Regrettait ses égarements.

 

 

Du ciel alors daignant descendre,


L’Amitié vint à mon secours ;


Elle était peut-être aussi tendre,


Mais moins vive que les Amours.

 

 

Touché de sa beauté nouvelle,


Et de sa lumière éclairé,


Je la suivis; mais je pleurai


De ne pouvoir plus suivre qu’elle.

 

Du même auteur :

Adieu à la vie (18/11/2015) 

« L’autre jour au fond d’un vallon… » (18/11/2016)

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17 novembre 2017

Fernando Arrabal (1932 -) : Requiem pour la mort de Dieu

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Requiem pour la mort de Dieu

 

Dieu est-il mort ou bien les dieux

A qui ma prière s’adresse ?

Faut-il renoncer aux adieux ?

Qui entendra notre détresse ?

 

La terre est vide et le ciel creux

Jadis peuplé de tant de fêtes.

Un temps où nous étions heureux

Quand les dieux dansaient sur nos têtes.

 

Zeus a cessé de nous poursuivre

De sa colère et de son foudre.

L’or pour nous s’est changé en cuivre

Et le marbre réduit en poudre.

 

Jéhovah ne nous parle plus

Sur le Sinaï déserté

Et tout n’est qu’infernaux palus.

Que faire de la liberté ?

 

Le Christ descendu de la croix

Ne s’élève plus dans les cieux.

Je ne peux pas dire : « je croix »

Innocent comme nos aïeux.

 

J’aurai aimé au fond des bois

Célébrer des cultes étranges.

Maintenant le vin que je bois

N’est que celui de nos vendanges.

 

Pan joyeux quand reviendras-tu

Jouer de ta flûte enchantée ?

L’écho pourtant se fait têtu

De l’aire que tu as hantée.

 

Caché dedans les frondaisons

A l’heure où le pâtre sommeille

Tu rêvais gaillardes saisons

Et lourdes grappes de la treille.

 

Tu épouvantais les troupeaux

Taquinais nymphes et bergères.

Bouffon dépourvu d’oripeaux

Tu aimais les cuisses légères.

 

Par les après-midi d’été

Tu guettais l’ardent chevrier

Qui en état d’ébriété

Eros s’empressait de prier.

 

Satyres faunes et sylvains

Chèvrepieds aux cornes fourchues

Nos efforts sont devenus vains

Pour prier vos ombres déchues.

 

A qui donc adresser nos plaintes ?

Les lauriers des bois sont coupés.

Plus de liturgies, plus de saintes

Plus de fées, d’anges attroupés.

 

Plus de séraphins en extase

Plus d’auréoles ni d’encens.

Plus de Mercure et son pétase

Plus de dieu qu’on verrait dansant.

 

Tournerons-nous vers Zoroastre

Nos vœux restés inexaucés

Si dans le ciel plus aucun astre

Ne nous permet de nous hausser ?

 

Nitchevo, rien, Frédéric Nietzsche

Pas même l’éternel retour

Jamais plus ne me rendra riche

De l’or de l’immortel amour.

(Paris, 13-V-2004.)

 

Revue « Poésie 1 / Vagabondages, N° 42, Juin 2005 »

Le cherche midi éditeur, 2005

Du même auteur :

 « Parfois ma main droite… » (17/11/2014)

Je te salue démente ! (17/11/2015)

Il est parti sans faire cygne (17/11/2016)

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16 novembre 2017

Rouben Melik (1921 – 2007) : Le veilleur de pierre

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Le Veilleur de pierre

 

Rouben je viens, mon nom le dit, des autres zones,

       Je viens de l'âge haut et clair,

Dans la bouche le goût des citrons et des chairs

       Que brûlèrent les amazones,

 

La lèvre encore acide et le cœur plein des nuits

       Plus vieilles que les chevauchées,

Que tous les rochers d'os et de pierres séchées,

       Que les racines et les fruits,

 

Que les soleils plantés dans le déchet des laves,

       Sur les frontons des temples morts,

Dans les siècles absents des villes et des ports

       Où se figèrent les esclaves,

 

Où la hache traça par la foudre et l'éclair

       Son signe mortel dans l'écorce,

Dans la gorge brûlante acheva le divorce

       Du bois, de la pierre et du fer,

 

Où le feu limita le cercle de son règne

       À n'être plus qu'un élément :

L'indispensable accord des astres et du vent

       Pris dans le filet d'une araigne,

 

Je viens, mon nom le dit, des sources, des torrents

       Et des antiques porteurs d'arbres

Qu'une 'épaule a roulés depuis le temps des marbres

       Jusqu'aux fleuves des occidents,

 

Jusqu'à la mer sanglante où la lune se couche

       Derrière l'épaisseur d'un mur,

Mon nom le dit, je viens des morceaux d'astres durs

       Longtemps brisés dans d'âpres bouches,

 

Que le gel a tordus dans le plomb des vitraux

       Où la lumière se divise,

Où tombe en sa poussière une pierre surprise

       À la naissance des coraux,

 

La pierre, longuement, mortellement vivante

       Dans son noyau qui éclata,

Ce cœur d'une statue au milieu des deltas

       Que le premier feu épouvante.

 

Rugissait de terreur l'univers animal

       Et les volcans séchaient les plantes,

La terre noircissait dans son orbite lente

       La fusion de son métal.

 

La montagne atteignit l'envergure d'un aigle,

       Brisa en deux son unité,

Arrêta le soleil à son levant d'été

       Pour le fixer entre ses règles.

 

Je viens de longue marche à travers l'océan

       Avant que l'eau ne s'en empare

Où les poissons rampaient dans le plat d'une mare

       Et déployaient des bras géants.

 

La terre était de terre ainsi qu'il faut solide

       Pour porter la lourdeur du poids

Des corps multipliés émergeant de la poix

       De leurs premiers pas invalides.

 

Les chevaux couronnaient du volant de leurs crins

       La coloration des plaines

Et les monstres déchus enfouissaient leur haleine

       Dans les espaces sous-marins.

 

Ce qui brûla, mon nom le dit, dans les poitrines

       Était le battement d'un cœur

Qu'une semence fit comme un secret flotteur

       Battre avec l'aube des salines,

 

Ce cœur pris dans la pierre et par le feu frappé,

       Ces os déchirés par la moelle,

Cette chair arrachée aux morsures des squales,

       La peau lente comme un drapé.

 

Quel mystère s'annonce avec son poids d'années

       Comme un grain du soleil central

Sur la terre jeté dans le van sidéral

       Où s'accomplit la destinée?

 

La balance liquide où s'abîme le ciel

       Dans la seule de ses demeures

Où le jour et la nuit 'égalisent leurs heures

       Pour le mûrissement du miel,

 

La ruche patiente où des sortes d'abeilles

       Ont respiré toutes les fleurs

Avant que les saisons n'en fixent les couleurs

       Et n'en décorent les corbeilles

………………………………………………..

 

Le Veilleur de pierre

Pierre Jean Oswald éditeur, 1961

Du même auteur : Elégie 5 (21/12/2015)

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15 novembre 2017

Mikhaïl Iourievitch Lermontov / Михаил Юрьевич Лермонтов (1814 - 1841) : « Lorsque s’agite et joue la plaine jaunissante… »

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Lorsque s’agite et joue la plaine jaunissante

Et la jeune forêt frisonne au vent léger,

Et que sous un feuillage aux ombres caressantes

La cerise mûrit dans l’enclos d’un verger ;

 

Lorsque dans l’aube d’or, le feu d’un crépuscule,

Scintillant, arrosé de gouttes embaumées,

Le muguet argenté sous un taillis ondule

Et salue doucement, me laissant désarmé ;

 

Quand les sources glacées se réveillent, s’épandent,

Et plongent la pensée dans un songe indistinct

Et balbutient un chant tout empli des légendes

De leur pays natal, intangible et lointain ;

 

Alors au fond du cœur l’inquiétude s’éclaire

Et les rides s’en vont de mon front soucieux,

Et je peux concevoir un bonheur sur la terre,

              Et Dieu m’apparaît dans les cieux…

 

1837

Traduit du russe par André Markowicz

In, « Le Soleil d’Alexandre, le cercle de Pouchkine, 1802-1941 » 

Editions Actes Sud,2011

Du même auteur :

« De ma geôle ouvrez-moi la grille… » (15/11/2015)

La voile / Парус (15/11/2016)

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14 novembre 2017

Jean Malrieu (1915 - 1976) : La joie

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La joie

 

Avec au bord des lèvres la vie surprise au moment où j’allais dire ton nom

Je m’avance, respire

Tu es ma femme et je te connais depuis cent ans

Tu es un château de feuilles

 

J’ai pris ta main au bout du soleil

Et le soleil m’a dit une longue histoire de soleil

Avec des radeaux sur la rivière

Et la rivière m’a parlé de ton corps

Et ton corps se termine par une main que j’ai rendue au soleil

C’est toi

Je suis fait d’ombre à tes côtés

Je suis fait des silences que tu aimes

 

Nous sommes jeunes et nos jours sont longs

 

Préface à l’Amour

Edition des Cahiers du Sud, Marseille, 1953

Du même auteur :

Le veilleur (14/11/2014)

Saison dorée (14/11/2015

Nuit d’herbe (14/11/2016)

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13 novembre 2017

Raoul Hausmann (1886 – 1971) : Le rien noir néant

 

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(19/20 avril 1962)

LE RIEN

                NOIR

                           NEANT

 

Je l’ai vu. Je le vois. Je ne dirai pas quoi. Je ne le dis pas à toi. Quoi.

Toi ? Moi.

Je ne vois que le miroir. La nuit. Dans le noir.

Le miroir miroite le noir. Le noir rien de rien. Je ne le dirai pas. Je ne

le dis pas. Tu ne le vois pas

 

C’est dans le noir noirâtre de la nuit nuisible le rien de rien dans le

miroir vide que je tombe dans le rien vide. Je l’ai vu. Tu ne le vois

pas. Ne regarde pas tu ne le verras pas. Je ne peux pas le dire. Je ne le

dis pas. Je ne le dis pas à toi. Je suis tombé dans le rien noir du miroir

dans la nuit noire vide .Je tombe dans le vide. J’ai disparu dans le vide

noir. Ne m’appelle pas. Je ne peux pas le dire. Je ne le dis pas à toi. Je

le vois et je le vois. Il est invisible. Je ne le sens pas. Je ne le touche pas.

Le noir noirâtre.

 

Le Néant du vide de la nuit noire ne se sent pas. Non, je ne le dirai pas.

Je ne peux pas le dire. Il est là. Là il est. Tout noir dans le miroir vide.

Le vide se miroite devant le miroir tout noir dans la nuit noire.

 

Ne m’appelle pas. Je ne suis pas là. Tu n’es pas là. Rien n’est là. Seulement

le vide. Le noir. Le noir à l’infini. Qui se multiplie et se multiplie que tu ne

verras pas.

Que tu ne vois pas.

Tu ne le vois pas. Le Néant noir

que je vois. Pas toi. Non. Noir

 

Raoul Hausmann, une anthologie poétique,

Editions al dante, Marseille, 2007

Du même auteur : Fleur bleue (13/11/2016)

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12 novembre 2017

Jules Supervielle (1884 – 1960) : Nocturne en plein jour

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Nocturne en plein jour





Quand dorment les soleils sous nos humbles manteaux

Dans l’univers obscur qui forme notre corps,

Les nerfs qui voient en nous ce que nos yeux ignorent

Nous précèdent au fond de notre chair plus lente,

Ils peuplent nos lointains de leurs herbes luisantes

Arrachant à la chair de tremblantes aurores.

C’est le monde où l’espace est fait de notre sang.

Des oiseaux teints de rouge et toujours renaissants

Ont du mal à voler près du cœur qui les mène

Et ne peuvent s’en éloigner qu’en périssant

Car c’est en nous que sont les plus cruelles plaines

Où l’on périt de soif près de fausses fontaines.

Et nous allons ainsi, parmi les autres hommes,

Les uns parlant parfois à l’oreille des autres




*




Quand le flux de la nuit me coule sur les lèvres

Me couvrant le menton avec un sang tout noir,

Lentement soulevé par le bœuf du sommeil,

Je sens tourner en moi l'axe de mon regard.

J'entre dans le champ clos de ma chair attentive

Au pays qui respire et qui bat sous ma peau.

Mes os sont les rochers de ces plaines rétives

Où pousse une herbe rare appelée arlisane,

Et comme un voyageur qui arrive de loin

Je découvre en intrus mon paysage humain.

 

 

La Fable du monde

Editions Gallimard, 1938

Du même auteur :

 L’Allée (12/11/2014)   

Hommage à la vie (12/11/2015)

Le forçat (12/11/2016)

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11 novembre 2017

André Pieyre de Mandiargues (1909 - 1991) : Hedera ou la persistance de l’amour pendant une rêverie

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Hedera

ou la persistance de l’amour pendant une rêverie

 

A Meret Oppenheim

 

Je vois blêmir de bruns étendards fumants

Tous les drapeaux d’un monde inguérissable

Quand grandit ce dur écheveau sombre

L’ombre de ton corps sur un drap blanc

Je vois rouiller le fer fondre la cire

Choir le duvet de ces vaisseaux plumeux

Que les chiens volants tirent en notre ciel

Je vois au ruisseau les armes et leurs hommes

Couler vers un sale bouquet de mains vertes

Vers le sein gluant de la mère du monde

Accroupie dans un antre d’eaux velues.

 

Char d’ébène entre cent chariots de feu

Quelle flamme déferait le jour obscur

Où tu m’as lié seul devant ta face

Dont la noire beauté m’éblouit.

 

Le triste sable s’il clôt mes yeux ouverts

C’est la clairière encore où je me trouve

Parmi des fleurs plus cruelles que mes songes

Mille plumes de paon perçant la mousse

Remuant leurs cils sous l’haleine des plantes

Pour un tournoi de bulles de rosée

Mais tu es assise dans toutes ces bulles

Reine nue sur un trône d’argent

Clouté de gel bleu et de cendre lunaire.

 

Tu es longue et nue comme une anguille

Tu ris de te connaître belle à l’envers

De frêles feuilles noires qui te ressemblent

Après que l’automne a mouillé leurs flancs

Du frisson de ses pluies sauvages.

 

Tu chevauches un faisan plus haut que toi

Plus mûr que le velours d’un cèpe, plus roux 

Plus fier qu’un éclat doré d’astre mort

S’il tourne le col en t’admirant tu ris

De petits poulains roses courent à tes côtés

Pour mordre ta poitrine quand ils te voient rire.

 

Tu es nue tu piétines l’abreuvoir

Où tu attires pour paître tes lions

Les tendres laines privées de défenses

Les bêlantes d’avoir une fois suivi

Ton pas sévère et ton parfum de renard gris.

 

Du milieu des roseaux couverts de sang

Que ton corps pâle et cet arroi muet

Font trembler comme une cape de cygne

Dans le déclin des bûches étincelantes

Grimpe au rivage en s’aidant de ses pinces

Un cerf rouge ou bien le roi des écrevisses

Qui va se mettre à l’orée d’une prairie

Sous le croissant de sa sœur la lune.

 

Autour de lui hurle un rond de chiens

Pour le chasser vers la rivière natale

Des prêtres voilés fuient à dos d’âne

Semant derrière eux la fleur de l’orge

En rosaces dont il est le centre

Car son armure et ses cornes cramoisies

Ont une couleur si farouche

Que les hommes aussi bien que leurs tristes bêtes

En perdent tous la raison.

 

Mais c’est toi seulement qu’il regarde

Et sa couleur devient flamboyante.

 

Je te vois à travers ce regard rouge

Dans l’instant frileux de ta nudité

Cernée de joncs de loriots et de truites.

 

Tu illumines tes filles ressemblantes

D’un jour de métal neigeux d’eau salubre

Plus net qu’un songe où la nuit m’égarait

Plus vert qu’un printemps de cantharides

Plus aveuglant que le crâne du soleil

Que le soleil lui-même au grand galop.

 

Te yeux m’ont cloué parmi ces belles semblables

Perclus de reflets au portail d’une glacière

Tout au fond de l’habituelle vallée

Qui me conte de loups et d’arbres

De cheveux saisis par les branches

Et d’yeux ouverts sous les frimas

En guise de pièges enfouis.

 

Mais niés par le simple écho de ton rire

Revenu je m’en souviens

Levé abrupt aux cimes du vent

Serpent de violettes autour de ma langue.

 

Qu’importe un réveil usé s’il dérange

Le ciel neuf où je contemple tes images

Qu’importe la fausseté du matin

Le joyeux renouveau des servitudes

Le charroi de l’ordure et le bruit misérable

De la pluie sur les hommes quotidiens

Qu’importe maintenant.

 

………………………………………….

 

Hedera ou la persistance de l’amour pendant une rêverie

Hommage éditeur, Monaco, 1945

Du même auteur :

Le pays froid (16/06/2014)

Somewhere in the world (26/06/2015)

 

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