Le bar à poèmes

23 juin 2017

Johann Wolfgang von Goethe (1749 – 1832) : Chant de tempête du voyageur / Wanderers Sturmlied

GoetheFR_1_

 

Chant de tempête du voyageur

 

Celui que tu n’abandonnes pas, Génie,

Ni la pluie ni la tempête

Ne souffleront la frayeur en ton cœur.

Celui que tu n’abandonnes pas, Génie,

A la nuée d’averse,

A la bourrasque de grêle

Opposera sa chanson,

Comme l’alouette,

Ô toi, tout là-haut.

 

Celui que tu n’abandonnes pas, Génie,

Tu le soulèveras au-dessus du sentier fangeux

Avec les ailes de feu.

Il passera

Comme, marchant sur des fleurs

Sur le déluge boueux de Deucalion

Et tuant Python, léger, grand,

Pythius Apollo.

 

Celui que tu n’abandonnes pas, Génie,

Tu déplieras sous lui tes laines neigeuses

Quand il dormira sur la roche,

Tu le couvriras d’une laine protectrice

Dans la minuit du bois.

 

 

Celui que tu n’abandonnes pas, Génie,

Dans les tourbillons de neige,

Tu l’envelopperas de chaleur,

C’est vers la chaleur que vont les Muses,

Vers la chaleur que vont les Charites*.

 

Ô Muses, entourez-moi,

Ô Charites !

Voici l’eau, voici la terre,

Et voici le fils de l’eau et de la terre

Sur laquelle je vais

Pareil aux Dieux.

 

Vous êtes pures comme le cœur des eaux,

Vous êtes pures comme la moelle de la terre,

Vous volez autour de moi et je vole moi-même

Au-dessus de l’eau, au-dessus de la terre,

Pareil aux Dieux

………………………………………

* Charites : Nom grec des Grâces

 

Traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre

In, « Anthologie bilingue de la poésie allemande »

Editions Gallimard (La Pléiade),1995

Du même auteur :

Le Roi des Aulnes / Erlkönig (23/06/2014)

Bienvenue et adieu / Willkommen und Abschied (22/06/2015)

La chanson de Mignon / Mignons lied (23/06/2016)

 

Wanderers Sturmlied

 

 

                   

Wen du nicht verlässest, Genius,

 

Nicht der Regen, nicht der Sturm

Haucht ihm Schauer übers Herz.

Wen du nicht verlässest, Genius,

Wird dem Regengewölk,

Wird dem Schloßensturm

Entgegensingen,

Wie die Lerche,

Du da droben.

 

 

Den du nicht verlässest, Genius,

Wirst ihn heben übern Schlammpfad

Mit den Feuerflügeln.

Wandeln wird er

Wie mit Blumenfüßen

Über Deukalions Flutschlamm,

Python tötend, leicht, groß,

Pythius Apollo.

 

 

Den du nicht verlässest, Genius,

Wirst die wollnen Flügel unterspreiten,

Wenn er auf dem Felsen schläft,

Wirst mit Hüterfittichen ihn decken

In des Haines Mitternacht.

 

 

Wen du nicht verlässest, Genius,

Wirst im Schneegestöber

Wärmumhüllen;

 

Nach der Wärme ziehn sich Musen,

Nach der Wärme Charitinnen.

 

 

Umschwebt mich, ihr Musen,

 

Ihr Charitinnen!

Das ist Wasser, das ist Erde,

Und der Sohn des Wassers und der Erde,

Über den ich wandle

Göttergleich.

 

 

Ihr seid rein, wie das Herz der Wasser,

Ihr seid rein, wie das Mark der Erde,

Ihr umschwebt mich, und ich schwebe

Über Wasser, über Erde,

Göttergleich.

 

 

 Zeitschrift « Nordische Miszellen »

Hamburg, 1810

 

                                                                                        

Poème précédent en allemand :

Peter Huchel : « Sous la houe brillante de la lune… » / Unter der blanken Hacke des Monds… » (16/04/2017)

Posté par bernard22 à 00:08 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :


21 juin 2017

Hélène Cadou (1922 – 2014) : Ilarie Voronca…

helene_bernerie_1_

 

Ilarie Voronca…

 

Ilarie Voronca

Comment pourrais-je avouer ce que je vous dois ?

Des soirs tristes comme une lanterne au bord de la ville

Une amitié plus légère qu’un fantôme d’île

Patmos aperçue dans la brume

(Etait-ce le séjour des poètes

Etais-ce le navire heureux

Où Dante s’embarqua pour retrouver Béatrice ?)

Ilarie Voronca vous êtes une longue route oubliée

Un frère que je n’ai pas connu et qui m’arrive

Tel un arbre perdu

Une fenêtre ouverte au plus noir de l’exil

Vous nous avez précédés sur les pentes de la solitude

Et les hommes vous furent hostiles.

Je crois entendre votre pas prisonnier de Novembre

Vous aimiez l’avenir

Les terrasses ensoleillées la bonté

Mais l’absence fut votre partage

Et le vent nu sur une tombe.

 

Cantate des nuits intérieures

Editions Seghers, 1958

Du même auteur :

« Ce soir / la nuit est bleue… » (22/06/2014)

« J’ai vu des paysages… » (22/06/2015)

 « Ce printemps trop grand pour moi… » (22/06/2016)  

Posté par bernard22 à 23:56 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

Buson Yosa / 与謝 蕪村 (1716-1783) : « Mes os mêmes… »

01425543_a205_4a36_ac37_164e6fcd2b20_1_

 

Mes os mêmes

sentent les couvertures –

nuit glacée

 

Traduit du japonais par Roger Munier

In, « Haïkus des quatre saisons »

Editions du Seuil, 2010

 

Du même auteur : « Par ici, par là… » (21/06/2016)

Posté par bernard22 à 00:03 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

20 juin 2017

Fernando Pessoa (1888 – 1935) : Le Gardeur de troupeaux / O Guardador de rebanhos

pessoa20preto20transp_1_

 

Le gardeur de troupeaux

 I 

Jamais je n’ai gardé de troupeaux,

Mais c’est tout comme si j’en  gardais.

Mon âme est semblable à un pasteur,

elle connait le vent et le soleil

et elle va la main dans la main avec les Saisons,

suivant sa route et l’œil ouvert.

Toute la paix d’une Nature dépeuplée

auprès de moi vient s’asseoir.

Mais je suis triste ainsi qu’un coucher de soleil

est triste selon notre imagination,

quand le temps fraîchit au fond de la plaine

et que l’on sent la nuit entrée

comme un  papillon par la fenêtre. 

Mais ma tristesse est apaisement

parce qu’elle est naturelle et juste

et c’est ce qu’il doit y avoir dans l’âme

lorsqu’elle pense qu’elle existe

et que des mains cueillent des fleurs à son  insu.

 

D’un simple bruit de sonnailles

par-delà le tournant du chemin

mes pensées tirent contentement.

Mon seul regret est de les savoir contentes,

car si je ne le savais pas,

au  lieu d’être contentes et tristes,

elles seraient joyeuses et contentes.

 

Penser dérange comme de marcher sous la pluie

Lorsque s’enfle le vent et qu’il semble pleuvoir plus fort.

 

Je n’ai ni ambitions ni désirs.

Etre poète n’est pa  une  ambition que j’aie

C’est ma manière à moi d’être seul.

 

Et s’il m’advient parfois de désirer

par imagination pure, être un petit agneau

(ou encore le  troupeau tout entier

pour m’éparpiller sur toute la pente

et me sentir mille choses heureuses à la fois),

c’est uniquement parce que j’éprouve ce que j’écris au coucher du  soleil,

ou lorsqu’un nuage passe la main par-dessus la lumière

et que l’herbe est parcourue des ondes du silence.

 

Lorsque je m’assieds pour écrire des vers,

ou bien, me promenant par les chemins et les sentiers,

lorsque j’écris des vers sur un papier immatériel,

je me sens une houlette à la main

et je vois ma propre silhouette

à la crête d’une colline

regardant mon troupeau et voyant mes idées,

en regardant mes idées et voyant mon troupeau

et souriant vaguement comme qui ne comprend ce qu’on dit

et veut faire mine de comprendre.

 

Je salue tous ceux qui d’aventure me liront,

leur tirant un grand coup de chapeau

lorsqu’il me voient au seuil de ma maison

dès que la diligence apparaît à la crête de la colline.

Je les salue et je leur souhaite du soleil,

et de la pluie, quand c’est la de la pluie qu’il leur faut,

et que leurs maisons possèdent 

auprès d’une fenêtre ouverte

un siège de prédilection

où ils puissent s’asseoir, lisant mes vers .

Et qu’en lisant mes vers, ils pensent

que je suis une  chose naturelle –

par exemple, le vieil arbre 

à l’ombre  duquel, encore enfants,

ils se laissaient choir, las de jouer,

en essuyant la sueur de leur front brûlant

avec la manche de leur tablier à rayures.

IX

Je suis un gardeur de troupeaux.

Le troupeau ce sont mes pensées

et mes pensées sont toutes des sensations.

Je pense avec les yeux et avec les oreilles

et avec les mains et avec les pieds

et avec le nez et avec la bouche.

 

Pensez une fleur c’est la voir et la respirer

et manger un fruit c’est en savoir le sens.

 

C’est pourquoi lorsque par un jour de chaleur

je me sens triste d’en jouir à ce point,

et couche de tout mon long dans l’herbe,

et ferme mes yeux brûlants,

je sens tout mon corps couché dans la réalité,

je sais la vérité et je suis heureux.

 

X

« Holà, gardeur de troupeaux,

sur le bas-côté de la route,

que te dit le vent qui passe ? »

 

« Qu’il est le vent, et qu’il passe,

et qu’il est déjà passé

et qu’il passera encore.

Et à toi, que dit-il ? »

 

« Il me dit bien davantage.

De mainte autre chose il me parle,

de souvenirs et de regrets,

et de choses qui jamais ne furent. »

 

« Tu n’as jamais ouï passer le vent.

Le vent ne parle que du vent.

Ce que tu lui as entendu dire était mensonge,

Et le mensonge se trouve en toi. »

 

 

Traduit du portugais par Armand Guibert

In , «Fernando Pessoa : Le gardeur de troupeau et les autres poèmes

d’Alberto Caeiro »

Editions Gallimard, 1960

Du même auteur :

A la veille de ne jamais partir /Na véspera de não partir nunca  (20/06/2014)

 « Plutôt le vol de l’oiseau … » / «  Antes o vôo da ave, que passa » (20/06/2015)

Passage des heures / Passagem das horas (20/06/2016)

 

 

 

O Guardador de rebanhos

I

 

Eu nunca guardei rebanhos, 

Mas é como se os guardasse. 

Minha alma é como um pastor, 

Conhece o vento e o sol 

E anda pela mão das Estações 

A seguir e a olhar. 

Toda a paz da Natureza sem gente 

Vem sentar-se a meu lado. 

Mas eu fico triste como um pôr de sol 

Para a nossa imaginação, 

Quando esfria no fundo da planície 

E se sente a noite entrada 

Como uma borboleta pela janela. 

Mas a minha tristeza é sossego 

Porque é natural e justa 

E é o que deve estar na alma 

Quando já pensa que existe 

E as mãos colhem flores sem ela dar por isso. 

Como um ruído de chocalhos 

Para além da curva da estrada, 

Os meus pensamentos são contentes. 

Só tenho pena de saber que eles são contentes, 

Porque, se o não soubesse, 

Em vez de serem contentes e tristes, 

Seriam alegres e contentes. 

Pensar incomoda como andar à chuva 

Quando o vento cresce e parece que chove mais. 

Não tenho ambições nem desejos 

Ser poeta não é uma ambição minha 

É a minha maneira de estar sozinho. 

E se desejo às vezes 

Por imaginar, ser cordeirinho 

(Ou ser o rebanho todo 

Para andar espalhado por toda a encosta 

A ser muita cousa feliz ao mesmo tempo), 

É só porque sinto o que escrevo ao pôr do sol, 

Ou quando uma nuvem passa a mão por cima da luz 

E corre um silêncio pela erva fora. 

Quando me sento a escrever versos 

Ou, passeando pelos caminhos ou pelos atalhos, 

Escrevo versos num papel que está no meu pensamento, 

Sinto um cajado nas mãos 

E vejo um recorte de mim 

No cimo dum outeiro, 

Olhando para o meu rebanho e vendo as minhas idéias, 

Ou olhando para as minhas idéias e vendo o meu rebanho, 

E sorrindo vagamente como quem não compreende o que se diz 

E quer fingir que compreende. 

Saúdo todos os que me lerem, 

Tirando-lhes o chapéu largo 

Quando me vêem à minha porta 

Mal a diligência levanta no cimo do outeiro. 

Saúdo-os e desejo-lhes sol, 

E chuva, quando a chuva é precisa, 

E que as suas casas tenham 

Ao pé duma janela aberta 

Uma cadeira predileta 

Onde se sentem, lendo os meus versos. 

E ao lerem os meus versos pensem 

Que sou qualquer cousa natural — 

Por exemplo, a árvore antiga 

À sombra da qual quando crianças 

Se sentavam com um baque, cansados de brincar, 

E limpavam o suor da testa quente 

Com a manga do bibe riscado. 

 

IX

Sou um guardador de rebanhos.

O rebanho é os meus pensamentos

E os meus pensamentos são todos sensações.

Penso com os olhos e com os ouvidos

E com as mãos e os pés E com o nariz e a boca.

 

Pensar uma flor é vê-la e cheirá-la

E comer um fruto é saber-lhe o sentido.

 

Por isso quando num dia de calor

Me sinto triste de gozá-lo tanto.

E me deito ao comprido na erva,

E fecho os olhos quentes,

 

Sinto todo o meu corpo deitado na realidade,

Sei a verdade e sou feliz.

X

"Olá, guardador de rebanhos,

Aí à beira da estrada,

Que te diz o vento que passa?"

 

 "Que é vento, e que passa,

E que já passou antes,

E que passará depois.

 E a ti o que te diz?"

 

"Muita cousa mais do que isso.

 Fala-me de muitas outras cousas.

De memórias e de saudades

E de cousas que nunca foram."

 

"Nunca ouviste passar o vento.

O vento só fala do vento.

O que lhe ouviste foi mentira,

E a mentira está em ti."

Poesias de Álvaro de Campos.  

Ática, Lisboa, 1944

Poème précédent en portugais :

Antonio RamosRosa : Quand la lumière s’efface… / Quando a luz se apaga (02/09/2016)

 

Posté par bernard22 à 00:05 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

19 juin 2017

Tahar Ben Jelloun (1944 -) : « Je tourne le dos à la ville… »

AVT_Tahar_Ben_Jelloun_8918_1_

 

Je tourne le dos à la ville

et parle avec la mer

retournée la voix

comme la vague

les épaves ont gardé les cicatrices

des mémoires vagabondes

l’écume vient déposer le sel sur l’ancre

épouvantail des enfants orphelins

 

In, « Les Poètes de la Méditerranée. Anthologie »

Editions Gallimard (Poésie), 2010

Du même auteur :

Poèmes par amour (19/06/2015)

 « Que de cendres dans mon crâne… » (19/06/2016)

 

Posté par bernard22 à 00:01 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :


18 juin 2017

Olivier de Magny (1524 – 1561) : « Gordes, que ferons-nous ?.. »

olivier_de_magny_2015_04_22_17_30_23_1_

 

Gordes (1), que ferons-nous ? Aurons-nous point la paix ? 

Aurons-nous point la paix quelquefois sur la terre ? 

Sur la terre aurons-nous si longuement la guerre, 

La guerre qui au peuple est un si pesant faix ?

 

Je ne vois que soudards, que chevaux et harnois, 

Je n'ois que deviser d'entreprendre et conquerre, 

Je n'ois plus que clairons, que tumulte et tonnerre 

Et rien que rage et sang je n'entends et ne vois.

 

Les princes aujourd'hui se jouent de nos vies, 

Et quand elles nous sont après les biens ravies 

Ils n'ont pouvoir ni soin de nous les retourner.

 

Malheureux sommes-nous de vivre en un tel âge, 

Qui nous laissons ainsi de maux environner, 

La coupe vient d'autrui, mais nôtre est le dommage

 

 

(1) Le baron de Gordes était Lieutenant Général du Dauphiné, pendant les Guerres de Religion

 

 

Sonnets inédits d’Olivier de Magny

A. Lemerre éditeur, 1880

Du même auteur :

De l’absence de s’amie (18/06/2015)

Sonnet à Mesme (18/06/2016)

 

Posté par bernard22 à 00:08 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

17 juin 2017

Jean Tardieu (1903 – 1995) : Henri Rousseau, le douanier

31223914_1_

 

Henri Rousseau, le douanier

A Marcel Arland

 

C’est le commencement, le monde est à repeindre,

l’herbe veut être verte, elle a besoin de nos regards ;

les maisons où l’on vit, les routes où l’on marche,

les jardins, les bateaux, les barrières

m’attendent pour entrer dans leur vrai paradis.

Je ne suis pas ici pour me moquer des choses ;

dans mes yeux qui les recueillent elles font de beaux rêves

et dans mes yeux puis dans mes mains elles deviennent sages,

égales et polies comme des images.

 

Je voudrais être du ciel l’absolu photographe

et pour l’éternité fixer la noce de Juillet,

la mariée comme une crème et la grand’mère qui se tasse

et le caniche noir et les invités à moustache

qui sont de la même famille.

 

J’empêcherai pour toujours de bouger

les voiles blanches qui vont sur l’Oise,

les branches aux feuilles nombreuses

des chênes,  des peupliers et surtout des acacias

et les nuages montagneux et l’eau de la Seine

pour qu’elle devienne lisse comme un canal.

 

J’empêcherai aussi de s’en aller de la mémoire

les souvenirs de notre service militaire

dans les pays épais des Colonies

et côte à côte rassemblés comme par un songe

je placerai sur les étagères du monde,

avec leurs couleurs véritables et devenues sans danger,

la charrette de voisin et son cheval tout neuf

dans l’avenue de banlieue aux arbres ronds

et les flamants et les grands lotus et les petits palmiers,

le gros enfant apoplectique et son pantin

et le tigre méchant et ma femme défunte

et les singes suceurs de gros orteils orange.

 

Et moi-même en veston la palette à la main

aux portes de l’octroi sous les drapeaux du jour,

devant le pont où je vois tous les réverbères

et les maisons dont j’ai bien séparé les cheminées

afin que le vent tourne autour d’elles,

je resterai debout très grand dans le ciel départemental,

j’arrêterai pour vous les heures d’aujourd’hui.

 

 

Figures

Editions Gallimard, 1944

Du même auteur :

Quand bien même… (17/06/2015)

La môme néant (17/06/2016)

Posté par bernard22 à 00:01 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

16 juin 2017

Paul Valéry (1871 – 1945) : Le Sylphe

880000_france_paul_valery_1_

 

Le Sylphe

 

 

Ni vu ni connu

Je suis le parfum

Vivant et défunt

Dans le vent venu !

 

 

Ni vu ni connu,

Hasard ou génie ?

A peine venu

La tâche est finie !

 

 

Ni lu ni compris ?

Aux meilleurs esprits

Que d'erreurs promises !

 

Ni vu ni connu,

Le temps d'un sein nu 

Entre deux chemises !

 

Charmes

Editions de la Nouvelle Revue Française, 1922

Du même auteur :

La fileuse (29/05/2014)

Le cimetière marin (27/05/2015)  

 

Posté par bernard22 à 01:10 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

15 juin 2017

Roger Milliot (1927 – 1968) : Ville

41kcOWyBySL

 

Ville

 

On cherche en vain son ciel

Dans le regard de ceux

A qui l’on demande une rue

Où trouver l’amitié d’un arbre,

Ces rues comme des sarcophages

Où l’on vient essayer sa mort

Monde de chenilles arpenteuses

Glissement souple des échines

L’un contre l’autre répété

Tiédeur corrosive des foules

Toutes ces vies parallèles

Sans horizon pour les joindre

Dans les cité s d’indifférence

 

Ils appellent fraternité la cohabitation

Ils refusent le halo autour des choses

Coupés les cheminements du feu

Terni de cendre l’héritage

Pitié pour les oreilles sourdes au chant du monde

Pour les œillères mises à l’homme de trait,

Qui ne verra le ciel qu’à sa lucarne

Et ceux pour qui le temps est à tuer.

 

Février 1967

 

Qui ?

Edition complète et définitive

Mostra del Larzac, 1969

Du même auteur :

Pour une mort choisie (08/07/2014)

« Je me forçais à naître chaque jour… » (15/06/2016)

Posté par bernard22 à 00:02 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

14 juin 2017

Edmond Humeau (1907 -1998) : L’Auberdière explose

edmond_humeau_de_collectif_914791113_L_1_

 

L’Auberdière explose

 

     Enfonçons-nous dans l’épaisseur de ce qui n’aura point de nomination.

     Tant que le jour sera donné aux lisières de la forêt domaniale

     Par grand hiver débordant des feutres de neige qui durcissent l’horizon

     Et voilà que la terre se prend à nouveau de convulsions glaciaires

     Les gerçures éclatent aux plissements de l’écorce gélive des roches

     Les fractures s’ensuivent déchirant l’appareil des blocs qui se froissent

en poussière

     Comme il advient quand les charges de dynamite éboulent une pulvérulente 

caillasse

     Cette poussière même accomplie au matin qui bleuit l’éclat des schistes

     En un pays soulevé par le craquement du gel dont les herbages se givrent

     Quand l’abricot du soleil mûrit sur les remblais gris de la brume

     Un air souverainement léger monte à la rencontre du château de

l’Auberdière

     Cela part depuis les hauteurs de Chandelais dont s’illumine le massif des

chênes rouvres

     Je m’en vais assembler les arceaux de leurs voûtes poudreuses aux jonchées

de feuilles beiges

     Pour que resplendisse une nef de cathédrale élancée entre les fûts sous le

branchage sec

     Juste alors qu’elle disparaît mon enfance buissonnière comme un lièvre

bondit

     Du terrier impossible aux touffes de bruyère qui me ramènent aux violettes

espérées

     Mais je ne sais plus quand elles m’apparurent aussi sucrement parfumées

     Aujourd’hui que l’odeur des violettes me revient avec l’aube de l’enfance

qui m’échappe

     La migration commence d’une odeur à son goût de mémoire qu’elle abolit

     Comme si je n’avais assez longtemps erré depuis ce parfum qui me

chiffonnait

     Il est dit que l’homme n’entre jamais trop loin dans ses dominations

singulières

     Toujours passeurs d’odeurs qui se répètent en auréoles d’autant plus

vaines qu’elles insistent.

     Homme écourté par les frondaisons de sa vie qui s’acharne à demeurer

spongieuse

     Homme des fougères et de la rousseur qui blanchit à l’âge des flammes

     Mais qui donc ira bêcher l’espace de tourbe où le nénuphar s’allie à

la flétrissure des roseaux

     Puisque je m’éveille en ce lieu qui fume si noirement que j’y noyai mon

âme

     A franchir les taillis de coudriers et de frênes qui défendaient la route

d’ombre

     Où s’enfuient les courriers annonceurs de l’incendie déclaré au château

     Les flammes ont léché longtemps les boiseries avant que le brasier

prenne de l’ampleur

     Et maintenant l’Auberdière explose en gerboyant d’étincelles roses qui

retombent en suie

     Sur les hautes langues de safran que j’aime à saluer pour l’illumination

savoureuse

     De la chère nuit calcinée que balafrent les blessures scintillantes du feu

     Dans les corolles pourpres des tulipes qui virent au lilas et au fuchsia

d’un beau soir

     Eclairant la forêt qui m’effraie quand l’incendie va naître du peuple des

feuilles et de l’aubier généreux

     Je suis de ceux qui flambent sur la poussière des os entassés par la planète

et j’appelle au feu

     les prisonniers des invasions que charrie l’âcre fleuve de la succession

bourgeoise

     Les migrants d’un siècle phosphoreux qui se voue à l’éclat des fusées

     Depuis le champignon des fusées génocides qui brasilla dans le fracas

nucléaire

     Coulant comme le château de l’Auberdière s’affaisse sur la poudre des

villes émiettées

     Voici que le chant des incendiaires se dépose aux fondations et j’entends

chasser

     Les cendres fluorescentes de la nuit qui dérivent en vaisseaux de braise

qu’un brin de paille allume

     Au désespoir de l’enfant incendiaire que je fus et je n’ai point renié les

visions de l’univers flamboyant

 

In, Revue « La Tour de Feu, N° 82, Juin 1964

16200 Jarnac, 1964

Du même auteur : Pavane de l’autre nature (18/04/2015)

Posté par bernard22 à 00:01 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :