Le bar à poèmes

24 avril 2017

Georges Ribement-Dessaignes (1884 - 1974) : « Il y avait un grand silence… »

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Il y avait un grand silence, car derrière tout ce qui se passe

Il ne se passe rien, il y a un grand silence,

On entend juste son cœur qui bat,

Un cœur qui bat, cela ne se comprend pas,

Mais toute cette vie, qu’est-ce donc,

Toute cette vie bonne à dormir à l’abandon,

La tête couchée sur les pierres

Qui ne bougent pas, ne comprennent pas, ne pensent pas

Ne dorment ni veillent

Ni rêvent,

Toute cette vie que les hommes ont comme si on la leur avait

     donnée

Mais qu’on ne leur a pas donnée,

Parce qu’il n’y a personne qui puisse rien donner à personne,

Et pourtant on vit, même ceux qui dorment,

On se retourne, on rêve, on frappe, on questionne,

Sans attendre la réponse, car il n’y a pas de réponse.

Et la question est plus dure que la pierre…

 

     O toi qui vit près de ma vie,

     Dans un monde au cœur écroulé

     Qu’aucun prince de l’amour ne réveille,

     Que nom faudra-t-il te donner

     Pour ressusciter les sortilèges

     De l’étincelante jeunesse,

     O toi qui vit près de ma vie ?

     Ne réponds pas, il suffit

     Qu’un instant je regarde ton regard

       Pour que les questions s’abolissent,

     Mais ce n’est pas moi qui les pose :

     Elle  ne sont qu’un bouquet de roses,

     O toi qui vit près de ma vie,

     Toi qui crois au refuge des quatre miroirs,

     Refermé sur la clarté de tes jours,

     Et qui ne sait pas qu’on traverse les miroirs,

     Sois fantôme à travers tes murailles

     Avant que le gardien te crie : « Trop tard ! »

     O toi qui vit près de ma vie… »

 

Le règne végétal

In, Franck Jotterand : « Georges Ribemont – Dessaignes »

Pierre Seghers éditeur, (Poètes d’Aujourd’hui), 1966

Du même auteur :

Bohémienne 1940 (24/04/2015)

A la tourterelle (24/04/2016) 

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23 avril 2017

Rabindranath Tagore / রবীন্দ্রনাথ ঠাকুর (1861 – 1941) : « Malgré le soir qui s’avance … »

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LXVII

 

     Malgré le soir qui s’avance à pas lents et qui fait taire toutes

 les chansons ;

      Malgré le départ de tes compagnes et ta fatigue ; 

     Malgré la peur qui court dans les ténèbres ; malgré le ciel voilé ; 

     Oiseau, ô mon oiseau écoute-moi ; ne ferme pas tes ailes. 

 

     L’obscurité qui t’environne n’est pas celle des feuilles de la forêt ; 

c’est la mer qui se gonfle comme un immense serpent noir. 

     Les fleurs du jasmin ne dansent pas devant toi ; c’est l’écume des 

vagues qui étincelle.

      Ah ! où est la rive verte et ensoleillée ? où est ton nid ? 

     Oiseau, ô mon oiseau écoute-moi ; ne ferme pas tes ailes. 

 

     La nuit solitaire s’étend sur le sentier ; l’aurore sommeille derrière 

les collines pleines d’ombre ; les étoiles muettes comptent les heures ; 

la lune pâlie baigne dans la nuit profonde.

      Oiseau, ô mon oiseau écoute-moi, ne ferme pas tes ailes. 

 

     Pour toi il n’y a ni espoir ni crainte ; il n’y a pas de paroles, pas de 

murmures, pas de cris.

      Il n’y a ni abri, ni lit de repos… 

     Il n’y a que ta paire d’ailes et le ciel infini. 

     Oiseau, ô mon oiseau, écoute-moi : ne ferme pas tes ailes.

 

 

Traduit de l’anglais par Henriette Mirabaud-Thorens

In, Rabindranath Tagore : « Le Jardinier d’amour »

Editions de la Nouvelle Revue Française, 1919

Du même auteur : « Le même fleuve de vie… » (24/11/2014)

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22 avril 2017

Francis Picabia (1879 – 1953) : Poème d’espérance

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Poème d’espérance

 

Son regard m’amuse

comme une porte que l’on pousse

sur un parc rouillé.

Citron du soleil qui tombe.

elle passe comme le hérisson en boule

chaque soir sur les lèvres du ruisseau.

Les corbeaux de la nuit

sont des étoiles noires

et font entendre une musique déchirante.

Je voudrai flairer un parfum

semblable à la cosse du printemps

Loin des montagnes vertes et blanches.

 

Des perles aux pourceaux

In, Revue « Tropiques, N° 12, Janvier 1945 »

Fort - De - France (Martinique), 1945

Du même auteur :

Ma vie est passée (22/04/2015)

Les dominos (22/04/2016)

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20 avril 2017

Abd-al- Wahab Al-Bayati (1926 -د الوهاب البياتي/ (1999 : Tristesse de la violette

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Tristesse de la violette


Les multitudes qui travaillent

Ne rêvent pas à la mort du papillon

Ni aux tristesses des violettes

Ni au voile qui scintille

Sous la lumière de la lune verte des nuits d’été

Ni aux amours du fou avec son fantôme

Les multitudes qui travaillent

Qui se dépouillent

Qui se déchirent

Les multitudes qui fabriquent le bateau du rêveur

Les multitudes qui tissent les mouchoirs des amants

Les multitudes qui pleurent

Qui chantent qui souffrent

Tout autour de la terre

Dans les usines de fer, au fond des mines

Qui mâchent le soleil des morts certaines

Rient parfois aux éclats

Tombent amoureuses

Mais pas comme le fou d’un fantôme

Sous la lumière de la lune verte des nuits d’été

Les multitudes qui pleurent

Qui chantent qui souffrent

Sous le soleil de la nuit

Rêvent de leur pain quotidien.

 

 

Traduit de l’arabe par Jean–François Donniot

In, « Poèmes d’Amour des sept portails du monde »

Sindbad Editeur, 1981

Du même auteur : Amants en exil (11/02/2016)

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Efraín Bartolomé (1950 - ) : Rivière nocturne

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Rivière nocturne

 

On ne peut rien contre la pluie

Rien contre la rivière noire

Qui descend jusqu’au fond boueux du village

 

Rivière de nuit qui tombe

crie fouette

incendie tremble bruit

gifle la terre, le vent,

et octobre qui naît

et la mémoire

     gorgée d’eau de vie

en tombant dans les brasiers insomniaques

 

Il y eut des années où le ciel

venait

 Egal

Battre les toits comme un tambour

et le manguier luxuriant de la cour

avait tout l’air d’être forêt

pareil à l’antique coquillage qui rappelle la mer.

 

C’est cette même pluie qui chassait les rêves

agrandissait les jours

et livrait la rivière à nos pieds

 

Vingt ans après notre rencontre

Elle sait que je suis là

Son entêtement n’a pas vieilli

ni sa fureur ni son cri déchaîné

 

Pourtant rien n’est pareil

 

Ma forêt s’est changée en jardin

 

Je porte une barbe et des lunettes

J’ai vingt-neuf ans, deux fils,

Et on a asphalté les rues

Pourtant rien n’a changé

     Il y a toujours les insomnies

Le manguier agité par le vent

Moi qui tremble et m’inquiète

Qui me dis, quand l’eau s’arrêtera,

Quand tout se calmera

J’enverrai mes souvenirs dans la rue

Jouer au petit bateau

 

Que faire

     Je suis un autre

Et le même

 

Le fleuve de la nuit rêve

 

La nuit de son côté ne pense qu’à tomber.

 

 

Traduit de l’espagnol par Christine Balta

In, « Un siècle de poésie mexicaine. Anthologie »

Ecrits des Forges / Le Castor Astral, 1989 et 2009

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19 avril 2017

Judes Stéfan (1930 - ) : (Memento mori.)

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Tu portes ton squelette en toi déjà

déjà ton squelette gesticule en toi

je te parle face à face en la glace

dans ta voix la mort vibre déjà

sans cesse ton cœur bat la mort

frère du présent souviens-toi

chaque jour creuse ta tombe

la face au ciel fascinée rés-

iste en ne résistant pas souviens-toi

jamais n’avoir vécu adieu l’artiste.

 

(Memento mori.)

 

Libères,

Editions Gallimard, 1970

Du même auteur :

 « les Vieux… » (19/04/2015)

(Messe blanche.) (19/04/2016)

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18 avril 2017

Cesare Pavese (1908 – 1950) : La terre et la mort / La terra e la morte

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La terre et la mort

 

Terre rouge terre noire,

tu viens de la mer,

des campagnes brûlées

où sont les mots anciens

et des peines de sang

et des géraniums

entre les rochers –

tu ne sais pas ton poids

de mer de mots de peines,

ô toi riche comme un souvenir,

comme l’aride campagne,

ô toi dure et très douce

parole, ancienne par le sang

amassé dans tes yeux ;

jeune, comme un fruit

qui est souvenir et saison –

ton haleine repose

sous le ciel de l’été,

tes regards en olive

adoucissent la mer,

et tu vis, tu revis

sans t’étonner, certaine

comme la terre, sombre

comme la terre, pressoir

de saisons et de songes

que la lune révèle

d’un âge très ancien,

comme les mains de ta mère,

comme l’âtre du foyer.

27 octobre 1945

 

*

 

Tu es comme une terre

que personne jamais n’a nommée.

Tu n’attends rien

si ce n’est la parole

qui jaillira du fond

comme un fruit dans les branches.

Un vent vient jusqu’à toi.

Arides et fanées, des choses

t’encombrent et vont au gré du vent.

Membres et mots anciens.

Tu trembles dans l’été.

29 octobre 1945

 

*

 

Toi aussi tu es colline

et sentier de rochers,

brise dans les roseaux,

et tu connais la vigne

qui se tait à la nuit.

Tu es sans paroles.

 

Il y a une terre taciturne

et ce n’est pas la terre.

Un silence qui dure

sur arbres et collines.

Des eaux et des campagnes.

Tu es silence muré,

inflexible, tu es lèvres,

sombres yeux. Tu es la vigne.

 

C’est une terre qui attend

et qui est sans paroles.

Des journées ont passé

sous les cieux enflammés.

Tu as joué aux nuages.

C’est une terre mauvaise –

e ton front le sait bien.

Ca aussi, c’est la vigne.

 

Tu retrouveras

nuages et roseaux, et les voix

comme une ombre de lune.

Tu retrouveras des paroles

par-delà la vie brève

et nocturne des jeux,

et l’enfance fervente.

Le silence sera doux.

Tu es la terre et la vigne.

Un silence fervent

brûlera la campagne

comme les feux au soir.

30-31 octobre 1945

 

*

 

Ton visage est de pierre sculptée,

ton sang de terre dure,

tu es venue de la mer.

Tu accueilles, tu scrutes

et repousses loin de toi

ou comme la mer. Ton cœur

n’est que silence, que paroles

englouties. Tu es sombre.

Pour toi l’aube est silence.

 

Et tu es comme les voix

de la terre – le choc

du seau contre le puits,

ou la chanson du feu,

ou la pomme qui tombe ;

les paroles résignées et amères

sur le pas des maisons,

les cris d’enfants – les choses

qui ne passent jamais.

Tu es sombre. Immuable.

 

Tu es la cave fermée

au sol de terre battue,

où l‘enfant est entré

une fois, les pieds nus,

et sans cesse il y pense.

Tu es la chambre sombre

qu’on évoque sans cesse,

comme l’ancienne cour

où l’aube se levait.

5 novembre 1945

 

*

Tu ne sais les collines

où le sang a coulé.

Nous avons tous fui,

nous avons tous jeté

nos armes et notre honneur. Une femme

nous regardait fuir.

Un seul parmi nous

s’arrêta, poing fermé,

regarda le ciel vide,

pencha la tête et mourut

sous le mur, en silence.

Maintenant, c’est un haillon sanglant

et un nom. Une femme

nous attend sur les collines.

9 novembre 1945

 

*

De saumure et de terre

est ton regard. Un jour

tu as ruisselé de mer

Il y a eu des plantes

qui, chaudes, t’entouraient,

elles gardent ton empreinte.

L’agave et l’oléandre.

Tout s’inscrit dans tes yeux.

De saumure et de terre

sont tes veines, ton souffle.

 

Bave de vent chaud,

ombres de canicule –

en toi tout est inscrit.

Tu es la voix rauque

de la campagne, le cri

de la caille tapie,

la chaleur de la pierre.

La campagne est labeur,

la campagne est douleur.

Avec la nuit le geste

du paysan se tait.

Tu es la lourde peine,

la nuit qui rassasie.

 

Comme l’herbe et le roc,

comme la terre, tu es secrète ;

tu te brises comme la mer.

Il n’est pas de parole

qui puisse te posséder

ou t’arrêter. Tu accueilles

tes heurts comme la terre

et par toi ils deviennent

vie, haleine caressante, silence.

Tu es brûlée comme la mer,

comme le fruit de l’écueil,

et tu es sans paroles

et personne ne te parle.

15 novembre 1945

 

*

Toujours tu surgis de la mer

et tu en as la voix rauque,

toujours, tu as des yeux secrets

d’eau vive entre les ronces

un front bas comme un ciel

où les nuages sont bas.

Chaque fois tu revis

comme une chose ancienne,

sauvage, que le cœur

connaissait et il se serre.

 

Chaque fois, c’est un déchirement,

chaque fois c’est la mort.

Un combat de toujours.

Qui accepte le heurt

a gouté à la mort

et la porte en son sang.

Tels de bons ennemis

qui ont cessé de haïr

nous avons une même

voix, une même peine,

nous vivons affrontés

sous un ciel misérable.

Pas d’embûches entre nous,

pas de choses inutiles –

nous combattrons toujours. 

 

Nous combattrons encore,

nous combattrons toujours,

recherchant le sommeil

de la mort côte à côte,

nous avons la voix rauque,

le front bas et sauvage

et un ciel identique.

Nous fûmes faits pour ça.

Qu’un de nous cède au heurt,

une longue nuit suit

qui n’est ni paix ni trêve

ni la mort véritable.

Tu n’es plus. C’est en vain

que les bras se débattent.

 

Tant que notre coeur tremble.

On a dit un de tes noms,

et la mort recommence.

Inconnue et sauvage

tu es renée de la mer.

19-20 novembre 1945

 

*

 Et nous lâches alors

qui aimions le murmure

du soir, et les maisons,

les sentiers sur le fleuve,

les lumières rouges et sales

de ces lieux, la douleur

apaisée, silencieuse –

nous arrachâmes nos mains

de la vivante chaîne

et nous nous tûmes, mais au cœur

notre sang tressaillit,

il n’y eut plus de douceur,

il n’y eut plus d’abandon

au sentier sur le fleuve –

sans plus être esclaves, nous sûmes

que nous étions seuls et vivants.

23 novembre 1945

 

*

Tu es la terre et la mort.

Ta saison est ténèbres

et silence. Rien ne vit

qui soit plus étranger

à l’aube que tu n’es.

 

Quand tu sembles t’éveiller

tu n’es rien que douleur,

elle est dans ton regard, dans ton sang

mais tu es insensible. Tu vis

comme vit une pierre,

comme la terre dure.

Et des songes te vêtent

des mouvements des spasmes

que tu ignores. La douleur

comme l’eau d’un lac

frémit et t’entoure.

Ce sont des ronds sur l’eau.

Tu les laisses s’évanouir.

Tu es la terre et la mort.

3 décembre 1945

 

Traduit de l’italien par Gilles de Van

In, Cesare Pavese : « Travailler fatigue. La mort viendra

et elle aura tes yeux ».

Editions Gallimard, 1969

Du même auteur : Paysage (18/04/2016)

 

La terra e la morte

(1945-1946) 

 

 

Terra rossa terra nera,

tu vieni dal mare,

dal verde riarso,

dove sono parole

antiche e fatica sanguigna

e gerani tra i sassi ‒

non sai quanto porti

di mare parole e fatica,

tu ricca come un ricordo,

come la brulla campagna,

tu dura e dolcissima

parola, antica per sangue

raccolto negli occhi;

giovane, come un frutto

che è ricordo e stagione ‒

il tuo fiato riposa

sotto il cielo d'agosto,

le olive del tuo sguardo

addolciscono il mare,

e tu vivi rivivi

senza stupire, certa

come la terra, buia

come la terra, frantoio

di stagioni e di sogni

che alla luna si scopre

antichissimo, come

le mani di tua madre,

la conca del braciere.

27 ottobre '45

 

 

Tu sei come una terra

che nessuno ha mai detto.

Tu non attendi nulla

se non la parola

che sgorgherà dal fondo

come un frutto tra i rami.

C'è un vento che ti giunge.

Cose secche e rimorte

t'ingombrano e vanno nel vento.

Membra e parole antiche.

Tu tremi nell'estate.

29 ottobre '45

 

 

Anche tu sei collina

e sentiero di sassi

e gioco nei canneti,

e conosci la vigna

che di notte tace.

Tu non dici parole.

 

C'è una terra che tace

e non è terra tua.

C'è un silenzio che dura

sulle piante e sui colli.

Ci son acque e campagne.

Sei un chiuso silenzio

che non cede, sei labbra

e occhi bui. Sei la vigna.

 

È una terra che attende

e non dice parola.

Sono passati giorni

sotto cieli ardenti.

Tu hai giocato alle nubi.

È una terra cattiva ‒

la tua fronte lo sa.

Anche questo è la vigna.

 

Ritroverai le nubi

e il canneto, e le voci

come un'ombra di luna.

 

Ritroverai parole

oltre la vita breve

e notturna dei giochi,

oltre l'infanzia accesa.

Sarà dolce tacere.

Sei la terra e la vigna.

Un acceso silenzio

brucerà la campagna

come i falò la sera.

30‒31 ottobre '45

 

 

Hai viso di terra scolpita,

sangue di terra dura,

sei venuta dal mare.

Tutto accogli e scruti

e respingi da te

come il mare. Nel cuore

hai silenzio, hai parole

inghiottite. Sei buia.

Per te l'alba è silenzio.

 

E sei come le voci

della terra ‒ l'urto

della secchia nel pozzo,

la canzone del fuoco,

il tonfo di una mela;

le parole rassegnate

e cupe sulle soglie,

il grido del bimbo ‒ le cose

che non passano mai.

Tu non muti. Sei buia.

 

Sei la cantina chiusa,

dal battuto di terra,

dov'è entrato una volta

ch'era scalzo il bambino,

e ci ripensa sempre.

Sei la camera buia

cui si ripensa sempre,

come al cortile antico

dove s'apriva l'alba.

5 novembre '45

 

 

Tu non sai le colline

dove si è sparso il sangue.

Tutti quanti fuggimmo

tutti quanti gettammo

l'arma e il nome. Una donna

ci guardava fuggire.

Uno solo di noi

si fermò a pugno chiuso,

vide il cielo vuoto,

chinò il capo e morì

sotto il muro, tacendo.

Ora è un cencio di sangue

e il suo nome. Una donna

ci aspetta alle colline.

9 novembre '45

 

 

Di salmastro e di terra

è il tuo sguardo. Un giorno

hai stillato di mare.

Ci sono state piante

al tuo fianco, calde,

sanno ancora di te.

L'agave e l'oleandro.

Tutto chiudi negli occhi.

Di salmastro e di terra

hai le vene, il fiato.

Bava di vento caldo,

ombre di solleone ‒

tutto chiudi in te.

Sei la voce roca

della campagna, il grido

della quaglia nascosta,

il tepore del sasso.

La campagna è fatica,

la campagna è dolore

Con la notte il gesto

del contadino tace.

Sei la grande fatica

e la notte che sazia.

 

Come la roccia e l'erba,

come terra, sei chiusa;

ti sbatti come il mare.

La parola non c'è

che ti può possedere

o fermare. Cogli

come la terra gli urti,

e ne fai vita, fiato

che carezza, silenzio.

Sei riarsa come il mare,

come un frutto di scoglio,

e non dici parole

e nessuno ti parla.

15 novembre '45

 

 

Sempre vieni dal mare

e ne hai la voce roca,

empre hai occhi segreti

d'acqua viva tra i rovi,

e fronte bassa, come

cielo basso di nubi.

Ogni volta rivivi

come una cosa antica

e selvaggia, che il cuore

già sapeva e si serra.

 

Ogni volta è uno strappo,

ogni volta è la morte.

Noi sempre combattemmo.

Chi si risolve all'urto

ha gustato la morte

la porta nel sangue.

Come buoni nemici

che non s'odiano più

noi abbiamo una stessa

voce, una stessa pena

viviamo affrontati

sotto povero cielo.

Tra noi non insidie,

non inutili cose ‒

combatteremo sempre.

 

Combatteremo ancora,

combatteremo sempre,

perché cerchiamo il sonno

della morte affiancati,

abbiamo voce roca

fronte bassa e selvaggia

un identico cielo.

Fummo fatti per questo.

Se tu od io cede all'urto,

segue una notte lunga

che non è pace o tregua

non è morte vera.

Tu non sei piú. Le braccia

si dibattono invano.

 

Fin che ci trema il cuore.

Hanno detto un tuo nome.

Ricomincia la morte.

Cosa ignota e selvaggia

sei rinata dal mare.

19‒20 novembre '45

 

 

E allora noi vili

che amavamo la sera

bisbigliante, le case,

i sentieri sul fiume,

le luci rosse e sporche

di quei luoghi, il dolore

addolcito e taciuto ‒

noi strappammo le mani

dalla viva catena

e tacemmo, ma il cuore

ci sussultò di sangue,

e non fu piú dolcezza,

non fu piú abbandonarsi

al sentiero sul fiume ‒

‒ non piú servi, sapemmo

di essere soli e vivi.

23 novembre '45

 

 

Sei la terra e la morte.

La tua stagione è il buio

e il silenzio. Non vive

cosa che piú di te

sia remota dall'alba.

 

Quando sembri destarti

sei soltanto dolore,

l'hai negli occhi e nel sangue

ma tu non senti. Vivi

come vive una pietra,

come la terra dura.

E ti vestono sogni

movimenti singulti

che tu ignori. Il dolore

come l'acqua di un lago

trepida e ti circonda.

Sono cerchi sull'acqua.

Tu li lasci svanire.

Sei la terra e la morte.

3 dicembre '45

 

Poème précédent en italien :

Michel-Ange / Michelangelo Buonarotti : « Avec ce coeur de soufre… » / « Al cor di zolfo… » (14/01/2017)

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17 avril 2017

Max Jacob (1876 – 1944) : Vie et marée

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Vie et marée 

 

          Quelquefois, je ne sais quelle clarté nous faisait entrevoir le sommet 

d’une vague et parfois aussi le bruit de nos instruments ne couvrait pas le 

vacarme de l’océan  qui se rapprochait. La nuit de la villa était entourée de 

mer. Ta voix avait l’inflexion d’une voix d’enfer et le piano n’était plus 

qu’ une ombre sonore. Alors toi, calme, dans ta vareuse rouge, tu me touchas 

l’épaule du bout de ton archet, comme l’émotion du Déluge m’arrêtait. 

« Reprenons! » dis-tu .O vie ! ô douleur! ô souffrances d’éternels ! 

recommencements ! que de fois lorsque l’Océan des  nécessités m’assiégeait ! 

que de fois ai-je dit, dominant  des chagrins trop réels ! hélas!« Reprenons! » 

et ma  volonté était comme la villa si terrible cette nuit-là. Les nuits n’ont 

pour moi que des marées d’équinoxe. 

 

Le Cornet à dés

Chez l’auteur, Paris, 1917

Du même auteur :

Avenue du Maine (22/01/2014)

La Terre (22/03/2015)

La saltimbanque en wagon de troisième classe (17/04/2016)

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16 avril 2017

Peter Huchel (1903 – 1981) : « Sous la houe brillante de la lune… » / Unter der blanken Hacke des Monds… »

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SOUS LA HOUE BRILLANTE DE LA LUNE

je mourrai,

sans avoir appris

l’alphabet de l’éclair.

 

Dans le filigrane de la nuit

sans avoir déchiffré

l’enfance des mythes.

 

Ignorant

je dévale,

jeté aux os des renards.

 

Traduit de l’allemand par Emmanuel Moses

In, Peter Huchel : « La tristesse est inhabitable »

Editions de La Différence (Orphée), 1990

Du même auteur :

Exil (16/04/2015)

Ferme Thomasset (16/04/2016)

 

 

 

UNTER DER BLANKEN HACKE DES MONDS

werde ich sterben,

ohne das Alphabet der Blitze

gelernt zu haben.

 

Im Wasserzeichen der Nacht

die Kindheit der Mythen,

nicht zu entziffern.

 

Unwissend

stürz’ ich hinab,

zu den Knochen der Füchse geworfen.

 

Gezählte Tage,

Suhrkamp Verlag,  Frankfurt, 1972

 

Poème précédent en allemand :

Friedrich Hölderlin : Le Pays / Die Heimat (01/02/2017)

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15 avril 2017

Laure Morali (1972 -) : « Je t’écris sans papier sans crayon … »

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Je t’écris sans papier sans crayon        Tu

recevras  mes  lettres des quatre coins du

vent car j’ai la certitude que tu m’attends

au bout de mes voyages    Fille sans nom

 

Tout a commencé lorsqu’un nom    roche

et glace      a ouvert le désir       Gaspésie

le nom d’une péninsule

 

J’ai fait mes bagages avec la désinvolture

qu’il faut    une juste mesure de crainte et

de désir     J’y ai mis ma latitude       48, 5

degré nord         Au vol la marge océane a

créé l’écart où mettre l’oubli          D’où je

viens     l’hiver existe peu

 

où je suis il y a un printemps            un été

un automne et un hiver   Tout ce qu’il faut

pour nuancer les couleurs    Plier le regard

déplier le regard          par le jour et la nuit

les grandes lumières et les grandes ombres

par les temps        et pousser chaque année

un peu plus

 

Je vais m’imprégner de tout     Fille    et je

te raconterai        L’itinéraire est un chiffre

que   je   ne   peux   plus  évoquer  sans  te

regarder de face

 

Je pars chercher les mots      les mots de la

bouche des gens qui habitent au bord de la

péninsule             Ils me parlerons de l’eau

devant la porte          de la montagne et des

forêts derrière les fenêtres         et je verrai

leur respiration     leur regard    leur nom

j’aime marcher au bord de l’eau         Je ne

risque pas de me perdre     sur la carte     il

n’y a qu’une seule route        la 132         Il

suffit de suivre les glaces qui bougent    Je

vais longer le fleuve et un jour     sans que

je m’en sois aperçue   ce sera déjà la mer

 

Peu importent les dates        Je ne veux pas

figer le temps de ce voyage           plutôt le

laisser libre de dériver          quand bon lui

semble me survenir          je n’aime pas les

souvenirs

 

Dès  le  départ    j’ai   pris    un   bord   du

parchemin littoral           côté nord      Il se

déroule tout seul devant      et derrière moi

roule         Toute cette neige qui tombe

 

Dans mon sac           j’ai un appareil photo

des films noirs et blancs         je déroulerai

seulement les négatifs

 

A chacun de mes pas     le regard     tourné

à l’est            écarte doucement le point de

coïncidence entre les lignes de fuite    trois

traits  au  crayon  de  bois  sur   une feuille

granulée

               la ligne d’eau

               la ligne de route

               la ligne de crête

je peux passer encore

 

sur la 132          l’hiver         peu de monde

circule              mais les voitures s’arrêtent

toujours face à mon pouce orienté       Une

p’tite fille dans l’froid         ça a pas d’bon

sens

 

CAP CHAT

Le pont de la rivière cap-chat         Le vent

froid de la brunante      Je souris avec mon

pouce tendu     personne ne s’arrêtera     je

ne sait pas où dormir     Ma liberté     mon

immense bonheur          Je marche avec un

mal d’épaules     Le regard saisit bien  loin

une enseigne jaune      A la station-service

peut-être un  téléphone  et  j’appellerai  ce

numéro  inconnu  qu’une  fille  m’a  offert

avec le nom de ses parents         celui d’un

village    Cap-au-Renard    Les bungalows

entre la glace et la route         verts et vides

souvenirs   d’été    comme   des   fantômes

Comment imaginer l’été

 

Une silhouette se détache de l’enseigne

une marche difficile un manteau bordeaux

une vieille femme     C’est elle maintenant

mon point d’équilibre        mon seul repère

le chemin  à  parcourir  avant  de la croiser

me semble si long              et plus j’avance

et plus elle recule     et plus j’ai mal au dos

C’est sa fatigue que je porte      sa solitude

dans le vent           l e froid             le blanc

Comme si un bout m’avait échappé        je

l’atteins       lui donne mon sourire        ma

légèreté          celle de n’avoir peur de rien

Son visage    plein    d’angles    entre    ses

cheveux noirs       parfois argentés       Son

regard d’enfant croise mon regard de vieille

femme      Elle est passée    Je n’ai plus rien

devant               un peu d’inquiétude me fait

trébucher             sa voix me rattrape

 

Où c’que tu vas comme çà            p’tite fille

toute seule dans l’ froid       Je ne sais pas si

je  souris  ou  bien  si  mon   rire  ricoche de

glace en glace         Tu peux venir chez nous

je suis toute seule            Lorsque nous nous

sommes croisées          elle m’avait déjà tout

donné

La pièce est au sous-sol         Un chat attend

Jeanne     blanc avec un œil bleu       un œil

vert              Une tempête de neige va  venir

Jeanne  a  prévu  la  graisse  pour le pain  et

des cuisses de poulet         Elle me fait une

place dans son lit            comme ma grand -

mère             On écoute le vent préparer  les

choses             Nous dormons tôt

Au matin             la neige monte derrière les

fenêtres            par des spirales          et nous

nous descendons avec des paroles             A

l’écart de la tempête                Jeanne et moi

avons le même âge         Douze enfants sont

lourds    à    porter   pour   un   seul    visage

J’avais   les   cheveux   bleus   comme   une

indienne          elle regarde la photo         Je  

parle peu        mes yeux brillent       pendant

une journée         une nuit          une matinée

la dérive immobile

 

(Le Bord des Péninsules)

 

In, « Il fait un temps de poème,

Textes rassemblés et présentés par Yvon Le

Men »

Filigranes Editions, 22140 Trézélan, 1996 

 

 

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