Le bar à poèmes

27 juillet 2017

Gérard de Nerval (1808 – 1855) : Le point noir

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Le point noir

 

Quiconque a regardé le soleil fixement

Croit voir devant ses yeux voler obstinément

Autour de lui, dans l’air, une tache livide.

 

Ainsi, tout jeune encore et plus audacieux,

Sur la gloire un instant j’osai fixer les yeux :

Un point noir est resté dans mon regard avide.

 

Depuis, mêlée à tout comme un signe de deuil,

Partout, sur quelque endroit que s’arrête mon œil,

Je la vois se poser aussi, la tache noire !

 

Quoi, toujours ? Entre moi sans cesse et le bonheur !

Oh ! c’est que l’aigle seul — malheur à nous, malheur ! -

Contemple impunément le Soleil et la Gloire.

 

Odelettes

Du même auteur :

El desdichado (23/05/2014)

Epitaphe (27/07/2015) -

Une allée du Luxembourg (27/07/2016)

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26 juillet 2017

Marina Tsvétaïeva / Марина Ивановна Цветаева (1892 - 1941) : « Une fleur est accrochée à ma poitrine… » / « Кто приколол - не по

Tsvetaeva[1]

 

Une fleur est accrochée à ma poitrine ;

Qui me l’a accrochée ? – Je ne sais plus.

Ma faim est insatiable

De tristesse, de passion, de mort.

 

Par le violoncelle, le grincement

Des portes et le tintement des verres,

Et par le cliquetis des éperons

Et le cri des trains de nuit –

 

Par le coup tiré de la chasse,

Par le grelot des troïkas –

Vous m’appelez, vous m’appelez,

Vous, que je n’aime pas !

 

Il est pourtant un délice :

J’attends celui qui le premier

Me comprendra enfin

Et tirera à bout portant.

220octobre 2015

 

Traduit du russe par Pierre Léon

In, « Le ciel brûle, suivi de Tentative de jalousie »

Editions Gallimard (Poésie), 1999

Du même auteur :

« Il me plaît que vous ne soyez pas fou de moi… » / Мне нравится, что вы больны не мной (11/01/2015)

Tentative de jalousie / Попытка ревности (26/07/16)

 

 

Цветок к груди приколот,

Кто приколол - не помню.

Ненасытим мой голод

На грусть, на страсть, на смерть.

Виолончелью, скрипом

Дверей и звоном рюмок,

И лязгом шпор, и криком

Вечерних поездов,

Выстрелом на охоте

И бубенцами троек -

Зовете вы, зовете

Нелюбленные мной!

Но есть еще услада:

Я жду того, кто первый

Поймет меня, как надо -

И выстрелит в упор.

 

Poème précédent en russe :

Joseph Brodsky /Иосиф АлександровичБродский : Passent les nuages / Проплывают облака (29/04/17)

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25 juillet 2017

Walt Whitman (1819 – 1892) : Drossé au sable / Sea-drift

walt-whitman[1]

 

Drossé au sable

 

ISSU DE L’OSCILLANTE L’INCESSANTE BALANCE DU BERCEAU

 

Issu de l’oscillante l’incessante balance du berceau,

Par la gorge du moqueur, son fuseau musical,

Par les minuits du neuvième Mois,

Par l’étendue des sables arides, des champs lointains où délaissant son lit

     errait à l’aventure, pieds nus, tête nue, l’enfant solitaire,

Par la pluie de lumière du halo,

Par le mystérieux jeu de damiers des ombres, vivant entrelacs

Par les maquis de mûres et d’églantiers,

Du plus lointain dans la mémoire du chant de cet oiseau

Du plus lointain dans la mémoire de toi mon frère en mélancolie au capricieux

     crescendo et decrescendo,

Du plus lointain de cette demi-lune jaune tard apparue, comme grosse de sanglots,

Du tout premier début de ces notes de langueur et d’amour dans la brume,

Du millier de réponses inépuisablement apportées par mon cœur,

Du millier de milliers de paroles ensuite suscitées,

Du délice sans pareil, de la puissance sans égale d’un mot,

Du pèlerinage identiquement entrepris à tant de scènes anciennes,

Tel un vol de siffleurs en ascension, ou très haut au-dessus des têtes,

Venu sans retard à ce rivage avant l’égaillement général,

Homme mais aussi petit garçon à nouveau par mes larmes,

Glissant au sable et face à face avec les vagues,

Liant l’ici maintenant avec l’après par la chanson des peines et des joies,

Prêt à suivre la plus petite ombre quoique sautant immédiatement plus loin,

Me voici, moi et ma chanson-réminiscence.

 

Paumanok jadis,

Le parfum du lilas dans l’air, l’herbe verdissante du cinquième Mois,

Sur le rivage, un bouquet d’églantiers,

Deux visiteurs d’Alabama, deux boulets de plumes,

Un nid, quatre œufs vert pâle mouchetés de brun,

Jour après jour, les trajets du mâle dans le voisinage,

Jour après jour, la femelle qui couve sur le nid, œil vif, en silence,

Et puis ma curiosité de petit garçon, qui évite d’approcher de trop près,

     de déranger le nid, prudemment,

Et qui scrute et qui absorbe et qui traduit.

 

Luis ! Luis ! Luis!

Pleus ta pluie de chaleur, soleil !

Sur nous deux en toi nous baignant..

 

Nous deux ensemble !

Brise du sud, brise du nord,

Blanc le jour, noire la nuit,

Au nid, loin du nid, fleuves ou collines,

Sans le sens du temps, toujours chantant,

Tant que nous sommes tous deux ensemble.

 

Et puis un jour,

Tuée peut-être ? Le mâle n’a rien su,

Un jour avant midi, brusquement, la femelle n’est pas revenue couver au nid,

Ni cette après-midi, ni la suivante,

On ne l’a plus revue.

 

Et à partir de ce jour-là tout le long de l’été dans la musique des vagues,

Mais aussi la nuit aux heures paisibles lorsque la lune est pleine,

Dominant la houle rauque des vagues,

Ou voletant, dans le jour, à la cime de l’églantier,

Je vis et par intervalles entendis le mâle solitaire,

Le visiteur veuf venu de l’Alabama.

 

Sifflez! Sifflez! Sifflez!

Sifflez plus fort brises de mer au sable de Paumanok;

Ramenez jusqu’à moi mon amie que j’attends, que j’attendrai.

 

A la lumière luisante des étoiles,

La nuit entière au sommet d’un pieu moussu, balané,

Planté presque droit au milieu des gifles de l’écume,

Se perchait le merveilleux siffleur solitaire, faisant naître les larmes, ah oui !

 

Appelant son amie,

Il émettait des notes dont le sens m’est clair, à moi, d’entre tous les hommes.

 

Car mon frère m’est connu,

Comme les autres ne le connaissaient sans doute pa s, tant j’ai fait trésor de

     chacune de ses notes,

Tant je me suis glissé de fois jusqu’au rivage, dans le noir,

Sans bruit, me gardant des rayons de la lune, me déguisant parmi les ombres,

En cette minute même revoyant des formes confuses, images et sons ou échos

     de toute nature,

Bras blancs dressés droit au-dessus des rouleaux inlassablement renversés,

Moi, l’enfant aux pieds nus, la tête échevelée par le vent,

Ne me lassant pas d’écouter.

 

De garder dans l’oreille, pour les traduire aujourd’hui, tes notes,

Mon frère à qui je suis fidèle.

 

Douce ! Douce ! Douce !

Derrière la vague accourt une deuxième vague adoucissante,

Puis une suivante étreignante, caressante, une autre après une autre,

Mais mon amour, lui, ne s’adoucit jamais.

 

Basse est la lune, tard levée,

Comme à la traîne – ah je la sens lourde d’amour !

 

Folle la mer qui se presse au rivage,

Folle, folle d’amour.

 

Dis-moi, nuit, ne vois-je pas mon amour voleter dans les creux de la houle ?

Dis-moi, que vois-je de tout petit et de noir là-bas, perdu au milieu du blanc ?

 

Je crie ! Je crie ! Je crie !

Vers toi, je crie mon amour !

J’arque ma voix clair et haut sur la crête des vagues,

Il faut que tu saches, que tu saches qui est sur ce rivage,

Il faut que tu saches qui je suis, mon amour.

 

Lune basse,

Qu’est-ce donc cette poussière noire contre ton disque jaunâtre ?

Ne sont-ce le corps, les ailes de mon amie ?

Lune, ô lune, ne l’éloigne pas de mo davantage.

 

Rivage ! Rivage ! Rivage !

Où que mes yeux se tournent  je t’implore de me rendre mon amie,

     tu le peux si tu le veux,

Car je crois voir son ombre de tous côtés.

 

Et vous étoiles naissantes !

Naîtra-t-elle avec vous, l’une de vous, celle qui tant me manque !

 

Toi gorge, vibrante gorge,

Chante plus pur dans l’atmosphère !

Transperce terre et bois,

Aux aguets, j’en suis sûr, t’écoute celle qui me manque.

 

Egaillez-vous noëls !

Noëls de la nuit dans ma solitude !

Noëls de l’amour esseulé ! Noëls de la mort !

Noëls sous la traînante, jaunissante, déclinante lune !

A l’heure qu’elle va s’ensevelir quasiment dans les flots !

Intrépides noëls du désespoir.

 

Chut ! calme-toi !

Ecoute-moi chuchoter,

Un instant, chut ! sois patient océan à voix râpeuse,

N’ai-je pas entendu mon amie qui me répondait,

D’un cri si faible qu’il faut faire silence, chut ! écoute,

Mais ne te tais pas non plus tout à fait, sinon comment me rejoindra-t-elle ?

 

Je suis ici ! ici !

Mon amour, ici !

Ecoute cette note juste continue qui m’annonce à toi,

Ce petit appel t’est destiné mon amour.

 

Ne succombe pas aux leurres,

Ne confond pas ce sifflement du vent avec ma voix,

Non plus que ce frisson d’écume frissonnante

Non plus que ces feuilles dans l’ombre.

 

Ah vaine obscurité !

Je suis malade de chagrin.

 

Halo brunâtre encerclant la lune, qui t’abîmes dans l’océan !

Image troublée qui te reflètes dans l’eau !

Et toi gorge, et toi cœur palpitant !

Et moi qui chante pour rien, pour du vent toute une nuit.

 

Vie heureuse du passé ! Musique de joie !

Dans l’air, par les bois, par les champs,

Amour ! Amour ! Amour ! Amour ! Amour !

J’ai perdu mon amour, à jamais !

Nous ne serons plus ensemble.

 

L’aria qui s’achève,

Le monde qui se prolonge, les étoiles qui luisent,

La brise qui souffle, l’écho qui perpétue les notes de l’oiseau,

En ses plaintes rageuses la vieille sauvage, la mer, la pleureuse inlassable,

Bruissante et grise sur les sables côtiers de Paumanok,

Et jaune, ce disque agrandi de demi-lune qui décline, qui fléchit vers le bas

     jusqu’à caresser le visage de l’eau,

Plongé en extase le petit garçon, qui taquine les vagues de ses pieds nus, l’air

     marin s’amusant de ses cheveux,

L’amour si longtemps opprimé dans le cœur, qui s’échappe, qui éclate comme

     l’orage,

Les oreilles, l’âme qui traduisent fiévreusement le sens de l’aria,

Les larmes étranges qui ruissellent sur les joues,

Le colloque lointain, le trio, le relief des accents,

La partie grave, la vieille mère sauvage, la pleureuse inlassable,

Questionnant l’âme enfantine par la grisaille de ses rythmes, lui sifflant ses

     secrets de noyades,

A lui le jeune barde commençant.

 

Toi qui est oiseau ou diable (demande l’âme de l’enfant) !

Chantes-tu vraiment pour ton amie ? Ne chantes-tu pas pour moi ?

Naguère petit enfant à la langue engourdie, voici qu’aujourd’hui je t’entends,

M’éveille tantôt à mon futur,

Et qu’un millier de chants, plus clairs, plus sonores, plus douloureux que les tiens,

Qu’un millier d’échos ruisselants s’animent à la vie en moi, impérissablement.

 

Ô chanteur solitaire qui chantant pour toi me projettes,

Moi, ton auditeur solitaire, te promets à jamais de perpétuer ton chant,

Plus jamais je ne te trahirai, plus jamais les échos,

Les cris d’amour inassouvi ne me failliront,

Ne me déserteront moi l’enfant pacifique d’autrefois, d’avant cette nuit,

Où sous une lune jaune déclinante, au bord de l’océan,

Le lointain messager attisa les feux d’un doux enfer en moi,

Une faim secrète, ma destinée personnelle,

Donne-moi donc la clé ! (ne brille-t-elle pas au fond de la nuit ?)

J’en sais déjà tant, apprends m’en plus encore!

 

Un mot, n’est-ce pas ? (je veux l’acquérir)

Le mot définitif, plus grand que tout,

Subtil, légué au ciel – quel est-il ? – j’attends ;

Est-ce lui, vagues de la mer, que vous chuchotez depuis toujours ?

Contre vos établis liquides, vos sables mouillés, est-ce don cela ?

 

A quoi la mer, offrant réponse,

Quoique sans retard, sans hâte excessive,

Me chuchota au cœur de la nuit, et avant que lève l’aube, très

     palpablement,

D’entre ses lèvres, ce mot tacite et délicieux : la mort,

Qu’elle reprit en écho, la mort, la mort, la mort.

De ses soupirs mélodieux, autres que ceux de l’oiseau ou les fièvres

     de mon cœur d’enfant,

Sa langue soyeuse s’approchant en bruissement à mes pieds,

Puis glissant lentement jusqu’à mes oreilles, sa salive m’enveloppant

     tout le corps,

La mort, la mort, la mort, la mort, la mort.

 

Je n’oublie pas,

Mais je conjugue le chant de mon démoniaque frère du crépuscule,

Le chant qu’il m’offrit sous la lune sur la plage grise de Paumanok,

Avec le millier d’échos en réponse nés du hasard,

Avec mes propres chants suscités depuis,

Avec la clé aussi du mot monté des vagues,

Le mot du chant le plus suave, de tous les chants,

Le mot délicieux et ferme, glissant jusqu’à mes pieds

(Comme dit par une vieille aïeule balançant un berceau,  enveloppée

     de bandelettes vertes, tête incliné),

Le mot que l’océan me chuchota.

 

ALORS QUE L’OCEAN DE LA VIE M’EMPORTAIT DANS SON REFLUX

1

Alors que l’océan de la vie m’emportait dans son reflux,

Comme j’arpentais les grèves qui me sont familières,

Allant là où les plis de l’eau inlassable te lavent, Paumanok,

Bruissant et grondant et sifflant,

Là où l’aïeule marine sauvage appelle l’interminable liste de ses naufragés,

Comme je flânais à la tombée d’un soir d’automne, regards fixés au sud,

Totalement captivé par cette orgueilleuse électricité en moi qui me dicte mes poèmes,

Je fus fasciné par l’esprit des dessins linéaires à mes pieds

Seuil alluvial résumant toute l’eau, toutes les terres du globe.

 

Incapables de se détacher, mes yeux quittèrent le sud pour suivre les sinueux andains

     sur le sable,

 Balle, paille, éclisses de bois, algues, gluten marin,

Ecume, squamse de rocs brillants, grandes feuilles de varech apportées par la marée,

Sur des milles et des milles au milieu de la clameur des vagues déferlant dans mon dos,

Tel qu’en toi-même Paumanok, cependant que mon esprit jouait avec la traditionnelle

     image des identités,

Paumanok île-poisson, voilà les cadeaux que tu me fis,

A l’heure où j’arpentais les grèves familières,

Quêtant électriquement mes types en moi-même

2

Alors que je chemine vers des rives que j’ignore,

Ouvrant l’oreille aux thrènes, voix d’hommes et de femmes naufragés,

Inhalant l’air de brises insaisissables qui m’assaillent,

Comme l’océan aux grands mystères déroule des vagues de plus en plus proches,

Que suis-je d’autre, moi aussi, qu’un peu de bois mort drossé sur le sable,

Une poignée de feuilles et de grains à prendre,

A prendre et relâcher, moi-même confondu avec tant de débris sur le sable.

 

Ô honte, confusion, humiliation jusqu’à terre,

Sentiment oppressant d’avoir osé ouvrir la bouche,

Conscient que je suis qu’au cœur de cette détonation d’échos bavards rebondis

     en spirale vers moi, pas une seconde que je n’ai su qui j’étais ni de quoi

     j’étais fait,

Et que de loin devant mes productions arrogantes se tient bien en vue mon Moi

     réel, intact, inédit, complètement inaccessible,

Distant et secret, m’adressant de loin d’ironiques salutations, des félicitations

     moqueuses,

Eclatant d’un carillonnant rire parodique au moindre de mes mots,

Doigt pointé sans rien dire d’abord sur mes poèmes puis sur le sable.

 

Voici qu’en fin je me rends compte que je n’ai rien compris, pas une traître 

     chose et que personne d’ailleurs ne peut jamais, 

Ici, en présence de la mer, dont la Nature tire avantage pour me décocher ses

     flèches cinglantes,

Me faire payer l’audace que j’ai eue d’ouvrir la bouche pour chanter.

 

3

Océans, je m’approche de vous deux,

Car nos murmures font reproches communs de sables tourbillonnants ou

     de débris drossés, sans savoir le pourquoi,

Car ces fragments sont à vous comme à moi nos symboles.

 

Et toi plage friable aux semis d’épaves,

Toi île-poisson, je récolte à mes pieds,

Mon père, je fais miens tes objets.

 

Moi aussi, Paumanok,

J’ai fait florès de mes bulles, moi aussi j’ai plongé mon liège dans la solution

     sans fin, avant d’être drossé sur les rivages,

Moi aussi je ne suis que bois mort et débris,

Moi aussi je me desquame de mes épaves sur toi, île-poisson

 

Me jette tout contre ton ventre, île-poisson,

M’accroche à toi d’une adhésion indissoluble,

T’étreignant de mes bras jusqu’à ta réponse.

 

Mon père, embrasse-moi,

Donne-moi tes lèvres comme je te donne les miennes, par amour

Chuchote à mon étreinte la clé de ce murmure que j’envie.

4

Reflue au large, océan de la vie (le flux reviendra),

Et toi, aïeule sauvage, gémis ton inlassable plainte,

Epelle l’inépuisable liste des naufragés, mais ne crains rien, non ne

      m’écarte pas,

Ne bruis pas de ton courroux si rauque contre moi qui te touche et qui

     cueille dans tes vagues à mes pieds.

 

J’ai de la tendresse pour toi et le reste du monde,

C’est pour moi, pour mon fantôme moqueur, mon double qui me suit

     ironiquement sur ma route, que je récolte.

Pour moi, mes sinueux andains, mon semis de cadavres,

Ma mousse d’écume blanche comme neige, mes bulles

(Voyez sur mes lèvres mortes ce suint de vase final,

Ce jeu ondoyant des couleurs prismatiques),

Pour moi, mes fétus de paille, grains ou fragments,

Conduits jusqu’ici par la vague d’une foule d’humeurs multiples,

     contradictoires,

Amenés par la tempête, le calme sans bornes, la nuit, la houle,

Rêve, doute, souffle, larme salée, macula de liquide ou de terre,

Produits d’inouïs bouillonnements proférant leur œuvre,

Petite fleur blessée ou autre, arrachée, flottant peut-être aux vagues,

     errant à l’aventure,

Pour moi, pour vous ce thrène, ces sanglots de Nature,

Pour moi, pour vous cet éclat de bugle aux nuages d’où nous procédons,

Nous, les capricieux, conduits jusqu’ici sans savoir la raison, égrenés sous

     vos yeux,

A vous qui là-haut marchez, êtes assis, 

Quel que vous soyez, gisant quant à nous en lignes sur le sable.

 

DES LARMES

Larmes ! Larmes ! Larmes !

Dans la solitude de la nuit, les larmes,

Qui coulent sur le sable blanc, qui coulent et qui sont bues par le sable blanc,

Les larmes, pas une étoile au ciel, désert nocturne,

Les larmes coulant humides des yeux d’une tête voilée ;

Mais qui est ce fantôme ? Cette forme obscure en larmes ?

Cette masse informe cassée, abattue, là sur le sable, qui est-elle ?

Ruisseau des larmes, des sanglots hoquets d’une bouche gonflée de cris de folie,

Ouragan levé en corps, galopant à foulées amples sur la plage !

Sauvage, abominable vent ouragan de la nuit – qui craches le désespoir !

Ombre si passive, si plaisante dans le jour, d’allure si composée, si réglée,

Qui s’envole, la nuit, nul qui la voit – Ah ce déchaînement d’océan des vagues,

Larmes ! Larmes ! Larmes !

 

A L’OISEAU GALION

Toi qui toute une nuit dormis sur la tempête,

T’éveillant forces recrues en tes prodigieuses rémiges

(L’orage éclata-t-il, tu montas plus haut que lui,

Jusqu’au berceau du ciel, ton esclave),

Point bleu flottant à présent, très haut, tout au fond de l’azur,

Tandis qu’émergeant du jour sur ce pont de navire je t’observe

(Simple point moi aussi sur l’amplitude dansante de l’univers).

 

En mer, tout au large,

Après que les rafales déchaînées de la nuit ont drossé les épaves sur le sable,

Comme reparaît à présent la lumière sereine et paisible,

L’aube rose et souple, le soleil fulgurant,

 La toile limpide du bleu céruléen,

Te voici reparaître aussi.

 

Rival né de l’ouragan, toi (tout en ailes)

Conçu pour sol, ciel, mers ou vents,

Nacelle de l’air qui jamais ne cargues les voiles,

Infatigable voyageur de jours, de semaines, dévoreur d’espaces, de royaumes

     tournoyants,

Qui vois le Sénégal au soir, l’Amérique au matin,

Qui te joues de la foudre sillonnant la nuée d’orage,

Eusses-tu, en elles, tes expériences, eusses-tu mon âme,

Quelles joies alors ! Quelles joies seraient les tiennes !

 

..........................................................................................................................

Traduit de l’anglais par Jacques Darras

In, Walt Whitman :“ Feuilles d’herbes"

Editions Gallimard (Poésie), 2002

 

Du même auteur :

« Seul sur la plage le soir… » / « On the beach at night alone… » (27/01/2015)

Chanson de moi-même / Song of myself (28/01/2017)

 

 

Sea-drift

 

OUT OF THE CRADLE ENDLESSY ROCKING

Out of the cradle endlessly rocking,

Out of the mocking-bird’s throat, the musical shuttle,

Out of the Ninth-month midnight,

Over the sterile sands and the fields beyond, where the child

     leaving his bed wander’d alone, bareheaded, barefoot,

Down from the shower’d halo,

Up from the mystic play of shadows twining and twisting as

      if they were alive,

Out from the patches of briers and blackberries,

From the memories of the bird that chanted to me,

From your memories sad brother, from the fitful risings and

     fallings I heard,

From under that yellow half-moon late-risen and swollen as

     if with tears,

From those beginning notes of yearning and love there in

     the mist,

From the thousand responses of my heart never to cease,

From the myriad thence-arous’d words,

From the word stronger and more delicious than any,

From such as now they start the scene revisiting,

As a flock, twittering, rising, or overhead passing,

Borne hither, ere all eludes me, hurriedly,

A man, yet by these tears a little boy again,

Throwing myself on the sand, confronting the waves,

I, chanter of pains and joys, uniter of here and hereafter,

Taking all hints to use them, but swiftly leaping beyond them,

A reminiscence sing.

 

Once Paumanok,

When the lilac-scent was in the air and Fifth-month grass

     was growing,

Up this seashore in some briers,

Two feather’d guests from Alabama, two together,

And their nest, and four light-green eggs spotted with brown,

And every day the he-bird to and fro near at hand,

And every day the she-bird crouch’d on her nest, silent, with

     bright eyes,

And every day I, a curious boy, never too close, never

     disturbing them,

Cautiously peering, absorbing, translating.

 

Shine! shine! shine!

Pour down your warmth, great sun!

While we bask, we two together.

 

Two together!

Winds blow south, or winds blow north,

Day come white, or niqht come black,

Home, or rivers and mountains from home,

Singing all time, minding no time,

While we two keep together.

 

Till of a sudden,

May-be kill’d, unknown to her mate,

One forenoon the she-bird crouch’d not on the nest,

Nor return’d that afternoon, nor the next,

Nor ever appear’d again.

 

And thenceforward all summer in the sound of the sea,

And at night under the full of the moon in calmer weather,

Over the hoarse surging of the sea,

Or flitting from brier to brier by day,

I saw, I heard at intervals the remaining one, the he-bird,

The solitary guest from Alabama.

 

Blow! blow! blow!

Blow up sea-winds along Paumanok’s shore;

I wait and I wait till you blow my mate to me.

 

Yes, when the stars glisten’d,

All night long on the prong of a moss-scallop’d stake,

Down almost amid the slapping waves,

Sat the lone singer wonderful causing tears.

 

He call’d on his mate,

He pour’d forth the meanings which I of all men know.

Yes my brother I know,       

The rest might not, but I have treasur’d every note,

For more than once dimly down to the beach gliding,

Silent, avoiding the moonbeams, blending myself with the

   shadows,

Recalling now the obscure shapes, the echoes, the sounds

   and sights after their sorts,

The white arms out in the breakers tirelessly tossing,

I, with bare feet, a child, the wind wafting my hair,

Listen’d long and long.

 

Listen’d to keep, to sing, now translating the notes,

Following you my brother.

 

Soothe! soothe! soothe!

Close on its wave soothes the wave behind,      

And again another behind embracing and lapping, every one close,

But my love soothes not me, not me.   

 

Low hangs the moon, it rose late,

It is lagging--O I think it is heavy with love, with love.

 

O madly the sea pushes upon the land,

With love, with love.

 

O night! do I not see my love fluttering out among the breakers?

What is that little black thing I see there in the white?

 

Loud! loud! loud!

Loud I call to you, my love!

 

Hiqh and clear I shoot my voice over the waves,

Surely you must know who is here, is here,

You must know who I am, my love.

 

Low-hanging moon!

What is that dusky spot in your brown yellow?

O it is the shape, the shape of my mate!

O moon do not keep her from me any longer.

 

Land! land! O land!

Whichever way I turn, 0 I think you could give me my mate

   back again if you only would,

For I am almost sure I see her dimly whichever way I look.

 

O rising stars!

Perhaps the one I want so much will rise, will rise with some of you.

 

O throat! 0 trembling throat!

Sound clearer through the atmosphere!

Pierce the woods, the earth,

Somewhere listening to catch you must be the one I want.

 

Shake out carols!

Solitary here, the niqht’s carols!

Carols of lonesome love! death’s carols!

Carols under that lagging, yellow, waning moon!

O under that moon where she droops almost down into the sea!

O reckless despairing carols.

 

But soft! sink low!

Soft! let me just murmur,

And do you wait a moment you husky-nois’d sea,

For somewhere I believe I heard my mate responding to me,

So faint, I must be still, be still to listen,

But not altogether still, for then she miqht not come immediately

   to me.

 

Hither my love!

Here I am! here!

With this just-sustain’d note I announce myself to you,

This gentle call is for you my love, for you.

 

Do not be decoy’d elsewhere,

That is the whistle of the wind, it is not my voice,

That is the fluttering, the fluttering of the spray,

Those are the shadows of leaves.

 

O darkness! 0 in vain!

0 I am very sick and sorrowful.

O brown halo in the sky near the moon, drooping upon the sea!

O troubled reflection in the sea!        

O throat! 0 throbbing heart!

And I singing uselessly, uselessly all the niqht. 

 

0 past! 0 happy life! 0 songs of joy!

In the air, in the woods, over fields,

Loved! loved! loved! loved! loved!

But my mate no more, no more with me!

We two together no more.

 

The aria sinking,

All else continuing, the stars shining,

The winds blowing, the notes of the bird continuous echoing,

With angry moans the fierce old mother incessantly moaning,

On the sands of Paumanok’s shore gray and rustling,

The yellow half-moon enlarged, sagging down, drooping,

   the face of the sea almost touching,

The boy ecstatic, with his bare feet the waves, with his hair

   the atmosphere dallying,

The love in the heart long pent, now loose, now at last

   tumultuously bursting,

The aria’s meaning, the ears, the soul, swiftly depositing,

The strange tears down the cheeks coursing,

The colloquy there, the trio, each uttering,

The undertone, the savage old mother incessantly crying,

To the boy’s soul’s questions sullenly timing, some drown’d

   secret hissing,

To the outsetting bard.

 

Demon or bird! (said the boy’s soul,)

Is it indeed toward your mate you sing? or is it really to me?

For I, that was a child, my tongue’s use sleeping, now I

   have heard you,

Now in a moment I know what I am for, I awake,

And already a thousand singers, a thousand songs, clearer,

   louder and more sorrowful than yours,

A thousand warbling echoes have started to life within me,

   never to die.

O you singer solitary, singing by yourself, projecting me,

O solitary me listening, never more shall I cease

   perpetuating you,

Never more shall I escape, never more the reverberations,

Never more the cries of unsatisfied love be absent from me,

Never again leave me to be the peaceful child I was before

   what there in the night,

By the sea under the yellow and sagging moon,

The messenger there arous’d, the fire, the sweet hell within,

The unknown want, the destiny of me.

 

O give me the clew! (it lurks in the night here somewhere,)

O if I am to have so much, let me have more!

 

A word then, (for I will conquer it,)

The word final, superior to all,

Subtle, sent up--what is it?--I listen;

Are you whispering it, and have been all the time, you sea-

   waves?

Is that it from your liquid rims and wet sands?

 

Whereto answering, the sea,

Delaying not, hurrying not,

Whisper’d me through the night, and very plainly before

   daybreak,

Lisp’d to me the low and delicious word death,

And again death, death, death, death,

Hissing melodious, neither like the bird nor like my arous’d

   child’s heart,

But edging near as privately for me rustling at my feet,

Creeping thence steadily up to my ears and laving me softly

   all over,

Death, death, death, death, death.

 

Which I do not forget,

But fuse the song of my dusky demon and brother,

That he sang to me in the moonlight on Paumanok’s gray

   beach,

With the thousand responsive songs at random,

My own songs awaked from that hour,

And with them the key, the word up from the waves,

The word of the sweetest song and all songs,

That strong and delicious word which, creeping to my feet,

(Or like some old crone rocking the cradle, swathed in sweet

   garments, bending aside,)

The sea whisper’d me.

 

AS I EBB'D WITH THE OCEAN OF LIFE.

1

As I ebb'd with the ocean of life,

As I wended the shores I know,

As I walk'd where the ripples continually wash you Paumanok,

Where they rustle up hoarse and sibilant,

Where the fierce old mother endlessly cries for her castaways,

I musing late in the autumn day, gazing off southward,

Held by this electric self out of the pride of which I utter poems,

Was seiz'd by the spirit that trails in the lines underfoot,

The rim, the sediment that stands for all the water and all the 

     land of the globe.

 

Fascinated, my eyes reverting from the south, dropt, to follow 

     those slender windrows,

Chaff, straw, splinters of wood, weeds, and the sea-gluten,

Scum, scales from shining rocks, leaves of salt-lettuce, left by the 

     tide,

Miles walking, the sound of breaking waves the other side of me,

Paumanok there and then as I thought the old thought of likenesses,

These you presented to me you fish-shaped island,

As I wended the shores I know,

 As I walk'd with that electric self seeking types. 

2

As I wend to the shores I know not,

As I list to the dirge, the voices of men and women wreck'd,

As I inhale the impalpable breezes that set in upon me,

As the ocean so mysterious rolls toward me closer and closer,

I too but signify at the utmost a little wash'd-up drift,

A few sands and dead leaves to gather,

Gather, and merge myself as part of the sands and drift.

 

O baffled, balk'd, bent to the very earth,

Oppress'd with myself that I have dared to open my mouth,

Aware now that amid all that blab whose echoes recoil upon me I 

     have not once had the least idea who or what I am,

But that before all my arrogant poems the real Me stands yet 

     untouch'd, untold, altogether unreach'd,

Withdrawn far, mocking me with mock-congratulatory signs and 

     bows,

With peals of distant ironical laughter at every word I have written,

Pointing in silence to these songs, and then to the sand beneath.

 

I perceive I have not really understood any thing, not a single 

     object, and that no man ever can,

Nature here in sight of the sea taking advantage of me to dart 

     upon me and sting me,

Because I have dared to open my mouth to sing at all.

3

You oceans both, I close with you,

We murmur alike reproachfully rolling sands and drift, knowing      

     not why,

These little shreds indeed standing for you and me and all.

 

You friable shore with trails of debris,

You fish-shaped island, I take what is underfoot,

What is yours is mine my father.

 

I too Paumanok,

I too have bubbled up, floated the measureless float, and been 

     wash'd on your shores,

I too am but a trail of drift and debris,

I too leave little wrecks upon you, you fish-shaped island.

 

I throw myself upon your breast my father,

I cling to you so that you cannot unloose me,

I hold you so firm till you answer me something.

 

Kiss me my father,

Touch me with your lips as I touch those I love,

Breathe to me while I hold you close the secret of the murmuring I envy.

 

4

Ebb, ocean of life, (the flow will return,)

Cease not your moaning you fierce old mother,

Endlessly cry for your castaways, but fear not, deny not me,

Rustle not up so hoarse and angry against my feet as I touch you

     or gather from you.

 

I mean tenderly by you and all,

I gather for myself and for this phantom looking down where we 

     lead, and following me and mine.

Me and mine, loose windrows, little corpses,

Froth, snowy white, and bubbles,

(See, from my dead lips the ooze exuding at last,

See, the prismatic colors glistening and rolling,)

Tufts of straw, sands, fragments,

Buoy'd hither from many moods, one contradicting another,

From the storm, the long calm, the darkness, the swell,

Musing, pondering, a breath, a briny tear, a dab of liquid or soil,

Up just as much out of fathomless workings fermented and thrown,

A limp blossom or two, torn, just as much over waves floating, 

     drifted at random,

Just as much for us that sobbing dirge of Nature,

Just as much whence we come that blare of the cloud-trumpets,

We, capricious, brought hither we know not whence, spread out 

     before you,

You up there walking or sitting,

Whoever you are, we too lie in drifts at your feet.

 

TEARS.

Tears! tears! tears!

In the night, in solitude, tears,

On the white shore dripping, dripping, suck'd in by the sand,

Tears, not a star shining, all dark and desolate,

 Moist tears from the eyes of a muffled head;

O who is that ghost? that form in the dark, with tears?

What shapeless lump is that, bent, crouch'd there on the sand?

Streaming tears, sobbing tears, throes, choked with wild cries;

O storm, embodied, rising, careering with swift steps along the beach!

O wild and dismal night storm, with wind—O belching and desperate!

O shade so sedate and decorous by day, with calm countenance and regulated pace,

But away at night as you fly, none looking—O then the unloosen'd ocean,

Of tears! tears! tears!

TO THE MAN-OF-WAR-BIRD.

Thou who hast slept all night upon the storm,

Waking renew'd on thy prodigious pinions,

(Burst the wild storm? above it thou ascended'st,

And rested on the sky, thy slave that cradled thee,)

Now a blue point, far, far in heaven floating,

As to the light emerging here on deck I watch thee,

(Myself a speck, a point on the world's floating vast.)

 

Far, far at sea,

After the night's fierce drifts have strewn the shore with wrecks,

With re-appearing day as now so happy and serene,

The rosy and elastic dawn, the flashing sun,

The limpid spread of air cerulean,

Thou also re-appearest.

 

Thou born to match the gale, (thou art all wings,)

To cope with heaven and earth and sea and hurricane,

Thou ship of air that never furl'st thy sails,

Days, even weeks untired and onward, through spaces, realms gyrating,

At dusk that look'st on Senegal, at morn America,

That sport'st amid the lightning-flash and thunder-cloud,

In them, in thy experiences, had'st thou my soul,

What joys! what joys were thine!

 

Leaves of Grass

David McKay, Publisher, Philadelphia, 1891–92

Poème précédent en anglais :

Sylvia Plath : L’agneau de Marie / Mary’s Song (11/10/2015)

Poème suivant en anglais :

William Shakespeare : « Lorsque quarante hivers… » / «When forty winters… »  (02/02/2016)

 

 

 

 

 

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Vahé Godel (1931 - ) : « Espace… »

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(Espace

dont le silence

dessine les contours

 

d’une lisière à l’autre

                                    tel un souffle

 

toute parole

devient dès lors

itinéraire)

 

Du silence des vignes

aux vignes du silence

doucement nous buvons la distance

comme la sève d’eau d’un regard ébloui comme

l’écume d’une langue oubliée

 

franchies les bornes

le moindre souffle

déverrouille nos lèvres

 

trompant la vigilance de l’hiver

un lièvre gagne l’infini

 

(quand serons-nous en vue des eaux profondes ?)

 

au large

la brume couve un âge d’or

dans l’ombre

un infirme titube

en rêvant qu’il giboie

 

nous approchons d’un orme

immémorial – et le rivage lève l’ancre

 

Poussières

Editions Saint-Germain-des-Prés, 1977

Du même auteur :

Murs sans fenêtres / Portes closes (25/07/2015)

Le survol du volcan (25/07/2016)

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24 juillet 2017

Jacques Roumain (1907 – 1944) : Madrid

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Madrid

     Cette ride sinistre de la sierra et l’horizon cerné d’un orage de fer :

     le ciel n’a plus un sourire plus un seul tesson d’azur

     pas un arc à lancer l’espoir d’une flèche de soleil

     les arbres déchiquetés se redressent, gémissent comme des violons

désaccordés

     tout un village endormi dans la mort s’en va à la dérive

     quand la mitrailleuse crible la passoire du silence

     quand explose la cataracte de fracas

     que le plâtras du ciel s’écroule

     Et les flammes tordues lèchent dans la cité les blessures des lézardes

calfatées de la nuit

     et dans le petit square abandonné où règne maintenant la paisible épouvante

il y a

     mais oui il y a sur le visage sanglant de cet enfant un sourire

     comme une grenade écrasée à coups de talon

 

     Plus d’oiseaux de doux chant, d’oiseau des collines

     l’âge de feu et d’acier est né la saison des sauterelles apocalyptiques

     et les tanks avancent l’invasion obstinée de gros hannetons ravageurs

     et l’homme est terré avec sa haine et sa joie pour demain

     et quand il s’élance

     la mort te vendange Hans Beimler

     la mort qui agite sur le van de la plaine une moisson de cris

     Voici avec la neige la denture cariée des montagnes

     l’essaim des balles bourdonnant sur la charogne de la terre

     et la peur au fond des entonnoirs est comme le ver dans une pustule crevée

     Qui se rappelle l’incroyable saison le miel des vergers et le sentier sous les

branches

     le murmure froissé des feuilles et le rire tendre et bon de la jeune femme

     la part du ciel et le secret des eaux

     - Il y a longtemps déjà que tomba dans l’oliveraie Lina Odena

     là-bas dans le Sud

 

     C’est ici l’espace menacé du destin

     la grève où accourue de l’Atlas et du Rhin

     la vague confondue de la fraternité et du crime déferle

     sur l’espoir traqué des hommes,

     mais c’est aussi malgré les sacré-cœurs brodés sur l’étendard de Mahomet

     les scapulaires les reliques

     les grigris du lucre

     les fétiches du meurtre

     les totems de l’ignorance

     tous les vêtements du mensonge les signes démentiels du passé

     ici que l’aube s’arrache des lambeaux de la nuit

     que dans l’atroce parturition et l’humble sang anonyme du paysan et

de l’ouvrier

     naît le monde où sera effacé des hommes la flétrissure amère de  la

seule égalité du désespoir

 

Revue « Commune, N° 44, Avril 1937 »

Du même auteur :

Bois d’Ebène : Prélude (24/07/2015)

Nouveau sermon nègre (24/07/2016)

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23 juillet 2017

Matsuo Bashō / 芭蕉 松尾 (1644-1694) : « Usé par le temps… »

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Usé par le temps –

mon coeur le sait et le vent

transperce mon corps !

 

Traduit du japonais par Joan Titus-Carmel

In, Bashō : « Cent onze haïku »

Editions Verdier, 1998

Du même auteur :

« Départ du printemps… » / 行春や鳥啼魚の目は泪 11/08/2014)  

« Elles vont mourir… » (16/07/2016)

 

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15 juillet 2017

Walid Khaznadar (1950 -) /وليد خازندار : L’étranger la connaît

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L’étranger la connaît

 

La nuit redouble d'attention

Les autobus, lentement, s'éloignent

Les petites filles, qui sont si jeunes, disparaissent en hâte dans l'obscurité

Et les fenêtres, comme des navires,

L'une après l'autre ont allumé leurs lanternes

Et pris la mer

Les cafés sont désormais hostiles

Et les rues où il a égaré ses clés

Ferment leurs carrefours

Les pierres l'ont vu et l'ont renié

Le long banc de bois peint en vert, face à la mer lui aussi l'a renié

Le vendeus de châtaignes l'a renié
           

Pourquoi les oiseaux perdent-ils leurs plus belles plumes

Dans le climat des capitales ?

Et que fait l'étranger dans une ville qu'il connaît ?

 

 

Traduit de l’arabe par Luc Barbulesco

In, « Les poètes de la Méditerranée. Anthologie »

Editions Gallimard/Culturesfrance (Poésie), 2010

Du même auteur :

Ce jour-là (22/07/2015)

Absence (15/07/2016)

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14 juillet 2017

Jean-Pierre Siméon (1950 -) : Où passent des secrets

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Où passent des secrets

A Laurent Terzieff

 

Peu importe qu’on l’entende

elles ont leur voix aussi

les pierres les ombres et les fenêtres

et les tables débarrassées des rires et du vin

 

chemin qu’importe ce qu’il est

mais chemin sûr où passent des secrets

 

en cette voix des choses

la voix des hommes leur sœur première

forme capitale dans les hiérarchies de la vie

sauve de l’âme

ce qui lui est inconnu

 

voix des hommes

comme un centre qui se cherche

dans la voix des choses

comme une fleur soufflée

sur l’abondance du visible

 

voix de la pierre ou de la chair qu’importe

mais qui excède

brume sur le matin

élevant la terre

 

voix nous sommes la nuit épaisse

dont il faut bien que vous veniez

et plus pures que l’esprit vous nous continuez

ainsi que les rêves pour un autre accomplissement

éloignent le dormeur de lui-même

 

quand vous ne seriez que ces miroirs prodigues

main étrange qui ne saisit que la vanité du monde

c’est en vous cependant que nous nous connaissons

infiniment légers et meurtris

comme une neige couchée sous le vent

 

c’est en vous que la pensée

se creuse et se courbe

ainsi qu’une eau à la fontaine

car il n’est pas de pensée qui n’ait

comme la pierre l’ombre ou la fenêtre

l’abri mystérieux d’un voix

 

voix si proche de l’enfance et de la mort

presqu’elle tient ensemble

quand pleine et claire elle se donne au poème

le cri et son silence

 

Il fait un temps de poème. Volume 2

Textes rassemblés et présentés par Yvon Le Men.

Filigranes Editions 22140 Trézélan

Du même auteur :

« Avant que d’avancer puissamment dans la nuit… » (14/07/2014)

« Je veux te dire cette sorte de secret… » (14/07/2015)

« Rien n’est plus beau… » (14/07/2016)

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13 juillet 2017

Léopold Sédar Senghor(1906 – 2011) : Elégie des eaux

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Elégie des eaux

 

Je vous invoque, Eaux du Troisième Jour

Eaux murmures des sources, eaux si pures des altitudes, neiges ! eaux des

     torrents et des cascades

Eaux justes, mais vous Eaux de miséricorde, je vous invoque d’un cri rythmé

     et sans dédit.

Eaux des grands fleuves et de la mer plus vaste et de la mer plus faste.

Et toi Soleil toi Lune, qui gouvernez les eaux du mouvement contraire en qui

     se confond l'Unité

Je vous lamente Eaux lustrales pour l'expiation.

Que la nuit se résolve en son contraire, que la mort renaisse Vie, comme

     un diamant d'aurore.

Comme le Circoncis quand, dévoilée la nuit, se lève le Mâle, Soleil ! 

Vous aussi Eaux impures, pour que pures soyez sous ma nomination

- Le poème fait transparentes toutes choses rythmées.

 Eaux des miasmes et des cloaques, vous Eaux des capitales, qui charriez

     tant de douleurs tant de joies et d'espoirs oh ! tant de rêves avortés

Eaux coulez coulez allez allez vers la mer.

Lave le sel toute eau répandue toute eau repentie.

 

Seigneur, vous qui m'avez fait Maître-de-langue

Moi le fils du traitant, qui suis né gris et si chétif

Et ma mère m'a nommé l'Impudent, tant j'offensais la beauté du jour.

Vous m'avez accordé puissance de parole en votre justice inégale

Seigneur, entendez bien ma voix. PLEUVE ! il pleut 

Et vous avez ouvert de votre bras de foudre les cataractes du pardon.

Il pleut sur New York, sur Ndyongolôr sur Ndylakhâr 

Il pleut sur Moscou et sur Pompidou, sur Paris et banlieue, sur Melbourne

     sur Messine sur Morzine

Il pleut sur l'Inde et sur la Chine _ quatre cent mille Chinois sont noyés

     douze millions de Chinois sont sauvés, les bons et les méchants

Il pleut sur le Sahara et sur le Middle West, sur le désert sur les terres à blé

     sur les terres à riz

Sur les têtes de chaume sur les têtes de laine.

Et renaît la vie couleur de présence.

 

Nocturnes

Editions du Seuil, 1961

Du même auteur :

Prière pour la paix (13/07/2014)

L’Absente (13/0720/15)

Ndessé (13/07/2016)   

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12 juillet 2017

Jacques Prévert (1900 – 1977) : Etranges étrangers

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Etranges étrangers

 

Etranges étrangers

 

Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel

hommes des pays lointains

cobayes des colonies

Doux petits musiciens

soleils adolescents de la porte d’Italie

Boumians de la porte de Saint-Ouen

Apatrides d’Aubervilliers

brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris

ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied

au beau milieu des rues

Tunisiens de Grenelle

embauchés débauchés

manoeuvres désoeuvrés

Polacks du Marais du Temple des Rosiers

 

Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone

pêcheurs des Baléares ou bien du Finisterre

rescapés de Franco

et déportés de France et de Navarre

pour avoir défendu en souvenir de la vôtre

la liberté des autres

 

Esclaves noirs de Fréjus

tiraillés et parqués

au bord d’une petite mer

où peu vous vous baignez

Esclaves noirs de Fréjus

qui évoquez chaque soir

dans les locaux disciplinaires

avec une vieille boîte à cigares

et quelques bouts de fil de fer

tous les échos de vos villages

tous les oiseaux de vos forêts

et ne venez dans la capitale

que pour fêter au pas cadencé

la prise de la Bastille le quatorze juillet

 

Enfants du Sénégal

dépatriés expatriés et naturalisés

 

Enfants indochinois

jongleurs aux innocents couteaux

qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés

de jolis dragons d’or faits de papier plié

 

Enfants trop tôt grandis et si vite en allés

qui dormez aujourd’hui de retour au pays

le visage dans la terre

et des bombes incendiaires labourant vos rizières

 

On vous a renvoyé

la monnaie de vos papiers dorés

on vous a retourné

vos petits couteaux dans le dos

 

Étranges étrangers

 

Vous êtes de la ville

vous êtes de sa vie

même si mal en vivez

même si vous mourez.

 

 

Le Grand Bal du printemps

La Guilde du livre, Lausanne, 1951

Du même auteur :

La lessive (12/07/2014) 

« La mère fait du tricot… » (12/07/2015)

Les enfants qui s’aiment (12/07/2016)

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