Le bar à poèmes

01 décembre 2020

Paul Celan (1920 – 1970) : Eloge du lointain / Lob der Ferne

paul-celan[1]

 

Eloge du lointain

 

Dans la source de tes yeux

vivent les nasses des pêcheurs de la mer délirante.

Dans la source de tes yeux

la mer tient sa parole.

 

J’y jette,

cœur qui a séjourné chez des humains,

les vêtements que je portais et l’éclat d’un serment :

 

Plus noir au fond du noir, je suis plus nu.

Je ne suis, qu’une fois renégat, fidèle.

Je suis toi, quand je suis moi.

 

Dans la source de tes yeux

je dérive et rêve de pillage.

 

Une nasse a capturé dans ses mailles une nasse :

nous nous séparons enlacés.

 

Dans la source de tes yeux

un pendu étrangle la corde.

 

Traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre

in, Paul Celan : « Choix de poèmes, réunis par l’auteur »

Editions Gallimard (Poésie), 1998

Du même auteur :

Fugue de mort / Todesfuge (01/12/2014)

Strette / Engfürhrung (01/12/2015)

 Matière de Bretagne (01/12/2016)

Le Menhir (01/12/2017)

« Voix... / Stimmen... » (01/12/2018)

Psaume / Psalm (01/12/2019)

 

Lob der Ferne



Im Quell deiner Augen

leben die Garne der Fischer der Irrsee.

Im Quell deiner Augen

hält das Meer sein Versprechen.

 

Hier werf ich,

ein Herz, das geweilt unter Menschen,

die Kleider von mir und den Glanz eines Schwures :

 

Schwärzer im Schwarz, bin ich nackter.

Abtrünnig erst bin ich treu.

Ich bin du, wenn ich ich bin.

 

Im Quell deiner Augen

treib ich und träume von Raub.



Ein Garn fing ein Garn ein :

wir scheiden umschlungen.

 

Im Quell deiner Augen

erwürgt ein Gehenkter den Strang.

 

 

Mohn und Gedächtnis,

Deutsche Verlags-Anstalt, Stuttgart, 1952

Poème précédent en allemand :

Wolfdietrich Schnurre : Stance / Strophe (28/11/2020)

 

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30 novembre 2020

Jean Ristat (1943 -) : Envoi

0000291142-012[1]13/11/1993 - © Sophie Bassouls

 

Envoi

 

Je chante ce que personne encor n’a chanté

La guerre ni la paix des empires et la gloire

D’un héros à sa charrue labourant un

Ciel de carnaval mais le temps étranglé dans

Les griffes de l’espace ou l’inverse les mots

Au trébuchet les lourds univers tapis comme

Des fauves invisibles au coin de l’œil aveugle

J’écris la nuit à tâtons la lune à côté

Dans la chambre comme une mariée enlève

Son voile bleu ma main impatiente cherche

Un rêve dans la poche du dormeur les plis

Enroulés d’un miroir serpents aux bagues de

Feu et glace tourbillonnants immobiles je

Milliards d’infinis éclatés porte le deuil

Ce qu’il n’a jamais été et pourtant va être

Et ne sera plus poupées emboîtées mondes

Précipités dans les toboggans savonnés

Chiffons de soie des langues à repasser où

T’en vas-tu univers toi qui me dépossèdes

Je lèche mon ombre sur le sol comme un loup

Ce soir je ne dors pas je compte les étoiles

 

Le voyage à Jupiter et au-delà. Peut-être

Editions Gallimard, 2006

Du même auteur : « Écriture rends-nous la mémoire ... » (30/11/2019)

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29 novembre 2020

Gérard Le Gouic (1936 -) : « Je viens d’un pays... »

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Je viens d’un pays

de voyance et de mélancolie

qui marche au pas de ses

derniers chevaux de trait,

qui parle la langue

de ses longues pluies après l’été,

d’un pays de ronces et d’enfance

qui se meurt du silence

de ses rivières et moulins

mais renaît dans la forge de ses chimères

où le vent entrecroise les échos,

où l’eau attise le feu

et le feu déterre des arbrisseaux.

 

 

 

 

Je cherche mon pays d’enfance

ce pays de copains braconneurs,

des filles rougissantes comme des sœurs,

des fontaines fraîches comme le marbre,

des ruelles tièdes de l’été

dont les volets ouverts sur la nuit

laissent voir un homme

en louanges avec ses dieux,

une femme qui fait le ventre rond,

ce pays des greniers

où l’on se vêt des habits de la papauté,

des granges où le foin

sent le jupon et la camomille.

 

Mais je suis né sans enfance

comme on naît sans  vie ou fortune,

un père ne remplace pas une mouette,

une mère n’aura jamais la tendresse d’un ruisseau

où voltigent des têtards comme des soleils,

la timidité d’un talus où l’on caresse la noisette.

Prisonnière des villes,

mon enfance grisonnait comme un adulte

et ne recevait que le regard myope

des chats vieux et des étoiles mortes.

 

 

 

 

Je les retrouve les yeux fermés

les chemins de mon enfance

qui s’échappent du bourg

comme les rubans d’un chapeau.

 

Je sens l’odeur des ornières,

des feuilles pourrissantes,

des fougères craquantes,

l’odeur paresseuse des chevaux,

de la graisse pour les essieux.

 

J’entends les merles

dans le fou rire de leur fuite,

les ruisseaux à saute-mouton

sous le préau des arbres.

 

Je les retrouve de même

les chemins immuables

qui tournent le dos à la mer

mais qui toujours me ramènent

vers les feuillus océans.

 

 

 

 

Les odeurs qui traversèrent mon enfance

je ne sais si elles flottent autour de moi

ou si je les invente.

 

Il y a comme en toute enfance

l’odeur de la craie, des feuilles de marronniers,

l’odeur du soleil dans une cour de récré,

 

il y a l’odeur du métro

qui n’a pas changé, allez savoir pourquoi,

quand tout a changé à l’air libre,

 

l’odeur chaude et attirante

des soldats verts que j’observai mine de rien,

prêt à déguerpir à un premier sourire,

 

l’odeur des soupes, du pain frais,

de la toile cirée, de l’encaustique à bon marché,

l’odeur de la pluie dans un regard de fille,

 

il y a des odeurs de toutes sortes

qui sont en définitive des bruits

et des images sans odeur.

 

 

 

 

Je suis passé par bien des Bretagnes,

la Bretagne des écoles de campagne

plus peuplées d’hortensias que d’enfants,

celle des épiceries-buvette

qui sentent le vin renversé, le pain chaud,

le journal de la veille,

la Bretagne des fermes où l’on se parle

sans dire un mot.

 

J’ai croisé toutes les Bretagnes

sur les murs, les trottoirs de Montparnasse

où je baptisais de nouveaux lieux-dits,

d’imaginaires carrefours d’ici

en récitant le noms des chiens,

des chevaux à un kilomètre à la ronde,

j’ai rencontré les Bretagnes africaines

somnolentes et vertes comme le pays de l’Aven,

grisonnantes comme la montagne de Brasparts.

 

J’habite aujourd’hui

la bretagne irréelle des poètes,

des lutteurs au ventre mou,

des demeures quatre ou cinq fois centenaires

avec leurs toits incurvés

comme une plante de pied,

leurs glycines vieilles comme le ciel,

leurs tours d’où l’on ne voit que le passé,

une Bretagne qui ne fut pas bâtie pour moi

mais qu’il me faut traverser.

 

 

 

 

Rien n’est comme ailleurs,

il est vrai,

dans cette Bretagne distraite :

la mer se retire dans le ciel

où dérive le trop plein

de ses iles en ailes roses,

le soleil se glisse

sous les draps de l’océan

et réchauffe les pieds des promontoires,

le vent démâte ce qui le déchire

mais dépose sous l’aisselle d’un clocher

une graine d’églantier,

la pluie ne tombe pas,

elle travailles sans le savoir

comme un enfant qui rêve pour plus tard,

tout semble breton indéfiniment :

les hommes et les femmes en velours,

les ruisseaux braconneurs,

les tourterelles rondes comme des joues,

les abeilles, les mille-pattes,

les mille riens qui répondent de la vie.

 

 

 

 

Vous souviendrez-vous de mon pays

quand ses frontières seront en arbres couchés ?

 

Vous souviendrez-vous de ses hommes

aux identiques blessures que rouvrent leurs chants

mais qui refusent le silence

des incomplètes guérisons ?

 

Vous souviendrez-vous

des temps d’avant la nuit,

d’avant les centrales blanches

comme des palais d’été ?

 

Vous souviendrez-vous de ses vents d’ouest,

des vents de la mer tempérée

où les oiseaux foncent comme des luges,

de ses enfants au sommet des presqu’îles

qui tendent leur poitrine comme pour s’envoler ?

 

Vous souviendrez-vous de mon pays

Quand ses frontières seront en sang séché ?

 

(La terre aux manoirs d’herbe)

 

Les bateaux en bouteille

Edition Telen Arvor, 29000 Quimper, 1985 

Du même auteur :

 « Quand ma chienne me regarde… » (29/11/2014)

Troisième île (29/11/2015)

Cairn de Barnenez (29/11/2016)

« La campagne semble morte… » (29/11/2017)

Pierres (29/11/2018)

Ici (29/11/2019)

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28 novembre 2020

Wolfdietrich Schnurre (1920 – 1989) : Le fils / Der Sohn

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Le Fils

 

J’attends mon père

qui revient de son champ.

Il m’a promis

de rapiécer mon cerf-volant.

Être le familier de la terre

et du ciel : qui peut établir

de tels liens ?

 

Traduit de l’allemand par Raoul Bécousse

In, Wolfdietrich Schnurre : « Messages clandestins, et nouveaux poèmes »

Editions Noah, 1986

Du même auteur :

Adoration /Anbetung (28/11/2014)

Chanson / Lied (28/11/2015)

Quand le monde frappe à ta porte /Klopfzeichen (28/11/2016)

Message clandestin / Kassiber (27/11/2017)

Harangue du policier de banlieue pendant sa ronde du matin /Ansprache des vorortpolizisten waehrend der morgenrunde (28/11/2018)

Stance / Strophe (28/11/2019)

 

 

Der Sohn

 

 

Ich erwarte

den Vater vom Feld.

Er hat mir versprochen,

den Drachen zu flicken.

Mit Erde und Himmel

vertraut : Wer hat

solche Verbindugen ?

 

Kassiber und neue Gedichte,

Ullstein Buch, Berrlin, 1979 et 1982

Poème précédent en allemand :

Armin Senser: Eglogue /Egloge (12/10/2020)

Poème suivant en allemand :

Paul Celan: Eloge du lointain / Lob der Ferne  (01/12/2020)

 

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27 novembre 2020

Gilbert Trollier (1907 – 1980) : Métamorphoses

G_Trolliet[1]

 

Métamorphoses

 

Eclair, essence qui chavire !

L’horizon naît instantané,

L’âme silencieuse expire

Dans un soliloque acharné.

 

Eclair impitoyable, achève.

Achève de nous mettre à mort,

La terre déjà se soulève

A la rencontre de nos corps.

 

Elle germe, sa pure haleine

Nous dérobe le sol humain,

Je vois un long réseau de veines

Comme un dédale de chemins.

 

Veines du corps et de la terre,

Le sang tumultueux me fuit,

Je reçois une cuve entière

Du sang noirâtre de la nuit.

 

O silence des nuits futures,

Grandeur usurpatrice, élans

Jusqu’à mes prunelles impures

Depuis que les astres sont blancs.

 

Le sang, la chair vivent ensemble,

Réunis dans un même aveu,

C’est toute la forêt qui tremble

Dans la masse de ces cheveux...

 

Le règne des métamorphoses

Pose les yeux tout à l’entour,

Je ne sais si je vois des roses

Nager dans l’air, ou des vautours.

 

Ou l’image perpétuelle

Du chaos sans cesse échappant

A nos mains fines et cruelles,

A nos visages galopant.

 

Masques de feu, masques de cendres,

Déséquilibrés – c’est assez

D’oxygène pour nous défendre

De revivre désenlacés !

 

Connais la nuit quand elle éponge

Nos flancs qui ne s’épargnent plus,

Les mille ruelles du songe

Vont la protéger de la glu.

 

Le sang dore les mêmes places,

Des feux géants sont allumés,

Si l’aurore nous désenlace

Nous aurons néanmoins aimé !

 

Pleure ! la solitude égoutte

Les larmes feintes d’aujourd’hui.

Cheveux mouillés, plaine en déroute

Sous le fleuve, épaule où je suis.

 

Pleure ! l’homme a besoin de boire

Et l’ombre de pleurer en vain

Sur la tête qui reste noire

Quand la flamme gagne les seins.

 

(Un éclair, et la nuit m’empêche

De visiter plus avant

Une mystérieuse brèche

Taillée au rasoir dans le vent.)

 

Et l’ombre liquide m’attire,

Je suis prisonnier de la mer,

Je ne puis plus ne pas le dire

Ni regagner ce que je perds.

 

Les mots foisonnent dans la vase,

Le fleuve aliment mon corps,

Cette muette et sombre extase

Ressemble aux voiles de la mort.

 

Que l’obscurité s’épaississe,

Je n’aurai plus qu’un lent miroir

Pour écouter plonger Narcisse

A ma rencontre, et pour le voir !

 

O silence creux, l’oxygène

A cessé de rejoindre l’air,

Le sang s’arrête dans les veines,

Les yeux regardent à l’envers.

 

Au-dedans siffle l’incendie,

Couchant rouge perpétuel,

Et les feuilles sont désunies

Et participent au duel...

 

Cette flamme est sans raison d’être,

Le feu monte en paquets de sang ;

Verrons-nous l’âme disparaître

Dans un orage tout puissant ?

 

Orage, ennemi de la pluie

Que tu libères en torrents,

Tu nous accables sous la suie

Et l’eau se mêle au fleuve errant.

 

(L’eau, le fleuve et la suie, et l’ombre,

La cendre et le sang, l’horizon,

L’océan fumeux où je sombre

Ay fil des astres, oraisons !)

 

Mais la chair reste dévolue

A tes mains qui voguent sans heurt

Et caressent l’onde si nue

Avec une telle lenteur.

 

La chair (et cela recommence),

La chair halète sous son bât,

L’éclair observe le silence

Puis sourit, tragique, et s’abat.

 

Cortège long jusqu’à la terre,

L’espace jamais déchiffré

Passe en tribus incendiaires

Tes grand orbites effarés.

 

Plonge, si le feu le déchire !

Une torche vive n’est point

Suffisante à qui veut élire

Domicile dans le lointain.

 

Plonge, plonge ! l’arche fluviale

Se greffe à ton corps entr’ouvert,

Désormais l’heure végétale

Te presse, limon de la mer !

 

Revue « Bifur, N°6 »

Editions du carrefour, 1930

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26 novembre 2020

Jean Mambrino (1923 – 2012) : Clairière (29 – 37)

jean_mambrino2[1]

 

Clairière

 

29

dans l’œil rond de ce rapace

telle une ombre filante

se ramasse la forêt

immobile et violente

océan de silence

sans écume sans éclair

 

la mousse énorme refuse

toute lumière et moutonne

pour mieux dissimuler

les meurtres entrelacés

élytres becs mâchoires

sous le rêve noir des feuilles

 

mais le temple de la jungle

où victimes et bourreaux

communient dans l’holocauste

par la bouche des clairières

offre un oui aussi pur

que le ciel sur les eaux

 

30

ce creux ce cœur tout entouré

par tant d’ombres bruissantes

recueille en sa transparence

le ruissellement du ciel

 

le soleil dans la clairière

couleur d’herbe et de sommeil

brille comme la conscience

au fond des forêts de l’âme

 

mais à celui qui chemine

dans les méandres des feuillages

les ténèbres sont familières

il s’égare en son pays

 

l’énigme c’est la lumière

qui ne commence ni ne finit

 

31

la pluie raye le miroir glauque

dilue le temps

où bougent les formes et les ombres

 

tous les chemins disparaissent

de la forêt au centre de l’âme

 

le ciel noir en cascades

précipite l’absence

 

l’abîme     de toutes parts     luit

 

les troncs empruntent leur matière

à cette nuit où la pluie

est plus obscure que la neige

 

quels sont ces arbres  qui brûlent

derrière la pluie de la mort

ces hautes flammes silencieuses

au bord d’une autre nuit

 

32

bienheureux les arbres qui cachent

la forêt

 

derrière leur voile sombre

elle respire et sourit

 

la profondeur tissée de feuilles

pour elle-même murmure

à l’abri de ses paupières

 

murmure pour celui qui passe

parmi les masques d’écorce

respirant l’odeur de celle

qu’il ne verra jamais

 

seule demeure la toile radieuse

des troncs des rayons des feuillages

traversée de pépiements et d’eaux vives

 

bienheureux les arbres qui cachent

la forêt

 

33

entre chaque arbre chaque taillis

se dessine le mouvement

d’une fuite

 

pour seul vestige

une courbe de l’air une odeur nue

le souvenir à peine d’une épaule

l’éclair d’une hanche pure

 

milliers de froissements de passages perdus

appels de tous ces pas précipités

parmi le rire des feuilles

 

domaine des sources des pervenches

habitacle doré

où le chant du loriot est toujours

sur l’autre versant

de notre âme     éclatant     séparé

 

dans la clairière la nuit venue

sur une tombe abandonnée

une lanterne blanche

 

34

les sentiers sont familiers

de la profondeur     attirent

hors de lui le voyageur

dont les pas abandonnés

perdent jusqu’au souvenir

d’un chemin fait pour errer

à l’envers de l’avenir

avançant toujours plus loin

à l’intérieur de l’énigme

 

ils serpentent sans savoir

sur les traces effacées

des forêts de la mémoire

pour que le désir lui-même

perde l’odeur de sa piste

et que seul à la clairière

parvienne     parmi l’éclat

des arcs-en-ciel de feuillage

qui cherche en ne cherchant pas

 

35

l’ombre verte sent la résine

les rais brisés du soleil

craquent sous nos pas

 

dans la nuit d’or des pins

on entend la mer au-dessus des cimes

 

nul chemin ne nous entraîne

la forêt est le chemin

qui chante

 

la mer est loin

inaccessible

jusqu’au dernier jour

 

mais l’on sent

à la douceur des troncs

qui s’espacent lentement

que proche est l’apparition

 

36

celui qui entre dans la forêt

n’en pourra plus sortir

prisonnier de ses brumes

de ses lacs de ses feuilles sans fin

 

il a trouvé son univers

il n’en voudra plus sortir

 

son âme prendra l’odeur

des écorces des troncs amers

des creux d’eaux où macèrent les mousses

pourrissantes

 

les sentiers infimes

naissent soudain entre les trembles

          ou les érables

 

se croisent un instant

puis s’en vont au fil de l’ombre

se fondre un jour sous la terre

 

mais le bruit des feuillages brassés

pat la brise     imite le silence

 

dans la clairière il semble venir

de l’intérieur de l’âme     et nous parle

d’une autre forêt

 

ailleurs

37

la lumière les ombres les odeurs

tout est vert

 

même le ciel à travers

le vitrail des branches

a pris la teinte des grands fonds de mer

 

l’âme rumine

cette pâte végétale

couleur de soleil mûrissant

le vert profond qui lui révèle

la saveur de l’or

 

les taillis se font de plus en plus

inextricables

l’air glauque et griffu

agrippe les mains déchire

les visages les regards

brûlés par un masque de sueur

 

il faut marcher     traverser

les hautes flammes vertes

 

la nuit débouche toujours sur la clairière

d’où monte une haleine si obscure si fraîche

 

que du parfum de la forêt il ne reste

qu’un souvenir

 

c’est alors qu’on entend

le silence des sources

 

 

Clairière,

Editions Desclée de Brouwer,1974  

 

Du même auteur : 

Le (26/11/2014)

Clairière (1 – 9) (26/11/2015)

L’aube (26/11/2016)

Le point du jour (26/11/2017)

Clairière (10 – 18) (26/11/2018)

Clairière (19 - 28) (26/11/2019)

 

 

 

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25 novembre 2020

Peire Rogier (vers 1145 – après 1197) : « En bon vers ne peut faillir... » / « Ges non puesc en bon vers fallir...

390px-BnF_msPeire Rogier, d'après un chansonnier du xiiie siècle (BnF, manuscrit français 12473, folio 2v.)

 

En bon vers ne peut faillir

Alors que ma dame chante ;

Comment pourrais-je d’ell’ mal dire ?

Il n’est ici homme si rustre

Qui d’un de ses propos ou deux

De vilain ne tourne en courtois.

Pour ce sachez bien que vrai est,

Quel bien qu’en dis, je le tiens d’Elle.

 

A rien ne pense, ni désire

Ni ai envie, ni talent,

Sinon d’ell’, pour la servir

Et faire ce qui bon lui plaît,

Car je ne crois que jamais n’eus

D’autre raison que de lui plaire ;

Bien sais qu’honneur m’est accordé

Pour tout que fais pour l’amour d’Elle.

 

Bien je puis des autres rire,

Ai si bien pris les devants,

La meilleure ai su choisir ;

Je le dis, c’est vérité ;

Bien sais, ne manquent des jaloux

Qui diront : tu mens, ce n’est vrai.

Peu me chaut ni souci n’en ai,

Je sais bien ce qui e, est d’Elle.

 

 

Grands tourments ai à souffrir

Par douleur d’ell’ qu’ai si grand,

Mon cœur n’en doit départir

Pour nul plaisir d’autre amour ;

Autre joie ne m’est douce ni bonne,

Ni n’en veux jamais en promesse ;

Et si j’en avais cent conquis,

Rien n’en ferais, ne sais vouloir qu’Elle...

 

Dame bonne, pour vous soupire

Et endure grand peine, grand mal,

Pour vous que j’aime et désire ;

Ne plus vous voir, n’est à mon gré,

Et si loin que je sois de vous

Cœur et sens vous sont attachés,

Car ainsi suis, vous le voyez ;

Les biens que j’ai, tous les ai d’Elle.

 

Adaptée de l’occitan par France Igly

In, « Troubadours et trouvères »

Seghers, 1960

 

Ges non puesc en bon vers fallir

Nulh' hora que de midons chan!

Cossi poiri'ieu ren mal dir

Qu'om non es tan mal essenhatz,

Si parl'ab lieys un mot o dos,

Que totz uilas non torn cortes!

Per que sapchatz be que vers es,

Que-l ben qu'ieu dic tot ai de liey.

 

De ren als no pes ni cossir

Ni ai dezirier ni talan,

Mas de lieys quo-l pogues seruir

E far tot quant l'es bon ni-l platz,

Qu'ieu non cre qu'ieu anc per als fos

Mais per lieys far so que-l plagues,

Que be say qu'onors m'es e bes

Tot quan fas per amor de liey.

 

Ben puesc los autres escarnir,

Qu'aissi-m suy sauputz trair'enan

Que-l mielhs del mon saupi chauzir!

Ieu o dic e sai qu'es uertatz!

Ben leu manz n'i aura gelos,

Que diran: menz e non es res!

No m'en cal ni d'aco no m'es,

Qu'ieu say ben cossi es de liey.

 

Greus m'es lo mals tragz a sufrir

E-l dolors, qu'ay de lieys tan gran,

Don lo cors no-m pot reuenir!

Pero no-m platz autr'amistatz,

Ni mais iois no m'es dous ni bos,

Ni no uuelh que-m sia promes,

Que, s'ieu n'auia cent conques,

Ren no-ls pretz mais aquels de liey.

 

Bona dompna, souen sospir

E trac gran pena e gran afan

Per uos, cuy am mout e dezir!

E car no-us uey, non es mos graz!

E si be m'estau luenh de uos,

Lo cor e-l sen uos ai trames,

Si qu'aissi no suy on tu-m ues,

 

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24 novembre 2020

Yehuda Amichaï (1924 – 2000) / יהודה עמיחי : « Mon fils a un parfum de paix... »

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Mon fils a un parfum de paix

quand je me penche sur lui

ce n’est pas que l’odeur du savon.

 

Chacun de nous a été un enfant au parfum de paix

(Et dans tout le pays il n’y a plus un

seul moulin à vent qui tourne)

 

O pays déchiré comme des vêtements

qui ne peuvent plus être rapiécés

et de durs et solitaires ancêtres dans les caveaux.

Silence mutilé d’enfants.

 

Mon fils a un parfum de paix

le ventre de sa mère

lui a promis ce

que Dieu ne peut nous promettre.

 

Traduit de l’hébreu par Michel Eckhard et Benjamin Ziffer

in, Revue « Poésie 1, N° 116, Mars-Avril 1984 »

Le Cherche-Midi éditeur, 1984

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23 novembre 2020

Odyssèas Elytis / Οδυσσέας Ελύτης (1911 – 1996) : Elégie de Grüningen

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Elégie de Grüningen

  

                                                                                  A la mémoire de Friedrich von Hardenberg

 

Forêts de Rhénanie arrêtées voilà tant d’années en moi

Rappelées à présent comme par le cor d’un chasseur

Arbres généalogiques et blasons qu’à douze ans je découvrais sans le vouloir

Es war der erste einzige Traum (*)

                                               Ma Sophie c’est à toi que je pense

Je crois te voir encore te promener sous les arbres

Ou avec précaution parfois lever dans la lumière

Un fragment de pierre bleue aux rayures apparentes, alors

Que toutes les heures de l’année irisées bourdonnantes

Commencent à tournoyer autour de ton visage (Mes yeux sans cesse

Fixés sur le point lumineux au centre)

A tel point qu’aujourd’hui de nouveau nous sommes

Le dix-neuf mars mil-sept-cent-quatre-vingt-dix-sept

 

Première audace. Et la seconde : je te détache des nombres de la nuit.

 9 : arrive le cavalier qui fera dormir l’ange sur ton sein

10 : la plante grimpante et ses boutons lilas par milliers couvrent portes et

     fenêtres

11 : le ciel si lourd tombé plus bas que les cheminées

12 : ton lit penche d’un côté

13 : la destinée lance une troisième vague

14 : et sans toi, le Printemps sous la terre pousse les arbres fruitiers

15 : comme les eaux sous les herbes se pourchassent !

16 : entends, entends cette beauté ! Vois, vois autre chose encore !

17 : par la fissure de ton âme la tombe apparaît plus belle

18 : dans un instant viendra le vent noir le plus fort celui des cheveux d’Isis

19 : si grand le ciel et si petite la terre pour deux humains seulement

 

Les poupons aux ailes d’or de ton souffle

Vont et viennent encore sur la pierre et dans la nuit jouent à la lune

Mais celui qui compose, tel un sculpteur de sons, une musique de galaxies

     lointaines

Oeuvre nuit et jour. Et quels do cendrés quel sols violets s’élèvent

Dans l’air ! Au point que les rochers plutôt prêtres vénèrent de tels pleurs

Et les arbres davantage oiseaux avouent des syllabes d’inexplicable

Beauté. Disant que l’amour n’est pas ce que nous savons ni ce que prétendent

     les magiciens

Mais une seconde vie sans blessure à jamais.

 

Printemps approche. Puisque tu es complice. Regarde :

Quel vert profond couvre à présent ses épaules

Et comme lui la regarde ! Comme après ses efforts pour sortir

Des parterres de fleurs un éblouissement mauve les soulève un peu au-dessus

     du sol

En plein mois de mai les dieux ont voulu toutes ces choses

Et d’autres que j’ignore. Mais si dès lors la vie a pris

Mauvaise tournure, ce fut une grande leçon. Car depuis qu’à douze ans

Je vous ai rencontrés pour moi vous êtes

Forêts de Rhénanie rivières des vallées cavaliers voitures et cours à frontons et

     fontaines

 

La quotidienne première page de l’après-mort.

 

(*) « C’est le dernier rêve et le seul ». Fragment du 3ème hymne à la nuit de Novalis (Friedrich von Hardenberg)

 

Traduit du grec par Michel Volkovitch

in, « Anthologie de la poésie grecque contemporaine, 1945 – 2000 »

Editions Gallimard (Poésie), 2000

Du même auteur : Six plus un remords pour le ciel (08/10/2015)

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22 novembre 2020

Giovambattista Marino (1569 – 1625) : Polyphème et Galatée

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Polyphème et Galatée

 

« Je suis laid, mais qu’importe ! Et même si ma barbe

N’est qu’un roncier piquant qui couvre mon visage,

Si ma poitrine et mon dos sont noirs et toisonnent,

Si mes cheveux ne sont qu’une épaisse broussaille

 

Ne me méprise point, mon enfant, ma mignonne !

Sous ma laideur se cache un amour si brûlant ;

Car la mer enfouit dans une dure enveloppe

L’inestimable chair de bien des coquillages.

 

Non, ne te gausse pas de mon immense torse,

Puissant et musculeux ; il sied, ô ma petite,

Que tu sois tout le charme et que je sois la force. »

 

En proie à la douleur le farouche Cyclope,

Foulant le sable chaud courait éperdument,

Se livrant au pourchas de Galatée en fuite.

 

Traduit de l’italien par Sicca Vernier

in, « Poètes d’Italie. Anthologie, des origines à nos jours »

Editions de la Table Ronde, 1999

 

Du même auteur : Ciel et mer  / Tanquillita notturna (22/11/2019)

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