Le bar à poèmes

11 novembre 2019

André Pieyre de Mandiargues (1909 – 1991) : Mélancolie

2012

 

Mélancolie

 

Une belle une bonne journée s’achève

Une journée descend vers la nuit

Comme un vieillard blanc qui a peur

Et de l’autre côté des eaux douces

Par-dessus les tours brunes de Chillon

Maintenant fleurissent les montagnes roses

En ventres en seins en chairs arrondies

Pincées d’un dernier soleil fragile.

 

Les lions les glaives les vierges drapées

D’un petit ciel bas de printemps

Brillent au froid repos vermeil du lac

A peine ému par un soupçon de bise

Qui hâte aussi le plaisant roulis des femmes

Ombrelles déjà voiles peints écharpes claires

Souliers de toile et bavardages légers

Entre les peupliers siffleurs de la berge.

 

L’ombre dépérie s’allonge à mourir

Les reflets sont plus clairs plus vifs que leurs objets

Cygnes noirs qui le col tout de soie inclinez

Vers la soie de l’aile et vers le tiède abandon

D’un sommeil prisonnier des réseaux de la lune

Papier qu’un enfant chiffonna en canots

Arbre lourd de lierre fleurs pendues à la rive

Substance même d’un jour où tu fus heureux.

 

Alors la pâle mélancolie

Chienne aveugle errant aux catacombes

Ouvre sur toi son œil de chaux éteinte

La mélancolie aux bras de plomb fondu

Au sein de plumes et d’écailles caduques

Jette son flot dans l’antre de ton crâne vide

Qu’elle emplit comme un grand navire de fer

Sombrant au termed’un trop sûr voyage.

 

L’Age de craie, suivi de Hedera

Editions Gallimard, 1961

Du même auteur :

Le pays froid (16/06/2014)

Somewhere in the world (26/06/2015)

Hedera ou la persistance de l’amour pendant une rêverie (11/11/2017)

Les filles des gobes (11/11/2018)

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10 novembre 2019

Pierre Jean Jouve (1887 – 1976) : Pays d’Hélène

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Pays d’Hélène

 

C’est ici que vécut incomparable Hélène

 

Ici l’ancien lieu de verdure et d’argent

Les larmes de rochers

Un soupir bleu mais des déchirures pensives

Un noir éclatement de rocs argentés

 

Inhumaine inimaginable en robe à traîne

Qu’elle était belle vêtue de rochers

Et costumée des fleurs de l’herbe ! Dans les grands soirs

Des maisons hautes blanches et nues, grillagées

 

Qu’elle était nue, et triste ! et quel amour aux mains

Et quelle force aux reins de sa splendeur rosée

Qu’elle avait pour aimer et pour vivre ! et quel sein

Pour nourrir ! et les douces pensées

De son ombre ! et comme elle sut bien mourir

 

Dans un baiser rempli de palmes et de vallées.

 

On voit ici ses larmes

Conservées dans ce couloir vert du cimetière

Un immense noyer endormi par le jour

Tient à ses pieds les tombes perles de couleur

 

Quand le noyer touche aux glaces penchées

Etincelantes du glacier de l’autre bord

Où cinq dents d’argent difformes du malheur

Luisent

Sur le gouffre harmonie d’éternelle chaleur.

 

Prairie du jour ! avec les flots et les forêts

De maigre vert et les roches du ciel

Ta pureté céleste cri cruel

Fait mal, comme une morte ici marchait.

 

Hélène aimait-elle glaciers et noyers

Passait-elle son bras nu sur ces montagnes

Baisait-elle de sa robe les prairies

Dans les yeux de son amant jeune espérait-elle

Et la lumière d’or ?

 

Loin, les rochers d’Hélène

Découpés par le soleil des funérailles

Luisaient au milieu des dents noires et dures

Et le soleil se déchirait religion pure.

 

Matière céleste

Editions Gallimard, 1967

Du même auteur :

Songe (14/08/2015)

Adieu (14/08/2016)

Eclairement (14/08/2017)

« jour d’été... » (14/08/2018)

 

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09 novembre 2019

Nourredine Aba (1921 – 1966) : « On dit que vos porteurs d’encensoir... »

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On dit que vos porteurs d’encensoir plient l’échine

quand par hasard vous leur adressez la parole,

Monsieur le haut dignitaire du parti ?

On dit aussi que certains de vos courtisans

Vous font la révérence et vous appellent sire ?

Pourquoi pas Votre Majesté ? On vous le doit.

Ces gueux étaient la veille de pauvres palefreniers,

comme vous, qui n’étiez qu’un garçon d’écurie !

Mais vous voilà hissé jusqu’aux balcons du ciel.

C’est de là que vous décidez, que vous ordonnez.

Le peuple a la voix rauque de crier sa faim,

Le peuple devient exsangue de perdre son sang.

Mais vous jouez parfois dit-on à la belote

avec un escroc de vieilles relations

qui depuis s’est fait un nom dans le vampirisme

- il paraît qu’il égorge et boit le sang des morts –

De quoi donc parlez-vous quand vous êtes ensemble ?

De ce que vous ferez quand vous serez

au pouvoir à bâiller comme des alligators,

à vous gaver de repas pantagruéliques,

de femmes nues à fouetter pour le plaisir ?

Mais dites-moi, vous arrive-t-il une fois de vous souvenir

qu’on a promis au peuple algérien, un jour de liesse,

qu’on fusillera à bout portant le mépris

qu’on fusillera à bout portant l’intolérance

qu’on chassera à coup de bâton la misère

qu’on jurera enfin par Dieu, par le Koran

le droit à la dignité, au bonheur pour tous ?

 

Ecrits d’Algérie

Editions Autre Temps (Marseille), 1996

Du même auteur : « Je suis comme un enfant… » (20/10/2015)

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08 novembre 2019

Marc Alyn (1937 -) : La terre promise sera tenue

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La terre promise sera tenue

 

La terre promise sera tenue.

Mais il nous faut toute la Terre et toute la lyre du ciel :

Jonas Icare et compagnie

Aphrodite née près d’ici

Et Ulysse dont le désir n’a cessé d’odysser

Sur son rêve d’écume aux longs muscles de sel :

La mer telle une chair fabuleuse qui glisse

Hors des pièges de la durée entre souffrance et volupté.

 

Nous voulons dérouler le tapis de l’espace aux motifs étoilés

Pour déchiffrer enfin le message caché

Cat l’univers est Livre tout entier

Et notre mission consiste à rendre la divinité elle-même intelligible

A travers les signes du créé.

 

Partir ! Le monde est là au bord du bleu.

Nos figures de proue dans l’air iodé se lavent.

Chaque vague sera labourée par le soc de nos étraves.

 

Que la folie nous guide

                                        aveugles

Sur les chemins d’exode et d’exil !

 

Nous voulons posséder non le sol réel mais ces îles plus belles d’être imaginées

Pareilles aux fruits qui lentement mûrissent dans les vergers bleus de Dieu.

Ô terre d’eau d’air et de feu :

 

Notre Terre qui êtes aux cieux !

 

Byblos

Editions L’Harmattan, 1992

Du même auteur : Je dois mourir (08/11/2018)

 

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07 novembre 2019

Sully Prudhomme (1839 – 1907) : Le cygne

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Le cygne

 

Sans bruit, sous le miroir des lacs profonds et calmes,

Le cygne chasse l’onde avec ses larges palmes,

Et glisse. Le duvet de ses flancs est pareil

A des neiges d’avril qui croulent au soleil ;

Mais, ferme et d’un blanc mat, vibrant sous le zéphire,

Sa grande aile l’entraîne ainsi qu’un lent navire.

Il dresse son beau col au-dessus des roseaux,

Le plonge, le promène allongé sur les eaux,

Le courbe gracieux comme un profil d’acanthe,

Et cache son bec noir dans sa gorge éclatante.

Tantôt le long des pins, séjour d’ombre et de paix,

Il serpente, et, laissant les herbages épais

Traîner derrière lui comme une chevelure,

Il va d’une tardive et languissante allure.

La grotte où le poète écoute ce qu’il sent,

Et la source qui pleure un éternel absent,

Lui plaisent ; il y rôde ; une feuille de saule

En silence tombée effleure son épaule ;

Tantôt il pousse au large, et, loin du bois obscur,

Superbe, gouvernant du côté de l’azur,

Il choisit pour fêter sa blancheur qu’il admire,

La place éblouissante où le soleil se mire.

Puis, quand les bords de l’eau ne se distinguent plus,

A l’heure où toute forme est un spectre confus,

Où l’horizon brunit, rayé d’un long trait rouge,

Alors que pas un jonc, pas un glaïeul ne bouge,

Que les rainettes font dans l’air serein leur bruit

Et que la luciole au clair de lune luit,

L’oiseau, dans le lac sombre, où sous lui se reflète

La splendeur d’une nuit lactée et violette,

Comme un vase d’argent parmi des diamants,

Dort, la tête sous l’aile, entre deux firmaments.

 

 

Les solitudes

Alphonse Lemerre éditeur, 1869

Du même auteur : Sur l’eau (09/02/2015)

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05 novembre 2019

Paul Fort (1872 – 1960) : Chanson à l’aube

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Chanson à l’aube

 

     - Où donc est ma peine ? Je n’ai plus de peine.

Où donc est ma mie ? Je ne m’en soucie.

   Sur la douce plage, à l’heure sereine, dans l’aube innocente, ô la mer lointaine !

     - Où donc est ma peine ? Je n’ai plus de peine.

Où donc est ma mie ? Je ne m’en soucie.

   Tes flots de rubans, la brise marine, tes flots de rubans entre mes doigts blancs !

     - Où donc est ma mie ? Je n’ai plus de peine.

Où donc est ma peine ? Je ne m’en soucie.

   Dans le ciel nacré, mes yeux l’ont suivi, le goéland gris brillant de rosée.

     - Je n’ai plus de peine. Où donc est ma mie ?

Où donc est ma peine ? Je n’ai plus d’amie.

   Dans l’aube innocente, ô la mer lointaine ! Ce n’est qu’un murmure au bord du soleil.

     - Où donc est ma peine ? Je n’ai plus de peine.

Ce n’est qu’un murmure au bord du soleil.

 

Du même auteur :

Le chat borgne (31/05/2014)

Le bonheur 30/(05/2015)

Si le bon Dieu l’avait voulu (30/05/2016)

Le chef de saint Denys (10/10/2017)

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Alain Jouffroy (1928 – 2015) : Règles de stratégie

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Règles de stratégie

 

 

se lever tôt, voir

le jour se lever, le suivre où il tourne,

 

avant que ne s’ouvre la porte du lycée

          Victor Considérant

sur la terrasse jonchée de feuilles –

 

devancer les autres (fierté de Paris)

défier les futures boules de neige,

ne pas craindre, volets grands ouverts

          malgré le couvre-feu,

la diffamation, les aigreurs –

 

écouter l’ennemi en le regardant dans les

          yeux,

changer ses propres paroles.

 

installer le téléphone du P.C. dans sa

          propre chambre,

à côté de la machine à romans.

 

lire ce que l’on écrit sans peur du jugement,

l’éprouver à l’incompréhension,

 

                                          traverser

l’immense ignorance de l’adolescence

prolongée,

loin du père ou près du père,

 

enregistrer tous les messages clandestins,

                  en faire son arme principale,

 

se lever de plus en plus tôt,

chercher du lait très loin, malgré la nuit

          qui tombe,

 

les genoux tremblant sur le cadre, les pieds

             rivés aux pédales grinçantes,

 

un livre annoté dans la poche intérieure du

          veston,

 

 

seul révolver, seules balles.

 

 

répondre par un signe affirmatif

          à toute invitation inexpliquée –

suivre la chevelure qui bouge à

          l’improviste,

                                 dans le creux

là où nul n’a pris place,

                                    avancer,

 

peindre malgré l’orage imminent le vol des

          corbeaux sur le coteau

au bout du monde,

                       là où le chevalet

surplombe les serpents –

                               avec elle, oui,

princièrement absente

à tous les rendez-vous.

 

se représenter avec précision une gomme

un petit couteau,

 

                       refuser de signer

les arbres,

prendre garde d’effacer toute espèce de

          sillage.

 

ne pas perdre de vue les mathématiques

           leur

Résistance dans les bois des environs.

                                                    Elles

sauvent parfois de l’extrême malheur,

             comme de l’injustice.

 

                                                     (ne pas

    hésiter de demander aux gardiens la

    permission d’aller chez le coiffeur, où

   ils vous accompagnent avec des mitrail-

   lettes)

 

                                               ne pas imiter

     le Père ,

refuser le système des Petites  Annonces.

                              refuser l’enrôlement par    

devancement d’appelsous les drapeaux .

 

le contredire chaque fois que l’évidence

          le veut.

par exemple : dans le calcul du produit

          national brut.

 

regarder attentivement les soldats couchés

          sur les toits, même s’ils sont cosaques.

 

observer des après-midi entières

          l’imperceptible mouvement des

          meules de foin.

 

accepter de couper le blé en plein soleil,

s’enivrer à mort.

                          sourire des taons.

 

(Ceci dire n’est pas l’éloge de la patience,

         ni de l’indifférence, mais de la diffé-

         rence même)

 

trouver sa boussole par hasard, en pleine

          rue de Pontarlier,

                                  ou près

          du Val-de-Grâce,

dans cette rue où disparaissent les

          chevelures du feu,

ne jamais regretter les heures jardinées

          au Luxembourg,

                            ne jamais les revivre.

se tenir sur le balcon, comme un capitaine

          avec sa longue vue, respirer,

                                                        franchir

          l’interdit

en créant la complicité.

 

 

                                    s’inventer un frère,

le faire mourir de surdité dans un château.

 

                                   oublier, chaque fois,

tout ce qui précède,

                         l’oublier définitivement :

la mémoire limite chaque mot, chaque

          geste,

                                  ankylose la trouvaille

 

 

se faire une règle de désobéissance très

          stricte,

          - boucler sa valise, si nécessaire,

avec ou sans brosse à dents,

                 avec ou sans carte d’identité,

et rejoindre l’ami le plus proche, le plus

          silencieux

                 ne pas céder devant les larmes.

faire front contre toutes les injures,

          leur opposer

                       une phrase de poings.

 

se taire pendant qu’on instruit le procès

          du père,

          lui porter des oranges en prison,

          lui écrire comme à son fils,

                                                   renverser

          la République.  

 

tapoter sur le bord de la table où il mange,

          père prodige,

                             s’interdire toute plainte,

dominer d’un mot (un seul) l’avalanche

          des accusations :

                                 le mot chirurgie, par

          exemple.

opérer ce transport verbal comme une bille.

 

(la liberté est à conquérir dès l’entrebaille-

          ment des paupières, le dentifrice en

          décide)  

 

économiser les réserves de meurtres.

 

ne tuer que ce qui oblitère les différences.

          danser, ensuite,

                                  parce que

le sang fait la fête dans le corps qui naît.

 

(on n’assassine, EN SOI, que ce qui nous

          ressemble)

 

se trouver à l’heure dite

                                à la sortie de prison,

les mains vides,

                         les yeux rajeunis,

planant.

 

               s’abstenir de tout commentaire,

               notules ineptes.

suivre l’axe tracé entre les jambes

          une fois pour toutes

par le trop-plein.

 

se réveiller toujours plus tôt :

 

ne plus ensevelir le sommeil dans la nuit,

devenir prophète à l’intérieur de l’horloge,

          poème-dents.

 

ne plus se coucher, ne plus se lever

                 couper le temps par la diagonale

 

ne plus manger que ce qu’offrent les amis,

se laisser voler sa dernière veste,

                                                 mais  

          chasser le poète

qui défend les droits des propriétaires,

l’aveugler de sel,

le botter dans l’escalier,

                                      telle est la loi N°1.

 

(les insultes manquent le génie)

 

                            ne pas remplacer le père,

                            jamais,

refuser de jouer la dialectique, perturber

                             Hegel, perturber Marx

(le peuple a décapité son roi, il décapitera

                              sa dialectique).

 

identité fil bleu, - fil blanc

                          se lever tôt, voir

le jour se lever, le suivre où il tourne

 

Dégradation générale

Editions Seghers, 1974

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04 novembre 2019

Benjamin Fondane (1898 – 1944) : « Je songe au passant qui... »

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Je songe au passant qui

Traverse sans hâte la rue.

Que de fois déjà il l’a vue !

Il ne la reverra plus.

 

Je pense à l’homme qui

Etend dans ses draps une femme.

La vieille chanson que la femme !

Mais c’est pour la dernière fois.

 

Je pense au poète vieilli.

Voyez : il écrit un poème.

En a-t-il écrit, des poèmes !

Mais celui-là c’est le dernier.

 

Je pense à l’homme qui

Eteint sa lampe et se couche.

Tant de fois il s’est endormi !

Mais cette fois c’est pour de bon.

 

Je pense, je pense, je pense

à la vie des éphémères

qui meurent en ouvrant les yeux.

septembre 1943

 

Le mal des fantômes

Editions Verdier, 11220 Lagrasse, 2006

Du même auteur :

Ulysse (04/11/2015)

Le mal des fantômes (04/11/2016)

                                                                                    L’Exode  - Super Flumina Babylonis  (04/11/2017)

Tianic (04/11/2018)

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03 novembre 2019

Zéno Bianu (1950 -) : Fugue

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Fugue

 

Pour Denis Lavant

 

plus haut

parlez plus haut

les morts

soufflez dans l’infini

plus haut

dans le secret de votre nuit

 

plus haut

la semence des anges

plus haut

le ciel et les mains pleines

plus haut

l’immensité du noir

 

 

plus haut

parlez plus haut

les morts

parlez pour prendre corps

plus haut

parler pour prendre cœur

 

plus haut

le cortège des ombres

plus haut

les fables du naufrage

plus haut

la pulpe du désordre

 

plus haut

parlez plus haut

les morts

dans la sève de votre vertige

plus haut

votre pluie d’espace

 

plus haut

ce ressac de tendresse

plus haut

cet iris de solitude

plus haut

ce souffle de pierre meurtrie

 

plus haut

parlez plus haut

les morts

pour renverser notre sommeil

plus haut

pour prêter l’oreille au sans fond

 

plus haut

les oiseaux du vide

plus haut

les pièges à mélancolie

plus haut

le cœur du couchant

 

plus haut

parlez plus haut

les morts

pour inciser le monde

plus haut

pour agrandir le temps

 

plus haut

vos lèvres de baptême

plus haut

vos étoiles de fatigue

plus haut

votre blessure d’horizon

 

plus haut

parlez plus haut

les morts

inlassablement

plus haut

dans la montagne des signes

 

 

Le désespoir n’existe pas

Editions Gallimard, 2010

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02 novembre 2019

Pablo Neruda (1904 – 1973 ) : Le paresseux / El perozoso

 

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Le paresseux

 

Continueront voyager choses

de métal entre les étoiles

des gens s’exténueront monter

pour violer la lune douce

là-bas fonder leurs pharmacies

 

En ce temps de vendanges pleines

le vin chez nous commence à vivre

de la mer à la Cordillère

Au Chili dansent les cerises

chantent des fillettes obscures

et dans les guitares l’eau brille

 

Le soleil joue à toute porte

Et fait miracles pour le blé

Le premier vin est rosé

Il est doux comme un enfant tendre

Le second vin est vin robuste

Comme la voix d’un marinier

Le troisième est une topaze

Incendie et coquelicot

 

J’ai mer et terre à la maison

Ma femme a des yeux gigantesques

Couleur des noisettes des bois

Et lorsque vient la nuit la mer

Se pare de blanc et de vert

Et puis dans l’écume la lune

Rêve en fiancée océane

Pourquoi donc changer de planète

 

Traduit de l’espagnol par Louis Aragon

In, « Elégie à Pablo Neruda »

Editions Gallimard, 1966

Du même auteur :

Dernières volontés / Disposiciones (02/11/2014)

Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée / Veinte poemas de amor y una canción desesperada  (02/11/2015)

Testament d’Automne (02/11/2016)

Hauteurs de Macchu-Picchu / Alturas de Macchu-Picchu (02/11/2017)

« Que ne t’atteigne pas l’air... » / « No te toque la noche... » (02/11/2018)

 

 

El perozoso

 

Continuarán viajando cosas

de metal entre las estrellas,

subirán hombres extenuados,

violentarán la suave luna

y allí fundarán sus farmacias.

 

En este tiempo de uva llena

el vino comienza su vida

entre el mar y las cordilleras.

En Chile bailan las cerezas,

cantan las muchachas oscuras

y en las guitarras brilla el agua.

 

El sol toca todas las puertas

y hace milagros con el trigo.

El primer vino es rosado,

es dulce como un niño tierno,

el segundo vino es robusto

como la voz de un marinero

y el tercer vino es un topacio,

una amapola y un incendio.

 

Mi casa tiene mar y tierra,

mi mujer tiene grandes ojos

color de avellana silvestre,

cuando viene la noche el mar

se viste de blanco y de verde

y luego la luna en la espuma

sueña como novia marina.

 

No quiero cambiar de planeta.

 

Estravagario, 1958

Poème précédent en espagnol :

Claudio Rodriguez : Don de l’ivresse / Don de la ebriedad (04/10/2019)

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