Le bar à poèmes

18 juillet 2018

Anne Bihan (1955 -) : « Être ni l’un ni ... »

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Être ni l’un ni

l’autre juste le fil tendu     entre

les rives juste     l’élan

ténu entre les formes singulières

du même     la langue plurielle

et composite                   une jambe

inattendue lancée à l’oblique

d’un ciel     de traîne

 

être la voix blanche qui

tourne et tourne encore     longe

le mur des fous des                      fissurés

estropiés     crucifiés     ramasse

à la Une et derrière la porte insonore

des chambres aseptisées

des mots savants         des phrases ordinaires

se résout à l’incertaine parole

des songes

 

oser traverser la Ligne où les oiseaux de haut vol

s’écartèlent

 

être ni l’ombre           ni

portée la lumière où noires

et rondes et blanches     vibrent

les cendres sonores de nos cris

partagés     mais la fragile pesanteur

de l’amour                    et la grâces de nos désirs

peuplées de bras de bouches de        chevelures

inconcevables      et somptueuses

 

être chaine et trame de la

natte promise où         assis debout bruisse

le monde     et la joie reconquise

des simples           des pauvres     des affligés

des affamés                    nommer la soif et l’eau la peine

et la miséricorde               le doux

et la douleur de ce qui est en nous

guette                l’infinie présence   

de la source

 

et mains vides s’avancer vers la montagne où l’Enfant

     au semblable

s’abandonne.   

 

Ton ventre est l’océan

Editions Bruno Doucey, 2011

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16 juillet 2018

Jany Cotteron (1944 -) : F aille

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à Tal-coat

 

F

AILLE

 

Je suis celui qui marche

vers les sommets

à l’heure tremblée de midi

quand les chiens de soleil

dévorent la montagne

et que le regard se tait

entre les paupières épuisées de lumière

 

C’es l’heure où émergeant de la brume

d’étranges animaux

se couchent à l’horizon

têtes et corps emmêlés

frémissements de croupes et de dos

 

Leurs flancs gris portent les traces

de cicatrices anciennes

et leurs mufles sans âge

striées de fissures

de crevasses

racontent les ruptures primitives

de la terre et des rocs

 

Je suis celui qui marche

dans le temps arrêté

auprès de la montagne

où les troupeaux impassibles

boivent à même le ciel

la brûlure de l’été

 

Je suis celui qui passe

à travers la montagne

déchiffrant dans la roche

les signes originels

de blanc, de noir et d’ocre

 

C’est l’heure où le corps s’unit au rocher

où les doigts se lient à la pierre

Les pieds se posent en arabesques

s’élèvent en lignes lentes   en courbes fugitives

Les mains lissent les rondeurs tièdes

effleurent les creux   les pointes

et glissent dans les fissures humides et fraîches

Elles cherchent à tâtons le chemin des failles

qui montent vers les crêtes

 

Je celui qui passe

les abrupts, les ressauts

les dalles et les arêtes

 

A la croisée des failles

sur les traces de pierre

ivre du battement de mon cœur

dans le souffle du temps

 

Le chant des pierres et de l’eau

Editions Samizdat, 1218 Grand-Saconnex (Suisse)

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Matsuo Bashō / 芭蕉 松尾 (1644 – 1694) : « Puissé-je à la rosée... » (16/07/2018)

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Puissé-je à la rosée

Petit à petit me laver

Des poussières de ce monde ?

 

tsuyu tokutoku

kokomoni ni ukiyo

susugabaya

 

Adapté du japonais par André Vandevenne

in, « Bashô : Haïkus et notes de voyage /Nozarashi kikô »

Synchronique Editions, 92240 L’Hay-les-Roses, 2016

Du même auteur :

« Départ du printemps… » / 行春や鳥啼魚の目は泪 11/08/2014)  

« Elles vont mourir… » (16/07/2016)

« Usé par le temps… » (23/07/2017)

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15 juillet 2018

Olivier Deschizeaux (1970 -) : Je me suis vu

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Je me suis vuI

 

Je me suis vu

enfant cognant mon crâne aux montagnes de sable jurant sur le front des mers

que la chair pourrit en mes entrailles comme une barque de démon luttant pour

la vie en un éclair de ténèbres et ma mère qui défait mon poitrail aux vents des

christ morts

 

je me suis vu

happant la vérité d’un dieu malade au bord de mon lit et mille molochs lèchent

mes cuisses enduites de terre là où respire ma seule nuit de tristesse

 

je me suis vu

quarante ans de solitude dérive mentale folie cherchant mon frère à travers la

boue des lunes endiablées et dans le ciel brûle une étoile de carton je me love

dans l’alcôve de ma mémoire je suis une ambulance qui emporte les jardins

andalous dans les cratères de l’ombre blanche mon nom s’efface de la fenêtre

défunte

 

je me suis vu

tuant la bête luttant pour la survie des têtes fracassées mon père porte une bure

de satin noir et mes ongles sont arrachés par la misère je suis un homme seul

parmi les cimetières de mon enfance je ne dois rien à personne drogues roses

psychoses schizoses à l’envers du sang nègre d’avoir trop courbé l’échine

 

je me suis vu

tuant vos âmes animales et dans ma nuit mes chairs sont des tumeurs de

morosité je suis mort maman sans espoir ni sel à ma table le don des sept lieues

est une chimère pour les mères aux larmes d’encre

 

je me suis vu

hurlant comme un âne jetant mes ailes aux flammes de ton regard écoutant la

guitare de mon frère pleurer sur les nuits de solitude  chantant la mort de toute

vie en mon cœur et toi ma sœur tu me regardes d’un œil rouge souffrant pour

moi

 

je me suis vu

hantant les manoirs de la désolation les écoles et les chantiers de la raison

perdue mais plus personne ne m’attachera aux arbres de la folie je suis libre

mort peut-être mais libre ma voix entame l’hymne dixie mais je vis encore

parmi les senteurs de l’encens royal je suis une bête au cou brisé

 

je me suis vu

saignant sur les vents de la terreur et la peur de mourir devient moins brune que

celle de vivre sous les paupières du poète ivre se joue l’apocalypse de

l’existence animale emmène-moi loin des rives où mes rêves sont des chiens

saouls dévorant le jour

 

je me suis vu

sur le toit de mon catafalque embrassant l’âme des linceuls pleurant tordant

mes os à l’orée des sentinelles de faïence la nuit tarde à vomir ses monstres ô

christ bénis mon ventre épais

 

je me suis vu

violant la fée de mon dernier souffle soupirant dans les limbes de soufre où

pourrissent mes souvenirs d’enfance endimanchés crachant mon venin sur un

ange à demi mort et la cruauté de mes dents noires sous le retable d’une

lumière à jamais éteinte et le temps qui s’envole en des prisons de terre

 

je me suis vu

déclamant les psaumes du christ à des judas honteux jouant mon âme aux dés

du hasard et filant vers l’étoile gauloise oubliant peut-être qu’un jour je fus le

fils de l’espoir

 

je me suis vu

haletant halant mon frère criant dans les draps de la souffrance ô mère quels

sont ces hurlements de louve en mes miroirs de feu je ne peux marcher plus

loin dans la lave mes bottes sont des cimetières pour corbeaux de crin et les

merles blancs de chanter mon nom aux enfers juvéniles

 

je me suis vu

quarante ans plus tard le berceau vide humant la nuit de désolation et

questionnant ma misère des larmes sur les poings fermés par la rage des vents

noirs

 

je me suis vu

écoutant le chant des aurores à minuit près des drapeaux de jais suant comme

un ogre mâchant des porcs pour y voir plus clair dans mon lit de ténèbres ne

sachant jamais si les démiurges du mal se figurent mon visage ou celui du

diable

 

je me suis vu

ourlant l’ombre à des secrets de famille gagnant ma place pour l’enfer

nucléaire au soir des mondes pliant mes doigts dans un corset rouge de colère

jurant que la vie est un don des lunes mais celles-ci sont des ruines dans la

poche de ma bouche et je ne touche que tes plaies sur les miennes

 

je me suis vu

embrasant mes mains sous la nuit qui dérive en des flots de folie minotaures et

naïades se disputant mon lait les prêtres du grand temple prient pour moi dans

le chagrin de leurs peurs

 

je me suis vu

hurlant priant tuant sans regret la fête qui se joue en ma tête je ne suis qu’un

faussaire rien n’est vrai non les clowns de la foire ne sont que des fougères

sous mes ongles

 

je me suis vu

mendiant un peu d’amour dans les rues ivres de mes crépuscules orphelin

succombant aux œuvres d’un art malheureux je suis seul dans un monde qui

n’existe pas je n’ai pour seule compagne que la tombe de mes rêves

 

je me suis vu

tranchant la main du voleur et le dramaturge de ta vie m’envie d’avoir bousculé

les marbres bleus du songe ô père tout n’est que mensonge veulerie tu es

l’étincelle dans les yeux crevés de ma mère je creuse mon bunker dans la paille

de vos chants la révolution des pauvres est un mouchoir de kérosène

 

je me suis vu

marchant sous l’orfraie désuète du boudoir de mon frère tu respires le soufre de

la mélancolie une corde pend à ton cou déjà noirci alors dans le clair-obscur de

nos chemins je sens venir notre sœur portant les enfants du désordre mais que

de lumière en eux et nous si éteints si pauvres nous si humbles sur ces flots

 

je me suis vu

rompant le pain absent des gisants que le messie emmène avec lui dans la

carrière de lave bavant comme un chien sur un astre défunt rongeant l’os d’une

eau croupie

 

je me suis vu

lisant l’évangile de l’homme seul à des adonis de craie l’aube jamais ne se lève

nuit toujours la nuit et le rythme du rock’n’roll qui enflamme les corps étreints

par la foudre sèche nuit à jamais la nuit pour les petits bataillons de la peine

 

je me suis vu

brisant le cou des marchands vidant le temple des croix nègres et dans ma

solitude j’ai des liqueurs en mon poitrail des manoirs où vivent et se cachent

les mutins de la grande guerre gueules cassées vitres chassées ombres classées

par des ventres plus gros que l’aine hollywoodienne

 

je me suis vu

m’abreuvant aux lunes à sang froid cercueil de vipères la terre est pleine de

vies oubliées ma haine s’est égarée sur le sentier de la misère à jamais à tout

jamais j’écris là mon testament

 

je me suis vu

écorchant ton ombre et mon ombre dans la divination des rigueurs de l’oméga

mes étendards sont des yeux sous le marbre des tombes un soir je me suis frotté

aux fantômes de ma jeunesse et je n’ai cueilli que la vieillesse de mes

souvenirs ô maman qu’as-tu fait de mes derniers soldats

 

je me suis vu

pleurant sous la pluie poète schizoïde décrivant la mort à des chérubins et des

gargouilles l’école des églises peur encore la peur j’ignore tout des lois de dieu

seul le diable connaît la clef de mon âme un portail de poitrine fermé sur

l’horizon déchiré par les guerres et les romances

 

je me suis vu

chassant la bête qui meurt en moi cette bête qui me fait vivre en mon minuit

d’ébène monstre innommable mes larmes sont du sang sur une chemise claire

et mon cœur est un rêve absurde

 

je me suis vu

puisant la lumière en des diables de cirque éclairant mon corps aux chandelles

de l’ivraie à toi qui ne sait rien de mes crocs enherbés j’offre mon souffle de

tendresse malgré l’agonie des aubes malgré la mauvaise nuit qui n’en finira

jamais

 

je me suis vu

découpant une mélusine au scalpel lui volant ses écailles j’aimais tant le goût

des dentelles à mon front affres d’un crépuscule ridicule une mort sans

importance

 

je me suis vu

rampant au seuil des mages et rivage en deuil mon image dans l’obscurité du

désir refusé tronquée par la langue d’une revue ouvrière manutention des

sentiments j’ai si peur de la soie océane si peur des heures noires de cette vie à

terme

 

je me suis vu

chantant à tes côtés vieille âme usagée vieux prince des ombres blanches

léchant le ventre du rat homme seul et la femme qui n’existe plus seule la

mère souffle encore sa voix sur les ruines de mon existence

 

je me suis vu

jouant un scherzo pour un monstre d’ivoire et le chagrin de la nuit qui hante

mon être décousu par les coups et ces entorses du destin jurant dans le hall de

ma gorge une seule vie une seule mort le christ sommeille sous l’olivier il y

rêve à des îles perdues

 

je me suis vu

crachant sur les rideaux de la loi honteux fou amoureux d’une ombre comptant

les yeux de dieu coulant comme l’eau sur moi j’arrache les plaies de mon frère

pour les cacher dans un keepsake de fortune et la lune dans sa boîte jongle avec

les étoiles

 

je me suis vu

bénissant la nymphe qui meurt d’overdose et le sorcier qui se fissure comme

moi naguère quand les rêves étaient de miel abjurant l’amour pour le fiel

prétendant aux enfers l’ange de la désolation embrasse mon genou fendu

 

je me suis vu

pourrissant au purgatoire filleul des enfers traînant mon cadavre dans les

limbes un singe lynchant mon linge la rage seulement la rage celle de n’être

rien qu’un spectre en un monde disparu sous mes pas la soleil manque à ma 

solitude

 

je me suis vu

éclatant telle une bombe en terre sainte peignant mon crâne pour le dernier

jésus riant de tristesse aux confins de la nuit je m’attarde dans le salon du

thaumaturge comment connaître le secret du tunnel qui mène à la toute fin

 

je me suis vu

et je savais que quarante étés seraient suffisants clowns et molochs se partagent

mon âme

 

je me suis vu

faisant l’amour à une morte dans des draps de pierre une musique de soufre à

mes oreilles un livre de prières en son vagin déchiré et les loups qui sacrifient

l’utérus uranien pour quelques billets verts et un verre de gin

 

je me suis vu

croupissant dans l’eau d’un fleuve transsexuel admirant les juges et jusants

d’un océan de gisants moi seul avec l’enfer et dans mes bras le djinn qui me

voulait époux de l’apocalypse mais que de rires puisque bientôt tout sera fini

 

je me suis vu

chanteur en pleurs dans l’armoire yiddish et mes contes andalous ne sont plus

qu’évanescence la terre sous mes ongles mes dents noires

 

je me suis vu

mille et une aubes plus tard dans une raison gardée j’aime le son de ta voix mais

tu n’es qu’un fantôme dans les enfers qui m’enclosent le néant respire fort mes

haillons sont des bataillons d’étendards qui s’enfuient pour la poussière

 

je me suis vu

poussière d’étoiles rampant parmi les cadavres exhalant un parfum de lune sur

chacune de vos lagunes en colère l’ère des seigneurs yankees est une lutte pour

le nid ni vous ni moi ne pouvons altérer le chantier de la réalité corbeau

psychotique dans les branches de ma mémoire blanche

 

je me suis vu

un piano sous les doigts flirtant avec la vie mais n’oubliant jamais que la mort

est ma maison que la chair n’est qu’une prison d’où je ne sortirai jamais les

saisons de la nuit se font femelles en chaleur mon essence est une ruelle pour

chats de gouttière

 

je me suis vu

à genoux devant une armée de prophètes cirant leurs sandales de cuir couvrant

mon visage d’un noir absolu louant dieu tremblant comme la feuille du chêne à

l’orée de la hache

 

je me suis vu

du cuivre sur mes paupières de givre vagabondant ivre de drogues dans la nuit

famélique jouant une petite musique sur mon harmonica et la peine se mêlant à

la violence du mourir je ne devrai plus rien à la personne

 

je me suis vu

convoquant frère et sœur à la porte des enfers ma raison n’est plus qu’un lourd

souvenir ils  me parlent de rédemption de guérison je glisse mon notebook noir

sous le pas des nuages tous mes poèmes s’y trouvent debout et fiers puis ils

s’en retournent dans l’arrière-monde sur le dos d’une licorne de sable

 

je me suis vu

hilare face à toi ma mère ne sachant où promener mon regard hagard sur ta

chair fin voile sur tes os et toi père avec tes chevaux de cendre une cigarette à

l’âme je te le dis mon temps sur cette terre est un lointain périple

 

je me suis vu

courant dans les allées du musée imaginaire grignotant le crâne d’un gringo ma

plume est un cahier de brique j’écris les derniers mots de mon saut en ce

monde tout m’est dérisoire je roule sur une route qui mène aux flammes de

mon esprit déconstruit

 

je me suis vu

grelotant de peur au soir de ma vie mon crépuscule lourd de taureaux morts les

oliviers ne poussent plus qu’au nord de l’occident les racines dans la neige

 

je me suis vu

errant dans l’antre d’une chrysalide agonisante filtrant l’eau du volcan pour

mieux défaire mon être de cet hêtre trop vieux pour mes poignets cherchant

l’or dans les gemmes d’un thrène à l’ennui livide

 

je me suis vu

conquistador d’un eldorado de poussière prêt pour le dernier éclair de ténèbres

luttant contre une chute lorgnant un endroit paisible où reposer en morceaux de

carillon rouge

 

je me suis vu

à la tête de cent minotaures s’accouplant dans les bosquets de l’oubli et moi

toujours cowboy d’un paradis perdu je me joue des écueils du temple sans

savoir que je serai la dernier à la table de thanatos le dernier à goûter au gâteau

de diamant

 

je me suis vu

desservant la table du manoir où dorment moïse et judas côte à côte face à la

faux grignotant les restes d’un pain béni par le fils de dieu et avalant le terreau

d’un ciel troué de part en part

 

je me suis vu

fils de l’homme roi des chrétiens poète maudit couchant sur la paille en

attendant les centaures du cinquième cercle habituant mon corps au froid des

enfers et contant mes frasques au baptiste qui fit de moi une feuille dorée sur

les lèvres de la grande mort nul ne sait où poser ses valises de verre mais dans

un élan de jeunesse perdue je retrouve le chemin de la géhenne

 

je me suis vu

portant cilice et bure me dévorant me décomposant à l’abri des regards priant

pour le péché adamique un peu de chair un peu de sel avant la fin du destin

mon crâne machine à suicide mes tempes cognent encore et encore aux portes

de l’usine morte

 

je me suis vu

récitant les illuminations le hurlement et le tournesol qui cousent et décousent

mon éventail de maladies mentales rien en vue simplement un gadget de mort

un ersatz d’hallucinations saturniennes mélancoliques rendez-vous avec la

relève des gardes dans la nuit épaisse

 

je me suis vu

allant et venant autour des vautours d’olympe moi qui ne grimpe qu’aux

ventres des singes folies solitudes meurtres viols je me cache dans un sexe

fleuri de mille tombes

 

je me suis vu

poussant mon frère dans les revers du soir lui volant sa six-cordes et grognant

face aux hordes de chien jappant pour quelque amour incertain pour quelque

leçon de vie humaine

 

je me suis vu

loup lion centurion quémandant la missive d’un prêtre sans vulgate ni robe de

dressage magie des fiertés cristallines l’émeraude au front du vent et l’idiotie

de mes lettres dans la pénombre du boudoir hanté par cent faiseurs de feu

 

je me suis vu

léchant la sève de tes rêves les miens sont dans un petit coffre à jouets dont la

clef nage dans un ciel sans astres désastre de la misère chez un homme à demi

couché

 

je me suis vu

endormi dans la geôle d’un templier ma cage est celle d’un sage à la barbe

corrompue bataille après bataille vous rasez le crâne des femmes adultères et

des gendres émasculés je ne peux me convaincre de sceller ainsi ma vie

 

je me suis vu

à l’aube de la mort hurlant aux vents d’occidents ne me laissant qu’une chance

de trépas tardif dans la nuit après les journaux de minuit saignant comme une

bête égorgée par l’existence suppliant le christ mendiant un peu de temps et

puis résolu à ne faire qu’un avec mon destin embrassant les lèvres de thanatos

 

je me suis vu

jurant au diable que je ne saurai être bon avec les drôles de songes voyages et

mensonges les drames des dames de velours tu ne peux plus faire attention à

moi mère toi que je sens près des parcs à bitume des monts de muguet et

toujours cette maladie qui n’en finit pas de tous nous ronger

 

je me suis vu

artilleur américain geignant pour la dernière fois mon souffle de vie et je ne

survis que grâce aux miens dans la honte d’une chair trop lourde d’un esprit

trop las pour les nues

 

je me suis vu

touchant l’esprit sain du doigt et puis rampant jusqu’à flots d’encre où gît mon

testament l’enfant est mort il est enterré dans le petit carré de jardins des roses

sur la tête des vers dans le corps

 

je me suis vu

à sept ans distillant l’ombre blanche de ma nuit à des ambulance sans nom

jonchant le sol d’un soleil poussif et oisif ma mère est une fleur qui jamais ne

parle d’automne ni d’hiver elle se contente de ses printemps et étés où elle est

l’infante éternelle éternel prince des gisants je m’en vais sur ton cheval cavalier

dans les ténèbres ces ourlets de paupières où crient et pleurent des millions de

spectres ô les spectres nus de mon enfance

 

je me suis vu

résultat d’une expérience ratée poète frustré dans les rues sur les trottoirs aux

angles des banques quêtant les amours divines noirceur de mes mains mes

bagues d’or se hissant sur les rebords des fenêtres sataniques que quatre christs

ont banni de l’air blond afin d’y loger leurs passions leurs crucifix et leurs

sciences

 

je me suis vu

affamé ivre drogué assoiffé criant dans la nuit d’un siècle qui n’est pas le mien

un monde grotesque où les verres de coca-cola sont des reines burlesques où

les verres de whisky ont le parfum des fjords vierges je suis là infusé dans le

cimetière comme un vieux à l’abandon remuant ma tête au bout d’un lit de

géhenne me voici donc qui entre en une mort annoncée

 

je me suis vu

vomissant la corde à mon cou mon livre de chevet mon soupir d’opéra

vomissant la bile noire qui me sert de désespoir un vieux blues rimbaldien

me rappelant que je ne suis jamais loin du rivage des orients disparus là je

pourrai devenir un cadavre exquis

 

je me suis vu

un crime sur la nuque des algues sur les vagues me frottant aux hiérarchies des

deuils ceux qui sont aux cieux jamais ne descendent un ours vide fouille en moi

comme une nonne fouille en son rosaire je suis ici-bas pour communier avec

les christs en berne beauté usée des usines à répulsions

 

je me suis vu

brûlure de cigarettes jetant mes nerfs aux démons avec la rage d’un oiseau

vitriolé j’habite à l’intérieur des cimes d’où l’on aperçoit l’enfer des hymnes

humains je ne suis qu’un damné parmi les vipères de l’écran carmin

 

je me suis vu

vociférant dans la nuit corps mutant cœur mutin lutin encore empli de vie et

pourtant lâchant mes viscères dans les rigueurs âpres du temps trois accords

plus tard les raisons sont en flammes

 

je me suis vu

dernier homme sur terre ou bien en enfer peu importe je porte la croix de ma

folie dans ma conscience dévastée brume fumée noyade je viens trempant mon 

nom dans la boue de la mort rieuse ne sachant pas où trouver la miséricorde du

sel sur le ciel

 

je me suis vu

couché à même le sol écoutant la musique de mes rêves évanouis pleurant

comme un enfant sans mère au plus profond de la nuit la peur au ventre peur

de ne jamais revenir peur de ne jamais vous revoir peur de partir pour la mort

et le ciel de dieu est un vieux placard vide je gratte ma peau j’arrache mes

ongles le rythme de mon cœur de fait lourd comment vous dire adieu

 

je me suis vu

couché dans un cercueil des larmes au coin des yeux.

 

Je me suis vu

Editions MLD, 22000 Saint-Brieuc, 2010

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14 juillet 2018

Jean-Pierre Siméon (1950 -) : « ma prière... »

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ma prière voilà comment commence ma prière

j’aime que le matin blanc pèse à la vitre et l’on tue ici

j’aime qu’un enfant courant dans l’herbe haute vienne à cogner sa joue à mes

   paumes et l’on tue ici

j’aime qu’un homme se plaise à mes seins et que sa poitrine soit un bateau qui

   porte dans la nuit et l’on tue ici

j’aime qu’on bavarde à la porte du boulanger quand il n’y a d’autre souci que

   le bleu du ciel étendu sous la théorie des nuages et l’on tue ici

j’aime qu’à quelques-uns on s’ennuie paisiblement à observer le vent dormir

   sur les toits de la ville et l’on tue ici

j’aime qu’on bâtisse une fleur pour la fleur dans le loisir insipide du jardin et

   l’on tue ici

j’aime que la pierre roule dans la rivière et que cela fasse un bruit de clarinette

   et l’on tue ici

j’aime que les heures ne soient que le temps qui passe pour faire les heures et

   l’on tue encore ici encore

et voilà comment continue ma prière

êtes-vous là encore êtes-vous là mangeurs d’ombres

je crache

je crache sur l’homme de 

l’homme de guerre

je crache sur le guerrier de la prochaine

de la prochaine guerre

qui joue aujourd’hui avec son ours en peluche les ailes des mouches et

la poudre rouge et bleue des papillons

je crache sur l’esprit de guerre qui pense et prévoit la douleur

je crache sur celui qui pétrit la pâte de la guerre

et embrasse son sommeil quand on cuit la mort au four de la guerre

je crache sur le ruisseau de sang qui tombe des doigts du vainqueur

comme un mouchoir par mégarde tombe au caniveau

je crache sur celui qui fait d’un corps de femme une chair ouverte

une chair bleue qui était blanche

couverte de guêpes qui était faite pour le baiser

déchirée qui était comme une soie pour le soleil

je crache sur la haine et la nécessité de cracher sur la haine

homme de guerre je te regarde

regarde-moi

je te dis regarde-moi...

 

 

Stabat mater furiosa

Les solitaires intempestifs, 25000 Besançon, 2000

Du même auteur :

« Avant que d’avancer puissamment dans la nuit… » (14/07/2014)

« Je veux te dire cette sorte de secret… » (14/07/2015)

« Rien n’est plus beau… » (14/07/2016)

Où passent des secrets (14/07/2017)

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12 juillet 2018

Léopold Sédar Senghor (1906 - 2011) : Chant du printemps

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Chant du printemps

Pour une jeune fille noire au talon rose

 

I

Des chants d’oiseaux montent lavés dans le ciel primitif

L’odeur verte de l’herbe monte, Avril !

J’entends le souffle de l’aurore émouvant les nuages blancs de mes rideaux

J’entends la chanson du soleil sur mes volets mélodieux

Je sens comme une haleine et le souvenir de Naëtt sur ma nuque nue qui s’émeut

Et mon sang complice malgré moi chuchote dans mes veines.

C’est toi mon amie – Ô ! Ecoute les souffles déjà chauds dans l’avril d’un autre

   continent

Oh ! écoute quand glissent, glacées d’azur, les ailes des hirondelles migratrices

Ecoute le bruissement blanc et noir des cigognes horizontales à l’extrême de

   leurs voiles  déployées

Ecoute le message du printemps d’un autre âge, d’un autre continent

Ecoute le message de l’Afrique lointaine et le chant de ton sang !

J’écoute la sève d’Avril qui dans tes veines chante.

 

II

 

Tu m’as dit :

— Écoute mon ami, lointain et sourd, le grondement précoce de la tornade

   comme un feu roulant de la brousse

Et mon sang crie d’angoisse dans l’abandon de sa tête trop lourde livrée aux

   courants électriques.

Ah ! là-bas l’orage soudain, c’est l’incendie des côtes blanches, de la blanche

   paix de l’Afrique mienne.

Et dans la nuit où tonnent de grandes déchirures de métal

Entends plus près de nous, sur trois cents kilomètres, tous les hurlements des

   chacals sans lune et les miaulements félins des balles

Entends les rugissements brefs des canons et les barrissements des pachydermes    

   de cent tonnes.

Est-ce l’Afrique encore cette côte mouvante, cet ordre de bataille, cette longue

   ligne rectiligne, cette ligne d’acier et de feu ?…

Mais entends l’ouragan des aigles-forteresses, les escadres aériennes tirant à

   pleins sabords

Et foudroyant les capitales dans la seconde de l’éclair.

Et les lourdes locomotives bondissent au-dessus des cathédrales

Et les cités superbes flambent, mais bien plus jaunes, mais bien plus sèches

   qu’herbes de brousse en saison sèche.

Et voici que les hautes tours, orgueil des hommes, tombent comme les géants

   des forêts avec un bruit de plâtras

Et voici que les édifices de ciment et d’acier fondent comme la cire molle aux

   pieds de Dieu.

Et le sang de mes frères blancs bouillonne par les rues, plus rouge que le Nil —

   sous quelle colère de Dieu ?

Et le sang de mes frères noirs les Tirailleurs Sénégalais, dont chaque goutte

   répandue est une pointe de feu à mon flanc.

Printemps tragique ! Printemps de sang ! Est-ce là ton message, Afrique ?…

Oh ! mon ami — ô ! comment entendrai-je ta voix ? Comment voir ton visage

   noir si doux à ma joue brune, à ma joie brune

Quand il faut me boucher les yeux et les oreilles ?


III

 

Je t’ai dit :

— Écoute le silence sous les colères flamboyantes de l’orage

La voix de l’Afrique planant au-dessus de la rage des canons longs

La voix de ton cœur, de ton sang, écoute-la sous le délire  de ta tête de tes cris.

Est-ce sa faute si Dieu lui a demandé les prémices de ses moissons

Les plus beaux épis, les corps les plus beaux élus patiemment parmi mille

   peuples ?

Est-ce sa faute si Dieu fait de ses fils les verges à châtier la superbe des nations ?

Écoute sa voix bleue dans l’air lavé de haine, vois le sacrificateur verser les

   libations au pied du tumulus.

Elle proclame le grand émoi qui fait trembler les corps aux souffles verts d’Avril

Elle proclame l’attente amoureuse du renouveau dans la fièvre de ce printemps

La vie qui fait vagir deux enfants nouveau-nés au bord d’un tombeau cave.

Elle dit ton baiser plus fort que la haine et la mort.

Je vois au fond de tes yeux troubles la lumière étale de l’été

Je respire entre tes collines l’ivresse douce des moissons.

Ah ! cette rosée de lumière aux ailes frémissantes de tes narines !

Et ta bouche est comme un bourgeon qui se gonfle au soleil

Et comme une rose couleur de vin vieux qui va s’épanouir au chant de tes

   lèvres.

Écoute le message, mon amie sombre au talon rose.

J’entends ton cœur d’ambre qui germe dans le silence et le Printemps.

Paris, Avril 1944

 

Hosties noires,

Editions du Seuil, 1948

Du même auteur :

Prière pour la paix (13/07/2014)

L’Absente (13/0720/15)

Ndessé (13/07/2016)

Elégie des eaux (13/07/2017)

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Jacque Prévert (1900 – 1977) : Complainte de Gilles

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Complainte de Gilles

 

Tristes enfants perdus 

Nous errons dans la nuit. 

Où sont les fleurs du jour, 

Les plaisirs de l'amour. 

Les lumières de la vie?



Tristes enfants perdus 

Nous errons dans la nuit. 

La lune blanche et nue 

Dans le ciel nous poursuit, 

Son sourire est glacé 

Nos cœurs glacés aussi.



Tristes enfants perdus 

Nous errons dans la nuit. 

Le diable nous emporte 

Sournoisement avec lui.



Le diable nous emporte 

Loin de nos belles amies. 

Notre jeunesse est morte 

Et nos amours aussi...

 

Les visiteurs du soir

in, « Jacques Prévert, Œuvres Complètes, II »

Editions Gallimard (La Pléiade), 1996

Du même auteur :

La lessive (12/07/2014) 

« La mère fait du tricot… » (12/07/2015)

Les enfants qui s’aiment (12/07/2016)

Etranges étrangers (12/07/2017)

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11 juillet 2018

Maxence Fermine (1968 -) : « Je t’ai découverte... »

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Je t’ai découverte aux lèvres d’un coquillage

bleuie de froid sous ton manteau de vagues

l’algue-chevelure dénouée dans l’écume

et tes yeux d’océan posés sur le sable

 

L’autre rive était chargée d’épices

parfum d’or sur ton épaule

un souffle de cerise sur ta nuque

simple fruit d’un équinoxe de vent

 

Je me suis baigné sous le silence d’une feuille

l’ombre exquis collait à ma paupière

un poisson-lune a chaussé mon regard

nouant mes cils bleutés sur son écaille

 

C’est alors que je t’ai découverte

ô Reine Salammbô, fille de Carthage

tu n’avais de voix que le chant des sirènes

et j’ai lu cela sur ton visage

 

Salammbô de Carthage

Editions MLD, 22000 Saint-Brieuc, 2011

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10 juillet 2018

José Manuel Caballero Bonald (1926 -) : Tandis que j’ajuste mon âge au temps

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Tandis que j’ajuste mon âge au temps

 

Combien de fois, en fin de journée,

perdant pied dans les eaux entassées

de mon âge, j’ai vu brûler, gémir

la charge de ma vie qui tenait

au seul fil précaire et tremblant

d’une chose qui encore s’impose

à mon cœur, nom arraché

à coups de mémoire,  pour que jamais

je ne puisse dire ce n’est pas vrai

j’attends encore, je suis destiné

à attendre encore et toujours

tandis que j’ajuste mon âge au temps,

pour ainsi me récupérer de la vie

que je destitue jour après jour

 

Traduit de l’espagnol par Claude de Frayssinet

In, « Poésie espagnole. Anthologie 1945 – 1990, »

Actes Sud / Editions Unesco, 1995

Du même auteur :

Verset de la genèse / Versículos del génesis (21/0720/15)

Ma prophétie, c’est ma mémoire / Mi propia profecía es mi memoria (10/07/2016

Un livre, un verre, rien. / Un libro, un vaso, nada (10/07/2017)

 

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09 juillet 2018

André Du Bouchet (1924 – 2001) : Nivellement

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Nivellement

 

Je conserve le souvenir de la rosée sur cette route

où je ne me trouve pas,

                                       dans le désespoir du vent

           qui renoue.

 

 

                       Ce ciel, dans le lieu en poudre que

révèle la fin de son souffle.

 

 

Dans l’étendue,

                             même endormi, que je retrouve

           devant moi, hier j’ai respiré.

 

 

Reçu par le sol, comme l’étendue de la route que

je peux voir.

 

 

       Je reste longuement au milieu du jour.

 

Dans la chaleur vacante,

Editions du Mercure de France, 1959

Du même auteur :

Cession (26/06/2016)

Le moteur blanc (09/07/2017)

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