Le bar à poèmes

08 août 2022

Mahmoud Darwich (1941 - 2008) / محمود د رويش : S’envolent les colombes

Mahmoud_darwish_chamada[1]

 

S’envolent les colombes

 

S’envolent les colombes.

Se posent les colombes.

 

- Apprête la terre que je me repose

Car je t’aime jusqu’à la fatigue.

Ton matin est fruits pour les chansons,

Ce soir est d’or

Et nous sommes l’un à l’autre, à l’heure où l’ombre pénètre son ombre dans le

     marbre

Et je me ressemble lorsque je suspends mon être à un cou qui n’étreint que les

     nuages.

Tu es l’éther qui se dénude devant moi, larmes de raisin.

Tu es le commencement de la famille des vagues lorsqu’elles s’agrippent à la

     terre ferme, lorsqu’elles migrent,

Et je t’aime et tu es le prélude de mon âme et l’épilogue.

 

S’envolent les colombes.

Se posent les colombes.

 

- Mon aimé et moi, deux voix sur les mêmes lèvres.

J’appartiens à mon aimé, et mon aimé appartient à son étoile fugitive

Et nous entrons dans le rêve, mais il ralentit le pas pour nous échapper.

Lorsque mon aimé s’endort, je me lève pour protéger son rêve de ce qu’il pourrait voir

Et chasser les nuits passées avant notre rencontre.

Je choisis nos jours de mes mains

Et choisis pour moi la rose de notre table.

Dors, mon aimé,

Que les voix des mers s’élèvent jusqu’à mes genoux.

Dors, mon aimé,

Que je me pose en toi et délivre ton rêve d’une épine jalouse.

Dors,

Que les tresses de ma poésie soient suRtoi, et la paix.

 

S’envolent les colombes.

Se posent les colombes.

 

- J’ai vu avril sur la mer.

J’ai dit : Tu as oublié le suspens de tes mains,

Oublié les cantiques sur mes plaies.

Combien peux-tu naître dans mon songe

Et me mettre à mort,

Pour que je crise : Je t’aime.

Et que tu trouves le repos ?

Je t’appelle avant les mots.

Je m’envole avec ta hanche avant d’arriver chez toi.

Combien parviendras-tu à déposer les adresses de mon âme dans les becs de

     ces colombes, à disparaître, tel l’horizon sur les pentes,

Pour que je sache que tu es Babel, Egypte et Shâm ?

 

S’envolent les colombes.

Se posent les colombes.

 

- Où m’emportes-tu mon aimé, loin de mes parents,

De mes arbres, de mon petit lit et de mon ennui,

De mes miroirs, de ma lune, du coffre de mes jours, de mes nuits de veille,

De mes habits et de ma pudeur ?

Où m’emportes-tu mon aimé, où ?

Dans mon oreille, tu enflammes les steppes, tu me charges de deux vagues,

Tu brises deux côtes, tu me bois, me brûles, et

M’abandonnes sur le chemin du vent vers toi.

Pitié... Pitié...

 

S’envolent les colombes.

Se posent les colombes.

 

- Ma hanche est une plaie ouverte, car je t’aime

Et je cours de douleur dans les nuits agrandies par la crainte de ce que

     j’appréhende.

Viens souvent et absente-toi brièvement.

Viens brièvement et absente -toi souvent.

Viens et viens et viens. Aah d’un pas immobile.

Je t’aime car je te désire. Je t’aime car je te désire.

Et je prends une poignée de ce rayon encerclé par les abeilles et la rose furtive.

Je t’aime, malédiction des sentiments.

J’ai peur de toi pour mon cœur. J’ai peur que mon désir se réalise.

Je t’aime car je te désire.

Je t’aime, corps qui crée les souvenirs et les met à mort avant qu’ils ne

     s’accomplissent.

Je t’aime car je te désire.

Je modèle mon âme à l’image des deux pieds, des deux édens.

J’écorche mes plaies avec les extrémités de ton silence...et la tempête

Et je meurs pour que les mots trônent dans tes mains.

 

S’envolent les colombes.

Se posent les colombes.

 

- « L’eau me blesse », car je t’aime.

Les chemins de la mer me blessent,

Le papillon,

L’appel à la prière dans la lumière de tes poignets me blessent.

Mon aimé, je t’appelle à longueur de sommeil. J’ai peur de l’attention des

     mots.

Peur qu’ils ne découvrent l’abeille en larmes entre mes cuisses.

L’ombre sous les réverbères me blesse car je t’aime,

Un oiseau dans le ciel lointain, le parfum du lilas me blessent,

Et le commencement de la mer

Et sa fin.

Aah si je pouvais ne pas t’aimer,

Ne pas aimer,

Qu’enfin guérisse ce marbre.

 

S’envolent les colombes.

Se posent les colombes.

 

- Je t’aperçois et j’échappe au trépas. Ton corps est un hâvre.

Chargé de dix lys blancs, dix doigts, le ciel s’en va vers son bleu égaré.

Et je tiens cet éclat marbré, je tiens le parfum du lait caché

Dans deux prunes sur l’albâtre et j’adore celui qui décerne à la terre ferme et à

     la mer

Un refuge sur la rive du sel et du miel premiers. Je boirai le suc de caroube de

     ta nuit

Et je m’endormirai

Sur un blé qui brise le champ, brise jusqu’au cri qui se rouille.

Je te vois et j’échappe au trépas. Ton corps est un hâvre.

Comment la terre m’exile-t-elle dans la terre ?

Comment s’endort le songe ?

 

S’envolent les colombes.

Se posent les colombes.

 

- Mon amour, j’ai peur du silence de tes mains.

Ecorche mon sang, que s’endorme la jument.

Mon amour, les femelles des oiseaux volent vers toi,

Prends-moi, souffle ou épouse.

Mon amour, je demeurerai là, que mûrissent dans tes mains les pistaches de

     mes seins,

Que les gardes m’arrachent de tes pas.

Mon amour, je te pleurerai toi toi toi,

Car tu es le toit de mon ciel

Et mon corps est ta terre sur terre

Et ta demeure.

 

S’envolent les colombes.

Se posent les colombes.

 

Sur le pont, j’ai vu l’Andalousie de l’amour et du sixième sens.

Sur une fleur desséchée,

Il lui rendit son cœur

Et dit : L’amour requiert de moi ce que je n’aime pas.

Il requiert que je l’aime.

La lune s’endormit

Sur une bague qui se brise

Et les colombes d’envolèrent.

 

Sur le pont, j’ai vu l’Andalousie de l’amour et du sixième sens.

Sur une larme désespérée,

Elle lui rendit son cœur

Et dit : L’amour requiert de moi ce que je n’aime pas.

Il requiert que je l’aime.

La lune s’endormit

Sur une bague qui se brise

Les colombes d’envolèrent.

Et la nuit noire se posa sur le pont et les amants.

 

S’envolent les colombes.

Et se posent...

 

1984

 

Traduit de l’arabe par Elias Sanbar,

in, Mahmoud Darwich : « Onze astres sur l’épilogue andalou. »

Editions Gallimard (Poésie), 2000

Du même auteur :

Fresque sur le mur (29/06/2014)

Pluie d’automne lointain (29/08/2015)

 إلـى أمّــي /A ma mère / (29/08/2016)

La quasida de Beyrouth (29/08/2017)

درس من كاما سوطرا  /  L’art d’aimer  (29/082018)

L’enfant réfugié (29/08/2019)

Poèmes sur un amour ancien (29/08/2020)

« Nous choisirons Sophocle... » (29/08/2021)

Posté par bernard22 à 00:01 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :


07 août 2022

Avrom Sutzkever (1913 – 2010) / אַבֿרהם סוצקעווער : Jardin chagallien

img_20201110111724[1]Yivo Institute for Jewich Research

 

Jardin chagallien

 

Derrière le portail, dans les dix-huit carats de la rosée

Vient se baigner ta fiancée.

Elle plonge en tremblant dans ta palette, en même temps

Que de bleus parfums balsamiques.

Ton imagination devient jardin... Ô nuit de rossignols !

 

S’embrassent les couleurs. Ton pinceau lui-même

Est un homoncule

Sur la Voix lactée de la toile

La tête à l’envers

Et s’offrent en lui des secrets charnus,

Pommes tièdes, fruits féminins,

Ses couleurs libèrent le bien que le jardin

Cache sous ses voiles de brume.

 

Traduit du yiddish par Charles Dobzynski,

in « Anthologie de la poésie yiddish, Le miroir d’un peuple »,

Éditions Gallimard, 2000.

Du même auteur :

Les juifs gelés (13/08/2014)

Paysage de fin de nuit (17/07/2016)

Dans la hutte de neige (16/08/2017)

Pelisse de feu (16/08/2018)

Les gazelles de Yamsuf (16/08/2019)

Prière à soi-même (07/08/2020)

Automne tsigane (07/08/2021)

Posté par bernard22 à 00:50 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

06 août 2022

Robert Desnos (1900 -1945) : Les sources de la nuit

desnosRobert Desnos, camp de concentration de Theresienstadt (Terezin), 1945.

 

Les sources de la nuit

 

Les sources de la nuit sont baignées de lumière.

C’est un fleuve où constamment

boivent des chevaux et des juments de pierre

en hennissant.

 

Tant de siècles de dur labeur

aboutiront-ils enfin à la fatigue qui amollit les pierres ?

Tant de larmes, tant de sueur,

justifieront-ils le sommeil sur la digue ?

 

Sur la digue où vient se briser

le fleuve qui va vers la nuit,

où le rêve abolit la pensée.

C’est une étoile qui nous suit.

 

À rebrousse-poil, à rebrousse-chemin,

Étoile, suivez-nous, docile,

et venez manger dans notre main,

Maîtresse enfin de son destin

et de quatre éléments hostiles.

 

(Les portes battantes, 1936)

 

Fortunes

Editions Gallimard, 1942

Du même auteur :

J’ai tant rêvé de toi (06/08/2014)

Les espaces du sommeil (06/08/2015)  

Ô douleurs de l’amour ! (06/08//2016)

Infinitif (06/08/2017)

Baignade (06/08/2018)

De la rose de marbre à la rose de fer (06/08/2019)

« Hors du manteau, la lumière... » (06/08/2020

La belle que voilà (06/08/2021)

Posté par bernard22 à 00:17 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

05 août 2022

Luis Mizón (1942 -) : Le songe du figuier en flammes / El sueño de la higuera en llamas (I)

7192855[1]

 

Le songe du figuier en flammes 

Pour Anne-Lise Bénard

et Claude Couffon

I

 

1

Humbles tisserandes,

les mouettes.

 

A l’abri de la tempête,

elles ravaudent des mots blessés.

 

Les crevasses que laissent les éclairs

sur le visage colossal des fiancés.

 

Les baisers de l’amour en danger

ornés de coquillages et de bateaux

 

2

J’oeuvre avec des nombres très beaux,

des caresses accessibles.

 

Aine.

Aube.

Aisselle délicate.

 

Je respire dans les photographies du ciel.

Le sourire lézardé de la fiancée.

L’arbre du jardin des naufrages.

 

Visage défiguré assoiffé d’eau pure.

Je recueille dans mes mains obscures

une poussière de mots desséchés

dont le son monte

du fond d’une jarre d’argile.

 

3

Rumeur de musique.

Lumière en bris.

 

Où dort la fiancée ?

Dans quel chai se montre-t-elle

à l’invention de ma parole ?

 

Un poulpe étoilé s’endort

et imprime ses ventouses

sur la cuisse d’une statue.

Lèchement d’argent du nombril.

Main aventurière et complice.

Visage qui sourit.

Hortensia sensuel.

 

La fiancée dort près du poulpe

ou peigne à la fenêtre son cri de feu.

Corps de rosée et lait suret.

Labyrinthe.

 

La lumière attend

à la porte de la soif.

 

4

Qui pince

la corde du silence ?

Une femme te regarde,

accroupie.

 

Mes yeux te regardent et se ferment.

Fiancée de personne.

Je nettoie ta robe des amours secs.

Aumônes de femme et d’arbre.

Et de la main d’un autre je caresse

tes genoux de lave.

 

5

Broussailles de toucher.

Le ciel est une coquille

usée par les vagues.

Mes mains s’égarent

dans le bleu le plus profond.

Ici point de cigales.

Rien que l’aube éventrée.

Un pêcheur et un poisson

accroché à une étoile de métal.

Ici il n’y a rien.

 

6

Ultime frontière

où le vent se peigne.

Balcon avec des tresses.

Femme du port.

Je ramasse des plumes d’anges démuni.

Du fumier d’éclair.

Des livres d’occasion.

Jeu de lumière

dans le miroir si réduit de mon ongle.

 

Je ne sais de qui je m’éloigne

ni de qui je me rapproche.

Ame en feu

et yeux fermés.

 

7

Glace aux fruits.

Hôtels, juke-boxes.

 

Pacotilles sur la plage déserte.

Harpons aérolithes et baleines.

Fétiches de livres et de naufrages.

J’accuse la mer

en pleurant de jalousie.

 

Je me contredis.

Est-ce ma fiancée qui pleure

à son balcon avec des tresses ?

La vague en mendiante déguisée

me lèche les mains

avec sa langue de loup et d’agneau.

 

8

Mon corps est une île.

Ma maison,

un incendie.

Une croix qui flotte

amarrée avec des algues.

 

Allongé parme les vagues

sous l’arbre qui brûle

et ses marches anciennes.

Je me découvre

une autre forme de silence et de naufrage.

 

9

La fiancée se fait photographier endimanchée

sur la place du port.

 

Toi, l’indiscret qui passes,

regarde-la sans crainte,

mais ne l’avoue jamais !

 

Laisse-la danser

avec son philosophe populaire

le cha-cha-cha du Vieux Gandin du Sud.

 

Une fleur de sang à la boutonnière

et à la main un mouchoir avec des baisers.

 

10

Mon corps garde ton souvenir,

fiancée à la bouche barbouillée.

 

Je suis ta maison secrète,

le théâtre de ton étreinte.

Fiancée à jamais éprise.

 

Echelle ou kaléidoscope,

ville ou désert.

Qui chante entre ses dents ?

 

Quand nous perdrons notre cœur

et nos os,

nous ne serons plus que des miettes

dans la haine cristalline

du ciel.

 

Etoile filante

qui émiette l’eau.

Caresse sans limite.

 

11

Laisse-moi te vêtir

de mots qui brillent,

fiancée qui brûle seule.

 

La mer est en automne verte et ocre.

Viens à cette côte amoureuse

et je te couvrirai de chèvrefeuille.

Viens, même incorporelle.

Tu seras l’euphorie secrète de la roche.

Le délire du mollusque.

 

12

Je dessine une île et un désert.

Un chemin phosphorescent

et une maison  faite avec du bois d’épaves.

Un coq bleu me guide.

Un poulain d’ombre.

Le songe du figuier en flammes.

 

Je t’enlèverai endormie,

je t’arracherai à ta peine

et je t’emmènerai dans ma maison

que les vagues font trembler.

Et nous tremblerons réunis,

dessins, argiles et livres.

 

13

Quoi que tu dises.

Quoi que tu fasses.

Nous serons étreinte et parole.

Saveur de labyrinthe acide

ou seulement à peine amer.

 

Odeur de contrebande d’océan

et de cheval.

 

Caresses

sur la peau douce

des lamantins.

Chroniques d’amour.

 

Sexe et haillons du cœur

ou tendre haine murmurée

à l’oreille de la lune.

 

Trocs incompréhensibles.

 

Au-dehors les portiers boivent du vin.

Leurre des mains froides.

 

14

Amis exilés et oubliés.

Dieu de nacre et d’os.

 

Sur la plage je leur laisse

ma cicatrice de craie.

Ma fleur anéantie.

Mon amour fané.

 

Tronc fendu de l’olivier.

Simple matière tordue par la mer.

Trouée par l’aube.

Amarrée à la dure transparence

d’un miroir

aux mille bras symétriques.

 

Matière ébranlée.

 

15

Argiles et livres.

Bibliothèques bleues en feu.

Les chevaux marins tombent

du fond poussiéreux du ciel.

 

Corps de mousse polie.

Lèvres du vent sur des lèvres de vent

brûlées par la même haleine

et réfléchies par le même miroir

de pierre noire.

 

Dans le songe du figuier en flammes.

Dans le puits et dans le chemin

où le temps est oublié.

 

Je te baignerai nue

pour que tu ressuscites dans ma voix.

 

Traduit de l’espagnol par Claude Couffon

In, Luis Mizon : « Le songe du figuier en flammes  / El sueño de la higuera en llamas »

Editions Folle Avoine, 35137 Bédée, 1999

Du même auteur :

 Prisons / Prisiones (05/08/2014)

L’arbre / El árbol (05/08/2015)

Terre prochaine / Tierra próxima (05/08/2016)

Vent du Sud / Viento Sur (05/08/2017)

Retour / Retorno (05/08/2018)

Arbre /Árbol (05/08/2019)

Fantôme / Fantasmas (05/08/2020)

La mer des Sargasses (extraits) (05/08/2021)

 

El sueño de la higuera en llamas

 

I

 

1

Tejedoras humildes

las gaviotas.

 

Al resguardo de la tempestad

reparan palabras malheridas.

 

Las grietas que dejan los relámpagos

en el rostro gigante de los novios.

 

Los besos del amor en peligro

adornados de conchas y de barcos.

 

2

Trabajo con números bellíssimos.

Caricias accesibles.

 

Ingle.

Alba.

Axila delicada.

 

Respiro en las fotografías del cielo.

La sonrisa agrietada de la novia.

El árbol del jardín de los naufragios.

 

Rostro desfigurado sediento de agua pura.

Recojo en mis manos oscuras

un polvo de palabras secas

que resuenan

en el fondo de un jarro de greda.

 

3

Rumor de música.

Luz demolida.

 

¿ Dónde duerme la novia ?

¿ En qué bodega se asoma

a la invención de mis palabras ?

 

Un pulpo estrellado se duerme

y marca de ventosas

el muslo de una estatua.

Lamedura plateada del ombligo.

Mano aventurera y cómplice.

Cara que sonríe.

Hortensia sensual.

 

La novia duerme con su pulpo

o peina en la ventada su crin de fuego.

Cuerpo de rocío y leche agria.

Laberinto.

 

La luz espera

en la puerta de la sed.

 

4

¿ Quien pellizca

la cuerda del silencio ?

Una mujer te mira,

En cuclillas.

 

Los ojos se me cierran mirándote.

Novia de nadie.

Limpio tu falda de amores secos.

Limosnas de mujer y de árbol.

Y acaricio con una mano ajena

tus rodillas de lava.

 

5

Maleza y tacto.

El cielo es una concha

usada por las olas.

Mis manos se pierden

en el azul más hondo.

Aquí no hay cigarras.

Sólo el alba destripada.

Un pescador y un pescado

Colgando de una estrella de metal.

Aquí no hay nada.

 

6

Última frontera

donde se peina el viento.

Balcón con trenzas.

Mujer del puerto.

Recojo plumas de ángel pobre

Estiécol de relámpago.

Libros de segunda mano.

Juego de luz

en ele espejo diminuto de mi uña

 
No sé de quién me alejo.
No sé a quién me acerco.
Con el alma encendida
Y los ojos cerrados.
 
7
Helados de fruta.
Hoteles, vitrolas.
 
Baraturas en la playa vacía.
Arpones aerolitos y ballenas.
Fetiches de libros y naufragios.
Acuso el mar,
lloro de celos.
 
Me contradigo.
¿ Es mi novia la que llora
En su balcón con trenzas?
La ola disfrazada de mendigo
me lame las manos
con su lengua de lobo y de cordero.
 
8
Mi cuerpo es una isla.
Mi casa
un incendio.
Una cruz que flota
Amarrada con huiros.
 
Tendido en las olas
bajo el árbol que arde
y su escalera antigua.
Me descubro
otra forma de silencio y naufragio.
 
9
La novia se retrata endomingada
en la plaza del puerto.
 
Indiscreto que pasa,

mírala sin medio,

pero ¡ nunca lo digas !

 

Déjala bailar

Con su filósofo popular
el cha cha cha del Caballero Del Sur.
 
En el ojal una flor de sangre
y en la mano un pañuelo con bezos
 
10
Mi cuerpo te recuerda.
novia de boca mal pintada.
 
Soy tu casa secreta,
el teatro de tu abrazo.
Novia para siempre enamorada.
 
Escala o caleidocopio,
ciudad o desierto.
¿ Quién canta entre dientes ?
 
Cuando se no pierda el corazón
y los huesos,
seremos sólo trizaduras
en el odio cristalino
del cielo
 
Estrella fugaz
que triza del agua.
Caricia sin límite
 
11
Déjame que te vista
con palabras que brillan,
novia que arde sola.
 
En otoño el mar es verde y ocre.
Ven a la costa enamorada
y te cubriré de madreselva.
Ven aunque no tengas cuerpo.
Serás la euforia secreta de la roca.
El delirio del caracol.
 
12
Dibujo una isla y un desierto.
Un camino fosforescente
y una casa hecha con madera náufraga.
Me guía un gallo azul.
Un potro de sombra.
El sueño de la higuera en llamas. 
 
Te robaré dormida,
te quitaré la pena,
te llevaré a mi casa
que tiembla con las olas.
Y temblaremos juntos,
los dibujos, las gredas y los libros.
 
13
Digas lo que digas.
Hagas lo que hagas.
Seremos abrazo y palabra.
Sabor a laberinto ácido
o sólo apenas amargo.
 
Olor a contrabando de mar
y de caballo.
 
Caricias
en la piel suave
de las vacas marinas.
Crónicas de amor.
 
Sexo y harapos del corazón
o dulce odio murmurado
en el oído de la luna.
 
Trueques incomprensibles.
 
Afuera los porteros toman vino.
Engaño de las manos frías.
 
14
Amigos desterrados y olvidados.
Dioses de concha y hueso.
 
En la playa les dejo
mi cicatriz de tiza.
Mi flor aniquilada.
Mi amor seco.
 
Tronco rajado del olivo.
Simple materia torcida por el mar.
Agujereada por el alba.
Amarrada a la dura transparencia
de un espejo
de mil brazos simétricos.
 
Materia estremecida.
 
15
Gredas y libros.
Azules bibliotecas incendiadas.
Los caballos marinos se descuelgan
del fondo polvoriento del cielo.
 
Cuerpos de musgo pulido.
Labios de aire junto a labios de aire
quemados por el mismo soplo.
Reflejados por el mismo espejo
de pieda negra.
 
En el sueño de la higuera en llamas.
En el pozo y el camino
donde se olvida el tiempo
 
Te bañaré desnuda
para que revivas en mi voz.

Poème précédent en espagnol :

José Manuel Caballero Bonald  : Transfiguration de la perte / Transfiguración de lo perdido (09/07/2022)

 

Posté par bernard22 à 00:13 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

04 août 2022

Victor Hugo (1802 – 1885) : Aux arbres

Centenary-of-the-Death-of-Victor-Hugo[1]

 

Aux arbres

 

Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme!

Au gré des envieux, la foule loue et blâme ;

Vous me connaissez, vous  ! – vous m’avez vu souvent,

Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant.

Vous le savez, la pierre où court un scarabée,

Une humble goutte d’eau de fleur en fleur tombée,

Un nuage, un oiseau, m’occupent tout un jour.

La contemplation m’emplit le coeur d’amour.

Vous m’avez vu cent fois, dans la vallée obscure,

Avec ces mots que dit l’esprit à la nature,

Questionner tout bas vos rameaux palpitants,

Et du même regard poursuivre en même temps,

Pensif, le front baissé, l’oeil dans l’herbe profonde,

L’étude d’un atome et l’étude du monde.

Attentif à vos bruits qui parlent tous un peu,

Arbres, vous m’avez vu fuir l’homme et chercher Dieu!

Feuilles qui tressaillez à la pointe des branches,

Nids dont le vent au loin sème les plumes blanches,

Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux,

Vous savez que je suis calme et pur comme vous.

Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu s’élance,

Et je suis plein d’oubli comme vous de silence!

La haine sur mon nom répand en vain son fiel ;

Toujours, – je vous atteste, ô bois aimés du ciel! –

J’ai chassé loin de moi toute pensée amère,

Et mon coeur est encor tel que le fit ma mère!

 

Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours,

Je vous aime, et vous, lierre au seuil des antres sourds,

Ravins où l’on entend filtrer les sources vives,

Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives!

Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois,

Dans tout ce qui m’entoure et me cache à la fois,

Dans votre solitude où je rentre en moi-même,

Je sens quelqu’un de grand qui m’écoute et qui m’aime!

 

Aussi, taillis sacrés où Dieu même apparaît,

Arbres religieux, chênes, mousses, forêt,

Forêt ! c’est dans votre ombre et dans votre mystère,

C’est sous votre branchage auguste et solitaire,

Que je veux abriter mon sépulcre ignoré,

Et que je veux dormir quand je m’endormirai.

 

Juin 1843

 

Les contemplations,1856

Michel Lévy frères & Pagnerre, Paris 1856

Du même auteur :

A quoi songeaient les deux cavaliers (04/08/2014)

Soleils couchants (04/08/2015)

« Demain, dès l'aube… » (04/08/2016)

Stella (04/08/2017)

Horror-IV (04/08/2018)

Le matin (04/08/2019)

Une nuit qu’on entendait la mer sans la voir (04/08/2020)

« Puisque mai tout en fleurs... » (04/08/2021)

Posté par bernard22 à 00:28 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :


02 août 2022

Ozaki Hôsai / 尾崎 放哉 (1885 – 1926) : « Dans mon dos... »

AVT_Hosai-Ozaki_4908[1]

 

Dans mon dos passe un train –

j’arrache les mauvaises herbes

sans lever la tête

 

 

 

Traduit du japonais par Corinne Atlan et Zéno Bianu

in, « Haiku. Anthologie du poème court japonais »

Editions Gallimard (Poésie), 2002

Du même auteur : « Sur la pointe d’une herbe... » (03/08/21)

Posté par bernard22 à 23:53 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

Guennadi Aïgui / Геннадий Николаевич Айги (1934 – 2006) : Le dernier départ. 3, 4 / ОСЛЕДНИЙ ОТЪЕЗД. 3, 4

aigi_--[1]

 

Le dernier départ

 

3

depuis toujours

l’air, on dirait, et la lumière –

 

ce miroitement :

 

toujours la même

main...-

 

depuis longtemps

ayant fait ses adieux à ce Ciel sans parole

interminablement descend dans le ravin

et bénissant la ter-ri-fiante

Terre – elle, en tant que Grenier (ô tant et tant j’en sais

à croire

par l’Univers-Sommeil) –

humide

de la vapeur invisible du sang –

 

(là, près de moi – remontent

suant

les collines mouvantes

sur les plaines très loin – avec les dos

- bribes-guenilles-priant-le-vent-seul...-

et ne bougeront plus depuis longtemps

se taisent tels la main – et jamais plus

ne tremblera

la main) –

 

ils sont partis les trains :

 

ô : Haï – ïa...

 

A-a - oum...-

 

Le Temps

spectralement-charogne – est devenu

(oh, pas trop tôt)

minute pour accompagner

la depuis longtemps

 

- la Depuis-longtemps-infinie...-

 

(...ils chantent...) –

 

4

c’est

l’Unique Niveau :

plus haut – dispersés, parlant, finissant de chanter

plus bas

finissant de parler à la Main (et crier) – une telle

Trinité

dans la chaleur torride –

 

(car

Au mileu – est la Main)

 

dans la ville d’aubépines (ou béantes toujours

furent

dans ces ruelles-et cris

aux

bouches noires) –

 

et – de nouveau

s’introduit l’enfantine

pauvre danse-semblance

sans personne :

 

Ha - aï - ïaia –

 

(pas même un spectre d’air) –

 

ô : A oum...-

 

 

Traduit du russe par André Markowicz

Editions Mesures,2019

Du même auteur : Le dernier départ. 1, 2 / ОСЛЕДНИЙ ОТЪЕЗД. 1,2 (02/08/2021)

 

 

 

ПОСЛЕДНИЙ ОТЪЕЗД

 

3

и будто извечное

как воздух как свет –

 

это мерцанье:

 

все та же

рука... –

 

 

давно

с Небом Бессловесия давно попрощавшись

нескончаемо опускается в ров

страшную бла-гос-лов-ляет

Землю –  к а к  К л а д о в у ю  (о сколько об этом

Знаю

будто Вселенною-Сном) –

влажная

от пара незримого крови –

 

 

(рядом – приподымаются

в поте

холмы – шевелящиеся

из дальних долин – и клочками-тряпья-только-ветру-молившиеся

спины... – давно не шелохнутся

молчат как рука – и уже никогда

не дрогнет

рука) –

 

– ушли поезда:

 

о:  Х а й – й я ... –

 

А – а – у м ... –

 

и Время

призрачно-падальное –

сталоминутою

(о наконец) провожания

давно –

 

Давно-Бесконечной... –

:

(... п о ю т ...)

 

4

Это

Единственный Уровень:

Выше – разбрелись говоря-допевая

Ниже

Договаривают Руке (и кричат) – вот такая

Троица

в зное палящем –

 

(ибо

Посредине – Рука) –

 

в городе боярышников (всегда разверзались

в тех

переулках-и-криках

о

черными ртами) –

 

и – снова

вторгается жалкое

детское пляско-подобие

без никого:

 

Х  а – а й – й я –

 

(нет даже призрака воздуха) –

 

о:  А у м ... –

Poème précédent en russe :

Anna Akhmatova : / Анна Ахматова : Jardin d’été / Летний сад (04/07/2022)

Posté par bernard22 à 00:06 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

31 juillet 2022

Alfonso Gatto (1909 – 1976) : Elégie nocturne / Elegia notturna

alfonso-gatto-259145-250-400[1]

Elégie nocturne

 

Peut-être mon seul souvenir : ta joie

dans la maison là-bas où le soir

apporte l’odeur de la terre et la calme

lumière nocturne, c’est ta vraie voix

 

celle où jeune tu parles sur le visage

riant des enfants. Sont passées

dans ton regard des nuits limpides

au bruissement dru des étoiles, les façades

 

voilent des maisons blanches, une fontaine

vibre d’une eau seule à s’écouter

et la ville se déploie au seuil

lointain de la mer. C’est l’âme qui vole.

 

Sans le savoir, tu nous vouais au chant

de l’homme sans retour, qui toujours

disparaît dans le vide d’une place, la mort

à nous en étonner parut sortilège, à de rares


voix bruissantes le sommeil fut adieu.

 

Traduit de l’italien par Bernard Simeone

In, Alfonso Gatto : « Pauvreté comme le soir »,

Editions La Différence (Orphée), 1989

 

Elégie nocturne

 

 

Peut-être me rappelè-je seulement que tu étais heureux

dans la maison là-bas où le soir

amène l’odeur de la terre et la tranquille

lumière nocturne ; j’entends ta voix réelle,

 

ta voix de jeunesse exprimée sur le visage

riant des enfants. De limpides nuits

sont passées dans ton regard au dense

scintillement des étoiles, les façades

 

voilent des maisons blanches, une fontaine

vibre de l’eau qui s’écoute toute seule

et la ville se déploie jusqu’au seuil lointain

de la mer. Notre âme s’envole-t-elle ?

 

Tu ne savait pas nous vouer au chant

de l’homme qui ne revient pas, qui disparaît

toujours  dans le vide de la place, enchantée

nous parut la mort nous surprenant ; au rares

 

voix s’amenuisant, le sommeil fut l’adieu.

 

Traduit de l’italien par Geneviève Burckhardt

in, « Italie poétique contemporaine »

Editions du dauphin, 1968

Du même auteur :

A mon père / A mio padre (27/08/2017)

Mots / Parole (27/08/2018)

« Les soirs reviendront... / « Torneranno le sere ... » (27/08/2019)

Et tu m’écouteras / E tu m'ascolterai  (27/08/2020) 

Pour les martyrs de la Place Loreto / Per i martiri di Piazzale Loreto (27/08/2021)

 

Elegia notturna

 

 

Forte solo ricordo ch’eri lieto

nella casa laggiù dove la sera

reca l’odore della terra e il quieto

lume notturno, è la tua voce vera

 

questa in cui parli giovane sul volto

ridente dei fanciulli. Son passate

limpide notti nel tuo sguardo al folto

stormire delle stelle, le facciate

 

velano case bianche, una fontana

vibra dell’acqua che s’ascolta sola

e la città si spiega alla lontana

soglia del mare. E’ l’anima che vola ?

 

Tu non sapevi di votarci al canto

dell’uomo che non torna, che scompare

sempre nel vano della piazza, incanto

sembro’ la :morte da stupirci, a rare

voci stormenti il sonno fu l’addio.

 

Poesie

Vallecchi editore, Firenze, 1941

Poème précédent en italien :

Giuseppe Ungaretti : Calme / Sereno (13/05/2022)

Posté par bernard22 à 23:54 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

Walt Whitman (1819 – 1892) : Sur le pont de Brooklyn / Crossing Brookling ferry

timbre-poste-annulé-imprimé-par-dahomey-qui-montre-portrait-du-poète-walt-whitman-vers-221055479[1]© Dragan Ilić | Dreamstime.com

 

Sur le bac de Brooklyn

 

1

Marée montante ! Je te regarde en face, à mes pieds !

Nuages à l’ouest, et toi soleil encore haut d’une demi-heure, je suis votre vis-

     à-vis.

 

Foules humaines, femmes et hommes en costumes usuels, ce que vous m’êtes

     étranges !

Centaines de centaines qui traversez les bacs au retour, m’êtes mille fois plus

     étranges que vous ne l’imaginez,

Et vous qui dans cent ans irez d’une rive à l’autre, m’êtes davantage, m’êtes

     plus au cœur de mes méditations que vous ne le croiriez.

 

2

Ce nourrissement impalpable m’alliant à toutes les choses à toutes les heures

     du jour,

Cette fonction de cohérence, de jonction parfaite, malgré ma dislocation à moi

     et aux autres, pourtant partie intégrante de la fonction,

Les identités symétriques du futur et du passé,

Les perles triomphales illuminant l’anneau de mes sensations, vue ou ouïe, les

     plus infimes, au hasard des rues ou de la traversée du courant,

Le fleuve en sa ruée si impétueuse qui m’emporte avec lui jusque vers

     l’horizon,

Mes successeurs encore à venir, les liens nous liant eux et moi,

Ma certitude en autrui, la vie, l’amour, la vue, la voix s’autrui.

 

D’autres à leur tour entreront aux portes du ferry pour traverser de rive en rive,

D’autres à leur tour verront la vitesse de la marée montante,

D’autres à leur tour suivront le trafic des voiliers au nord, à l’ouest de

     Manhattan, remarqueront les collines de Brooklyn, à l’est et au sud.

D’autres à leur tour verront les îles aux largeurs diverses.

D’autres, ces autres qui traverseront dans cinquante ans sous un soleil d’une

     demi-heure encore,

Qui traverseront dans cent ans ou x fois cent années, oui ils le verront,

Oui ils aimeront le coucher du soleil, l’irruption liquide de la marée ou la

     fuite du jusant vers le grand large

 

3

Cela ne compte pas, le temps ni le lieu ! Les distances ne comptent pas.

Hommes et femmes de votre génération, ou de telle autre génération dans le

     futur, je suis près de vous,

Comme vous, j’ai ressenti ce que vous ressentiez au spectacle du ciel et du

     fleuve,

Comme vous, membre de la foule vivante, je fus l’un de cette même foule,

Comme vous que réjouit l’allégresse de l’eau, les reflets de lumière sur le flux,

     je fus réjoui par eux,

Comme vous qui, debout, accoudé à la rambarde, êtes déportés par la vigueur

     du  courant, debout moi aussi je fus déporté,

Comme vous je vis les innombrables mâts des voiliers, les cheminées à cols

     épais des vapeurs.

 

Combien de fois n’ai-je-pas moi aussi par le passé franchi ce fleuve,

Regardé les mouettes de décembre planer, immobiles, très haut en l’air sur

     leurs ailes, ventres balançant,

Reflet de lumière jaune éclairant une partie des plumes, l’autre grise dans

     l’ombre,

Lentes danses tournoyantes obliquant peu à peu vers le sud,

Vu l’image d’un ciel se refléter dans l’eau,

Eu les yeux éblouis par le cheminement miroitant des rayons,

Perçu ce délicat halo de lumière centrifuge coiffant ma propre tête au miroir

     ensoleillé des vagues,

Aperçu en direction du sud et du sud-ouest la brume noyant les collines,

Surpris la vapeur affluant en nappes laineuses chatoyantes de violet,

Porté les yeux vers le fond de la baie où voir arriver les vaisseaux,

Suivi leur approche, espionné les ponts des plus voisins de moi,

Admiré la voilure blanche des cotres et des goélettes, les coques à l’ancre,

L’équipage en manoeuvre dans les vergues, à cheval aux espars,

Le volume rond des mâts, le balancement des lisses dans la houle, les flammes

     effilées sur leur hampe,

Les vapeurs de tout tonnage en action, les pilotes dans leurs cabines,

L’étrave blanche, le sillage, le rapide manège trépidant des hélices,

Les pavillons de toute nationalité qu’on amène au couchant,

L’arête de coquille des vagues au crépuscule, les louchées, les riantes crêtes qui

     miroitent,

L’horizon à perte de vue s’obscurcissant dans la lumière défaillante, les murs

     de granit gris des entrepôts dans les docks,

Telle masse d’ombre au centre du fleuve, énorme remorqueur flanqué de deux

     trains de péniches, ou gabare au foin, ou bateau-phare anuité.

Les flammes criantes montant des fonderies riveraines brûlant très haut,

Crachant leur intermittence de suie contrastée avec les rouges et les jaunes,

     bien au-dessus des toits, dans la crevasse des rues.

 

4

Nulle nuance entre nous, vous et moi, dans notre fidélité à l’inépuisable

     foule des tableaux !

Ah ! comme j’ai aimé ces villes, comme j’ai aimé notre noble, notre fougueuse

     rivière !

Comme ils furent proches de moi, ces hommes, ces femmes que j’eus sous les

     yeux !

Idem les autres vers qui je projetai mes regards comme eux vers moi tournent

     les leurs en arrière

(Cela se produira bientôt, même si ce soir j’ai séjour avec vous).

 

5

D’ailleurs, vous à moi quelle différence ?

Allons-nous chiffrer cela en dizaines, centaines d’années ?

 

Non, absolument pas, quel que soit le calcul – ni le temps ni le lieu n’entrent en

     compte,

Moi aussi j’ai vécu, moi aussi Brooklyn aux amples collines fut ma ville,

Moi aussi j’ai sillonné les rues de Manhattan, notre île, ai nagé sur ses rivages,

Ai éprouvé en moi l’angoisse de questions lancinantes

Venues m’assaillir parfois le jour, à l’improviste, au beau milieu des foules,

Ou bien tard la nuit, comme je rentrais chez moi ou comme je m’étais couché,

Frappé, moi aussi, par le truchement de ce flotteur en perpétuel suspens dans le

     soluble,

Mon corps, de qui moi comme vous je recevais mon identité,

Car être, j’en avais conscience, c’était être par le corps, être impérativement

     par lui.

 

6

Vous n’êtes pas seul à connaître le supplice des heures obscures,

La nuit a aussi fait planer son obscurité sur moi,

Mes plus grands succès m’apparaissant nuls et spécieux,

La pauvreté de mes soi-disant grandes pensées me tourmentant !

Non plus que vous seriez seul à connaître intimement la méchanceté,

Je sais d’expérience ce que c’est que d’avoir fait soi-même le mal,

D’avoir de ses propres mains noué le nœud tristement inextricable,

D’avoir trahi, eu honte, pris ombrage, menti, volé, tenu grief,

Rusé, détesté, convoité, brûlé d’enviés, innommables,

Eté désinvolte, vain, avare, creux, fourbe, couard, vicieux,

Loup, serpent, porc abondant familièrement en moi,

Fausseté du regard, irresponsabilité du langage, désirs adultères rivalisant à qui

     mieux mieux en moi,

Dénis, haines, prévarications, mesquineries, paresse faisant florès en moi,

N’étant jamais autre que les autres, partageant leur vie, leur destin,

M’entendant apostropher de mon prénom, à voix retentissante et claire par les

     jeunes gens à mon approche dans la rue,

Tolérant, à mon arrêt, leurs bras autour de mes épaules comme, à table, la

     pression innocente de leurs corps contre moi,

Croisant tant de personnes aimables dehors, sur le bac, dans les réunions

     publiques, à qui ne pouvoir adresser la parole,

Vivant ma vie commune, riant mon rire commun, mangeant chichement,

     dormant tout comme un autre,

Tenant rôle guère éloigné de celui de l’acteur ou l’actrice,

Ce bon vieux rôle qui sera comme nous décidons qu’il soit, grand si cela nous

     chante,

Petit si nous aimons mieux, ou bien les deux à la fois.

 

7

Voyez, j’approche encore plus près,

A la seconde même, cette image de moi que vous-avez je l’ai eue – tant j’ai fait

     preuve de prévoyance.

De longue et profonde réflexion sur vous bien avant votre naissance.

 

A qui incombait-il de savoir ce que le futur me réserverait ?

Et si par hasard vous étiez mon plaisir secret à l’instant ?

Et si, en dépit de la distance, j’étais tout simplement en train de vous regarder,

     sans que vous me voyiez ?

 

8

Vraiment ! Y a-t-il rien de plus grand, de plus beau que Manhattan en sa

     ceinture de mâts ?

Son fleuve dans le couchant, ses vagues à côtes de coquilles sous le mascaret ?

Ses mouettes balançant leur corps, la gabare d’herbe dans le crépuscule, le

     bateau-phare pris par la nuit ?

Y a-t-il dieux plus grands que ceux qui m’étreignent la main, qui par leurs voix

     que j’aime me hèlent court et clair à mon approche de mon nom prénom

     intime ?

Y a-t-il rien d’aussi subtil que ce lien qui m’unit à l’homme, à la femme dont

     les yeux me croisent ?

Et qui m’infuse en vous à la seconde même, et qui en vous liquéfie mon sens ?

 

Donc nous nous comprenons, n’est-ce pas ?

Donc vous acceptez mes promesses implicites ?

Donc l’inaccompli par les sermons, les leçons doctorales, se révèle accompli ?

 

9

Coule, coule à l’infini, fleuve ! avec la marée qui monte, comme sous le jusant

     qui s’en va vers le large !

Jouez infiniment, vagues joueuses aux arêtes de nacre !

Somptueux nuages du couchant inondez-moi de vos splendeurs, comme les

     hommes et les femmes des générations à suivre !

Traversez d’une rive à l’autre, inépuisables foules de passagers !

Surgissez mâts élancés de Mannahatta et vous gracieuses collines de

     Brooklyn !

Et toi, cervelle angoissée ou curieuse, palpite, émets tes questions, tes

     réponses !

Suspends-toi partout en lieux solubles, sempiternel flotteur !

Aime, aspire, admire par tes yeux, dans la chambre, dans la rue, dans

     l’assemblée publique !

Voix juvéniles, retentissez ! hélez-moi musicalement, limpidement par mon

     prénom intime !

Et toi ma vieille, la vie, vis donc ! Rapporte ton rôle à celui de l’acteur, de

     l’actrice !

Joue-moi ton rôle, grand ou petit d’après ton choix !

Lecteurs aux yeux fixés sur moi, demandez-vous si je n’aurais pas les yeux

     fixés sur vous, à votre insu ?

Tiens bon, lisse, au-dessus du fleuve, soutiens le corps accoudé

     nonchalamment sur toi tout en défilant au fil impétueux du courant ;

Vols d’oiseaux de mer, ne cessez pas de passer à l’oblique ou de tourner en

     larges cercles dans les hauteurs du ciel ;

Toi l’eau, réfléchis le ciel d’été, longuement et fidèlement, que les yeux aient le

     temps d’y aller l’y puiser !

Fines rayures de soleil étincelez en étoile depuis mon chef, ou tout autre chef,

     dans la luminosité de l’eau !

Vaisseaux du fond de la baie, allons, plus vite ! continue, trafic double,

     goélettes à voilure blanche, cotres, barques, barges !

Etamines des nations, haut les hampes ! mais la règle dit, en bas, au couchant !

Crachez haut vos flammes ardentes, cheminées des fonderies ! découpez vos

     profils nocturnes noirs ! étincelez rouge et jaune par-dessus les toits

     voisins !

Qui vous êtes, nous voulons désormais le savoir, apparences,

Même si toujours tu envelopperas l’âme, film nécessaire,

Autour de mon corps propre, et vous autour du vôtre, que se tende l’étoffe de

     nos arômes exquisément divins,

Que prospèrent les cités, qu’accourent cargaisons et spectacles sur l’ample

     plénitude des fleuves,

Qu’elles aient l’expansion, ces inégalables en spiritualité

Qu’elles tiennent leur rang, ces inégalables en longévité.

 

Ministres silencieux, vous nous avez ponctuellement servis depuis toujours,

Et nos sens vous accueillent librement désormais, et ils sont insatiables,

Et vous ne pourrez plus de nous vous déjouer désormais, vous dérober à nous,

Usant de vous, nous ne vous jetterons plus, vous grefferons en permanence

     dans nos cœurs,

Vous aimant, ne vous sonderons plus, puisque vous êtes parfaits,

Que vous tenez vos rôles dans l’éternité,

Petits et grands tenez vos rôles à la naissance de l’âme.

 

Traduit de l’anglais par Jacques Darras

In, Walt Whitman : « Feuilles d’herbes »

Editions Gallimard (Poésie), 2002

Du même auteur :

 Descendance d’Adam / Children of Adam (27/01/2015)

Chanson de moi-même / Song of myself (28/01/2017)

Drossé au sable / Sea - drift (25/07/2017)

Départ à Paumanok / Starting from Paumanok (28/01/2018)

Envoi / Inscriptions (28/01/2019)

Calamus (28/01/2020)

Salut au monde ! (28/01/2021)

Chanson de la piste ouverte /Song of the open road (28/01/2022)

 

Crossing Brookling ferry

 

1

Flood-tide below me! I see you face to face!

Clouds of the west—sun there half an hour high—I see you also face to face.

 

Crowds of men and women attired in the usual costumes, how curious you are to me!

On the ferry-boats the hundreds and hundreds that cross, returning home, are more

     curious to me than you suppose,

And you that shall cross from shore to shore years hence are more to me, and more

     in my meditations, than you might suppose.

2

The impalpable sustenance of me from all things at all hours of the day,

The simple, compact, well-join’d scheme, myself disintegrated, every one disintegrated

     yet part of the scheme,

The similitudes of the past and those of the future,

The glories strung like beads on my smallest sights and hearings, on the walk in the

     street and the passage over the river,

The current rushing so swiftly and swimming with me far away,

The others that are to follow me, the ties between me and them,

The certainty of others, the life, love, sight, hearing of others.

Others will enter the gates of the ferry and cross from shore to shore,

Others will watch the run of the flood-tide, Others will see the shipping of

     Manhattan north and west, and the heights of Brooklyn to the south and east,

Others will see the islands large and small;

Fifty years hence, others will see them as they cross, the sun half an hour high,

A hundred years hence, or ever so many hundred years hence, others will see them,

Will enjoy the sunset, the pouring-in of the flood-tide, the falling-back to the sea of

     the ebb-tide.

3

 

It avails not, time nor place—distance avails not,

I am with you, you men and women of a generation, or ever so many generations

     hence,

Just as you feel when you look on the river and sky, so I felt,

Just as any of you is one of a living crowd, I was one of a crowd, 

Just as you are refresh’d by the gladness of the river and the bright flow, I was

      refresh’d,

Just as you stand and lean on the rail, yet hurry with the swift current, I stood yet

     was hurried,

Just as you look on the numberless masts of ships and the thick-stemm’d pipes of

     steamboats, I look’d.

 

I too many and many a time cross’d the river of old,

Watched the Twelfth-month sea-gulls, saw them high in the air floating with

     motionless wings, oscillating their bodies,

Saw how the glistening yellow lit up parts of their bodies and left the rest in strong

     shadow,

Saw the slow-wheeling circles and the gradual edging toward the south,

Saw the reflection of the summer sky in the water,

Had my eyes dazzled by the shimmering track of beams,

Look’d at the fine centrifugal spokes of light round the shape of my head in the

     sunlit water,Look’d on the haze on the hills southward and south-westward,

Look’d on the vapor as it flew in fleeces tinged with violet,

Look’d toward the lower bay to notice the vessels arriving,

Saw their approach, saw aboard those that were near me,

Saw the white sails of schooners and sloops, saw the ships at anchor,

The sailors at work in the rigging or out astride the spars,

The round masts, the swinging motion of the hulls, the slender serpentine pennants,

The large and small steamers in motion, the pilots in their pilot-houses,

The white wake left by the passage, the quick tremulous whirl of the wheels,

The flags of all nations, the falling of them at sunset,

The scallop-edged waves in the twilight, the ladled cups, the frolicsome crests and

     glistening,

The stretch afar growing dimmer and dimmer, the gray walls of the granite storehouses

     by the docks,

On the river the shadowy group, the big steam-tug closely flank’d on each side by

     the barges, the hay-boat, the belated lighter,

On the neighboring shore the fires from the foundry chimneys burning high and

     glaringly into the night,

Casting their flicker of black contrasted with wild red and yellow light over the tops

     of houses, and down into the clefts of streets.

4

These and all else were to me the same as they are to you,

I loved well those cities, loved well the stately and rapid river,

The men and women I saw were all near to me,

Others the same—others who look back on me because I look’d forward to them,

(The time will come, though I stop here to-day and to-night.)

 

5

What is it then between us?

What is the count of the scores or hundreds of years between us?

 

Whatever it is, it avails not—distance avails not, and place avails not,

I too lived, Brooklyn of ample hills was mine,

I too walk’d the streets of Manhattan island, and bathed in the waters around it,

I too felt the curious abrupt questionings stir within me,

In the day among crowds of people sometimes they came upon me,

In my walks home late at night or as I lay in my bed they came upon me,

I too had been struck from the float forever held in solution,

I too had receiv’d identity by my body,

That I was I knew was of my body, and what I should be I knew I should be of my

     body.

6

It is not upon you alone the dark patches fall,

The dark threw its patches down upon me also,

The best I had done seem’d to me blank and suspicious,

My great thoughts as I supposed them, were they not in reality meagre?

Nor is it you alone who know what it is to be evil,

I am he who knew what it was to be evil,

I too knitted the old knot of contrariety,

Blabb’d, blush’d, resented, lied, stole, grudg’d,

Had guile, anger, lust, hot wishes I dared not speak

Was wayward, vain, greedy, shallow, sly, cowardly, malignant,

The wolf, the snake, the hog, not wanting in me,

The cheating look, the frivolous word, the adulterous wish, not wanting,

Refusals, hates, postponements, meanness, laziness, none of these wanting,

Was one with the rest, the days and haps of the rest,

Was call’d by my nighest name by clear loud voices of young men as they saw me

     approaching or passing,

Felt their arms on my neck as I stood, or the negligent leaning of their flesh against

     me as I sat,

Saw many I loved in the street or ferry-boat or public assembly, yet never told them

     a word,

Lived the same life with the rest, the same old laughing, gnawing, sleeping,

Play’d the part that still looks back on the actor or actress,

The same old role, the role that is what we make it, as great as we like,

Or as small as we like, or both great and small.

7

Closer yet I approach you,

What thought you have of me now, I had as much of you—I laid in my stores in

     advance,

I consider’d long and seriously of you before you were born.

 

Who was to know what should come home to me?

Who knows but I am enjoying this?

Who knows, for all the distance, but I am as good as looking at you now, for all

     you cannot see me?

8

Ah, what can ever be more stately and admirable to me than mast-hemm’d Manhattan?

River and sunset and scallop-edg’d waves of flood-tide?

The sea-gulls oscillating their bodies, the hay-boat in the twilight, and the belated

     lighter?

What gods can exceed these that clasp me by the hand, and with voices I love call

     me promptly and loudly by my nighest name as I approach?

What is more subtle than this which ties me to the woman or man that looks in my

     face?

Which fuses me into you now, and pours my meaning into you? 

We understand then do we not?

What I promis’d without mentioning it, have you not accepted?

What the study could not teach—what the preaching could not accomplish is

     accomplish’d, is it not?

9

Flow on, river! flow with the flood-tide, and ebb with the ebb-tide!

Frolic on, crested and scallop-edg’d waves!

Gorgeous clouds of the sunset! drench with your splendor me, or the men and women

     generations after me!

Cross from shore to shore, countless crowds of passengers!

Stand up, tall masts of Mannahatta! stand up, beautiful hills of Brooklyn!

Throb, baffled and curious brain! throw out questions and answers!

Suspend here and everywhere, eternal float of solution!

Gaze, loving and thirsting eyes, in the house or street or public assembly!

Sound out, voices of young men! loudly and musically call me by my nighest name!

Live, old life! play the part that looks back on the actor or actress!

Play the old role, the role that is great or small according as one makes it!

Consider, you who peruse me, whether I may not in unknown ways be looking upon you;

Be firm, rail over the river, to support those who lean idly, yet haste with the hasting

     current;

Fly on, sea-birds! fly sideways, or wheel in large circles high in the air;

Receive the summer sky, you water, and faithfully hold it till all downcast eyes have

     time to take it from you!

Diverge, fine spokes of light, from the shape of my head, or any one’s head, in the

     sunlit water!

Come on, ships from the lower bay! pass up or down, white-sail’d schooners, sloops,

     lighters!

Flaunt away, flags of all nations! be duly lower’d at sunset!

Burn high your fires, foundry chimneys! cast black shadows at nightfall! cast red

     and yellow light over the tops of the houses!

Appearances, now or henceforth, indicate what you are,

You necessary film, continue to envelop the soul,

About my body for me, and your body for you, be hung out divinest aromas,

Thrive, cities—bring your freight, bring your shows, ample and sufficient rivers,

Expand, being than which none else is perhaps more spiritual,

Keep your places, objects than which none else is more lasting.

 

You have waited, you always wait, you dumb, beautiful ministers,

We receive you with free sense at last, and are insatiate henceforward,

Not you any more shall be able to foil us, or withhold yourselves from us,

We use you, and do not cast you aside—we plant you permanently within us,

We fathom you not—we love you—there is perfection in you also,

You furnish your parts toward eternity

Great or small, you furnish your parts toward the soul.

 

Leaves of Grass

David Mc Kay,Publisher, Philadelphia, 1891–92

 

Poème précédent en anglais :

Thomas Stearns Eliot (188-1965) : Marina (28/07/2022)

Posté par bernard22 à 00:23 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

30 juillet 2022

Abbas Kiarostami / عباس کیارستمی (1940 – 2016) : « ce soir j’ai rendez-vous... »

0OTanxbLqlPAkA1gljQRuM[1]Le réalisateur iranien en 2007 à Nice. AFP

 

ce soir j’ai rendez-vous

avec la lune

avec la lune pleine

à sept heures

moins sept

*

entre la lune et moi

il y a une conversation

que ni la lune

ni moi n’entendons

*

insomnie

par une nuit de lune

vaine conversation

avec moi-même

jusqu’au matin

*

sous l’essuie-glace de ma voiture

un morceau du poème « hiver »

avait gelé

*

sur un terrain couvert de mines

des centaines d’arbres

couverts de bourgeons

*

l’herbe nouvelle

ne reconnaît pas

les vieux arbres

*

dans les temps morts du marché aux agrumes

comment se portent-ils

les orangers ?

*

Le premier vers

s’est élevé au cœur

s’est posé sur la feuille

les lignes suivantes

laborieuses inutiles

*

au bureau de l’état civil

on s’est enquis de tout

sauf de mon état

*

le choc des vagues contre les rochers

jusqu’à quand ?

*

iI ne savait ni lire

ni écrire

mais disait une chose

que je n’avais jamais lue

ni que jamais personne n’avait écrite

*

d’accord

les roses de la vie...

mais dans quel vase ?

*

jour merveilleux de la naissance

jour amer de la mort

quelques jours au milieu

*

le fin mot de ce brillant spectacle

en définitive

est dû

à d’obscurs figurants

*

aujourd’hui

est le fruit d’hier

et demain

le fruit d’aujourd’hui

le fruit de la vie

c’est la mort et la mort

est fructueuse

*

quand je n’ai rien dans la poche

j’ai la poésie

quand je n’ai rien dans le frigo

j’ai la poésie

quand je n’ai rien sans le cœur

je n’ai rien

*

dans ma paire de chaussettes blanches

on a trouvé

un pur distique

*

face au joug du temps

le havre du poème

face à la tyrannie de l’amour

le havre du poème

face à la criante injustice

le havre du poème

*

ce rivage

le même rivage

cette mer

la même mer

ce moi

pas le même moi

*

les relations

un choix

le retrait un destin

*

j’ai dit :

je suis prêt à toutes les questions

il a demandé l’heure

*

mille réponses sur mes lèvres

et personne ne questionne !

*

tous

terrassés par l’ivresse

moi par la lucidité

*

craindre le vent ?

j’ai les racines bien en terre

*

 en quête d’origine

je suis parvenu à la source

une source boueuse

*

je suis le héros d’une histoire dans laquelle

il n’y a ni histoire

ni héros

 

(Sept heures moins 7)

 

 

Traduit du persan par Tayebeh Hashemi et Jean-Restom Nasser

in, Abbas Kiarostami : » Des milliers d’arbres solitaires »

Editions Eres, 31500 Toulouse

Posté par bernard22 à 00:13 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :