Le bar à poèmes

15 décembre 2019

Jean – Philippe Salabreuil (1940 – 1969) : Un printemps

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Un printemps

 

(Et moi c’est un printemps

Crochu par mes travers d’eau blanche

Mes détours d’ombre mon plan

De ciel fouetté de graves branches

Un mur oblique où le soleil

Jette ses bûches de sommeil

Où tremble une petite rosée vieille

Comme sueurs et larmes aux pointes d’un

Noir fond d’herbe noire un œil un

Velours incertain d’entre les tiens merveille

Ancienne ou bien déjà nouvelle objet

Plus clair obscur on ne sait de quel doigt de jais

D’argent que l’astre à demi pris de neige

Et de ténèbre en son éternité profonde ô toi

C’est un printemps bouclé d’épaules en toi

De poignets bracelés de mes mains cet âge

Venu d’aimer aux cimes du jour et gravir

A genoux les degrés d’écume du frisson tenir

Entre soi le torrent de ce pic à ce gouffre

Eclatant d’ongles et d’os entre toi

Belle versée pente de lys et moi le poids

Sombre du roc au creux de toi cette source qui souffre

Un siècle aux bords faillis aux corps noués jusqu’un détroit

Cette coulée de vie de feu entre toi morte et moi.)

 

Editions Gallimard

Du même auteur :

Adieu (07/06/2015)

Petite fanfare funèbre (07/06/2016)

Je t’apprends à mourir (07/06/2017)

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14 décembre 2019

Jean – Pierre Faye (1925 -) : « Un peuple s’étend... »

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Un peuple s’étend aussi, mais parle par langues

se divise et se réunit, par

les yeux et les femmes et la parole

et par les doigts ou les bras

sur les bancs de bois, devant la bière, les warmi (*)

et le vin, le sucre peint et sculpté

en parlant les langues à la fois

et même en les mêlant un peu, celles-là

ou celles-ci, celles qui se disent

ici contre l’écusson de grès martelé

ou là contre les murs rasés et près des parpaings crevés

sur le bec de crête, ou derrière le remblai des rails

les coupoles bleues de faïence ou les cuves de gomme bouillante

se retrouvant partout dans le mélange

et se retrouvant pour parler après le travail

et dans la pause en fumant, ou par

dessus le vacarme des chaînes

et tout en lavant les entailles

concentriques, séchées au bout des doigts

avant la sortie, revenant

par la crête au pays de filles éventrées

un village sans heure

à dire, sinon dans la voix et avec

la gorge, pleine de couteaux

sans patience, et les voix coupées

la voix et le peuple taillés au couteau

les visages de fer et ceux des joueurs de ballon

ceux qui sont retranchés et ceux

qui ont encore à dire, les uns

et les autres, ceux qui se divisent

et se retrouvent, ou taillent les corps

par le fer, le plomb et le cuivre

çà et là, tatouant les visages

nouveaux, recommençant aussi les visages

et les déchirant, plus vite qu’un papier

mal coupé et taché, allant et venant

à travers les seuls extrêmes 

 

ce qui a lieu, on ne sait

où le maintenir et comment

le voir, à l’heure

de basculer avec le rebord

de grès et l’herbe rouge

dans ce qui est sans couleur, avec

le taillis des fers de lance

confondus, plantés

contre la pente, la lisière

retournée au-dedans

 

(*) warmi : femme, en quechua

 

Couleurs pliées

Editions Gallimard, 1965

Du même auteur :

« Le chemin noir vers l’eau retrouvée… » (14/12/2015)

« Le visage qui va… » (14/12/2016)

Partage des eaux (14/12/2017)

Droit de suite. I (14/12/2018)

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13 décembre 2019

Jean – Pierre Duprey (1930 – 1959) : Saveur d’homme

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Saveur d’homme

 

Donnez-moi de quoi changer les pierres,

De quoi me faire des yeux

Avec autre chose que ma chair

Et des os avec la couleur de l'air ;

Et changez l'air dont j'étouffe

En un soupir qui le respire

Et me porte ma valise

De porte en porte ;

Qu'à ce soupir je pense : sourire

Derrière une autre porte.



Détestable saveur d'homme.



En vérité, une main ne tremble

Que pour vieillir sa mémoire ;

L'autre ne vieillit que d'avoir

Trop bougé de vie depuis le temps

Où le monde l'a basculée

Dans l'histoire du temps et du moment,

Qui, sans jamais se ressembler,

Se retrouve à chaque instant

Dans le sac noirci de son éternité.

 

 

La fin et la manière

Editions Le Soleil noir, 1965

Du même auteur :

Une rivière coulait au milieu d’un bois (13/12/2016)

Où que j’erre (13/12/2017)

Le condamné à vivre (13/12/2018)

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12 décembre 2019

Gilberte H. Dallas (1918 – 1960) : « A Vincent Van Gogh…”

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V

 

A Vincent Van Gogh

 

Dans la chambre hermétique et sur les routes de chrome plus closes encore, où

          vit ton amour

     Je t’ai vu.

     J’ai vu ton sang éclos en de grands tournesols, stigmates jaillissants de tes

mains comme de splendides soleils de quatorze juillet aux mains des facteurs et

des bougnats ;

     Perpétuelles toccatas de feu dans l’outremer de ta gloire.

 

Alphabets de Soleils

Editions Seghers, 1952

Du même auteur :

« Des soleils noirs… » (12/12/2016)

« J’ai plongé mon avide soif… » (12/12/2017)

« Les ancolies d’ébène... » (12/12/2018)

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11 décembre 2019

Anna – Elisabeth de Noailles (1876 – 1933) : L’Empreinte

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L’Empreinte

 

Je m’appuierai si bien et si fort à la vie,

D’une si rude étreinte et d’un tel serrement,

Qu’avant que la douceur du jour me soit ravie

Elle s’échauffera de mon enlacement.

 

La mer, abondamment sur le monde étalée,

Gardera, dans la route errante de son eau,

Le goût de ma douleur qui est âcre et salée

Et sur les jours mouvants roule comme un bateau.

 

Je laisserai de moi dans le pli des collines

La chaleur de mes yeux qui les ont vu fleurir,

Et la cigale assise aux branches de l’épine

Fera vibrer le cri strident de mon désir.

 

Dans les champs printaniers la verdure nouvelle

Et le gazon touffu sur les bords des fossés

Sentiront palpiter et fuir comme des ailes

Les ombres de mes mains qui les ont tant pressés.

 

La nature qui fut ma joie et mon domaine

Respirera dans l’air ma persistante odeur,

Et sur l’abattement de la tristesse humaine

Je laisserai la forme unique de mon cœur...

 

 

Le Cœur innombrable

Calmann- Lévy, Editeur, 1901

Du même auteur :

T'aimer… » (08/10/2016)    

Il fera longtemps clair ce soir (08/10/2017)

Offrande à la nature (07/10/2018

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10 décembre 2019

Renée Vivien (1877 – 1909) : Vers le nord

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Vers le nord

 

Les mouettes s’en vont vers la mer, vers le nord,

Affermissant leur vol pour la lutte et l’effort,

L’air du large frissonne et souffle dans leurs ailes...

 

Les mouettes s’en vont vers la mer, vers le nord...

 

L’air du large frissonne et souffle dans leurs ailes,

Elles vont vers le nord aux neiges solennelles,

L’ondoyant infini ruisselle sous leurs yeux...

Elles vont vers le nord aux neiges solennelles...

 

Elles vont vers le rêve et le charme des cieux

Délicats et changeant comme une âme d’opale...

Ah ! Les lointains voilés, la neige virginale

Qui réfléchit l’azur atténué des cieux !

 

Elles vont vers la brume où flottent les fantômes,

Les pâles arcs-en-ciel, les glaciers et les dômes

Des montagnes, des fjords aux eaux froides, l’hiver,

 

Les roches et la brume où flottent les fantômes...

 

Le vent du nord s’élève au profond de l’éther :

L’odeur de l’océan est son baiser amer.

Voici que s’affranchit et roule dans l’espace

Le vent du nord, l’esprit glorieux de l’hiver...

 

Et, magnifiquement ivres de l’air qui passe,

Affermissant leur vol pour la lutte et l’effort,

Les mouettes s’en vont vers la mer, vers le nord.

 

Evocations

Alphonse Lemerre éditeur,1903

Du même auteur :

Victoire (06/11/2014)

Nocturne (06/11/2015)

Devant l’été (06/11/2016)

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09 décembre 2019

Jean - Pierre Schlunegger (1925 - 1964) : Le basilic

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Le basilic

 

Et la fermière aux mains de sel, dès l’aube

S’avance dans la cour, lavande et basilic

Au poing, parmi les poules noires

Baignant dans une aurore d’églantine...

 

Le monde est un feu de copeaux légers,

On dirait qu’un champagne éblouissant arrose

Les genêts d’or de la poitrine incandescente,

Et je vois dans le soleil bleu ce boulanger

Qui va sur les chemins de seigle et de farine

Vers la ferme lointaine où l’amour lui fait signe.

 

 

La Pierre allumée, suivie de La Chambre du musicien,

Editions A la Baconnière, Neuchâtel (Suisse), 1962.

Du même auteur :

Postface (09/12/2015)

Le mur (09/12/2016)

Quand je me trouve seul (09/12/2017)

Retour (09/12/12/2019)

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08 décembre 2019

Mellin de Saint-Gelais (1491 – 1558) : « Il n’est point tant de barques à Venise ... »

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Il n’est point tant de barques  à Venise,

D’huîtres à Bourg, de lièvres en Champagne,

D'ours en Savoie, et de veaux en Bretagne,

De cygnes blancs le long de la Tamise ;

 

Ni tant d’amours se traitant en l’église,

De différends aux peuples  d’Allemagne,

Ni tant de gloire à un seigneur d’Espagne,

Ni tant se trouve à la cour de feintise ;

 

Ni tant y a de monstres en l’Afrique,

D’opinions en une République,

Ni de pardons  à Rome  un jour de fête ;

 

Ni d’avarice aux hommes de pratique,

Ni d’arguments en une Sorbonnique,

Que ma mie a de lunes en la  tête. 

 

Oeuvres poétiques complètes

Editions Prosper Blanchemain, 1873

Du même auteur : Treizain (08/12/2018)

 

 

 

 

 

 

 

 

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07 décembre 2019

Alain Jégou (1948 – 2013) : « Au cul des navires... »

    

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     Au cul des navires, en route vers l’horizon fuyant, les premiers rayons

clignotent et se liquéfient dans le sillage des pales. Le soleil aime faire ses

ablutions dans le sillon tracé par les rafiots de pêche qui piaffent et se

démènent pour rattraper la nuit. Enervés comme des purs sangs, soucieux

de brouter la rosée sur le dos de l’infini, ils soufflent et fument des naseaux

dans la fraicheur docile du jour à peine éclos.

 

Passe Ouest suivi de Ikaria LO 686070

Editions Apogée, 35000 Rennes, 2007

Du même auteur :

« Sans forfanterie aucune… » (29/09/2014)

« Coincées entre la coque et le vivier … » (07/12/2015)

Toull Lech’id (07/12/2016)

« marcher sur des chemins provisoires… » (07/12/2017)

Lorient-Keroman (07/12/2018)

 

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06 décembre 2019

Prune Mateo (1978 -) : Les jours obscurs

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Les jours obscurs

 

o

on peut regarder le ciel très longtemps

oo

 

 

 

 

o

notre appartement

à Orlando

avait vue sur la baie

 

des heures

 

fixant les eaux

proche de m’assoupir

 

toujours attendre

jusqu’à ce que rien ne soit stable

oo

 

 

 

o

des heures

à

fixer les eaux

jusqu’à ce que tout s’évanouisse

 

l’eau est

ce vide

qui ne trouve pas de forme

 

il faudrait parler

agir

mais mes yeux prisonniers

 

cherchent

 

le seul vertige

oo

 

 

 

o

au début j’ai cru que c’était

la fatigue

ou l’ennui

 

c’est autre chose

 

une personne normale

n’est pas censée regarder

les

choses si longtemps

oo

 

 

 

o

avec tant d’espoir

oo

 

 

 

o

mes yeux s’échappent

au-delà de la ville

 

et j’ai l’impression

d’être

 

plusieurs personnes

oo

 

 

 

o

l’une d’elle est ici

à la fenêtre elle

contemple

 

le temps qui passe

sur

la place ensommeillée

 

mais je continue de croire qu’une autre quelque part

est en train de vivre ma vie

oo

 

 

 

o

des fois j’ai l’impression

d’avoir

mis en route une machine

dans ma tête

 

et j’aurais oublié de quoi il s’agissait au départ

 

maintenant c’est une voix rauque

qui parle à ma place

et décide généralement que les choses

ne valent

pas la peine d’être faites

oo

 

 

 

o

des hirondelles

 

des hirondelles en nombre

perdues

peut-être l’océan

 

oui

comment peut-on imaginer

oo

 

 

 

o

Derrière les cyprès

là où le jour tombe

sans hésiter

saute du pont

 

le danger est inutile

nos peurs sont inutiles

oublie tout çà

 

Regarde en bas

ce même vide chaque fois

oo

 

In, Revue « Conséquence,#2 »,2017

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