Le bar à poèmes

20 octobre 2018

Tristan Corbière (1845 – 1875) : Petit mort pour rire

 

Tristan_Corbiere_1845_1875Poet_1_

Petit mort pour rire

 

Va vite, léger peigneur de comètes !

Les herbes au vent seront tes cheveux ;

De ton oeil béant jailliront les feux

Follets, prisonniers dans les pauvres têtes...

 

 

Les fleurs de tombeau qu'on nomme Amourettes

Foisonneront plein ton rire terreux...

Et les myosotis, ces fleurs d'oubliettes...

 

 

Ne fais pas le lourd : cercueils de poètes 

Pour les croque-morts sont de simples jeux, 

Boîtes à violon qui sonnent le creux... 

Ils te croiront mort - Les bourgeois sont bêtes -

Va vite, léger peigneur de comètes !

 

 

Les Amours jaunes

Glady frères, éditeurs, 1873

Du même auteur :

La Fin (29/05/2014)

La pastorale de Conlie (29/05/2015)

Epitaphe (29/05/2016)

Posté par bernard22 à 00:01 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :


19 octobre 2018

Maodez Glanndour (1909 – 1986) : Iles bretonnes sous la neige

 

mg_1_

 

Iles bretonnes sous la neige

 

Serait-ce que dans la nuit sont descendus

Les cygnes tout blancs du Nord

Et qu’ils dorment sur la mer, engourdis,

Tête pliée sous leur plumage ?

 

Non pas des cygnes mais la neige

Qui est tombée ailée sur les îles.

N’y a dans l’estuaire que des rochers

Qui rêvent doucement sous leur plumage.

 

Traduit du breton par l’auteur

Komzoù bev

Al Liamm, 1984

Du même auteur : 

Les oies de mer (02/08/2015)

Ecriture inconnue (02/08/2016)

Posté par bernard22 à 00:16 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

18 octobre 2018

François Villon (1431 – 1463) : Ballade des Dames du temps jadis

1002907_Fran_ois_Villon_1_

 

Ballade des Dames du temps jadis 

 

Dites-moi où, n'en quel pays,

Est Flora la belle Romaine,

Archipiadé, ne Thaïs,

Qui fut sa cousine germaine,

Echo, parlant quant bruit on mène

Dessus rivière ou sur étang,

Qui beauté ot* trop plus qu'humaine ?  * eut

Mais où sont les neiges d'antan ?

 

Où est la très sage Héloïs,

Pour qui châtré fut et puis moine

Pierre Esbaillart à Saint-Denis ?

Pour son amour ot cette essoine*.       * épreuve

Semblablement, où est la roine

Qui commanda que Buridan

Fût jeté en un sac en Seine ?

Mais où sont les neiges d'antan ?

 

La roine Blanche comme un lis

Qui chantait à voix de seraine*,      * sirène

Berthe au grand pied, Biétris, Alis,

Haremburgis qui tint le Maine,

Et Jeanne, la bonne Lorraine

 

Qu'Anglois brulèrent à Rouen ;

Où sont-ils, où, Vierge souvraine ?

Mais où sont les neiges d'antan ?

 

Prince, n'enquérez de semaine*      * de cette semaine

Où elles sont, ne de cet an,

Que ce refrain ne vous remaine** que je vous ramène à ce refrain

Mais où sont les neiges d'antan ?

Du même auteur :

Ballade des pendus (18/10/2015)

Le testament (I à XLI) (18/10/2016)

Le débat du cœur et du corps de Villon (18/10/2017)

Posté par bernard22 à 00:02 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

17 octobre 2018

Jean-Marc Lovichi (1937 -) :Mort du sultan des Asphodèles

9782862749570FS_1_

 

Mort du sultan des Asphodèles

 

1. Voici

que vient

le crépuscule

et cette face d’ombre en nous

                   qui se fait jour

qui grimace

qui rit sous la poudre des siècles

 

Et nous aurons

parlé

en vain.

 

 

 

2. A la surface du silence

crèvent trois bulles irisées

ah ! rien ne restera de nous

qu’un arbre foudroyé sur la rive du fleuve

que le cri d’un busard à la corne d’un roc

qu’un reflet clignotant dans la moire nocturne.

 

Et nous serons

alors

au seuil de la légende.

 

 

 

3. Quelque chose de nous

vivra

dans le balancement léger des asphodèles

au tiède souffle

du

matin

dans la gorge blessées des colombes de l’aube

et dans le friselis d’écume

tremblant aux mousses du bassin

 

dans le granit

et sur l’écorce

où nous aurons posé la main

 

à la Dame Blanche

à Marie-Jean Vinciguerra

 

Les derniers retranchements. Poèmes

Le cherche-midi éditeur, 2002

Du même auteur :

La sourde oreille (17/10/2014)

Ne variatur ou l’avant-dernière lettre d’Ephèse (17/10/2015)

Le combat avec l’ange (17/10/2016)

Mourir dans l’île (17/10/2017

Posté par bernard22 à 00:01 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

16 octobre 2018

Georges Perros (1923 -1978) : « Il n’y a rien...

Georges_Perros_e1519212709602_1_

 

Il n’y a rien sinon le vent

pour traverser votre âme

ô

les

mouettes

Vous qui tissez de vif-argent

le

grand ciel

enfant de bohême

Gloire

à

vous

Filles de l’air et de la mer

vos

ailes

battent encor

comme dans le cœur

de Tristan

pour

toutes les Yseult

du

monde

 

Programme de la Fête des Mouettes de Douarnenez,

Juillet 1971

Du même auteur :

 « On meurt de rire… » (10/08/2014)

« Foutez-moi tout çà dans la mer… » (10/08/2015)

 « Mon coeur bredouille… » (16/10/2016)

 « Il y a un bruit près de chez moi… » (16/10/17)

Posté par bernard22 à 00:09 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :


15 octobre 2018

André Velter (1945 -) : Planisphères

andre_velter_1_

 

Planisphères

A Jean-Christophe Victor

 

 

Je ne cherche pas d’images dans les songes

mais dans l’inconnu du monde,

aux rives de la terre et en tous lieux inhabités,

aussi bien sous le ciel millimétré des almagestes,

que près des récifs de vieux portulans

même si mes regards et mes pas sont d’abord accordés

aux grandes dépressions de sable, d’herbe ou de neige.

 

Chaque tracé porte mes caravanes

qui vont interminablement d’égarements en bivouacs

pour oublier le but et mettre à distance,

sans épices, sans houppelande ni porcelaine, ni encens ;

un jour elles sont en Judée chargées de manuscrits

ou bien près du Rio Grande aux portes d’Albuquerque

avec des caisses de bière et des caisses de fusils.   

 

Il n’est pas de parcours étroit

dans un atlas qui met le centre aux pôles,

aux sources du Gange, au cœur de l’Amazone ;

lignes, courbes, chiffres, latitudes, longitudes

n’ont plus souci du labyrinthe à sens unique

avec sortie par le guichet d’immigration,

la vie est dans les marges et tout est no man’s land.

 

Une carte dépliée, c’est Byzance

à deux battements de cils de Novgorod,

c’est les îles de la Sonde sous le vent des Marquises,

un cavalier qui passe à gué de Cadix à Tanger,

c’est Katmandou, Lhassa, Srinagar, Dehra Dun,

Yarkand, Kaza, Keylong, Bénarès, Darjeeling

sous l’empire espéré d’un Kanishka troisième du nom.

 

Je fais tourner le globe et garde la tête chaude,

quel raid nous allons mener Gengis !

quelles merveilles nous allons conter Messire Polo !    

quelle chimère nous allons forcer plus à l’Est Csoma ! 

partout nos courses à l’estime sont exactes

nous avons nos chamans, la science du vide au ras du sol

et ces zones sans fin où ranimer nos âmes mortes.

 

La route va où elle veut

et je ne déroute que moi par instinct ou caprice,

comme on prend le premier train qui part       

le premier bus qui klaxonne au matin

le premier bateau qui frémit au bout de l’embarcadère,

comme on s’offre un nouveau destin sur le papier

et la chance d’être plus que soi, ailleurs.

 

La vie en dansant,

Editions Gallimard, 2000

Du même auteur :

Sur un thème de Walt Whitman (18/12/2014)

Ein grab in der luft (15/10/2017)

Posté par bernard22 à 00:03 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

14 octobre 2018

Jan Zahradníček (1905 -1960) : Autrefois

1Jan_Zahr_1_

 

Autrefois

 

Autrefois

où si passionnément nous jetions les mots ces dés

excités impatients

de savoir comment le poème allait finir

chaque fois on ne sait quelle gloire se dévoila pour nous

un pan du réel

et nous entrevîmes le futur guerroyant

 

Mais en somme personne n’en tenait pas plus compte

que d’un rêve confus vers l’aube

ou d’un tonnerre lointain

Les maisons demeuraient debout et les gens se promenaient

Du lundi au samedi le temps tant bien que mal passait toujours

Il y avait toujours des avances où tant bien que mal on pouvait prélever

   un peu d’argent

Le temps s’étalait à perte de vue

de même que le vin

 

Et tandis que nous siégions ainsi

quelqu’un dans notre dos a entrepris de mettre le monde sens dessus   

   dessous

comme les serveurs mettent les chaises sur les tables quand la nuit se

   termine

agitant une serpillière humide

et aérant la salle

 

Parmi les mégots

les auspices commençaient à se réaliser effroyablement

La lumière depuis transperce sans pitié le fond de la nuit

Malgré les impénétrables ténèbres tout est révélé

sous terre comme aux étoiles tout se trouve prêt

pour le grand avènement

 

Traduit du tchèque par Petr Král

In, « Anthologie de la poésie tchèque contemporaine, 1945 – 2000 »

Editions Gallimard (Poésie), 2002

Du même auteur : Lettre à ma femme (14/10/2017)

Posté par bernard22 à 00:03 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

12 octobre 2018

Wilhelm Karlovitch Küchelbecker / Вильге́льм Ка́рлович Кюхельбе́кер (1797 – 1846) : La lune

kyuhelbeker_1_

 

La lune

 

Lune, toi qui blanchis le fer

Des froids barreaux de ma cellule,

Astre de neige, calme et clair

Qui, loin, là-haut, sans flamme brûles,

 

Je te salue de ma douleur,

Reine nocturne, œuvre divine –

La paix me vient de ta blancheur,

C’est l’âme que tu m’illumines.

 

Comment ! serais-je seul ici,

Comptant sans fin les pas des gardes ?

J’ai des amis qui, eux aussi,

Veillent et songent, te regardent.

 

Peut-être, ils penseront à moi

En s’endormant, prieront peut-être ;

Volant vers leur séjour de joie,

Mon ombre, se sentant renaître,

 

Les bénira... Et quand, soudain,

L’aube luira sur les nuages,

L’étoile du premier matin

Aura dissipé mon image.

1828-1829

Traduit du russe par André Markowicz,

In, « Le soleil d’Alexandre. Le cercle de Pouchkine 1802 – 1841 »

Actes Sud, éditeur,2011

Posté par bernard22 à 23:54 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

Dominique Sampiero (1954 -) : « Il range tes lettres... »

         

AVT_Dominique_Sampiero_3909_1_

 

     Il range tes lettres comme des papillons ou je ne sais quoi. Comme des

pages de lumière vivante qui battent des ailes avant qu’on repousse le tiroir.

Je les entends remuer la nuit, le jour. Tu sais à quelle vitesse s’éteignent ces

brasiers qui nous font croire plus vivants. Cette sorte d’amour. On a beau

tourner la page, c’est encore la blancheur. On entre jamais ici, on effleure.

 

La fraîche évidence

Edition Lettres Vives,1995

Du même auteur :

 « On ne peut pas s’empêcher de mourir » (30/10/2014)

« La main, en écrivant… » (12/10/2016)

« Tu dis « je vais à ta rencontre … » (12/10/17)

Posté par bernard22 à 00:01 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

11 octobre 2018

Sylvia Plath (1932 – 1963) : Wuthering Heights

1211516_1_

Wuthering Heights

 

Les horizons m'encerclent comme des fagots

Qui penchent, disparates, et pour toujours instables.

Il suffirait d'une allumette pour qu'ils me réchauffent

Et que leurs lignes fines

Rougissent l'air

Lestant le ciel pâle d'une couleur plus sûre,

Avant que les lointains qu'elles fixent ne s'évaporent.

Mais ils ne font que dissoudre et se dissoudre

Comme une succession de promesses, à mesure que j'avance.

 

Nulle vie ne s'élève au-dessus de l'herbe

Ou du cœur des moutons, et le vent

Vient se déverser comme la destinée, courbant

Chaque chose dans une seule direction.

Je sens bien qu'il s'efforce

D'aspirer ma chaleur pour l'emporter.

Si j'accorde aux racines de la bruyère

Une trop grande attention, elles finiront par m'inviter

À blanchir mes os parmi elles.

 

Les moutons eux savent où ils sont,

Ils paissent dans leurs nuages de laine sale,

Aussi gris que le temps.

Les fentes noires de leurs pupilles m’absorbent.

C’est comme d’être expédiée dans l’espace par la poste,

Message stupide, insignifiant.

Ils restent là dans leur costume de grand-mère,

Boucles postiches et dents jaunes

Et bêlements de marbre, durs.

 

Je rencontre des ornières, et de l’eau

Limpide comme les solitudes

Qui fuient entre mes doigts.

Des seuils creux tour à tour apparaissent dans l’herbe ;

Linteaux et perrons se sont désassemblés.

Des gens, l’air ne se souvient que

De quelques étranges syllabes.

Il les répète en gémissant :

Pierre noire, pierre noire.

 

Le ciel s’appuie sur moi, moi, la seule à être debout

Parmi toutes les horizontales.

Les herbes affolées battent et se cognent.

Elles sont trop délicates

Pour vivre en telle compagnie ;

L’obscurité les terrifie.

Maintenant, dans des vallées aussi étroites

Et sombres que des poches, les lumières des maisons

Luisent comme de la petite monnaie.

 

Traduit de l’anglais par Valérie Rouzeau

In, « Sylvia Plath : Arbres d’hiver précédé de La Traversée »

Editions Gallimard (Poésie), 1999

Du même auteur :

L’agneau de Marie / Mary’s Song (11/10/2015)  

Lettre d’amour / Love letter (11/10/2016)

Berck plage / Berck-plage (11/10/17)

 

Wuthering Heights

 

The horizons ring me like faggots,

Tilted and disparate, and always unstable.

Touched by a match, they might warm me,

And their fine lines singe

The air to orange

Before the distances they pin evaporate,

Weighting the pale sky with a soldier color.

But they only dissolve and dissolve

Like a series of promises, as I step forward. 

 

There is no life higher than the grasstops

Or the hearts of sheep, and the wind

Pours by like destiny, bending

Everything in one direction.

I can feel it trying

To funnel my heat away.

If I pay the roots of the heather

Too close attention, they will invite me

To whiten my bones among them.

 

The sheep know where they are,

Browsing in their dirty wool-clouds,

Gray as the weather.

The black slots of their pupils take me in.

It is like being mailed into space,

A thin, silly message.

They stand about in grandmotherly disguise,

All wig curls and yellow teeth

And hard, marbly baas.

 

I come to wheel ruts, and water

Limpid as the solitudes

That flee through my fingers.

Hollow doorsteps go from grass to grass;

Lintel and sill have unhinged themselves.

Of people and the air only

Remembers a few odd syllables.

It rehearses them moaningly:

Black stone, black stone.

 

The sky leans on me, me, the one upright

Among all horizontals.

The grass is beating its head distractedly.

It is too delicate

For a life in such company;

Darkness terrifies it.

Now, in valleys narrow

And black as purses, the house lights

Gleam like small change.

Poème précédent en anglais :

Richard Brautigan : On ne me l’avait jamais fait aussi gentiment / I've never had it done so gently before (27/09/2018)

Posté par bernard22 à 00:01 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :