Le bar à poèmes

24 mai 2017

Louis Aragon (1897- 1982) : L’Amour qui n’est pas un mot

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L’amour qui n’est pas un mot

 

Mon Dieu jusqu’au dernier moment

Avec ce cœur débile et blême

Quand on est l’ombre de soi-même

Comment se pourrait-il comment

Comment se pourrait-il qu’on aime

Ou comment nommer ce tourment

 

Suffit-il donc que tu paraisses

De l’air que te fait rattachant

Tes cheveux ce geste touchant

Que je renaisse et reconnaisse

Un monde habité par le chant

Elsa mon amour ma jeunesse

 

O forte et douce comme un vin

Pareille au soleil des fenêtres

Tu me rends la caresse d’être

Tu me rends la soif et la faim

De vivre encore et de connaître

Notre histoire jusqu’à la fin

 

C’est miracle que d’être ensemble

Que la lumière sur ta joue

Qu’autour de toi le vent se joue

Toujours si je te vois je tremble

Comme à son premier rendez vous

Un jeune homme qui me ressemble

 

M’habituer m’habituer

Si je ne le puis qu’on m’en blâme

Peut-on s’habituer aux flammes

Elles vous ont avant tué

Ah crevez moi les yeux de l’âme

S’ils s’habituaient aux nuées

 

Pour la première fois ta bouche

Pour la première fois ta voix

D’une aile à la cime des bois

L’arbre frémit jusqu’à la souche

C’est toujours la première fois

Quand ta robe en passant me touche

 

Prends ce bruit lourd et palpitant

Jette-z-en la moitié véreuse

Tu peux mordre la part heureuse

Trente ans perdus et puis trente ans

Au moins que ta morsure creuse

C’est ma vie et je te la tends

 

Ma vie en vérité commence

Le jour que je t’ai rencontrée

Toi dont les bras ont su barrer

Sa route atroce à ma démence 

Et qui m’as montré la contrée 

Que la bonté seule ensemence                                                               

 

Tu vins au cœur du désarroi

Pour chasser les mauvaises fièvres

Et j’ai flambée comme un genièvre

A la Noël entre tes doigts

Je suis né vraiment de ta lèvre

Ma vie est à partir de toi

*

Tu m’as trouvé comme un caillou que l’on ramasse sur la plage

Comme un bizarre objet perdu dont nul ne peut dire l’usage

Comme l’algue sur un sextant qu’échoue à terre la marée

Comme à la fenêtre un brouillard qui ne demande qu’à entrer

Comme le désordre d’une chambre d’hôtel qu’on n’a pas faite

Un lendemain de carrefour dans les papiers gras de la fête

Un voyageur sans billet assis sur le marchepied du train

Un ruisseau dans leur champ détourné par les mauvais riverains

Une bête des bois que les autos ont prise dans leurs phares

Comme un veilleur de nuit qui s’en revient dans le matin blafard

Comme un rêve mal dissipé dans l’ombre noire des prisons

Comme l’affolement d’un oiseau fourvoyé dans la maison

Comme au doigt de l’amant trahi la marque rouge d’une bague

Une voiture abandonnée au beau milieu d’un terrain vague

Comme une lettre déchirée éparpillée au vent des rues

Comme le hâle sur les mains qu’a laissé l’été disparu

Comme le regard blessé de l’être qui voit qu’il s’égare

Comme les bagages laissés en souffrance dans une gare

Comme une porte quelque part ou peut-être un volet qui bat

Le sillon pareil du cœur et de l’arbre où la foudre tomba

Une pierre au bord de la route en souvenir de quelque chose

Un mal qui n’en finit pas plus que la couleur des ecchymoses

Comme au loin sur la mer la sirène inutile d’un bateau

Comme longtemps après dans la chair la mémoire du couteau

Comme le cheval échappé qui boit l’eau sale d’une mare

Comme un oreiller dévasté par une nuit de cauchemars

Comme une injure au soleil avec de la paille dans les yeux

Comme la colère à revoir que rie²n n’a changé sous les cieux

Tu m’as trouvé dans la nuit comme une parole irréparable

Comme un vagabond pour dormir qui s’était couché dans l’étable

Comme un chien qui porte un collier aux initiales d’autrui

Un homme des jours d’autrefois empli de fureur et de bruit.

 

*

Je traîne après moi trop d'échecs et de mécomptes

J'ai la méchanceté d'un homme qui se noie

Toute l'amertume de la mer me remonte

Il me faut me prouver toujours je ne sais quoi

Et tant pis qui j'écrase et tant pis qui je broie

Il me faut prendre ma revanche sur la honte

Ne puis je donner de la douleur Tourmenter

N'ai-je pas à mon tour le droit d'être féroce

N'ai-je pas à mon tour droit à la cruauté

Ah faire un mal pareil aux brisures de l'os

Ne puis je avoir sur autrui ce pouvoir atroce

N'ai-je pas assez souffert assez sangloté

Je suis le prisonnier des choses interdites

Le fait qu'elles le soient me jette à leurs marais

Toute ma liberté quand je vois ses limites

Tient à ce pas de plus qui la démontrerait

Et c'est comme à la guerre il faut que je sois prêt

D'aller où le défi de l'ennemi m'invite

Toute idée a besoin pour moi d'un contrepied

Je ne puis supporter les vérités admises

Je remets l'évidence elle-même en chantier

Je refuse midi quand il sonne à l'église

Et si j'entends en lui des paroles apprises

Je déchire mon coeur de mes mains sans pitié

Je ne sais plus dormir lorsque les autres dorment

Et tout ce que je pense est dans mon insomnie

Une ombre gigantesque au mur où se déforme

Le monde tel qu'il est que follement je nie

Mes rêves éveillés semblent des Saint Denis

Qui la tête à la main marchent contre la norme

Inexorablement je porte mon passé

Ce que je fus demeure à jamais mon partage

C'est comme si les mots pensés ou prononcés

Exerçaient pour toujours un pouvoir de chantage

Qui leur donne sur moi ce terrible avantage

Que je ne puisse pas de la main les chasser

Cette cage des mots il faudra que j'en sorte

Et j'ai le coeur en sang d'en chercher la sortie

Ce monde blanc et noir où donc en est la porte

Je brûle à ses barreaux mes doigts comme aux orties

Je bats avec mes poings ces murs qui m'ont menti

Des mots des mots autour de ma jeunesse morte

*

   Ô forcené qui chaque nuit attend l'aube et ce n'est que l'aube une aube

de plus une pâleur qui s'installe et la fatigue et tout ce qu'on s'était imaginé

de folie et de lumière s'évanouit dans ce  sentiment de lassitude ô forcené

qui se débat chaque nuit dans les lieux communs qu'il s'est construit les

dilemmes abstraits les chants sourds qui peuplent l'âme de fantômes de

fontaines

 

   Ô forcené qui partait pourtant à la recherche d'une autre vie ô Croisé

d'un rêve moderne au bout duquel il y avait le contraire d'un sépulcre  

Lui pensait prendre la bure et le bourdon peut-être comme des ailes des

magies mêlant l'eau du Jourdain les princesses lointaines forcené des

songeries forcené qui ressemble à tous les Icare à tous les écarts du destin

qui se croit fait pour soulever le voile de démence au-dessus on ne sait

de quelle Amérique quelle terre ou quel phalanstère ô forcené qui ne se

voit pas à l'heure des laitiers traînant par les rues  

     misérable et défait malheureux misérable

     Ô toi qui tends ta paume mendiant perpétuel à des gens qui n'en veulent

pas tes semblables tes frères forcené forcené qui fais semblant de d'en tirer

 en ricanant en blasphémant tu garderas pour toi l'histoire de tes humbles

démarches prêt à tout accepter tout donner tout détruire de toi s'il le faut

 tout détruire et qu'as-tu rencontré quelle dérisoire exigence Alors tu fais

celui qui s'en moque à mourir qui allait mourir la corde était prête et puis

que voulez-vous ce sont ces parents de province qui sont venus et pourquoi

fallait-il qu'ils vinssent qui restent là parlant sans fin parlant parlant parlant

si bien qu'on ne peut se pendre avant leur départ ne serait-ce  que par

politesse ô forcené qui me ressembles

     Écoute une dernière fois écoute

     Cette histoire que tu ne raconteras jamais jamais tu la connais de bout

en bout tu la connais toute

     Un jour peut-être un jour se lèvera pour la première fois et que ce soit

sur une Terre Sainte ou le vrai paradis terrestre un jour si tu crois l'heure

enfin sonnée où les autres hommes te regarderont comme un des leurs pour

la dernière fois je te le dis ce ne sera qu'illusion que leurre rien n'est possible

qu'un mensonge ils feront mine écoute-moi ce ne sera qu'une apparence

ils ne t'aimeront jamais ils ne t'accepteront jamais comme un des leurs et tu

vivras longuement parmi eux le sachant le cachant rien n'est changé tu es

toujours un étranger comment veux-tu qu'il en soit autrement regarde-toi

mais regarde-toi donc maudit si l'on t'accepte si l'on fait mine un jour de

t'accepter sache-le bien que c'est pour quelque raison qui n'est pas de toi

passagère et feinte on ne peut t'aimer tu le sais que des lèvres va va du

moins conscient de n'être que le jouet d'un calcul accepte si tu veux le

calcul des autres leur calcul juste ou faux dont dépend l'avenir mais sache

     pour la dernière fois forcené

     que tu ne seras  jamais qu'une poussière dans l'oeil des hommes toi qui

gardes pour toi seul ton histoire de mendiant le loin du compte de tes jours

tes offrandes rabrouées et maintenant jamais si l'on prenait ta main ce ne

serait comme si la première fois on l'avait prise même si tu oublies si tu te

laisses calmer si tu te laisses porter porter au large par la mer rappelle-toi

qu'elle est perfide et que jamais tu n'en connaîtras le fond profond qu'elle

est la mer même quand elle est douce et tranquille à l'infini la mer rien d'autre

et que veux-tu que la mer soit d'autre que la mer

     à l'heure des laitiers malheureux misérable

     non mais regardez-moi ce fou qui croit faire un grand cadeau de son  coeur

et de ses rêves ce dément qui propose de sacrifier ses doutes et ses chants tout

ce qu'il lui reste d'un long désordre ancien de plier sa musique au cri qui la fait

dissonante au vent qui la disperse à l'oubli de l'aube au jour qui vient

     A l'heure des laitiers toujours tu te réveilleras toi qu'on ne peut aimer ô toi qui

me ressembles 

*

                              Il n'aurait fallu

                              Qu'un moment de plus

                              Pour que la mort vienne

                              Mais une main nue

                              Alors est venue

                              Qui a pris la mienne

 

                              Qui donc a rendu

                              Leurs couleurs perdues

                              Aux jours aux semaines

                              Sa réalité

                              A l'immensité

                              Des choses humaines

 

                              Moi qui frémissais

                              Toujours je ne sais

                              De quelle colère

                              Deux bras ont suffi

                              Pour faire à ma vie

                              Un grand collier d'air

 

                              Rien qu'un mouvement

                              Ce geste en dormant

                              Léger qui me frôle

                              Un souffle posé

                              Moins Une rosée

                              Contre mon épaule

 

                              Un front qui s'appuie

                              A moi dans la nuit

                              Deux grands yeux ouverts

                              Et tout m'a semblé

                              Comme un champ de blé

                              Dans cet univers

 

                              Un tendre jardin

                              Dans l'herbe où soudain

                              La verveine pousse

                              Et mon cœur défunt

                              Renaît au parfum

                              Qui fait l'ombre douce

*

 

Et la vie a passé le temps d’un éclair au ciel sillonné

J’écoute au fin fond de moi le bruit de mes propres pas s’éteindre

J’entends ma propre chanson qui se fatigue de se plaindre

Je compte tout bas sur mes doigts les jours les mois les années

 

Il me semble qu’il n’y a eu dans toutes les circonstances

Rien d’autre que mon amour sur tout comme un grand tilleul ombreux

Rien d’autre que mon amour qui tremble comme un joueur heureux

Il me semble qu’il n’y a eu que mon amour dans l’existence

 

Je n’ai rien fait que par toi que pour toi pour l’amour de toi

Rue Didot les tracts distribués à la Belle Jardinière

Les vers maladroits que j’écrivais d’une nouvelle manière

Les marches d’escalier pour vendre l’invention de tes doigts

 

Tu m’as retiré de la chair le désespoir comme une épine

Tu m’as donné le goût nouveau d’un langage de plein midi

Tu seras présente à tout jamais dans tout ce que j’aurai dit

Tu m’as changé le cœur tu me l’as façonné dans la poitrine

 

Allez raconter tout au long cette sorte d’accouchement

Allez raconter comment naît un homme au milieu de son âge

On trouve à décrire les lieux pour donner à voir le voyage

Le paysage intérieur on peut le décrire comment

 

Mais toutes les comparaisons ici paraissent inutiles

Vous pouvez brûler tous les mots sans expliquer ce qu’est le feu

Le bonheur et la flamme sont ce qui danse au fond de nos yeux

Pour qui ne les a jamais vus comment se ressembleraient-ils

 

On me dira que j’ai souffert et que sans doute je l’oublie

En ce temps-là le mal d’enfer de qui brise son bras lui-même

Et j’ai quitté mes compagnons comme on déchire son poème

Comment aurais-je pu sans toi rompre les liens de ma folie

 

On me dira qu’il n’y a pas de miracle dans ce domaine

Et que ceux-là vers qui j’allais avaient d’autres chats à fouetter

Et qu’ils me regardaient du haut de leur supériorité

Oui j’ai pleuré mais dans tes bras cette indifférence inhumaine

 

On me dira qu’alors le ciel était sur nous noir triste et bas

Que quand on n’a pas à manger parler de bonheur c’est des phrases

Que le destin de tous était pareil à l’employé du gaz

Oui mais c’était un autre ciel à quoi je rêvais dans tes bras

 

Le Roman inachevé

Editions Gallimard, 1956

Du même auteur :

 Vingt ans après (24/05/2014)

« J’arrive où je suis étranger… » (24/05/2015)

Il n'y a pas d'amour heureux (24/05/2016)

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23 mai 2017

Adonis (1930 -) / أدونيس : Miroir du chemin, chronique des branches

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Miroir du chemin,

Chronique des branches

I

Non pas l’estuaire des miroirs,

non pas la rose des vents.

Toute chose est une aile

ascendante dans mon sang,

dans les champs,

nageant dans l’orbite des saisons.

 

          J’ai fait de mon visage le frère de l’herbe

          et mes pas se sont livrés à la nostalgie

          des miroirs.

          J’ai vu les éléments pleurer, ouvrir

          entre nous la blessure fraternelle.

          J’ai reconnu le signe attestant

          que je suis prélude à l’annonciation,

          plante de l’Orient au jardin de la prophétie.

 

 

 

Non pas l’estuaire des miroirs,

non pas la rose des vents.

Toute chose est chemin,

les frontières et leurs étendards,

l’embrasement, les barricades,

la rencontre et son ascension,

la voix, ma voix dans mes paumes,

les oiseaux qui s’éloignent

et laissent leurs noms parmi les branches,

les branches et leur histoire.

 

 

 

          Nous avons inauguré une autre patrie

          et dans l’arbre aux oiseaux

          nous avons progressé.

          Nous étions espace pour leurs malheurs

          Et comme eux nous sommes partis…

                    Toute chose est chemin.

 

Nous avons enlacé nos amertumes, gravi

la virginité des altitudes.

Revêtus de symboles, nous avons pris leurs couleurs

et nous en avions teint leurs tuniques.

Les colombes qui s’engendrent dans nos visages

          sont chemin.

Les mirages et sa flûte sont chemin.

Toute chose est chemin –

les visages qui se suivent

dans la poussière du chemin

et l’adieu qui veille dans la désolation

          du chemin.

 

 

 

          Ô temps de la pluie,

          accorde-nous tes bienfaits et invente

          pour les arbres une nuée, robe tissée

          de notre tendresse.

          Désaltère ceux qui languissent,

          ceux qui nous ont désaltérés.

          Ô temps de la pluie…

 

Soudain, entre la nature et moi

ont surgi une langue et des lettres.

L’air s’est muée en échelle,

j’ai commencé à marcher

entre l’espace et mes yeux,

errant dans les oripeaux de la nature.

 

 

 

Si tu étais cavalier, ô courrier de la distance,

ma nostalgie serait cavale.

 Si tu étais désert, mes mains seraient caravanes.

Si tu étais flamme, je serais l’amant étranger

qui se dirige vers elle

et la voyance serait mon étoile.

Ô courrier de la distance…

 

II

 

Les vents m’ont accompagné,

les vents et leurs pierres prophétiques.

     Une pierre domine la ville,

     une pierre est servante de la ville,    

     une pierre immense qui roule dans la bague du calife,

     une pierre, étoile légère

     que les jeunes filles suspendent

     entre leurs rêves familiers

     et les yeux des miroirs.

 

 

 

Je confie à la pierre

ce que dans mon voyage le jour laisse

de ses décombres,

ce que laisse le voyage.

La pierre

est traversée par un fil de repos

et dans sa trame se trouvent mes yeux,

les forêts et la pluie.

La pierre est traversée par une ville

qui chaque nuit renaît.

Je cours, je fouille dans ses fissures.

Les magiciens se perdent

dans la ville de la pierre.

     mais je confie à la pierre

     ce que le jour laisse de ses décombres,

     ce que laisse le voyage.

 

 

 

Les vents m’ont accompagné,

les vents et leurs pierres prophétiques.

     Et ceux qui avancent dans la flamme

     plantent les arbres du rêve,

     ouvrent dans la cendre des oiseaux

     un portail…

 

          Nous avancions…

          Nos pas étaient de blé.

          Nous avancions…

 

… ceux qui voient le chemin tel un chant

dont la source est dans leurs pas…

 

 

 

          Nous nous sommes rencontrés

          entre la nuque du chemin

          et sa croupe.

 

…ceux qui surgissent

des forteresses d’assaut,

étendent leur domination

jusqu’aux confins de l’étrange

dans les prémices du végétal…

 

          Nous nous sommes inclinés

          devant le chemin et ses nids.

          Nous avons vu

          la magie de ses dimensions,

          entendu sa voix.

 

 

 

… ceux qui tempêtent,

ceux qui viennent

comme vient l’heure…

 

          L’œil de l’étrange – pluie ou nuée

          sous nos cils.

          Nous nous sommes étonnés :

          pourquoi la folie n’a-t-elle pas ouvert

          ses fenêtres à nos pas ?

          Nous nous sommes étonnés …

 

… ceux qui ébranlent

l’eau des siècles… 

 

 

 

          Nous avons sauvé du naufrage

         une patrie flottante…  

 

… ceux qui nomment l’innommable,

ceux qui brisent les frontières,

font sauter les verrous,

fondent des chemins dans le chemin,

les dépassent…

 

          Nous avons entendu notre écho

          voyager dans l’herbe.

          Il venait des extrémités de la mer.

 

… ceux qui se précipitent

dans la haute mer du rêve…

 

 

 

          … nous étions

          l’or de la nuit et des déserts

          au-dessus de Grenade, dans Boukhara…

 

… ceux qui avancent

entre flamme et métamorphose…

 

          … nous avancions…

 

Tous m’accompagnaient…

Chaque jour après le sommeil,

un soleil me raconte :

 

 

 

          Nadir le Noir (1)

          lit au nom de Dieu et du malheur

          la légende du pain, la poésie de l’eau.

          Nadir le Noir,

          les arbres le portent.

          Toute branche est poing et épée,

          mûrie avant l’été,

          mûrie après l’été.

          Nadir le Noir s’en est allé

          pour revenir au mois de tichrîn (2)

          au commencement des pluies…

 

… Mihyar (3) a vu

comment le soleil vient à moi

chaque jour, après le sommeil,

comment l’eau d’impatience

devient jet de flamme

et la fleur perdue dans le chemin

est plus vaillante qu’une ville.

 

III

 

La terre ouvre sa demeure

La terre accorde ses pas aux miens.

 

          A moi le courroux de la terre,

          sa passion, son versant sauvage,

          le sang dominateur, le sang qui commande,

          surgissant du foyer lointain du temps.

 

La terre ouvre sa demeure

Le nombril de la terre est un lit,

toutes les Histoires s’enchaînent en un collier

suspendu autour de moi…

 

 

 

Notre histoire suinte :

     la braise est en nous,

     en nous les victimes,

     la volupté du sel,

     la volupté de l’astre rouge.

     En nous le réveil de l’éros

     et son offrande.

     En nous la louange de la femme

     écroulée sur la poitrine d’un conquérant

     qui clôture l’Histoire.

     En nous le sang jaloux, étrange, sacré, versé.

     En nous l’esclave – le possesseur et le possédé.

 

 

 

Toute chose est telle qu’elle était

et les rebelles, amis des vents,

blessent le jour et marchent

parmi les blessures…

 

     Mais j’avance, je nomme,

     je redonne à mes mots

     la magie de la création.

     Je nomme par les racines et par leur rythme.

     Je nomme l’arbre de la pulsion prophétique

     au commencement des saisons,

     quand la fumée ne sait pas encore

     qu’entre les champs et mes sources secrètes

     le cadavre du lieu est tombé.

 

 

 

Je nomme et je comble

mes fleuves humains

d’une colère qui tisse des liens

entre ma voix et ses vagues,

dresse les rivages en arc de flamme.

J’ai étreint l’incendie,

j’ai décortiqué l’espace,

j’ai fait de l’espace des fleurs

qui lisent le chemin

et des pas j’ai fait mes interprètes.

J’ai vu mes chants marcher,

leurs pieds tisser des filets

pour piéger les oiseaux du malheur.

J’ai vu mes chants jouer, compter la poussière,

grain par grain,

et le tourment dormir dans l’obscurité

sur la rive de l’étrange.

 

 

 

Deux yeux perçants était le vent,

trouant les ténèbres, blessant le corps

de la nuit, buvant son sang

noir et filtré.

Quand les tombes s’élevaient

ou quand tombait l’ange,

le vent était une démone

et les chants étaient son visage

et ses mains.

 

 

 

          Nadir le Noir était l’écho.

          Assis entre la lune affamée

          et le jardin,

          il découvrait l’ombre,

          camouflait sa faim.

          Il était comme l’éternité,

          Paysan de l’Euphrate

          qui recoud la blessure de l’eau

          et marche. Derrière lui

          marchait le ciel.

 

Le soleil vient à moi chaque jour,

après le sommeil.

L’eau d’impatience

devient jet de flamme

et la pierre perdue dans le chemin

est plus vaillante qu’une ville.

 

IV

 

- D’où viens-tu ?

- De la terre des morts, des jarres de larmes,

et jamais je n’ai habité de maison.

Lorsque je suis descendu dans un cimetière

et que le soleil s’est enroulé autour de ma cheville,

telle l’herbe grisante,

j’ai apporté à la faim ses offrandes.

Mon sang était libation en partance

pour un autre lendemain,

ma main était encensoir,

et à l’entrée du cimetière comme à sa sortie

je n’ai trouvé que des enfants.

Ils étaient la promesse d’une terre gravide,

Ils étaient la marée, les vagues et les cascades.

 

 

 

- D’où viens-tu ?

- Je m’aventurais dans les forêts,

je courais à la poursuite des démones,

je rêvais qu’elles étaient en pain …

 

Un oiseau sans identité est passé.

Il venait d’une terre désertique.

La terre se recomposait comme une amphore

pour la nuit, pour les fleurs fanées

des figuiers de Barbarie.

 

 

 

- D’où viens-tu ?

- J’étais bûcheron et j’ai adoré l’arbre.

J’ai planté la hache au plus profond de ses cils.

 

- Comment es-tu venu ?

- J’ai voyagé dans la caravane de la terreur,

dans les bannières de la folie,

dans les fragments de ma hache brisée,

à bout de force, portant la chronique des branches.

 

V

 

Mihyar descend

dans l’enclos de Qassioun (4),

dans Barada (5),

dans la clairière de l’Auvent (6),

dans la Ghouta (7) dépoitraillée,

dans la nuit,

porté par un tapis de velours.

 

          Les anémones, le filon de diamant,

          le lin, le grenadier,

          sont foule pressée de cavaliers

          dans le liouân (8) de Qassioun.

 

 

 

Le feu devient lac,

l’oiseau naît dans les feuilles du lotus,

l’eau est une barque apportant aux fils

des encensoirs en provenance des cimetières paternels.

 

… sous la mosaïque, nous nous sommes accroupis.

Je me suis glissé dans le brouillard du fauteuil,

dans un tourbillon, dans le giron d’une transe verte,

dans la saveur d’un paradis,

et j’ai entendu la mer pleurer ses vagues consumées.

 

 

 

Rayonnante,

métamorphosée comme la flamme

est cette venelle.

Les pierres ici sont miroirs,

     un roc est maître de la ville,

     un roc est cavalier.

 

Inexorablement il avance,

dévastant, pénétrant le cœur

de la ville. Les roues du jour

se sont effondrées, la ville

s’est rendue, et le soleil

chaque jour après le sommeil,

me raconte :

 

 

 

          Nadir le Noir

          est comme l’éternité

          paysan de l’Euphrate.

          Il recoud la blessure de l’eau

          et marche. Derrière lui

          marche le ciel.

 

Mihyar,

pont qui mène à la descente

vers magie et malheur,

dans le corps terrestre,

dans le corps céleste.

 

     Mon corps est ici, mon corps est là-bas,

     magicien, voix alanguie et sans écho

     qui explore l’espace.

     Les éclairs meurtrissants l’ont séparé

     d’un sang débile.

     Mon corps : coupole du cèdre,

     fleuve voyageur, palmeraie…

 

 

 

Toute chose est telle qu’elle était :

les rebelles, amis des vents,

les pauvres, les femmes, les enfants

blessent le jour et marchent parmi les blessures.

Toute chose est telle qu’elle était :

mes paumes transpercées

et l’écho qui boit le saignement.

Toute chose est telle qu’elle était :

Mes yeux sont bandés,

pain est le chemin.

 

 

 

… une lance est tombée.

J’ai recueilli mes jours,

les ai livrés à mes paroles

dans les racines de l’ éclosion

et la tiédeur de la mort,

dans ma mort amie,

dans un lendemain vagabond qui se  cabre,

dans un éclair fraternel

venant de loin.

Je ne suis que le rythme de mes paroles,

qu’un souffle qui va rôdant,

pulvérisant l’esprit de l’eau

parmi décombres et dispersions.

 

 

 

Mihyar,

ton visage est tour nocturne dans une barque d’encens

et le rêve se cache dans les ailes du ramier.

Le ramier est dans le four

et un canari chantait :

 

          « Ne reste autour de moi que mon ombre.

          Plus de chemin autour de moi que mon ombre. »

 

Il chantait et chantait :

 

          « J’avais une terre, je l’ai donnée.

          « J’avais des arbres, ils sont morts. »

 

Le canari chantait et chantait :

 

          « Toi, visage du lieu,

          ta première moitié est morte.

          l’autre moitié n’est pas née encore. »

 

Il chantait :

 

          « J’avais une ombre, je l’ai donnée.

          « J’avais des arbres, ils sont morts. »

 

Le canari qui a chanté la vie, prié pour la vie,

S’est envolé par désir de mort vers la mort.

 

Mihyar,

     ton visage est tour de lumière dans une barque d’obscurité,

     le rêve se cache dans les ailes du ramier,

     le ramier est corps, ici et là-bas,

     magicien qui explore et ouvre l’espace.

 

Et jour après jour, après le sommeil, le soleil me raconte :

 

… j’ai écouté leurs légendes,

nous avons pétri le pain et nous avons mangé

Nous nous sommes dressés devant les miroirs

et j’ai vu des visages pourchassés,

vu leurs rides et entendu la folie

sonner l’appel et mobiliser les époques.

J’ai vu les javelots s’incliner

au-dessus de nous comme des branches,

j’ai vu les branches dans nos traits,

j’ai vu les vaisseaux dans la trouée du golfe

porter le feu et les vents.

J’ai lavé les miroirs, libéré leur tornade,

j’ai mêlé les miroirs au chemin

et à son histoire

et de ce mélange j’ai fait

l’alchimie des époques nouvelles.

 

 

 

 

Le matin aux flammèches douces et purifiantes

viendra des confins secrets

revêtu de pourpre.

Il sèmera la racine des vents au pays du calife

et dans les régions de papier…

 

Mihyar et Nadir le Noir

ont vu comment le soleil vient à moi chaque jour,

après le sommeil,

comment l’eau d’impatience devient jet de flamme

et la feuille perdue dans le chemin

est plus vaillante qu’une ville.

 

VI

 

Les écharpes de l’espace sont tombées

telle une annonciation.

Ne reste qu’un passant –

les ponts ont absorbé ses traits.

Il est parfois étoile transparente,

parfois il est éclipse.

De l’errance du chemin ne reste que le chemin,

que l’étincelle.

L’eau est un menuisier en maraude –

il donne, il indique

il tend la main

il permet le passage.

 

(1) Nadir le Noir : personnage historique qui survit dans la mémoire populaire.

Comme les Zendjs, esclaves noirs révoltés contre le pouvoir du califat de Bagdad,

Il représente la dissidence et la marginalité.

 

(2) tichrîn : mois d’octobre

(3) Mihyar : le double d’Adonis, son alter ego.

(4) Qassioun : montagne qui domine Damas

(5) Barada : rivière qui traverse Damas

(6) Auvent : il s’agit de l’auvent qui abritait les amis du Prophète au moment de son agonie.

(7) Ghouta : la gufa, oasis irriguée par le Barada, au sud de Damas

(8) : liouân ou iouân : pièce surélevée donnant sur la cour centrale d’une maison

 

Traduit de l’arabe par Anne Wade Minkowski

In, Adonis : « Chronique des branches »

La Différence Editeur (Orphée), 2012

Du même auteur :

l’amour où l’amour s’exile (23/05/2015)  

Pays des bourgeons (23/05/2016)

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22 mai 2017

Henri Michaux (1889 – 1984) : Emportez-moi

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Emportez-moi

 

Emportez-moi dans une caravelle,

Dans une vieille et douce caravelle,

Dans l’étrave, ou si l’on veut dans l’écume,

Et perdez-moi, au loin, au loin.
 

Dans l’attelage d’un autre âge.

Dans le velours trompeur de la neige.

Dans l’haleine de quelques chiens réunis.

Dans la troupe exténuée de feuilles mortes.
 

Emportez-moi sans me briser, dans les baisers,

Dans les poitrines qui se soulèvent et respirent,

Sur les tapis des paumes et leur sourire,

Dans les corridors des os longs et des articulations.
 

Emportez-moi, ou plutôt enfouissez-moi.

 

Mes propriétés

 Éditions J.-O. Fourcade, 1929 

Du même auteur :

 « Mais Toi, quand viendras – tu ? » (22/05/2014)

Arriver à se réveiller (22/05/2015)  

Contre ! (22/0505/2016)

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21 mai 2017

Loys Masson (1915 – 1970) : Symphonie 1959 de Paula

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Symphonie 1959 de Paula

 

     Les mots du poème ont mûri comme de grands fruits ; voici le temps

où nous les pressons

     dans un cellier aux couleurs de votre vie.

     Tel en sera l’alcool, le poids de légende au fond des flacons, tels nous

serons au soir quand à la mi-lande

     le sergent des nuées dardera vers nous son éclat noir

     la pierre des séparations.

     Bénissez mes mains sur ma vendange, bénissez ce vin malheur et joie

et ciguë et caresse

     que tout encore vous soit dédié comme j’ai vécu,

     jusqu’à ma mort même.

     Rien n’a jamais compté pour moi que de boire votre présence votre

absence

     et la nuit chaude et la nuit douce selon que vous me la donniez.

     La foudre elle-même plantée entre mes épaules m’a assoiffé de vous

     cette année où elle est tombée :

     tout un or étrange et fou maintenant jusque dans les racines

     où je descends chaque matin me réinventer mon nom…

 

     Soyez louée par la souffrance ce pin d’arêtes que nous avons partagé

    et par les soleils rompus et par l’étoile qui s’est voilée

     et par les sources de vos mains en ces lointains où je n’ai pas su aller

     par la proche chanson du roitelet.

     Soyez aimée soignez bénie pour tous vos gestes

     tous vos chemins toutes vos pensées

     ce que je connais de vous et ces pétales que je ne saurai jamais réunir

     et qui m’auraient déclos le secret la rose de vous

     la bien-perdue ;

     Soyez bénie, Paula, comme vous bénissez ma vendange du vin tardif

     ce soir en ce cellier aux couleurs de votre vie.

 

     Il m’est advenu ce grand orage dès ma jeunesse ; sans doute n’y avez-

vous pas vu luire

     les sept rayons de printemps dont vous m’aviez-fait don

     les sept lumières et les sept raisons ?

     Mais ils vivaient sous le nuage. Rien n’a jamais pâli

     et le matin de l’amour hante encore ce lieu clos

     où nous mettons à dormir l’été.

     Appuyez-vous sur ma peine comme votre peine a la tiédeur de

l’ambre au bas de mon cou ;

     elle est meilleure que moi si violent et la vôtre a votre goût.

     Le vanneau là-bas déployé monte au vent au-dessus du marécage

     appuyez-vous avant que l’automne soit de retour –

     Voyez, l’orage va peut-être cesser

     une petite cavalerie bleue bivouaque au front du jour :

     Quelles nouvelles nous apportez-vous, chevaux ?

     Je n’ai rien aimé qui ne soit de vous.

 

     Cette jeunesse à la massue, hier, il faut lui pardonner, celle dont

vous avez tant souffert.

     Peut-être à mon insu témoignait-elle pout un feuillage jadis

poignardé dans mon enfance

     la beauté trop vite saccagée d’un visage dont je suis issu ?

     Je ne sais pas   

     je n’ai plus de souvenirs qui n’aient pas votre nom.

     L’autrefois flotte les yeux clos aux bras de l’étang

     Très tard nous irons le réveiller afin que je vous montre intact

     ce soleil de vous qui y brillait –

     juste avant que nous n’embarquions sous ses derniers feux…

     Me voilà revenu sans être parti, mon errance même vous appartenait.

     Je vous regarde et c’est mon seul paysage

     le seul où j’aie jamais été heureux

     mêmes sous la pluie de feuilles fanées

     que faisait le souffle toujours renaissant de l’orage.

     Sans doute n’y a-t-il pas d’amour sans rançon ?

     On naît aux blessures en même temps qu’on renaît dans les yeux :

     les vôtres les miens lesquels sont plus emplis de cendre

     lesquels brûlent plus lents sur notre vendange

     en ce soir d’été aux couleurs de votre vie ?

 

     Je vous ai aimée par la rose je vous ai aimée dans le cri

     Mais dans la rose rouge et le cri vous ne m’avez pas entendu

peut-être marcher mon long chemin du sang ?

     Je vous aimée dans la course de l’eau claire

     dans novembre aux bras coupés dans chaque printemps au

printemps rentrant d’exil

     Je vous aimée par les racines des fougères par toutes les

mains jointes de toutes les prières

     par tous les gestes d’amour toutes les caresses à chaque instant

de l’homme à la femme et de la bête à la bête sur la terre

     qui mettaient un grand miroir tremblé rien que pour vous sur

la terre –

     Je vous aimée par la haine des prisons par la liberté la mère

par la femme crucifiée et l’enfant déporté

     trahi sali

     perdu,

     par l’Esprit suspendu dans le vol de la colombe

     par le Père asservi dans le regard sans ciel de l’aveugle

     par tous les ruisseaux de mémoire coulant aux rides des

fronts purs d’aïeules

     par les cataractes et les tragédies

     par le deuil sans drame de l’alouette gouttant en larmes

d’argent frais aux joues de la prairie

     par les mille fusillés depuis si longtemps de notre espérance

     par tout ce qui s’endort chaque soir et chaque matin se retrouve

en vous

     Je vous ai aimée

     et pourtant je n’étais que ce condamné de moi-même sur la terre

     Je sors de geôle, à tâtons je repousse mon juge ma vie.

     Souvenez- vous ce sera si tôt l’automne encore une fois

     Paula c’est le soir lentement et les mêmes clartés l’Aigle et la

Lyre et le Berger et Véga

     gardez-moi de la malencontre des chacals qui hantent le pays bas :

     Je vous priais je vous prie encore

     les mêmes mots

     rien n’a changé ne changera aux syllabes du chant d’union

     Gardez-moi de la malencontre, mon amour sauvé, Paula

     - et de vos mains glisse un sourd éclat

     sur ma vendange en ce cellier où monte l’ombre

     soudain si tendrement humaine et qui comme toutes les fleurs

des abords du temps couché a votre forme

     vers l’aurore

 

La Dame de Pavoux

Editions Robert Laffont, 1965

Du même auteur : « Je n'ai jamais connu dans sa vérité… » (25/07/2014)

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20 mai 2017

Pierre de Ronsard (1524 – 1585) : « Quand vous serez bien vieille

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Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,

Assise auprès du feu, dévidant et filant,

Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant :

« Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle ». 

 

Lors, vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,

Déjà sous le labeur à demi sommeillant,

Qui au bruit de mon nom ne s’aille réveillant,

Bénissant votre nom, de louange immortelle.

  

Je serai sous la terre, et fantôme sans os :

Par les ombres myrteux je prendrai mon repos ;

Vous serez au foyer une vieille accroupie, 

 

Regrettant mon amour et votre fier dédain.

Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :

Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie. 

 

Sonnets pour Hélène, 1578

 Du même auteur :

« Mignonne, allons voir si la rose… » (20/05/2014)

« Comme on voit sur la branche au mois de mai la rose… » (20/05/2015)

Madrigal (20/05/2016)

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19 mai 2017

Paul Eluard (1895- 1952) : Novembre 1936

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Novembre 1936

 

Regardez travailler les bâtisseurs de ruines

Ils sont riches patients ordonnés noirs et bêtes

Mais ils font de leur mieux pour être seuls sur terre

Ils sont au bord de l'homme et le comblent d'ordures

Ils plient au ras du sol des palais sans cervelle.

 

*

On s'habitue à tout

Sauf à ces oiseaux de plomb

Sauf à leur haine de ce qui brille

Sauf à leur céder la place.

 

*

Parlez du ciel le ciel se vide

L'automne nous importe peu

Nos maîtres ont tapé du pied

Nous avons oublié l'automne

Et nous oublierons nos maîtres…

 

*

Ville en baisse océan fait d'une goutte d'eau sauvée

D'un seul diamant cultivé au grand jour

Madrid ville habituelle à ceux qui ont souffert

De cet épouvantable bien qui nie être en exemple

Qui ont souffert

De la misère indispensable à l'éclat de ce bien.

 

*

Que la bouche remonte vers sa vérité

Souffle rare sourire comme une chaîne brisée

Que l'homme délivré de son passé absurde

Dresse devant son frère un visage semblable

 

Et donne à la raison des ailes vagabondes.

 

Cours naturel

Editions du Sagittaire, Paris,1938

Du même auteur :

l’Aventure (19/05/2014) 

Nuits partagées (19/05/2015)

La mort, l'amour, la vie (19/05/2016) 

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18 mai 2017

Ángel González (1925 - 2008) : Anniversaire d’Amour / Cumpleaños de amor

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Anniversaire d’amour

 

Comment serai-je

quand je ne serai plus ?

Quand le temps

aura modifié ma structure,

et que mon corps sera un autre corps,

mon sang un autre sang,

autres mes yeux, autre ma chevelure.

Je penserai peut-être à toi.

Et mes corps successifs, sûrement,

- me prolongeant, vivant, vers la mort –

passeront de main en main,

de cœur en cœur,

de chair en chair,

la réalité mystérieuse qui décide

de ma tristesse quand tu t’éloignes

et qui m’obliges, aveuglément, à te chercher,

et qui, malgré moi, me ramène

près de toi.

C’est ce qu’on appelle l’amour, en somme.

Mes yeux

 - ce ne seront plus mes yeux de vie

mais qu’importe –

où que tu ailles ils te suivront,

mes yeux fidèles.

 

Traduit de l’espagnol par Jacinto Luis Guereña

In, « Anthologie bilingue de la poésie espagnole contemporaine »

Gérard & C°, (Marabout Université), Verviers (Belgique), 1969

Du même auteur :

Monde inquiétant (18/05/2015)   

Synesthésie (18/05/2016)

 

Cumpleaños de amor

 

 

¿Cómo seré yo 

cuando no sea yo? 

Cuando el tiempo 

haya modificado mi estructura, 

y mi cuerpo sea otro, 

otra mi sangre, 

otros mis ojos, otros mis cabellos. 

Pensaré en ti, tal vez. 

Seguramente, 

mis sucesivos cuerpos 

- prolongándome, vivo, hacia la muerte- 

se pasarán de mano en mano, 

de corazón a corazón, 

de carne a carne, 

el elemento misterioso 

que determina mi tristeza 

cuando te vas, 

que me impulsa a buscarte ciegamente, 

que me lleva a tu lado 

sin remedio: 

lo que la gente llama amor, en suma, 

Y los ojos 

- que importa que no sean estos ojos - 

te seguirán a donde vayas, fieles. 

Poème précédent en espagnol :

Francisco Brines: Se regardant dans la fumée / Mirándose en el humo (11/05/2017)

 

 

 

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17 mai 2017

Paul Verlaine (1844 – 1896) : Chanson d’automne

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Chanson d'automne 

 

Les sanglots longs

Des violons

   De l'automne

Blessent mon coeur

D'une langueur

   Monotone.

 

Tout suffocant

Et blême, quand

   Sonne l'heure,

Je me souviens

Des jours anciens

   Et je pleure ;

 

Et je m'en vais

Au vent mauvais

   Qui m'emporte

Deçà, delà,

Pareil à la

   Feuille morte.

 

 

Poèmes saturniens

Alphonse Lemerre, éditeur, 1866

Du même auteur :

Le ciel est par-dessus les toits (25/05/2014)

Colloque sentimental (25/05 /2015)

« Je ne sais pourquoi… » (17/05/2016)

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16 mai 2017

Yvon Le Men (1953 - ) : Saint-Michel de Brasparts

 

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Saint-Michel de Brasparts

 

Ils taillèrent dans le roc

pour tenir la prière

contenir le mot dans la pierre

 

nul besoin de preuve

au bleu du vent, à la bruyère

à la brume par qui le mont

monte jusqu’au Mont

 

mais ce furent des hommes

ce sont des morts

 

dont les yeux écoutaient

 

des images

et voyaient

des mots

 

dans la lumière

des images refermées

 

La Patience des pierres suivi de L’Echappée blanche

Editions Rougerie, 1995

Du même auteur :

 « Seule la mer éclaire ton visage… » (16/05/2014)

« Ma mère… » (16/05/2015) 

Enez Aval (16/05/2016)

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15 mai 2017

François Cheng (1929 - ) : « Demeure ici… »

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A Yvon Le Men

 

Demeure ici qui toujours demeure,

Nous t’avons prêté une âme, à moins

Que ne sois âme toi-même.

 

Ton auvent pour cueillir fiente et miel,

Car hirondelles et abeilles t’habitent ;

tes murs cuits sont pains bénits.

 

Âme aérienne tout autant charnelle,

Malaxant sol et nues, peine et joie

en d’irradiants filigranes

 

Bleus.

 

 Il fait un temps de poème. Volume 2

Textes rassemblés et présentés par Yvon Le Men

Filigranes Editions, 22140 Trézélan

Du même auteur :

« Du pied à la pierre… » (15/05/2014)

« L'infini n'est autre… » (15/05/2015)

« Ce qui est donné… » (15/05/2016)

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