Le bar à poèmes

16 décembre 2018

Brigitte Oleschinski (1955 -) : Puis à nouveau le long des façades / Dann nieder die niedrigen buckligen

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Puis à nouveau le long des façades basses et bossues

 

au crépi qui s’effrite, les pavés bourdonnant

comme du gâteau encore chaud entre les bordures raides et obliques

du caniveau. Dans la cour, la sueur fraîche

pose un glaçage sur les minces plaques dans la cour qu’un métier enchanté

                                                                                                               passe

tranquillement par les fenêtres ouvertes, meringue et cannelle blonde sur les

                                                                                                                blonds

couvercles encroûtées des poubelles. Comment appelons-nous cela. Nostalgie

réelle ? Pâte de privation collective. Cela ne compte pas. A la clôture s’adosse

un regard. Dedans, toutes les heures, le cri strident des rails du tram.

 

Traduit de l’allemand par Heike Mittler

in, « La poésie allemande contemporaine »

Editions Seghers/Goethe-Institut Inter Nationes, 2001

 

 

Dann wieder die niedrigen buckligen

 

Fassaden entlang,  von denen mürbe der Putz bröselt, das Pflaster summend

wie ofenwarmer Streuselkuchen zwischen den steilen schiefen

Rinnsteinkanten. Frischer Schweiss

glasiert die dünnen Bleche im Hof, die ein verwunschenes Gewerbe bequem

aus den offenen Fenstern schiebt, Eischaum und Zimt auf blond

überkrusteten Müllkastendeckeln. Wie nennen wir

das. Reales Heimweh? Allseits entwickelten Mangelteig? es zählt

nicht. Vor dem Zaun lehnt ein Blick. Darin stündlich

das Kreischen der Strassenbahnschienen

 

Your Passport is Not Guilty

Reinbek / Hambourg, 1997

Poème précédent en allemand :

Paul Celan : « Voix... / Stimmen... » (01/12/2018)

 

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15 décembre 2018

Gérald Neveu (1921 – 1960) : Raison sociale

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Raison sociale

 

          Je vis de peu. J’entends tinter des pierres dans ma tête. On vient me

visiter — un peu pour entendre ce bruit et pour m’aider à fabriquer de la

mousse. Je suis très bien comme cela. Il paraît que ça me va à merveille.

Il ne me manque qu’un joyeux scorpion sur la bouche. J’entends au loin

mes amis qui m’appellent. Ils ont des voix attendrissantes. Ils m’exhor-

tent à m’échapper. C’est gentil. Ça réconforte. D’ailleurs ils ignorent

totalement que je suis dans un pavé. C’est mieux ainsi, leur mauvais sang

 tournerait à l’aigre. 

 

          C’est drôle comme le centre du cyclone est calme, immobile,

champêtre... On se croirait presque en sécurité, n’était-ce un méchant ver

de terre dans la poitrine qui fait : zhm... zhm... en brodant par-ci par-là

dans la viande spéculative. On pourrait aussi trouver à redire à l’arc

électrique qui fonctionne obstinément d’une tempe à l’autre. Mais à part ça...

 

Fournaise obscure

Pierre Jean Oswald éditeur, 1967

Du même auteur :

… Un miroir (15/12/2016)

Midi (15/12/2017)

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14 décembre 2018

Jean-Pierre Faye (1925 -) : Droit de suite. I

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Droit de suite

 

I

Où monte la crête de montagne

au-dessus des pentes, par

delà l’intervalle

la cassure pleine de son

drainant les échos

vers le soir de fumier et d’insectes et l’odeur de minerai

l’arête de parpaing effritée ou la longue mâchoire de poils

la chaleur lente d’animal le rouge rouillé de la plante

à ce point de soir et de terre, où

convergent les aines et les jambes

 

où se mêlent sens et son

le goût de fadeur et de fibre

les tiges à hauteur de ventre

le plomb du jour le ton de l’écoute

le gris des mains la mollesse des veines

le sang tombé dans le fond du poignet

la peau fermée et l’impasse des mains

la voix réunie la fonction de fer

le battement de l’artère saignée

le chaud d’aisselle le sel de l’étain

le métal vénéneux à ciel ouvert

la jambe ouverte l’eau de la langue

 

où ceci est noué et séparé

attaché et tiré

 

Couleurs pliées

Editions Gallimard, 1965

Du même auteur :

« Le chemin noir vers l’eau retrouvée… » (14/12/2015)

« Le visage qui va… » (14/12/2016)

Partage des eaux (14/12/2017)

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13 décembre 2018

Jean-pierre Duprey (1930 – 1959) : Le condamné à vivre

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Le condamné à vivre

 

Je cherche au fond de moi ce qu’y cacha la vie

Quand elle me prit aux mains de ses yeux de pleureuse,

Peut-être a-t-elle jeté l’existence de nuit

Dont un cœur d’homme ne sent que la part malheureuse ?

C’est sûrement un sort qu’elle me mit dans la main

Avec le don de vivre et de souffrir sans masque,

Car le bonheur, dit-elle, n’a pas de nom humain,

Il ne respire pas encagé dans un cœur,

C’est un oiseau malade d’être trop voyageur

Et le toucher serait lui retirer son vol.

Et quand on l’imagine on sent qu’il est trop loin,

Qu’il s’est cassé le cœur dans ses efforts de vivre,

Qu’il ne marquera plus les pages d’aucun livre

Et ne traduira plus la comédie du cœur.


Depuis longtemps il fait le jeu d’une autre vérité,

C’est une étoile déracinée de ses désirs…

(Janvier 1947)

 

Oeuvres complètes

Christian Bourgois éditeur, 1990

 

Du même auteur :

Une rivière coulait au milieu d’un bois (13/12/2016)

Où que j’erre (13/12/2017)

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12 décembre 2018

Gilberte H. Dallas (1918 – 1960) : « Les ancolies d’ébène... »

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Y

Les ancolies d’ébène guettent la mourante

dévorée par la pluie

Les rues la serrent

l’enlacent

Elle marche dans la jungle de béton

Elle tend son corps comme une phrase délavée.

Elle titube celle qui aurait pu être ma mère

Elle titube la mère qui n’a pas de ventre,

En sa place mes yeux agrandis,

Deux yeux immenses deux glands desséchés

Greffe de la mort

Pauvre mère stérile berce dans ta chair

Mes yeux d’enfant perdu

Mes yeux comme une herbe qui mâche l’épouvante

Mes yeux d’extra lucide

Pauvre loque de sel !

Mes yeux de boue et de lumière

Et toi tu marches, tu marches dévorée de pluie,

et me cherches,

Moi qui suis là, incrustée en toi.

 

Alphabets de Soleils

Editions Seghers, 1952

Du même auteur :

« Des soleils noirs… » (12/12/2016)

« J’ai plongé mon avide soif… » (12/12/2017)

 

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11 décembre 2018

Georges Fagus (1872 – 1933) : « Pourquoi, Seigneur... »

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- Pourquoi, Seigneur, les hirondelles,

Si bas, puis si haut volent-elles :

          Qu’en savent-elles,

          Qu’en sais-je ? rien.

 

Et moi, pourquoi gai, puis morose,

Pourquoi mes vers, pourquoi ma prose,

Pourquoi sous mes doigts cette rose,  

          Qu’en sais-je ? rien.

(Du pont des arts, balcon de Paris)

 

Pas perdus

Le Divan, 1926

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10 décembre 2018

Roland Dubillard (1923 – 2011) : La rencontre

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La rencontre

 

Il a fait semblant de ne pas m'avoir vue,

mais j'ai bien vu alors qu'il ne voyait plus rien ;

et quand je l'ai perdu de vue,

pendant des heures on m'a dit

qu'il a fait le tour de la ville.



Je l'ai vu revenir de très loin et tout droit,

à la façon de ceux qui savent bien mon nom ;

et il m'a dit aussi ce qu'ils me disent.

Mais je ne l'ai pas entendu.

 

Je me disais : que va-t-il devenir ?

Combien de temps demanderont ses yeux?

Car ses yeux n'étaient pas de leur couleur encore;

en sorte que ce n'est pas vraiment lui

qu'à cet instant j'ai vu venir,

mais sa main, qui venait la première.

 

Et tandis que cette main à la rencontre de la mienne

venait, pareille à des oiseaux,

j'aurais juré que je devenais pâle et trouble

comme font, lorsqu'on les approche, les nuages.

Et lui, voyant que je ne pensais plus à moi

que comme à des oiseaux qui s'éloignent,

il dit : je reviendrai.

Et il a redressé autour de moi les champs,

 

et remis le bois dans ses lignes.

Et les reflets des feuilles dans le fleuve

il les a replacés dans l'arbre avec les feuilles ;

et sous ses yeux le fleuve a retrouvé sa vraie couleur.

 

Et moi, quand il est revenu, j'étais très claire,

à cause de mes yeux qu'il regardait.

Et quand il m'a touchée, j'ai vu s'ouvrir,

à leur vraie place, et calmes,

les cailloux du jardin comme une maison blanche.

 

Je dirai que je suis tombé

Editions Gallimard, 1966

Du même auteur :

Le Peigne (18/11/2014)

C’est arrivé à moi (14/04/2016)

Si le bruit recommence (10/12/2017)

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09 décembre 2018

Jean-Pierre Schlunegger (1925 – 1964) : Retour

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Retour

à Jean-Jacques Rizzolio

 

 

Après les bois de pins, les oliviers, les vignes,

La ville dont la pierre a la douceur des corps,

Voici le pays froid, les longs murs sans lumière,

Les passants au regard de juge, sans éclat.

 

Je suis là, dispersé comme la pluie amère

Que le vent chasse dans la tristesse des rues

Où nulle image d’or, nul rêve de statue,

Ne vient récompenser la quête du regard.

 

Nous voici retombés dans ce climat sans joie

Avec un jet de feu écrasé dans nos veines ;

Partout nous rencontrons la stérile raison,

Les fenêtres n’ont plus de lumières humaines.

 

C’est un temps de brouillard, de bataille perdue,

Un lieu triste où les corps ont désappris l’amour...

Lentement le soleil traverse l’étendue

D’un ciel morne où la nuit semble mêlée au jour.

 

in, « Ressac, Anthologie jeune poésie »

Régis Dupont éditeur, Onex (Suisse), 1980

Du même auteur :

Postface (09/12/2015)

Le mur (09/12/2016)

Quand je me trouve seul (09/12/2017)

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08 décembre 2018

Mellin de Saint-Gelais (1491 – 1558) : Treizain

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Treizain

 

Par l'ample mer, loin des ports et arènes

S'en vont nageant les lascives sirènes

En déployant leurs chevelures blondes,

Et de leurs voix plaisantes et sereines,

Les plus hauts mâts et plus basses carènes

Font arrêter aux plus mobiles ondes,

Et souvent perdre en tempêtes profondes ;

Ainsi la vie, à nous si délectable,

Comme sirène affectée et muable,

En ses douceurs nous enveloppe et plonge,

Tant que la Mort rompe aviron et câble,

Et puis de nous ne reste qu'une fable,

Un moins que vent, ombre, fumée et songe.

 

Oeuvres poétiques complètes

Editions Prosper Blanchemain, 1873

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07 décembre 2018

Alain Jégou (1948 – 2013) : Lorient-Keroman

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Lorient – Keroman

 

     Espace portuaire dorloté par la nuit. L’ombre maousse pèse sur l’avenue

de La Perrière, les troquets aux quinquets fermés, les magasins de marée,

la glacière, le slip-way et ses bassins de carénage. Pas ou peu de bruit

encore, aucune agitation particulière, pas le tintouin excessif des nuits

estivales. L’air est vif et glacial.  Notre monde frémit et recroqueville

sous la botte hivernale. La vie la nuit se bourre d’étoupe, de silences

grassouillets, pour colmater ses brèches et opposer sa frêle résistance aux

vents perfides qui la pénètrent et malmènent. Halo orangé et brouillard givré

pour seules nippes, envapé et groggy, le port se cherche un rythme pour

l’éveil.

     La ville, toute proche, respire dans d’autres rêves, d’autres climats,

d’autres pensées. Ici, les êtres sont trop barges, trop entiers et déphasés du

bulbe, pour se satisfaire de ces rêves, climats et pensées-là. 

     Déserte, désuète et mal fardée, encalminée dans son suaire cradingue, la

criée 4 s’encroûte, se détériore et laisse périr à petit feu. Elle crève du

manque d’activité. Quelques goélands faméliques cherchent désespérément

pitance dans les rigoles d’écoulement où s’allaient autrefois échouer les

merlans, merlus, lottes, lingues ou lieus noirs, tombés des caisses ou des

tables de triage.  Les pinasses et chalutiers qui, de retour de marée,

l’inondaient de leurs innombrables paniérées, ont été sacrifiés sur l’autel de

la grande faisanderie européenne, victimes des tronçonneuses et des

chalumeaux du sournoisement bradés à quelques extra-communautaires,

exploiteurs fous de ressources maritimes et de main-d’oeuvre miséreuse.

     Il est trois heures. Le port s’ébroue de son silence et nippe ses néons de

ses premières écailles. Sous la criée 3, les côtiers débarquent et étalent leurs

caisses de poissons brillants et de langoustines excitées par le remue-

ménage naissant.

     Au ponton, les équipages gagnent leur bord. Les lampes des passerelles

et les projecteurs de pont s’allument successivement. Les moteurs sont

lancés, ronronnent et fument paresseusement. L’heure d’une nouvelle

partance a sonné...

 

Passe Ouest suivi de Ikaria LO 686070

Editions Apogée, 35000 Rennes, 2007

Du même auteur :

« Sans forfanterie aucune… » (29/09/2014)

« Coincées entre la coque et le vivier … » (07/12/2015)

Toull Lech’id (07/12/2016)

« marcher sur des chemins provisoires… » (07/12/2017)

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