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Le bar à poèmes

21 juin 2024

Yosa Buson / 与謝 蕪村 (1716 – 1783) : « Un coup de hache... »

 

Un coup de hache

dans la forêt d’hiver –

l‘odeur me prend

 

 

Traduit du japonais par Corinne Atlan et Zéno Bianu

In, « Haiku. Anthologie du poème court japonais »

Editions Gallimard (Poésie), 2002

Du même auteur :

 « Par ici, par là… » (21/06/2016)

« Mes os mêmes… » (21/06/2017)

Rien d’autre aujourd’hui... » (21/06/2018)

« Braises… » (21/06/2019)

« Cheminant par…» (21/06/2020)

« Le halo de la lune... » (21/06/2021)

« Soir d’automne... » (21/06/2022)

« Un éclair au matin... ! » (21/06/2023)

20 juin 2024

Fernando Pessoa (1888 -1935) : « Au volant de la Chevrolet... » / « Ao volante do Chevrolet... »

 

Au volant de la Chevrolet sur la route de Sintra,

au clair de la lune et comme en songe, sur la route déserte,

tout seul je conduis, je conduis presque lentement, et un peu

il me semble – ou je me force un peu pour qu’il me semble –

que je suis une autre route, un autre songe, un autre monde,

que je la suis sans avoir quitté Lisbonne ou sans avoir à gagner Sintra,

que je poursuis, mais qu’y aura-t-il donc à poursuivre, sinon que de ne pas

     s’arrêter, mais aller de l’avant ?

 

Je vais passer la nuit à Sintra puisque je ne puis la passer à Lisbonne,

mais, en arrivant à Sintra, je regretterai de ne pas être resté à Lisbonne.

Toujours cette inquiétude immotivée, sans raison, sans conséquence,

toujours, toujours, toujours,

cette excessive angoisse de l’esprit pour un rien,

sur la route de Sintra, ou sur la route du songe, ou sur la route de la vie…

 


Docile à mes saccades subconscientes du volant,

bondit sous moi et avec moi l’automobile qu’on m’a prêtée.

Je souris du symbole, en y pensant, et en tournant à droite.

Que de choses prêtées sur lesquelles je circule en ce monde !

Que de choses prêtées je conduis comme miennes !

Tout ce qu’on m’a prêté, pauvre de moi ! c’est là mon être même !



A gauche la masure – oui, la masure – au bord du chemin

à droite la rase campagne, avec la lune au loin

L’automobile, qui tout à l’heure semblait me libérer,

est maintenant une chose où je suis enfermé,

que je ne puis conduire que si j’y suis enfermé.

que je ne domine que si elle est mon contenant et moi son contenu.

 

 

En arrière, à gauche, la masure modeste, plus que modeste.

la vie doit y être heureuse, uniquement parce qu’elle n’est pas à moi.

Si quelqu’un m’a vu de la fenêtre de la masure, il doit songer : « C’est celui-là

     qui est heureux. »

Peut-être, pour l’enfant qui observe derrière la vitre de la fenêtre de l’étage

suis-je resté (avec l’automobile d’emprunt)) comme un songe, comme une fée

     en chair et en os.

Peut-être pour la jeune fille qui a regardé,

en entendant le moteur, par la fenêtre de la cuisine

sur le parquet du rez-de-chaussée,

tiendrais-je du prince qui sommeille en tout cœur de jeune fille ?

Et elle va me regarder de biais de la vitre, jusqu’au tournant où je me suis

     perdu.

Aurai-je laissé des songes derrière moi, ou bien c’est l’automobile qui les a

     laissés ?

Moi, chauffeur de l’automobile d’emprunt, ou bien l’automobile d’emprunt que

     je conduis ?



Sur la route de Sintra au clair de lune, dans la tristesse, devant la campagne et

     la nuit,

tout en conduisant la Chevrolet d’emprunt à tombeau ouvert,

je me perds sur la route future, je me dissipe dans la distance que j’atteins,

et, en un désir terrible, subit, violent, inconcevable,

j’accélère…

Mais mon cœur est resté sur le tas de cailloux que j’ai évité en le voyant sans le

     voir.

à la porte de la masure,

mon cœur vide,

mon cœur insatisfait,

mon cœur plus humain que moi, plus réglé que la vie.



Sur la route de Sintra, tout près de minuit, au clair de lune, au volant,

sur la route de Sintra

quelle lassitude de ma propre imagination,

sur la route de Sintra, de plus en plus près de Sintra,

sur la route de Sintra, de moins en moins proche de moi…

 

Traduit du portugais par Armand Guibert

In , «Fernando Pessoa : Le gardeur de troupeau et les autres poèmes

d’Alberto Caeiro »

Editions Gallimard, 1960

Du même auteur :

« A la veille de ne jamais partir... » / Na véspera de não partir nunca  (20/06/2014)

 Ajournement / Adiamento (20/06/2015)

Passage des heures / Passagem das horas (20/06/2016)

Le Gardeur de troupeaux /O Guardador de rebanhos ((I-X) (20/06/2017)

« Lorsque viendra le printemps... / « Quando vier a Primavera... »  (20/06/2018)

Le Gardeur de troupeaux /O Guardador de rebanhos (XI-XXX ) (20/06/2019)

Le Gardeur de troupeaux /O Guardador de rebanhos (XXXI - XLIX) (20/06/2020)

Le pasteur amoureux / O pastor amoroso (20/06/2021)

Poèmes désassemblés (I) / Poemas Inconjuntos (I) (20/06/2022)

Poèmes désassemblés (II) / Poemas Inconjuntos (II) (20/06/2023)

 

Ao volante do Chevrolet pela estrada de Sintra,


Ao luar e ao sonho, na estrada deserta,


Sozinho guio, guio quase devagar, e um pouco

 

Me parece, ou me forço um pouco para que me pareça,

 

Que sigo por outra estrada, por outro sonho, por outro mundo,

 

Que sigo sem haver Lisboa deixada ou Sintra a que ir ter,


Que sigo, e que mais haverá em seguir senão não parar mas seguir?

 

 

 

Vou passar a noite a Sintra por não poder passá-la em Lisboa,


Mas, quando chegar a Sintra, terei pena de não ter ficado em Lisboa.


Sempre esta inquietação sem propósito, sem nexo, sem consequência,


Sempre, sempre, sempre,


Esta angústia excessiva do espírito por coisa nenhuma,


Na estrada de Sintra, ou na estrada do sonho, ou na estrada da vida…

 

Maleável aos meus movimentos subconscientes no volante,


Galga sob mim comigo, o automóvel que me emprestaram.


Sorrio do símbolo, ao pensar nele, e ao virar à direita.


Em quantas coisas que me emprestaram eu sigo no mundo!


Quantas coisas que me emprestaram guio como minhas!


Quanto que me emprestaram, ai de mim!, eu próprio sou!

 

 

 

À esquerda o casebre — sim, o casebre — à beira da estrada.


À direita o campo aberto, com a lua ao longe.


O automóvel, que parecia há pouco dar-me liberdade,


É agora uma coisa onde estou fechado,

 

Que só posso conduzir se nele estiver fechado,


Que só domino se me incluir nele, se ele me incluir a mim.

 

 

 

À esquerda lá para trás o casebre modesto, mais que modesto.

 

A vida ali deve ser feliz, só porque não é a minha.


Se alguém me viu da janela do casebre, sonhará: Aquele é que é feliz.


Talvez à criança espreitando pelos vidros da janela do andar que está em cima


Fiquei (com o automóvel emprestado) como um sonho, uma fada real.


Talvez à rapariga que olhou, ouvindo o motor, pela janela da cozinha


No pavimento térreo,


Sou qualquer coisa do príncipe de todo o coração de rapariga

,
E ela me olhará de esguelha, pelos vidros, até à curva em que me perdi.


Deixarei sonhos atrás de mim, ou é o automóvel que os deixa?


Eu, guiador do automóvel emprestado, ou o automóvel emprestado que eu guio?

 

 

 

Na estrada de Sintra ao luar, na tristeza, ante os campos e a noite,


Guiando o Chevrolet emprestado desconsoladamente,


Perco-me na estrada futura, sumo-me na distância que alcanço,


E, num desejo terrível, súbito, violento, inconcebível,


Acelero…


Mas o meu coração ficou no monte de pedras, de que me desviei ao vê-lo


     sem vê-lo,


À porta do casebre,


O meu coração vazio,


O meu coração insatisfeito,


O meu coração mais humano do que eu, mais exacto que a vida.

 

 

 

Na estrada de Sintra, perto da meia-noite, ao luar, ao volante,


Na estrada de Sintra, que cansaço da própria imaginação,

 

Na estrada de Sintra, cada vez mais perto de Sintra,


Na estrada de Sintra, cada vez menos perto de mim…

 

 

 

Poesias de Álvaro de Campos.  

Ática, Lisboa, 1944

Poème précédent en portugais :

Manuel Alegre : L'Armoire / O Armário (26/05/2024)

 

19 juin 2024

Florence Pazzottu (1962 -) : Open poème

 

Open poème

 

Je ne sais rien du supplément

d’âme ou de quoi d’autre

- plus convenablement nommé ?

d’accord avec l’époque ?

 

Poème pour moi n’est pas bonus,

ne s’ajoute ni ne complète,

semblerait même que çà tranche

(disent certains), que çà fait coupe.

 

et-ce public ? entrée en transe ?

mise en rapport ? sortie du rang ?

c’est de l’adresse mais hors du nombre,

sans tenue de rang, vivant l’ensemble

 

mais par visée très singulière,

un pas de côté (non sur scène),

c’est de l’infime visant l’immense.

Poème, c’est forme et c’est pensée*.

 

Inspiration, rythme qui pense,

qui est pensé (dire cela, est-ce

dépassé ? ou « martèlement

d’évidence ? »), je ne traque pas

 

les grands mots, les petits durs et secs,

concassés, ont leurs pièges,

« chassez le poétisme il revient

au galop », et tant pis si dérange

 

le mot inspiration, je l’aime,

il dit bien le passage étrange

d’un souffle ; certains, c’est vrai,

font table rase et revendiquent

 

la fabrique, c’est bien, qu’ils briquent,

assemblent, alignent, dans le bloc

ou la grande halle, boîte sur

sur boîte d’aléatoire,

 

combinaison jusqu’à plus soif,

sans nulle butée ? (foire libérale),

ou dans la salle des machines

de la langue qui parle, seule

 

(mais où sont-ils ?) : j’aime l’impur

d’une buée qui voilant le reflet

révèle le miroir, c’est à

voir, à traverser, avance l’autre,

 

je ne règle pas son compte au Siècle,

dernier dit-on aujourd’hui (si

ses crimes me hantent, sa soif de

commencement me porte), Celan

 

est mon contemporain, je crois

parfois trouver des frères dans des

temps plus lointain encore, j’ignore,

certes, s’ils seraient d’accord, je ne

 

dédaigne pas l’histoire (des formes

et des règles même), je n’aime

pas les règlements, et je ne

compte qu’en poème.

 

* pour voir les films :

http://www.altravoce-marseille.com/ # !open-poeme/cr71

 

 

Revue Bacchanales N°56 – octobre 2016

Maison de la poésie Rhônes-Alpes,38400 Saint-Martin -d’Hères, 2016

De la même autrice :

« éteint l’amer rivage... » (19/06/2020)

« de la nuit le noir aiguillon... » (19/06/2021)

« Trop dure, trop sèche, la terre... » (19/06/2022)

Le triangle mérite son sommet (19/06/2023)

18 juin 2024

Hélène d’Oettingen / Léonard Pieux (1885 – 1950) : Soliloques gaillards. III

Hélène d'Oettingen par Man Ray, vers 1923© Service de presse

 

Soliloques gaillards

 

III

 

J’ai vu le cul de l’amoureux

Battre la mesure

Pouah ! Tralala

Les jambes de la dame

Les deux blanches tours

La glace jasmin jupon cuisses

Tout se fond

Ta plaie patte d’écrevisse

Rougie au feu...

Cuivres archers toute la plèbe !

Sortez vos glaives

Tuez l’éphèbe

Voyez ce drôle tombé à pic

Sur ce ventre élastique et rose

Une tarentule un moustique

Trop tard pour sauver les apparences

O ! ma couronne

C’est tes épines qui me piquent.

 

Jésus : bras dessus, bras dessous

Allons sur la plage voir les baigneuses

Bien que Madeleine fût si amoureuse

Elle avait son gros passé ventru de vérole

Je t’absous ô chaste et passionné !

Regarde danser les folles

Pense de t’enfoncer çà et là

Pour réciproque plaisir

Ma grâce ma lyre !

Tu me rappelles l’immortelle Hélène

Et son corset en satin sous la blanche mousseline

Et la baleine

Elle nage exprès pour elle dans la mer arctique

Dis ! violente désagréable beauté

Où vas-tu que veux-tu faire

Au bord de quelle eau vas-tu creuser les nuages de tes regards fiévreux

Il me semble que je te demande quelque chose

Quelque faveur inattendue

Ou peut-être rien !

C’est la nuit...

L’Afrique

La chaste vendeuse de poil du chameau

Tremble l’eau

Tout jusqu’au bord de la lune

Ma poitrine rougit d’inquiétude

Aumale !

 

                                          Léonard Pieux

 

Revue « Nord – Sud, N°6-7, Août-septembre 1917

17 juin 2024

Armel Guerne (1911 - 1980) : L’Arbre et le mur

                                       

L’arbre et le mur

 

Un arbre debout n’est pas droit,

Il est debout. Il a jailli vivant,

Puissant, du bas de ses racines

Vers le seul point du ciel qui l’attendait,

Ce haut du ciel qui n’est là que pour lui.

Le mur est droit, tout sur sa base,

Et rien ne monte que lui-même. Il est

À tout jamais l’héritier de Babel.

L’arbre se tait, et quand il meurt

Sa prière nous reste et son nom est lumière.

 

Le jardin colérique,

Editions Phébus, 1977

Du même auteur :

Froid (02/03/2015) 

 L’Ouverture (02/03/2016)

Les maudits (02/03/2017)

Le poids vivant de la parole (02/03/2018)

16 juin 2024

Maximilian Volochine / Максимилиа́н Алекса́ндрович Кирие́нко-Воло́шин (1877- 1932) : L’Apprenti

 

L’Apprenti

 

Il me fut dit :

Non pas joueur de flûte lumineux

Qui enfile ses mots vastes et larges

Sur l’ouragan de cordes qui vous bercent l’âme –

Tu seras apprenti

Dans le métier sacré des mots,

Tu seras forgeron

Des mots têtus

Pour dégager, enfouis dans leur matière,

Leur couleur et leur goût, leur odeur, leurs mesures, -

Tu te feras

 L’enclume et le creuset,

Le monnayeur, le ciseleur des roches.

Le vers, c’est l’absolu, le bloc, l’inévitable,

C’est l’être concentré...

Pas de frontière entre poème et prose :

Le discours dans lequel chaque mot

Est refondu, poli, re-nivelé

Par la râpe et l’esprit, la flamme et la patience,

Devient strophe lyrique

Fût-ce une page de Tacite

Ou le texte de bronze de la loi.

L’esprit et le métier n’ont qu’un chemin :

Se limiter eux-mêmes.

Pour apprendre à sentir,

Tu devras renoncer

Aux joies de l’émotion des sens,

Puis renoncer aux sentiments

Pour concentrer ta volonté,

Puis à ta volonté

Pour parvenir à renoncer à ta conscience.

Quand tu sauras éteindre en toi ta force de conscience

Alors,

Du fond de ton silence pourra naître

Un mot

Qui portera

Les émotions, la volonté et la conscience,

Tous les frissons, la plénitude de la vie.

Mais sache que toute nouvelle

Incarnation

Abrégera ta vie possible :

Et l’art n’existe

Que par le sang des sacrifices que tu offres.

Tu deviendras le Vagabond

Dans les sentiers mages d’Asie Centrale

Et des mers du Levant

Pour brûler ton esprit aux forges du savoir,

Pour éprouver l’état de fils et d’orphelin

Sur la muette et misérable terre.

Ton âme passera l’épreuve et le baptême

De la Passion

Et les mensonges troubles

Des visages du ciel dans le miroir des eaux,

Tu te perdras

Dans la forêt des sentiments contraires,

Des noirs brasiers, des incendies du monde.

Tu apprendras la force d’attraction

Des astres, des planètes qui gouvernent...

Ainsi te libérant

D’un « je » mesquin et sans mémoire

Tu comprendras que tous les phénomènes

Ne sont que signes

Qui vont t’aider à te ressouvenir de toi,

Pour retisser, fil après fil,

Ton âme effilochée le long des jours.

 

Et là, quand tu auras compris

Que tu n’es pas un enfant de la terre,

Tu es un hôte du cosmos

Et les soleils et les étoiles et meurent

A l’intérieur de toi,

Qu’autour de toi, partout, dans l’être et dans les choses,

Souffre le Verbe

Qui les appelle à être,

Et que tu viens pour libérer les noms,

Tu viens pour reconnaître

Les souffles prisonniers dans la matière –

Quand tu auras compris que l’homme est né

Pour fondre dans ce monde

De la Raison et de l’inévitable

Un univers de Liberté, d’Amour,

C’est seulement alors

Que tu seras un Maître

 

24 juin1917,

Koktébel

 

 

Traduit du russe par André Markowicz,

In, Marina Tsvétaïeva et Maximilian Volochine : « De vie à vie »

Editions Mesures, 2023

15 juin 2024

Patrizia Gattaceca (1957 -) : « La maison qui fut nôtre... « / « A casa ch’è no fuimu... »

 

La maison qui fut nôtre

était un ruisseau

où venaient boire les oiseaux

au milieu de nos gazouillis

échappés du colombier

*

Les ronces de l’enfance

griffent ma mémoire

comme une couronne de feu

mon regard transperce le temps

et je veille sur les automnes scellés

*

L’eau des nuages éclate

le temps se noie

le ciel approche

Automne se déchire

Voici que s’ouvre la porte de l’hiver

 

 

Traduit du corse par Duminica Verdoni

In, Patrizia Gattaceca : « Tempi di rena / Dans le duvet de la cendre »

Editions Albiana,2000 Ajaccio,2011

 

A casa ch’è no fuimu

era un guaglinu

Ci ghjunghjianu à beie l’acelli

mezu à i nostri chjuchjulimi

lentati da e culumbare

*

Mi granfignanu à mente

i lamaghji di a zitellina

cum’è una curona di focu

Spacca u tempu u mo sguardu

Veghju annantu à i vaghjimi

sugellati

*

Stace l’onda di i nuli

u tempu

Ciumba u celu

s’avvicina

Sò strisce longhe di vaghjime

S’apre a porta di l’inguernu

 

De la même autrice : « Si tu savais... » / « S’è tu sapessi... » (15/06/2023)

14 juin 2024

Ronald Stuart Thomas (1913 – 2000) : Ce qu’on voit par la fenêtre / The View from the window

 

Ce qu’on voit par la fenêtre

 

Cela se présente à la façon d’un tableau devant soi,

En moins fragile, sans âge : chaque jour

Les couleurs se renouvellent avec des variations

De lumière et de distance qu’aucun peintre

Ne peut reproduire ou suggérer. Puis tout bouge.

Tout change quand avec lenteur les bleus du nuage

Guérissent sous le soleil, quand la neige couronne

Les idées noires : cependant l’or du soir

Remplit le cœur de joie. Depuis le début de l’histoire

Le grand pinceau n’a pris aucun repos,

Les couleurs n’ont pas séché : quel œil cependant,

Posant un regard froid, ou comme le nôtre en cet instant,

Par la lentille des larmes, a jamais vu

Cette œuvre et ce n’était pas fini ?

 

Traduit de l’anglais par Paol Keineg

In, R.S. Thomas : « Qui ? »

Editions Les Hauts-Fonds, 29200 Brest

Du même auteur :

Un paysan / A Peasant (18/06/2021)

Dans les collines galloises / The welsh hill country (18/06/2020)

Mort d’un paysan / Death of a Peasant (14/06/2022)

Quatre-vingt dixième anniversaire / Ninetieth Birthday (14/06/2023)

 

The View from the window

 

Like a painting it is set before one,

But less brittle, ageless ; the colours,

Are renewed daily with variations

Or light and distance that no painter

Archieves or suggests. Then there is movement,

Change, as slowly the cloud bruises

Are healed by sunlight, or snow caps

A black mood ; but gold at evening

To cheer the heart. All through history

The great brush has no rested,

Nor the paint dried ; yet what eye,

Looking  coolly, or, as we now,

Through the tear’s lens, ever saw

This work and it was not finished ?

Poème suivant en anglais :

Ronald Stuart Thomas : Ce qu’on voit par la fenêtre / The View from the window (14/06/2024)

 

 

 

 

 

 

13 juin 2024

Yves Bonnefoy (1923 - 2016) : Le tout, le rien

 

©Ville de Tours)

 

Le tout, le rien

I

C’est la dernière neige de la saison,

 

La neige de printemps, la plus habile

 

À recoudre les déchirures du bois mort

 

Avant qu’on ne l’emporte puis le brûle.

 

 

 

C’est la première neige de ta vie

 

Puisque, hier, ce n’étaient encore que des taches

 

De couleur, plaisirs brefs, craintes, chagrins

 

Inconsistants, faute de la parole.

 

 

 

Et je vois que la joie prend sur la peur

 

Dans tes yeux que dessille la surprise

 

Une avance, d’un grand bond clair : ce cri, ce rire

 

Que j’aime, et que je trouve méditable.

 

 

 

Car nous sommes bien proches, et l’enfant

 

Est le progéniteur de qui l’a pris

 

 

Un matin dans ses mains d’adulte et soulevé

 

Dans le consentement de la lumière.

 

 

II

 

Oui, à entendre, oui, à faire mienne

 

Cette source, le cri de joie, qui bouillonnante

 

Surgit d’entre les pierres de la vie

 

Tôt, et si fort, puis faiblit et s’aveugle.

 

 

 

Mais écrire n’est pas avoir, ce n’est pas être,

 

Car le tressaillement de la joie n’y est

 

Qu’une ombre, serait-elle la plus claire,

 

Dans des mots qui encore se souviennent

 

 

 

De tant et tant de choses que le temps

 

A durement labourées de ses griffes,

 

- Et je ne puis donc faire que te dire

 

Ce que je ne suis pas, sauf en désir.

 

 

 

Une façon de prendre, qui serait

 

De cesser d’être soi dans l’acte de prendre,

 

Une façon de dire, qui ferait

 

Qu’on ne serait plus seul dans le langage.

 

 

III

 

Te soit la grande neige le tout, le rien,

 

Enfant des premiers pas titubants dans l’herbe,

 

Les yeux encore pleins de l’origine,

 

Les mains ne s’agrippant qu’à la lumière.

 

 

 

Te soient ces branches qui scintillent la parole

 

Que tu dois écouter mais sans comprendre

 

Le sens de leur découpe sur le ciel,

 

Sinon tu ne dénommerais qu’au prix de perdre.

 

 

 

Te suffisent les deux valeurs, l’une brillante,

 

De la colline dans l’échancrure des arbres,

 

Abeille de la rie, quand se tarira

 

Dans ton rêve du monde ce monde même.

 

 

 

Et que l’eau qui ruisselle dans le pré

 

Te montre que la joie peut survivre au rêve

 

Quand la brise d’on ne sait où venue déjà disperse

 

Les fleurs de l’amandier, pourtant l’autre neige.

 

 

Début et fin de la neige

Editions du Mercure de France, 1991

Du même auteur :

 « Que saisir sinon qui s’échappe… » (03/06/2014)

Théâtre (03/06/2015)

L’été de nuit (13/06/2016)

Le myrte (13/06/2017)

Deux barques (13/06/2018)

La pluie sur le ravin (13/06/2019)

Le fleuve (13/06/2020)

Dans le leurre du seuil (13/06/2021)

Dans le leurre des mots (13/06/2022)

La maison natale (13/06/2023)

12 juin 2024

Wisława Szymborska (1923 – 2012) : La première photographie d’Hitler / Pierwsza fotografia_Hitlera

fot.PAP/Andrzej Żak

 

La première photographie d’Hitler

 


Qui est-ce, ce petit en veston ?

Mais c’est le petit Adolphe, le fils de la famille Hitler !

Il deviendra peut-être docteur en droit ?

Ou bien ténor à l’Opéra de Vienne ?

A qui est cette menotte, cette oreille mignonne ?

A qui ce petit ventre plein de lait, on ne sait pas encore :

à un imprimeur, un conseiller, un marchand, un prêtre ?

Où iront ces charmants petons, où ?

Au jardin, à l’école, au bureau, au mariage

peut-être avec la fille du maire ?


Oh mon bébé, mon ange, ma petite chose, mon agneau

quand il y a un an il est venu au monde,

il ne manquait pas de signes dans le ciel et sur terre :

le oleil printanier, les géraniums aux fenêtres,

l’orgue de barbarie dans la cour,

une prédiction de bon augure dans un papier rose,

juste avant l’accouchement le rêve prophétique de la mère :

voir une colombe en rêve — heureuse nouvelle

l’attraper — l’hôte longtemps attendu arrivera.

Toc toc, qui est là, c’est le petit cœur d ’Adolphe qui bat.


La tétine, la couche, le bavoir, le hochet

l’enfant, grâce à dieu, va bien,

il ressemble aux parents, au chat dans son panier,

aux enfants de tous les autres albums de famille.

Mais non, on ne va pas pleurer maintenant

monsieur le photographe sous son drap noir va faire clic-clac.


Atelier Klinger, Grabenstrasse Braunen,

Braunen c’est une ville petite mais respectable,

des artisans sérieux, des voisins honnêtes,

l’odeur de la pâte à gâteau et le savon noir.

On n ’entend pas les hurlements des chiens ni les pas du destin.

Le prof d ’histoire desserre son col

et bâille penché sur les cahiers.

 


Traduit du polonais par Isabelle Macor-Filarska

Revue Po&sie, N°62eur, 1992

De la même autrice :

Une voix dans la discussion sur la pornographie / Głos w sprawie pornografii (14/06/2014)

Haine / Nienawiść (12/06/2015)

Monologue pour Cassandre / Monolog dla Kasandry (12/06/2016)

Psaume / Psalm (12/06/2017)

Impressions théâtrales / Wrażenia z teatru (12/06/2018)

Ca va sans titre / Może być bez tytułu (12/06/2019)

 La femme de Loth /Żona Lota (12/06/2020)

Prêt-à-vivre / Życie na poczekaniu.(12/06/2021)

Le terroriste, il regarde / Terrorysta, on patrzy.(12/06/2022)

Fin et début / Koniec I początec (12/06/2023)

 

Pierwsza_fotografia_Hitlera

 

A któż to jest ten dzidziuś w kaftaniku?

Toż to mały Adolfek, syn państwa Hitlerów!

Może wyrośnie na doktora praw?

Albo będzie tenorem w operze wiedeńskiej?

Czyja to rączka, czyja, uszko, oczko, nosek?

Czyj brzuszek pełen mleka, nie wiadomo jeszcze:

drukarza, konsyliarza, kupca, księdza?

Dokąd te śmieszne nóżki zawędrują, dokąd?

Do ogródka, do szkoły, do biura, na ślub

może z córką burmistrza?

 

Bobo, aniołek, kruszyna, promyczek,

kiedy rok temu przychodził na świat,

nie brakło znaków na niebie i ziemi:

wiosenne słońce, w oknach pelargonie,

muzyka katarynki na podwórku,

pomyślna wróżba w bibułce różowej,

tuż przed porodem proroczy sen matki:

gołąbka we śnie widać – radosna nowina,

tegoż schwytać – przybędzie gość długo czekany.

Puk, puk, kto tam, to stuka serduszko Adolfka.

 

Smoczek, pieluszka, śliniaczek, grzechotka,

chłopczyna, chwalić Boga i odpukać zdrów,

podobny do rodziców, do kotka w koszyku,

do dzieci z wszystkich innych rodzinnych albumów.

No, nie będziemy chyba teraz płakać,

pan fotograf pod czarną płachtą zrobi pstryk.

 

Atelier Klinger, Grabenstrasse Braunau,

a Braunau to niewielkie, ale godne miasto,

solidne firmy, poczciwi sąsiedzi,

woń ciasta drożdżowego i szarego mydła.

Nie słychać wycia psów i kroków przeznaczenia.

Nauczyciel historii rozluźnia kołnierzyk

i ziewa nad zeszytami.

 

Poème précédent en polonais :

Wisława Szymborska : Fin et début / Koniec I początec (12/06/2023)

Le bar à poèmes
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