Le bar à poèmes

15 juillet 2019

Olivier Deschizeaux (1970 -) : Je me suis vu (II)

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Je me suis vu

 

II

 

Je me suis vu

alourdissant l’ombre dans la nuit transfigurée jetant mon ancre à l’œil mort des

fougères homme de rien dans la disgrâce et le chemin des figures brisées

tournesols à l’orée des folies et traumas tournesols feignant la vie d’un geste

d’éventail

 

je me suis vu

fils des petites âmes sur la liste rouge ô le rythme des reines sur mes reins de

faïence et le temps qui s’efface comme le printemps de ma mémoire ronde

l’heure tourne autour des banquets je ne fus qu’un souffle sur ta nuque

 

je me suis vu

gemme au cou fendu des hymnes nègres puisant mon essence au plus loin des

ténèbres bateleurs et bateaux d’or glissent leurs poings dans la tenaille des nuits

je fais l’ogre des orges en nudité et au creux de mes cœurs se joue le poker

surréaliste avec papiers rougis et voix noircies

 

je me suis vu

dans l’ombre des olympes grimpant au sexe des mygales avec pour seule raison

le vivre du désespoir baignant dans l’encre de tes yeux crevés par les cieux

oublieux quelqu’un s’approche du cercueil vide d’épines éparses

 

je me suis vu

en compagnie de chiennes léchant la lune au détour d’une blessure assoupi

accroupi grisé de logomachie me délivrant du mal par l’écorce du christ mort

 

je me suis vu

minuit plus tard à ma table de solitude ouvrant le coffre à jouets mais de mes

sept lieues que reste-t-il une mer de folies sous les crânes veloutés de tes ongles

arrachés

 

je me suis vu

soie d’une solitude innocente me réfugiant dans l’antre de tes mortes nuits et

tes miroirs sont des huiles de foire je marche sale en ma chair pourrissante

quelqu’un se dresse dans l’ombre de mon ivresse

 

je me suis vu

tissant la hallebarde de honte à ta poitrine et dans la fournaise des enfers

j’entends battre le cœur des chérubins à ventre rouge rien n’existe tout n’est

que rêve d’une rue oubliée pantomime de nos rives en berne

 

je me suis vu

pénétrant la nuit comme une six-cordes ouvrière que de rythme en ta dépouille

de rire mais je ne demande pas la soumission des damnés mon être est un deuil

sans larme

 

je me suis vu

demandant si le verbe peut jaillir de la vulgate les catafalques habillent les

gisants et dans les limbes je pleure tes orages

 

je me suis vu

chant d’hiver tu m’es ivraie de raison tu découds l’ombre qui me couronne et

perdant haleine aux ambres des portes la louve dévore mes dents de dentelle

noire nous sommes libres de notre prison

 

je me suis vu

regardant le fleuve courir entre tes cuisses prends la rage en tes entrailles si

quelque sombre décorum te hante alors je serai le démiurge de tes songes la

pluie tombe sur le vent de décembre un homme meurt de ses yeux fous sur le

roc les mages proposent le purgatoire à l’ange brun

 

je me suis vu

lorsque nous étions tissés de rêves tout était horizon de satin la nuit était notre

cheval et nous chevauchions l’enfer par des nuits de tempête la joie était

habitude jamais la solitude ne frappait à nos draps

 

je me suis vu

toi cognant à mes tempes et moi mordant la queue du retable en mon temple

sommeille une bête je suis un poète égaré au neuvième cercle de son corps je

prie l’animal qui dort en toi

 

je me suis vu

un adieu aux paupières de sel avec ta misère portée en bure du soir adieu avec

tes enfants défunts aux confins de ton âme je suis le petit loup qui erre parmi

les décombres de tes mille ours d’encre jamais le moloch ne pardonne

 

je me suis vu

gros comme l’étoile d’orient ô femme d’encens royal tu es la mère observée

par les flots grossis de mon sang mon poitrail est ta charrue et quand tu revêts

la vieillesse je suis un amas de cendres je ne suis que vent face à ton ventre l’or

scintille au front du christ lui qui ignore tout de ma déraison la dérive de nos

âmes

 

je me suis vu

là-bas dans l’enfer quand bientôt viendra la princesse je serai loin et toi frère de

baptême je te couvrirai d’air bleu les étoiles boiront la flamme des lunes et le

ciel ce vieux centre bleu sera ton irrémédiable amour la fantaisie des nuits ne

sera plus qu’un pli sous le bitume de tes pleurs bientôt viendra la fleur à ton

cœur

 

je me suis vu

un jour de grande fugue et tu sauras la vérité sur mes fantômes rien n’est plus

lourd que les fougères à mon cou la surréalité court à mon secours sous l’enfer

saturnien la mélancolie est un gage de courage tu connais ce monde il te

souilleras

 

je me suis vu

écrivant la rage et son orage de glaise le désir est là enfoui dans la nuit de ma

chair cherchant en vain la vinasse de tes seins et quand tombe l’ombre sur les

décombres nous voilà vociférant

 

je me suis vu

un dieu à la main et l’âme sur l’ordre des aubes alors se dérobe à moi ton voile

de souvenirs hantise des prisons mentales j’avance meuglant dans les rues

insomniaques dans la fange et la transe

 

je me suis vu

quand tu n’étais je crois qu’une fille de la vie mutilée une mutante des cités

obscures je te revois nue sous le lit de mes paupières tu fus ma dernière pierre

mon alcôve de flammes sans âme ni repos mes mains se tordent à tes reins

 

je me suis vu

démiurge des enfers mais qui sait où dorment les licornes de mes dimanches

saturniens j’aimais le noir de tes futilités mon frère te regarde comme une mère

tu gis sur un tapis de sable quelque part en géhenne puisque là est ta place je

dévoile ta mort dernier envol des molochs en mal de cuivre

 

je me suis vu

piqûre sous des cris de paille mes pas me mènent loin hors de la vie tu es

comme le vent qui souffre de ne pouvoir être fou et dans l’abîme du ciel là où

s’échouent mes rêves le vieil enfant pleure et ses larmes sont d’un sang neige

 

je me suis vu

porte s’étiolant lorsque tu la caresses en geignant la mort est une maladie une

vieillesse de faïence les diables en guérissent en buvant le vin de tes hanches

mais mon front est un orifice où sont clouées tes gargouilles

 

je me suis vu

bavant sous la nuit ghettos en flammes les lames de lave dévalent mes bottes

d’enfance perdue tu es la louve sur mon œil clos comme l’antre du poète errant

sur les rails de l’éther

 

je me suis vu

clouant le rêve et le dévorant et jamais la nuit ne ferme le lourd chant de mes

peines mais derrière l’ombre les corbeaux portent cilice et silence

 

je me suis vu

voulant te lire dans le sang je te reconnais sous la nacre d’une peau vieille et

sombre

 

je me suis vu

spectre de ton amour le long des chambres à lanterne et des chapelles de feu

encore les ténèbres encore un diable sous l’échine du petit rameau oh mais le

fard s’envole loin des paupières en prière je te vois en sommeil nous sommes

des ersatz de poupées

 

je me suis vu

enfant des ruines ô christ qu’ai-je fait de tes édens tu es cristal dans les nues et

les astres voilés jappent à mon passage sous la lune de minuit tu es mon seul

meurtre

 

je me suis vu

empereur du monde soupirant soutirant les psaumes de l’éternité hélas j’ai mal

vécu j’ai voulu vivre survivre à la chair et dans le ciel je ne vois plus que

purgatoires famines et solitude

 

je me suis vu

n’attendant rien de la mort n’y croyant pas car toi tu es l’herbe qui ronge les

murs de la citadelle plongée en détresse par de douces lèvres les tarentules

creusent mes yeux

 

je me suis vu

ne sachant jamais pourquoi les usines à larmes tutoient le christ alors je me

range du côté de ceux qui vivent en peine en désespoir dans la chambre violée

par ombres et prières tu t’agenouilles au seuil d’un scintillement orphelin et ton

âme recueille les algues mortes qui flottent encore sur l’ondée brune de ton

rêve immonde science blonde des jusants

 

je me suis vu

oméga d’une vie nouvelle et le chien qui mord la cheville de la vielle louve

enfin engrossée je te suis dimanche de fortune dans ton atelier de runes je mens

et nous mourons

 

je me suis vu

démon ailé ô petit cadavre mes hymnes sont des guitares trisomiques dans la

sainteté du ventre les retables meuglent à ma gorge éventée par l’asphalte rare

de ton rire sans nom

 

je me suis vu

carbone quatorze sur mes plaies d’enfance un manoir vide au milieu des

raisons perdues un homme une âme cabossée et les nuits qui roulent sur ton

crâne l’heure noircit il est minuit et dans les limbes de ta pensée tu songes

encore à la rose qui jaillira de tes rives obscènes obèses de trop louer le diable

 

je me suis vu

te confiant entre deux rêves abscons que le terreau du meurtre bâtissait en tes

reins la nouvelle sphère des spectres, mon sceau n’est que d’argile vois-tu le

sang des vierges

 

je me suis vu

entre rose et muguet vieillis dans l’ondée brune ils passent leur vie dans l’herbe

noire de souffrance et de pleurs ne sont-ils pas l’armoire de joie qui se reflétait

dans l’eau rouge du vide bestial je demande au devin si quelque belle roche ne

pourrait me suffire hélas la mère est lasse de ses orphelins gourmands de

ténèbres

 

je me suis vu

rien ne terrassant mes nuits animales me maquillant pour la dernière ligne

d’asphalte système lunaire en pierrot de flamme ici ou ailleurs entre le roi et

judas pleurant ton sang mais voici que mille christs brisent la porte des saisons

mortes l’hiver se termines ti tousses en ton poitrail lames et larmes d’un enfant

mort-né

 

je me suis vu

mon ventre s’ouvrant en bavant comme une louve et les chiens de paille qui

saisissent le vil vol des enfers mes ailes ont du grain d’étoile sous leur menton

la folie m’enivre tel un viol de carnaval revues bannies par le fou mort en mon

âme

 

je me suis vu

crevant d’une sève trop lourde à mon cou d’homme en beauté vit un vent de

cent soufres mes prières sont des pierres de cendre

 

je me suis vu

une étincelle à caillou de chair ah la chair dieu me punira d’avoir avalé le

retable d’obscurité si le coeur de sept chanceliers vient à périr que dirait le

baptiste de mes nombres

 

je me suis vu

diable éhonté sous les ombres en un monde de semences inexactes mes ailes

sont des orfraies et le temps qui se travestit en un rouleau de torsions intimes

non vraiment rien ne peut soulager le plus vieux des poète

 

je me suis vu

les gens me disant revêts la chasuble des éthers et ferme la pomme des enfers

anciens je regarde en mes guerres les nuits de camphre inutile de chercher

querelle avec la misère le temple est jonc de papier sur mes blessures

 

je me suis vu

jésus venant à la lampe morte et tu renonces à me voir en peine sur les sourires

du souvenir jadis une femme portait le nom des lunes et faisais trembler les

draps des nymphes mais la terre est de fer gelé et le vent souffle en mes tripes

nul besoin de souffrir en vain

 

je me suis vu

sur les bords du fleuve dormant avec un être aux épaules d’apôtre sobre

baptême que le sien sa vie est canine son œuvre arabesque et sa face

rimbaldienne il se tient devant le miroir d’ébène et justifie ses empires

 

je me suis vu

au bord de mes songes ubuesques me couvrant des chants d’adonis larvés

d’huiles noires combien de vieux éphèbes ont connu le centaure en leur aine

 jamais la vie ne dérape perte des sens hurlements au creux des nuits je suis le

fils des limbes où je rêve à des chiens féroces à des soldats aveugles tes noces

sont de cendre et de sang ainsi la gêne est mon irascible vétusté d’âme

 

je me suis vu

dénombrant les rats qui lèchent ton visage antique une fenêtre décousue au

bord de la mémoire un suaire habillé de mélancolie un arbre sec au sein des

femelles défuntes mais sais-tu où s’en vont les soirs d’été nous qui fûmes une

bête honteuse dans le parfum de l’herbe fraîche

 

je me suis vu

étoiles dévoilant leurs croassements tu t’en remets à des thaumaturges qui ne

sont qu’astres déchus tu me demandes si l’eau du fleuve veuf est pareille à la

bible

 

je me suis vu

sous la paupière endeuillée du clochard et je contemple des monts couverts de

crânes tu m’es obèse en tes reins noyés  dans l’ombre je sens des myriades de

naïades et vipères cherchant un repère où perdre leur âme tapisserie d’un cœur

trop humble ma peau flambe en la tienne mais toi en ton manteau d’orage tu

ignores tout de ma rage en survivance

 

je me suis vu

menthe au sucre fin sur les selles des lézards je pense à mes vies passées celles

que saints gargouilles et archanges peignent sur mes valises pourpres

 

je me suis vu

tel le corbeau pleuvant sur tes yeux déchirure de tes lèvres qu’attends-tu en ces

mots de désolation je pleure la mort des rythmes mes hymnes yankee sont dus

à des soupapes de reproduction dont ma chair est le souffle

 

je me suis vu

buvant les flammes qui sont liqueurs tu ouvres ton algue de cuivre pour y jeter

le cuir des îles nomades sur les paumes du christ sommeille la fin de mes

heures nues

 

je me suis vu

les bottes de ton cimetière les aquarelles de ton lit nègre le vinaigre qui coule à

ma bouche et dans ma candeur je te surprends à la grandeur des faunes

mutiques mille minotaures s’attardent à mon chevet tous me voient blonde

moribonde

 

je me suis vu

comme une urne de saturne et je te coiffe d’un matelas de cirque rouge longs

crocs de poète mort saisissant l’instant fatal je me souviens d’un temps où nous

étions faits de rêves tissés d’une sève orpheline mais toujours joyeuse toujours

à l’angle sec des ors félins

 

je me suis vu

m’éloignant de tout et mes solitudes te ressemblent clouées à un divan elles ont

les doigts tordus du singe les yeux voûtés de l’acropole et le dos fendu des

olympes je m’égare en un monde qui n’est plus le mien je suis seul sans mère

ni frère sans sel ni lumière mon chemin est un crucifix d’artifice

 

je me suis vu

dans les ruelles hantées par thanatos moi papier surréaliste diable le sage

j’aperçois en mon tombeau des docteurs de folie des loups alors je me terre

dans la grande fugue de la bête croyant y trouver le repos des mages

 

je me suis vu

sage s’abreuvant de mélancolie de catafalques schizoïdes assignés à résidence

sur terre comme en enfer ligne noire des éthers je vogue seul sur les flots sales

de mes pensées

 

je me suis vu

au puits de la nuit trouvant les accolades de la misère trop lourdes pour le sexe

fleuri de ses filles les quatre vestales de l’apocalypse et dans l’ombre naît la

mort tu vis en mon crépuscule un arrière-monde désuet les trains fuient notre

âme déflorée.

 

Je me suis vu

Editions MLD, 22000 Saint-Brieuc, 2010

Du même auteur : Je me suis vu (I) (15/07/2018)

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14 juillet 2019

Jany Cotteron (1944 -) : N’importe où

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N’importe où

 

N’importe où     Elle écrit

 

Sur les feuilles qui murmurent dans le vent

elle écrit à la sève des arbres

le chant des oiseaux

 

Elle écrit des lettres avec le plein des rochers

et le délié des hautes herbes

 

Elle écrit à l’encre des nuages

en blanc et noir

 

Elle écrit des mots de plumes et de fleurs

des mots qui rient     qui parlent d’amour

des mots d’enfance

des mots de tous les jours

 

Puis elle signe d’une main d’eau et de terre

les sentiers dans la forêt

le versant des montagnes à l’odeur de soleil

 

 

N’importe où

 

Elle écrit la vie

 

Le chant des pierres et de l’eau

Editions Samizdat, 1218 Grand-Saconnex (Suisse)

De la même auteure : F aille (17/07/2018)

 

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13 juillet 2019

Léopold Sédar Senghor (1906 – 2011) : Nuit de Sine

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Nuit de Sine

 

Femme, pose sur mon front tes mains balsamiques, tes mains douces plus que

     fourrure.

Là-haut les palmes balancées qui bruissent dans la haute brise nocturne

À peine. Pas même la chanson de nourrice.

Qu’il nous berce, le silence rythmé.

Écoutons son chant, écoutons battre notre sang sombre, écoutons

Battre le pouls profond de l’Afrique dans la brume des villages perdus.

 

 

Voici que décline la lune lasse vers son lit de mer étale

Voici que s’assoupissent les éclats de rire, que les conteurs eux-mêmes

Dodelinent de la tête comme l’enfant sur le dos de sa mère

Voici que les pieds des danseurs s’alourdissent, que s’alourdit la langue des

     choeurs alternés.

 

 

C’est l’heure des étoiles et de la Nuit qui songe

S’accoude à cette colline de nuages, drapée dans son long pagne de lait.

Les toits des cases luisent tendrement. Que disent-ils, si confidentiels, aux

     étoiles ?

Dedans, le foyer s’éteint dans l’intimité d’odeurs âcres et douces.

 

 

Femme, allume la lampe au beurre clair, que causent autour les ancêtres

     comme les parents, les enfants au lit.

Écoutons la voix des Anciens d’Elissa. Comme nous exilés

Ils n’ont pas voulu mourir, que se perdît par les sables leur torrent séminal.

Que j’écoute, dans la case enfumée que visite un reflet d’âmes propices

Ma tête sur ton sein chaud comme un dang au sortir du feu et fumant

Que je respire l’odeur de nos Morts, que je recueille et redise leur voix vivante,

     que j’apprenne à

Vivre avant de descendre, au-delà du plongeur, dans les hautes profondeurs du

     sommeil.

 

 

Chants d’ombre

Editions du Seuil, 1945

Du même auteur :

Prière pour la paix (13/07/2014)

L’Absente (13/0720/15)

Ndessé (13/07/2016)

Elégie des eaux (13/07/2017)

Chant du printemps (13/07/2018)

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12 juillet 2019

Jacques Prévert (1900 – 1977) : La grasse matinée

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La grasse matinée

 

Il est terrible

le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d'étain

il est terrible ce bruit

quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim

elle est terrible aussi la tête de l'homme

la tête de l'homme qui a faim

quand il se regarde à six heures du matin

dans la glace du grand magasin

une tête couleur de poussière

ce n'est pas sa tête pourtant qu'il regarde

dans la vitrine de chez Potin

il s'en fout de sa tête l'homme

il n'y pense pas

il songe

il imagine une autre tête

une tête de veau par exemple

avec une sauce de vinaigre

ou une tête de n'importe quoi qui se mange

et il remue doucement la mâchoire

doucement

et il grince des dents doucement

car le monde se paye sa tête

et il ne peut rien contre ce monde

et il compte sur ses doigts un deux trois

un deux trois

cela fait trois jours qu'il n'a pas mangé

et il a beau se répéter depuis trois jours

Ça ne peut pas durer

ça dure

trois jours

trois nuits

sans manger

et derrière ces vitres

ces pâtés ces bouteilles ces conserves

poissons morts protégés par des boîtes

boîtes protégées par les vitres

vitres protégées par les flics

flics protégés par la crainte

que de barricades pour six malheureuses sardines...

 

 

Un peu plus loin le bistrot

café-crème et croissants chauds

l'homme titube

et dans l'intérieur de sa tête

un brouillard de mots

un brouillard de mots

sardines à manger

œuf dur café crème

café arrosé rhum

café-crème

café-crème

café-crime arrosé sang !...

Un homme très estimé dans son quartier

a été égorgé en plein jour

l’assassin le vagabond lui a volé

deux francs

soit un café arrosé

zéro francs soixante-dix

deux tartines beurrées

et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon.

 

Il est terrible

le petit bruit de l’œuf dur

cassé sur un comptoir d'étain

il est terrible ce bruit

quand il remue dans la mémoîre

de l’homme qui a faim.

 

Paroles,

Editions du Point du jour, 1946

Du même auteur :

La lessive (12/07/2014) 

« La mère fait du tricot… » (12/07/2015)

Les enfants qui s’aiment (12/07/2016)

Etranges étrangers (12/07/2017)

Complainte de Gilles (12/07/2018)

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11 juillet 2019

Matsuo Bashō (1644 - 1694) / 芭蕉 松尾 : « Des tréfonds de la pivoine... »

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Des tréfonds de la pivoine

Comme elle tarde l’abeille

A s’extirper

 

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fukaki wakeizuru

hachi no nagori kana

 

Adapté du japonais par André Vandevenne

in, « Bashô : Haïkus et notes de voyage /Nozarashi kikô »

Synchronique Editions, 92240 L’Hay-les-Roses, 2016

Du même auteur :

« Départ du printemps… » / 行春や鳥啼魚の目は泪 11/08/2014)  

« Elles vont mourir… » (16/07/2016)

« Usé par le temps… » (23/07/2017)

« Puissé-je à la rosée... » (16/07/2018)

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10 juillet 2019

José Manuel Caballero Bonald (1926 -) : Pas aujourd’hui / Hoy no

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Pas aujourd’hui

 

Je partage avec la nuit sa hâte

du temps, cet impatient passage

circulaire de l’ombre

qui est veille d’une autre ombre

ou cette paresseuse volonté de t’aimer

à partir de demain, lorsque

je t’aurai perdue ainsi que la lumière,

et qu’il ne restera qu’un ultime

délai pour t’attendre

dans la fugacité du jour à venir.

 

 

Traduit de l’espagnol par Claude de Frayssinet

In, « Poésie espagnole. Anthologie 1945 – 1990, »

Actes Sud / Editions Unesco, 1995

Du même auteur :

Verset de la genèse / Versículos del génesis (21/0720/15)

Ma prophétie, c’est ma mémoire / Mi propia profecía es mi memoria (10/07/2016

Un livre, un verre, rien. / Un libro, un vaso, nada (10/07/2017)

Tandis que j’ajuste mon âge au temps (10/07/2018)

 

Hoy no

 

Comparto con la noche su premura

de tiempo, ese impaciente tránsito

circular de la sombra

que de otra sombra es víspera

o esa morosa voluntad de amarte

a partir de mañana, cuando

como a la luz te haya perdido

y sólo quede un último

plazo para esperarte

en la fugacidad del día siguiente.

 

 

Descrédito del héroe

Editorial Lumen, Baecelona, 1977

Poème précédent en espagnol :

Maria Victoria Atencia : Une brise / Una brisa (28/05/2019)

 

 

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09 juillet 2019

André du Bouchet (1924 – 2001) : Ici en deux

        

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  ICI EN DEUX

 

 

                                   .... que

               tu te déplaces

               alors

                         ou non

 

               sur

               l’enjambée

 

               la hauteur

               ici

 

               reprend.

 

 

 

 

               ... plage

 

               du

               plus haut

 

               comme

 

               sans qu’ici le vent

               ait

               à reprendre

                                   souffle

 

               moi-même arrêté.

 

 

 

 

                              ...et tel

               qu’arrivé

               à une plage de la hauteur

 

               souffle

                                        suspendu

 

               le plus haut

 

               sans

               que lui le vent ait eu

               à

               reprendre souffle

 

               apparaît

 

               plat.

 

 

 

 

               ... cela

                              est proche

 

               puisque

               la substance en moi qui souffle

               est

 

               la même

               que

 

 

 

               l’autre des lointains.

 

 

 

 

               ... à grands pas

 

                              mes pas

               dans ceux du bleu

 

               de

               façon à ce qu’ils soient

               sans vestige.

 

 

 

 

               ... sur la vélocité

 

               ici

               comme immobile

 

               si

                    emporté

               je ne suis pas confondu entièrement

 

               jusqu’à l’arrêt même

 

 

               avec

               la vélocité.

 

 

 

 

... le volet brûlant

éclaire

 

 

 

 

               ... neige

                                et sourde

               autour

               de la maison

 

               comme toute une nuit

               le vent

 

               contournant

               ce

               qui demeure de la maison du sourd-

               muet

 

               avait tracé

               son

                                        négatif

 

               dans la neige.

 

 

 

 

               .

              si

                      la main

 

               la longue main

 

               avait pu donner

               fraicheur

 

               au feu

 

               elle se serait tendue.

 

 

 

 

               .

 

                          dans l’amas des montagnes

               fraîchir

 

                                              sous le marteau

 

               ou

               la fraction

 

               du temps.

 

Poèmes et proses

Editions du mercure de France, 1995

Du même auteur :

Cession (26/06/2016)

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08 juillet 2019

Michel Leiris (1901 – 1990) : Les pythonisses

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Les pythonisses 

 

Les lampes à gaz qui brûlent au fronton des bâtiments industriels

éclairent parfois des eaux froides et vertes comme la menthe

minces filets coulant avec un maigre bruit le long des trottoirs

pour enjoliver de leur ruban liquide les contours souvent sans grâce de la pierre

 

Un reflet éclate dans le ruisseau

et c'est ce choc signe de l'étreinte ensorcelée de la lumière et de sa réplique  

     rampante

en marche le long de toutes les rues vers la mer sombre de l'égout

qui met au monde ces créatures miraculeuses

celles dont la chair est une Rome avant le temps de l'esclavage

une gare sans trains de marchandises

une échelle dont les barreaux sont remplacés par des fils de dentelle

une église vide de tout tabernacle

 

Les cages se balancent aux fenêtres

qui se balancent accrochées aux maisons qui sont aussi des cages

accrochées et balancées elles-mêmes à la grande bâtisse d'air

 vieille ménagerie terrestre encagée dans le temps et l'espace

avec le parfum de ses louves

 

Les bouches se dessèchent devant les verres vides

dont le cristal est fait de bouches aussi

plus vides et plus séchées que toutes les cavernes humaines

 parce que la langue des radiations cellulaires y est éternellement dardée

Ce ne sont pas seulement ces bouches et ces cages

qui par leur tremblement troublent la nuit

mais toutes les machines qui sont a la fois des cages et des bouches

bouches dévorantes cages lieuses ou bien cage qui nous mange bouche qui

     nous lie

comme ces pythonisses nées du coït du gaz et du ruisseau

et dont les corps chargés de toutes les transmutations passionnelles à venir

sont simultanément la bouche qui nous ronge

et la cage dont le grillage doré nous damne

 

Lorsqu'elles étaient petites

elles avaient des voix où ne traînait aucun présage d'avenir

Les couronnes s'effeuillaient comme s'effeuillent les adieux d'un marin

et leurs visages avaient la pâleur de ceux des émigrants

quand leurs mouchoirs tombent de leurs mains et se trouvent aussitôt ramassés

     par l'ironie des vagues

feignant de croire qu'elles sont houris et eux sultans

 

Elles avaient de longs cheveux pareils à un sable éclatant

dans un désert illimité mais frais sous le soleil ardent

à cause de la circulation profonde d'une source intarissable

coulée secrète qui animait leurs joues

quand leurs artères chantaient la ronde du sang

 

Les bagues embellissaient leurs doigts d'orbes charmants

C'est du mouvement de ces joyaux qu'elles apprirent à connaître le futur

et la première qui laissa glisser à terre une de ses bagues

prit au même moment conscience de son destin

 

Quand elles eurent seize ans

il n'y eut plus de rondes ni de joues roses

les cieux se réunirent en un seul nuage au râle de mourant

et sous la pluie elles se séparèrent

l'une vers l'Ouest

l'autre vers l'Est

la troisième vers le Sud

la quatrième vers le Septentrion

 

Celle du Nord entra dans un bordel glacé

dont les murs étaient sombres comme des cris d'enfant

les portes épaisses comme des nourritures anthropophages

à l'heure où la constellation du corps est dépecée

parmi les vibrations de flèches les danses obscènes et les chants

Son sexe suave éternellement béant était la grotte

l'antre caché de Trophonius où pénétraient les consultants

après avoir bu sur ses lèvres le mystérieux breuvage

salive de l'oubli O palais doux et rose

Celle-ci fut tuée d'un inattendu coup de poignard

mais étant donnée sa ressemblance avec les grottes

 mourir d'un coup de stalactite était bien son destin

 

La seconde celle du Sud

s'installa sous un vaste oranger

et se prostitua comme on vend des oranges

Ses caresses avaient une saveur fruitée

l'écorce de sa peau rafraîchissait les mains

les mains de ceux que l'orgueil décourage

et qui se promènent seuls comme de vieux bateaux à roues

avec des grincements de cordages

 


Sa langue était habile à faire mimer par les sexes les degrés des âges

le beau matin d'abord quand les tiges se redressent

puis la fixité de midi

et le déclin crépusculaire qui suit le spasme

 

Celle de l'Est ou pour mieux dire celle du Levant

était allée ainsi que l'y prédestinait cette direction

vers un pays de docks lointains

où sur de longues esplanades jonchées de caisses de marchandises

elle se donnait à tout venant

 en échange d'une chique d'opium ou d'un morceau de pain

Ses gestes langoureux étaient légers comme des feuilles

et la ramure profonde de son corps abritait tout un peuple d'oiseaux de nuit

dont les yeux s'illuminaient parfois et sortaient de sa peau par les pores

en ruisselets scintillants d'émouvante moiteur

Plus d'un aima ses dents arsenal de lances blanches

qui faisaient résonner les boucliers du plaisir

quand les cloches des vaisseaux piquaient l'heure

et quand l'aventurier qui nulle part ne laisse de trace se levait oreilles

     bourdonnantes

à cause de son sang depuis trop longtemps immobile

La bouche de cette femme alors se creusait d'une ride profonde

belle chiromancie de nuages

nervures de feuilles annonçant la venue de quelle végétation?

 

La dernière était celle du Couchant

et c'est celle-là que j'aime

en raison de son amour pour tout ce qui descend

Sa gorge est un soleil rouge qui dévore les ciels brûlants

Elle n'a pas plus de domicile qu'un vrai couteau n'a de cran

Tous les jours elle se jette à la mer et fait l'amour avec les coques

des navires dont la quille partage ses cheveux qu'elle laisse ensuite flotter au

     vent

Quand elle se couche c'est la nuit compète qu'elle engendre

une nuit plus noire que son sang

toutes les lumières cristallisent et se fondent en un bloc

le monde n'est plus qu'un cheval qui par peur de l'obscur a pris le mors aux dentsOccident de détresse

 ce sont ses cris qui hâtent toutes les déchéances

les chutes de bolides

quand ils laissent dans l'air le sillage de leurs croupes obliques

Se vouer aux marécages n'est-ce pas se livrer pieds et poings liés aux feux follets

flammes errantes que mène un destin éblouissant

formes livides redoutées de ceux qui cherchent à reposer sur leurs deux oreilles

craignent de s'éteindre et le reste du temps

tremblent et geignent comme des arbres

 

battus par toi ma douce hache

ô ma hache fatidique

 

In Revue « Bifur, N°2 »

Editions du Carrefour, 1929

Du même auteur :

Liquidation (25/06/2014)

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07 juillet 2019

Xavier Grall (1930 – 1981) : Son âme dans le couloir

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Son âme dans le couloir

 

 

          Il a mis son âme dans le couloir, avec l’horloge, les manteaux et les

haillons. Il ne partira pas. Il ne partira plus jamais.

 

          Son âme dans le couloir gît, veuve des voyages et pèlerinages qui ne le

verront pas cueillir les oranges de Californie, les mangues de Ceylan, boire les

vins guerriers et mystique des Espagnes.

 

          Il a mis son âme dans le couloir comme quelqu’un qui a longtemps

marché dans les friches, et qui n’en pouvant plus de l’atroce labeur paysan,

jette le chapeau et le veston parmi les hardes moisies du coffre de merisier.

 

          Son âme dans le couloir rêve de s’en remettre au Néant parmi les

armoires de brocante, les vieilleries trouées, les charpies pourries. « Va-t-en,

dit-il, ma trop fière, ma trop belle, je suis las ! Si tu savais... »

 

          Il a mis son âme dans le couloir comme un soldat perdu en bataille

honteuse refile la tunique et l’havresac aux araignées ignobles, ou comme un

chasseur piteux jette à terre son carnier vide.

 

          Son âme dans le couloir, seule, veule, abandonnée pense aux routes qu’il

n’arpentera plus, aux villes galantes dans la jeunesse des blés, aux danses

bohémiennes, aux rondes allemandes, aux fortes cités du Nord dans la

transfiguration de l’été.

 

          Il a mis son âme dans le couloir comme un rebelle du Connémara

abandonne la fleur et le fusil dans le fossé, désespérant de revoir jamais

Dublin et les goélands sur la Lifey.

 

          Son âme dans le couloir, dans l’odeur fade de la pluie, égrène la litanie

des soleils. Alger ! Médéa ! Meknès ! Azrou ! Goulimine ! Se lève la nostalgie

du Maghreb des minarets, du mouton et du raisin.

 

          Il a mis son âme dans le couloir et il la laisse là, telle une étrangère qui

ne sait plus s’il est permis de pénétrer dans la demeure aux fenêtres aveugles,

aux bancs cassés.

 

         Son âme dans le couloir, brisée, sanglote une complainte de la

Chandeleur. Son âme en Février comme une lampe qui vacille.

 

          Il a mis son âme dans le couloir, n’entendant plus l’appel des collines,

la chanson violette de l’Arrée, la verte objurgation de la mer.

 

         Son âme dans le couloir, comme une chienne perdue, se couche pour

mourir entre l’horloge de Kemper et les photos de famille.

 

          Il a mis son âme dans le couloir, avec ses songes, ses rires et ses amours

crevés. Et dans la stagnation de l’hiver, dans la dureté blanche de l’hiver, il se

regarde comme un épouvantail idiot, les bras en croix, de noires corneilles dans

les orbites défuntes, pieu fixé dans la roide terre tombale et sédentaire.

 

          Il ne partira pas.

          Il ne partira plus.

          Il ne partira plus jamais.

 

          « Bah, c’était un poète » murmurait les paysans. Avec pitié...

 

« Solo et autres poèmes »,

Editions Calligrammes, 29000 Quimper,1981 

 

 Du même auteur : 

Solo (07/07/2014)

Allez dire à la ville (0707/2015)

  Les Déments (07/072016)

Ne me parlez pas de moi (07/07/2017)

Ballade de la mort lente (07/07/2018)

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06 juillet 2019

Pierre Minet (1909 – 1975) : Abandonnés

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Abandonnés...

 

Abandonnés à la

bienfaisance du sol

Qui achève notre marche,

Mollement écrasés, disjoints...

Nous nous éterniserons...

 

Au-dessus bavarderont d’autres joies

D’autres heures fragiles...

D’autres cœurs, d’autres chairs enfleront

Sous l’amour...

La lumière, les nuits seront toujours palpées par le rêve,

les yeux, le bonheur dureront...

 

Emiettés

Sillonnés par la marche annelée des vers

Nous nous éterniserons...

 

Des âges téméraires

L’Ether Vague, Toulouse, 1989

Du même auteur :

« Mort, je m'égrènerai en toi… » (16/08/2014)

Poèmes (16/08/2015)

Lettre (11/08/2016)

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