Le bar à poèmes

17 février 2020

Eric Arendt (1903 -1984) : Le cimetière juif de Prague / Prager Judenfriedhof

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Cimetière juif de Prague

Pour Paul Celan

 

Mortes les racines

à l’intérieur. Au mont des Oliviers

l’ombre de la mort,

séparée. Chemin de Croix

qui ne finit jamais : le tien,

le mien – mais

elle erre encore,

l’aile de mer

de la parole.

 

Ici, jours années, gris,

le tissu

l’effeuillé. En haut

quelque chose écoute. Inaudible,

un vent. Jours années,

gris, une plainte,

sillage dans l’air. Vent,

ancien comme un obscurcissement

d’écorces.

Mais sous le jour, la paupière,

songent –

                  du profond

du sol, pierre depuis longtemps,

poussent les fronts

des morts : tables de la Loi

non brisée, front sur front,

basculées, recourbées

par le Dieu-temps, son

souffle. Inscrire lisible

la dure

linéature, gris-coeur l’ancien :

l’ineffaçable testament

de la souffrance, il vaut toujours,

on compte

d’après lui, aussi le gris

de tes tempes,

dernier

sédiment de la parole.

                                        Yeux, ô bouches

                                        yeux ! Miriam,

                                        Yehoudi, le sable,

                                        de vos pieds ! persécutés,

brûlés !

 

Yeux bouches

de l’écriture,

cortège d’ombres d’un

souvenir, gravé,

sans yeux ici sans bouche.

Frères de la poussière

nos doigts

lisent les noms.

 

Traduit de l’allemand par Marc Petit

in, « « Anthologie bilingue de la poésie allemande »

Editions Gallimard (La Pléiade), 1995

 

Prager Judenfriedhof

Für Paul Celan

 

Abgestorben

die Wurzeln innen. Am Ölberg

der Schatten des Todes

entsamt. Kreuzweg :

nie endend  : Deines

und Meines – aber

noch irrt

der Meeresflügel

des Worts.

 

Hier, Tagjahre grau,

das Gespinst, das

Entlaubte, oben

ein Lauschen. Unhörbar

ein Wind.Tagjahre

grau, die klagende

Düsenspur. Wind,

alt wie Erdunkeln

von Rinden.

Unter dem Taglid doch

sinnen –

                                            tief

aus dem Boden, Stein längst

wachsen die Stirnen

der Toten : Gesetzestafeln

ungebrochen, Stirn an  Stirn,

geschleudert, gebogen

vom Zeitgott, von

seinem Wind. Zu lesen darauf

die harte

Lineatur, herzgrau das Alte :

des Leids, unlöschbares

Testament, das gilt noch,

nach ihm wird

gezhält, auch das Grau

deiner Schläfe,

letzes

Sediment des Worts.

                                        Augen ihr Münder

                                        Augen ! Mirjam

                                        Jehudi, der Sand

                                        eurer Füße ! Verjagte,

verbrannt !

 

Augen Münder

der Schrift

Schattenzug eines

Erinnerns, eingegraben,

auglos hier mundlos.

Dem staub verschwistert

unsre Finger,

lessen die Namen.

Poème précédent en allemand :

Friedrich Nietzsche : Le soleil décline / Die Sonne sinkt (07/02/2020)

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15 février 2020

Jean - Charles Le Toullec (1943 – 1977) : L’Office des morts

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L’office des morts

 

                                                                                                                                                                                  

à la mémoire de mon camarade

 de ces mauvais jours, mon ami

 Marcel Salaün...

 

Je piège un mot qui ne naît pas La nuit s’annonce

aux reflux des oiseaux vers les ravins du noir

Je redis l’amour mort dans la combe du soir

la nasse des regrets le trop-plein de l’ennui

la litanie du temps qui s’allume en douleurs

 

et j’officie la vêpre ultime du remords

la messe du passé les complies de mon âge

mes dents mâchent des mots qui sont cendre et poussière

les mots faillis d’avant que j’ânonne à voix sourde

sans fureur et sans cri la poitrine éclatée

 

Le Temps est-il venu j’interroge mes os

mon visage gommé refermé sur jadis

mon cœur qui bat le branle à courir après moi

mes deux mains qui s’enfuient mon corps les bras brisés

tremblant sa soif d’alcools au bout des nuits jetées

 

Le Temps est-il venu Je ne sais plus l’été

le regain du ciel neuf ne blanchit plus mes songes

avril s’en veut tarir mon seul amour a fui

qui partageait mes nuits dans la lumière verte

je n’ai plus de sommeil et j’ai perdu ma vie

 

mon amour ma couleur ma nébuleuse d’ombres

mon icône aux yeux verts mon vin pur mon onyx

tu tenais bon les pleurs l’oubli dur la rancune

larmes bues tu t’en vas je te volais tes nuits

renégat du lit pur déserteur de ton ventre

 

ma douleur n’en peut plus j’ai le creux des bras vide

ma main cherche un repos mon regard ton regard

je fais des vers pour rien j’ai trop de cris sans toi

trop de chair sans ta bouche et le temps qu’il est long

ma vie si ralentie semble déjà la mort

 

Je reste seul debout près des longs comptoirs d’or

la bière a sa fumée qui me parle à l’oreille

je ne vous entends pas ma rue n’est plus ici

le soir las couvrira ma tête emplie d’étoiles

je m’en irai coucher mon corps où il voudra

 

Tout le jour ma souffrance et puis la nuit ma chute

mes retours indécis vers l’oubli faux des verres

mon répit désolé dans la fumée des lampes

le chant forain des bars les hurlements des filles

des cheveux blonds rêvés au lac noir de minuit

 

l’éclair bleu balbutié d’un visage entrevu

la nuit rouge implosée l’évidence de l’aube

l’aube au sommeil volée le retour pas-perdus

la bouche emplie de vent de remugles d’hier

la tête au néant due le matin qui bascule

 

Mes jours promis au fiel nuits crachées matins d’encre

je déambule blanc dans l’envers des miroirs

j’ai mon habit des nuits ma bouche peinte en vert

ment des mots inventés je me tisse un manteau

des bribes d’hier mort des lambeaux d’un passé

 

Je hante les bras morts des rivières perdues

les impasses noyées les repaires de crabes

les ombres et les fous sont mes amis secrets

au fond des boyaux sourds que découvrent les portes

de mes tanières tues que le matin dissipe

 

même le jour me fuit je remue mes fantômes

trop d’autres sont tombés sur mon chemin branlant

le mort déborde d’eux la cire de leurs corps

s’installe jaune et crue sous mon regard fermé

la morgue de mon cœur s’entortille d’effroi

 

un délire insensé s’insinue sous mon crâne

la peur roule mon cri sous les voûtes des caves

où je reviens sans cesse enterrer des amis

le temps peut reverdir sur un nouvel amour

je ne chanterai plus je brûle mes chansons

 

Des vieillards ont jeté tous mes vers à mi-voix

j’ai perdu mes cahiers Apollinaire est mort

larguée ma caravane aux égouts gris du temps

je braderai les mots d’un passé aboli

j’endormirai mon âme aux retours des saisons

 

je ne reconnais plus mes souvenirs d’avant

je suis comme un enfant mes amis sont partis

renfermer leurs destins dans des rues que j’ignore

me restent longs mes soirs en néons délirants

l’ivresse sûre et si lente à venir le soir

 

le temps est-il venu je sens la fin qui cogne

mes matins suent d’angoisse à l’approche du jour

les parois de mon cœur dans le fond de ma gorge

sont dures à vomir dans la cage des os

ma main tremble au soleil Je ne sais plus mon nom

 

Le temps n’est plus bien loin mais quand ma mort viendra

lourde comme un sommeil que je n’attendrai plus

où serai-je rameur fou qu’on oublie

ludion parti profond dans l’amitié des ombres

partirai-je en fumée dans un râle d’opium

 

Mon âme liquéfiée rejoindra le non-être

lentement exhalée vers les esprits des morts

mon rêve c’est partir comme on largue l’amarre

sans choc perdu d’alcool d’un sommeil un peu gourd

je suis las de tenir mon vieux corps dans le vent

 

Lorsque ma mort viendra mes amis renaîtront

je les vois rajeunir dans les bouffées d’encens

un peu de vie fanée planera sur leurs têtes

dans les marmonnements furtifs du dies irae

j’offrirai à leurs vœux ma dépouille épanouie

 

A l’apogée du jour dans mon âme éclatée

rouleront les remords et les vieux lais séchés

l’image d’une femme et les printemps passés

la couleur d’un matin la moiteur d’une nuit

s’en reviendront à rien comme une flamme éteinte

 

Lorsque la mort viendra je rejoindrai les choses

ce qui est fleur en moi choisira l’aubépine

mon crâne se fera caillou sec au sillon

j’enchanterai le vent de longs pleurs hululés

je serai l’eau le feu le marteau puis l’enclume

 

et puis tes yeux aussi je serai dans tes ongles

dans ton sourire au jour dans l’émail de tes dents

sous le plat de ton pied dans le creux de ta main

mais tu ne sauras pas mon souffle dans ton cou

lorsque je serai mort nous irons sans tarir

 

liés aux souvenirs des foules immobiles

nos deux mains repliées sur quelques mois un an

Tu iras vers demain je serai dans mon songe

Des chants te parviendront sur les gonds de la nuit

qui seront les fumées de mes ravins enfouis.

 

février-avril 1969

 

 

L’Office des morts

Editions Plein Chant, 16120 Bassac, 1971

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Maurice Scève (1500 – 1563 ?) : « Tant je l’aimai... »

FRA

 

XLIX

 

Tant je l’aimai qu’en elle encor je vis :

Et tant la vis que, malgré moi, je l’aime.

Le sens et l’âme y furent tant ravis,

Que par l’œil faut que le cœur la désaime.

          Est-il possible en ce degré suprême

Que fermeté son oultrepas(*) révoque ?

          Tant fut la flamme en nous deux réciproque

Que mon feu luit, quand le sien clair m’appert,

Mourant le sien, le mien tôt se suffoque,

Et ainsi elle, en se perdant, me perd.

(*) perfection

 

Délie, obiect de plus haulte vertu,

A Lyon chez Sulpice Sabon pour Antoine Constantin, 1544

 

 

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14 février 2020

Serge Sautreau (1943 - 2010) : A l’intérieur on songe

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A l’intérieur

on songe

 

« L’improbable poésie, son bégaiement, ses grèves »

 

La koésie est un dîner de gala chez les sans-papiers

En partant elle emporte tout

Même les montres

 

Elle a ses entrées dans les salles de contrôle

Tous les écrans pour capter l’indicible

Les cordages piègent le vent c’est de la buée de pauvres

On en fera un ressac sur un catamaran

L’absence de toute idée aura le dernier mot : formel

D’autres disent formol mais ce sont des alouettes d’angle

 

La koésie ne fréquente pas pour rien

Les polices de caractères

Question liberté elle a le bracelet agile

Elle tend les mains les arabes trinquent

Elle voile sa page les noirs dégustent

Elle joue aux dés c’est la débâcle

Elle vise au cœur ça marche droit

A l’intérieur on songe il y a de l’embauche dans l’air

 

Jamais cette jeune fille au pair n’a été hors la loi

On ne décèle pas le moindre écart dans sa tenue et quand elle semble

Coïncider avec la catastrophe c’est une crise de rien

Un revers de langage pas de quoi faire une émeute et de nos jours

Elle chasse le sens comme au charter ou pour un safari :

 

Qu’il n’en reste rien pas un cri pas une bribe

For-mel je vous dis et tout dans l’impassible

Dehors il n’y a rien dedans c’est de la chaux parlons bretelles sur web

 

A l’intérieur on songe

Quelle avant-garde vraiment vraiment

 

Les âpretés élémentaires elle en fait amnésie

D’autres rébus l’attendent à équation sur césure

C’est fou ce détergent qui vous nettoie le mental en regardant ailleurs

 

A l’intérieur on songe

A de la koésie

 

 

in, Orphée studio : « Poésie d’aujourd’hui à voix haute »

Editions Gallimard (Poésie), 1999

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13 février 2020

Bernart de Ventadorn (1125- 1200) : « Quand voie l’alouette mouvoir... » / « Quan vei la lauzeta mover... »

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Quand voie l’alouette mouvoir

De joie ses ailes face au soleil,

Que s’oublie et se laisse choir

Par la douceur qu’au cœur lui va,

Las ! si grand envie me vient

De tous ceux dont je vois la joie,

Et c’est merveille qu’à l’instant

Le cœur de désir ne me fonde.

 

Hélas ! tant en croyais savoir

En amour, et si peu en sais.

Car j’aime sans y rien pouvoir

Celle dont jamais rien n’aurai.

Elle a tout mon cœur, et m’a tout,

Et moi-même, et le monde entier,

Et ces vols ne m’ont rien laissé

Que désir et cœur assoiffé.

 

Or ne sais plus me gouverner

Et ne puis plus m’appartenir

Car ne me laisse en ses yeux voir

En ce miroir qui tant me plaît.

Miroir, pour m’être miré en toi,

Suis mort à force de soupirs,

Et perdu comme perdu s’est

Le beau Narcisse en la fontaine.

 

Des dames, je me désespère ;

Jamais plus ne m’y fierai,

Autant d’elles j’avais d’estime

Autant je les mépriserai.

Pas une ne vient me secourir

Près de celle qui me détruit,

De toutes, doute et veux médire,

Car bien sais que sont toutes ainsi.

 

Avec moi elle agit en femme

Ma dame, c’est ce que lui reproche,

Ne veut ce que vouloir devrait

et ce qu’on lui défend, le fait.

Tombé suis en male merci

Car ai fait le fou sur le pont

Et si cela m’est advenu

C’est qu’ai voulu monter trop haut...

 

Et puisqu’auprès d’elle ne valent

Prière, merci ni droit que j’ai,

Puisque ne lui vient à plaisir

Que l’aime, plus ne lui dirai ;

Aussi je pars d’elle et d’amour ;

Ma mort elle veut, et je meurs,

Et m’en vais, car ne me retient,

Dolent, en exil, ne sais où.

 

Tristan, plus rien n’aurez de moi,

je m’en vais, dolent, ne sais où ;

De chanter cesse et me retire,

De joie d’amour me dérobe.

 

Adaptée de l’occitan par France Igly

In, « Troubadours et trouvères »

Pierre Seghers, 1960

Du même auteur :« Quand l'herbe fraîche... / « Can l'erba fresch'... » (13/02/2019)   

 

 

Quan vei la lauzeta mover 

De joi sas alas contral rai 

Que s'oblid' e.s laissa chazer 

Per la doussor c'al cor li vai 

Ai tan grans enveya m'en ve 

De cui qu'eu veya jauzion 

Meravillas ai car desse 

Lo cor de dezirer no.m fon

 

Ai las tan cuidava saber 

D'amor e tan petit en sai 

Car eu d'amar no.m posc tener 

Celeis don ja pro non aurai 

Tout m'a mo cor e tout m'a me 

E se mezeis e tot lo mon

E can se.m tolc no.m laisset re 

Mas dezirer e cor volon

 

Anc non agui de me poder 

Ni no fui meus de l'or' en sai 

Que.m laisset en sos oills vezer 

En un miraill que mout me plai 

Miraills pus me mirei en te 

M'an mort li sospir de preon 

C'aissi.m perdei com perdet se 

Lo bels Narcisus en la fon

 

De las domnas me dezesper 

Ja mais en lor no.m fiarai 

C'aissi com las suoill chaptener 

Enaissi las deschaptenrai

Pois vei c'una pro no m'en te 

Vas leis que.m destrui e.m cofon 

Totas las dopt' e las mescre 

Car be sai c'atretals se so

 

D'aisso's fa be femna parer 

Ma domna per qu'e.ill o retrai  

Car no vol so c'om deu voler

E so c'om li deveda fai 

Chazutz sui en mala merce 

Et ai be faich co.l fols en pon 

E no sai per que m'esdeve 

Mas car trop puyei contra mon

 

Merces es perduda per ver 

Et eu non o saubi anc mai 

Car cill qui plus en degr'aver

No.n a ges et on la querrai 

A can mal sembla qui la ve 

Qued aquest chaitiu deziron 

Que ja ses leis non aura be 

Laisse morrir que no l'aon 

 

Pus ab midons no.m pot valer 

Precs ni merces ni.l dreichz qu'eu ai 

Ni a leis no ven a plazer 

Qu'eu l'am ja mais no.ill o dirai 

Aissi.m part de leis e.m recre

Mort m'a e per mort li respon 

E vau m'en pus ill no.m rete 

Chaitius en issill no sai on

 

Tristans ges no.n auretz de me 

Qu'eu m'en vau chaitius no sai on 

De chantar me gic e.m recre 

E de joi e d'amor m'escon

 

Poème précédent en occitan :

Marcabru : « A la fontaine du verger... » / « A la fontana del vergier... » (02/03/2019)

 

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12 février 2020

Nathan Zach (1930 -) / נתן זך : « Je voudrais toujours des yeux pour voir... »

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Je voudrais toujours des yeux pour voir

la beauté du monde et louer cette beauté

merveilleuse, sans défaut, et louer

celui qui l’a faite belle à louer

et pleine, si pleine de beauté.

 

Et je ne voudrais jamais être aveugle à la beauté

du monde tant que je vis. Je renoncerais

à d’autres chose, mais je ne me lasserais

de voir cette beauté où je vis

où mes mains se promènent comme des bateaux et pensent

et font ma vie courageusement, et non moins

que cela, patiemment, d’une patience infinie.

 

Et je ne cesserai de louer.  Je ne cesserai ma louange.

Et si je tombe, je me lèverai – même un moment - pour qu’on ne dise pas

il est tombé. Mais il s’est relevé un moment pour louer

de ses derniers yeux

ce  qu’il ne cessera jamais de louer.

 

Traduit de l’hébreu par Michel Eckhard et Benyamin Ziffer

Revue « Poésie1, N° 116, Mars-Avril 1984 »

Le Cherche-Midi éditeur, 1984

Du même auteur :

La lamentation sur Daniel dans la terre (12/02/2018)

« Parfois très tard dans la nuit... » (12/02/2019)

 

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10 février 2020

Montserrat Álvarez (1969 -) : Icare

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Icare

 

Hommes prudents qui rirez de ma folie : je suis Icare,

le poète, le fou, le suicidaire. Hommes prudents qui,

même en me plaignant,

louerez la justice de mon châtiment : sachez qu’au- delà

des monts colossaux qui dorment

leur sommeil de titans ; au-delà des mers tumultueuses qui tentent de

s’élever jusqu’au ciel, se trouve l’infini

comme une lumière céleste sans forme ni limites.

Et jamais vous ne le verrez, hommes prudents.

Au-delà du feu flamboyant des astres, se trouve la beauté,

aussi ineffable que

la musique d’un envol d’oiseaux.

Mais vous ne le verrez jamais.

Plus loin que les rêves les plus visionnaires

il y a la liberté.

Mes lèvres moribondes emporteront son nom.

Mais vous

vous ne verrez rien.

 

Traduit de l’espagnol

Revue « Conséquence #3 », 2019

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Octavio Paz : Elégie ininterrompue / Elegía interrumpida

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Elégie interrompue

 

Aujourd’hui je me souviens des morts de chez nous.

On n’oublie jamais le premier mort

même s’il meurt comme un éclair, si vite

qu’il n’arrive pas jusqu’à son lit – les saintes huiles.

J’entends le bâton hésiter sur une marche,

le corps qui se cramponne à un soupir,

la porte qui s’ouvre, le mort qui entre.

D’une porte à la mort il entre si peu d’espace,

il reste à peine le temps de s’asseoir,

de lever la tête pour regarder l’horloge

et constater : huit heures et quart.

 

Aujourd’hui je me souviens des morts de chez nous.

Celle qui est morte une nuit après l’autre

et c’était un long adieu,

un train qui jamais ne part, son agonie.

La soif de cette bouche

suspendue au fil d’un soupir,

des yeux qui ne se ferment pas, font un signe,

vont et viennent de la lampe à mes yeux,

un regard fixe, enlacé à l’autre,

étranger, qui s’étrangle dans l’étreinte

et s’échappe enfin, et voit depuis la rive

combien l’âme s’enfonce et perd corps

et ne trouve pas deux yeux pour s’y tenir...

M’a-t-il invité à mourir, ce regard ?

Peut-être mourrons-nous seulement parce que personne

ne veut mourir avec nous, personne

ne veut nous regarder dans les yeux.

 

Aujourd’hui je me souviens des morts de chez nous,

De celui qui était sorti pour quelques heures

- et nul ne sait dans quel silence il est entré.

Après diner, chaque soir,

la pause incolore qui donne sur le vide

ou la phrase sans fin suspendue au milieu

du fil de l’araignée du silence

s’ouvre sur un couloir pour celui qui revient :

son pas résonne, il monte, il s’arrête...

et l’un d’entre nous se lève

et ferme soigneusement la porte.

Mais lui, de l’autre côté, insiste.

Il guette dans chaque interstice, dans les replis,

entre deux bâillements, aux alentours, il vague.

Nous pouvons bien fermer les portes : il insiste.

 

Aujourd’hui je me souviens des morts de chez nous.

La pensée dissipée, l’action

dissipée, les noms éparpillés

(lacunes, zones indécises, trous

que fouille opiniâtre la mémoire),

la dispersion des rencontres,

le moi, son clin d’œil abstrait, toujours

partagé par un autre (le même) moi, la vipère

enterrée, les lentes érosions,

l’attente, la peur, l’acte

et son revers : en moi s’obstinent ;

ils veulent manger le pain, le fruit, le corps,

boire l’eau qui leur fut refusée.

 

Mais il n’y a plus d’eau, tout cela s’est asséché,

le pain n’a aucun goût, le fruit est amer,

amour domestique, mastiqué,

dans une cage aux barreaux invisibles

le singe onaniste et la chienne savante,

ce que tu dévores te dévore,

ta victime est aussi ton bourreau.

monceau de jours morts, journaux

froissés, nuits écorchées

et au petit matin les paupières gonflées

le geste avec lequel nous défaisons

le nœud coulant, la cravate,

et les lumières de la rue déjà s’éteignent

- salue le soleil, araignée, ne sois pas rancunière

et plus morts que vifs nous gagnons notre lit.

 

Le monde est un désert circulaire ;

le ciel est clos, l’enfer est vide.

 

Traduit de l’espagnol par Jean-Clémence Lambert

in, Octavio Paz : « Liberté sur parole »

Editions Gallimard, 1966

Du même auteur :

L’avant du commencement /Antes del Comienzo (17/01/2015)

Pierres de soleil / Piedra de sol (17/02/2016)

Hymne parmi les ruines / Himno entre ruinas (10/02/2017)

Source (10/02/2018)

« Même si la neige tombe... » (10/02/2019)

 

Elegía interrumpida

 

Hoy recuerdo a los muertos de mi casa.

Al primer muerto nunca lo olvidamos,

aunque muera de rayo, tan aprisa

que no alcance la cama ni los óleos.

Oigo el bastón que duda en un peldaño,

el cuerpo que se afianza en un suspiro,

la puerta que se abre, el muerto que entra.

De una puerta a morir hay poco espacio

y apenas queda tiempo de sentarse,

alzar la cara, ver la hora

y enterarse: las ocho y cuarto.

 

Hoy recuerdo a los muertos de mi casa.

La que murió noche tras noche

y era una larga despedida,

un tren que nunca parte, su agonía.

Codicia de la boca

al hilo de un suspiro suspendida,

ojos que no se cierran y hacen señas

y vagan de la lámpara a mis ojos,

fija mirada que se abraza a otra,

ajena, que se asfixia en el abrazo

y al fin se escapa y ve desde la orilla

cómo se hunde y pierde cuerpo el alma

y no encuentra unos ojos a que asirse...

¿Y me invitó a morir esa mirada?

Quizá morimos sólo porque nadie

quiere morirse con nosotros, nadie

quiere mirarnos a los ojos.

 

Hoy recuerdo a los muertos de mi casa.

Al que se fue por unas horas

y nadie sabe en qué silencio entró.

De sobremesa, cada noche,

la pausa sin color que da al vacío

o la frase sin fin que cuelga a medias

del hilo de la araña del silencio

abren un corredor para el que vuelve:

suenan sus pasos, sube, se detiene...

Y alguien entre nosotros se levanta

y cierra bien la puerta.

Pero él, allá del otro lado, insiste.

Acecha en cada hueco, en los repliegues,

vaga entre los bostezos, las afueras.

Aunque cerremos puertas, él insiste.

 

Hoy recuerdo a los muertos de mi casa.

Rostros perdidos en mi frente, rostros

sin ojos, ojos fijos, vaciados,

¿busco en ellos acaso mi secreto,

el dios de sangre que mi sangre mueve,

el dios de yelo, el dios que me devora?

Su silencio es espejo de mi vida,

en mi vida su muerte se prolonga:

soy el error final de sus errores.

 

Hoy recuerdo a los muertos de mi casa.

El pensamiento disipado, el acto

disipado, los nombres esparcidos

(lagunas, zonas nulas, hoyos

que escarba terca la memoria),

la dispersión de los encuentros,

el yo, su guiño abstracto, compartido

siempre por otro (el mismo) yo, las iras,

el deseo y sus máscaras, la víbora

enterrada, las lentas erosiones,

la espera, el miedo, el acto

y su reverso: en mí se obstinan,

piden comer el pan, la fruta, el cuerpo,

beber el agua que les fue negada.

Pero no hay agua ya, todo está seco,

no sabe el pan, la fruta amarga,

amor domesticado, masticado,

en jaulas de barrotes invisibles

mono onanista y perra amaestrada,

lo que devoras te devora,

tu víctima también es tu verdugo.

Montón de días muertos, arrugados

periódicos, y noches descorchadas

y amaneceres, corbata, nudo corredizo:

"saluda al sol, araña, no seas rencorosa..."

 

Es un desierto circular el mundo,

el cielo está cerrado y el infierno vacío.

 

 

Libertad bajo palabra

FCE,Mexico, 1960

Poème précédent en espagnol :

José Gutiérrez : La solitude de la mer est le meilleur exil / La soledad del mar es el mejor exilio (03/02/2020)

 

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09 février 2020

Antoine Mechawar (1940 – 1975) : Lettre qui peut servir d’introduction à mon oeuvre

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Lettre qui peut servir d’introduction à mon œuvre

 

          Afin de ne parler guère de ces attaches qui depuis quelques jours me

lient au sable du désert je vais m’étendre sur l’eau des lacs ainsi que nénuphars

du Nil et converser avec le vent

          Chaque herbe sur les rives sera mon destin du soir et pour ne point

gagner les limites de l’angoisse l’ombre d’ophélies mortes flânera sur ma peau.

          Je déploierais en guise de voile le filet de sang que je porte dans mon

corps et je dirais adieu à la terre

          J’avance parmi le soupir des algues et peu m’importe que je sois venu

au monde sous forme humaine. Je rejoins l’éther originel de ce qui n’a jamais

existé

          Depuis mon voyage il m’a poussé sur le corps quantité d’herbe

inconnues et de fleurs

          Je ne reviendrai jamais sur la terre

 

Dans quelle contrée stérile nos cheveux seront-ils le buisson contre lequel

viendra se gratter le cerf

Seigneur j’ai vu la dernière de tes larmes s’accrocher au mât d’un vieux bateau

coulé il y a des siècles au large d’une mer qui a perdu son nom

De ce bleu si tendre qui fut le seul souvenir que nous ayons gardé de nous je ne

sais s’il ne faut point peindre la terre

Scaphandrier des ténèbres léger comme la chrysalide j’attends l’orage de ta

présence  en caressant le long de ces végétations torrides l’hermine messagère

de ta venue

 

Là où mourir est le quai je m’étendrais sous l’aile gigantesque de l’oiseau du

sommeil l’oiseau-femme qui gémit comme sirène des enchantements à dormir

sur l’extrême bord des paupières

Là où mourir est le quai je serais le vagabond des étoiles et j’inscrirais sur un

fond de musique espagnole les grandes lignes de ma vie

Plus tard j’irais chercher refuge chez les castors

Là où mourir est le quai ma mort sera maintes fois plus sage que ne l’aura été

ma vie

(Longues herbes de la nuit)

 

In, Revue « Vagabondage, N°31, Juin 1981 »

Association Paris-poète, Librairie Séguier, 1981

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08 février 2020

Shikishi Naishinnô / 式子内親王 (1149 – 1201) : « La brume du soir... »

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La brume du soir se noue au fond de mon cœur

Et l’automne comme moi s’avance vers l’hiver

 

Traduit du japonais par Yves-Marie Allioux

In, « Poèmes de tous les jours. Anthologie proposée par

Ôoka Makoto »

Editions Philippe Picquier,1993

 

N. B .  Naishinno signifie Princesse impériale

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