Le bar à poèmes

25 février 2018

Franck Venaille (1936 -) : « Le marcheur d’eau… »

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Le marcheur d’eau

 

Il étreint le froid

Il étreint le vide

 

Il a peur du vide

 

Craint de ressembler aux joncs

 

Il guette le vide

 

Le givre avec sa tête de mouton

 

L’enserre et le cerne

 

Dure est cette angoisse

 

De la bête perdue

 

Qui étreint le froid

Qui étreint le vide

 

L’écluse fermée

 

On y regarde l’eau dans les yeux

 

Etreignant le froid

Etreignant le vide

 

On marche dans la fêlure intime du monde

Ces soubresauts nés de la douleur primitive

 

Quelle est la voix qui le dira ? Quel sera

ce corps qui saura mener jusqu’à son terme la

 

Valse triste ? Une voix s’élève à l’intérieur

De nous-même – voix chère – exprimant ce qui s’

 

Apparente à l’expression de la plainte première

Je suis cet homme-là qui, tant et tant, crut aux ver-

 

Tiges et qui, désormais, dans la déchirure du lan-

gage se tient, regard clair, miné toutefois, blessé

 

Dans la fêlure du monde où les plaies suintent.

 

 

J’ai droit au repos du cheval journalier Dé-

dormais je ne partirai plus vers quel labeur

 

Et je suis ce centaure qui s’éveille et geint

Autour de lui les aveugles s’affolent craignant

 

Ses ruades Ô grand cheval qui, autrefois, tractais

vers la berge les navires, te voilà effacé Il ne

 

demeure de toi que ce signe sur cette feuille

Sont-ce tes traces dernières ? Ta signature de sabot ?

 

Ebroue toi ! Redonne-moi confiance ! Plongeons en-

Semble Je saurai bien te faire retrouver cette joie

 

enfantine que tu poursuis sur la rive noyé à demi.

 

 

Du vaste paysage autrefois immergé s’

Elève une plainte dont nul ne connaît l’origine

 

Exprime-t-elle ce que les hommes nomment : la

Douleur ? Dit-elle ce, qu’à eux-mêmes, se cachent

 

Les peupliers serrés comme autant de frères au-

Tour de la dépouille du père Et qui geignent !

 

Disant l’angoisse ancestrale des pays plats

devant la montée de l’eau Ah ! Tous ces arbres

 

Dressés à l’intérieur même du fleuve Que je ne

sais pas voir mais dont je sens la solitude

 

Tels les grands crucifiés à l’angle des plaines !

 

 

Ce n’est pas là – où paissent les moutons de sel – que se

terrent les images perverses du monde Pas en un tel lieu

 

Où le pâle soleil blanc projette mon reflet à l’avant du

cargo Babtai Là je distingue alors la silhouette ô combien

 

Contrefaite que, désormais, les troupeaux d’eau connaissent

bien Ce n’est pas là ! Voici plutôt l’apaisement le renon-

 

Cement Et ce compagnonnage avec le fleuve n’est en rien équi-

voque J’ai marché bu des bières au filtre magique pleuré Me

 

Voici d’or vêtu Me retournant vers la source Lui parlant Evo-

quant ces guerriers qui y trempaient leur bras  afin que l’

 

épée de justice soit, pour eux, moins lourde à manier !

 

 

De

ma

maladie Je

ne

savais

rien.

Simplement l’

effroi

qu’aux

vagues

elle

inspirait.

A toutes !

A toutes !

Journal

froissé

contre

le hublot

de

 la

cabine mauve

 

 

Des-

cendre

au

plus

profond

du

fleuve.

la mer

se

noie !

Plonger !

Plonger !

Puis

retrouver

ce

monde

de si peu

de joie.

 

 

La Descente de l’Escaut

Editions Obsidiane, 1995

Du même auteur :

 « la tête contre la vitre… » (26/02/2016) 

 « Ainsi nous portons tous… » (26/02/2017) 

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Alicia Bykowska-Salczynska (1953 -) : Nuage

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Nuage

 

Dis, toi, nuage sous le ciel de Bréhat,

d’où viens-tu ?

De ce côté-ci du silence,

où j’entends son mugissement désarticulé,

où j’effleure la terre assombrie

par l’orage qui viens d’éclater ?

Dis, nuage, te fallait-il parcourir

mille milles,

pour comprendre une fois de plus

que l’amour nous a quittés,

en même temps que la parole ?

Mais au-dessus des rochers

un grand oiseau crie,

un ton plus haut

que la corde vocale qui cède

dans la gorge de Dieu.

 

Nuage, j’apprends

à parler encore une fois

ta langue,

ta langue et sa langue à Lui. 

Jeziora wewnetrzne, 1994

 

In, « Terra Nullius. Une anthologie de la poésie polonaise

contemporaine de Varmie et Mazurie »

Editions Folle Avoine, 35137 Bédée, 2004

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24 février 2018

Philippe Desportes (1546 – 1606) : « Sommeil… »

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Sommeil, paisible fils de la Nuit solitaire,


Père alme (*) nourricier de tous les animaux,                       (*) bienfaisant


Enchanteur gracieux, doux oubli de nos maux,


Et des esprits blessés l'appareil salutaire :



Dieu favorable à tous, pourquoi m'es-tu contraire ?


Pourquoi suis-je tout seul rechargé de travaux,


Or que l'humide nuit guide ses noirs chevaux,


Et que chacun jouit de ta grâce ordinaire ?



Ton silence où est-il ? ton repos et ta paix,


Et ces songes volant comme un nuage épais,


Qui des ondes d'Oubli vont lavant nos pensées ?



Ô frère de la Mort, que tu m'es ennemi !


Je t'invoque au secours, mais tu es endormi,


Et j'ards (*), toujours veillant, en tes horreurs glacées.         (*) je brûle

 

Stances

Du même auteur :

« Las. Je ne verrai plus… » (16/02/2015)

« Rosette, pour un peu d'absence… » (24/02/2017)

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23 février 2018

Paul - Jean Toulet (1867 – 1920) : « Puisque tes jours ne t’ont laissé… »

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Puisque tes jours ne t’ont laissé

Qu’un peu de cendres dans la bouche,

Avant qu’on ne tende la couche

Où ton cœur dorme, enfin glacé

Retourne, comme au temps passé,

Cueillir, près de la dune instable,

Le lys qu’y courbe un souffle amer,

- Et grave ces mots sur le sable :

Le rêve de l’homme est semblable

Aux illusions de la mer.

 

Les Contrerimes

Editions du Divan & chez Emile Paul, Paris, 1921

Du même auteur :

En Arles (10/11/2014)

« L’immortelle, et l’œillet de mer… » (23/02/2016)

Le tremble est blanc (23/02/2017)

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22 février 2018

Tristan Tzara (1896 – 1963) : Terre invisible

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Terre invisible

 

J’ai vu de près parmi les aveugles le mystère de la naissance

le jour se levait brisé sous les chaînes et du barattement des forces noires

     des rayons

dans un cliquetis de galop sous la neige veloutée

j’ai vu une fleur de lumière la minime veilleuse de soie

palpiter à la porte d’un pauvre homme d’oubli et de transparence

le chant et le silence mon beau pays de joie

 

qui frappe à la porte oubliée enfouie sous la sciure d’oubli et d’hiver

pourquoi frappe-t-on j’ai dit à la froide visite en vérité

que l’eau de clarté inonde la chambre démasquée

mille ailes blanches découpent l’air soudainement violent comme un

     rire de jeune fille

à la porte du pauvre où seul le clapotis de la pluie frappait d’un sang fatigué

le pouls du jour de la nuit et l’invisible brûlure s’accrochant aux commissures

     étoilées

rêve ou fruit du silence d’épines

le vent la pluie la liberté

 

j’ai dit que n’ai-je dit neige pluie et vent et grêle

j’ai dit à l’ombre à la misère

et j’ai chassé en vain les mouches

j’ai cassé tant de vaisselle

que la honte monte à ma bouche

tant de mots amers

sur des routes parcourues par cœur

les yeux fermés la honte en tête

un rire moqueur à chaque fenêtre

et bien d’indiscrétion dans les regards d’entre les feuilles

de tous les arbres poignardés en ma poitrine

la joie les fruits la liberté

 

J’ai vu de près parmi les aveugles le mystère de la naissance

vent et pluie e vins et fruits

le soleil de l’aveugle un enfant dans la neige

et à dire l’avenir toute la force de l’homme

offerte de chair comme le sel et le pain

à la plus belle à la merveilleuse, à la flamme future

 

c’était un jour comme pas un autre du mois d’août

l’audace portait haut le front de sa flamme

celui qui traversa la longue nuit de France

a vu tarir l’angoisse à la margelle du puits

et du ravissement des eaux jaillir la colère

seule lumière seule

pure entre les plus hautes déchirures

 

J’ai vu de près parmi les aveugles le soleil de la naissance

et la fleur première

le pain rayonnant sur le comble de l’ombre

et des montagnes d’oiseaux fraîchement confiants

revenir à la source

le chant et le silence mon beau pays de joie.

 

In, Francis Combes : « Les plus beaux poèmes pour la paix »

Messidor / Temps actuels, 1983

 

 

Du même auteur :

« dimanche lourd couvercle… » (17/06/2014)

Il fait soir (15/07/2014)

Sur le chemin des étoiles de mer (22/01/2016) 

« il y a un bien beau pays dans sa tête… » (22/01/2017)

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21 février 2018

Joyce Mansour (1928 – 1986) : Trous noirs

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Trous noirs

 

Nommer une blessure

avant qu’elle ne suppure

Partout l’objet du mépris

saigne et pustule

à bon escient

Nommer l’infamie rose sous ses dentelles

avant qu’elle n’implose

Partout l’homme se met à genoux

pleure et transpire

flétri par le deuil solitaire

Partout le malaise fleurit

L’empire du cadavre s’étend

Nommer une fosse une fois recouverte

semer dessus des glands

et passer votre chemin

car la mort est contagieuse

et son nom souillera vos lèvres

vos lèvres votre langue votre bouche

votre blessure

 

Dans un monde tout gris

Une femme étouffée dans sa graisse

Crie sa solitude

Deux mains crépitent

Dans un miroir d’encre

Une bouche pleine de viande

Blasphème et vocifère

La mayonnaise tourne

Et brouille les vitres

L’or et la tempête

Grondent au-dehors

La femme mange pour se faire connaître

Et meurt la bouche ouverte

Devant le sexe en érection

D’un veilleur de nuit

Dernier soubresaut de la boulimie

 

La porte est fermée de l’intérieur

Je suis en retard d’une heure

De maigres voiliers se rangent le long des murs

Leurs ancres au repos

Leurs voiles endeuillées

Un gros doigt se prélasse sur un canapé

D’un fusain léger il trace les contours d’un visage féminin

Signes de la virginité autre que l’hymen

Je suis hantée par des lambeaux absurdes

D’une phrase à peine entendue

Primitive épellation dans la nuit du temps perdu

 

L’angoisse tient le cœur

de sa petite main de fer

Dans le ventre de la géante la boue

s’agite

L’homme a tête de crocodile

mastique les boyaux

de la grappe

humaine

Des vers noirs s’éprennent

Des vers blancs gavés de chair

font des bulles

Où sont les vieillards de mer ?

 

Qu’il te souvienne

l’heure du soir

où nageaient au loin

les îles riantes

de notre amour

Qu’il te souvienne

le chien blanc

les yeux crayeux

le mufle flamand

assoiffé de puissance

sous le pansement de sa peur

Qu’il te souvienne

les perles du soleil

jetées sur le sable

comme autant de fosses profondes

dans la graisse douloureuse

de la chair coupée

Qu’il te souvienne

hélas mon amour hélas

de l’entour de ces murailles

où murmure la bouche écumeuse

de la belle morte ensevelie

Qu’il te souvienne

l’enchaînement des horreurs

de la nuit

 

Le monde est un oiseau

Il tape des pieds

Sur une tombe ouverte

Il picore le crâne d’un enfant

Mou sous son bec d’acier

Il bat des ailes

Il chante

Le monde est un oiseau qui chie

 

Tombés du soleil sur le rivage où

nulle barque est amarrée

ceux qui pensaient mériter le ciel

virent clairement passer sur sa roue enflammée

un homme à tête de crapaud

La prudence exige de ne jamais laisser séjourner

l’ordure à la surface du sol

Une houle de sang et de fiente

gronde bave et revient

s’abattre sur la terre poudreuse de mort

Les voyageurs furent battus et ils perdirent leurs visages

Piétinés par un bousier géant roi de la peur gelée

L’homme à tête de crapaud roula sa roue grinçante

comme une vieille verrue

dans le trou noir spiralé de sa tombe

Un grand fracas de sabots brise la marmite

Un centaure déchiquetée comme une ombre

au coin du jour

aspire la sanie des cadavres pour nourrir sa progéniture

Le nœud du mariage serre le cou du cavalier

« A mort » hurlent les moines

écartant les jambes du cheval éventré

accolant leurs lèvres à ses plaies

ils pompent le sang du cheval et du cavalier

pour couler eux-mêmes liquides

vers quelle gloire obscure ?

Un batelier fou tente de gagner le large

sur sa barque abritée de suaires en pavois

mais déjà les êtres anxieux des profondeurs

lèvent la tête

leurs yeux sans paupières comme pondus

sur un amas de lamproies

blanches scories de la nuit gélatine

demandant leur dû de toutes leurs bouches suceuses

et le batelier quittant son banc

tombe dans la vase déferlante

du bateau de la vie il préféra la lame

Au loin errent des créatures fanées

mollement déformées dans leur étau placentaire

victimes de l’immense mâchoire qui galope sur la plage

gluante de ganglions entassés

« L’hygiène est satisfaite » brame-t-elle

arrachant les capons flasques de leur cachot

« Connaître c’est aimer » répond le crapaud sur sa roue translucide

tournant sur l’espace courbe d’une marine échancrée

attendant l’aube du matin qui ne poindra

plus jamais

 

La foule attendait sur la place

Le vent broutait l’herbe brin à brin

Une obscurité hostile étouffait les bêtes sauvages

Les grands arbres bégayaient de toutes leurs langues feuillues

La foule attendait sans sourciller

L’arrivée de l’insectes géant accourant enfin aux vivres

Jouant des pattes

Poussant du dos

Minaudant dans sa mince gaine cylindrique

Prêt à engloutir de ses grandes lèvres difformes

La nourriture faisandée

Des hommes

La foule attendait

Amas confus de membres disjoints

Le bousier géant et sa besogne ordurière

La foule attendait

Le vent bruissait dans les haillons de la forêt

Et le cauchemar voluptueux

Recourbait fortement

Les abdomens

Humides

Piteuse clôture dites-vous ?

Tel est le destin de la foule

 

Ecoute

le cri des courlis dans les roseaux

près de la mer

L’ombre passe sur la campagne

comme une main sur un visage lisse

Qui fermera les yeux de celle qui se meurt

dans l’écume des coteaux bleus

Les ramiers roucoulants de l’agonie

entourent le haut rocher de la solitude

Elle lutte contre l’asphyxie. La terreur

comme l’insecte tapi sous l’écorce d’un arbre en feu

Ecoute le cri des courlis dans les roseaux

c’est peut-être la mort qui passe

 

Ne faut-il pas être fou

A tout âge

De porter sa frayeur

Comme un masque de craie

Sur son visage

La bouche ouverte sur un cri

Les yeux blancs eux aussi

Ne faut-il pas être fou

Sous l’orage

De porter un fruit dans l’ornière

De son ventre

Plus apre qu’un abcès

Plus avide que l’absence

Un fruit plus nocif

Que la nuit

Plus pulpeux que la mort

Prêt à éclater prêt à exploser

Un fruit sans pépins

Fort de sa boulimie

Fruit maudit de la peur

Lubrique

Banquise

 

Un rideau d’anxiété s’enroule autour de ses jambes

L’angoisse loge dans son nombril

Ce tiroir matelassé à demi ouvert

L’homme cabré au-dessus d’une femme

Ainsi que le bâton à tête de cheval des anciens mimes

Flotte au-dessus d’une mare

L’homme essaie de conjurer les petits objets aux contours irréguliers

Qui envahissent sa gorge

Et l’empêche d’avaler

Du sang tombe de ses yeux

Comme les premières gouttes lentes

D’une lourde pluie d’été

Il jouit

Une trace sinueuse s’élance sur le parquet

Il gît

Un grand poids pèse sur son visage

La femme se démène pour cueillir son dernier souffle

Dans un sac de soie sauvage

Les cymbales et les tambours se sont tus

Qui va se marier ?

 

Faut-il respirer la mort pour guérir son esprit

L’érable sculpte le vent

Sans couteau

J’attends le tournant de la route

Bouche sèche d’insomnie

Ravie de peur

On abat des arbres dans mon cœur

Un pesant fœtus

Surgit des rafales de la nuit

L’humilité glissante du têtard

M’écoeure

Belle et sinistre promiscuité

Le vent bouge dans le miroir

J’ai le corps pourri dans la terre

Il est presque trop tard

Pour se réveiller

 

On ne vit pas avec les morts

Ils glissent sur le tapis roulant de l’oubli

Vers quels noirs pâturages

Ils flottent et tremblent dans le vent du soir

Leurs yeux se vident comme une baignoire

Leurs sexes atrophiés pendent

Entre leurs jambes enlisées

Dans la boue du souvenir

On ne vit pas avec les morts

Leurs bouches pleines d’ouate

Rient de nos vains efforts

Leurs soupirs affamés déchirent l’air

Nous nous sommes aimés

Mais ils ne se souviennent guère

Tout occupés comme ils sont

A jouir de leur deuil

Caracolant sur l’abîme

Comme chevaux de frise

Heureux dans l’horreur

Les morts passent leur chemin

Débonnaires et la tête vide

 

Trous noirs

La Pierre d’Alun éditeur, Bruxelles, 1986

Du même auteur :

Bleu comme le désert (21/01/2014) 

Le téléphone sonne (21/01/2015)

Chant arabe (21/01/2016)

 « Vous ne connaissez pas… » (21/01/2017)

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20 février 2018

Mang Ke /芒克 (1951 -) : Crépuscule

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Crépuscule

 

Déjà

sur la terre

le frottement des griffes

du soleil

s’efface

déjà

tout devient sombre

crépuscule

peau de fauve

écorchée

au couchant

que le vent sèche

 

Les gens que je croise

sont encore attentifs

au moindre geste de l’air

leur méfiance me gagne

passé le crépuscule

les yeux d’un fauve

plus cruel

pourraient surgir…

 

Traduit du chinois par Chantal Chen-Andro

In, "Le Ciel en fuite. Anthologie de la nouvelle poésie chinoise"

Editions Circé, 2004

Du même auteur :

Le temps sans le temps (20/02/2015)

Poème de l’offrande à l’automne (20/02/2016)

Vent à fleur d’eau (20/02/2017)

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19 février 2018

Georges Drano (1936 -) : « maison plus loin que tout… »

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maison plus loin que tout au cœur plein

de la pierre, les murs, mais ce fut loin

à la montée sans limite de la nuit, les

murs comme nous sommes, avant le retour,

silencieux de quelques années

la forme des voûtes à toute voix, à toute

parole qui s’imagine

« j’étais venu et j’attendais » (qu’ils

viennent et qu’ils attendent)

de quel côté ?

parcourir les pièces l’une après l’autre,

par la terre, regarder, ici au bord de

la table, tenus par la terre devant et

derrière

terme à terme, les portes s’ouvrent, d’en

haut et d’en bas, plutôt d’en bas, vers

un paysage, sans que cela soit distinct,

avec des odeurs et des noms

on se retrouve à côté, depuis longtemps,

doublant la présence de l’arbre et de l’eau

par une phrase qui appuie seulement sur des

ressemblances

(Voix dans la maison)

 

Poèmes choisis

Editions Verticale 12, 1975

Du même auteur : « Quand j’en serai au bout de mon sillon… » (15/02/2016)

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17 février 2018

Samih al-Qâssim (1939 - 2014) /سميح القاسم : Notre chemise râpée

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Notre chemise râpée


Son absence sera longue,


livrée au froid dont la morsure, là-bas, en Occident, 

 

     est de celles que nul ne supporte. 


O toi, la mère, rassemble donc toutes les couvertures de selle

 

     que tu pourras trouver


et fais-lui tes adieux, ce gage déposé


     entre des bras amis : 


offre-lui, oui, ce châle par tes mains tissé


     le soir, entre l'attente du retour


    du cher petit et le conseil murmuré


     par le chaudron sur le foyer. 


Oui, son absence sera longue, et la morsure du froid, 


     là-bas, est de celles que nul ne supporte... 


O toi, la mère, ne sais-tu pas qu'il est pour lui


     temps de partir? 


Garde-toi d'oublier de joindre à son bagage


     ses bas de grosse laine, 


     toute à la fièvre de l'étreinte... 


Allons, sois forte, le cher petit, tu le sais bien, 


     ne supporte plus les plaintes. 


C'est ainsi. Depuis la mort du père, les plaintes


     il ne les supporte plus.

 
L'entrée du port est cette issue


     de la maison qui donne sur la rue: 


les mouchoirs agités à l'instant de l'adieu


     ne dépasseront pas le seuil. 


Et toi, la mère, tu chercheras refuge ensuite


     dans quelque coin de la maison


     et tu verseras tes larmes


     de ces larmes qui brûlent. 


Mais ta n'iras pas au port car ce n'est point là que guérit

 

     la peine attachée à la séparation. 


Nombreux seront là les voisins, les amis, 


     tous ceux qu'il aime... Laisse-le, 


ô toi, la mère, et sache que bientôt, juste à l'heure


     de sa dernière foulée sur cette terre aveugle,

 
le flux de son haleine sera tout entier aspiré


     par les deux poumons de son frère. 


Oui, de l'un à l'autre le souffle passera


     avec cette force que tu sais, que tu espères :


oui, cette haleine viendra s`insinuer


     au creux des poumons de son frère... 


***


Depuis qu'il a dit " Je vais partir ",


tu n'as trouvé de saveur à aucun aliment,

 
     anéantie par la tristesse. 


Tu as pleuré au long des nuits, 


     pleuré en silence, 


les yeux grands ouverts sur la fosse


     des ténèbres. 


O comme ton fier visage a cédé à présent


     à la lente approche des rides ! 


Chaque heure depuis lors te fut


     comme une année, 


et ton corps fatigué en accuse la trace. 


Les ruisseaux de ton coeur, aucune eau vive


     ne les vient plus irriguer


      et tes lèvres se sont desséchées. 


" O Seigneur mien, pour qui l'ai-je donc élevé


     au long de ces vingt ans? 


Entends-tu, ô Seigneur mien : pour qui, 


     au long de ces vingt ans? "


Tu n'as jamais compris au nom de quoi Il assène


     de tels coups sur nos pauvres murs. 


Tu n'as jamais compris au nom de quoi encore


     Il jette ces noires clameurs... 


O mère, tu le sais, ce serait pour nous un suicide


     que de rester sur cette terre ! 


Les vers rongeurs se sont emparés


     de mes livres, et la mort


toujours plane à l'horizon


     de mon coeur. 


Mère! j'ai passé le plus clair de mon temps


     à moudre de l'eau au fond des cafés, 

 

à essuyer les tables de tous les lieux voués


     au plaisir des autres. 


J'ai été chassé de toutes les portes


     l'une après l'autre; 


et mes semelles et mes haillons


     sont partis en lambeaux. 


On m'a injurié, on m'a crié partout que j'étais inutile. 


     On a fait guerre à mon honneur


et j'ai bu jusqu'à la noire ivresse, soutenu


     par les épaules de mes compagnons, 


et j'ai pleuré dans ma triste fange, 


     et j'ai pleuré sur ma honte. 


Et au bureau d'embauche on n'avait que ces mots: 


     Attendre... attendre.. attendre... 


Ah, le regard de ce fumeur de cigare écorchant


     mon nom du haut de son mépris!... 


Mère, je vais partir : tourner en rond me fend la tête. 


     Oui, je vais partir! 


Que la phtisie, que le déluge s'installent ici


     et avec eux l'incendie! 


Mais cela, non, je ne puis plus


     le supporter davantage! 

 

***

 


L'Emigré a chargé sur son dos ce qu'il a pu prendre 


     et il est parti. 


Gloire à Celui qui nous accorde d'avoir des enfants


     et qui les rappelle à Lui! 


Tu as pleuré au long des nuits, 


     pleuré en silence, 


les yeux grands ouverts sur la fosse


     des ténèbres. 


Tu ne comprenais pas... et ton petit non plus


     ne savait pas


que sa chemise râpée, tant qu'elle battrait au vent


    de la peine et de la détresse, 


    avec elle battrait aussi le drapeau du retour. 


Alors explique à son frère qu'il n'est pas pire souillure 


que d'en être réduit à vendre la terre humide


     où gît son père. 


Mais dis-lui aussi que la force qui pousse la vie


     à sortir de la graine semée


est plus dure que le roc; dis-lui que nos racines 


     plongent loin dans le sein de cette terre..


et que notre chemise râpée, tant qu'elle battra au vent 


     de la peine et de la détresse, 


avec elle battra aussi le drapeau du retour, 


avec elle battra aussi le drapeau du retour ....

 

 

Traduit de l’arabe par René R. Khawam

in, « La poésie arabe des origines à nos jours »

Editions Phébus, 1995

Du même auteur : Lettre de prison (09/09/2015)

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12 février 2018

Nathan Zach (1930 -) / נתן זך : La lamentation sur Daniel dans la terre

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La lamentation sur Daniel dans la terre

 

Daniel, Daniel, cria la femme.

Daniel, Daniel, pourquoi ne viens-tu pas ?

Des gens marchaient dans les rues en souliers gris

en pas fugitifs et silencieux.

Le soir venait. La femme a cueilli le reste

des fruits et les a entassés dans un lieu convenable

sur le balcon.

Daniel, Daniel, retentit le cri.

Le silence

monte la rue, s’écoule avec le vent d’un arbre à l’autre.

La femme appelle toujours pour rien.

Sa force n’est pas grande. Elle est toute de terre et de peur

dans la détresse. Elle est chaude. Terrible semble le cri,

parce qu’il s’est détaché sans sagesse.

Daniel, Daniel ! quelle est cette froide tension qui passe

et murmure dans la chair pâle. Daniel, Daniel, ne déçois-pas

ta mère. Le temps déjà passe. Daniel prend garde. Daniel au sommeil

     rouge et aux dents

terribles. Doux sera ton sommeil, Daniel, dans la terre.

 

Traduit de l’hébreu par Michel Eckhard et Benyamin Ziffer

Revue « Poésie1, N° 116, Mars-Avril 1984 »

Le Cherche-Midi éditeur, 1984

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