Le bar à poèmes

09 juillet 2020

André Du Bouchet (1924 – 2001) : Sur le pas

46360595[1]

 

Sur le pas

 

 

 

 

                                           Rien ne distingue la route

des accidents de ce ciel.

 

 

Nous allons sur la paille molle et froide de ce ciel, à

peine plus froide que nous, par grandes brassées,

comme un feu rompu dont il faut franchir le genou,

qui s’éclipse.

 

 

Je tiens deux mains chaudes, deux mains de paille. Un

front de paille avance près de moi dans le champ obscur,

sous ce genou blanc.                          Entre mes membres

et ma voix,

                                                         le sol, avant le matin.

 

 

L’horizon est proche du seuil de la pièce où je suis

perdu

 

 

 

                                   L’air sur lequel s’ouvrent mes yeux

est encore l’air du jour.

 

 

 

 

Le lent travail du métal des faux à travers les pierres.

La terre houleuse fulmine.

 

 

Une nouvelle clarté, plus forte, nous prend les mains.

L’espace, entre nous, s’agrandit comme si le ciel, où le

double visage s’embue, reculait démesurément.

 

 

Je vis de ce que l’air délaisse, et dont je démêle à peine

ce regard qui finit de s’épuiser dans la terre froide au

goût de brûlé.

 

 

La clarté n’atteint pas le jour.

                                                            L’eau ne la fait pas

               siffler.

 

 

 

 

Je regarde l’air animé comme si, avant l’horizon lisse,

j’étais embarrassé de cette étendue que j’embrasse.

Sur le sol à nouveau retourné, où le jour en suspens

s’abreuve à notre pas,

                                   fixe, dans sa blanche indécision.

 

 

 

 

Comme un vêtement de ce glacier que l’usure couvre de

son givre.

 

 

 

                    La paroi,

                                   au devant, qui, si possible, se fait

plus proche, bien que nos pieds soient libres

de la poussière qui anéantit comme du sol froid. Je sais

encore, sur ce foyer piétiné et froid qui se sépare lente-

ment de son feu, que derrière moi l’oreille brûlante du

soleil me suit, sans même relever la tête vers le champ

rose, avant que la nuit roule et nous ait anéantis.

 

 

 

 

 

 

Comme une goutte d’eau en suspens, avant que la terre

se dilue

                     Je vois la terre aride.

 

 

 

Je reviens,

                     sans être sorti,

                                                    du fond des terres

à ces confins,

                        à l’heure où le jour brûle encore sur les

bords, ou y fait courir un cordon de feu.

Mais la paroi blanche,

                                      dorée,  

                                                  glacée

par la lumière qui la rehausse et y fait courir de faibles

montagnes.

 

 

                                      L’air dans lequel je me dissipe.

 

 

Même lorsque le cadre terrestre est dans le feu, que

l’évidence se dissipe sur ce dos excorié, comme le pas

sur le cadre des routes,

                                                           plus qu’il ne fuit.

 

 

 

Devant cette paroi qui s’ouvre, front traversé par le

vent qui devance le visage et s’approfondit, un arbre

comme un mur sans fenêtre,

                                              à côté de la route basse

et froide qu’il regagne,

                              comme une porte déjà ouverte.

 

 

 

 

               Elle,

                         l’éclat,

                                     la tête impérieuse du jour.

 

 

 

 

                    A l’instant où le feu communiqué à l’air

s’efface, où la blancheur du jour gagne, sans soleil.

                           Le champ dont nous sépare ce jour,

ce talus.

 

 

 

Cheminant vers le mur inaltéré devant lequel j’ai

toujours fait demi-tour, j’avance lentement dans l’air

pour atteindre à l’immobilité de l’autre mur.

 

 

 

 

 

 

L’air qui s’empare des lointains nous laisse vivants

derrière lui.

 

Dans la chaleur vacante,

Editions du Mercure de France, 1959

Du même auteur :

Cession (26/06/2016)

Le moteur blanc (09/07/2017)

Nivellement (09/07/2018)

Ici en deux (09/07/2019)

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08 juillet 2020

Michel Leiris (1901 – 1990) : Le fer et la rouille

giacometti-albertojpg[1]Gravure de Giacometti, 1961

Le fer et la rouille

à Jacques BARON

 

Si je passe l’espace crie et le sabre des minutes

aiguise son tranchant d’os sur la meule du temps

les chiens d’orage jappent entre les courroies

engendreuses d’étincelles et de tournois de lances

le sable coule le long des escaliers du sang

chaque marche est une ogive portail ouvert à deux battants

passent des aigles qui circulent à travers le val vierge des os

un squelette rompt la corde Silence Indice des lèvres

des lèvres éclatées qui saignent au berceau

gonfle l’audace des sortilèges le jeu des bagues et des fléaux

tambour voilé brûlé le soir par le spectre des siècles

la serrure siffle quand je parle même à voix basse

la clef m’invite au bal des ferronneries

sanglots si longs Carthage surnaturelle

les poutres frêles brisent l’espace

le silex est un aigle au vol sinueux d’exil

ses ailes sont des couteaux qui ancrent dans la terre

un circuit majuscule mais que le feu saura franchir

armure de l’évidence

 

Vous savez bien que je pleurerai peut-être

si les biches marines en légèreté d’alcôve

trépassent avec les orgues qui brûlent sous la mer

Gorgone mielleuse

apaise la rigueur et le fiel des conflits

la fête vespérale décoche encore quelques fines ossatures recéleuses de

     délices

comme les armoires quotidiennes où se défont les corps humains

Une lampe

un château qui baille de toutes ses grilles

un règne de batiste affolée Douce dentelle

les conjugaisons traversent la plaine en attelages de fantômes

balancent la flamme triangulaire

et tombent tout-à-coup comme le drapeau du laboureur

carnage originel sous couvert de la foudre

 

O sueur de carême lasse

Le soleil dédoré mangeur de coups de hache

abandonne le radeau du silence

comme 2et 2 font 4

Il se penche et va frôler le pavillon de lueurs

le sextant noir des poulpes

le crime des pôles oublieux de leurs stèles de glace

comme mes mains ignorantes oublient les pierres qui imprimèrent à mes deux

     paumes

les planisphères de sang et d’os

Laquais d’ennui

grêle d’ossements tombés des nuées

si le soleil une seule fois me parlait à l’oreille

hissé sur l’escabeau de l’ouïe

je lui tendrai la corde raide des sensations tactiles

la perche traîtresse des regards

il s’ennuierait entre mes doigts comme un serpent de flammes

serpent ruisselant de têtes

et pourri de sanglots

 

In, Revue « La Révolution surréaliste, N°8, Ier Décembre 1926 »

Du même auteur :

Liquidation (25/06/2014)

 Les veilleurs de Londres (25/06/2015)

Léna (25/06/2016)

Présages (08/07/2017)

Hymne (08/07/2018)

Les pythonisses (08/07/2019)

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07 juillet 2020

Xavier Grall (1930 – 1981) : Ci-gît Robin

200807272882566_1[1]

 

Ci-gît Robin

Aux poètes de Bretagne

 

Armand Robin

Robin des nuits, Robin des bois et des rivières

sans un mot tu t'en es allé dans la paisible mort

des pierres du silence

Tes yeux fermés sur le rêve libertaire

tu gis, tranquille

tel le mendiant sous le porche

à Rostrenen à Langonnet

 

Robin, anarchiste du Poher

épi trop mûr de la douleur paysanne

résidu exilé aux durs pavés de Paris

toi l'ami de Maiakowski, d'Essenine et de Calloc'h

toi qui chantais la fraternité dans toutes les langues ouvrières

il a fallu que tu voies les banquiers et les flics

faire de cette terre bien-aimée une morgue et une salpêtrière

 

Robin

Robin des ruisseaux et des genêts

Maudits soient qui t'écrouèrent

Fresnes, Santé, Conciergerie, Bastille

c'est fou comme on aime les geôles à Paris

et c'est là qu'ils ont voulu que tu meures

toi, l'homme des steppes et des collines

et des libres espaces sous le vent

là, au Dépôt, entre leurs mains pourries

Dis, Robin, en quel caveau t'ont-ils enseveli

qui a signé la levée d'écrou de ta dépouille

quelle fripouille de leur République de nantis

faut-il désigner aux partisans de colère ?

 

Robin, poète des longs silences fiers

vagabond des pluvieuses nuits, où dors-tu

la bouche scellée sur l'indicible poème ?

Dis, Robin

en quel village danses-tu avec Ben Barka

le jabadao des suppliciés

si loin, si loin de Rostrenen et Langonnet ?

 

Robin, je vais te le dire :

ce n'est pas assez de vivre en fraude

il faut que les Bretons meurent en maraude

Cloportes, rats, rongeurs de rêves

ce n'est pas assez d'être pauvres

il faut encore crever sans trêve

comme des truands dans les cul-de-basse-fosse

 

Robin, je vais te le dire

ce jour où les matons sonnèrent tes glas

avec leur trousseau de clés

les merveilleux haillonneux vagabonds

récitèrent un Dies Irae

là-bas, dans les prés de Keranglaz

 

Robin

Robin des nuits, Robin des bois et des rivières

les barricades auront un jour l'accent de Plouguernevel

nous craquerons le silence avec des jets de pierres

nous parlerons breton aux juges du sanhédrin

nous parlerons breton aux fêtes fraternelles

Robin

Robin des nuits, Robin des bois et des rivières

je clamerai ta rime aux éoliennes

et le vent de la mer dira aux hommes et aux pôles

« en France, c'est sûr, on n'aime les poètes qu'assassinés »

 

 

La Sône des pluies et des tombes

Editions Kelenn, 22000 Saint-Brieuc, 1975

 Du même auteur : 

Solo (07/07/2014)

Allez dire à la ville (0707/2015)

  Les Déments (07/072016)

Ne me parlez pas de moi (07/07/2017)

Ballade de la mort lente (07/07/2018)

Son âme dans le couloir (07/07/2019)

 

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06 juillet 2020

Nima Youchidj (1897 – 1959) / علی اسفندیاری : « Qouqouliqou le coq chante... »

Nima_Yushij_-_Original[1]

 

Qouqouliqou le coq chante.

Du village blotti dans un creux

Du chemin en pente, veine sèche

Où le sang reprend sa course dans le corps des morts,

Le cri tisse sa trame sur le mur froid de l’aube

Et déborde partout dans la plaine :

 

Le chemin s’est rempli de son chant libre

Qui porte à l’oreille l’heureuse nouvelle

Indique aux caravanes des contrées mortes

La route qui mène aux pays de la vie.

 

Douce approche

Chaleur du sang

Battement d’ailes

Plumes hérissées.

L’oreille aux aguets, la caravane

Est fascinée par ce chant qu’elle aime

Qouqoulicou sur la route obscure

Qui reste à la traîne ? Qui est fatigué ?

 

Ce souffle chantant a réchauffé

La nuit d’hiver alourdie de gel :

L’étincelant matin laveur du jour

A fait la lumière sur toute chose.

 

Le matin au pas rapide retarde son départ

Baisant la terre à s’en briser les lèvres

Dès que le coq arrache de ses entrailles

Ce chant et son âme offerts au froid brûlant.

 

Qouqoulicou. La nuit aveugle se sauve

Du pays visible au monde qui se cache

Comme un monstre que le chant du jour

Fait s’enfuir par la porte du matin.

 

Sur la route un cavaler se hâte

Et bien que son cheval s’effraie dans le noir

L’éternuement du matin a crayonné dans sa tête

La jubilante image de l’aurore.

 

Cet instant inonde ses yeux

Et comme le jour

Le chemin s’éclaire

Apportant la joie.

Il éperonne sa monture.

Qouqoulicou le cœur et la tête s’ouvrent

Au matin arrivé. Le coq chante.

 

L’oiseau captif de la nuit tombale

S’est libéré de sa cage étroite.

Dans le désert, par la route longue et lointaine

Qui reste à la traîne ? Qui est fatigué ?

(La ville, le matin)

 

Traduit du persan par Chahrachoub Amirchahi et Alain Lance

In, « Iran, Poésies et autres rubriques »

Editions Maspéro, 1980

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05 juillet 2020

Jean de La Fontaine (1621 – 1695) : Le loup et l’agneau

3-3[1]

Le loup et l’agneau

 

 

La raison du plus fort est toujours la meilleure :

       Nous l'allons montrer tout à l'heure.

       Un Agneau se désaltérait

       Dans le courant d'une onde pure.

Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,

       Et que la faim en ces lieux attirait.

Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?

       Dit cet animal plein de rage :

Tu seras châtié de ta témérité.

- Sire, répond l'Agneau, que votre Majesté

       Ne se mette pas en colère ;

       Mais plutôt qu'elle considère

       Que je me vas désaltérant

              Dans le courant,

       Plus de vingt pas au-dessous d'Elle,

Et que par conséquent, en aucune façon,

       Je ne puis troubler sa boisson.

- Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,

Et je sais que de moi tu médis l'an passé.

- Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?

     Reprit l'Agneau, je tette encor ma mère.

       - Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.

   - Je n'en ai point. - C'est donc quelqu'un des tiens :

     Car vous ne m'épargnez guère,

       Vous, vos bergers, et vos chiens.

On me l'a dit : il faut que je me venge.

       Là-dessus, au fond des forêts

       Le Loup l'emporte, et puis le mange,

       Sans autre forme de procès.

 

 

Fables choisies, mises en vers par M. de La Fontaine

A Paris, chez Claude Barbin,1678

Du même auteur :

Les deux pigeons (17/01/2016)

La mort et le bûcheron (17/01/2017)

Le loup et le chien (17/01/2018)

Les obsèques de la lionne (17/01/2019)

Le Savetier et le Financier (17/01/2020)

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03 juillet 2020

Anna Akhmatova / Анна Ахматова (1889 - 1966) : « Nous ne boirons pas dans le même verre... » / « Не будем пить из одного стакана

 

9313c9732178ba091f54f07de44d1293--amedeo-modigliani-fine-art-paintings[1]Anna Akhmatova par Amedeo Modigliani

 

 

 

Nous ne boirons pas dans le même verre

Ni de l’eau ni du vin doux,

Nous n’échangerons pas de baisers le matin,

Et le soir nous ne serons pas ensemble à la fenêtre.

Ton signe est le soleil ; le mien, la lune ;

Mais nous vivons d’un seul amour.

 

Mon tendre ami fidèle est toujours avec moi,

Ton amie joyeuse est toujours avec toi,

Mais je comprends l’effroi dans ces yeux gris,

Et tu es la cause de mon malaise.

Nous espaçons nos rencontres trop brèves.

C’est notre lot : protégeons notre paix.

 

Oui, mais ta voix chante dans mes poèmes,

Mon souffle passe dans les tiens.

Oh, ce bûcher existe et ni l’oubli

Ni la peur n’osent s’approcher.

Si tu savais comme, en ce moment,

J’aime tes lèvres, roses, sèches !

1913

 

Traduit du russe par Jean-Louis Backès

In, Anna Akhmatova « Requiem, Poème sans héros et autres poèmes »

Editions Gallimard (Poésie), 2007

De la même autrice :

Epilogue, I / эпилог, I (04/07/2015)  

Troisième élégie (04/07/2016)

Solitude / Уединение (04/07/2017)

« Les uns échangent des caresses ... » (04/07/2018)

Premier avertissement / Первое предупреждение (04/07/2019)

 

Не будем пить из одного стакана

Ни воду мы, ни сладкое вино,

Не поцелуемся мы утром рано,

А ввечеру не поглядим в окно.

Ты дышишь солнцем, я дышу луною,

Но живы мы любовию одною.

 

Со мной всегда мой верный, нежный друг,

С тобой твоя веселая подруга.

Но мне понятен серых глаз испуг,

И ты виновник моего недуга.

Коротких мы не учащаем встреч.

Так наш покой нам суждено беречь.

 

Лишь голос твой поет в моих стихах,

В твоих стихах мое дыханье веет.

О, есть костер, которого не смеет

Коснуться ни забвение, ни страх.

И если б знал ты, как сейчас мне любы

Твои сухие, розовые губы!

 

Poème précédent en russe :

Evdokiya Petrovna Rostopchina / Евдокия Петровна Ростопчина : « Vous penserez à moi... » / « Вы вспомните меня когда-нибудь... » (22/05/2020)

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02 juillet 2020

Philippe Jaccottet (1925 -) : Monde

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 Monde

 

Poids des pierres, des pensées

 

Songes et montagnes

n’ont pas même balance

 

Nous habitons encore un autre monde

Peut-être l’intervalle

 

*

       Fleurs couleurs bleue

       couches endormies

       sommeil des profondeurs

 

       Vous pervenches

       en foule

       parlant d’absence au passant

 

*

     Sérénité

 

     L’ombre qui est dans la lumière

     pareille à une fumée bleue

 

*

   Peu m’importe le commencement du monde

 

   Maintenant ses feuilles bougent

   maintenant c’est un arbre immense

   dont je touche le bois navré

 

   Et la lumière à travers lui

   brille de larmes

 

*

Accepter ne se peut

comprendre ne se peut

on ne peut pas vouloir accepter ni comprendre

 

On avance peu à peu

comme un colporteur

d’une aube à l’autre

 

VIATIQUE

 

       Oiseau sorti de la forge

 

       Dans la poussière de l’après-midi

       dans l’odeur du fumier

       dans la lumière de la place

 

       Puisses-tu seulement

       l’avoir vu sans le comprendre

       avant de changer de village

 

       N’étais-ce pas

       l’indestructible ?

 

*

          Monde né d’une déchirure

          Apparu pour être fumée !

 

          Néanmoins la lampe allumée

          sur l’interminable lecture

 

Airs. Poèmes 1961 – 1964

Editions Gallimard,1967

Du même auteur :

« … qu’est-ce qu’un lieu ? » (27/06/2014) 

 « Toute fleur n’est que de la nuit… » (27/06/2015)

Oiseaux invisibles (27/06/2016)

Parler (03/07/2017)

« Dis encore cela... » (03/07/2018)

A la lumière d’hiver (03/07/2019)

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Haizi / 海子 (1964 – 1989) : Tes mains

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Tes mains

 

Au Nord

je prenais te mains

tes mains

gants retirés

 

sont deux petites lampes

et mes épaules

deux vieilles bâtisses

qui auront tant accueilli

même accueilli le soir

tes mains

posées sur elles les

éclairent

 

ainsi naissaient les matins après l’adieu

dans la lumière de l’aube

soulevant mon bol de gruau

je me souviens que par-delà monts et rivières

au nord

il y a deux lampes

 

je ne puis les caresser que de loin

 

1985

 

Traduit du chinois par Romain Graziani

In, « le ciel en fuite, anthologie de la nouvelle poésie chinoise »

Editions Circé, 2004

Du même auteur :

Emouvoir (02/07/2019)

Face à la mer (02/07/2018)

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01 juillet 2020

Emily Jane Brontë (1818 – 1848) : Viens-t’en avec moi / Come, walk with me

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Viens-t’en avec moi

 

Viens-t’en avec moi ;

Il n’est plus que toi

Dont mon cœur se puisse réjouir ;

Nous aimions par les nuits d’hiver

Errer dans la neige :

Si nous renouvelions ces vieux plaisirs ?

Noires et folles, les nuées

Tachent d’ombre, là-haut, les terres élevées

Comme elles faisaient autrefois,

Et ne s’arrêtent que là-bas,

A l’horizon confusément amoncelées,

Tandis que les rayons de lune

Si prestement luisent et fuient

Qu’à peine pouvons-nous dire qu’ils ont souri.

 

Viens avec moi – viens te promener avec moi ;

Nous étions bien plus autrefois,

Mais la Mort nous a dérobé nos compagnons

Comme le Soleil la rosée ;

Oui, la mort les a pris un à un, nous laissant

Tous deux seuls désormais ;

Aussi mes sentiments se voudraient-ils aux tiens

Nouer étroitement, n’ayant d’autres soutien.

 

« Non, ne m’appelle pas, cela ne saurait être ;

L’Amour serait-il si constant ?

La fleur de l’Amitié peut-elle dépérir

Pour revivre après de longs ans ?

Non, quand même le sol est humide de larmes

Et si belle qu’elle ait pu croître ;

Car la sève une fois tarie, son flux vital

Ne s’épanchera jamais plus :

Mieux encore que ne fait l’étroit cachot des morts

La Terre sépare le cœur des hommes. »

(Printemps 1844)

 

Traduit de l’anglais par Pierre Leyris,

In, Emily Bronte : Poèmes (1836 – 1846)

Editions Gallimard, 1963

De la même autrice :

Il devrait n’être point de désespoir pour toi / There should be no despair for you (18/07/2015)

 Le soleil est couché / The sun has set (01/07/2016)

« Mon plus grand bonheur… » / « I’m happiest whan most away... » (01/07/2017)

« Autour de moi des tombes grises... / « I see around me tombstones grey… » (01/07/2018)

« Je viendrai quand ... » / « I’ll come when… » (01/07/2019)

 

Come, walk with me

 

Come, walk with me ;

There's only thee

To bless my spirit now ;

We used to love on winter nights

To wander through the snow.

 Can we not woo back old delights?

The clouds rush dark and wild ;

They fleck with shade our mountain heights

The same as long ago,

And on the horizon rest at last

In looming masses piled;

While moonbeams flash and fly so fast

We scarce can say they smiled.

Come, walk with me-come walk with me;

We were not once so few ;

But Death has stolen our company

As sunshine steals the dew ;

He took them one by one, and we

Are left the only two;

So closer would my feelings twine

Because they have no stay but thine.

 

« Nay call me not - it may not be ;

Is human love so true?

Can Friendship's flower droop on for years

And then revive anew?

No ; though the soil be wet with tears,

How fair soe'er it grew ;

The vital sap once perished

Will never flow again ;

And surer than that dwelling dread,

The narrow dungeon of the dead ,

Time parts the hearts of men. »

 

C. W. Hatfield : « The Complete Poems of Emily Jane Bronte,

Revised from Manuscripts »

Columbia University Press, New-York, 1941

Poème précédent en anglais :

Derek Mahon : Portrait de l’artiste / A portrait of the artist (22/06/2020)

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30 juin 2020

Nakahara Chûya / 中原 中也 (1907 – 1937) : Automne aveugle

nakahara[1]

Automne aveugle

 

I

Le vent se lève, les vagues grondent,

       Et devant l’infini j’agite les bras.

 

Entre-temps minuscule une fleur écarlate a surgi,

       Qui elle aussi finit par se briser.

 

Le vent se lève, les vagues grondent,

       Et devant l’infini j’agite les bras.

 

Las ! songeant à cela même qui à jamais ne reviendra

       Combien d’affreux soupirs n’aurai-je pas poussés...

 

Ma jeunesse désormais n’est plus qu’artères sclérosées,

       Où les amaryllis des Morts circulent dans les soleils couchants.

 

Et cela, calme, splendide, et tellement épanoui,

       Comme le dernier sourire d’une femme qui vous quitte,

 

Solennel, opulent, et cependant triste

       Etrange, doux, et scintillant, vous reste dans le cœur...

 

                              Oui, reste dans le cœur...

 

Le vent se lève, les vagues grondent,

       Et devant l’infini j’agite les bras.

 

II

Que les choses tournent ainsi, ou qu’elles tournent autrement,

Que m’importe, vraiment !

 

Et qu’est-ce donc que ceci, et qu’est-ce donc que cela,

Encore moins m’importe, ah oui vraiment !

 

Car pour l’homme ce qui compte c’est la croyance en soi

Et pour le reste advienne que pourra...

 

Croire en soi, croire en soi, croire en soi, croire en soi,

C’est la seule chose qui d’une action humaine ne puisse faire un péché.

 

Insouciant, joyeux, et ému comme une botte de paille,

Que ne puis-je, en fourrant dans la bouilloire les brumes du matin, me jeter

hors du lit !

 

 

III

Sainte Mère, oh ma Santa Maria !

       Quoi qu’il en soit, moi, j’ai craché le sang !...

Et puisque tu ne voulais rien entendre à toute ma tendresse,

       Quoi qu’il en soit, j’ai perdu la partie...

 

Et cela sans doute aussi parce que je n’étais pas simple,

       Et cela sans doute aussi parce que je manquais de courage,

Mais comme mon amour pour toi était si naturel,

       Toi aussi, je crois que tu m’aimais...

 

Oh ! Sainte Mère, oh ma Santa Maria !

       Maintenant sans doute n’y a-t-il plus rien à faire...

Mais au moins sache-le bien :

 

Un amour si naturel, oui pourtant naturel,

       N’est pas chose si fréquente,

Et en faire l’expérience, n’est pas permis à tous.

Sainte Mère, oh ma Santa Maria !

 

IV

Au moins à l’heure de la mort,

Cette femme sur moi ouvrira-t-elle son sein ?

       En cet instant, ah non, non, pas de fard blanc,

       Oh non, non, en cet instant, ne mets pas de fard blanc.

 

Seulement, tranquillement, m’ouvrant son sein,

Irradie-toi dans mes yeux.

Et, ah non, non, ne pense à rien, s’il te plaît,

Oh non, non, même pour moi, ne pense plus à rien.

 

Ravalant seulement larmes après larmes,

Laisse s’exhaler ton souffle chaud.

- Et si d’aventure quelques pleurs coulaient,

 

Tu pourrais soudain en t’allongeant sur moi,

Oui qu’en dis-tu ? finir par me tuer !

Alors, avec délices, je commencerais à gravir le chemin sinueux

du Pays des Ténèbres.

 

Traduit du japonais par Yves-Marie Allioux

in, Nakahara Chûya : « Poèmes »

Editions Philippe Picquier, 16630 Arles, 2005

Du même auteur : Sur le lac (30/06/2019)

Posté par bernard22 à 00:01 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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