Le bar à poèmes

20 juin 2019

Fernando Pessoa (1888 - 1935) : Le Gardeur de troupeaux / O Guardador de rebanhos (XI-XXX)

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XI

Cette dame à un piano

qui est agréable mais qui n’est pas le cours des fleuves

ni le murmure que font les arbres...

 

Pourquoi faut-il qu’on ait un piano ?

Le mieux est qu’on ait des oreilles

et qu’on aime la Nature.

 

XII

Les bergers de Virgile jouaient du chalumeau et d’autres instruments

et chantaient d’amour littérairement.

(Ensuite – moi je n’ai jamais lu Virgile

et pourquoi donc l’aurais-je lu ?)

 

Mais les bergers de Virgile, les pauvres, sont Virgile,

et la Nature est aussi belle que l’ancienne.

 

XIII

          Léger, léger, très léger

          un vent très léger passe 

          et s’en va, toujours très léger ;

          je ne sais, moi, ce que je pense

          ni ne cherche à le savoir.

XIV

Peu m’importent les rimes. Rarement

il est deux arbres semblables, l’un auprès de l’autre.

Je pense et j’écris ainsi que les fleurs ont une couleur

mais avec moins de perfection dans ma façon de m’exprimer

parce qu’il me manque la simplicité divine

d’être en entier l’extérieur de moi-même et rien de plus.

 

Je regarde et je m’émeus.

Je m’émeus ainsi que l’eau coule lorsque le sol est en pente.

Et ma poésie est naturelle comme le lever du vent.

 

XV

Les quatre chansons qui suivent

s’écartent de tout ce que je pense,

elles mentent à tout ce que j‘éprouve,

elles sont à l’opposé de ce que je suis...

 

Je les ai écrites alors que j’étais malade

et c’est pourquoi elles sont naturelles

et s’accordent à ce que j’éprouve,

elles s’accordent à ce avec quoi elles sont en désaccord...

 

Etant malade je dois penser l’inverse

de ce que je pense lorsque je suis bien portant

(sinon je ne serais pas malade),

je dois éprouver le contraire de ce que j’éprouve

lorsque je jouis de la santé,

je dois mentir à ma nature

d’être humain qui éprouve de certaine façon...

Je dois être tout entier malade – idées et tout.

Quand je suis malade, je ne suis pas malade pour autre chose.

 

C’est pourquoi ces chansons qui me désavouent

n’ont pas le pouvoir de me désavouer,

et elles sont le paysage de mon âme nocturne,

la même à l’envers...

 

XVI

Que ma vie n’est-elle un char à bœufs

d’aventure geignant sur la route, de grand matin,

et qui à son point de départ retourne

entre chien et loup par le même chemin...

 

Je n’aurai pas besoin d’espérances – de roues seules j’aurai besoin...

Ma vieillesse n’aurait ni rides ni cheveux blancs...

Lorsque je serais hors d’usage, on m’enlèverait les roues

et je resterais, renversé et mis en pièces au fond d’un ravin ;

 

XVII

Dans mon assiette quel mélange de Nature !

Mes sœurs les plantes,

les compagnes des sources, les saintes

que nul ne prie...

 

On les coupe et les voici sur notre table

et dans les hôtels les clients au verbe haut

qui arrivent avec des courroies et des plaids

demandent « de la salade » négligemment...

sans penser qu’ils exigent de la Terre-Mère

sa fraîcheur et ses prémices,

les premières paroles vertes qu’elle profère,

les premières choses vives et frisées

que vit Noé

lorsque les eaux baissèrent et que la cime des monts

surgit verte et détrempée

et que dans l’air où apparut la colombe

s’inscrivit l’arc-en-ciel en dégradé...

 

XVIII

Que ne suis-je la poussière du chemin,

les pauvres me foulant sous leurs pieds...

 

Que ne suis-je les fleuves qui coulent,

avec les lavandières sur ma berge...

 

Que ne suis-je les saules au bord du fleuve,

n’ayant que le ciel sur ma tête et l’eau à mes pieds...

 

Que ne suis-je l’âme du meunier,

lequel me battrait tout en ayant pour moi de l’affection...

 

Plutôt cela plutôt qu’être celui qui traverse l’existence

en regardant derrière soi et la peine au cœur...

 

XIX

Le clair de lune, lorsqu’il frappe le gazon,

je ne sais ce qu’il me rappelle...

Il me rappelle la voix de la vieille servante

qui me disait des contes de fées.

Et comment Notre Dame en robe de mendiante

allait la nuit sur les chemins

au secours des enfants mal traités.

 

Si je ne puis plus croire que tout cela soit vrai,

pourquoi le clair de lune frappe-t-il le gazon ?

 

XX

Le Tage est plus beau que la rivière qui traverse mon village,

mais le Tage n’est pas plus beau que la rivière qui traverse mon village,

parce que le Tage n’est pas la rivière qui traverse mon village.

 

Le Tage porte de grands navires

et à ce jour il y navigue encore,

pour ceux qui voient partout ce qui n’y est pas,

le souvenir des nefs anciennes.

 

Le Tage descend d’Espagne

et le Tag se jette dans la mer au Portugal.

Tout le monde sait çà.

Mais bien peu savent quelle est la rivière de mon village

et où elle va

et d’où elle vient.

Et par là même, parce qu’elle appartient à moins de monde,

elle est plus libre et plus grande, la rivière de mon village.

 

Par le Tage on va vers le Monde.

Au-delà du Tage il y a l’Amérique

et la fortune pour ceux qui la trouvent.

Nul n’a jamais pensé à ce qui pouvait bien exister

au-delà de la rivière de mon village.

 

La rivière de mon village ne fait penser à rien.

Celui qui se trouve auprès d’elle est auprès d’elle tout simplement.

 

XXI

Si je pouvais croquer la terre entière

et lui trouver un goût,

j’en serais plus heureux un instant...

Mais ce n’est pas toujours que je veux être heureux.

Il faut être malheureux de temps à autre

afin de pouvoir être naturel...

 

D’ailleurs il ne fait pas tous les jours soleil,

et la pluie, si elle vient à manquer très fort, on l’appelle.

c’est pourquoi je prends le malheur avec le bonheur,

naturellement, en homme qui ne s’étonne pas

qu’il y ait des montagnes et des plaines

avec de l’herbe et des rochers.

 

Ce qu’il faut, c’est qu’on soit naturel et calme

dans le bonheur comme dans le malheur,

c’est sentir comme on regarde

penser comme l’on marche,

et, à l’article de la mort, se souvenir que le jour meurt,

que le couchant est beau, et belle la nuit qui demeure...

Puisqu’il en est ainsi, ainsi soit-il...

 

XXII

Tel un homme qui par un jour d’été ouvre la porte de sa maison

et qui de tout son visage est à l’affût de la chaleur des champs,

il advient que tout à coup la Nature me frappe de plein fouet

au visage de mes sens,

et moi, j’en garde trouble et confusion,

essayant de comprendre

je ne sais quoi ni comme...

 

Mais qui donc a voulu que je cherche à comprendre ?

Qui donc m’a dit qu’il y avait quelque chose à comprendre ?

 

Lorsque l’été passe sur mon visage

la main légère et chaude de sa brise,

je n’ai qu’à éprouver du plaisir de ce qu’elle soit la brise

ou à éprouver du déplaisir de ce qu’elle soit chaude,

et, de quelque manière que je l’éprouve,

c’est ainsi, puisqu’ainsi je l’éprouve, qu’il est de mon devoir de l’éprouver.

 

XXIII

Mon regard aussi bleu que le ciel

est aussi calme que l’eau au soleil.

Il est ainsi, et bleu et calme,

parce qu’il n’interroge ni ne s’effraie.

 

Si je m’interrogeais et m’effrayais,

il ne naîtrait pas de fleurs nouvelles dans les prés

et le soleil ne subirait pas de transformation qui l’embellît...

(Même s’il naissait des fleurs nouvelles dans les prés

et si le soleil embellissait,

je sentirais moins de fleurs dans le pré

et je trouverais le soleil plus laid...

Parce que toute chose est comme elle est, et voilà,

et moi j’accepte, sans même remercier,

afin de ne pas avoir l’air d’y penser...)

 

XXIV

Ce que nous voyons des choses, ce sont les choses.

Pourquoi verrions-nous une chose s’il y en avait une autre ?

Pourquoi le fait de voir et d’entendre serait-il illusion,

si voir et entendre c’est vraiment voir et entendre ?

 

L’essentiel c’est qu’on sache voir,

qu’on sache voir sans se mettre à penser,

qu’on sache voir lorsque l’on voit

sans même penser lorsque l’on voit

ni voir lorsque l’on pense.

 

Mais cela (pauvres de nous qui nous affublons d’une âme !),

cela exige une étude profonde,

tout un apprentissage de science à désapprendre

et une claustration dans la liberté de ce couvent

dont les poètes décrivent les étoiles comme les nonnes éternelles

et les fleurs comme les pénitentes aussi éphémères que convaincues

mais où les étoiles ne sont à la fin que des étoiles

et les fleurs que des fleurs,

ce pourquoi nous les appelons étoiles et fleurs.

 

XXV

Les bulles de savon que cet enfant

s’amuse à tire d’un chalumeau

sont dans leur translucidité toute une philosophie.

Claires, inutiles et transitoires comme la Nature,

amies des yeux comme les choses,

elles sont ce qu’elles sont,

avec une précision rondelette et aérienne,

et nul, même pas l’enfant qui les abandonne,

ne prétend qu’elles sont plus que ce qu’elles paraissent.

 

Certaines se voient à peine dans l’air lumineux.

Elles sont comme la brise qui passe et qui touche à peine les fleurs

et dont nous savons qu’elle passe, simplement

parce que quelque chose en nous s’allège

et accepte tout plus nettement.

 

XXVI

Parfois, en certains jours de lumière parfaite et exacte,

où les choses ont toute la réalité dont elles portent le pouvoir,

je me demande à moi-même tout doucement

pourquoi j’ai moi aussi la faiblesse d’attribuer

aux choses de la beauté.

 

De la beauté, une fleur par hasard en aurait-elle ?

Un fruit, aurait-il par hasard de la beauté ?

Non : ils ont couleur et forme

et existence tout simplement.

La beauté est le nom de quelque chose qui n’existe pas

et que je donne aux choses en échange du plaisir qu’elles me donnent.

Cela ne signifie rien.

Pourquoi dis-je donc des choses : elle sont belles ?

 

Oui, même moi, qui ne vis que de vivre,

invisibles, viennent me rejoindre les mensonges des hommes

devant les choses,

devant les choses qui se contentent d’exister.

 

Qu’il est difficile d’être soi et de ne voir que le visible !

 

XXVII

Seule la nature est divine, et elle n’est pas divine...

 

Si je parle d’elle comme d’un être,

c’est que pour parler d’elle j’ai besoin de recourir au langage des hommes

qui donne aux choses la personnalité

et aux choses impose un nom.

 

Mais les choses sont privées de nom et de personnalité :

elles existent, et le ciel est grand et la terre vaste ,

et notre cœur de la dimension d’un poing fermé...

 

Béni sois-je pour tout ce que je sais.

Je me réjouis de tout cel en homme qui sait que le soleil existe.

 

XXVIII

J’ai lu aujourd’hui près de deux pages

du livre d’un poète mystique

et j’ai ri comme qui a beaucoup pleuré.

 

Les poètes mystiques sont des philosophes malades,

et les philosophes sont des hommes fous.

 

Parce que les poètes disent que les fleurs ont des sensations,

que les pierres ont une âme

et que les fleuves se pâment au clair de lune.

 

Mais les fleurs, si elles sentaient ,ne seraient pas des fleurs,

elles seraient des personnes ;

et si les pierres avaient une âme, elles seraient des choses vivantes, et non des

     pierres ;

et si les fleuves se pâmaient au clair de lune,

ils seraient des hommes malades.

 

Il faut ignorer ce que sont les fleurs, les pierres et les fleuves,

pour parler de leurs sentiments.

Parler de l’âme des pierres, des fleurs, des fleuves,

c’est parler de soi-même et de ses fausses pensées.

 

Grâce à Dieu les pierres ne sont que des pierres

et les fleuves ne sont que des fleuves,

et les fleurs tout bonnement des fleurs.

 

Pour moi, j’écris la prose de mes vers

et j’en suis tout content,

parce que je sais que je comprends la Nature du dehors ;

et je ne la comprends pas du dedans

parce que la Nature n’a pas de dedans –

sans quoi elle ne serait pas la Nature.

 

XXIX

Je ne suis pas toujours le même dans mes paroles et dans mes écrits

je change, mais je ne change guère.

La couleur des fleurs n’est pas la même au soleil

que lorsqu’un nuage passe

ou que la nuit descend

et que les fleurs sont couleur d’ombre.

 

Mais qui regarde bien voit bien que ce sont les mêmes fleurs.

Aussi, lorsque j’ai l’air de ne pas être d’accord avec moi-même,

que l’on m’observe bien :

si j’étais tourné vers la droite,

je me suis tourné maintenant t vers la gauche,

mais je suis toujours moi, debout sur les mêmes pieds –

le même toujours, grâces au ciel et à la terre,

à mes yeux et à mes oreilles attentifs

et à ma claire simplicité d’âme...

 

XXX

Si l’on veut que j’aie un mysticisme, c’est bien, je l’ai.

Je suis mystique, mais seulement avec le corps.

Mon âme est simple et ne pense pas.

 

Mon mysticisme est dans le refus de savoir.

Il consiste à vivre et à ne pas y penser.

 

J’ignore ce qu’est la Nature : je la chante.

Je vis à la crête d’une colline

dans une maison blanchie à la chaux et solitaire,

et voilà ma définition.

 

Traduit du portugais par Armand Guibert

In , «Fernando Pessoa : Le gardeur de troupeau et les autres poèmes

d’Alberto Caeiro »

Editions Gallimard, 1960

Du même auteur :

A la veille de ne jamais partir /Na véspera de não partir nunca  (20/06/2014)

 « Plutôt le vol de l’oiseau … » / «  Antes o vôo da ave, que passa » (20/06/2015)

Passage des heures / Passagem das horas (20/06/2016)

Le Gardeur de troupeaux /O Guardador de rebanhos ((I-X) (20/06/2017)

« Parfois, en certains jours de lumière ... » / « Às vezes, em dias de luz... » (20/06/2018)

 

O Guardador de rebanhos

 

XI

Aquela senhora tem um piano

Que é agradável mas não é o correr dos rios

Nem o murmúrio que as árvores fazem…

Para que é preciso ter um piano?

O melhor é ter ouvidos

E amar a Natureza.

 

 

XII

Os pastores de Virgílio tocavam avenas e outras cousas

E cantavam de amor literariamente.

(Depois — eu nunca li Virgílio.

Para que o havia eu de ler?)

Mas os pastores de Virgílio, coitados, são Virgílio,

E a Natureza é bela e antiga.

 

 

XIII

          Leve, leve, muito leve,

          Um vento muito leve passa,

          E vai-se, sempre muito leve.

          E eu não sei o que penso

          Nem procuro sabê-lo.

 

 

 

XIV

Não me importo com as rimas. Raras vezes

Há duas árvores iguais, uma ao lado da outra,

Penso e escrevo como as flores têm cor

Mas com menos perfeição no meu modo de exprimir-me

Porque me falta a simplicidade divina

De ser todo só o meu exterior.

Olho e comovo-me,

Comovo-me como a água corre quando o chão é inclinado,

E a minha poesia é natural como o levantar-se vento…

 

 

XV

As quatro canções que seguem

Separam-se de tudo o que eu penso,

Mentem a tudo o que eu sinto,

São do contrário do que eu sou…

Escrevi-as estando doente

E por isso elas são naturais

E concordam com aquilo que sinto,

Concordam com aquilo com que não concordam…

Estando doente devo pensar o contrário

Do que penso quando estou são.

(Senão não estaria doente)

Devo sentir o contrário do que sinto

Quando sou eu na saúde,

Devo mentir à minha natureza

De criatura que sente de certa maneira…

Devo ser todo doente — ideias e tudo.

Quando estou doente, não estou doente para outra cousa.

Por isso essas canções que me renegam

Não são capazes de me renegar

E são a paisagem da minha alma de noite,

A mesma ao contrário…

 

 

XVI

Quem me dera que a minha vida fosse um carro de bois

Que vem a chiar, manhãzinha cedo, pela estrada,

E que para de onde veio volta depois

Quase à noitinha pela mesma estrada.

Eu não tinha que ter esperanças — tinha só que ter rodas…

A minha velhice não tinha rugas nem cabelo branco…

Quando eu já não servia, tiravam-me as rodas

E eu ficava virado e partido no fundo de um barranco.

 

 

XVII

No meu prato que mistura de Natureza!

As minhas irmãs as plantas,

As companheiras das fontes, as santas

A quem ninguém reza…

E cortam-as e vêm à nossa mesa

E nos hotéis os hóspedes ruidosos,

Que chegam com correias tendo mantas

Pedem «Salada», descuidosos…,

Sem pensar que exigem à Terra-Mãe

A sua frescura e os seus filhos primeiros,

As primeiras verdes palavras que ela tem,

As primeiras cousas vivas e irisantes

Que Noé viu

Quando as águas desceram e o cimo dos montes

Verde e alagado surgiu

E no ar por onde a pomba apareceu

O arco-íris se esbateu…

 

 

XVIII

Quem me dera que eu fosse o pó da estrada

E que os pés dos pobres me estivessem pisando…

Quem me dera que eu fosse os rios que correm

E que as lavadeiras estivessem à minha beira…

Quem me dera que eu fosse os choupos à margem do rio

E tivesse só o céu por cima e a água por baixo…

Quem me dera que eu fosse o burro do moleiro

E que ele me batesse e me estimasse…

Antes isso que ser o que atravessa a vida

Olhando para trás de si e tendo pena…

 

 

XIX

O luar quando bate na relva

Não sei que cousa me lembra…

Lembra-me a voz da criada velha

Contando-me contos de fadas.

E de como Nossa Senhora vestida de mendiga

Andava à noite nas estradas

Socorrendo as crianças maltratadas…

Se eu já não posso crer que isso é verdade,

Para que bate o luar na relva?

 

 

XX

O Tejo é mais belo que o rio que corre pela minha aldeia,

Mas o Tejo não é mais belo que o rio que corre pela minha aldeia

Porque o Tejo não é o rio que corre pela minha aldeia.

O Tejo tem grandes navios

E navega nele ainda,

Para aqueles que veem em tudo o que lá não está,

A memória das naus.

O Tejo desce de Espanha

E o Tejo entra no mar em Portugal.

Toda a gente sabe isso.

Mas poucos sabem qual é o rio da minha aldeia

E para onde ele vai

E donde ele vem.

E por isso, porque pertence a menos gente,

É mais livre e maior o rio da minha aldeia.

Pelo Tejo vai-se para o Mundo.

Para além do Tejo há a América

E a fortuna daqueles que a encontram.

Ninguém nunca pensou no que há para além

Do rio da minha aldeia.

O rio da minha aldeia não faz pensar em nada.

Quem está ao pé dele está só ao pé dele.

 

 

XXI

Se eu pudesse trincar a terra toda

E sentir-lhe um paladar,

Seria mais feliz um momento…

Mas eu nem sempre quero ser feliz.

É preciso ser de vez em quando infeliz

Para se poder ser natural…

Nem tudo é dias de sol,

E a chuva, quando falta muito, pede-se.

Por isso tomo a infelicidade com a felicidade

Naturalmente, como quem não estranha

Que haja montanhas e planícies

E que haja rochedos e erva…

O que é preciso é ser-se natural e calmo

Na felicidade ou na infelicidade,

Sentir como quem olha,

Pensar como quem anda,

E quando se vai morrer, lembrar-se de que o dia morre,

E que o poente é belo e é bela a noite que fica…

Assim é e assim seja…

 

 

XXII

Como quem num dia de Verão abre a porta de casa

E espreita para o calor dos campos com a cara toda,

Às vezes, de repente, bate-me a Natureza de chapa

Na cara dos meus sentidos,

E eu fico confuso, perturbado, querendo perceber

Não sei bem como nem o quê…

Mas quem me mandou a mim querer perceber?

Quem me disse que havia que perceber?

Quando o Verão me passa pela cara

A mão leve e quente da sua brisa,

Só tenho que sentir agrado porque é brisa

Ou que sentir desagrado porque é quente,

E de qualquer maneira que eu o sinta,

Assim, porque assim o sinto, é que é meu dever senti-lo…

 

 

XXIII

O meu olhar azul como o céu

É calmo como a água ao sol.

É assim, azul e calmo,

Porque não interroga nem se espanta…

Se eu interrogasse e me espantasse

Não nasciam flores novas nos prados

Nem mudaria qualquer cousa no sol de modo a ele ficar mais belo.

(Mesmo se nascessem flores novas no prado

E se o sol mudasse para mais belo,

Eu sentiria menos flores no prado

E achava mais feio o sol…

Porque tudo é como é e assim é que é,

E eu aceito, e nem agradeço.

Para não parecer que penso nisso…)

 

 

XXIV

O que nós vemos das cousas são as cousas.

Por que veríamos nós uma cousa se houvesse outra?

Por que é que ver e ouvir seria iludirmo-nos

Se ver e ouvir são ver e ouvir ?

O essencial é saber ver,

Saber ver sem estar a pensar,

Saber ver quando se vê,

E nem pensar quando se vê

Nem ver quando se pensa.

Mas isso (tristes de nós que trazemos a alma vestida!),

Isso exige um estudo profundo,

Uma aprendizagem de desaprender

E uma sequestração na liberdade daquele convento

De que os poetas dizem que as estrelas são as freiras eternas

E as flores as penitentes convictas de um só dia,

Mas onde afinal as estrelas não são senão estrelas

Nem as flores senão flores,

Sendo por isso que lhes chamamos estrelas e flores.

 

 

XXV

As bolas de sabão que esta criança

Se entretém a largar de uma palhinha

São translucidamente uma filosofia toda.

Claras, inúteis e passageiras como a Natureza,

Amigas dos olhos como as cousas,

São aquilo que são

Com uma precisão redondinha e aérea,

E ninguém, nem mesmo a criança que as deixa,

Pretende que elas são mais do que parecem ser.

Algumas mal se veem no ar lúcido.

São como a brisa que passa e mal toca nas flores

E que só sabemos que passa

Porque qualquer cousa se aligeira em nós

E aceita tudo mais nitidamente.

 

 

XXVI

Às vezes, em dias de luz perfeita e exacta,

Em que as cousas têm toda a realidade que podem ter,

Pergunto a mim próprio devagar

Por que sequer atribuo eu

Beleza às cousas.

Uma flor acaso tem beleza?

Tem beleza acaso um fruto?

Não: têm cor e forma

E existência apenas.

A beleza é o nome de qualquer cousa que não existe

Que eu dou às cousas em troca do agrado que me dão.

Não significa nada.

Então por que digo eu das cousas: são belas?

Sim, mesmo a mim, que vivo só de viver

Invisíveis, vêm ter comigo as mentiras dos homens

Perante as cousas,

Perante as cousas que simplesmente existem.

Que difícil ser próprio e não ver senão o visível!

 

 

XXVII

Só a Natureza é divina, e ela não é divina…

Se falo dela como de um ente

É que para falar dela preciso usar da linguagem dos homens

Que dá personalidade às cousas,

E impõe nome às cousas.

Mas as cousas não têm nome nem personalidade:

Existem, e o céu é grande a terra larga,

E o nosso coração do tamanho de um punho fechado…

Bendito seja eu por tudo quanto sei.

Gozo tudo isso como quem sabe que há o sol.

 

 

XXVIII

Li hoje quase duas páginas

Do livro dum poeta místico,

E ri como quem tem chorado muito.

Os poetas místicos são filósofos doentes,

E os filósofos são homens doidos.

Porque os poetas místicos dizem que as flores sentem

E dizem que as pedras têm alma

E que os rios têm êxtases ao luar.

Mas as flores, se sentissem, não eram flores,

Eram gente;

E se as pedras tivessem alma, eram cousas vivas, não eram pedras;

E se os rios tivessem êxtases ao luar,

Os rios seriam homens doentes.

É preciso não saber o que são flores e pedras e rios

Para falar dos sentimentos deles.

Falar da alma das pedras, das flores, dos rios,

É falar de si próprio e dos seus falsos pensamentos.

Graças a Deus que as pedras são só pedras,

E que os rios não são senão rios,

E que as flores são apenas flores.

Por mim, escrevo a prosa dos meus versos

E fico contente,

Porque sei que compreendo a Natureza por fora;

E não a compreendo por dentro

Porque a Natureza não tem dentro;

Senão não era a Natureza.

 

 

XXIX

Nem sempre sou igual no que digo e escrevo.

Mudo, mas não mudo muito.

A cor das flores não é a mesma ao sol

De, que quando uma nuvem passa

Ou quando entra a noite

E as flores são cor da sombra.

Mas quem olha bem vê que são as mesmas flores.

Por isso quando pareço não concordar comigo,

Reparem bem para mim:

Se estava virado para a direita,

Voltei-me agora para a esquerda,

Mas sou sempre eu, assente sobre os mesmos pés —

O mesmo sempre, graças ao céu e à terra

E aos meus olhos e ouvidos atentos

E à minha clara simplicidade de alma…

 

 

XXX

Se quiserem que eu tenha um misticismo, está bem, tenho-o.

Sou místico, mas só com o corpo.

A minha alma é simples e não pensa.

O meu misticismo é não querer saber.

É viver e não pensar nisso.

Não sei o que é a Natureza: canto-a.

Vivo no cimo dum outeiro

Numa casa caiada e sozinha,

E essa é a minha definição.

 

Poesias de Álvaro de Campos.  

Ática, Lisboa, 1944

Poème précédent en portugais :

Jorge de Sena : Je sais le sel / Conheço o sal (07/03/2019)

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19 juin 2019

Tahar Ben Jelloun (1944 -) : « Non... »

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Non

tu n’es pas du pays de ton enfance

tu n’as rien vu

tu n’as rien connu

ni les murs noirs des prisons

ni la terre retournée

ni le bordel d’enfants pour homosexuels de l’ Occident

ni la main qui se pose sur le regard conscient

ni la corde qu’on tresse de ses fibres pour ne pas sangloter à genoux

ni le kif qu’on cultive pour vivre

 

Tu n’as connu de ton pays que la douceur du soleil que vantent les panneaux

     publicitaires

tu n’as connu de la douleur que la rumeur

pas même les mille brûlures du ciel

pas même la honte

la honte de ton silence

 

Cicatrices du soleil

Editions François Maspero,1972

Du même auteur : 

Poèmes par amour (19/06/2015)

« Que de cendres dans mon crâne… » (19/06/2016)

« Je tourne le dos à la ville… » (19/06/2017)

« Etranger... » (19/06/2018)

 

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18 juin 2019

Olivier de Magny (1529 – 15961) : « Je cherche paix... »

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Je cherche paix, et ne trouve que guerre,

Ores j’ai peur, ores je ne crains rien,

Tantôt du mal  et tantôt j’ai du bien,

Je vole au ciel et ne bouge de terre.

 

Au coeur douteux l'espérance j'enserre,

Puis tout à coup je lui romps le lien,

Je suis à moi et ne puis être mien,

Suivant sans fin qui me fuit et m’enferre.

 

Je vois sans yeux, je cours sans déplacer,

Libre je suis et me sens enlacer

D'un poil si beau que l'or même il égale :

 

J’englace au feu, je brûle dedans l'eau, 

Je ris en pleurs, et ronge mon cerveau,   

Chantant toujours comme fait la cigale.    

 

Du même auteur :

De l’absence de s’amie (18/06/2015)

Sonnet à Mesme (18/06/2016)

« Gordes, que ferons-nous ? » (18/06/2017)

Au Roi (18/06/2018)

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17 juin 2019

Jean Tardieu (1930 – 1995) : Le tombeau de Monsieur Monsieur

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Le tombeau de Monsieur Monsieur

 

Dans un silence épais

Monsieur et Monsieur parlent

c'est comme si Personne

avec Rien dialoguait.

 

L'un dit : Quand vient la mort

pour chacun d'entre nous

c'est comme si personne

avait jamais été.

Aussitôt disparu

qui vous dit que je fus ?

 

- Monsieur, répond Monsieur,

plus loin que vous j'irai :

aujourd'hui ou jamais

je ne sais si j'étais.

Le temps marche si vite

qu'au moment où je parle

(indicatif - présent)

je ne suis déjà plus

ce que j'étais avant.

Si je parle au passé

ce n'est pas même assez

il faudrait je le sens

l'indicatif - néant.

 

- C'est vrai, reprend Monsieur,

sur ce mode inconnu

je conterai ma vie

notre vie à tous deux :

A nous les souvenirs !

Nous ne sommes pas nés

nous n'avons pas grandi

nous n'avons pas rêvé

nous n'avons pas dormi

nous n'avons pas mangé

nous n'avons pas aimé.

 

Nous ne sommes personne

et rien n'est arrivé.

 

Monsieur Monsieur

Editions Gallimard, 1951

Du même auteur :

Quand bien même… (17/06/2015)

La môme néant (17/06/2016)

Henri Rousseau, le douanier (17/06/2017)

Rengaine pour piano mécanique (17/06/2018)

 

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16 juin 2019

Paul Valéry (1871 – 1945) : Narcisse parle

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Narcisse parle.

Narcissæ placandis manibus.

 

 

O frères ! tristes lys, je languis de beauté

Pour m’être désiré dans votre nudité,

Et vers vous, Nymphes, Nymphes, ô Nymphes des fontaines

Je viens au pur silence offrir mes larmes vaines.

 

Un grand calme m’écoute, où j’écoute l’espoir.

La voix des sources change et me parle du soir ;

J’entends l’herbe d’argent grandir dans l’ombre sainte,

Et la lune perfide élève son miroir

Jusque dans les secrets de la fontaine éteinte.

 

Et moi ! de tout mon corps dans ces roseaux jeté,

Je languis, ô saphir, par ma triste beauté !

Je ne sais plus aimer que l’eau magicienne

Où j’oubliai le rire et la rose ancienne.

 

 

Que je déplore ton éclat fatal et pur,

Si mollement de moi fontaine environnée,

Où puisèrent mes yeux dans un mortel azur

Mon image de fleurs humides couronnée !

 

Hélas ! L’image est vaine et les pleurs éternels !

À travers les bois bleus et les bras fraternels,

 

Une tendre lueur d’heure ambigüe existe,

Et d’un reste du jour me forme un fiancé

Nu, sur la place pâle où m’attire l’eau triste…

Délicieux démon, désirable et glacé !

 

Voici dans l’eau ma chair de lune et de rosée,

O forme obéissante à mes vœux opposée !

Voici mes bras d’argent dont les gestes sont purs !…

Mes lentes mains dans l’or adorable se lassent

D’appeler ce captif que les feuilles enlacent,

Et je crie aux échos les noms des dieux obscurs !…

 

Adieu, reflet perdu sur l’onde calme et close,

Narcisse… ce nom même est un tendre parfum

Au cœur suave. Effeuille aux mânes du défunt

Sur ce vide tombeau la funérale rose.

 

 

Sois, ma lèvre, la rose effeuillant le baiser

Qui fasse un spectre cher lentement s’apaiser,

Car la nuit parle à demi-voix, proche et lointaine,

Aux calices pleins d’ombre et de sommeils légers.

Mais la lune s’amuse aux myrtes allongés.

 

Je t’adore, sous ces myrtes, ô l’incertaine,

Chair pour la solitude éclose tristement

Qui se mire dans le miroir au bois dormant.

Je me délie en vain de ta présence douce,

L’heure menteuse est molle aux membres sur la mousse

Et d’un sombre délice enfle le vent profond.

 

Adieu, Narcisse… Meurs ! Voici le crépuscule.

Au soupir de mon cœur mon apparence ondule,

La flûte, par l’azur enseveli module

 

Des regrets de troupeaux sonores qui s’en vont.

 

Mais sur le froid mortel où l’étoile s’allume,

 

Avant qu’un lent tombeau ne se forme de brume,

Tiens ce baiser qui brise un calme d’eau fatal !


L’espoir seul peut suffire à rompre ce cristal.

La ride me ravisse au souffle qui m’exile

Et que mon souffle anime une flûte gracile

Dont le joueur léger me serait indulgent !…

 

Évanouissez-vous, divinité troublée !

Et toi, verse à la lune, humble flûte isolée

Une diversité de nos larmes d’argent.

 

 

Album de vers anciens : 1890-1900, 

A. Monnier et Cie, 1920

Du même auteur :

La fileuse (29/05/2014)

 Le cimetière marin (27/05/2015)  

Le Sylphe (16/06/2017)

De la mer océane (16/06/2018)

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14 juin 2019

Roger Milliot (1927 – 1868) : Qui ?

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Qui

 

Qui parle en moi, qui me regarde, d’où ?

Qui dit le bien, le mieux, le pire ?

Qui veut l’amour, qui nie l’amour ?

Qui perce des issues, qui ouvre des gouffres ?

Qui se sent étranger ?

Qui habite le vide

Où ce grand cri résonne ?

Qui tient haut les étoiles ?

Qui veut la vie, qui veut la mort ?



Décembre 1966

 

Qui ?

Edition complète et définitive

Mostra del Larzac, 1969

Du même auteur :

Pour une mort choisie (08/07/2014)

« Je me forçais à naître chaque jour… » (15/06/2016)

Ville (15/06/2017)

« Il y a ce corridor sans fenêtre... » (14/06/2018)

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Michel Dugué (1946 -) : « Mais la douleur s’avoue vivace... »

   

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  ..... Mais la douleur s’avoue vivace lorsqu’un subtil éclairage attendrit les

eaux. Chaque pierre tressaille comme au sortir d’un malaise ou d’une période

de mutisme. Le ciel déverse ses bleus, ses mauves, ses blancs. Enrobe les rives,

y met de l’air et des rumeurs. C’est d’un retour qu’il s’agit où le regard se libère

de trop d’insistance. De celle qui, par exemple, nous fait prendre une nappe de

brume pour un linceul ou le cri d’un goéland pour un funeste oracle.

 

Mais il y a la mer

Le Réalgar-Editions, 42000 Saint Étienne, 2018

Du même auteur : « Aucun de nous … » (28/03/2016)

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13 juin 2019

Yves Bonnefoy (1923 – 2016) : La pluie sur le ravin

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La pluie sur le ravin

 

I

Il pleut, sur le ravin, sur le monde. Les huppes

Se sont posées sur notre grange, cimes

De colonnes errantes de fumée.

Aube, consens à nous aujourd'hui encore.

 

De la première guêpe

J'ai entendu l'éveil, déjà, dans la tiédeur

De la brume qui ferme le chemin

Où quelques flaques brillent. Dans sa paix

Elle cherche, invisible. Je pourrais croire

Que je suis là, que je l'écoute. Mais son bruit

Ne s'accroît qu'en image. Mais sous mes pas

Le Chemin n'est plus le chemin, rien que mon rêve

De la guêpe, des huppes, de la brume.

 

J'aimais sortir à l'aube. Le temps dormait

Dans les braises, le front contre la cendre

Dans la chambre d'en haut respiraient en paix

Nos corps que découvrait la décrue des ombres.

 

II

Pluie des matins d'été, inoubliable

Clapotement comme d'un premier froid

Sur la vitre du rêve ; et le dormeur

Se déprenait de soi et demandait

À mains nues dans ce bruit de la pluie sur le monde

L'autre corps, qui dormait encore, et sa chaleur.

 

(Bruit de l'eau sur le toit de tuiles, par rafales,

Avancée de la chambre par à-coups

Dans la houle, qui s'enfle, de la lumière.

L'orage

A envahi le ciel, l'éclair

S'est fait d'un grand cri bref,

Et les richesses de la foudre se répandent.)

 

III

Je me lève, je vois

Que notre barque a tourné, cette nuit.

Le feu est presque éteint.

Le froid pousse le ciel d'un coup de rame.

 

Et la surface de l'eau n'est que lumière,

Mais au-dessous ? Troncs d'arbres sans couleur, rameaux

Enchevêtrés comme le rêve, pierres

Dont le courant rapide a clos les yeux

Et qui sourient dans l'étreinte du sable.

 

Les planches courbes,

Editions La Sétérée, 1999

Du même auteur :

 « Que saisir sinon qui s’échappe… » (03/06/2014)

Théâtre (03/06/2015)

L’été de nuit (13/06/2016)

Le myrte (13/06/2017)

Deux barques (13/06/2018)

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12 juin 2019

Wisława Szymborska (1923 – 2012)) : Ca va sans titre / Może być bez tytułu

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Ca va sans titre

 

On en est arrivé là : je suis assise sous un arbre,

au bord d’une rivière,

un matin de soleil.

C’est un évènement anodin

que ne retiendra pas l’histoire.

Ni une bataille, ni un pacte

dont on sonde les motivations,

ni le meurtre mémorable d’un tyran.

 

Et pourtant me voilà assise, c’est un fait.

Et puisque je suis ici, près de la rivière,

je serai bien venue ici de quelque part,

sans dire qu’auparavant

j’aurai séjourné dans pas mal d’autres endroits.

Tout comme les grands conquérants

avant de monter à bord.

 

Le plus éphémère des instants possède un illustre passé,

son d’avant le samedi – vendredi,

son d’avant le mois de juin - mois de mai.

Ses horizons aussi vrais

que dans les jumelles du commandant en chef.

 

L’arbre est un peuplier enraciné depuis des lustres.

La rivière s’appelle Raba et ne coule pas d’hier.

Le sentier qui traverse les buissons,

ne fut pas frayé aujourd’hui.

Le vent qui chasse les nuages,

les aura amenés par ici.

 

Et bien que rien d’important ne se passe tout autour

le monde n’en est pas tout autant plus pauvre en détails,

ou privé de fondements, ou plus mal défini,

qu’à l’époque où l’emportaient les grandes migrations.

 

Les mystérieux complots n’ont pas l’exclusivité du silence.

On voit le cortège des raisons ailleurs qu’aux couronnements.

Les dates anniversaires peuvent être elles aussi bien rondes

mais pas davantage que ce défilé des cailloux sur le bord du fleuve.

 

Complexe et dense est la broderie des circonstances.

Le point de croix de la fourmi dans l’herbe.

L’herbe cousue dans la terre.

Le motif de la vague tissé par la branche.

 

Ainsi donc, par hasard, je suis et je regarde.

Au-dessus, un papillon blanc agite dans les airs,

ses ailes qui ne sont et ne seront qu’à lui,

et l’ombre qui soudain traverse mes deux mains

n’est pas une autre, ni quelconque, mais bien la sienne.

 

Voyant cela, je ne suis jamais sûre

que ce qui est important

l’est vraiment davantage que ce qui ne l’est pas.

 

Traduit du polonais par Piotr Kaminsky

In, « Wistawa Szymborska : De la mort sans exagérer /

O smierci bez  presady »

Wydawnictwo literackie, Krakow ,(Poland), 1997

De la même auteure :

Une voix dans la discussion sur la pornographie / Głos w sprawie pornografii (14/06/2014)

Haine / Nienawiść (12/06/2015)

Monologue pour Cassandre / Monolog dla Kasandry (12/06/2016)

Psaume / Psalm (12/06/2017)

Impressions théâtrales / Wrażenia z teatru (12/06/2018)

 

 

Może być bez tytułu

 

 

Do­szło do tego, że sie­dzę pod drze­wem, 

na brze­gu rze­ki, 

w sło­necz­ny po­ra­nek. 

Jest to zda­rze­nie bła­he 

i do hi­sto­rii nie wej­dzie. 

To nie bi­twy i pak­ty, 

któ­rych mo­ty­wy się bada, 

ani god­ne pa­mię­ci za­bój­stwa ty­ra­nów. 

 

 

A jed­nak sie­dzę nad rze­ką, to fakt. 

I sko­ro tu­taj je­stem, 

mu­sia­łam skądś przyjść, 

a przed­tem 

w wie­lu jesz­cze miej­scach się po­dzie­wać, 

cał­kiem tak samo jak zdo­byw­cy kra­in, 

nim wstą­pi­li na po­kład. 

 

 

Ma buj­ną prze­szłość chwi­la na­wet ulot­na, 

swój pią­tek przed so­bo­tą, 

swój przed czerw­cem maj. 

Ma swo­je ho­ry­zon­ty rów­nie rze­czy­wi­ste 

jak w lor­net­ce do­wod­ców. 

 

 

 

To drze­wo to to­po­la za­ko­rze­nio­na od lat. 

Rze­ka to Raba nie od dziś pły­ną­ca. 

Ścież­ka nie od przed­wczo­raj 

wy­dep­ta­na w krza­kach. 

Wiatr, żeby roz­wiać chmu­ry, 

mu­siał je wcze­śniej tu przy­wiać. 

 

 

I choć w po­bli­żu nic się wiel­kie­go nie dzie­je, 

świat nie jest przez to uboż­szy w szcze­gó­ły, 

go­rzej uza­sad­nio­ny, sła­biej okre­ślo­ny, 

niż kie­dy za­gar­nia­ły go wę­drów­ki lu­dów. 

 

 

Nie tyl­ko taj­nym spi­skom to­wa­rzy­szy ci­sza. 

Nie tyl­ko ko­ro­na­cjom or­szak przy­czyn. 

Po­tra­fią być okrą­głe nie tyl­ko rocz­ni­ce po­wstań, 

ale i ob­cho­dzo­ne ka­my­ki na brze­gu. 

 

 

Za­wi­ły jest i gę­sty haft oko­licz­no­ści. 

Ścieg mrów­ki w tra­wie. 

Tra­wa wszy­ta w zie­mię. 

De­seń fali, przez któ­rą prze­wle­ka się pa­tyk. 

 

 

Tak się zło­ży­ło, że je­stem i pa­trzę. 

Nade mną bia­ły mo­tyl trze­po­ce w po­wie­trzu 

skrzy­deł­ka­mi, co tyl­ko do nie­go na­le­żą 

i prze­la­tu­je mi przez ręce cień, 

nie inny, nie czyj­kol­wiek, tyl­ko jego wła­sny. 

 

 

Na taki wi­dok za­wsze opusz­cza mnie pew­ność, 

że to co waż­ne 

waż­niej­sze jest od nie­waż­ne­go. 

 

Poème précédent en polonais :

CzesławMiłosz : A Allen Ginsberg / Do Allena Ginsberga (18/12/2018)

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11 juin 2019

Abd al -ʿAziz al -Maqālih (1939 -) / المقالح, عبد العزيز : Télégrammes de désir à Sanaâ

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Télégrammes de désir à Sanaâ

 

Premier :

Chaque jour, lorsque je donne loisir à mon esprit

     de déposer ses soucis,

quand je m’embarque sur les vaisseaux des souvenirs,

je te vois montante, tel le sang dans mes veines,

                              telle un arbre dans mon sang...

et je vois les murailles des remparts qui nous séparaient

                   s’effriter

     nos bras se rencontrer

et nos corps se jeter dans l’étreinte.

*

Deuxième :

Chaque soir, au moment où la nuit ramène

          le corps de mes désirs

de mon corps s’échappe l’oiseau du désir

          il vole solitaire vers Sanaâ

et revient peu à peu avant le matin.

Sur ses yeux, de la terre de la séparation, une blessure

          et dans le cœur un visage ensanglanté

     la frange des plumes humides de larmes

et saupoudrée de la cendre de l’amour.

*

Onzième :

Nous nous sommes rapprochés, nous nous sommes éloignés

Nous nous sommes éloignés, nous nous sommes rapprochés

     et depuis que notre proximité est devenue distance

                              et notre distance proximité

   et depuis que notre sang ne supporte pas la séparation

   et que mon cœur n’accepte pas d’être loin de toi

                                   je me suis consumé...

 

 

Traduit de l’arabe par un collectif

In, « Poèmes de la révolution yéménite »

Editions Encres vives,31770, Colomiers, 1979

Du même auteur : « La nuit prisonnière ... » (11/06/2018)

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