Le bar à poèmes

20 février 2024

Inger Christensen (1935 – 2009) : La vallée des papillons

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Un requiem

 

I

Voici l’envol des papillons du monde

poussière coloriée du corps chaud de la terre,

cinabre et or et ocre et jaune phosphore,

une nuée de matière chimique soulevée.

 

Ce scintillement ailé est-il une bande

d’atomes lumineux dans une vison rêvée ?

Est-ce l’heure d’été imaginaire de l’enfance

éclatée comme en éclairs alternés ?

 

Non, c’est l’ange de la lumière qui se déguise

en Apollon, Mnémosyne noire, en Cuivré,

en Sphinx des peupliers, en Machaon porte-queue.

 

De ma raison voilée je les perçois

comme plumes légères de l’édredon brumeux

dans la chaleur de la vallée de Brajcino.

 

II

Dans la chaleur de la vallée de Brajcino.

où toute mémoire s’effrite, où tout

dans la rencontre entre plantes et lumière

d’abord sans parfum se transforme en parfum.

 

Je marche à reculons de feuille à feuille,

les pose sur les orties de mon enfance,

le plus divin des pièges de la nature

captant ce qui s’en va comme passent les jours.

 

Là, dans mon cocon, se trouve l’Amiral

d’abord chenille vert tendre, il se mue,

vorace, en ce qu’on nomme esprit

 

afin de, comme d’autres papillons d’été

faire remonter la pourpre dense de la vie

depuis l’amère grotte souterraine.

 

III

Depuis l’amère grotte souterraine

ou la première vermine onirique

et cette cruauté que l’on aime cacher

tapissent les abîmes de l’esprit,

 

voici monter Morphée, Sphinx tête de mort,

tous ceux qui montrent leur côté crépusculaire

et m’enseignent à quel point il est doux

de tomber dans le gris et ressembler à Dieu.

 

La Piéride du chou dans un pré à Vejle

une âme immaculée qui au miroir des ailes

signale en son dessin la vanité des choses,

 

que cherche-t-elle dans cet air sinistre ?

Est-ce le chagrin par ma vie dépassé

que les buissons recouvrent de parfums ?

 

IV

Que les buissons recouvrent de parfums,

une déraison sauvage et labyrinthique,

quand les racines des fleurs se plongent

dans ce qui est pourri, plein de poils et d’ombre,

 

l’envol du papillon peut recouvrir

sa sujétion au simple corps d’insecte,

son envol fait croire que c’est une fleur

et non pas cette tempête d’images sérielles,

 

comme si une Phalène, un Bombyx, une Xanthie

faisant pirouetter le symbole des couleurs,

nous lançaient une énigme censée dissimuler

 

que le seul espoir de l’âme au-delà de tout

n’est autre que la symétrie du deuil

comme Azuré d’Icare, Amiral et Morio.

 

V

Comme Azuré d’Icare, Amiral et Morio.

dans le système périodique des couleurs

parviennent à hisser la terre en diadème

grâce à une infime goutte de nectar,

 

comme en la claire insouciance des couleurs

en lavande, en pourpre et en noir lignite,

les papillons enchâssent les cachettes du deuil

tant que leur vie de bonheur soit trop brève,

 

leur trompe de papillon sait aspirer

le monde comme dans une fable d’images,

aussi légers comme pour l’envol d’une caresse,

 

quand toute lueur d’amour est consumée

seuls circulent les feux de la beauté, de la peur

comme Paon du jour, Paon de nuit, ils volent.

 

VI

Comme Paon du jour, Paon de nuit, ils volent,

je crois marcher dans le jardin du paradis,

tandis que le jardin s’enfonce dans le néant

et que les mots, qu’autrefois je sus écrire,

 

se décomposent tous en faux leucomes

Robert-le-Diable, Chiffre et Arlequin,

ces mots trompeurs, nuits couleur de silex,

transforment la lumière du jour en clair de lune.

 

Ici on trouve les groseilliers, épines noires,

qui, peu  importe les mots que tu avales, allègent,

comme les papillons le souvenir de vivre.

 

Faut-il me transformer en chrysalide

devant tout ce qu’Arlequin nous montre

en faisant miroiter au sot de l’univers ?

 

VII

En faisant miroiter au sot de l’univers 

que d’autres mondes aussi existent ailleurs

où les dieux peuvent et crier et aboyer

et nous traiter en jeux de dés fortuits,

 

rappelle-moi ce jour d’été à Skagen

quand l’Azuré pendant l’accouplement

voletait tout le jour comme lambeaux de ciel

un écho d’azur du golfe de Jammer,

 

tandis que dans le sable nous gisions

aussi nombreux qu’on peut l’être à deux

les éléments du corps se mélangeaient

 

avec la terre qui tient du ciel et de la mer,

deux êtres qui se confièrent l’un à l’autre

une vie qui ne s’en ira pas comme ça.

 

VIII

Une vie qui ne s’en ira pas comme ça.

Et si dans tout ce qui fut créé par l’homme,

l’ultime bond égoïste de la nature,

l’on doit se voir en ce qui d’avance est perdu,

 

voir la plus petite parcelle de l’amour,

du bonheur, comme par un processus absurde,

se confondre avec l’image de l’homme

comme l’herbe, tout comme l’herbe des tombeaux.

 

Que faire avec la Carte géographique ?

Son envergure ouvre l’atlas classique,

nous rappelant ces chimères de souvenirs

 

que nous baisons comme les icônes des morts

avec le goût du baiser de la mort qui nous les arracha.

D’où vient l’étrange magie de cette rencontre ?

 

IX

D’où vient l’étrange magie de cette rencontre ?

Mon cerveau gris pâle embrase-t-il

à lui seul toutes les couleurs du spectre

comme autre chose que les papillons que je vis ?

 

Je vis l’Aurore, aux pointes de paprika,

sa lueur grise et pâle de savane,

la migration des chardonnerets, en droite

ligne depuis l’Afrique aux terres hivernales.

 

Je vis le bassin d’un Géomètre,

les bords sombres des petites demi-lunes,

placées à tire-d’aile de l’univers.

 

Ce que je vis n’était pas que visions étourdies

comme un cerveau seul peut les mélanger

aux doux mensonges, un brin de quiétude.

 

X

Aux doux mensonges, un brin de quiétude

en une lueur duvetée de jade et d’émeraude,

les chenilles Grand Mars elles-mêmes nues,

imitent parfaitement les feuilles du saule.

 

Je les vis manger leur propre image

qui fut ensuite repliée en chrysalide

puis suspendue pour ressembler à ce qu’elle signifie,

une feuille parmi les feuilles dans une étendue.

 

Mais si le papillon par son langage images

survit mieux en faisant le voleur,

pourquoi dès lors serais-je, moi, moins sage,

 

si l’angoisse du vide peut être apaisée

juste en nommant papillons les âmes

éphémères visions des regrettés défunts ?

 

XI

Ephémères visions des regrettés défunts,

le papillon de l’aubépine qui plane

comme un nuage blanc teinté de traces

de bouquets rouges tissés par la lumière,

 

grand-mère au jardin qu’enlacent les milliers

de bras des giroflées, asters et gypsophiles,

mon père qui m’enseigna les premiers noms

de ce qui doit ramper avant de disparaître

 

pénètrent avec moi dans la vallée des papillons

où tout n’existe que de ce côté, où même

les morts entendent le rossignol, son chant

 

possède une pulsation étrange, mélancolique

qui va de nulle souffrance à la souffrance,

mon oreille répond d’un tintement secret.

 

XII

Mon oreille répond d’un tintement secret,

mon œil par son regard introverti,

mon cœur le sait, je ne suis pas personne

mais il répond d’un pincement familier.

 

Je me répète dans toutes les Arpenteuses

un soir de novembre dans la chênaie,

elles reflètent la lumière de la lune

en faisant le soleil dans la nuit la plus noire.

 

Je me reflète dans leur sommeil de pupe

d’où sans pitié elles seront libérées, au sommet

du besoin dans les salons du gel,

 

et de ce que mes yeux je vois, le regard

errant du miroir n’est pas seulement la mort,

c’est la mort qui de ses propres yeux.

 

XIII

C’est la mort qui de ses propres yeux

désire se voir en moi qui suis candide,

indigène lié a ce qu’il a seul acquis

son propre savoir de ce qu’on nomme vie.

 

Voilà pourquoi j’aime faire la Piéride

et fusionner les mots et phénomènes

je fais le Céladon afin de réunir

toutes les vies du monde en une seule.

 

Ainsi je peux répondre à la mort, au moment :

je fais l’Agreste, oserai-je espérer

être moi-même l’image d’un éternel été ?

 

J’entends très bien que tu m’appelles personne,

c’est moi pourtant, drapé en Tabac d’Espagne, qui

t’observe depuis l’aile du papillon.

 

XIV

T’observe depuis l’aile du papillon,

ce n’est qu’un peu d’écaille de papillon,

plus fin qu’un rien créé par personne,

réponse à la feuillée d’étoiles lointaines.

 

Tourbillon de lumière dans le vent d’été

comme lueurs de nacre, de glace et de feu,

comme tout ce qui vit dans la disparition

demeure soi-même et ne s’égare jamais.

 

Comme ce qui en Grand Cuivré, Grand Mars ou Azuré

transforme l’arc-en-ciel en papillons terrestres

dans l’onirique sphère visionnaire de la terre,

 

un poème porté par la Belle-Dame.

Je vois que la poussière se lève un peu,

voici l’envol des papillons du monde.

 

XV

Voici l’envol des papillons du monde

dans la chaleur de la vallée de Brajcino

depuis l’amère grotte souterraine

que les buissons recouvrent de parfums.

 

Comme Azuré d’Icare, Amiral et Morio.

comme Paon de jour, comme Paon de nuit, ils volent

en faisant miroiter au sot de l’univers

une vie qui ne s’en ira pas comme ça.

 

D’où vient l’étrange magie de cette rencontre

aux doux mensonge, un brin de quiétude,

éphémères visions des regrettés défunts ?

 

Mon oreille répond d’un tintement secret :

c’est la mort qui de ses propres yeux

t’observe depuis l’aile du papillon.

 

 

Traduit du danois par Janine et Karl Poulsen

In, « La Vallée des papillons, Alphabet et autres poèmes »

Editions Gallimard (Poésie), 2022

De la même autrice :

Lumière (21/02/2021)

Il (21/02/2022)

Le for intérieur (21/02/2023)

 

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Daniel Morvan (1959 -) : Ecrire / Skriva

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Ecrire

(1985-1986)

                                                                            A E. Guillevic

 

Où reprendre le poème

Le poème si longtemps arrêté ?

Les mots d’aujourd’hui

Font écho à ceux d’hier

C’est toujours

Le même visage dans la glace

Inutile de falsifier ses papiers

Au travers des années

Il s’agit toujours

De s’aider à vivre.

 

Les mots vont là

Comme une coupe de fruits

Posée sur une table

Mais quel mirage

Me fait croire

A toute cette liesse ?

Puise à volonté

Sers-toi à ta guise

La nappe est toujours garnie

La coupe se remplit d’elle-même.

 

Ce sang qui coule dans les mots écrits

C’est le sang usé de tous les silences accumulés

Lorsqu’il nous a quittés

Nous reprenons vie

Jusqu’au prochain besoin d’écrire.

Voici les mots sur le papier

Autonomes définitivement étrangers à moi-même

Et du coup me restituent mieux mon image

Ce portrait que je vois n’est plus tout à fait moi

Il évolue avec la conscience que je prends de moi-même.

 

Les mots ne révèlent rien

Ils conduisent plus loin,

 

La plupart des choses enfouies

Parfois des bulles

Le trop-plein de rêves

Puis à nouveau le silence

Pour longtemps.

 

Les mots qui s’inscrivent

Représentent aussi bien

L’image de notre chaos intérieur

Que le pouvoir de l’ordonner.

S’agit-il des mêmes ?

 

Quand j’aurai bien fixé sur la page

Ce cœur mystérieux

J’essaierai de le comprendre

Lui qui n’a besoin

Que de paroles pour s’épanouir.

 

Contemplatif

Je me suis tu si longtemps

Que le silence a formé en moi

Des concrétions.

Dans le souci de clarté

Qui m’habite aujourd’hui

Règne le dégel de l’Oubli.

 

La mort est là qui abrège le dire

Poète nourris ton feu

Les mots pleuvent comme du bois sec

Derrière la fenêtre un paysage de neige

Ici ta solitude

Se consume sans brûler.

 

Mettre un mot sur chaque chose

Pour tout démasquer du sable.

 

C’est facile de dire « neige »

Dans le coeur de l’autre

Naissent tant de souvenirs

Mais c’est heureux

Comment alors rejoindre

Dans un lieu qui ne soit pas

Une référence commune ?

 

Le Temps, notre peau.

Alors se dépecer pour l’Eternité ?

Durer ? Non.

Brûler dans la splendeur du Cri.

 

Traduit du breton par l’auteur

Du même auteur : Nos greniers / Or halatreziou (20/02/2023)

 

 

Skriva

 

Peleh adkemer ar barzoneg

Ar barzoneg arzavet ken pell ?

Geriou an deiz a hirio

A ambroug re deh

Bepred ar memez dremm er melezour

Arabad falsa e baperiou

A-dreuz ar bloaveziou

Red eo bepred

En em zikour da veva.

 

Aze ema ar geriou

Evel eur hopad frouez

War eun daol

Med, petra a laka  ahanon

Da gredi en oll levenez-se ?

Kemer kement az-peus c’hoant

Arao e vez pourvezet an doubier

En em leunia a ra ar hop e-unan.

 

Ar gwad a ver er geriou skrivet

Gwad uzet an oll didrouzou an hini eo

Pa’z eo eet kuit diouzom

Beva a reom a-nevez

Beteg an ezomm skriva tosta.

 

Ar geriou ne ziskuillont netra

Ambroug a reont pelloh.

 

Peurvuia an traou enkevet

Klogorennou a-wechou

Dilerh an huñvreou

Goude an didrouz adarre

Evid pell

 

Ar geriou enskrivet

A zaolenn kenkoulz

Skeudenn or reustl diabarz

Hag ar galloud da gempenn anezañ

 

Hogen

Hag ar memez re int ?

 

Pa’m-bo merket mad war ar bajenn

Ar galon gevrinuz-se

Esea’rin da gomprenn anezi

Hi ha n’he-deuz ezomm

Nemed euz ar gomz evid en em zispaka

 

Tavet em-eus ken pell

Ken ez eus furmet ennon

Fetisaduriou.

Er brederi sklêrder

A zo ennon hirio

E ren diskorn an ankounah.

 

Ar maro a zo aze

Hag a ziver al lavar

Barz, maga an tan

Leñva ’ra  ar geriou

Evel koad seh

 

A-dreñv d’ar prenestr

Eur vro erh

Amañ da zigenvez

En em goaz heb devi.

 

Lakaad eur ger war bep tra

Evid diverka oll euz an trêz ;

 

Êz eo lavared « erh »

Genel’ra e kalon egile

Kemend a gouniou

Eun dra vad eo

Rag penaoz keja en-dro

En eul leh

Ha na vefe ker eur meneg boutin ?

 

An amzer ? Or hrohen

Neuze en em zivezia evid ar beurbadelez.

 

Padoud ? Ket

Devi e splannder ar youh.

 

L’oeuf de l’espoir / Vi ar spi

Emgleo Breiz, 29200 Brest, 2013

Poème précédent en breton :

Daniel Morvan : Nos greniers / Or halatreziou (20/02/2023)

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19 février 2024

Antonio Ramos Rosa (1924 – 2013) : Le fonctionnaire fatigué / O funcionário cansado

270128702_a1280a750a_b[1]Statue d'Antonio Ramos Rosa - Parc des Poètes - Oeiras (Portugal)

 

Le fonctionnaire fatigué

 

La nuit a brouillé mes rêves et mes mains

elle a dispersé mes amis

j’ai le cœur confondu et la rue est étroite

étroite à chaque pas

les maisons nous dévorent

nous nous effaçons

je suis dans une chambre seul dans une chambre seul

avec mes rêves embrouillés

seul avec toute ma vie retournée qui brûle dans une chambre

Je suis un fonctionnaire effacé

un fonctionnaire triste

mon âme ne suit pas ma main

Débit et Crédit Débit et Crédit

mon âme ne danse pas avec les chiffres

j’essaie de le cacher en rougissant de honte

le chef a surpris mon œil lyrique sur la cage des oiseaux dans la cour

il l’a déduit de ma feuille de paye

Je suis un fonctionnaire fatigué d’une journée exemplaire

Pourquoi ne pas ressentir l’orgueil du devoir accompli ?

Pourquoi ne pas me sentir irrémédiablement perdu dans cette fatigue ?

 

J’épelle d’anciens mots généreux

Fleur fille ami enfant

frère baiser fiancée

mère étoile musique.

Ce sont les mots croisés de mes rêves

des mots enfouis dans la prison de ma vie

et cela toutes le nuits du monde une seule et longue nuit

dans une chambre solitaire.

 

 

Traduit du portugais par Michel Chandeigne,

In, « La poésie du Portugal, des origines au XXème siècle »

Editions Chandeigne, 2021

Du même auteur :

La femme dilacérée / A mulher dilacerada (02/09/2014)

 Une voix / Uma voz (02/09/2015)

Quand la lumière s’efface… / Quando a luz se apaga (02/09/2016)

Un homme obscur dans une ville lumineuse /Um homem obscuro numa cidade luminosa (02/09/2017)

La maison / A casa (19/02/2019)

« Je ne peux remettre l’amour... » / « Não posso adiar o amor... » (19/02/20)

Un astre (19/02/2021)

Le bœuf de la patience /O boi da patiência (19/02/2022)

Voyage à travers une nébuleuse / Viagem através de uma nebulosa (19/02/2023)

 

O funcionário cansado

A noite trocou-me os sonhos e as mãos

dispersou-me os amigos

tenho o coração confundido e a rua é estreita

estreita em cada passo

as casas engolem-nos

sumimo-nos,

estou num quarto só num quarto só

com os sonhos trocados

com toda a vida às avessas a arder num quarto só

Sou um funcionário apagado

um funcionário triste

a minha alma não acompanha a minha mão

Débito e Crédito Débito e Crédito

a minha alma não dança com os números

tento escondê-la envergonhado

o chefe apanhou-me com o olho lírico na gaiola do quintal em frente

e debitou-me na minha conta de empregado

Sou um funcionário cansado dum dia exemplar

Porque não me sinto orgulhoso de ter cumprido o meu dever?

Porque me sinto irremediavelmente perdido no meu cansaço?

 

Soletro velhas palavras generosas

Flor rapariga amigo menino

irmão beijo namorada

mãe estrela música

São as palavras cruzadas do meu sonho

palavras soterradas na prisão da minha vida

isto todas as noites do mundo uma noite só comprida

num quarto só

 

 

O Grito Claro

Taper Cácima, Faro (Portugal), 1958

Poème prècédent en portugais :

Casimiro de Brito : Desidare, seducere (30/12/2023)

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18 février 2024

Denis Rigal (1938 – 2021) : Nord

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Nord

1

le soir est essentiel, annule tout,

ascendants, descendants, ego, désirs,

espoirs, petits regrets, petites hontes ;

est à lui seul la douloureuse histoire

des finitudes,

                       du vague vieux sommeil

qui te lairra  couler dans l’étang blême

des autrefois, marmonnant ton parler

forclos, perdu parmi les innombrables

(qui aurait cru qu’elle en eût tant défait)

 

2

ferai retour à la longue parole

qui ne raconte rien, compte pour rien,

un souffle sur la peau des choses, pas plus,

mais qui en ravive le sang, en suit

la courbe heureuse, mime la vie qui fut

quand le verbe tournait parmi les astres,

dit-on, avant le temps et les destins.

 

3

revienne à la fin l’émoi oublié

avec de la lumière, un peu, des bribes

çà et là, du vrai en vrac, des beautés,

de chétives beautés gratuites, bouvreuil,

chardonneret, cétoine d’or, chacun

appliqué au présent (la vieille tête,

comme jadis le marronnier branchu,

en bruit encore)

                                  aussi les vols des grives,

l’herbe renouvelée, l’arbre courbé

au vent, tordu de gel : tous les vivants

vont sans souci du temps et de l’histoire,

tendus vers la survie : des obstinés,

des malgré tout

 

4

                               dans l’enfance des jours

tous se taisaient, la femme sur le seuil,

vêtue de noir, dodelinait, faisait

non de la tête, mangeait debout, muette,

devant la nuit qui gagne à tous les coups,

ne savait plus sur quel temple secret

elle veillait, gardienne liminaire

entre rien et l’absence, ayant failli

a tout, puisque ce soir, même l’été

du corps, le ventre en feu qui crie, la chair

amie, l’abandonnaient, ne lui laissaient

qu’un balbutiant désir de crépuscule

 

aujourd’hui c’est toi l’héritier du temps

sous le temps et du long silence noir,

pour le venger, pour le trahir, pour elle.

 

5

rien ne vaut, que le temps et l’arrondi

du roc qu’il ronge, car tel fut le vieux monde

               (vois entre les blocs le lichen bouclé

               d’un gris et doux à l’œil, mais dans la main

               se brise et s’émiette, vivant retourné

               en poussière, et qui le touche le détruit.)

et toujours on reprend à table rase,

aux choses nues, comme si cette fois

l’entreprise pouvait aller à terme,

les murailles tomber par la voix seule

et le vouloir, sans cuivres ni clameurs.

 

charriant l’obscur, la parole dirait

la volonté du monde, qui pousse l’homme

à l’aventure, croit-il, et il poursuit

ses migrations jusqu’à la grise mer

fertile, subit la longue nuit, se tasse,

se musse, espère de durer, dessine

sur son tambour l’axe du ciel, les strates,

les doubles fonds, le séjour des puissances,

les règnes inconnus, les au-delàs.

 

               une lente poussée a mis à jour

               le rêve lumineux de la moraine,

               ce noyau de clarté qui dit l’accord

               des puissances d’en bas, sourit à l’homme

               qui ne reconnaît plus l’aventurine,

               ni le hasard, ni la beauté fidèle :

               pour des chemins perdus, pillé pour rien.

 

(or les sept cygnes noirs volaient vers l’est

pour s’affaler à grand bruit et désordre

dans une anse à l’écart et se poser,

voiles ferlées, bas sur l’eau, invisibles,

gardant pour eux leur savoir, leurs présages,

n’offrant que leur beauté contraire : c’est là

le vrai secret, précieux, qu’il faut chérir)

               à l’autre bout du voyage il y a

               toujours ce grand rapace perché debout

               dans le soleil, poitrail blanc, impassible

 

6

la même épreuve ici ou là : survivre

au long travail du gel et de la mort,

tel les ancêtres, expulsés de l’histoire

depuis vingt siècles de silence, matés

comme leur dernier rebelle et parqués

dans la forêt qui murmure et qui geint :

trois fois trois lieues où désoucher un pan

d’adret, chasser, cueillir, prendre femme ;

dans une autre forêt, de l’améthyste,

cristaux, géodes, merveilles et mystères,

mais trop loin pour nous, trop tard pour changer :

on reste ici, consanguins et mutiques,

même l’ancêtre violoneux, son bal

permanent dans la tête, qui rêvait trop ;

à jamais sédentaires, voués au sable,

au micaschiste, au gris ou rien ne pousse.

(pour voisins des lépreux, mis à l’écart,

qu’on nourrissait, entre peur et pitié.)

 

c’est semblable et rude destin : la glace

tenace est la maîtresse : avance, lente,

imperceptible ; son ventre râpe et rabote,

produit quelques poignées de terre maigre,

               des arbres pourtant : dans un roc fendu,

               un saule hasardé là, nourri de rien ;

               peut-être dans cent ans aura grandi ?

consent à des étés de brève liesse,

laisse pousser la canneberge et le mûron,

la camarine noire et la myrtille

               le bouleau à la très blanche lumière

               vierge, c’est la pure passion d’une amante

               fière d’avoir tout éprouvé qui porte

               encor la sève qui nourrit.

 

7

ainsi le chamane frappe son tambour,

l’ausculte, exhibe les dessins, en glose

la vulgate : trois mondes, le ciel, la terre

et le royaume d’en dessous ; l’envers

est pour lui seul, montre la voie, la transe,

la peur et le transport vers l’impensé ;

pas de savoir sans la terreur, dont l’homme

revient tremblant, suffocant, rompu, nié,

grandi pourtant, ayant touché au but,

debout parmi les évidences, il est

le vide exquis autour de quoi tout tourne,

le monde et son contraire, le jour gelé,

et la tanière où la nuit souffle rouge,

l’hiver brut revenu, annonciateur

de l’autre temps

 

8

l’homme aura vu la vie

en face, et la chair avérée ; saisi

le sens, pris le risque, enduré l’épreuve ;

l’effacement est son triomphe, la gloire

est dans le retour, la dure éloquence

dans la douleur et la mémoire, régner

n’importe pas : plutôt porter conseil,

soigner, guérir, donner quelque sagesse ;

habiter le toujours présent, les cycles

certains, le vrai des choses vives, un temps

sourcier, bénin, sans état, sans histoire,

comme ce peuple vit depuis l’aurore,

depuis les jours illustres : ceci est vrai

tant qu’il y a un conteur pour le dire *

la femme sage le sait : son œil brillant

en est la preuve.

 

               ceux-là, auprès de la plus vieille église

               les pieds tournés vers le fleuve puissant,

               alignés sous les pins où la lumière

               en paix glisse à pas de servante, ils dorment

               dans l’assurance du salut : ils eurent

               la foi des maîtres, et Luther les approuve,

               sur le vert des tombes

               les fourmis entassent

               des brindilles, des victuailles, bâtissent

               des châteaux, des cités, des labyrinthes

               dans leur ailleurs et leur temps toujours neufs,

               sans ego ni projet, portant sans bruit.

               Le souvenir des saisons et des règnes.

 

* « Tu vois, avant, les gens se changeaient en ours, erraient sous forme d’ours, et ceci est vrai

tant que le dernier narrateur est vivant », Marina Takalo, éleveuse de rennes (et chamane ?), 1960.

 

9

                                                et pourtant on dira

c’est simplement un accès du haut mal,

une folie, un détour pour l’absence

comme si cette ferme, son cheval attelé,

son herbe grasse n’étaient pas incongrus

parmi tous ces quêteurs, guetteurs, nomades,

mais le projet de tout effort humain,

la seule voie des sages certitudes.

 

 

et le passeur restera enfermé

dans la douleur de ce don importun,

sa grandeur ignorée, sa solitude,

et sommé de se taire, mis au supplice,

pendu, jeté au fond d’un lac les pieds

lestés pour y mourir debout, bercé

de courants amniotiques, privé de tout,

n’était que la parole pauvre renaît

ici ou là pousse ses mots, jamais

assez nouveaux, assez nus, assez crus,

que rien ne garantit sinon la voix

qui risque tout sur eux, son propre sens,

sa propre vie.

 

(en 1683, Lassi Niilanpoïka, dit Larss Nilsson,

est condamné à mort à Tornio pour avoir refusé

d’abandonner son tambour de sorcier, un pasteur

est chargé de le préparer ; à la fin Lassi se repent

et reconnaît ses péchés ; de l’avis du tribunal,

il meurt en bienheureux.)

                                             Julia Pentikaïnen, Mythologie des Lapons.

 

10

illimité, l’homme ainsi se recueille

voyageur immobile au ciel des dieux,

rêve l’élan et l’ours qui s’accoupla

avec la Femme à la source des temps,

et l’éternel chasseur qui fut toujours

son totem et son double : jamais la traque

ne finit : si l’animal était pris,

le sang jailli germerait sur la neige,

et porterait ses fruits, nous rendrait l’aube

et le désir pour tout recommencer

ou bien s’abîme et descend chez les morts,

suit la voie du serpent qui sait l’envers

du monde, traverse l’inconnu, retrouve

les lacs sacrés aux poissons fabuleux,

revoit le long défilé des ancêtres,

déjà rêvé jadis et puisqu’ici

le cliquetis de l’étrange lumière

est la seule musique, et indicible,

il se taira, gardera pour lui seul

la vision, la transparence qui vient

après, bientôt.

 

 

La joie peut-être

Editions Le Bruit du temps, 50560 Gouville -sur- mer, 2018

Du même auteur :

« Une fois, / Les écluses s’ouvrirent… » (16/03/2015)

Des fins premières (25/08/2016)

« rouillés sont les vaisseaux friables… » (25/08/2017)

Nord Nord-Ouest par Ouest (25/08/2018)

Pour tenir lieu (25/08/2019)

Problématique (25/08/2020)

Fondus au noir (25/08/2021)

Divers exil (18/02/2022)

Combaneyre (25/08/2022)

La joie peut-être (18/02/2023)

 

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17 février 2024

Yannis Ritsos / Γιάννης Ρίτσος (1909- 1990) : Hélène (1)

 

ae6a6207-b8e9-4a54-9f16-ab8e7cd3b06f[1]Buste de Yánnis Rítsos à Monemvasia.

 

Hélène

A la mémoire de ma sœur Nina.

 

     (De loin, on pouvait déjà voir l’état de délabrement, les murs lézardés,

croulants, les persiennes déteintes, les balustrades rouillées. A la fenêtre du

premier étage, un rideau au pied jauni s’échappait et s’agitait. Quand il

s’approcha – toujours hésitant - , c’était le même abandon dans le parc :

plantes envahissantes, feuillages luxuriants, arbres non élagués ; les rares

fleurs étouffées par les orties, les vasques sans eau, moisies ; des lichens sur

les belles statues. Un lézard s’immobilisait entre les seins d’une jeune

Aphrodite, réchauffé par les derniers rayons du couchant. Cela remontait à

combien d’années ? Il était très jeune à l’époque – vingt-deux, vingt-trois ans ?

Et elle ? On ne pouvait jamais savoir., - si forte était la lumière que cette

femme irradiait – elle vous aveuglait ; elle vous transperçait ; - on ne savait

plus à quoi s’en tenir, si elle existait, si on existait. Il appuya sur la sonnette de

la porte. Il entendit le timbre retentir, très détaché, dans un espace qui lui était

familier mais qui avait désormais subi des altérations mystérieuses, avec des

bifurcations inconnues dans des teintes sombres. On tardait à ouvrir.

Quelqu’un se pencha par la fenêtre du premier. Ce n’était pas elle. Une

servante – très jeune. On eût dit qu’elle riait. Elle quitta la fenêtre. On

n’ouvrait toujours pas. Des pas dans l’escalier. On déverrouillait la porte. Il

monta au premier. Une odeur de poussière, de fruits pourris, de savon séché,

d’urine. Par ici. La chambre à coucher. L’armoire. Le miroir d’étain. Deux

fauteuils vétustes à moulures. Une petite table en zinc avec des tasses à café et

des mégots. Et elle ? Non, non. Ce n’est pas possible. Une vieille – vieille –

cent, deux-cents ans. Il y a seulement cinq ans – non, non. Le drap troué. Elle

est là, immobile ; assise sur le lit ; voutée. Seuls ses yeux – encore plus grands,

impérieux, pénétrants, vides.)

 

Oui, oui, - c’est moi. Reste un peu. Personne ne vient plus. Je ne vais pas tarder

à perdre l’usage des mots. Ils ne sont guère utiles. Je pense que l’été approche ;

les rideaux bougent différemment – ils veulent exprimer quelque chose, -des

     sottises. L’un deux

est déjà tout entier hors de la fenêtre , il s’échappe jusqu’à briser ses anneaux,

à fuir au-dessus des arbres, - peut-être cherche-t-il à entraîner

ailleurs toute la maison – mais la maison résiste de tous ses angles

et je résiste avec elle, bien que, depuis des mois, je me sente affranchie

de mes morts et de moi-même ; et cette résistance que j’oppose

cette résistance inconcevable, involontaire, étrangère est mon seul bien – mon

     lien

à ce lit, à ce rideau – et c’est aussi ma peur, comme si je me retenais

de tout mon corps à cette bague de pierre noire que je porte à l’index.

 

J’examine à présent cette pierre, la nuit, durant des heures interminables,

une pierre noire, sans reflets – elle grandi, grandit, se remplit

d’eaux noires, - les eaux inondent, montent ; je sombre

non dans un bas-fond, mais dans une sorte de haut-fond d’où

je distingue en dessous de ma chambre, moi-même, l’armoire, les servantes

qui se querellent sans voix ; j’en aperçois une juchée

sur un escabeau qui nettoie le verre du portrait de Léda

à l’expression dure, vindicative ; je voie le chiffon à poussière qui laisse

une queue poudreuse de fines bulles qui montent et qui éclatent

avec un gémissement silencieux autour de mes chevilles, de mes genoux.

 

Et je te vois, toi, le visage hébété, perplexe, réfléchi

par les lentes ondulations de l’eau noire, - tantôt ton visage s’élargit, tantôt il

     s’allonge

avec des raies jaunes. Tes cheveux se dressent et ondulent

comme une méduse à la renverse. Mais je me dis : « ce n’est rien qu’une pierre,

une petite pierre précieuse ». Alors, tout le noir se contracte,

se dessèche et se réduit à une boule infime, - je la sens là,

juste sous ma gorge. Et me revoici

dans ma chambre, sur mon lit, près de mes fioles familières

qui me regardent, l’une après l’autre, avec approbation ; ce sont mes seuls

     recours

dans la veille, dans la peur, dans le souvenir, dans l’oubli, dans la suffocation.

 

Et toi, comment vas-tu ? Tu es toujours dans l’armée ? Prends garde. Evite de

     trop sacrifier

aux héroïsmes, aux dignités et aux gloires. A quoi bon ? Possèdes-tu encore

ce bouclier où était gravé mon visage ? Tu étais drôle

avec ton casque altier et ta longue crinière, - si jeune

si réservé, comme si tu avais dissimulé ton beau visage entre les pattes

     postérieures d’un cheval dont la queue aurait pendu jusqu’en bas.

le long de ton dos nu. Ne te fâche pas. Reste un peu.

 

Le temps des rivalités est révolu : les passions se sont taries ;

peut-être pouvons-nous maintenant regarder ensemble ce même point de

     vanité

où s’accomplissent, j’imagine, les seules rencontres authentiques – encore

     qu’indifférentes,

mais toujours apaisantes – notre nouvelle communauté, désolée, calme, vide,

sans transferts et sans heurts – nous remuons seulement la cendre dans la

     cheminée,

en façonnant, de temps à autre, de belles urnes funéraires, sveltes,

ou bien, assis par terre, nous frappons le sol de nos paumes, en silence .

 

Peu à peu, les choses ont perdu de leur importance, elle se sont vidées ; du  

     reste         

en ont-elles jamais eu ? – flasques, creuses ;

c’est nous qui les bourrions de paille ou de son pour qu’elles prennent forme,

qu’elles se condensent, s’affermissent et tiennent debout, - les tables, les

     chaises,

les lits sur lesquels nous nous couchions, les paroles ; – toujours creuses

comme les bâches, comme les sacs des marchands ; -

de loin, on parvient à deviner quels produits ils contiennent ;

patates ou oignons, blé, maïs, amandes ou farine.

 

Parfois le sac s’accroche à un clou dans l’escalier

ou au bec d’une ancre dans le port, il s’y fait un trou,

la farine se répand – un fleuve insensé. Le sac se vide.

La farine, les pauvres la ramassent avec leurs paumes pour en faire

des galettes ou de la bouillie . Le sac s’affaisse. Quelqu’un

le soulève par ses deux oreilles ; il le secoue dans l’air ;

un nuage de poussière blanche l’enveloppe ; ses cheveux blanchissent,

ses sourcils surtout blanchissent. Les autres le regardent.

Ils ne comprennent rien ; ils attendent qu’il ouvre la bouche, qu’il parle.

Il ne parle pas. Il plie le sac en quatre ; il s’en va

ainsi, blanc, inexplicable, sans un mot, comme travesti,

comme un homme nu et lascif, recouvert d’un drap,

ou comme un mort rusé, ressuscité dans son linceul.

 

Donc, aucune importance à accorder aux évènements et aux choses ; - de même

     qu’aux mots, encore que ceux-ci

servent tant bien que mal à nommer ce qui nous manque

ou ce que nous n’avons jamais vu – les choses immatérielles, comme on dit, les

     choses éternelles ; -

mots innocents, déroutants, consolants, toujours équivoques

dans leur précision affectée ; - quelle histoire affligeante :

donner un nom à l’ombre, le proférer la nuit sur le lit,

le drap remonté jusqu’au cou, et, en l’écoutant, nous imaginer, imbéciles que

     nous sommes,

que nous tenons la substance, qu’elle nous tient, que nous nous retenons au

     monde.

 

A présent, j’oublie les noms les plus familiers ou je les confonds entre eux –

Pâris, Ménélas, Achille, Protée, Théoclymène, Teucros,

Castor et Pollux – mes frères entichés de morale ; eux, je pense,

sont devenus des étoiles – c’est ce qu’on raconte – ils guident les navires ;

     Thésée, Pirithoos,

Andromaque, Cassandre, Agamemnon – des sons, rien que des sons,

sans qu’on puisse y associer une image tracée sur une vitre,

sur un miroir métallique ou sur les eaux basses du rivage, comme

par ce jour calme, ensoleillé, peuplé de mâts, quand le combat

s’était apaisé et que le grincement des cordages mouillés sur les poulies

retenait le monde très haut, tel le nœud d’un sanglot pris

dans un gosier de cristal – on voyait ce nœud étinceler, vibrer,

sans que le cri jaillisse, et soudain tout le paysage avec ses navires,

ses marins et ses chars sombrait dans la lumière et l’anonymat.

 

C’est un naufrage différent, désormais, plus profond, plus sombre, - de temps à

     autre certains sons

remontent du fond, - quand on frappait les marteaux sur le bois

pour clouer une nouvelle trière sur le petit chantier naval ; quand un grand

     quadrige

passait sur la route en pierre et prolongeait sur un autre rythme

les coups à l’horloge de la cathédrale, comme si les heures

eussent dépassé le nombre de douze et comme si les chevaux

eussent tourné jusqu’à épuisement à l’intérieur de l’horloge ; cette nuit aussi

où deux jeunes gens très beaux chantaient sous mes fenêtres

une chanson sans paroles, rien que pour moi ; - l’un était borgne, l’autre

portait une grande boucle à sa ceinture – elle luisait au clair de lune.

 

Les mots ne viennent plus d’eux-mêmes ; je les cherche comme si je traduisais

d’une langue que je ne connais pas – ce qui ne m’empêche pas de traduire.

     Entre les mots

ou au-dedans d’eux subsistent de grands trous profonds ; je regarde par ces

     trous

comme si je regardais à travers les nœuds arrachés d’une porte en bois

condamnée, clouée depuis des siècles. Je ne vois rien.

 

Plus de mots et de noms : je ne discerne que des sons ; un chandelier en argent

ou un vase de cristal résonnent tout seuls et se taisent soudain

comme s’ils ne savaient rien, comme s’ils n’avaient pas résonné

et que personne ne les eût frôlés, ne fût passé auprès d’eux. Une robe

s’affaisse doucement de la chaise sur le plancher, détournant l’attention

du bruit qui a précédé sur la simplicité du néant. Pourtant,

l’idée d’une  conjuration silencieuse, bien que dissoute dans l’air,

surnage, mais condensée à un niveau supérieur, presque pondérable,

au point que nous sentons près de nos lèvres le sillon d’une ride qui se creuse

sous l’effet précis de la présence d’un intrus qui prend notre place

et nous change, nous, en l’intrus, ici même, sur notre lit, dans notre chambre.

 

Oh, notre propre exil à l’intérieur de nos propres habits qui vieillissent,

à l’intérieur de notre peau qui se racornit ; tandis que nos doigts

ne peuvent plus serrer, ne peuvent même plus retenir contre notre corps

la couverture qui s’élève toute seule, se résorbe et disparaît, en nous laissant

à découvert, face au vide, Alors, la guitare accrochée au mur

et oubliée depuis des années, avec ses cordes rouillées, se remet à vibrer

comme la mâchoire d’une vieille transie de froid ou de peur, et voici que nous

     devons

poser notre main sur les cordes pour arrêter

ce frison contagieux. Impossible de trouver sa main, on n’a plus de main,

et l’on entend dans sa poitrine trembler sa propre mâchoire.

 

Dans cette maison le vent est devenu lourd et inexplicable. Peut-être est-ce dû

au naturel de la présence des morts. Un coffre s’ouvre tout seul,

de vieilles robes s’en échappent, elles bruissent, elles se dressent,

elles avancent en silence, deux franges dorées s’attardent  sur le tapis ; une

     tenture

s’écarte – on ne voit personne - , et pourtant elle est bien là ; une cigarette

brûle toute seule dans le cendrier avec de brèves interruptions ; celui

qui l’a posée là se trouve dans l’autre pièce, il a l’air emprunté,

il a le dos tourné et il regarde vers le mur, sans doute une araignée

ou une tache d’humidité, - oui, vers le mur, pour qu’on ne puisse remarquer

le petit creux d’ombre sous ses pommettes saillantes.

Les morts ne nous font plus aucun mal – et c’est étrange – n’est-ce pas ? –

non tant pour eux que pour nous – ils ont une sorte de familiarité neutre

envers un espace qui les a rejetés et où eux-mêmes ne prennent plus part

aux frais d’entretien,  au souci de la dégradation,

ils restent là, accomplis, immuables, ils paraissent seulement un peu plus

     grands.

 

Voici ce qui nous déconcerte parfois – l’hypertrophie de l’immuable

et l’autonomie silencieuse des morts – nullement hautaine, non ; ils ne

     cherchent pas

à nous imposer leur souvenir, à nous être agréables. Les femmes

se négligent – leur ventre s’affaisse, leurs bas tombent ; elles prennent

des épingles dans la boîte en argent ; elles les plantent une par une

en deux rangées régulières sur le velours du canapé ; puis elles les ôtent

et recommencent avec la même application polie. Quelqu’un de très grand

     débouche du couloir ; son front heurte le chambranle ;

il n’a pas la moindre grimace – ou n’a même pas entendu le choc. Rien.

 

Les morts sont aussi ineptes que nous ; mais ils sont plus calmes. En voici un

     autre

qui lève sa main avec solennité comme s’il allait donner une bénédiction,

il arrache un cristal du lustre, il le porte à sa bouche

avec naturel comme s’il s’agissait d’un fruit cristallin – on a l’impression qu’il

     va le mâcher, qu’il va

remettre en marche une fonction humaine ; - non, il le garde entre ses dents

pour faire étinceler le cristal de reflets dérisoires. Une femme

prend dans le pot blanc et rond de la crème de beauté

d’un geste adroit des deux mains,  elle trace

sur la vitre deux énormes majuscules – une sorte d’E et de T –

le soleil réchauffe la vitre, la crème fond, dégouline sur le mur –

et tout cela ne signifie rien – deux petits filets poisseux.

 

Je ne sais pourquoi les morts restent ici, sans personne pour s’attendrir sur

     eux ; je ne sais ce qu’ils cherchent

à errer dans les chambres, dans leurs beaux habits, leurs belles chaussures

vernies, bien lisses et pourtant silencieuses comme s’ils ne posaient jamais les

     pieds par terre ;

ils prennent de la place, ils s’assoient au hasard sur les deux rocking-chairs,

à même le plancher ou dans la baignoire ; ils oublient de fermer le robinet;

ils oublient les savons qui fondent dans l’eau de toilette. Quand les servantes

passent parmi eux, en nettoyant avec le grand balai,

elles ne sentent pas leur présence, mais parfois l’une d’elles a un rire

un peu gêné – un rire qui ne vole pas haut, qui ne s’échappe pas par la fenêtre,

un rire semblable à un oiseau dont la patte est liée par une ficelle et qu’on

     retient en tirant.

Alors les servantes s’emportent sans raison contre moi, elles me jettent

     leur balai

ici, au beau milieu de la chambre, elles vont à la cuisine ; je les entends

préparer le café dans de grands récipients, répandre le sucre par terre –

le sucre craque sous leurs chaussures, l’odeur du café

s’échappe dans le couloir, envahit la chambre,  se mire dans le miroir,

comme un visage stupide, brun, impudent échevelé

avec deux boucles d’oreille bleues et fausses ; l’odeur souffle son haleine sur le

     miroir,

elle embue la glace. Je sens ma langue qui fouille ma bouche ;

je sens que j’ai encore de la salive. Je crie aux servantes : « Faites-moi aussi un

     café ! » ;

« un café ! » (je ne demande que cela, rien d’autre). Elles font semblant

de ne pas entendre. Je crie à nouveau, à nouveau sans amertume

et sans colère. Elles ne répondent pas. Je les entends qui avalent leur café

dans mes tasses de porcelaine décorées d’un liseré d’or

et de fines violettes. Je me tais et je regarde

ce balai jeté en travers du plancher comme le cadavre rigide de ce commis

     d’épicerie

très svelte, qui m’exhibait son phallus à travers les grilles du parc, il y a de cela

     des années.

........................................................

 

 

Traduit du grec par Gérard Pierrat

In, Yannis Ritsos : « Hélène suivi de Conciergerie »

Editions Gallimard, 1975

Du même auteur :

Le désespoir de Pénélope (10/11/2014)

Les vieilles femmes et la mer (10/11/2015)

Crépuscule (17/02/2021)

« Maisons blanches... » (17/02/2022)

« Les hommes continuent d’avancer ainsi... » (17/02/2023)

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16 février 2024

Li Qingzhao / 李清照 (1084 – vers1155) : Le printemps finissant

liu-lingcang-李清照-(li-qingzhao)[1]Encre et couleur sur papier (rouleau), par Liu Lingcang (1907 - 1989).

 

Le printemps finissant

 

Dans le printemps qui s’étiole, d’où vient que je songe douloureusement à mon

     pays ?

Malade, je brosse mes cheveux et les regrets s’étirent plus encore.

Sur les poutres les hirondelles volubiles demeurent jusqu’ à la fin du jour,

Des roses le parfum dans la brise fine embaume le rideau.

 

 

Traduit du chinois par Stéphane Feuillas

in, « Anthologie de la poésie chinoise »

Editions Gallimard (La Pléiade), 2015

De la même autrice :

Amour et mélancolie (16/02/2021)

Tristesse de la séparation (16/02/2022)

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15 février 2024

Maurice Scève (1500 – 1563 ?) : « Sur le Printemps... »

maxresdefault[1]

 

Sur le Printemps que les Aloses montent,

Ma Dame et moi sautons dans le bateau,

Où les Pêcheurs entre eux leur prise comptent,

Et une en prend, qui, sentant l’air nouveau,

Tant se débat qu’enfin se sauve en l’eau,

Dont ma Maîtresse et pleure et se tourmente.

« Cesse, lui dis-je, il faut que je lamente

L’heur du poisson, que n’as su attraper,

Car il est hors de prison véhémente,

Où de tes mains je peux onc échapper. »

 

 

Délie, obiect de plus haulte vertu,

A Lyon chez Sulpice Sabon pour Antoine Constantin, 1544

Du même auteur :

« Tant je l’aimais... » (15/02/2020)

« Plutôt seront Rhône et Saône ... » (15/02/2021)

« Libre vivais en l’Avril de mon âge... » (15/02/2022)

« Te voyant rire avecques si grand grâce... » (15/02/2023)

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14 février 2024

Gabriela Mistral (1889 - 1957) : Toutes nous allions être reines / Todas íbamos a ser reinas

6033311_orig[1]

 

Toutes nous allions être reines

 

Toutes nous allions être reines,

de quatre royaumes sur la mer :

Rosalia comme Efigenia

Lucila comme Soledad.

 

Dans la vallée de l’Elqui, ceinte

de cent montagnes, ou de bien plus,

qui comme offrandes ou tributs

s’embrasent en rouge et safran.

 

Nous le disions toutes grisées,

et nous le tînmes pour vérité,

que nous serions toutes des reines

et que nous atteindrions la mer.

 

Avec les tresses de nos sept ans,

et claires blouses de percale,

en poursuivant des étourneaux

enfuis dans l’ombre des figuiers.

 

Des quatre royaumes, nous disions,

indubitables tels le Coran,

qu’ils seraient grands et si parfaits

qu’ils s’étendraient jusqu’à la mer.

 

Quatre époux nous épouserions,

quand viendrait le temps d’épouser,

et qui étaient rois et chanteurs

comme David, roi de Judée.

 

Et si grands seraient nos royaumes

qu’ils possèderaient, sans nul doute,

des mers vertes, des mers d’algues,

et ce fou d’oiseau, le faisan.

 

Et comme nous aurions tous les fruits,

arbre à lait et arbre à pain,

le gaïac nous ne couperions

ni ne mordrions le métal.

 

Toutes nous allions être reines,

et de très véridique règne ;

mais aucune n’a été reine

ni d’Arauco ni de Copán.

 

Rosalía embrassa marin

qui avait épousé la mer,

l’embrasseur, dans le Guaitecas,

fut avalé par la tempête.

 

Soledad éleva sept frères

et son sang laissa dans leur pain,

et ses yeux devinrent noirs

de n’avoir jamais vu la mer.

 

Dans les vignes de Montegrande,

avec son noble et pur sein blanc,

elle berce les fils d’autres reines                                        

mais les siens au grand jamais.

 

Efigenia croisa étranger

sur les routes, et sans parler,

le suivit, sans lui savoir nom,

parce que l’homme semble la mer.

 

Et Lucila (*) qui parlait aux fleuves,

et aux cannaies et aux montagnes,

dans les lunes de la folie

reçut royaume véritable.

 

Dans les nues elle compta dix fils

et dans les salines son règne,

dans les fleuves elle vit des époux

et son manteau dans la tempête.

 

Mais dans la vallée de l’Elqui, où

sont cent montagnes, ou sont bien plus,

chantent les autres qui sont venues

et celles qui viennent chanteront :

 

- « Sur la terre nous seront reines,

et de très véridique règne,

et si grands seront nos royaumes

que toutes nous atteindrons la mer. »

 

(*) Lucila était le prénom de naissance de Gabriela Mistral

 

 

Traduit de l’espagnol par Irène Gayraud

In, Gabriela Mistral : « Essart »

Editions Unes, 2021

De la même autrice : Pays de l’absence / País de la ausencia (14/0220/23)

 

 

Todas íbamos a ser reinas

 

Todas íbamos a ser reinas,

de cuatro reinos sobre el mar:

Rosalía con Efigenia

y Lucila con Soledad.



En el valle de Elqui, ceñido

de cien montañas o de más,

que como ofrendas o tributos

arden en rojo y azafrán,



Lo decíamos embriagadas,

y lo tuvimos por verdad,

que seríamos todas reinas

y llegaríamos al mar.



Con las trenzas de los siete años,

y batas claras de percal,

persiguiendo tordos huidos

en la sombra del higueral,



De los cuatro reinos, decíamos,

indudables como el Korán,

que por grandes y por cabales

alcanzarían hasta el mar.

Cuatro esposos desposarían,

por el tiempo de desposar,

y eran reyes y cantadores

como David, rey de Judá.



Y de ser grandes nuestros reinos,

ellos tendrían, sin faltar,

mares verdes, mares de algas,

y el ave loca del faisán.



Y de tener todos los frutos,

árbol de leche, árbol del pan,

el guayacán no cortaríamos

ni morderíamos metal.



Todas íbamos a ser reinas,

y de verídico reinar;

pero ninguna ha sido reina

ni en Arauco ni en Copán.



Rosalía besó marino

ya desposado en el mar,

y al besador, en las Guaitecas,

se lo comió la tempestad.



Soledad crió siete hermanos

y su sangre dejó en su pan,

y sus ojos quedaron negros

de no haber visto nunca el mar.

 


En las viñas de Montegrande,

con su puro seno candeal,

mece los hijos de otras reinas

y los suyos no mecerá.



Efigenia cruzó extranjero

en las rutas, y sin hablar,

le siguió, sin saberle nombre,

porque el hombre parece el mar.



Y Lucila, que hablaba a río,

a montaña y cañaveral,

en las lunas de la locura

recibió reino de verdad.



En las nubes contó diez hijos

y en los salares su reinar,

en los ríos ha visto esposos

y su manto en la tempestad.



Pero en el Valle de Elqui, donde

son cien montañas o son más,

cantan las otras que vinieron

y las que vienen cantarán:



- «En la tierra seremos reinas,

y de verídico reinar,

y siendo grandes nuestros reinos,

llegaremos todas al mar».

 

 

Tala

Ediciones Sur, Buenos Aires,1938

Poème précédent en espagnol :

Octavio Paz :Réponse et réconciliation / Respuesta y reconciliación (12/02/2024)

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13 février 2024

Bernart de Ventadorn (1125 – 1200) : « Tant ai mon cœur rempli de joie... » / « Tant ai mo cor ple de joya... »

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Tant ai mon cœur rempli de joie

     Que tout me dénature,

Fleurs blanches, vermeilles et chamois

     Me semble la froidure,

Avec le vent et la pluie

     Me croit le bonheur,

Ainsi mon chant monte et s’élève

     Et mon talent s’accroît.

Tant ai au cœur d’amour,

     De joie et de douceur

Que la glace me semble fleur

     Et la neige verdure.

 

Je puis aller sans vêtements,

     Nu en ma chemise,

Car fin amour me protège

     De la froide bise.

Mais est fol qui se démesure

     Et ne garde modestie,

C’est pourquoi de moi ai pris soin,

     Depuis qu’ai recherché

L’amour de la plus belle

     Dont attends grand faveur,

Car en lieu de cet honneur

     Ne voudrait avoir Pise.

.......................................................

Tant en attends bonne espérance

     Voit que peu me sert,

De même suis en balance

     Comme la nef sur l’onde,

Du chagrin dont suis accablé

     Ne sais me dérober,

La nuit me tourne et me retourne

     Sur le bord de ma couche.

Si grand peine d’amour

     N’eut Tristan l’amoureux

Qui souffrit maintes douleurs

     Pour Yseut la blonde.

 

Ah Dieu ! que ne suis-je une aronde*,                    * hirondelle

     Qui vole par l’air,

Que je vienne de nuit profonde

     Là-bas à son repaire.

Belle dame réjouie,

     Il se meurt, votre amant,

Peur ai que le coeur ne me fonde

     Si ce mal dure encore.

Dame, pour votre amour,

     Je joins mes mains et prie.

Beau corps de fraîche couleur,

     Grand mal me fait souffrir.

 

Il n’est au monde nulle chose

     Dont tant je me languis,

Il suffit que d’elle on parle

     Pour que mon cœur vire

Et que mon visage s’éclaire,

     Quoi qu’on me puisse dire,

Aussitôt il vous semblera

     Qu’ai envie de rire.

Tant l’aime de fin amour

     Que maintes fois en pleure,

Car bien plus douce saveur

     Ont pour moi les soupirs.

 

     Messager, va et cours,

     Et dis à la plus belle

     La peine et la douleur

     Que j’endure en martyre.

 

Adaptée de l’occitan par France Igly

In, « Troubadours et trouvères »

Pierre Seghers, 1960

Du même auteur :

« Quand naissent l'herbe fraîche... / « Can l'erba fresch'... » (13/02/2019)

« Quand voie l’alouette mouvoir... » / « Quan vei la lauzeta mover... » (13/02/2020)

« Le temps va et vient... / Lo tems vai e ven...» (13/02/2021)

« Chanter ne peut guère valoir... » / « Chantars no pot gaire valer... » (10/02/2022)

« Bien m’ont perdu là-bas... » / « Be m’an perdut lai... » (13/02/2023)

 

Tant ai mo cor ple de joya,

     Tot me desnatura.

Flor blancha, vermelh’ e groya

     Me par la frejura,

C’ab lo ven et ab la ploya

     Me creis l’aventura,

Per que mos chans mont’ e poya

     E mos pretz melhura.

Tan ai al cor d’amor,

     De joi e de doussor,

Per que.l gels me sembla flor

     E la neus verdura.



Anar posc ses vestidura,

     Nutz en ma chamiza,

Car fin’ amors m’asegura

     De la freja biza.

Mas es fols qui.s desmezura,

     E no.s te de guiza.

Per qu’eu ai pres de me cura,

     Deis c’agui enquiza

La plus bela d’amor,

     Don aten tan d’onor,

Car en loc de sa ricor

     No volh aver Piza.

 

De s’amistat me reciza

     Mas be n’ai fiansa,

Que sivals eu n’ai conquiza

     La bela semblansa;

Et ai ne a ma deviza

     Tan de benanansa,

Que ja.l jorn que l’aurai viza,

     Non aurai pezansa.

Mo cor ai pres d’Amor,

     Que l’esperitz lai cor,

Mas lo cors es sai, alhor,

     Lonh de leis, en Fransa.

 


Eu n’ai la bon’ esperansa.

     Mas petit m’aonda,

C’atressi.m ten en balansa

     Com la naus en l’onda.

Del mal pes que.m desenansa,

     No sai on m’esconda.

Tota noih me vir’ e.m lansa

     Desobre l’esponda.

Plus trac pena d’amor

     De Tristan l’amador,

Que.n sofri manhta dolor

     Per Izeut la blonda.

 

Ai Deus ! car no sui ironda,

     Que voles per l’aire

E vengues de noih prionda

     Lai dins so repaire

Bona domna jauzionda,

     Mor se.l vostr’ amaire !

Paor ai que.l cors me fonda,

     S’aissi.m dura gaire.

Domna, per vostr’ amor

     Jonh las mas et ador !

Gens cors ab frescha color,

     Gran mal me faitz traire



Qu’el mon non a nul afaire

     Don eu tan cossire,

Can de leis au re retraire,

     Que mo cor no i vire

E mo semblan no.m n’esclaire.

     Que que.m n’aujatz dire,

Si c’ades vos er vejaire

     C’ai talan de rire.

Tan l’am de bon’ amor

     Que manhtas vetz en plor

Per o que melhor sabor

     M’en an li sospire.



     Messatgers, vai e cor,

     E di.m a la gensor

     La pena e la dolor

     Que.n trac, e.l martire.

Poème précédent en occitan :

Gaucelm Faidit : « Un chevalier reposait... » / « Us cavaliers si jazia... » (10/10/2023)

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Birago Diop (1906 - 1989) : Abandon

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Abandon

à Léon G. Damas

 

Dans le bois obscurci 

Les trompes hurlent, hurlent sans merci

Sur les tam-tams maudits.

Nuit noire, nuit noire !

 

Les torches qu’on allume

Jettent dans l’air

Des lueurs sans éclat, sans éclair,

Les torches fument,

Nuit noire, nuit noire !

 

Des souffles

Rôdent et gémissent

Murmurant des mots désappris,

Des mots qui frémissent,

Nuit noire, nuit noire !

 

Du corps refroidi des poulets

Ni du chaud cadavre qui bouge

Nulle goutte n’a plus coulé

Ni de sang noir, ni de sang rouge,

Nuit noire, nuit noire !

 

Les trompes hurlent, hurlent sans merci

Sur les tam-tams maudits,

Nuit noire, nuit noire !

 

Peureux le ruisseau orphelin

Pleure et réclame

Le peuple de ses bords éteints

Errant sans fin, errant en vain

Nuit noire, nuit noire ! 

Et dans la savane sans âme

Désertée par le souffle des anciens

Les trompes hurlent, hurlent sans merci

Sur les tam-tams maudits

Nuit noire, nuit noire !

 

Les arbres inquiets

De la sève qui se fige

Dans leurs feuilles et dans leur tige

Ne peuvent plus prier

Les aïeux qui hantaient leur pied 

Nuit noire, nuit noire !

 

Dans la case où la peur repasse

Dans l’air où la torche s’éteint

Sur le fleuve orphelin,

Dans la forêt sans âme et lasse

Sur les arbres inquiets et déteints 

Dans les bois obscurcis

Les trompes hurlent, hurlent sans merci

Sur les tam-tams maudits

Nuit noire, nuit noire !

 

Leurres et lueurs

Editions Présence Africaine,1960

Du même auteur :

Souffles (09/10/2014)

Désert (25/02/2022)

Le chant des Rameurs (12/02/2023)

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