Le bar à poèmes

29 janvier 2023

Roland Brachetto (1927 - 2019) : « Fermer les yeux... »

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Fermer les yeux miser sur l’obscur

et s’en tenir à son legs

quoi qu’il arrive au quartier appelé Petite Sicile

même si dans l’odeur du goudron la faim persiste

et que se gorge de chaleur la misère

et que l’âme s’accroupisse

sous le plus petit des os douloureux

quelque feu cassant consumant sa rancœur

je veux rester ici misant sur l’obscur

et m’en tenant à son legs

Le seul qui veuille la fixer

cette âme de feuillage fragile

il est ici dans la noirceur du plus beau soleil

 

Poèmes tunisiens

Editions du Mercure de France, 1966

Du même auteur : Le village (24/12/2016)

 

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28 janvier 2023

Walt Whitman (1819 – 1892) : La chanson du Grand Répondant - Notre antique feuillage / Song of the answerer / Our old feuillage

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La chanson du Grand Répondant

 

1

Qu’on écoute maintenant ma romance matinale, je vais annoncer les signes du

     Grand Répondant,

Aux fermes, aux cités étalées dans la lumière du soleil devant moi, voici ma

     chanson.

 

Un jeune homme s’avance vers moi, il tient à la main un message de son frère.

Comment ce jeune homme va-t-il s’assurer que c’est bien la personne, que

     c’est bien le moment ?

Dites-lui de m’envoyer les signaux.

 

Donc me voici debout devant lui face à face, je lui prends la main droite dans

     ma main gauche, lui place sa main gauche dans ma main droite,

Je réponds au nom de son frère et des hommes, je réponds au nom de celui qui

     répond de tout, j’envoie mes signaux.

 

Lui que tous les hommes attendent, auquel tous cèdent, sa parole est décisive

     et sans appel

Lui, qu’ils acceptent, en qui ils se purifient, en qui ils se réfléchissent eux-

     mêmes comme dans la lumière,

Ils l’immergent en eux comme ils s’immergent en lui.

 

Les femmes les plus belles, les nations les plus altières, les lois, les paysages,

     les gens, les animaux,

La terre profonde et ses attributs et l’océan instable (c’est ce que raconte ma

     romance matinale),

Tous les plaisirs, toutes les fortunes, toutes les propriétés, tout ce que l’argent

     peut acheter,

Les meilleures fermes, ce sont les autres qui plantent qui travaillent, lui il

     moissonne,

Les cités les plus nobles les plus coûteuses, ce sont les autres qui mesurent et

    qui construisent, lui il y établit son domicile,

Rien n’échoit à quelqu’un que cela ne lui échoie aussi, le prés le lointain lui

     reviennent, les vaisseaux du grand large,

A terre les défilés, les spectacles perpétuels lui sont destinés plus qu’à tout

     autre.

 

Il place les choses dans leurs allures,

Il place le jour présent à distance de lui-même avec plasticité, avec amour,

Il dispose sa propre époque, ses réminiscences, ses parents, ses frères et sœurs,

     associations, emplois politiques, de telle façon que plus jamais les autres ne

     les humilient ni n’exercent de commandement sur eux.

 

Il est le Grand Répondant.

Il répond chaque fois qu’il peut y avoir réponse et quand ce n’est pas le cas il

     dit pourquoi on ne peut pas répondre.

 

Un homme est une injonction un défi.

(Pas la peine de boude dans son coin – vous entendez les rires, les railleries,

     vous entendez les échos ironiques ?)

 

Les livres, les amis, les philosophes, les prêtres, l’action, le plaisir, l’orgueil,

     tout cela cherche à donner satisfaction en tout sens,

C’est lui qui désigne la satisfaction, lui qui désigne aussi les chercheurs en tout

     sens

 

Quel que soit le sexe, la saison ou le lieu, il a licence d’aller doucement et

     nouvellement et en toute sécurité de jour comme de nuit,

Il est le passe-partout de tous les cœurs, lui reviennent les réponses que les

     mains, par curiosité, sollicitent des portes.

 

Le bon accueil qu’on lui donne est universel, le flux de la beauté ne reçoit pas

     d’accueil plus universel que lui,

La personne qui reçoit ses faveurs le jour, avec qui il dort la nuit est bénie.

 

Toutes les existences ont leur idiome, chaque chose a sa langue privée,

La sienne résout toutes les autres langues, s’offre à tous les hommes, tous les

     hommes la traduisent, tous les hommes se traduisent en elle,

Nulle partie n’agit en contradiction avec une autre, il est le menuisier, il joint,

     il veille à ce que tous soient joints.

 

Il dira indifféremment Comment vas-tu l’ami ? au Président à son lever

Comme il dira Bonne journée mon frère à Cudge en train de biner le champ de

     canne à sucre,

Tous les deux le comprennent, savent qu’il parle juste

 

Il déambule parfaitement à l’aise au Capitole,

A l’aise parmi le Congrès, le Représentant dit à un autre Représentant Voici

     venir l’homme nouveau, notre égal

 

D’ailleurs les ouvriers le prennent pour un ouvrier

Les soldats pour un soldat, les marins croient qu’il connaît la mer,

Les auteurs le prennent pour un auteur, les artistes pour un artiste,

Les journaliers voient qu’il pourrait travailler à leur côté, ils l’aimeraient,

Quel que soit le travail, il est clair qu’il peut le faire ou qu’il l’a fait,

Quelle que soit la nation, qu’il y côtoierait sans mal ses frères et sœurs.

 

Les Anglais croient qu’il est de souche anglaise,

Juif il est aux yeux des Juifs, Russe à ceux des Russes, familier et proche,

     hautain avec personne.

 

Quiconque le voit au café des voyageurs le reconnaît comme des siens,

L’Italien, le Français le jurent, l’Allemand aussi est sûr, l’Espagnol pas moins,

     et le Cubain des îles comme les autres,

Le mécanicien, l’homme de pont des grands lacs, du Mississippi, du Saint-

     Laurent comme du Sacramento, de l’Hudson ou du détroit de Paumanok, le

     reconnaissent.

 

Le gentleman à la race pure voit reflétée en lui la pureté de son sang,

La prostituée, l’homme qui insulte, l’homme en colère, le mendiant se

     retrouvent dans ses manières, il les transmue bizarrement,

Ils ne sont plus vulgaires tout à coup, ils voient à peine qu’ils ont été grandis.

 

2

Les indications, les comptes chiffrés du temps,

La perfection mentale désignent le maître parmi les philosophes,

Le temps lui-même, qui ne s’interrompt jamais, s’indique dans la moindre de

     ses parties.

Pour le poète, l’indication est dans la compagnie nombreuse, plaisante des

     chanteurs, leurs paroles,

Les paroles des chanteurs sont les heures, les minutes de la lumière ou de la 

     nuit, mais les mots des compositeurs de poèmes sont le jour la nuit

     universels

Le compositeur de poèmes élabore la justice, la réalité, l’immortalité,

Son pouvoir de comprendre en profondeur englobe les choses, la race humaine,

Il est la lumineuse extraction des choses et de la race humaine.

 

Les chanteurs ne créent pas, le Poète seul crée,

Les chanteurs sont aimés, compris, font des apparitions fréquentes, mais rare

     est le jour, rare le lieu de la naissance du compositeur de poèmes, le Grand

     Répondant.

(Ce ne sont pas tous les siècles ni même un siècle sur cinq qui comptent un tel

     jour, malgré la multitude des noms.)

 

Les chanteurs des heures séculaires successives ont certes des noms

     ostensibles, mais le nom de chacun d’entre eux est le nom d’un de leur

     troupe,

Leurs noms à chacun sont chanteur-œil, chanteur-oreille, chanteur-tête, doux-

     chanteur, chanteur-nuit, chanteur-parloir, chanteur-amour, chanteur-bizarre

     ou ainsi de suite.

 

L’époque entière, toutes les époques attendent les mots des vrais poèmes,

Les mots des vrais poèmes ne plaisent pas toujours,

Les vrais poètes ne recherchent pas la beauté, que fréquentes les maîtres

     augustes de la beauté ;

La grandeur des fils exsude de la grandeur des mères et des pères,

Les mots des poèmes vrais sont le couronnement et l’applaudissement final de

     la science.

 

Instinct divin, ampleur de la vision, loi de la raison, santé, âpreté du corps,

     réserve,

Gaieté, hâle solaire, douceur de l’air, sont quelques-uns des mots du poème.

 

Derrière le compositeur de poèmes, le Grand Répondant, il y a le marin et le

     voyageur,

Le bâtisseur, le géomètre, le chimiste, l’anatomiste, le phrénologue, l’artiste,

     tous sont derrière le compositeur de poèmes, le Grand Répondant.

 

Les mots des vrais poèmes donnent plus que le poème.

Ils donnent le pouvoir de former à soi-même son propre poème, sa religion, sa

     politique, sa guerre, sa paix, son comportement, son histoire, ses essais, sa

     vie de tous les jours et le reste,

Ils permettent d’équilibrer rang, couleur, race, croyance, et sexe

Ils ne recherchent pas la beauté, on les cherche,

Les touche de très près, les suit de très près la beauté, éperdue de désir, malade

     d’amour.

 

Ils préparent à la mort, ils ne sont pourtant pas le final mais plutôt le départ,

Ils ne conduisent personne, homme, femme, à son terminus, ni à sa plénitude

     satisfaite,

Celui celle qu’ils prennent ils l’emmèneront dans l’espace voir la naissance des

     étoiles, apprendre l’un des multiples sens,

Se lancer dans le vide avec une foi absolue, voyager à travers les anneaux

     éternels sans plus jamais se reposer.

 

 

Notre antique feuillage

 

Encore et toujours notre antique feuillage !

Encore et toujours la verte presqu’île de la Floride – encore et toujours

     l’incomparablement précieux delta de la Louisiane – encore et toujours les

     champs de coton de l’Alabama et du Texas,

Encore et toujours les collines aux vallons dorés de la Californie, les

     montagnes argentées du Nouveau-Mexique – encore et toujours Cuba à

     l’haleine suave,

Encore et toujours l’immense pente asséchée de ses rivières par l’océan du

     Sud, indissociable des pentes que drainent de leurs eaux les mers de l’Est

     et de l’Ouest

Et la superficie territoriale totale, les trois millions et demi de milles carrés, en

         cette quatre-vingt-troisième année de nos Etats,

Les dix-huit mille milles de rivage maritime, côtes incluses avec leurs baies,

     les trente mille milles de voies navigables,

Les sept millions de familles particulières en leur nombre égal de demeures –

     toujours et encore ces chiffres, ces données mais aussi bien davantage,

     l’infini réseau aux milliers de rameaux bifurquant

Toujours et encore le libre parcours de la diversité – toujours le continent de la

     Démocratie ;

Toujours les prairies, les pâtures, les forêts, les cités immenses, les voyageurs,

     le Kanada, les cimes enneigées,

Toujours le pacte solidaire maintenant entre elles les terres aux hanches par une

     chaîne d’énormes lacs ovales,

Toujours l’Ouest ses indigènes de personnalité vigoureuse, sa densité

    démographique montante, l’accueil amical, ironique, menaçant de l’habitant,

    son mépris envers l’envahisseur,

La totalité des scènes, au sud, au nord, à l’est – la totalité des actes accomplis à

     chaque minute dans la proximité domestique,

La totalité des caractères, mouvements, évolutions inédits par milliers car seule

    une petite quantité sera connue,

Moi qui vais à l’instant marchant par les rues de Mannahatta, récoltant toute

     cette moisson,

Cependant que dans le même temps, aux rivières intérieures, tous ces vapeurs

     sont en train de faire provision nocturne de bois à la lumière éblouissante du

     pin qui brûle,

Et que le soleil inonde ailleurs de jour les vallées de la Susquehanna, du

     Potomac et du Rappahannock comme les vallées de la Roanoke et du

     Delaware,

Et que dans leurs antres du Grand Nord les bêtes de proie rôdent aux pentes des

     Adirondacks ou boivent en lapant l’eau de la Saginaw,

Tandis qu’au détour d’un courant solitaire un petit morillon, qui a perdu sa

     bande se laisse balancer par l’eau silencieusement,

Et que dans les granges les bœufs à l’étable, retour du labour, se reposent eux

     aussi d’une extrême fatigue,

Et que sur la calotte de glace arctique la femelle morse assoupie laisse ses

     veaux jouer autour d’elle,

Le faucon que ses ailes portent dans l’air plus haut que l’homme, les mers

     glaciaires tout au sommet du Pôle, leurs rides d’eau cristalline libre de la

     prison des glaces,

Les giclements de l’écume blanche giflant l’étrave du navire qui court au-

     devant de la tempête,

L’action des hommes sur la terre ferme à l’heure où les cloches de la ville

     sonnent toutes ensemble minuit,

Les bois primitifs au fond desquels résonnent d’autres musiques, hurlements de

     loups, rugissements de panthère, beuglement rauque de l’élan.

Et puis, que l’on voit nager l’hiver sous la glace ferme bleutée du lac

     Moosehead, l’été dans la limpidité de l’eau, la truite géante,

Et puis qui plane dans l’air chaud à latitude plus basse des deux Carolines la

     grande buse noire, dominant la cime des arbres,

Plus bas encore le cèdre rouge, festonné des lianes du tylandria, les pins, les

     cyprès poussant racine dans les immense plaines de sable blanc.

Les canots en bois grossier filant sur le courant du Pedee, la végétation

     grimpante, parasites aux fleurs et baies bigarrées enveloppant d’énormes

     troncs,

Les draperies oscillantes du chêne-liège aux lianes très basses très longues par

     terre, balancées sans bruit par le vent,

Un campement de chariots en Géorgie, à l’instant la nuit vient de tomber, les

     feux chauffent les viandes du souper, Noirs et Blancs mangent ensemble,

Trente ou quarante grands chariots sont là, mules, vaches, chevaux boivent à

     des auges,

Ombres et lueurs jouent sous les feuilles des vieux sycomores, les flammes

     montent des bûches de pin dans une volute d’épaisse fumée noire ;

Au sud, criques et détroits du rivage de la Caroline du Nord, des pêcheurs y

     pêchent l’ombre ou le hareng par de grands filets plats à poulies mues

     depuis la terre par des chevaux, ensuite on nettoie, on vide, on entasse le

     poisson.

Tout au fond des forêts de pins le térébinthe coule aux entailles incisées dans

     les troncs, c’est une véritable industrie.

Les ouvriers y sont des Noirs éclatant de santé, les aiguilles de pin matelassent

    le sol alentour,

Tennessee et Kentucky, des esclaves travaillent aux veines minières, aux

     forges, aux hauts fourneaux, aux batteuses à grain,

Le fils du planteur revient chez lui après une longue absence, c’est en Virginie,

     l’accueil fait au prodigue est joyeux, la mulâtresse qui fut sa nourrice

     l’étreint contre son sein, comme elle a vieilli !

Sur la rivière les canotiers ont mis sagement leurs barques à l’ancre contre la

     rive dès la tombée de la nuit.

Les plus jeunes dansent au son du banjo ou du crincrin, d’autres sont assis au

     plat-bord, fument tranquillement, bavardent ;

Tard dans l’après-midi, écoutons chanter l’oiseau-moqueur, l’historien

     d’Amérique, dans le Marécage du Grand Désespoir,

Couleur verdâtre de l’eau, des résineux embaument dans une luxuriance de

     mousses, de cyprès et de genévriers ;

Plus au nord une compagnie de jeunes tireurs de Mannahatta rentre d’excursion

     dans le soir tombant, bouquet de fleurs fiché au canon de chaque mousquet

     - un cadeau des femmes ;

Des enfants jouent, un petit garçon dort sur les genoux de son père (voyez le

     mouvement de ses lèvres, comme il sourit dans son sommeil !) ;

Un éclaireur patrouille à cheval dans les plaines à l’ouest du Mississippi, il

     gravit la pente d’un tertre pour mieux scruter l’espace alentour ;

 

En Californie à présent ! aux côtés du mineur barbu vêtu de son grossier

     costume, ah ! l’inébranlable camaraderie californienne, la douceur de l’air,

     mais aussi ces tombes solitaires que l’on rencontre sur le bord du chemin

     où va le cheval ;

Retour au Texas des champs de coton, des huttes pours Noirs, des

     conducteurs de mules ou d’attelages de bœufs traînant un malheureux

     chariot, des balles de coton empilées sur talus et quais ;

Et qui encercle tout, et qui infuse tout à la vitesse de l’éclair, l’Âme de

     l’Amérique aux hémisphères équilibrés, l’un d’Amour, l’autre

    d’Expansion qu’on nomme Orgueil ;

En arrière-plan la conférence de paix avec les Iroquois aborigènes, le calumet,

     la pipe de la bonne entente, l’arbitrage, les garanties,

La première fumée expirée par le Sachem l’est dans la direction du soleil, la

     seconde dans celle de la terre,

Puis vient la spectaculaire représentation de la danse du scalp, visages peints

     cris gutturaux,

Une équipe part sur le sentier de la guerre, longue marche à pas silencieux,

File indienne, haches tournoyant au-dessus de la tête, on massacre les ennemis

     par surprise,

Oui les actes, scènes, mœurs, individus, coutumes de nos Etats, réminiscences,

     institutions,

Notre compact d’Etats, jusque dans la plus anonyme de ses mille carrés ne

     souffrant pas la moindre exception,

Moi dedans, courant pour mon plaisir par les sentiers et la campagne, les

     champs de Paumanok,

Suivant attentivement des yeux le vol en spirale haut dans l’air de deux petits

      papillons jaunes frôlement frottement d’ailes,

Suivant la fusée hirondelle, tueuse d’insectes, dans son voyage d’automne au

     sud comme dans son précoce retour printanier vers le nord,

 

Et le garçon bouvier qui ramène son troupeau de vaches à la tombée de la nuit,

     les harcèle de cris alors qu’elles musardent pour brouter l’herbe du talus,

Puis voici les quais de Boston, Philadelphie, Baltimore, Charleston, La 

     Nouvelle-Orléans, San-Francisco,

D’où s’en vont tous ces bateaux dont les marins s’activent au cabestan ;

Puis vient le soir – j’ai regagné ma chambre au coucher du soleil,

Une moribonde lumière d’été inonde l’embrasure de ma fenêtre, éclairant un

     essaim de moucherons suspendu en l’air au centre de la pièce, dont l‘ombre

     se projette selon qu’il monte ou descend en petits points furtifs sur la

     lumineuse paroi opposée ;

Puis voici devant un auditoire nombreux une athlétique Américaine, femme

     d’expérience, elle s’exprime en public,

Il y a là des hommes, des femmes, des immigrés, masse aussi bien

     qu’individualité, tout et tous ont leur place – hommes d’argent,

Usines, machines, forces de travail, poulie, levier, grue, garanties absolues,

Garanties d’espace, d’accroissement, de liberté, d’avenir,

L’espade avec ses sporades, ses archipels d’îles, ses étoiles – avec ses

     continents de terre ferme, les autres terres, ma terre,

Oui, vous qui êtes au plus intime de mon cœur, terres ! qu’importe votre

     forme je vous intègre dans mes poèmes à mon gré, je me fonds en vous sans

     vraiment vous connaître,

Car je m’en vais de mon vol lourd de mouette, là-bas au sud, crier parmi les

     myriades de mouettes qui hivernent en Floride,

A moins que je ne dévale, n’écume et ne bondisse en riant avec les eaux

     printanières de l’Arkansas, du Rio Grande, du Nueces, du Brazos,  du

     Tombigbee, de la Red River, de la Saskatchewan ou de l’Osage,

Ou bien ne m’en aille aux sables du Nord, à Paumanok, dans quelque baie

     d’eau peu profonde, me mêler à des familles de hérons échassiers blanc de

     neige arpentant la grève en quête de vers lombrics ou d’algues aquatiques,

Ou bien ne regagne mon nid d’un sifflement triomphal, moi martin-pêcheur

     tout fier d’avoir transpercé le corbeau de mon bec, quels trilles mon

     triomphe !

Ou bien avec la troupe d’oies sauvages migratrices n’atterrisse à l’automne

     aux prairies, le gros de la troupe se repaît cependant que cou tendu en

     alerte circulent autour les sentinelles bientôt relayées par d’autres sentinelles

     - je fais comme elles, je mange puis je prends mon tour de garde,

Ou bien encore, élan avec l’élan de la forêt kanadienne – il a la taille d’un

     bœuf, les chasseurs l’acculent, d’un ultime effort il s’est dressé sur ses

     pattes arrière et, corne coupante comme une lame il charge sabots en avant

     - je ne fasse comme lui, les chasseurs m’ont coincé, je n’ai plus de choix, je 

     charge contre eux,

Mais voici enfin Mannahatta, ses rues, ses jetées, son fret, ses grands magasins,

     la foule innombrable de tous ceux qui oeuvrent au commerce,

Car je suis de Mannahatta, c’est là que mon poème est né, je me contiens tout

     en moi-même comme en elle mon île me contient,

Donc je dis le poème de nos et mes Etats à jamais Unis – part à part mon corps

     n’est pas plus solidairement uni en son identité faite d’un millier d’apports

     multiples que mes terres états-uniennes ne sont solidairement unies en leur

     UNIQUE IDENTITE ;

Naissances, climats, herbe pastorale des Grandes Plaines

Cités, ouvrages, mort, animaux, produits, guerres, biens et mal – eux ensemble,

Eux me fournissent détail par détail l’antiquité de mon feuillage d’Amérique,

     donc puis-je faire moins que de leur passer la clé de notre union, que de

     vous procurer la clé de notre union ?

Comment pourrais-je en effet ne pas vous faire cadeau de mes feuilles divines,

     qui que vous soyez, vous empêchant d’avoir la même éligibilité que moi ?

Comment pourrais-je ne pas vous inviter par la force de mes chants à cueillir

    par vous-mêmes des bouquets de nos incomparables feuilles états-uniennes ?

 

 

Traduit de l’anglais par Jacques Darras

In, Walt Whitman : « Feuilles d’herbes »

Editions Gallimard (Poésie), 2002

Du même auteur :

 Descendance d’Adam / Children of Adam (27/01/2015)

Chanson de moi-même / Song of myself (28/01/2017)

Drossé au sable / Sea - drift (25/07/2017)

Départ à Paumanok / Starting from Paumanok (28/01/2018)

Envoi / Inscriptions (28/01/2019)

Calamus (28/01/2020)

Salut au monde ! (28/01/2021)

Chanson de la piste ouverte /Song of the open road (28/01/2022)

Sur le bac de Brooklyn / Crossing Brookling ferry (31/07/2022)

 

 

Song of the answerer

 

1

 

NOW list to my morning's romanza, I tell the signs of the Answerer,

To the cities and farms I sing as they spread in the sunshine before me.

 

 

A young man comes to me bearing a message from his brother,

How shall the young man know the whether and when of his brother?

Tell him to send me the signs.

 

 

And I stand before the young man face to face, and take his right

     hand in my left hand and his left hand in my right hand,

And I answer for his brother and for men, and I answer for him that answers for all,

     and send these signs.

 

Him all wait for, him all yield up to, his word is decisive and final,

Him they accept, in him lave, in him perceive themselves as amid light,

Him they immerse and he immerses them.

Beautiful women, the haughtiest nations, laws, the landscape, people, animals,

The profound earth and its attributes and the unquiet ocean, (so tell I my morning's   

     romanza,)

All enjoyments and properties and money, and whatever money will buy,

The best farms, others toiling and planting and he unavoidably reaps,

The noblest and costliest cities, others grading and building and he domiciles there,

Nothing for any one but what is for him, near and far are for him, the ships in the

     offing,

The perpetual shows and marches on land are for him if they are for anybody.

 

He puts things in their attitudes,

He puts to-day out of himself with plasticity and love,

He places his own times, reminiscences, parents, brothers and sisters, associations,

     employment, politics, so that the rest never shame them afterward, nor assume

     to command them.

 

He is the Answerer,

What can be answer'd he answers, and what cannot be answer'd he shows how it

     cannot be answer'd.

 

A man is a summons and challenge,

(It is vain to skulk—do you hear that mocking and laughter? Do you hear the

     ironical echoes?)

 

Books, friendships, philosophers, priests, action, pleasure, pride, beat up and down

     seeking to give satisfaction,

He indicates the satisfaction, and indicates them that beat up and down also.

 

Whichever the sex, whatever the season or place, he may go freshly and gently and

     safely by day or by night,

He has the pass-key of hearts, to him the response of the prying of hands on the

     knobs.

 

His welcome is universal, the flow of beauty is not more welcome or universal

     than he is,

The person he favors by day or sleeps with at night is blessed.

Every existence has its idiom, every thing has an idiom and tongue,

He resolves all tongues into his own and bestows it upon men, and any man

     translates, and any man translates himself also,

One part does not counteract another part, he is the joiner, he sees how they join.

 

He says indifferently and alike How are you friend? to the President at his levee,

And he says Good-day my brother, to Cudge that hoes in thesugar-field,

And both understand him and know that his speech is right.

 

He walks with perfect ease in the capitol,

He walks among the Congress, and one Representative says to another, Here is our

     equal appearing and new.

 

Then the mechanics take him for a mechanic,

And the soldiers suppose him to be a soldier, and the sailors that he has follow'd

     the sea,

And the authors take him for an author, and the artists for an artist,

And the laborers perceive he could labor with them and love them,

No matter what the work is, that he is the one to follow it or has follow'd it,

No matter what the nation, that he might find his brothers and sisters there.

 

 

The English believe he comes of their English stock,

A Jew to the Jew he seems, a Russ to the Russ, usual and near, removed from none.

 

Whoever he looks at in the traveler's coffee-house claims him,

The Italian or Frenchman is sure, the German is sure, the Spaniard is sure, and the

     island Cuban is sure,

The engineer, the deck-hand on the great lakes, or on the Mississippi or St.

     Lawrence or Sacramento, or Hudson or Paumanok sound, claims him.

 

 

The gentleman of perfect blood acknowledges his perfect blood,

The insulter, the prostitute, the angry person, the beggar, see themselves in the

     ways of him, he strangely transmutes them,

They are not vile any more, they hardly know themselves they are so grown.

 

2

 

The indications and tally of time,

Perfect sanity shows the master among philosophs,

Time, always without break, indicates itself in parts,

What always indicates the poet is the crowd of the pleasant company of singers,

     and their words,

The words of the singers are the hours or minutes of the light or dark, but the

     words of the maker of poems are the general light and dark,

The maker of poems settles justice, reality, immortality,

His insight and power encircle things and the human race,

He is the glory and extract thus far of things and of the human race.

 

The singers do not beget, only the Poet begets,

The singers are welcom'd, understood, appear often enough, but rare has the day

     been, likewise the spot, of the birth of the maker of poems, the Answerer,

(Not every century nor every five centuries has contain'd such a day, for all its

     names.)

 

The singers of successive hours of centuries may have ostensible names, but the

     name of each of them is one of the singers,

The name of each is, eye-singer, ear-singer, head-singer, sweetsinger, night-singer,

     parlor-singer, love-singer, weird-singer, or something else.

 

All this time and at all times wait the words of true poems,

The words of true poems do not merely please,

The true poets are not followers of beauty but the august masters of beauty;

The greatness of sons is the exuding of the greatness of mothers and fathers,

 The words of true poems are the tuft and final applause of science.

 

Divine instinct, breadth of vision, the law of reason, health, rudeness of body,

     withdrawnness,

Gayety, sun-tan, air-sweetness, such are some of the words of poems.

 

The sailor and traveler underlie the makers of poems, the Answerer,

The builder, geometer, chemist, anatomist, phrenologist, artist, all these underlie

     the maker of poems, the Answerer. 

 

The words of the true poems give you more than poems,

They give you to form for yourself poems, religions, politics, war, peace, behavior,

     histories, essays, daily life, and every thing else,

They balance ranks, colors, races, creeds, and the sexes,They do not seek beauty, they are sought,

Forever touching them or close upon them follows beauty, longing, fain, love-sick. 

 

They prepare for death, yet are they not the finish, but rather the outset,

They bring none to his or her terminus or to be content and full,

Whom they take they take into space to behold the birth of stars, to learn one of the

     meanings,

To launch off with absolute faith, to sweep through the ceaseless rings and never

     be quiet again.

Our old feuillage

 

ALWAYS our old feuillage!

Always Florida's green peninsula—always the priceless delta of Louisiana —

     always the cotton-fields of Alabama and Texas,

Always California's golden hills and hollows, and the silver mountains of New

     Mexico—always soft-breath'd Cuba,

Always the vast slope drain'd by the Southern sea, inseparable with the slopes

     drain'd by the Eastern and Western seas,

The area the eighty-third year of these States, the three and a half millions of

     square miles,

The eighteen thousand miles of sea-coast and bay-coast on the main, the thirty

     thousand miles of river navigation,

The seven millions of distinct families and the same number of dwellings—always

     these, and more, branching forth into numberless branches,

Always the free range and diversity—always the continent of Democracy;

Always the prairies, pastures, forests, vast cities, travelers, Kanada, the snows;

Always these compact lands tied at the hips with the belt stringing the huge oval

      lakes;

Always the West with strong native persons, the increasing density there, the

     habitans, friendly, threatening, ironical, scorning invaders;

All sights, South, North, East—all deeds, promiscuously done at all times,

All characters, movements, growths, a few noticed, myriads unnoticed,

Through Mannahatta's streets I walking, these things gathering,

On interior rivers by night in the glare of pine knots, steamboats wooding up,

Sunlight by day on the valley of the Susquehanna, and on the valleys of the Potomac

     and Rappahannock, and the valleys of the Roanoke and Delaware,

In their northerly wilds beasts of prey haunting the Adirondacks the hills, or

     lapping the Saginaw waters to drink,

In a lonesome inlet a sheldrake lost from the flock, sitting on the water rocking

     silently,

In farmers' barns oxen in the stable, their harvest labor done, they rest standing,

     they are too tired,

Afar on arctic ice the she-walrus lying drowsily while her cubs play around,

The hawk sailing where men have not yet sail'd, the farthest polar sea, ripply,

     crystalline, open, beyond the floes,

White drift spooning ahead where the ship in the tempest dashes,

On solid land what is done in cities as the bells strike midnight together,

In primitive woods the sounds there also sounding, the howl of the wolf, the

     scream of the panther, and the hoarse bellow of the elk,

In winter beneath the hard blue ice of Moosehead lake, in summer visible through

     the clear waters, the great trout swimming,

In lower latitudes in warmer air in the Carolinas the large black buzzard floating

     slowly high beyond the tree tops,

Below, the red cedar festoon'd with tylandria, the pines and cypresses growing out

     of the white sand that spreads far and flat,

Rude boats descending the big Pedee, climbing plants, parasites with color'd

     flowers and berries enveloping huge trees,

The waving drapery on the live-oak trailing long and low, noiselessly waved by the

     wind,

The camp of Georgia wagoners just after dark, the supper-fires and the cooking

     and eating by whites and negroes,

Thirty or forty great wagons, the mules, cattle, horses, feeding from troughs,

The shadows, gleams, up under the leaves of the old sycamoretrees, the flames

     with the black smoke from the pitch-pine curling and rising;

Southern fishermen fishing, the sounds and inlets of North Carolina's coast, the

     shad-fishery and the herring-fishery, the large sweep-seines, the windlasses on

      shore work'd by horses, the clearing, curing, and packing-houses;

Deep in the forest in piney woods turpentine dropping from the incisions in the

     trees, there are the turpentine works,

There are the negroes at work in good health, the ground in all directions is cover'd

     with pine straw;

In Tennessee and Kentucky slaves busy in the coalings, at the forge, by the

     furnace-blaze, or at the corn-shucking,

In Virginia, the planter's son returning after a long absence, joy fully welcom'd and

     kiss'd by the aged mulatto nurse,

On rivers boatmen safely moor'd at nightfall in their boats under shelter of high

     banks,

Some of the younger men dance to the sound of the banjo or fiddle, others sit on

     the gunwale smoking and talking;

Late in the afternoon the mocking-bird, the American mimic, singing in the Great

     Dismal Swamp,

 There are the greenish waters, the resinous odor, the plenteous moss, the cypress-

     tree, and the juniper-tree;

Northward, young men of Mannahatta, the target company from an excursion

      returning home at evening, the musket-muzzles all bear bunches of flowers

     presented by women;

Children at play, or on his father's lap a young boy fallen asleep, (how his lips

     move! how he smiles in his sleep!)

The scout riding on horseback over the plains west of the Mississippi,

     he ascends a knoll and sweeps his eyes around;

California life, the miner, bearded, dress'd in his rude costume, the stanch

     California friendship, the sweet air, the graves one in passing meets solitary just

     aside the horse-path;

Down in Texas the cotton-field, the negro-cabins, drivers driving mules or oxen

     before rude carts, cotton bales piled on banks and wharves;

Encircling all, vast-darting up and wide, the American Soul, with equal

     hemispheres, one Love, one Dilation or Pride;

In arriere the peace-talk with the Iroquois the aborigines, the calumet, the pipe of

     good-will, arbitration, and indorsement,

The sachem blowing the smoke first toward the sun and then toward the earth,

The drama of the scalp-dance enacted with painted faces and guttural

     exclamations,

The setting out of the war-party, the long and stealthy march,

The single file, the swinging hatchets, the surprise and slaughter of enemies;

All the acts, scenes, ways, persons, attitudes of these States, reminiscences,

     institutions,

All these States compact, every square mile of these States without excepting a

     particle;

Me pleas'd, rambling in lanes and country fields, Paumanok'sfields,

Observing the spiral flight of two little yellow butterflies shuffling between each

     other, ascending high in the air,

The darting swallow, the destroyer of insects, the fall traveler southward but

     returning northward early in the spring,

The country boy at the close of the day driving the herd of cows and shouting to

     them as they loiter to browse by the roadside,

The city wharf, Boston, Philadelphia, Baltimore, Charleston, New Orleans, San

     Francisco,

The departing ships when the sailors heave at the capstan;

Evening—me in my room—the setting sun,

The setting summer sun shining in my open window, showing the swarm of flies,

     suspended, balancing in the air in the centre of the room, darting athwart, up

      and down, casting swift shadows in specks on the opposite wall where the shine

     is;

The athletic American matron speaking in public to crowds of listeners,

Males, females, immigrants, combinations, the copiousness, the individuality of the

     States, each for itself—the moneymakers,

Factories, machinery, the mechanical forces, the windlass, lever, pulley, all

     certainties,

The certainty of space, increase, freedom, futurity,

In space the sporades, the scatter'd islands, the stars—on the firm earth, the lands,

     my lands,

O lands! all so dear to me—what you are, (whatever it is,) I putting it at random in

     these songs, become a part of that, whatever it is,

Southward there, I screaming, with wings slow flapping, with themyriads of gulls

     wintering along the coasts of Florida,

Otherways there atwixt the banks of the Arkansaw, the Rio Grande, the Nueces,

     the Brazos, the Tombigbee, the Red River, the Saskatchawan or the Osage, I

     with the spring waters laughing and skipping and running,

Northward, on the sands, on some shallow bay of Paumanok, I with parties of

     snowy herons wading in the wet to seek worms and aquatic plants,

Retreating, triumphantly twittering, the king-bird, from piercing the crow with its

     bill, for amusement—and I triumphantly twittering,

The migrating flock of wild geese alighting in autumn to refresh themselves, the

     body of the flock feed, the sentinels outside move around with erect heads

     watching, and are from time to time reliev'd by other sentinels—and I feeding

and taking turns with the rest,

In Kanadian forests the moose, large as an ox, corner'd by hunters, rising

     desperately on his hind-feet, and plunging with his fore-feet, the hoofs as sharp

     as knives—and I, plunging at the hunters, corner'd and desperate,

In the Mannahatta, streets, piers, shipping, store-houses, and the countless

     workmen working in the shops,

And I too of the Mannahatta, singing thereof—and no less in myself than the

     whole of the Mannahatta in itself,

Singing the song of These, my ever-united lands—my body no more inevitably

     united, part to part, and made out of a thousand diverse contributions one

     identity, any more than my lands are inevitably united and made ONE

      IDENTITY;

Nativities, climates, the grass of the great pastoral Plains, Cities, labors, death,

     animals, products, war, good and evil — these me,

These affording, in all their particulars, the old feuillage to me and to America,

      how can I do less than pass the clew of the union of them, to afford the like to

     you?

Whoever you are! how can I but offer you divine leaves, that you also be eligible

     as I am?

How can I but as here chanting, invite you for yourself to collect bouquets of the

     incomparable feuillage of these States?

 

 

Leaves of Grass

David Mc Kay,Publisher, Philadelphia, 1891–92

 

Poème précédent en anglais :

Lawrence Ferlinghetti : Un Coney Island de l’esprit (16 – 123) / A Coney Island of the mind (16 – 23) (19/01/2023)

 

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27 janvier 2023

Du Fu / 杜甫 (712 – 770) : En contemplant la plaine

jiang-zhaohe-杜甫诗意-(portrait-of-du-fu)[1]


Encre sur papier, sur rouleau,par Jiang Zahoe (1904 - 1986)

 

En contemplant la plaine

 

L’automne limpide se déploie sans limites ;

A l’horizon naissent des couches de nuées.

Au loin, les eaux se mêlent au ciel clair ;

Dans un brouillard épais, une ville isolée.

De rares feuilles tombent encore au vent ;

Le soleil se noie derrière la ligne des monts.

Comme elle tarde à rentrer, la grue solitaire !

Les corbeaux du soir occupent déjà la forêt.

 

Traduit du chinois par Florence Hu-Sterk

in, « Anthologie de la poésie chinoise »

Editions Gallimard (La Pléiade), 2015

Du même auteur :

Village près d’une rivière (22/08/2015)

Vers brisés (21/11/2016)

Face à la neige / 对雪 (27/01/2022)

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26 janvier 2023

Aimé Césaire (1913 – 2008) : Corps perdu

cesaire_guinee[1]

Corps perdu

 

     Moi qui Krakatoa

moi qui tout mieux que mousson

moi qui poitrine ouverte

moi qui laïlape

moi qui bêle mieux que cloaque

moi qui hors de gamme

moi qui Zambèze ou frénétique ou rhombe ou

cannibale

je voudrais être de plus en plus humble et plus bas

toujours plus grave sans vertige ni vestige

jusqu’à me perdre tomber

dans la vivante semoule d’une terre bien ouverte.

Dehors une belle brume au lieu d’atmosphère serait

 point sale

chaque goutte d’eau y faisant un soleil

dont le nom le même pour toutes choses

serait RENCONTRE BIEN TOTALE

si bien que l’on ne saurait plus qui passe

ou d’une étoile ou d’un espoir

ou d’un pétale de l’arbre flamboyant

ou d’une retraite sous-marine

courue par les flambeaux des méduses-aurélies

Alors la vie j’imagine me baignerait tout entier

mieux je la sentirais qui me palpe ou me mord

couché je verrais venir à moi les odeurs enfin libres

comme des mains secourables

qui se feraient passage en moi

pour y balancer de longs cheveux

plus longs que ce passé que je ne peux atteindre.

Choses écartez-vous faites place entre vous

place à mon repos qui porte en vague

ma terrible crête de racines ancreuses

qui cherchent où se prendre

Choses je sonde je sonde

moi le portefaix je suis porte racines

et je pèse et je force et j’arcane

   j’omphale

Ah qui vers les harpons me ramène

   je suis très faible

je siffle oui je siffle des choses très anciennes

de serpents de choses caverneuses

Je or vent paix-là

et contre mon museau instable et frais

pose contre ma face érodée

ta froide face de rire défait.

Le vent hélas je l’entendrai encore

nègre nègre nègre depuis le fond

du ciel immémorial

un peu moins fort qu’aujourd’hui

mais trop fort cependant

et ce fou hurlement de chiens et de chevaux

qu’il pousse à notre poursuite toujours marronne

mais à mon tour dans l’air

je me lèverai un cri et si violent

que tout entier j’éclabousserai le ciel

et par mes branches déchiquetées

et par le jet insolent de mon fût blessé et solennel

     je commanderai aux îles d’exister

 

 

Corps perdu

Editions Fragrance, 1949

Du même auteur :

 « Je retrouverais le secret des grandes communications… » (25/01/2014)

En guise de manifeste littéraire (25/01/2015)

Et les chiens se taisaient (26/01/2016)

Fragments d’un poème (26/01/2017)

Soleil serpent… » (26/01/2018)

A l’Afrique (26/01/2019)

Configurations (26/01/2020)

Batouque (26/01/2021)

Idylle (26/01/2022)

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25 janvier 2023

Antonin Artaud (1896 – 1948) : « Et c’est ainsi que van Gogh... »

   

9776[1]Autoportrait, fusain sur papier, vers 1920

 

..............................................................................

     Et c’est ainsi que Van Gogh est mort suicidé, parce que c’est le concert de

la conscience entière qui n’a plus pu le supporter.

     Car s’il n’y avait ni esprit, ni âme, ni conscience, ni pensée,

     il y avait du fulminate,

     du volcan mûr,

     de la pierre de transe,

     de la patience,

     du bubon,

     de la tumeur cuite,

     et de l’escharre d’écorché.

 

     Et le roi Van Gogh sommeillait, incubant la prochaine alerte de

 l’insurrection de sa santé.

     Comment ?

     Par le fait que la bonne santé c’est pléthore de maux rodés, de formidables

 ardeurs de vivre, par cent blessures corrodées, et qu’il faut quand même faire

 vivre,

     qu’il faut amener à se perpétuer.

     Qui ne sent pas la bombe cuite et le vertige comprimé n’est pas digne d’être

 vivant.


     C’est le dictame que le pauvre Van Gogh en coup de flamme se fit un

 devoir de manifester.

     Mais le mal qui veillait lui fit mal.

     Le Turc, sous sa figure honnête, s’approcha délicatement de Van Gogh pour

 cueillir en lui la praline,

     afin de détacher la praline (naturelle) qui se formait.

     Et Van Gogh y perdit mille étés.

     De quoi il est mort à 37 ans,

     avant vivre,

     car tout singe a vécu avant lui des forces qu’il avait rassemblées.

     Et c’est maintenant ce qu’il va falloir rendre, pour permettre à Van Gogh

 de ressusciter.

      En face d’une humanité de singe lâche et de chien mouillé, la peinture

 de Van Gogh aura été celle d’un temps où il n’y eut pas d’âme, pas d’esprit,

 pas de conscience, pas de pensée, rien que des éléments premiers tour à tour  

 enchaînés et déchaînés.

     Paysages de convulsions fortes, de traumatismes forcenés, comme d’un

 corps que la fièvre travaille pour l’amener à l’exacte santé.

      Le corps sous la peau est une usine surchauffée,

     et dehors,

     le malade brille,

     il luit,

     de tous ses pores,

     éclatés.

     Ainsi un paysage

     de Van Gogh

     à midi.

     Seule la guerre à perpétuité explique une paix qui n’est qu’un passage,

     ainsi qu’un lait prêt à verser explique la casserole où il bouillait.

     Méfiez-vous des beaux paysages de Van Gogh tourbillonnants et pacifiques,

      convulsés et pacifiés.

     C’est la santé entre deux reprises de la fièvre chaude qui va passer.
 

     C’est la fièvre entre deux reprises d’une insurrection de bonne santé.

     Un jour la peinture de Van Gogh armée et de fièvre et de bonne santé,

     reviendra pour jeter en l’air la poussière d’un monde en cage que son

 cœur ne pouvait plus supporter.

 

 

Van Gogh le suicidé de la société

Editions K, 1947

Du même auteur :

« Il faut que l’on comprenne que toute intelligence… » (24/01/2014)

Position de la chair (24/01/2015)

Invocation à la Momie (25/01/2016)

Prière (25/01/2017)

« Les êtres /ne sortent pas … » (25/01/2018)

Le navire mystique (25/01/2019)

« Il y a dans la magie... » (25/01/2020)

Lettre aux écoles du Bouddha (25/01/2021)

La momie attachée (25/10/2022)

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24 janvier 2023

André Du Bouchet (1924 – 2001) : Le révolu

andre-du-bouchet-1157123[1]

 

LE RÉVOLU

 

                                                          De face, comme au sol

révolu, je vois une roue de face comme rentrée, qui ramène

sans dévier à des yeux qu’on racle...

 

                                                                          Pour en finir

Avec  la  route  où  les  chemins déversent,  avec l’air aussi,

par plissement

...

L’atelier des torrents, le glacier, avance dans la rêche.

 

                                                                         Aussi râpeux,

rugueux,  que  le  bleu  dans  notre  bouche,  le bleu  qui ne

voit pas.

.............................................

                                             Dans l’emportement de la soif,

nos têtes, et la montagne, obstruent.

.............................................

                                        Il y a – aussi loin que nous aurons

été  –  ce visage soustrait qui tire à soi comme un long trait

d’eau froide.

 

                                                               Même âge, j’ai crié

pour  chaque  herbe  grandie.    La  couverture  râpeuse  de

l’autre souffle tire.

.............................................

             Ici sans paroi, comme derrière le bandeau des murs

le soleil rugueux,

                                illumine.

 

                                                                    Des mains vont,

la nuit, comme à l’eau.     Vont, comme l’eau.   Comme de   

l’autre côté des murs, le murmure, encore, de l’eau.

.............................................

                    De l’autre côté de cette soif

                    chacun

 

                    eau

 

                    la poussée de l’eau. 

                                                  *  

                    Avec la poussée

                    de l’eau

 

                    comme seule à boire.

.............................................

                                 Ici

 

                                    jusqu’à la mèche

                                 jusqu’au

 

                                 souffle.

.............................................

                          Je plie

                          sans

                          que le soleil

 

                          pierres

                          plusieurs face au jour

 

                          sur des genoux qui plient

.............................................

                                 Feu

 

                                 pour brûler uniquement

 

                                 donner flamme

                                 fendue.

.............................................

Continuant,   de  l’autre  côté  de  sa soif,  sur  une  fraction

d’eau froide.

                                                  *  

                                  Comme à sa paroi le glacier entre eau

et eau, la gangue du glacier.

.............................................

Toi, dans la confusion des torrents, toi sans gangue.

 

 

Orange Export Ltd, 92240 Malakoff, 1977

Du même auteur :

Cession (26/06/2016)

Le moteur blanc (09/07/2017)

Au deuxième étage (09 07/18)

Ici en deux (09/07/2019)

Sur le pas (09/07/2020)

Dans la chaleur vacante (01/01/2021)

Sol de la montagne (09/07/2021)

Face de la chaleur (01/01/2022)

Ou le soleil (09/07/2022)

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23 janvier 2023

André Breton (1896 – 1966) : « Toujours pour la première fois... »

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Toujours pour la première fois

C’est à peine si je te connais de vue

Tu rentres à telle heure de la nuit dans une maison oblique à ma fenêtre

Maison tout imaginaire

C’est là que d’une seconde à l’autre

Dans le noir intact

Je m’attends à ce que se produise une fois de plus la déchirure fascinante

La déchirure unique

De la façade et de mon cœur

Plus je m’approche de toi

En réalité

Plus la clé chante à la porte de la chambre inconnue

Où tu m’apparais seule

Tu es d’abord tout entière fondue dans le brillant

L’angle fugitif d’un rideau

C’est un champ de jasmin que j’ai contemplé à l’aube sur une route des environs

     de Grasse

Avec ses cueilleuses en diagonale

Derrière elles l’aile sombre tombante des plants dégarnis

Devant elles l’équerre de l’éblouissant

Le rideau invisiblement soulevé

Rentrent en tumulte toutes les fleurs

C’est toi aux prises avec cette heure trop longue jamais assez trouble jusqu’au

     sommeil

Toi comme si tu pouvais être

La même à cela près que je ne te rencontrerai peut-être jamais

Tu fais semblant de ne pas savoir que je t’observe

Merveilleusement je ne suis plus sûr que tu le sais

Ton désœuvrement m’emplit les yeux de larmes

Une nuée d’interprétations entoure chacun de tes gestes

C’est une chasse à la miellée

Il y a des rocking-chairs sur un pont il y a des branchages qui risquent de

      t’égratigner dans la forêt

Il y a dans une vitrine rue Notre-Dame-de-Lorette

Deux belles jambes croisées prises dans de hauts bas

Qui s’évasent au centre d’un grand trèfle blanc

Il y a une échelle de soie déroulée sur le lierre

Il y a

Qu’à me pencher sur le précipice

De la fusion sans espoir de ta présence et de ton absence

J’ai trouvé le secret

De t’aimer

Toujours pour la première fois

 

 

L’air de l’eau

Editions des Cahiers d’art, 1934

Du même auteur :

Union libre 17/(01/2014)

Ode à Charles Fourier (23/01/2015)

Plutôt la vie (23/01/2016)

Les écrits s’en vont (23/01/2017)

La lanterne sourde (23/01/2018)

« On me dit que là-bas... »  (23/01/2019)

Le verbe être (23/01/2020)

« J’aimerais n’avoir jamais commencé... » (23/01/2021)

« Dites-moi où s’arrêtera la flamme... » (23/01/2022)

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22 janvier 2023

Jean / Hans Arp (1887 – 1966) : Une goutte d'homme

Jean-arp-portrait[1]Jean Arp dans le bureau d'urbanisme de l'Aubette, Strasbourg, 1927 © VG Bild-Kunst, Bonn 2022 | Stiftung Arp eV, Berlin/Rolandswerth photo : inconnue

 

Une goutte d'homme

 

une goutte d'homme

un rien de femme

achèvent la beauté du bouquet d'os

c'est l'heure de l'aubade

dans la fourrure de feu

le vent arrive sur ses quatre plantes

comme le cheval sur ses quatre roues

l'espace a un parfum vertical

 

l'espace a un parfum vertical

le vent arrive sur ses quatre plantes

comme le cheval sur ses quatre roues

c'est l'heure de l'aubade

dans la fourrure de feu

une goutte d'homme

un rien de femme

achèvent la beauté du bouquet d'os

 

Jours effeuillés

Editions Gallimard,1966

Du même auteur :

Place blanche (13/01/2019)

Joie noire (13/01/2020)

Quatre poèmes (13/01/2021)

Cuis-moi un tonnerre (13/01/2022)

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21 janvier 2023

Henri-Simon Faure (1923 – 2015) : pape un enfant de chœur sur la touche (11-23)

 

HSF_film_2019_m[1]

 

                                                                                    

                                  pape

un enfant de choeur sur la touche

 

11

          combien j’entrais en errance

          depuis mon dernier poème

          mil neuf cent soixante six

 

          ouais

                      tirant dur sur ma roulotte

          comme un vieux cheval de cirque

          du velay en la provence

 

          saint-étienne

                                 ville close

          si tu veux qu’enfin je t’aime

          passe en territoire vellave

          élargis tes dimensions

          de rudesse et de fierté

          un seul soir rien que pour moi

          avec le doux vent tombé

          des montagnes sud-ouest

 

     quand elle montera dans ma voiture

     passagère clandestine embarquée

     sans bagage pour quelque île lointaine

     vogue la galère au cri des mouettes

     puis se tiendra assise à mes côtés

     les bras croisés et les genoux serrés

     elle deviendra la plus belle fille

     du monde

                        en coin de mon rétroviseur

 

               je dépends de vos tics

               comme s’ils étaient miens

               j’ose les recréer

               en faux jour d’un miroir

               avec l’espoir secret

               d’en tirer bon parti

               pour être comédien

               allumeur de soupirs

 

          je me rappelle

 

                                   un monde fou

          se glissait dans ta tête lourde

          dès que le trépan inventé

          avait découpé une trappe

          sur ton bonheur marécageux

 

12

       quand bien même mon orgueil fût tombé sur le dos

       j’entraînais toujours mon adversaire dans ma chute

 

     vous me direz qu’il faut avoir des principes

                                                        plein les poches

     qu’un poète qui tant vadrouille

                                              entre vulgaire et divin

     se brisera le crâne enfin sur les récifs mitoyens

 

     je n’ai consulté l’heure de l’homme

                                                     au cadran du mépris

     pour crier qu’il devenait temps

                                             de le sauver malgré lui

     jamais               

 

                     gardons-nous de cette peste des idéalistes

 

     ils sont les jambes de bois de l’espèce humaine

                                                                  qui marche

     non pas

                   des pains de cire

                              du vieux bois des vielles armoires

des tables encochées de trous d’amande

                                                    ou de bols à soupe

des bancs de prière à pauvres

                                    en fond obscur d’église

pas

       du bois dont on taille les flûtes

                                                   comme une branlée

pour domestiquer

               les cris de joie du vent dans la campagne

ni

     celui qui vient des îles

     où tourner les coquetiers

magnifiques de couleurs

à mettre sous le cul des poules

ou dessus la cheminée des résidences secondaires

mais

du bois sans âme que les mites taraudent profond

et qui craque sous la main

poignée d’espérance pourrie

 

13

          ah

                   posséder un fourneau

          à bois ou bien à charbon

          tôles peintes d’émail noir

          encadrées de cuivre rouge

          tel celui de

                                   finn hauptmann

          un copain sculpteur danois

 

          ma mère en eut un du genre

          avec la porte du four

          qu’on abaisse les jours froids

          et qu’une chaîne retient

 

          j’y fourrais les pieds gelés

          de mon enfance énervée

          en fin des après-midi

          retour du luge ou de ski

 

          il avait gardé l’odeur

          du plat ou du dernier repas

          ou des pommes vertes cuites

          oubliées de caramel

 

     nous connaîtrons un temps de bonheur matériel

     mais ce ne sera plus de la joie à deux sous

 

     l’avenir n’a de la couleur qu’entre les pages

     de mes recueils

                                après la pluie d’inspiration

 

     l’allaitement au sein faisait ouvrir le poing

     puis les doigts éventaient les mouches de l’ennui

 

     pourtant le passé

                                  quand sur lui je me retourne

     a les mains sales d’un qui pataugeait la terre

 

14

           je dégueule sur le reproche

           que l’on m’a souvent formulé  

           de prendre goût à la parade

 

           mais je devais                       

                                    garder les vaches

           savoir faire de ma misère  

           rien qu’une femme de ménage

 

           au creux d’un vallon                        

                                               prairie verte

           resserrée

                            immense

                                            en cet âge                      

           piste ronde d’un très grand cirque

           qui pue le parfum de l’étable

 

           aussitôt l’âpre nuit tombante 

     devenait

                      scène de théâtre

     gigantesque

                            dans l’ombre bleue

 

     et les pétards que j’allumais

     amplifiaient les beuglées lyriques

     de mon rôle

                           ô si belles rouges

 

     dès que l’héroïne accourait

     pour me réciter sa réplique

     je portais la main à mon sexe

     dans un sournois geste ancestral

 

     tant mon savoir était encore

     primaire

                     et enfantin désir

 

     à l’ombre des noisetiers gris

     j’urinais mon appréhension

 

     ses yeux devenaient d’amoureuse

     à trop contrarier mes doigts gauches                  

15

           remonter l’oubli

           à grands coups de rame

 

           le courant s’entrouvre

           une fille nue  

           au soleil de plage

           fleur                        

                    cinq doigts

                                        épines                        

           le frelon musique

           son odeur l’abat  

           tandis qu’elle roule                        

           au ciel

                       en lambeaux                        

           mais immaculée      

 

           ô

                sculpture de chair à caresser  

           tombée nue derrière les noisetiers

            bordant un chemin creux qui mène à l’eau

           étreintes et plaintes de jouissance  

           sa blancheur de peau tachée de rousseur

           viol de la statue

                                      soubresauts

                                                                cadavre

           souillé de terre d’herbes et de sperme

 

           combien j’en ai déjà par trop roulé  

           entre mes doigts jaunis

                                                   des cigarettes

           de volupté

 

                                    celle que je fumais

           l’allumant à la cendre d’un mégot

           avant de l’écraser dans la nature

           faisant monter le dur dégueulandis

           de la toux sèche à ma gorge crispée  

 

 

           et je buvais à mon bidon un coup

           de rouge aigre

                                    pour arroser mon coeur

           comme une plante grasse du désert

           mise à la fenêtre d’un h l m

 

16

                    J’étais de ce monde simple

                    avec des trous aux chaussettes  

                    mes orteils dans le taillis

                    lapins battant la mesure

                    ruisseau sans lit sur la carte  

                    se souvenant de ses sources

                    sexe de paille amoureux

                    des grenouilles feuilles mortes

 

          un gamin disant sa fable

          bien à l’aise dans sa peau

          sans penser au devenir

          écorce de bouchon

                                          cuir

          ou aiguiser son rasoir

 

          non pas encore poète

          poète qui en a marre

          parfois de tout

                                   et souvent

          dès qu’il juge trop étroite

          sa cellule d’homme amer

          où terriblement il chante

          boîtes à musique éventrée

 

17

l’individu ne fait que troquer le métal

de ses chaînes

qui brille à l’œil des pies voleuses

où attire la dactylo à l’éventaire

du forain

                 où fait se tortiller la bigote

 

elles te permettront de rouler sur la neige

mais la neige tombe avec le calendrier

d’où dépasse la pierre plantée de l’hiver

qui marque les limites du vieux désespoir

pour un temps assorti de pieux recueillement

 

une civilisation qui pénètre en trombe

dans son âge mûr avec des regrets bleuis

et les fruits de la peur chaque jour sur sa table

de crever

                  subitement sa crise cardiaque

parce qu’elle ne sut se servir de son cœur

rien que pour l’amour arpenté de long en large

           ou

                  du cancer

                                   dont le nom déjà émerveille

           gratté comme un sale bouton qui défigure

 

     je te jouerai le grand cancer

     celui que jalousent les musiciens

     qui n’auront jamais le doigté subtil des poètes

 

     mon père

                      me disait l’auguste

                                                         il meurt d’un cancer

     hier retour des waters

                                    il s’est tourné vers le christ

     mis par les sœurs au-dessus de son lit d’hôpital

     il l’a engueulé d’être cause de sa souffrance

     mais il ne parle plus depuis son opération

     du trou dans sa poitrine il cracha son émotion

 

     le christ

                     tu en fus souillé une nouvelle fois

 

     l’homme est mort

                              sans avoir de réponse à son insulte

 

          combien il est plus triste

          de voir pleurer un homme

          plutôt que son enfant

 

          l’éponge d’avenir

          effilochée d’usage

          n’effacera jamais

          ce mot du tableau noir

          douleur

                        douleur

                                       douleur

 

          rien qu’une larme adulte

          définit mieux ce terme

          qu’une ligne imprimée

          dans un gros dictionnaire

          sous une illustration

 

18

le désespoir qui m’avait tiré par l’oreille

au rythme du rhône

                                 le long de son rivage

avait sa place marquée libre au campement

 

je l’avais basculé dans un fossé de route

juste à la hauteur de

                                  saint-étienne-des-sorts 

tant ce nom m’écorche la gorge d’épouvante

parce-que

                  me rappelant ma ville natale

l’enthousiaste poésie broyée aux étaux

ses places étroites plantées d’arbres malades

mains mortes tendues vers un ciel muet et sourd

 

ils espèrent qu’enfin se paie la lâcheté

alors que

                  dans une cinquième saison proche

des poings foutront sur la gueule des imbéciles

 

les clochers sont les chiens de garde du troupeau

qui moutonne

                        et puis chie par les tranchées des rues

 

19

ô mon amour

                        vitriolé comme aux beaux jours

je pleure la haine dont tu m’as embué

 

les catins ne portent plus leur sexe en écharpe

tricolore

                 est un mot qui ravive leurs règles

dans quelle plaie mauve

                                                                          gît la pierre précieuse

 

           j’en ai tellement pourchassé

           même en des saisons interdites

           de ces perles de la nature

           qu’il faudra bien

                                         qu’en l’autre monde

           le poids lourd de leurs indulgences

           m’élimine de ce métier                   

           de pêcheur au fond de l’eau trouble

                  

           où je cherchais la liberté

           balancera mon inertie      

           retiendra mon je-m’en-foutisme

 

           ces yeux furent les cataphotes                   

           de ma route

                                 dans cette nuit

           quand se réverbèrent mes phares    

           par-delà l’épais brouillard blanc

           qui dut langer ma vie d’enfant      

           bienheureusement né coiffé

 

       filles

                   je ne pouvais lutter contre vous

       parti battu d’avance

                                         mais le sachant

       à cause de l’image au cœur crucifié

       depuis le jour

                               où mes ancêtres baissèrent

       la tête

                  devant l’affreux dieu des barbares

       montés

                     du sud

 

                                  société

                                                je me méfie

       de la poigne sournoise de l’amitié

 

       y laisserai-je mes dents de loup-garou

      

20

                          elle

                                 avait

                          son visage

                          de poupée

                          en effet

                          à la mode

                          suédoise

 

                          mais

                                    mon dieu

                          qu’

                                   elle se

                          déhanchait

                          trop à l’aise

 

                          dites-moi

                          quoi

                                     pouvoir

                          faire ensemble

                          guêpe immense

 

                          on traduit

 

                          ah  oui

                          vous

                                    écrivez

                          des poèmes

                         

                          on traduit

 

                          j’en écris

                          ouais

 

                                      son cul

                          plus m’importe

                          tout d’un coup

                          j’étais seul

                          avec

                                  lui

                          dans ce groupe

                          de nordiques

 

                          tête haute

                          je notais

                          tandis qu’

                                           elle

                          posait

                                       nue

                          devant moi

                          étrange

                                       et

                          chaud modèle

                          face au peintre

                          bout de glace

                          qui s’inspire

                          se morfond

 

                          écriture

                          sois maudite

                          pour mon choix

                          œuvre d’art

                          imbécile            

21

            j’écrivais de la prose

                                                beaucoup de prose

            des histoires vécues à grands coups de gueule

            et de bon sang

                                     et de sueur eau de mer

            afin de me vider

                                        trouver cet état

            extatique

                              où je n’étais que poésie

            corps de poésie

                                      plume de poésie

          main de poésie

                                   papier de poésie

 

     je me torche les rives du trou de balle

     de l’opinion dentelle blanche des autres

 

     qu’ils glandouillent à tous les vents

                                                                  moi je bande

     et ma flèche humide atteint la basse cible

     qu’exhibent

                          mains balantes

                                                   les femmes nues

     ostie dressée par les prêtres de l’abîme

     tête à l’envers

                                où pointe d’élévation

 

22

            la pleine lune de décembre

            elle est tombée cette année-là

            entre noël et jour de l’an

           avec mon retour en ces ruines

           aussitôt me poignarde au cœur

 

            pas le moindre sursaut d’insecte

            n’étincelle la terre glabre

            ses entrailles ouvertes

                                                froides

            épines de hérisson

                                            gel

            où mon pas se plante hésitant

 

            tout est ténèbre de silence

 

            j’entends battre la mécanique

            de mon sang qui

                                           lui

                                                  veut survivre

            jusqu’à la remontée de sève

            afin de faire la jonction

            

            on ne devrait jamais se plaindre

            du manteau lourd de la chaleur

            ni du soleil trop grand ouvert

            dans l’œil d’étonnement des filles

 

     d’une sécheresse de bois mort cassé

                                                                 l’hiver

     en provence

 

                          j’apportais ma poubelle de froid

     dilapidée dès le parallèle trente trois

 

     j’errais à travers les ruines d’

                                                    oppède

                                                                   aux aguets

     dans l’attente anxieuse de l’éclatement des pierres

     du croulement des murs

                                              de l’apparition des morts

 

     aux encoignures les escargots clignaient de bave

 

     et

          le vent du silence était un monstre assoupi

 

23

                          là  

                                je me forçais à découvrir

                          un seul soupir de déséquilibre                                                              

                          qui m’aurait donné barre

                                                                      sur vous

                          dans votre course vers la rivière

                                                   

                          la moindre chose portant à faux

                          sous ma surveillance exacerbée

                          je la palpais d’une vive poigne

                          la paume aux angles de volupté

 

     à me tirailler en franc-tireur

     des yeux mettent mon cœur en charpie

     et je m’incline

                              sans plus parler

     devant la justesse de leur feu

 

     vous avez deviné

                                   combien j’erre

     dans un monde qui tant me dépasse

     à la recherche de la caverne

     y réfugier ma richesse acquise

     afin de froide désespérance

     parvenir à gonfler ma poitrine

     aux colorées dimensions immenses

     de ce que je portais dans ma tête

 

trois paroles de vie (valent jeu) sept années d’écritures

Editions plein chant (cahiers hsf/6), 16120 Bassac, 1976

Du même auteur :

Par ces temps (28/07/2016)

un manoeuvre n’en fait qu’à sa forte tête ... (0 – 16) (21/01/2020)

un manoeuvre n’en fait qu’à sa forte tête ... (17 – 29) (21/01/2021)

pape un enfant de chœur sur la touche (1-10)  (21/01/2022)

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20 janvier 2023

Llywarch-Hen (vers 490 – vers 590) : La neige

9781017206395[1]

 

La neige

 

Mordant est le vent et nue la colline,

il est difficile de trouver un abri,

le gué est troublé, gelé le lac.

 

Vague après vague roulent vers le rivage,

bruyants sont les cris au faîte des collines,

- s’il n’y a qu’un seul juste, qu’il approche –

 

Froid est le lac sous la tempête de l’hiver,

les tiges des roseaux sont raides.

- Heureux qui voit la poutre en sa poitrine. –

 

Froid est le lit du poisson en ses draps de glace,

maigre le cerf, le faîte des roseaux bouge et se plie,

le soir est bref, courbés sont les arbres.

 

Que la blanche neige tombe et se répande !...

les guerriers se hâtent vers les combats,

froids sont les lacs privés des bienfaits de la chaleur.

 

Que la neige tombe à la surface de la glace !...

Rapide, le vent frôle les cimes des grands arbres.

- Solide est le bouclier sur l’épaule du brave. –

 

Que la neige tombe blanche et gelée !...

- Inutile est le bouclier sur l’épaule d’un vieillard. -

Le vent est très haut, il est glacé.

 

Que la neige tombe et recouvre le val !...

Les guerriers se hâtent vers les combats,

et moi je ne le peux tant sont lourdes mes fatigues.

 

Que la neige tombe sur la pente !...

Mon épée est prisonnière, le bétail maigre,

le froid n’est guère agréable en ce jour.

 

Que la neige tombe ! blanche est la région des montagnes,

nue est la charpente du navire sur la mer.

- Trop d’hommes s’égarent en de vains bavardages –

 

Des mains dorées s’agitent autour des cornes, les cornes sont levées,

froid est le ruisseau, brillant le ciel,

bref le soir, accablées sont les cimes des arbres.

 

La nuit est longue, nue la lande, blanche la falaise,

grise la mouette élégante au bord du précipice,

rudes sont les mers. Il y aura de la pluie.

 

Le vent est sec, humide le chemin,

la vallée reprend son primitif aspect,

les tiges des chardons sont froides, maigres sont les cerfs,

brillante est la rivière. Il fera beau.

 

Le temps est sale sur la montagne, les rivières se troublent,

des torrents inonderont le sol des villes

et la terre sera comparable à l’océan.

 

 

Traduit du gallois par Jean Markale

in, « Les grands bardes gallois »

Editions Jean Picollec, 1981

Du même auteur : Les calendes de l’hiver (20/01/2022)

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