Johann Wolfgang von Goethe (1749 – 1832) : Un autre pareil / Ein Gleiches
Un autre, pareil
Sur toutes les cimes,
Plus rien ne bouge,
Aux sommets des arbres,
Tu perçois à peine,
Un souffle d’air.
Dans la forêt les oiseaux se sont tus.
Attends, bientôt,
Tu reposeras à ton tour.
(6 septembre 1980)
Traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre
in, « Anthologie bilingue de la poésie allemande »
Editions Gallimard (La Pléiade), 1995
Du même auteur :
Le Roi des Aulnes / Erlkönig (23/06/2014)
Bienvenue et adieu / Willkommen und Abschied (22/06/2015)
La chanson de Mignon / Mignons lied (23/06/2016)
Chant de tempête du voyageur / Wanderers Sturmlied (23/06/2017)
Ein Gleiches
Über allen Gipfeln
Ist Ruh,
In allen Wipfeln
Spürest du
Kaum einen Hauch ;
Die Vögelein schweigen im Walde.
Warte nur, balde
Ruhest du auch.
Poème précédent en allemand :
Peter Huchel : « Sous la houe brillante de la lune… » / « Unter der blanken Hacke des Monds… » (16/04/2017)
Paul de Roux (1937 – 2016) : Le corps rayonnant
Le cops rayonnant
Moment où il semble qu’en nous le paysage tourne,
quand nous ne savons plus y trouver un chemin :
ni la vraie vie ni la mort mais la vie obstruée
par ce qui n’a ni forme ni visage et que l’on n’ose
attaquer crainte de se tromper de cible
- si la faiblesse n’est pas la seule cause
de cet accablement. (Je vois les toits ressuyer
après la pluie qui laisse le ciel aussi couvert
et dans la cour j’entends des bruits
de caisses que l’on déplace et je m’élance
- trop faiblement – vers une terre découverte
qui est cette femme nue dans la solitude
de sa chambre et qui rêve et ne sait pas
qu’elle est une goutte d’eau aux lèvres
dans le désert de celui qui ne la verra pas
- car il n’y a pas d’oeil qui la surprenne
- rien qui la surprenne, mais son corps rayonne
et au-delà des murs et des arbres qui gouttent
s’impose à l’inconnu qui est proche soudain
de surprendre un mystère reformé – la terre
ainsi parfois s’éclaire, se rembrunit la vie
d’un homme épouse ces moments peut-être malgré lui
- et ce sont leurs noces cependant.)
La Nouvelle Revue Française, N°443, Décembre 1989
Editions Gallimard, 1989
Buson Yosa / 与謝 蕪村 (1716 – 1783) : « Rien d’autre aujourd’hui... »
Rien d’autre aujourd’hui
que d’aller dans le printemps
rien de plus
Traduit du japonais par Roger Munier
In, « Haïkus des quatre saisons »
Editions du Seuil, 2010
Du même auteur :
« Par ici, par là… » (2106/2016)
« Mes os mêmes… » (21/06/2017)
Fernando Pessoa : (1888 - 1935) : « Parfois, en certains jours de lumière ... » / « Às vezes, em dias de luz... »
Parfois, en certains jours de lumière parfaite et exacte,
où les choses ont toute la réalité dont elles portent le pouvoir,
je me demande à moi-même tout doucement
pourquoi j’ai moi aussi la faiblesse d’attribuer
aux choses de la beauté.
De la beauté, une fleur par hasard en aurait-elle ?
Un fruit, aurait-il par hasard de la beauté ?
Non : ils ont couleur et forme
et existence tout simplement.
La beauté est le nom de quelque chose qui n’existe pas
et que je donne aux choses en fonction du plaisir qu’elles me donnent.
Cela ne signifie rien.
Pourquoi dis-je donc des choses : elles sont belles ?
Oui, même moi, qui ne vis que de vivre,
invisibles, viennent me rejoindre les mensonges des hommes
devant les choses,
devant les choses qui se contentent d’exister.
Qu’il est difficile d’être soi et de ne voir que le visible !
Traduit du portugais par Armand Guibert
In , «Fernando Pessoa : Le gardeur de troupeau et les autres poèmes
d’Alberto Caeiro »
Editions Gallimard, 1960
Du même auteur :
A la veille de ne jamais partir /Na véspera de não partir nunca (20/06/2014)
« Plutôt le vol de l’oiseau … » / « Antes o vôo da ave, que passa » (20/06/2015)
Passage des heures / Passagem das horas (20/06/2016)
Le Gardeur de troupeaux /O Guardador de rebanhos (20/06/2017)
Às vezes, em dias de luz perfeita e exacta,
Em que as cousas têm toda a realidade que podem ter,
Pergunto a mim próprio devagar
Por que sequer atribuo eu beleza às cousas.
Uma flor acaso tem beleza?
Tem beleza acaso um fruto?
Não: têm cor e forma
E existência apenas.
A beleza é o nome de qualquer cousa que não existe
Que eu dou às cousas em troca do agrado que me dão.
Não significa nada.
Então por que digo eu das cousas: são belas?
Sim, mesmo a mim, que vivo só de viver,
Invisíveis, vêm ter comigo as mentiras dos homens
Perante as cousas,
Perante as cousas que simplesmente existem.
Que difícil ser próprio e não ver senão o visível!
Poesias de Álvaro de Campos.
Ática, Lisboa, 1944
Poème précédent en portugais :
Antonio Ramos Rosa : Un homme obscur dans une ville lumineuse /Um homem obscuro numa cidade luminosa (02/09/2017)
Tahar Ben Jelloun (1944 -) : « Etranger... »
Etranger
prends le temps d’aimer l’arbre
accoude-toi à la terre
un cavalier t’apportera de l’eau, du pain
et des olives amères
c’est le goût de la terre et les semences de la mémoire
c’est l’écorce du pays
et la fin de la légende
ces hommes qui passent n’ont pas de terre
et ces femmes usées
attendent leur part d’eau.
Etranger
laisse la main dans la terre pourpre
ici
il n’est de solitude que dans la pierre
Cicatrices du soleil
Editions François Maspero,1972
Du même auteur :
Poèmes par amour (19/06/2015)
« Que de cendres dans mon crâne… » (19/06/2016)
« Je tourne le dos à la ville… » (19/06/2017)
Olivier de Magny (1529 - 1561) : Au Roi
Au Roi
Il ne faut pas toujours le bon champ labourer :
Il faut que reposer quelquefois on le laisse,
Car quand chôme longtemps et que bien on l'engraisse,
On en peut puis après double fruits retirer.
Laissez donc votre peuple en ce point respirer,
Faisant un peu cesser la charge qui le presse,
Afin qu'il prenne haleine et s'allège et redresse
Pour mieux une autre fois ces charges endurer.
Ce qu'on doit à César, Sire, il le lui faut rendre,
Mais plus qu'on ne lui doit, Sire, il ne lui faut prendre.
Veuillez donc désormais au peuple retrancher
Ce que plus qu'il ne doit sur son dos il supporte
Et ne permettez plus qu'on le mange en la sorte,
Car, Sire, il le faut tondre et non pas écorcher.
Sonnets inédits d’Olivier de Magny
A. Lemerre éditeur, 1880
Du même auteur :
De l’absence de s’amie (18/06/2015)
Sonnet à Mesme (18/06/2016)
« Gordes, que ferons-nous ? » (18/06/2017)
Jean Tardieu (1903-1995) : Rengaine pour piano mécanique
Rengaine pour piano mécanique
(Comme un rémouleur superbe et désabusé)
Dépêche-toi de rire
il en est encor temps
bientôt la poêle à frire
et adieu le beau temps.
D’autres viendront quand même
respirer le beau temps
c’est pas toujours les mêmes
mais y a toujours des gens.
Sous le premier empire
y avait des habitants
sous le second rempire
y en avait tout autant.
Même si c’est plus les mêmes
tu t’en iras comme eux
tu t’en iras quand même
tu t’en iras chez eux.
C’est pas moi c’est mes frères
qui vivront après moi
même chose que mon grand-père
qui vivait avant moi.
Même si c’est plus les mêmes
on est content pour eux
nous d’avance on les aime
sans en être envieux.
Dépêche-toi de rire
il en est encor temps
bientôt la poêle à frire
et adieu le beau temps…
Monsieur, Monsieur
Editions Gallimard, 1951
Du même auteur :
Quand bien même… (17/06/2015)
La môme néant (17/06/2016)
Henri Rousseau, le douanier (17/06/2017)
Paul Valéry (1871 – 1945) : De la mer océane
De la mer océane
Mer. Océan. Cap Breton.
La grande forme qui vient d’Amérique avec son beau creux et sa sereine
rondeur trouve enfin le socle, l’escarpe, la barre. La molécule brise sa chaîne
- Les cavaliers blancs sautent par delà eux-mêmes.
L’écume ici forme des bancs très durables, qui figurent un petit mur de
bulles irisé, sale, crevard, le long du plus haut flot. Le vent chasse des chats,
et des moutons nés de cette manière, et les souffle et les fait courir le plus
drôlement du monde vers les dunes comme effrayés par la mer. Cette écume
est autre chose que de l’eau battue – Emulsion.
Quant à l’écume naissante et vierge, elle est d’une douceur étrange aux
pieds. C’est un lait tout gazeux [aéré], tiède, qui vient à vous avec une violence
voluptueuse – inonde les pieds, chevilles, les fait boire, les lave et redescend
sur eux – avec une voix qui abandonne le rivage et se retire, tandis que le [ma]
statue s’enfonce un peu dans le sable et que l’âme qui écoute cette immense
fine musique infiniment petite, s’apaise et la suit.(1912)
Les Cahiers
Editions Gallimard (La Pléiade), 1973 – 1974
Du même auteur :
La fileuse (29/05/2014)
Le cimetière marin (27/05/2015)
Le Sylphe (16/06/2017)
Roger Milliot (1927 – 1968) : « Il y a ce corridor sans fenêtre... »
Il y a ce corridor sans fenêtre
Sans lézarde
Des coups obscurs
Des pas comptés
Un à un ajoutés
A force de vouloir
L’azur encore
Au bout, problématique
Surtout ne pas se retourner
Sur la suite infinie
Du manqué
De l’inconnu
De l’imaginé
Sur les mille stations
De la douleur
Là, bafoué
Là, rejeté
La, trompé
Là, déchiré
Marcher aveugle
Marcher sourd
Au chant d’en haut
Aux voix humaines
Parlant de joies caduques
Derrière les murs
Marcher pourquoi
Marcher parce que
Parce que pourquoi
Y a-t-il encore
Du chemin devant soi.
Qui ?
Edition complète et définitive
Mostra del Larzac, 1969
Du même auteur :
Pour une mort choisie (08/07/2014)
« Je me forçais à naître chaque jour… » (15/06/2016)
Ville (15/06/2017)
Françoise Ascal (1944 -) : « Des orages, chaque jour... »
Des orages, chaque jour, qui
métallisent le paysage. Lumière implacable
qui jaunit la gamme des verts frais d’avril –
ces verts que j’ai longuement contemplés
dans les toiles du musée de Colmar et de
Bâle, sur ces robes moyenâgeuses, austères,
d’où émerge un long cou blanc, un visage
qui ne sourit pas, se détachant sur fond de
tenture pourpre. Oui, vert de Bâle, ainsi je
le nomme, et l’aime, et rêve de m’en vêtir à
mon tour. Il y entre un soupçon de moutar-
de, une pointe de bronze, et c’est exacte-
ment cela que je vois, aujourd’hui, à travers
la fenêtre, à perte de vue, couleur de bour-
geons naissants, des prés renouvelés, de la
jeune sève un peu aiguë, un peu acide, un
peu criarde. Pas si loin de l’or, tout compte
fait, comme si des traces d’automne et
d’hiver aux tons recuits s’attardaient, per-
sistaient par delà le gel, jetant leurs derniers
feux dans l’explosion printanière. Pour quel
impalpable message ?
(Journal)
Revue « Le nouvel Ecriterres, N° 5,
Printemps 1991
Plonéour-Lanvern (29720), 1991













