Le bar à poèmes

23 mai 2022

Adonis (1930 -) / أدونيس : Corps, 5

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5. Le mémorial

 

la nuit met à nu ses amants

mystiquement elle s’unifie avec la plus petite de ses parties.

Dites au ciel de modifier son nom

dites à la Terre de prendre ma figure

ma face est une lueur aux yeux d’un lac asséché

mon corps a le goût d’un linceul

et c’est pourquoi m’emporte l’orage des labyrinthes

et c’est pourquoi l’univers devient

une fenêtre trop étroite pour mes cils.

 

Je connais l’huître perlière

cierge de la mer

cuisse de la nuit, couteau de la lune

langue d’œillet, lèvre de myrte

je connais le visage et la nuque.

Et là-bas une aire où je m’étends

sans en avoir l’étendue ni les sortes.

Le corps auquel le mien j’ai donné

je ne l’ai pas regardé

celui qui me demanda de le lire

c’est un autre que j’écris

me demanda de l’écrire , c’est un autre que je lis.

Voilà pourquoi je vibre

voix sans parole

à l’intérieur d’un théâtre sans bornes.

Voilà pourquoi

j’entends ces paroles sans voix :

elle t’a saisi, la main de l’aurore, une fois

puis s’est enfuie.

 

Parez-vous, saisons, des lampes d’une histoire qui s’éteint

et dont les herbes ferment les chambres secrètes.

Le printemps brise ses premières clés

il y a là quelqu’un de blessé qui se colle

comme la mouche sur la plaie.

Me voici

qui descends de l’horizon second de la naissance

pour moi se déchire un espace second.

O tendresse gravée sur les murs du temps

éveille tes fauves, lâche-les, grimoire de Babylone

ranime ton ivresse pour m’enivrer.

Mon temps est une chemise trop serrée

et le désir un corps qui la fait éclater.

Je t’efface ô désir / je te découvre

j’entends la vague hennir

je vois un nombril se déployer en savanes.

Un muscle s’arrondit tandis qu’un autre me repousse

et qu’un autre me déchire de moi-même

Je touche la nuque et le cœur, la vibration des os

la saccade des artères

 

Ta face dégorge de mon sang

je prends, je répète, je délire

l’horizon s’encense de sperme.

Femme, permets à mon corps d’établir sur le papier

un promenoir dont tes pas seraient les arbres

un mémorial dont ton corps

serait l’acteur et le mémorant

une ombre dont il serait la référence et les signaux

une surface dont il serait la profondeur

des lettres dont il serait l’écriture.

 

Promène-toi dans ce linceul

que fil à fil tu tisses

en disant à l’aiguille d’aller lentement

et va toi-même

lentement

Et toi, dédale de l’amour

je t’entrevois, mes yeux te saisissent

je t’ai faite de froid et de neige

toi mon étang, ma passerelle

et maintenant respirons à deux

et que mon corps en toi pantelle.

 

BILLET DE SOLEIL – LE – BOUFFON

 

Il efface / découvre le désir

en elle erra son aventure

il l’étreignit dans ses jonctions / fractures

il la gratifia des inflexions de son propre corps

il la prit pour compagne de ses souffles

et pour cantilène

il la descella tel un baume à la guérir de ses blessures.

Comme ils se sont entre-dévorés !

chacun sur l’autre se précipitait

sans trouver rien à dire :

Quoi ! peut-on parler du révélé ?

 

Ainsi donc

il roula dans un tunnel

se réclama d’une toile d’araignée

lutta contre l’aile tombée d’une mouche morte

il se croyait un aigle poursuivi par le soleil

qui lui-même poursuivit une étoile éteinte

en disant : « C’est ainsi que je vis. »

Il se croyait un canari

étranglé par la main soignante

et disant : « C’est ainsi que je t’aimai. »

Du rêve au rêve

il passe : l’espoir

veut que se parachève son dernier automne

puisque l’amour comporte la truffe et la cueillette

or il n’est d’autre toi que l’illusion

ni d’autre illusion qu’une lame de fond :

la vague a dit : C’est moi l’avenir.

 

J’abolis / je découvre mon corps

tu me disais : « Tu te plaignais à moi de la solitude »

et aussi : «  Je vais te simuler l’amour :

un rameau plein d’épines

fut plongé dans le corps de l’amant

chaque épine s’accrochait à une veine

puis on l’a retiré

il a pris ce qu’il a pris, laissé ce qu’il a laissé. »

Mes cellules se dédoublent et s’emplissent

plus encore que celles de la mer

je glisse sur l’arête d’une falaise inconnue

mon langage glisse sur l’arête de l’abîme.

Entre l’ivresse du vertige

et l’ultime assaut d’une invisible destruction

je reste suspendu...

Non ! mais tout comme

entre le dans et le peut-être et le jamais.

La négation est adverbe et l’adverbe attribut

un éclair emporte les lettres du corps

avant de s’éteindre.

 

Mon corps unit des contradictions :

attacher son suaire au pied du soleil

et dire à un papillon

de la couleur de mon visage :

« Ecris-moi sur tes deux ailes et t’enflamme » :

qu’ainsi je m’enfonce

dans les projections du masculin et du féminin

me couvrant d’un rideau de mémoire

effaçant la mémoire sous des symboles de mouvement

qui dénudent mes voies par-dessous, les occultent par-dessus.

Ligne est mon corps

rides mes expressions

- Serais-tu, femme, de la race de ce qui s’écrit ?

-Serais-tu, homme, de la race qui se dit ?

Trop oratoire

pour assumer signaux et computs

trop profond

pour changer mes membres en notes et en gloses

trop transparent

pour faire du temps une rose qui se flétrisse

(ou s’épanouisse)

avec ma face pour pot de fleurs.

La chair se balance

je me chantourne au fil des profondeurs

je me réaxe

je m’abîme

je me mêle à la lame de fond

et mes terreurs se débondent :

que la blessure est le delta, le baume est l’alif

et le corps, des lettre non diacritées.

 

Quel abîme pourra contenir mes membres

il ne pousse pas ici de bambou pour m’appuyer

le climat n’offre pas de nuages dont je puisse augurer la pluie

et voici que j’entends dans mon corps

des fûts qu’on tronçonne

des tronçons qui s’envolent de toutes parts

et moi en détritus je me déverse

tout relâché :

ô amour, tête que le corps

brise veine à veine

amour, ô racine des eaux

élargis-toi

sois la poudre dansante dans un rayon de soleil

la poussière par la poussière confirme.

 

Fixe tes étapes, ô corps

d’ici jusqu’à la mort

quand tu es né, quel âge avais-tu ?

- Je ne sais pas compter en chiffres

mais je convoite mélancoliquement

mes passions ont maîtrisé mes mouvements

je noie le désespoir de mon visage.

Répétons : je suis maître de climats inconnus

dont la cendre me soulève, mais me guide vers...

 

PAGE EXTRAITE D’UNE CHRONIQUE SECRETE DE LA MORT

 

Répands-toi, ô buée, ô mon sang

sois la camarade de mes prolongations

il y là des vagues arrivant de grèves invisibles

et qui se disent mes prolongations

il y a là une argile qui déguise son nom

une syllabe exilée de sa voix

un horizon sur la lèvre de l’horizon ultime

et qui se disent mes prolongations

et des Saharas intramusculaires

et qui se disent mes prolongations

 

Et toi, fleur des douleurs, dote-moi d’autres possibles

sois maternité

fleur avec tes milliers de pistils et d’étamines

de cupules et de corolles

oh ! dote-moi, fais-moi souvenir

de mon visage sur lequel tu te penchais

chaque fois que l’air ou que l’onde

nous réunissaient pour déchiffrer la mort

et que nos odeurs se mêlaient

et que nos membres

poussaient gémellaires

 

Alors je te disais : « Tu vas mourir prise par l’eau »

tu me disais : « tu vas mourir pris par le soleil. »

Mais au moment où tu t’étioles entre mes yeux :

plus rien ne nous sépare qu’une flamme, une flamme

et les dédales du dimanche, samedi, vendredi, jeudi.

J’associe en toi le désir à ce goût de terre

la joie à cette haleine de mort

et voici mon corps

tatoué de tâches d’affliction

qui rampent entre mes paroles

quand s’épaississent des brousses d’insomnie

et que s’élèvent devant moi les monts

et que dorment les arbres

chaque caillou ayant deux ouïes pat où il m’entend.

 

Je me figurais que la main eût une main

que le visage fût le visage

et c’était là pure concession au sable.

 

BILLET DE SOLEIL – LE – BOUFFON

 

Le corps se souvient / l’amour oublie

l’amour : s’en aller / le corps : venir

l’amour : inhibition / le corps : perturbation

l’amour : une dérision cosmique

pour que persiste la fissuration de l’éternel

pour que nous chuchotions le doute

 

DEUXIEME BILLET

L’amour est roi de négativité

Un enfant reste en état de naissance

l’amour est un mode : multiplication des amants / raréfaction de l’amour

un lit plein de divins insectes qui crachent le délire cosmique

les cuisses de la lune s’y recroisent avec celles du rat

la mâchoire du soleil et la langue du lézard s’y baisent

l’amour : une bouche déviée de son lieu.

N’attends pas de l’amour la béatitude

ne l’attends pas non plus de la haine

demande-la plutôt à la bruine qui ne s’interrompt

à la nage des nuées

dans un espace interrogatif

dans un espace de désir

(l’un et l’autre sont anonymes

et lui-même sans nom).

 

TROISIEME BILLET

 

Depuis que le ciel a commencé à nourrir la Terre

la malheureuse s’est divisée en deux moitiés

l’une de l’autre

l’autre de regret.

Avant les temps, la faute

après le temps, le regret

entre les deux, l’homme : un lupanar.

 

Traduit de l’arabe par Jacques Berque

In, Adonis «  Singuliers »,

Editions Sindbad / Actes Sud, 1994

Du même auteur :

l’amour où l’amour s’exile (23/05/2015)  

Pays des bourgeons (23/05/2016)

Miroir du chemin, chronique des branches (23/05/2017)

Au nom de mon corps (23/05/2018)

Chronique des branches (23/05/2019)

Corps, 1et 2 (23/05/2020)

Corps, 3 (23/05/2021)

 

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22 mai 2022

Jean Joubert (1928 – 2015) : De l’épervier

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De l’épervier

 

De l’épervier, disons l’œil bleu, l’aile flammée, le bec d’orgueil,

et la danse mobile-immobile dans le courant des cimes

la croix de peur portée sur l’eau.

 

Les filles craignent son silence et la puissance épaisse que lui prête l’ancien

     savoir,

de percer d’une plongée pure aussi bien le secret que le tambour de chair.

 

L’oracle veut que l’on garde à couvert, par les sentiers de fougère et de menthe,

les vierges au fleuve emmenées.

 

(Loutre et ramier, tourterelle et colombe.)

 

Mais, tout le jour, au bain, l’innocente est guettée

par l’œil d’amour, l’ombre gainée du bec.

 

Les poèmes, 1955 - 1975

Editions Grasset, 1977

Du même auteur :

« Et nous vivrons sous le silence de la neige… » (15/08/2014)

« A l’aube… » (27/10/2017)

« Ainsi je fus... » (27/10/2018)

« Asseyez-vous, peuples de loups ... » (27/10/2019)

« Silence, chiens !.. » (27/10/2020)

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20 mai 2022

Erika Vouk (1941 -) : « Mur blanc qui s’effrite... » / « Bel kršni zid... »

 

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Mur blanc qui s’effrite, alentour le désert,

un inconnu y a gravé des vers obscurs.

Est-ce le vent qui a creusé la pierre ? Ou l’écriture ?

Des moines l’ont-ils jamais transcrite ?

 

Tout ce vaste pays de dunes, pâle, étourdie,

elle demeure sur place, enfoncée jusqu’aux chevilles, fragile,

un éclat d’asphalte dans les yeux et en sueur

dans les bras du  sombre amant qu’elle a en tête.

 

Traduit du slovène par Barbara Poganik et Ludovic Janvier

In, « Les Poètes de la Méditerranée. Anthologie »,

Editions Gallimard, Culturesfrance (Poésie), 2010

De la même autrice :

« Le long du lit tari... » / « Po presahli beli strugi... » (21/05/2020)

« La nuit va tomber... / « Ze skorajnoč... » (21/05/2021)

 

Bel kršni zid, vsenaokrog puščava,

vklesani nerazločni, tuji stihi.

Je veter dolbel kamen ? Je pisava ?

So jo izpisali nekoč menihi ?

 

V prostranstvu peska, bela in odsotna,

stoji do gležnjev, krhka po postavi,

z asfaltnim leskom v očeh in potna

v objemu temnega ljubimca v glavi.

 

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Jacques Chessex : (1934 – 2009) : Pluie

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Pluie

 

La pluie gifle un carré de bouleaux frissonnants

Sur un coteau jauni balayé par le vent...

L’automne est une demeure d’or et de pluie,

Dans ses étages transparents des corbeaux crient.

Déjà derrière les troncs gorgés d’eau, la neige

Emplit l’air d’une odeur légère de feux d’herbe.

Des vallons montent des fumées dans la pluie.

 

Un homme marche dans la lumière assourdie,

Voyant baisser les feux, les lueurs dans l’automne :

- L’air ne portera bientôt plus ce vent jaune

Ni ces derniers oiseaux, ni ces feuilles qui brillent...

 

Il pleut. La pluie efface ses paroles

Comme les lueurs basses de la terre.

Quel passage trouvera-t-il, cet inquiet,

Quand l’or couvre sa lampe dans l’ombre froide ?

 

 

Bataille dans l’air,

Editions Mermod, Lausanne, 1959

Du même auteur :

13 Janvier1976 (06/05/2015)

  Pauvre dormeur (07/10/2016)  

L’énigme gère tes pas (07/10/2017)

Elégie dans l’hiver (07/10/2018)

Votif (07/10/2019)

La part errante (30/10/2020)

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19 mai 2022

Paul Eluard (1895 – 1952) : Au cœur de mon amour

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Au cœur de mon amour

A ROBERT DESNOS.

 

Un bel oiseau me montre la lumière

Elle est dans ses yeux, bien en vue.

Il chante sur une boule de gui

Au milieu du soleil.

*

* *

 

Les yeux des animaux chanteurs

Et leurs chants de colère ou d’ennui

M’ont interdit de sortir de ce lit.

 

J’y passerai ma vie.

 

L’aube dans des pays sans grâce

Prend l’apparence de l’oubli.

Et qu’une femme émue s’endorme, à l’aube,

La tête la première, sa chute l’illumine. 

 

Constellations,

Vous connaissez la forme de sa tête.

Ici, tout s’obscurcit :

Le paysage se complète, sang aux joues,

Les masses diminuent et coulent dans mon cœur

Avec le sommeil.

Et qui donc veut me prendre le cœur ?

*

* * 

Je n’ai jamais rêvé d’une si belle nuit.

Les femmes du jardin cherchent à m’embrasser —

Soutiens du ciel, les arbres immobiles

Embrassent bien l’ombre qui les soutient.

 

Une femme au cœur pâle

Met la nuit dans ses habits.

L’amour a découvert la nuit

Sur ses seins impalpables.

 

Comment prendre plaisir à tout ?

Plutôt tout effacer.

 

L’homme de tous les mouvements,

De tous les sacrifices et de toutes les conquêtes

Dort. Il dort, il dort, il dort.

Il raye de ses soupirs la nuit minuscule, invisible.

Il n’a ni froid, ni chaud.

Son prisonnier s’est évadé — pour dormir.

Il n’est pas mort, il dort.

Quand il s’est endormi

Tout l’étonnait,

Il jouait avec ardeur,

Il regardait,

Il entendait.

Sa dernière parole :

« Si c’était à recommencer, je te rencontrerais sans te chercher. »

Il dort, il dort, il dort.

L’aube a eu beau lever la tête,

Il dort.

 

Revue « Littérature, N°10, 1er Mai 1923 »

 

Du même auteur :

l’Aventure (19/05/2014) 

Nuits partagées (19/05/2015)

La mort, l'amour, la vie (19/05/2016)

Novembre 1936 (19/05/2017)

« Je te l’ai dit pour les nuages… » (19/05/2018)

A perte de vue dans le sens de mon corps (19/05/2019)

L’Unique (19/05/2020)

La lumière éteinte (19/05/2021)

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18 mai 2022

Angel González (1925 – 2008) : Tout cela n’est rien / Esto no es nada

 

 

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Tout cela n’est rien

 

Si nous avions suffisamment de force

pour bien serrer un morceau de bois,

il ne resterait entre nos mains

qu’un peu de terre.

Et si nous avions plus de force encore

pour écraser avec toute notre énergie

cette terre, il ne nous resterait

entre les mains qu’un peu d’eau.

Et s’il était possible aussi

de comprimer l’eau,

il ne resterait alors entre nos mains

rien du tout.

 

Traduit de l’espagnol par Claude de Frayssinet,

In « Poésie espagnole. Anthologie 1945 – 1990 »

Actes Sud / Editions Unesco, 1995

Du même auteur :

Monde inquiétant (18/05/2015)   

Synesthésie (18/05/2016)

Anniversaire d’Amour / Cumpleaños de amor (18/05/2017)

Ce sont les mouettes, mon amour / Son las gaviotas, amor. (18/05/2018)

Le vaincu / El derrotado (18/05/2019)

Qu’y pouvons-nous ? (18/05/2020)

Sonnet / Soneto (18/05/2021)

 

 

 

Esto no es nada

 

Si tuviésemos la fuerza suficiente

para apretar como es debido un trozo de madera,

sólo nos quedaría entre las manos

un poco de tierra.

Y si tuviésemos más fuerza todavía

para presionar con toda la dureza

esa tierra, sólo nos quedaría

entre las manos un poco de agua.

Y si fuese posible aún

oprimir el agua,

 ya no nos quedaría entre las manos

nada.

 

Áspero mundo,

Ediciones Rialp, 1956

Poème précédent en espagnol :

Francisco Brines : Vers épiques / Versos épicos (11/05/2022)

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17 mai 2022

Paul Verlaine (1844 – 1896) : Green

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Green

 

Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches

Et puis voici mon coeur qui ne bat que pour vous.

Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches

Et qu'à vos yeux si beaux l'humble présent soit doux.



J'arrive tout couvert encore de rosée

Que le vent du matin vient glacer à mon front.

Souffrez que ma fatigue à vos pieds reposée

Rêve des chers instants qui la délasseront.



Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête

Toute sonore encore de vos derniers baisers ;

Laissez-la s'apaiser de la bonne tempête,

Et que je dorme un peu puisque vous reposez.

 

Romances sans paroles

Presses du « Peuple Souverain », Sens, 1874

Du même auteur :

Le ciel est par-dessus les toits (25/05/2014)

Colloque sentimental (25/05 /2015)

« Je ne sais pourquoi… » (17/05/2016)

Chanson d’automne (17/05/2017)

l’Angoisse (17/05/2018)

« Le son du cor... » (17/05/2019)

L’heure du berger (17/05/2020)

« Il pleure dans mon cœur... » (17/05/2021)

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16 mai 2022

Rita Mestokosho (1966 -) : Il s’appellera la mer

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Il s’appellera la mer

 

Il avait le nom

de la mer

du vent

 

Le vieux pêcheur me l’a donné

de ses mains vieillies

 

Il s’appellera la mer qui suit le vent

et quand le printemps se jettera sur nous

il sera un Innu

il marchera le chemin de ses ancêtres

je lui offrirai une île

 

j’attends l’aube pour chanter sa naissance

je prie pour qu’il grandisse paisiblement

dans le ventre de sa jeune maman

son papa est mon fils

hier Grand Homme souriait ses rêves

aujourd’hui il veut être libre

 

Le vieux pêcheur

 

 

De la même autrice :

Un peuple sans terre (12/02/2017)

Aide-nous, grand-père / Uitshinan Nimushum (08/02/2018)

Mistapéo, l’âme de la Tierra (08/02/2019)

« J’ai rêvé du Paradis... » (16/05/2021)

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15 mai 2022

Frédéric-Jacques Temple (1921 - 2020) : Profonds pays (III)

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Profonds pays

III

VENISE TOUTE D’EAU

à Rino Cortiana

Un mirage de marbre

en suspens

sur l’eau d’huile verte

dont l’avenir

sera toujours ancien

dans l’écume intemporelle

des cavales maritimes

où glissent les gondoles

d’amour et de mort

 

Sur l’île funéraire

les gloires ont trouvé

dans les herbes

refuge contre l’oubli

 

Le ressac ordonne le sommeil

qu’illustrent les clameurs

des oiseaux de mer

 

Des fondamente nove

j’invoque

Fondamente

village de l’enfance

 

Les grèbes nains

plongent

sans trêve

rompent

le miroir

 

Funèbres

les cormorans

tracent

des lignes droites

au ras des eaux

 

Cannaregio

la nuit

Ca’ Cortiana

lune et silence

calle della Racchetta

 

Soleil levant

en virevoltes

des mouettes

ricaneuses

 

San Giorgio :

dans sa carapace

lucane de fer

à tête d’ange

Carpaccio

 

Les rumeurs s’éveillent

Ô bateliers

légumes et denrées

odeurs de pêcheries

Ô gondoliers

l’aube chante

 

Je suis doge

je lance l’anneau d’or

dans le glauque

j’invoque tous les vents

pour l’envol du Bucentaure

de mes rêves

 

ANCHE IO

Moi aussi je suis peintre

sur le pont de l’Accademia

je trempe la plume

du calamar

dans l’encre noire

des seiches

d’où s’envole un cormoran

vers San Michele

 

SAN MARCO

à Jean-Baptiste Para

Volière d’anges

ambassadeurs de l’Eternel

(lui-même se donne

peut-être

des ailes)

sur des nuées d’encens

 

Désir démesuré

d’établir sa puissance

être enfin l’homme :

l’Esprit s’envole vers la Vierge intacte

 

l’Esprit n’est pas

cette colombe

immobile

battant des ailes

au zénith du baptême

salvateur

mais la crécelle

frénétique

qui « fait le Saint-Esprit »

crucifié dans l’azur

 

Des prélats chamarrés

de béril et d’onyx

conjuguent les offices

pour le collier magique

des saintes observances

 

Le seul rêve en ce lieu

de magnificence :

s’enrichir sans vergogne

d’une âme d’or

 

SAN LAZZARO

A l’ombre de Byron

dans l’atelier du moine

Gomidas Manoukian

d’honorable mémoire

Gianni Basso stampatore

seul héritier d’Alde Manuce

a composé mon Long Voyage

en janvier 1972

 

CA’ D’ORO

Réjouissons-nous

en buvant l’ombre

à la gloire lumineuse

de la noble cadence

des régates

 

Glissent les gondolines

sur le silence

liquide

du marbre millénaire

où se mire

la maison d’or

 

CAMPO DEL MORI

Le palais Mastelli

(enseigne du chameau)

trois frères

Afani

Sandi

Rioba-nez-de-fer

d’Orient sont revenus

chargés d’épices de brocards

de riches expériences

 

Le serviteur enrubanné

médite sur une colonne

emmurée

sous les meneaux

du Tintoret

 

La brouée a rongé

leurs tuniques peintes

 

Dépouillés

ils sont riches

de leur cargaison de rêves.

 

ISOLA DELLE VIGNOLE

à Brigitte

Au jardin

pesantes dans le soleil

les lanternes laquées

des grenadiers

               *

Un vent tiède

anime les oreilles

du sage figuier

à l’écoute des rumeurs

               *

Tir d’un chasseur

dans les roseaux

une volée d’anges blancs

s’éparpille

aigrettes

en ronde lumineuse

               *

Campanile

chante ce mot

comme en langue d’Oc

campana

la cloche abolie

de Maguelone

île tutélaire

               *

Un coq solitaire

maître des vergers

défie l’aurore

d’un chant de cuivre

               *

Somnolence

infuse

des tamaris

vert-de-gris

               *

Soûlés de chaleurs

de lestes lézards

sillonnent

l’aveuglant perron

(la Maison rouge, sept.2007)

 

Profonds pays

Editions Obsidiane, 89500 Bussy-le-Repos, 2011

Du même auteur :

La prison de Socrate (13/10/2014)

Un long voyage (13/10/2015)

Profonds pays (II) (15/05/2018)

Westbound (14/05/2019)

Thessalonique (15/05/2020)

Northbound (01/11/2020)

Sud (15/05/2021)

Profonds pays (I) (01/11/2021)

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14 mai 2022

Takaiko (Fujiwara No Koshi, Impératrice Nijô) / 藤原高子 (842 – 910) : « La neige tombant encore...

   

800px-Tsukioka_Yoshitoshi_-_Narihira_and_Nijo_no_Tsubone_at_the_Fuji_River_-_Google_Art_Project[1]

 

  La neige tombant encore

Le printemps est arrivé.

     Du rossignol

Les larmes gelées

Maintenant vont-elles fondre ?

 

Traduit du japonais par Gaston Renondeau

in, « Anthologie de la poésie japonaise classique »

Editions Gallimard (Poésie), 1971

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