Le bar à poèmes

03 avril 2020

Fernando Arrabal (1932 -) : Kétamine (heureux !)

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Kétamine (heureux !)

 

Avec quel vertige l’anesthésie,

m’emporte vers le périple de l’hallucination.

Je traverse des labyrinthes

et des forêts exponentiels

instantanément multipliés.

Ou je rêve ?

 

Avec quel éclat des galaxies,

des planètes du trapèze,

et des tunnels du cerveau,

s’élèvent jusqu’au ciel

parmi les gouffres des abysses.

Ou je rêve ?

 

Riant à chaudes larmes

je n’ai pas le temps de tout voir,

tout défile à trop grande vitesse

entre des fleurs géantes

ou des herbes microscopiques.

Ou je rêve ?

 

Des pierres précieuses

et des miroirs en caoutchouc

font des bonds sur la lune,

des kaléidoscopes aux cornes de rhinocéros

s’ouvrent, accueillants.

Ou je rêve ?

 

Des anges humains

murmurent près de moi.

Le tintamarre des sourds

jouent la symphonie de l’Eden.

Ou je rêve ?

 

Dans un autre véhicule

elle voyage au-dessus ou au dessous de moi ?

derrière moi ou à mon côté ?

transversalement ou perpendiculairement ?

vient-elle d’en haut ou d’en bas ?

Ou je rêve ?

 

Elle me suit une seconde,

puis s’éloigne inexorablement.

Nous nous reverrons, heureux,

à bord d’une vache de météores.

Ou je rêve ?

 

 

 

La course précipitée

à califourchon sur Freud,

me donne le tournis,

je ne parviens pas non plus à me diriger.

Ou je rêve ?

 

Mon père,

tel un rayon supersonique,

surgit du couloir de la mort,

prisonnier de la forteresse Del Hacho.

Je sais que nous allons nous embrasser

tout au fond du firmament

parmi des cataractes de sable.

Ou je rêve ?

 

Se tordant de rire,

Didier Khan et Kundera

passent comme des bolides.

Ma mère nonagénaire

vole à bord d’une fusée

grâce à la perfusion d’oxygène

fixée dans son nez.

Ou je rêve ?

 

Elle rit avec les séraphins.

Les pataphysiciens chantent en chœur

« Bienheureux les pauvres »

en un écho qu’on aurait pu mastiquer.

Ou je rêve ?

 

Moi-même j’apparais et disparais

sans pouvoir me reconnaître

Dieu m’avale et me recrache.

Il m’extrait de mon véhicule supersonique

et me pose dans la paume de Sa main

Ou je rêve ?

 

Je sens qu’il va se passer quelque chose

d’encore plus prodigieux

lorsque... une voix me murmure doucement :

« Monsieur Arrabal, comment allez-vous ? »

Je reconnais l’anesthésiste...

et j’atterris.

Ou je rêve ?

 

(Hôpital, Paris, avril 2001.)

Revue « Poésie 1 / Vagabondages, N° 42, Juin 2005 »

Le cherche midi éditeur, 2005

Du même auteur :

 « J'ai une bulle d'air… » (17/11/2014)

Je te salue démente ! (17/11/2015)

Il est parti sans faire cygne (17/11/2016)

Requiem pour la mort de Dieu (17/11/2017)

Ai-je parlé pour mieux me taire ? (03/ 04/2019)

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02 avril 2020

Vladimir Vladimirovitch Maïakovski / Владимир Владимирович Маяковский (1894 - 1930) : La blouse du dandy / Кофта Фата

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La blouse du dandy

 

Dans le velours de ma voix

je vais tailler mon pantalon noir.

Une blouse jaune dans trois toises de midi.

Par un Nevsky(*),  mondial, sa lisse patinoire,

j’irai flâner du pas d’un Don Juan dandy.

 

Laissez crier la terre avachie de sommeil :

« Tu t’en vas violer les printemps verdissants ! »

Insolemment rieur je défie le soleil :

« J’aime à me dandiner sur l’asphalte glissant »

 

Est-ce parce qu’il fait un ciel bleu ce matin,

et que la terre avant la fête est ma maîtresse,

que j’offre aux gens des vers gais comme des pantins,

comme des cure-dents aigus et nécessaires.

 

Vous, femmes, qui aimez ma carcasse, et toi cette

jeune fille, qui veut ne voir en moi qu’un frère,

jetez vos sourires au poète,

que je les couse comme des fleurs, à ma blouse de dandy !

(1913)

 

(*) Nevsky : avenue principale de Pétersbourg

 

Traduit du russe par Elsa Triolet

in, Maïakovsky : « vers et proses »

Les Editeurs français réunis, 1957

Du même auteur :

Prologue à la Tragédie « Vladimir Maïakovsky » / ПРОЛОГ (28/08/2015)

Vente au rabais (28/08/2016)

Christophe Colomb / Кристоф Коломб (28/08/2017)

La flûte des vertèbres /Флейта-позвоночник (02/04/2019)

 

Кофта Фата

 

Я сошью себе черные штаны

из бархата голоса моего.

Желтую кофту из трех аршин заката.

По Невскому мира, по лощеным полосам его,

профланирую шагом Дон-Жуана и фата.

 

Пусть земля кричит, в покое обабившись:

«Ты зеленые весны идешь насиловать!»

Я брошу солнцу, нагло осклабившись:

«На глади асфальта мне хорошо грассировать!»

 

Не потому ли, что небо голубо,

а земля мне любовница в этой праздничной чистке,

я дарю вам стихи, веселые, как би-ба-бо,

и острые и нужные, как зубочистки!

 

Женщины, любящие мое мясо, и эта

девушка, смотрящая на меня, как на брата,

закидайте улыбками меня, поэта,—

я цветами нашью их мне на кофту фата!

 

(Ce poème est paru pour la première fois, sans titre, dans la « Première revue des futuristes russes, N° 1 – 2 »

 1914)

Poème précédent en russe :

Nikolaï Alekseïevitch Nekrassov/ Николай Алексеевич Некрасов : - « Ô fête de la vie ... » / « Праздник жизни - молодости годы  » (06/01/2020)

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01 avril 2020

Marcela Delpastre (1925 – 1998) : « Entre toutes choses... » / « Entre tot... »

    

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     Entre toutes choses je louerai la main. Cinq doigts. Le poing fermé,

l’oiseau qui dort, la tête sous l’aile.

     Cinq doigts. Le poing qui se déplie comme une aile, la feuille de mai.

L’oiseau qui se réveille. La tête, les pattes, le bec. La main vivante. Je te

louerai.

     La main qui s’ouvre et s’étend vers l’arbre et vers le pain, vers l’ombre

et le soleil, et la chaleur du feu.

     La main qui est faite pour prendre le pain de la pointe des doigts, le raisin

sur la branche, et le creux de la main pour cueillir l’eau entre les pierres. 

     Tout ce qui se boit, tout ce qui se mange. Et pour porter au corps ce qui va

là. Je te louerai.

     La main qui est faite pour toucher la terre, pour lever la glèbe et pour la

travailler, pour semer le blé dans les parfums de l’automne. Ma main, je te

louerai.

     La main qui est faite pour pétrir le pain, l’argile et la chair tendre. Qui sait

tenir, qui sait porter.

     Qui fait monter le grain de la graine vivante, et le panier des éclisses ; et le

plaisir du corps comme une flamme. Qui sait bâtir, qui sait caresser.

     Qui sait défendre sa vie, le poing fermé sur le couteau. Et qui s’ouvre sur la

femme.

     La main dure comme la racine, comme la pierre. Et qui connaît chair contre

chair la douceur de la femme et la chaleur du sang, la peau humaine.

     La main qui arrête le taureau, qui retient le cheval. Et qui ne garde pas le

vent...

 

(Louange de la main)

 

Traduit de l’occitan par Marcelle Delpastre,

in, Revue « Poésie 1, N° 79-80, Septembre - Octobre 1980 »

Editions Armand Colin, 1980

 

 

     Entre tot lauvarai la man. Cinc dets. Lo ponh barrat, l’ausel que duerm,

emb la testa jos l’ala.

    Cinc dets. Lo ponh que se despleja coma na ala, la fuelha de mai. L’ausel

que se desvelha. Cinc dets. La testa, las pautas, lo bec. La man viventa. Te

lauvarai.        

     La man que se duebre e s’estend vers l’aubre e vers lo pan, vers l’ombra e lo

solelh, e la chalor dau fuec.

     La man qu’es facha per prener lo pan de la poncha daus dets, lo rasim sus la

brancha, e lo crôs de la man per culhir l'aiga ente las peiras.

     Tot çò que se beu, tot çò que se minja. E per portar au còrs çò que lai vai.

Te lauvarai.

     La man qu’es facha per maniar la terra, per levar la gleva et per la trabalhar,

per semenar lo blat dins los perfums de la darriera. Ma man, te lauvarai.

     La man qu’es facha per prestir lo pan, l’argiu e la charn tendra. Que sap

tener, que sap portar.

     Que fai montar lo grum de la grana viventa, e lo panier de las cliças ; e lo

plaser dau còr coma na flamba. Que sap bastir, que sap flatar.

     Que sap defendre sa vita, lo ponh barrat sus lo coteu. E que se duebre sus la

femna.

     La man dura coma la raiç, coma la peira. E que coneis charn contra charn la

doçor de la femna e la chalor dau sang, la peu umana.

     La man qu’arresta lo taureu, que reten lo chavau. E que ne garda pas lo

vent...

 

(Laus de la man)

 

Saumes pagans

Institut d’Etudes Occitanes, 24430 Marsac sur L'Isle, 1974

Poème précédent en occitan :

Bernart de Ventadorn :« Quand voie l’alouette mouvoir... » / « Quan vei la lauzeta mover... » (13/02/2020)

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31 mars 2020

Nizar Quabbani (1923 – 1998) / نـزار قـبـّانـي : « Quand je t’ai dit : / « Je t’aime »... »

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- 3 -

Quand je t’ai dit :

« Je t’aime »

je savais...

que je menais un coup d’Etat contre les coutumes de la tribu

que je sonnais les cloches du scandale

je voulais prendre le pouvoir

pour rendre les forêts du monde plus feuillues

les mers du monde plus bleues

les enfants du monde plus innocents

je voulais...

mettre fin à l’ère de la barbarie

et tuer le dernier Calife

j’avais l’intention – quand je t’ai aimée –

de briser les portes du harem

de sauver les seins des femmes...

des dents des hommes...

de faire danser gaiement

leurs mamelons dans l’air

comme les pommettes de l’azérolier...

 

Quand je t’ai dit :

« Je t’aime »

je savais...

que j’inventais un nouvel alphabet

pour une ville qui ne lit pas...

que je chantais ma poésie dans une salle vide

que je servais du vin

à ceux qui ignorent la grâce de l’ivresse.

 

Quand je t’ai dit :

« Je t’aime »

je savais... que les sauvages me poursuivraient

avec des lances empoisonnées et des flèches

que ma photo...

serait collée sur les murs

que mes empreintes...

seraient diffusées dans tous les commissariats

et que le prix fort serait donné

à celui qui leur apporterait ma tête

afin qu’elle soit exposée à la porte de la ville

... comme une orange palestinienne

quand j’ai écrit ton nom sur des cahiers de roses,

je savais que tous les illettrés s’opposeraient à moi

toute la famille ottomane... contre moi

tous les derviches... et les fez contre moi

tous les chômeurs de l’amour de père en fils... contre moi

et tous les pustuleux du sexe...

contre moi...

Quand j’ai décidé de tuer le dernier Calife

et de proclamer un Etat pour l’Amour

dont tu serais la petite reine...

je savais...

que seuls les oiseaux...

déclaraient la révolution à mes côtés...

 

- 4 –

Quand Allah a distribué les femmes aux hommes

et t’a donnée à moi...

j’ai senti...

qu’il s’est mis de mon côté ostensiblement

il a contredit tous les livres célestes qu’il a composés

il m’a donné le vin leur a donné le blé

il m’a vêtu de soie et les a vêtus de coton

il m’a offert la rose

et leur a offert la branche...

 

Quand Allah m’a fait faire ta connaissance...

puis est rentré chez lui

j’ai pensé... à lui écrire une lettre

sur des feuilles bleues

la mettre dans une enveloppe bleue

la laver avec des larmes bleues,

je l’aurais commencée avec ces mots : mon ami.

J’aurais voulu le remercier

parce qu’il t’avait choisie pour moi...

car Allah – à ce qu’on m’a dit –

ne reçoit que les lettres d’amour

et il ne répond qu’à celles-ci...

 

Quand j’ai reçu ma récompense

et suis revenu te portant dans mes paumes

comme une fleur de magnolia

j’ai embrassé la main d’Allah...

j’ai embrassé la lune et les astres

l’un après l’autre

j’ai embrassé les montagnes... les vallées

les ailes des moulins

embrassé les grands nuages

et ceux qui vont à l’école

j’ai embrassé les îles imprimées sur les cartes

et celles qui sont encore dans la mémoire des cartes

j’ai embrassé les peignes avec lesquels tu te peignerais

les miroirs sur lesquels tu serais dessinée

et toutes les colombes...

qui porteraient sur leurs ailes

la dot de ton mariage.

 

(Cent lettres d’amour)

 

Traduit de l’arabe par Saleh Diab

in, « Poésie syrienne contemporaine. Edition bilingue »

Le Castor Astral, éditeur, 2018

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30 mars 2020

Eugène Guillevic (1907 – 1997) : Lyriques

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Lyriques

 

Lorsque nous entrerons

Dans le temple désert

A nous deux nous serons

Le centre de ce lieu.

 

Et tout ce qui est là,

Qui nous regardera,

Voudra venir en aide

Aux pauvres que nous sommes.

*

Tu m’es apparue

Au fond de l’allée

 

Et ce fut comme si

L’allée

Devant toi s’inventait.

*

Je ne t’ai pas demandé

Où nous allions.

 

Je savais que tu trouverais

Ce pourquoi nous allons.

*

Je ne t’ai pas vue

Devenir jacinthe

 

J’ai vu la jacinthe

Vouloir t’égaler.

*

Je ne t’ai pas cherché ton visage

Au-delà des nuages

Tant ils m’imposaient ton regard,

 

Ce regard

Qu’ensemble ils te volaient.

*

Certes le ciel n’est pas

Notre propriété,

 

Mais il sait qu’il a

Des devoirs envers nous.

 

Il lui arrive même

De se traiter de voyeur.

*

Lorsque la scabieuse

T’a parlé de moi

 

Tu lui as répondu

En me donnant

Un baiser de papillon.

*

Tu étais près de moi

Qui ne t’avais pas vue.

 

Mais tout l’entourage

Vivait ta présence

*

Nous ne cessons pas

De nous inventer

 

Dans la complicité,

Comme la terre et le soleil.

*

Si tu n’étais pas

Ce que tu es pour moi,

 

Tout autres seraient

Mes rapports avec la rose

*

Que signifieraient les mots

Comme arbre, pierre, palombe

Si tu n’étais pas toi ?

*

Ne me demande pas

D’où me vient le pouvoir

Que j’ai de te connaître,

 

Après tout,

Nous n’avons peut-être

Jamais vécu séparés.

*

Sans toi je n’irais plus, je crois,

Sans frayeur dans les bois

 

Peuplés de tant de choses

Et surtout de silence,

Un silence royal

Qui parfois vous exclut.

*

Avec toi je me sens

Frère de la nature.

 

Par toi

Me vient cette force.

*

Près de toi je sais être

Comme une source

Ignorant son destin,

 

Elle qui chante la béatitude.

*

Parfois

Je me sens devant toi

Comme doit se sentir une pierre :

 

Muet, conforté, heureux.

*

Quand tu n’es pas là,

En moi ton image

 

A la force du tilleul

Dans sa floraison,

 

Celle du soleil

Sur un champ de neige.

*

Nous avons fait un pacte

avec le siècle

 

Et pour caution

Nous avons pris

 

La fontaine au bord

De la prairie nue.

*

Pas un oiseau n’est venu

Nous tendre un brin de paille,

 

Mais je sais

Que les fauvettes

Sont avec nous.

*

Dans l’œil du cheval

J’ai vu un fond de bonté,

 

Celui dans lequel

Nous voulons vivre.

*

Le rossignol

Parle de nous

A l’horizon.

 

Il nous a devinés.

*

Ne demande pas

A la tourterelle

 

De chanter pour nous

Cet après-midi,

 

Nous sommes ailleurs.

*

Comme d’habitude

Le moineau est venu

 

Nous apporter

Son allégresse.

*

Nous nous ouvrons à tout,

Dans le même instant,

Dans le même espace.

 

Nous devenons

Le logarithme de l’espace.

*

Ce n’est pas l’azur

Qui se prolonge en nous.

 

C’est plutôt nous

Qui dans l’azur

Nous projetons.

*

Quand nous sommes

Dans un même lieu,

Pas éloignés l’un de l’autre,

 

Quand entre nous l’espace

Est plein de toi, de nous,

 

Mérite-t-il encore

Le nom d’espace ?

*

Nous n’avons pas

Interrogé le peuplier.

 

C’est le peuplier

Qui s’est penché vers nous

Pour mieux nous entendre.

*

Le mur

Qui n’est pas entre nous

 

N’est pas non plus

Autour de nous.

 

Nous ne nous donnons pas

Pour propriétaires.

*

Dans la terre

Sous nos pieds

 

Nous sentons nos racines

Se rencontrer,

S’accompagner, se plaire.

*

Du rivage

Je t’ai vue nager.

 

Au bout d’un moment

C’était moi cette eau

 

Que tu traversais

Que tu caressais.

*

Dans la pinède

Au bord du lac

 

Toute la lumière

Paraît venir de toi.

 

Elle joue avec l’eau,

Elle réjouit les branches,

 

Elle me donne

D’être ici

 

En confiance avec

Le silence du jour.

*

Ma femme, je te regarde

Comme si tu montais vers moi

Du fond des âges

 

Et que je te reconnaissais.

*

Tu sais

Ce qu’a toujours été

Pour moi la pâquerette.

 

Laisse-moi te dire que depuis

Que nous l’aimons ensemble

 

Elle est encore plus

L’œil de la terre.

*

N’oublions pas

La coccinelle.

 

Elle a toujours été

Notre complice.

 

Elle nous rappelle

Ces instants

 

Qu’ensemble nous passons

Hors du temps

 

Dans un lieu sans assise

Qu’on ne veut plus quitter.

*

Je ne sais pas pourquoi

Lorsque tu es absente

Je vois de l’arbre.

 

J’ai comme un besoin

De toucher les fortes branches,

Les plus basses

 

Et de regarder le ciel

A travers les feuilles,

 

A travers ton visage

Qui flotte dans tout l’arbre.

*

Si tu n’étais pas là

Le monde ne serait plus

Que le vêtement du néant ;

 

Grâce à toi, le monde

Nous enveloppe de présence.

Nous l’habitons.

*

Je suis dans mon centre,

Tu es dans le tien.

 

C’est la rencontre de nos centres,

La permanence de cette rencontre

- Pour tout éclairer –

 

C’est leur coïncidence

Qui est notre amour.

*

Voici qu’autour de nous

Tous et tout se répondent,

 

Se rapprochent de nous,

Ces pauvres que nous sommes,

Pour proclamer la gloire,

La nôtre avec la leur.

*

Je t’ai amenée

Au bord de l’étang

 

Je savais bien

Que toi près de moi

 

L’étang ne serait pas

Cette eau qui fait

Semblant de dormir

 

Et crache

Son mystère

*

Je ne m’aime pas,

Mais à me voir t’aimer

 

Je me sens presque

Amant de moi-même.

*

Je ne te pardonne pas

De ne pas t’aimer plus que je ne peux.

 

C’est à toi qu’il appartient

De me donner cette force

 

Qui me ferait

Me fondre en quelque chose

 

Qui serait nous

Plus fort que moi plus toi.

*

J’ai rêvé

Que nous étions tous les deux

La branche et le rameau.

 

Lequel de nous deux

Etait le rameau ?

*

Quand la joie nous entraîne

Dans ses labyrinthes

 

Nous oublions

Qui tu es,

Qui je suis.

*

Si je devenais nuage

Je trouverai un nuage

Qui serait toi.

*

Le tournesol s’est trompé :

Il s’est tourné vers moi.

 

Je vais lui demander

De se tourner vers toi.

1989

 

Possibles futurs

Editions Gallimard, 1996

Du même auteur :

Herbier de Bretagne (31/03/2014)

Le matin (30/03/2015) 

Du silence (30/03/2016)  

Les Rocs (30/03/2017)

Bergeries (30/03/2018)

« Dans le domaine... » (30/03/2019)

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29 mars 2020

Lorand Gaspar (1925 – 2019) : Amandiers

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Amandiers

 

Te faire surgir

de la provenance du bond

de l’effraction perdue du jaillir.

Là tu te tiens

dans les décombres du porche

fraîcheur de sève, poignée d’écume –

neige odorante dans la nuit du regard.

 

 

 

Que la joie est simple au bout du cheminement obscur !

Comme ces minces pellicules donnent corps à la lumière !

 

Regarde comme il fond ce peu

de blanc tombé au fond de l’œil !

 

Les amandiers dans la nuit !

Ô les dents de clarté !

Pulsation sourde d’étoiles

dans l’épaisseur de la terre –

 

Le soleil couché dans sa barque souterraine

nos doigts aveugles cherchent des couleurs –

dans ta bouche des caillots de ténèbres

dans ton ventre la douleur du venin

savoir de ta vie si tu peux la comprendre –

 

 

 

Nous sommes l’un l’autre dévêtus

de noms qui collaient à la peau

appelant sans nom le silence

qui cimente les sons de la musique –

 

ô pure douleur du chant de naître

inapaisable travail sans visage

et nous-mêmes nuages et paroles

allant avec les bêtes au soir

dans les poudres de l’étendue –

 

 

 

Dans l’œil de la tourmente

sur le seuil brûlant du cratère

l’églantier.

 

Noyau de pudeur déboutonné

tendresse doucement froissée –

Ces bris, ces haltes claires dans le sang

orage tactile dans le noir humide.

 

Dans l’enclos défait du combat

rougeur qui porte à bout de bras

le cœur de sa fragilité –

 

quelque part c’est toujours le même

bruissement d’aubes dans les pierres.

 

 

 

 

Toi soleil coureur essoufflé

couché bouche à bouche sur les eaux

 

sur la mer ouverte à tous vents

la barque de nos mains dérive

 

or fumé, brûlé des visages

dans la pénombre des années

gardant au-dedans ses lueurs –

 

musique

nos doigts raclent

des cordes invisibles

dans la lumière dissoute

chaude étoffe arrachée

à l’hiver –

 

 

 

Toujours cet écho

sa source illisible

où erre avant l’aube

pieds nus le jasmin

 

tu nages encore et c’est nuit

tu nages dans la nuit qui a toujours été

 

et ton corps a percé l’eau glauque

qui sent l’empois et la levure.

Et la chair rame dans la chair

les mains torturent et les mains tuent

elles griffent à clair les ténèbres

et retournent à l’obscur.

 

 

 

Juste avant le jour le feuillage

frissonnant des dernières étoiles

 

lueurs serrés au centre des vagues

couleur d’écaille et de ferveur

 

Le bruit déchiré d’un caïque

par les vents de résurrection –

 

matin toutes voiles dehors

dans le ravin étroit du chant

sur le brun si chaud des cailloux

 

 

 

Une mouette a crié

dans l’auge aveugle d’un corps

fragment de jour affolé,

Et la mer et l’espace sans oreilles –

 

bat dans le mur du bleu

bat, le blanc d’un pétale –

 

dentelles, frondaisons, linges et grappes

nos encres lavées à grande eau

toutes images essorées

les rafales du vent peignent la mer –

 

Patmos et autres poèmes

Gallimard éditeur, 2001

Du même auteur :

La maison près de la mer, II (29/03/2016)

Patmos (29/03/2017)

Nuits (29/03/2018)

La maison près de la mer, I (29/03/2019)

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28 mars 2020

Yves Bergeret (1948 -) : Fleuve lent

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Fleuve lent

 

UNE PLUIE DORMANTE

 

Pluie louvière

                ces bramements de forêts perdues sous leur marais de brume

           tels corps, œil bas

                    corps          flétri en très lointaine côte

 

Pluie

       la tenace ancienne

           la tenace drapante

                              tendre étau

 

Livraison encore et encore

      j’y trouve hélas la mesure exacte de la solitude

                                                  graminée perdue

 

LOURD NUAGES

 

     Panache ombreux

                    comme la nuit se cogne, loi d’airain, à ses vieux

                    mythes

fumée          la tête inclinée       biais sou le ciel

                                                  on court à la curée

 

               odeur presque indicible

     la glaise étire ses plus douloureux regrets

                  quelle tanière de loutre aveugle

                     veut voguer        le front bas ?

 

          Collusion à l’écluse

               où    vannes  entrebâillée  va glisser

                              faible palabre gris

                  la foule muette des renoncements divers 

 

dessein défait sous les nuages

        cerne lourd

     les champs        ils étaient bavards

                                  ils baissent le ton

 

                                            si l’horizon même les délaissait

 

*

Sera-t-il jamais temps

     que nous laissions venir à nous

                    sur ce pré

                         jamais fauché

           comme anse claire au bord de l’eau

                  qui pour seul droit connaît celui du soleil

                                          roture nue

 

       à nous venir notre bestiaire

             puisque les roues du feu ici ne paissent

           ou pacage à tout le moins de salamandre

 

     notre bestiaire

              persiennes levées         chimères

 

                       ombres d’enfants perdus

               ces coups intimes de la mer à notre crique nue

 

L’ŒIL DU FLEUVE

 

L’œil du fleuve

     témoin de la gestation des projets de la plaine

                                       des nuages

               transits d’un clan de cantons à l’autre

                                           des rumeurs

 

L’œil du fleuve

       nul

          nul riverain ne le voit

     car il est au milieu de ce passage inouï de lui à lui-même

 

il secoue au juste la paix

              bailleur de silence

 

          la plaine l’évite

             la plaine basse

 

                   que son fleuve laboure

 

Dictée de l’œil secret

 

In, « Cahier de poésie 3 »

Editions Gallimard, 1980

Du même auteur :

 « Nous allons de toi à moi… » (18/02/2016)

La forêt l’attente (28/03/2019)

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27 mars 2020

Jack Kerouac (1922 – 1969) : 96ème Chorus / 96th Chorus

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Jack Kerouac par  Tom Palumbo vers 1956.

96ème Chorus

 

Je dégringolais la rue

Sur mon tricycle, très vite,

J’aurais pu continuer

Et tomber dans la rivière.

- Ou sur les rails de tramway

Et être écrasé sur les pavés

Et tout broyé ainsi plus tard

J’aurais pas pu rêver

De Lakeview Avenue,

Et voir mon père mourir

Si j’étais mort à 2 ans –

          Mais j’ai vu mon père mourir

          J’ai vu mon frère mourir

          J’ai vu ma mère mourir

     ma mère ma mère ma mère ma mère

                    dans moi –

Ai vu les poiriers mourir, les

          raisins, perles , arbres-à-sous -

J’ai vu une p’tite fille col blanc

          petite robe noire

Et taches de rose sur chaque joue,

          mourir, avec ses lunettes

Dans un cercueil.

          Mais j’faisais attention à ma bicyclette.

 

Traduit de l’anglais par Pierre Joris

In, Jack Kerouac : « Mexico city blues”

Christian Bourgois éditeur, 1994

Du même auteur :

162ème chorus /162nd chorus (08/02/2015)

127ème chorus / 127th chorus (27/03/2017)

66ème chorus / 66th chorus (27/03/2018)

67ème chorus / 67th chorus (27/03/2019)

 

96th Chorus

 

I tumbled down the street

On a tricycle, very fast,

I coulda kept going

And wound up in the river,

- Or across the trolley tracks

And got cobble mashed

And all smashed so that later on

I cant have grit dreams

Of Lakeview Avenue,

And see my father die,

Had I died at two –

          But I saw my father die,

          I saw my brother die,

          I saw my mother die,

     my mother my mother my mother my mother

                    inside me –

Saw the pear trees die,

          the grapes, pearls, penny trees –

Saw little white collar girl

          with little black dress

And spots o rose on each cheek,

          die, in her glasses

In a coffin.

          ButI raced my bicycle safely.

 

Mexico city blues,

Grove Press, New - York, 1959

Poème précédent en anglais :

Langston Hugues : Moi, aussi / I, too (18/03/2020)

 

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26 mars 2020

Michel Besnier (1945 -) : « Espace... »

                             

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                                   « Je veux ensevelir au linceul de la rime

                                   Ce souvenir, malaise immense qui m’opprime. »

Charles CROS

 

 

ESPACE :

Je pose mon hameau : maisons appuyées solidaires

toits de schistes moussu sauf un original d’ar

doise hypocrites fenêtres voilées de cinéraires

des yeux gris écartent les rideaux ou comme des ar

aignées se tapissent en tissant un silence gourd

où volent des moineaux simples d’esprit voleurs de blé

de corde plume fanée herbe paille pour l’amour

où volent des propos irisés couleur de secret

raisonnable cage à martinets grands mangeurs de ciel

bel espace fermé défensif – des jardins au cœur –

irrigué d’un chemin lent charriant cailloux en kyrielles

alvéolé de murs et de haies en fusain et fleur

long comme un tir d’élingue ou un tir de flèche d’enfant

profond comme le fer de bêche et large comme un vicomté de matou

sans limite par le haut seulement où la lune roule et parfois fend

lieu connu inconnu où courir où se lover un continent un trou

 

TERRE :

terre versatile changeant d’humeur au gré des pluies

pleine de chiendent de pièces trouées de céramique

d’œufs d’escargots d’insectes anonymes de lombrics

chair ferme et noire que l’on blesse et retourne étourdie

l’été poussier presque sable souvenir de la mer

que la pluie oscelle de fontaines avant de submer

ger les soirs de frais orage où prospèrent les crapauds

terre qui souffre les engelures le sec les eaux

 

CIEL :

ciel première et ultime lecture de la journée

rougie du sé met la mare à sé rougie du matin

mat la mare au ch’min donnant l’heure le vent la marée

strates de nuages coursant vers un but incertain

grand texte de science et d’augure jamais épuisé

dont je connus des traducteurs chargés d’autorité

glace sans tain cachant Dieu regard qui la brisera

dans un fracas d’orchestre d’éclairs de cris de tournoi

 

MAISON :

linteau non daté plus d’âtre plus de petits carreaux

fenêtres des aïeux aveuglées dans les murs fumées

détournées torchis menacé caniveaux cimentés

maison libérée ingrate qui digère ses os

deux clés un verrou en font un abri contre la mort

les loups les rôdeurs les romanichels tous les méchants

les souvenirs les inquiétudes sans voix le dehors

tanière où toute peur se transmue en peur d’enfant

 

JARDIN :

verte géométrie prévision en grains pensée vive

rangs de semis cloison de rames plaisir de raison

 

DEPENDANCES :

métropole incrustée dans l’immensité étrangère

planisphère bleue verte et grise infinie dangereuse (1)

zone d’ombres peuplées de voleurs d’enfants de vipères

chasses perdues dans la distance végétale aqueuse

je conquis des comptoirs en y fichant des certitudes

le port du Becquet et le port des Flamands Collignon

plage fine et les coins de rocaille de Bretteville

la campagne de Tourlaville aux chemins creux sans nom

de jeudi en jeudi jour du marché Cherbourg la ville

lieux d’expéditions sans boussole et l’on perdait le Sud   

 

(1) Enfant je croyais que le mot planisphère était féminin. C’est pourquoi

je lui conserve ici ce genre erroné.

 

VIE :

Le fucus pourrit dans l’air sucré comme une palourde

l’air lourd aux reflets d’ardoise ombré de mazout très doux

s’abonnit jaune au creuset des huîtres pied de cheval

le sable anthracite ravagé de vibrants cratères

fait une matrice aux coques bleues qui se fossilisent

les crabes mangent des poissons morts dans les algues mangues

 

EPAVES :

Les courants sont les responsables des charniers d’épaves

bois arraché aux bateaux cales tachées de coaltar

balais cassés par des mousses os peut-être de drakkar

flotteurs planches écrites en anglai ou scandinave

 

MINERALITE :

galets fermés crispés sur des cristaux jamais avoués

le granit est-il rose de la fusion de son centre ?

illisibles pages du schiste indécision des gangues

entre vase et roc naissance du grés sous les falaises

chaos de cailloux blessés de confits anciens couleurs

fantasques de rognons truffés d’éclats criblés de sable

enchevêtrement de ressemblances amputées reins

de chevaux de putois dos de tortues tartrés de sel

 

ODEUR DU PORT :

sel vert fiel d’eau peinture des bateaux cuite au soleil

sel blanc bref rouille feuilletée des bouées des anneaux

des bittes d’amarrage des rails friable brun rouge

vert d’algue séchant dans le grillage des nasses noires

vapeur fissurée du granit à croûte de biscuit

vers peau de maquereau morceaux d’encornet laissés par

les pêcheurs ronds d’huile arc-en-ciel marches mouillées

relents fauves et moussus des casiers pleins d’araignées

 

TEMPETE :

sur les blocs de granit contractés coudes en avant

la mer aux reins épais vient s’empaler éclater en perles

 

ODEUR DU LAVOIR :

le lavoir sent le linge mouillé le savon le vairon

le zinc râpeux de lessiveuse le velours de vase

la pierre à laver l’algue fade le noir d’anguille âcre

les mycoses de l’obscurité sous l’arche du pont

 

ODEURS DE MAISONS :

odeur de moisi de marc de café de vieux journaux

de tablier noir lustré à peaux d’oignons dans les poches

de toile cirée chauffée à la loupe du carreau

comme un subtil butane au ras de glissantes peintures

épluche de patate macérée ciment d’évier

ronde encaustique à gorge poussiéreuse tapis rance

 

PEUR :

Conspiration de branches nues pour dessiner des mains

 

PEUR :

dehors était un aquarium d’encre où nageaient des bêtes

papillons poissons oiseaux muets soyeux talqués de noir

au carreau de la chambre guettaient des raies à grands voiles

 

PEUR :

le chien lubrique à gueule de requin et flancs de forge

s’arrache la gorge et déchire la nuit en lambeaux

 

MARE :

légère vase aisément réveillée alors nuageuse

linceul aux douceurs de soie et de suie donnant à l’eau

sa fadeur et son goût bistre de décomposition

pattes d’étoiles noires le triton bleu ardoise a

le ventre si vif orange qu’on dirait une erreur

ici où le têtard la sangsue les insectes d’eau

sont noirs ou marron seul l’épinoche maître du lieu (1)

car c’est le seul poisson porte des couleurs éclatantes

écaille rouge orange et turquoise ou brillant d’émail

parcourue d’ondes la sage sangsue avance en U

qui s’étire et se referme de succion en succion

 

(1) Je ne crois pas le dictionnaire quand il affirme qu’épinoche est du féminin

 

MORT :

agonie du vra vert à gueule déchirée au fond

de la barque sous le soleil qui éteint les écailles

 

MORT :

des attributs de la mort le premier est le cheval

aux flancs regorgeant du sang noir si vite corrompu

 

MORT :

la caviardeuse eut raison des plus parlants des plus forts

du maçon qui maniait comme un crayon d’enfant la pelle

insouciant hercule aux poumons d’éponge déchirée

du paysan qui tomba en déroulant sa flanelle

du pêcheur au gosier d’acier qu’un jour ses mains trahirent

 

MORT :

sarbacane en sureau évidé munitions de lierre

arc en peuplier dépiauté glissant comme l’anguille

flèches en osier durci au feu élingue en fourquet

de noisetier tirant des crampons des billes d’acier

sagaie en bambou épée en latte fouet en ficelle

la cruauté tire et lacère dans le doux bocage

où des angelots se lancent des œufs de roitelet

 

JEUX DE BILLES :

tous les jeux – triangle œil de bœuf tour de France canic –

nous apprenaient l’âpreté des batailles d’intérêt

faillites et fortunes sacs de grosseur lunatique

enfants au cœur sec avares de leurs boulets en verre

 

DECORATION D’INTERIEUR NORMAND :

christ au cœur saignant fleur gagnée à un tir de kermesse

calendrier des postes photo de mariage auto

en plastoc don d’une lessive enfant à fesses

fusil crucifix avec laurier béni des Rameaux

CATECHISME :

curé d’Ars Pie XII enfants chinois autour d’une sœur

serpent sous les pieds de Marie martyrs de l’Ouganda

bouche de l’amie chantant les commandements par cœur

 

HOMME :

généalogiste du miel chroniqueur des bourdons

et des reines orienteur des essaims avec le miroir

dresseur de chiens tresseur de ruches éleveur de boutons

de rose goûteur intolérant homme de savoir

grand sédentaire qui partit une fois à la guerre

quérir des souvenirs pour la vie et du plant de sentence

et l’étalon de la faim qui le fit satisfaire

 

HOMME :

vivre n’est plus que respirer posé comme une buse

sa femme est morte d’un cancer ses enfants d’une bombe

vers le café il déambule en crachant des méduses

 

HOMME :

avec son cœur en papier de soie il charmait la mort

combien de fois la trompa-t-il pour revenir encore

jouer avec un enfant ? beauté dur payée de douleur

d’hôpital de sang révolté de frénésie du cœur

 

FEMME :

la domestique vêtue de sacs de pommes de terre

rendit son foie chocolat cuit par le cidre et le vin

partout dans sa cahute en tôle – vestige de la guerre -

femme tous les jours agenouillée dans les champs les mains

ne sentant plus l’ortie les doigts gris cornés griffes d’ours

elle croyait aux vertus de miraculeuses sources

et la nuit s’agenouillait encore priant saint Go

de guérir le nez cassé la folie l’impétigo

de son fils marié père ouvrier agricole alcoo

lique rentrant le soir ivre mort rouge comme un co

frappant son vélo sa femme ses enfants son fourneau

 

FEMMES ENCEINTES :

laborieuses montgolfières de chiffon soupe et lait

on dit aux enfants curieux qu’elles ont le ventre plein d’eau

reines d’un peuple de femmes exclusif tricotant

cherchant des noms savourant sa communauté d’organes

 

COUPLES :

d’amour nul exemple couples séparés par la mort

ou s’entredéchirant ou ne s’entredisant pas plus

que le congre et le homard habitant le même trou

 

ACCEPTATION :

homme de peu d’espoir à la vue de taupe à faim de chèvre

la soumission devant la force de la mer brisant

les jetées la force du vent la force de la mort

s’étend aux choses humaines jugées aussi fatales.

 

SOIR :

bilan de la boisson coups de pied sur le crâne du

chien qui fait un bruit de bois enfants le front dans l’assiette

femme qui s’essuie les yeux homme qui s’endort et ronfle

le bras en rond sur la table il a gardé sa casquette

 

INCENDIE :

les enfants verrues écorchées nez morveux dents terreuses

jouaient dans la cour grillagée vautrés dans la boue de bauge

la maison sentait le graillon le biberon l’urine

la nuit entraient les salamandres que le père tuait

pour voir autre chose ils mirent le feu à la maison

 

VENTE :

pressoir à vis manège à cheval traits brides bridons

sciard brabant à deux chevaux van mécanique banneau

établi et valet piège à putois cage à cochons

cinq tonneaux dont un en vidange tiers licol rouleau

transvasement de la puissance leçon inutile

 

MENUISERIE :

le copeau jaillit à la lumière de la varlope

le trusquin fixe la ligne de la scie infaillible

fer du ciseau sur la pierre à morfiler qui salive

le père est maître des mots et le bois lui obéit

 

REFUGES :

vieux avares de mots j’étais le gui de vos mémoires

et je demandais asile à la plume à la fourrure

à l’écaille je changeai de vue de souffle et de faim

 

SOUVENIRS DE MARINE :

voiliers au pavillon en berne sur les bancs d’Islande

marins morts en mer coulés avec leur dernière gueuse

doris habité d’un mort errant comme sur la lande

bateau debout contre le mur de mer proue en ogive

à Cherbourg donné perdu corps et biens mais revenu

sans mâts brisé comme après le supplice de la roue

sur la mer désaoulée le baptême de la tempête

et ces belles corolles d’eau qui ont au cœur un trou

quand bêlent les sirènes crient les radios éperdues

quart à la pointe du bateau pour épier les icebergs

les baleinières sous les arcs de triomphe de glace

 

CRAPAUD :

caché le cœur dans la gorge battant la peur du martyre

il ne sait pas que son œil noir cerclé d’or est superbe

 

PIEUVRE :

pauvre substitut de la femme punie de la peur

de la succion par l’insulte salace et le couteau

entre les yeux et la tête retroussée pour cracher

l’encre et les quarante coups rythmés par la roue de bras

 

FRAISE :

à son lit de paille et au soleil la fraise prenait

et gardait en sa chair les éléments jaunes du feu

qui dardaient lors de la somptueuse explosion dans la bouche

 

DECOURAGEUSEMENT :

l’essaim ivre des sensations met l’esprit en péril :

grain du givre poudreux brillant sur l’herbe devenue

vert émeraude aux brins plus nets bras d’anémones de

mer puisant leur suc dans la nuit chargée de particules

scintillement sur les murs aux lichens cristallisés

air moulé comme un métal bleu sur le toit des maisons

subissant le poids serrées comme...: fatigue de dire

les abeilles se multiplient il n’y a plus rien à faire

le chien qui ayant renversé la ruche voulut

mordre l’essaim périt étouffé sa langue enflée

 

NEANT :

algues vertes filant dans la transparence des eaux

à pulpe gorgée de soleil sur le sable soumis

capture du regard qui se déverse dans le flot

et tout de moi suit vers le large douce hémorragie

tentation de renoncer au garrot jusqu’à l’étale

 

NEANT :

la porosité des pierres du quoi boit la conscience

les poux de mer charognards des pensées trouvent pitance

retirez-vous repus au fond de vos trous crevez-y

je cimenterai le quai et vous devrai l’amnésie

 

NEANT :

se couler dans la peau mordorée de l’orvet qui dort

 

NEANT :

la brouillante anarchie de la fourmilière au soleil

mange le temps jusqu’à l’os comme un cadavre d’oiseau

 

NEANT :

le port retient son souffle et ne craint plus le descendant

pour l’éternité la mer d’huile entre les bras des digues

le brouillard absorbe les efforts de la plénitude

nulle barque nulle pensée ne quitteront la darse

 

NEANT :

vivre pris dans l’arbre creux un nœud évidé pour œil

 

NEANT :

escadrille d’oiseaux qui ne seraient d’aucune espèce

perfection du vol blanc sur un océan sans rivage

 

Revue « Poésie partagée »

Editions Folle Avoine, 35850 Romillé, 1984

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25 mars 2020

Chaïm-Nahman Bialik (1873 – 1934) / חיים נחמן ביאליק : La ville du massacre

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La ville du massacre

 

Dans le fer, dans l’acier, glacé, dur et muet,

Forge un cœur et qu’il soit le tien, homme, et viens !

Viens dans la ville du massacre, il te faut voir

Avec tes yeux, éprouver de tes propres mains

Sur les grillages, les piquets, les portes et les murs,

Sur le pavé des rues, sur la pierre et le bois,

L’empreinte brune et desséchée du sang, de la cervelle,

Empreinte de tes frères, de leurs têtes, de leurs gorges.

Il te faut t’égarer au milieu des décombres,

Parmi les murs béants, leurs portes convulsées,

Parmi les poêles défoncés, les moitiés de chambres,

Les pierres noires dénudées, les briques à demi-brûlées

Où la hache, le feu, le fer, sauvagement

Ont dansé hier en cadence à leurs noces de sang.

Et rampe parmi les greniers, parmi les toitures crevées,

Regarde bien, regarde à travers chaque brèche d’ombre

Car ce sont là des plaies vives, ouvertes, sombres,

Et qui n’attendent plus du monde guérison.

 

Tu iras par les rues qu’envahissent les plumes

Tu te baigneras dans un fleuve, un fleuve blanc

Qui de l’homme est issu, de sa sueur sanglante.

Tu foules des monceaux de biens éparpillés

Et ce sont là des vies entières, des vies entières

Fracassées à jamais, comme des crânes.

Tu vas, tu cours et tu te perds en ce chaos,

Argent, cuivre, fourrure, lambeaux de livres, soie et satin

Arrachés, déchirés, en miettes,

Et piétiné les shabbats, les dos, les fêtes,

Les taleth, les bribes de Torah, les prières, les parchemins,

Les saints rouleaux, guirlandes claires de ton âme.

Vois, vois, ils s’enroulent d’eux-mêmes autour de tes jambes

Et ils baisent tes pas sortis de l’ordure,

Et ils essuient la poussière de tes souliers.

 

Tu cours ? Tu fuis vers l’air et la lumière ?

Tu peux fuir, tu peux fuir, le ciel se rit de toi

Et les dards du soleil te crèveront les yeux,

Les acacias fraîchement parés de verdure

Par la senteur des floraisons et du sang t’envenimeront

Et feront pleuvoir sur ton front des plumes et des fleurs,

Dans la rue des débris de verre aux milliers de miroitements

Devant toi danseront leur horrible merveille,

Car de ses douces mains Dieu te fit ce double présent :

Un massacre avec un printemps.

 

Le jardin fleurissait et brillait le soleil

Le boucher était au carnage,

Le coutelas luisait, de chaque plaie

De l’or et du sang ruisselaient...

Tu fuis ? Tu veux te cacher dans une maison ? – C’est en vain,

Tiens voici un tas d’immondices :

Ici on égorgea ensemble un juif et son chien

Un porc les a trainés aujourd’hui jusqu’ici

En grognant et fouillant dans leur sang confondu.

Silence ! Il tombera demain une pluie fraîche

Qui lavera le sang du caniveau, afin qu’au ciel

Ne monte pas, né de la fange, un cri d’horreur, et peut-être

Que cette voix déjà s’engloutit dans l’abîme

Mordant là-bas près d’un enclos les épines tranchantes,

Et demain le soleil comme aujourd’hui et comme hier

S’élèvera tout aussi lumineux

De l’Ouest, même pas amoindri, même pas réduit d’un cheveu

Calme et silence comme si de rien n’était...

 

Sauvage et fou tu te glisses dans un grenier

Et tu restes figé tout seul dans les ténèbres,

Sens-tu qu’autour de toi la peur mortelle flotte encore,

Un battement d’ailes noires et froides ?

Et le gel prend à la racine des cheveux,

Ici et là dans chaque trou obscur

Vois tous ces yeux muets qui s’ouvrent

Ce sont les âmes des victimes qui regardent,

Ames errantes, exilées,

Qui dans une encoignure, ici, toutes ensemble

Se sont blotties épouvantées et qui se taisent.

Ici les débusqua le tranchant de la hache

Et vint, pour les contempler un instant

Et pour sceller une dernière fois sous leurs paupières

Le reflet de leur propre fin,

Toute la peur de leur vie misérable ;

Et les voici tremblantes, colombes vouées à l’hécatombe,

Pelotonnées l’une sur l’autre sous le toit,

Qui te regardent longuement avec leurs yeux muets

Qui n’exigent de toi et sans voix ne requièrent rien,

Proférant silencieusement l’ancienne question

Qui n’a jamais encore atteint le ciel

Et jamais jusqu’au ciel ne pourra parvenir,

Que « Pourquoi ? », encore, « pourquoi ? »

 

Et tu dresses la tête – il n’y a pas de ciel,

Un toit, un toit muet avec des lattes noires,

Une araignée y pend – va, demande à l’insecte brun,

Il a tout vu, il fut témoin,

Témoin vivant dans ce grenier,

Alors laisse-le te conter toutes les histoires,

Celle du ventre ouvert que l’on bourra de plumes,

Des narines percées de clous et des crânes sous le marteau,

Des têtes après la tuerie pendues comme celles des oies

Au bord de la fenêtre du grenier,

D’un enfant endormi au côté de sa mère

La bouche ouverte sur un sein sectionné,

Celle d’un autre enfant, écartelé vivant

En même temps que son ultime cri

Une moitié de MA... Maman demeure inachevé,

Et tant et tant d’histoires terrifiantes,

Qui te forent la tête et vrillent ton esprit

Et qui tuent à jamais ton âme.

Et tu étouffes dans t                a gorge un hurlement,

Et tu bondis, et tu cours dans la rue

Et le monde est pour toi encore comme hier

Et sans vergogne le soleil comme toujours

Verse sur chaque seuil, à chaque porte, sa lumière,

Jette ses perles aux pourceaux...

 

Ah, va plus loin, fuis la lumière, cache-toi,

Enfouis-toi dans la terre et les caves obscures

Et gave-toi là-bas, de ton cœur de métal.

Le vois-tu ? C’est ici que des hommes vils, étrangers à ton peuple,

De ton peuple ont déshonoré les filles pures.

Dix pour une, dix pour une, la mère

Sous les yeux de la fille, et la fille

Sous les yeux de la mère, avant le massacre,

Pendant le massacre, et après. Alors prends,

Fils d’Adam, prends et palpe avec tes mains les taches

De sang et d’autre chose sur les draps

Où l’homme-porc, l’homme barbare s’est vautré

Avec sa hache ruisselante de sang chaud...

Et vois, fils d’Adam, vois dans ce coin-là,

Là-bas, sous ce tonneau, derrière cette caisse,

Allongés, retenant leur souffle, s’abritèrent

Frères et fiancés, les maris, les fils et les pères,

Et de leur trou ils regardèrent palpiter,

S’étrangler dans leur sang, dans leur nausée,

Les saintes, les angéliques, les pieuses chairs

Sous l’étreinte des mains profanes et du fer,

Et ils virent cela, couchés sous terre, et ils se turent,

Et leurs yeux n’ont pas éclaté

Et leur tête n’est pas tombée, perdant raison,

Et peut-être chacun d’entre eux séparément,

A-t-il pour soi dit à voix basse entre ses lèvres :

« Mon Dieu, fais un miracle, aveugle-les, Seigneur,

Qu’elles ne voient point leur bourreau ! » Mais à peine

L’une d’elles pourtant revint-elle à la vie,

Tirée de la fange et du sang par une misérable vie,

Pour son honneur sali, pour soi, pour Dieu, pour les deux mondes,

Lui, l’homme, alors, il a rampé hors de son trou

Pour rendre grâce au Seigneur dans Son temple

Et demander à son rabbin pieusement

S’il peut encore vivre auprès de son épouse...

 

Homme, rampe dehors, viens plus loin, je te montrerai

Des refuges – des porcheries.

Vois de tes propres yeux toutes les immondices

Où tes frères, les héritiers des Maccabées,

Petits neveux des éternels martyrs

Se sont dans chaque trou, et par dizaines,

Au moment du massacre entassés et cachés,

Voilà comment ils firent honneur à mon nom...

Fuyant comme des rats, se terrant comme des punaises,

Crevant comme des chiens... Un fils, le lendemain

A pu sortir de sa maison, découvrir dans l’ordure

Les restes de son père... Alors, homme, pourquoi pleurer,

Pourquoi voiler avec tes mains ta face ?

Grince plus fort tes dents et crève de douleur !

 

Va maintenant, descends dans la vallée où fleurit un verger,

Il est une grange là-bas, une grange de mort

Où se sont endormis sur leurs proies

Ivres morts de sang des vampires.

Vois dans la grange, éparpillées, des roues

Brisées, maculées de sang et de moelle,

Avec leurs essieux arrachés et tendus

Comme des doigts meurtriers vers une gorge.

Attends le soir quand flambant et sanglant,

S’éteindra le soleil à l’ouest,

Alors, silencieux, glisse-toi dans la grange,

Et là perds-toi dans un gouffre de peur.

La peur, la peur ! elle flotte dans l’air,

Se tapit sur les murs, comprime le silence.

Silence ! tends l’oreille, une roue se met à bouger

Et sous elle on entend des membres palpiter,

S’agiter dans leur propre sang, leur agonie.

Plainte étouffée, un raclement de gorge

Qui ne fut point tranchée, un ultime soupir,

Un appel étranglé, un grincement de dents ;

La gorge quelque part se traîne sous la roue,

Elle s’accroche aux arêtes de bois,

Se faufile à travers les trous et les fissures

Et demeure figée, suspendue en l’air,

Dais de ténèbres surplombant ta pauvre tête,

Sourde peine, sourde peine, une douleur, une grande douleur,

Muettes souffrances qui tremblent... Ah, silence,

Il y a encore quelqu’un avec toi, qui s’égare

Avec des yeux fermés dans l’ombre

Plus dense des tréfonds d’une terrible solitude.

Il tend devant lui deux mains maigres vers le noir

D’un néant noué d’angoisses muettes,

Il palpe les ténèbres avec ses doigts aveugles

Sans chercher nulle échappatoire à son malheur.

C’est lui, c’est lui l’esprit de l’immense douleur

Ici qui s’enferma lui-même en sa prison

Et sans pitié se condamna lui-même

A souffrir en silence et pour l’éternité ;

Et quelque part autour de vous dans cette grange

Flotte sans répit l’éternel errant

Qui ne trouve pour soi pas même une encoignure,

Las, mortellement las, le sombre et saint esprit

Qui veut mais ne peut point pleurer,

Au moins crier – mais il se tait,

Silencieusement il s’étouffe en ses larmes

Sur les martyrs étend ses ailes,

Laisse tomber sa tête et s’évapore,

Pleurant en lui-même, pleurant sans langage et sans voix.

 

Silence ! va doucement, verrouille la porte

Et les yeux dans les yeux ici reste avec moi,

Laisse ton âme s’imprégner à tout jamais

De leurs douleurs qui brûlent en silence,

Et lorsqu’en toi tout sera mort, tout sera tu,

Prends, touche-les, elles vont revivre et parler.

Alors va-t’en, transporte-les dans tes entrailles

Partout dans l’univers

Et cherche, mais surtout sans leur trouver un nom.

 

Sors de la ville maintenant quand nul ne te regarde,

Cherche en silence le chemin du cimetière,

Installe-toi devant les tombes fraîches des victimes,

Reste debout, contemple et baisse les paupières

Deviens de pierre.

Que ton cœur sombre et s’évanouisse toute larme,

Mais ton œil reste sec comme une pierre du désert,

Et tu voudras crier, griffer les tombes

Et beugler comme un bœuf que l’on attache à l’abattoir,

Pourtant tu demeures muet comme les dalles funéraires.

 

Va , regardes-les bien, ce sont là des victimes

Qui gisent en ce lieu tels des veaux égorgés,

Pour elles tu n’as pas un pleur, comme moi, nulle offrande.

Ossements morts, ici je suis venu

Pour demander expiation, pardonnez-moi,

Pardonnez à votre Dieu, ô vous éternels offensés,

Pour votre vie amère et sombre, pardonnez

Pour votre vie dix fois amère.

 

Quand vous viendrez demain devant mes portes

Frappant et suppliant que l’on vous fasse aumône,

J’ouvrirai, je dirai : « Venez, voyez, je n’ai plus rien,

La pitié de Dieu soit sur vous, mais je n’ai rien,

Riche, j’ai tout perdu, me suis appauvri comme vous. »

Ô douleur et déchirement, douleur dans tous les mondes,

Qu’on laisse tous les cieux gronder de pitié,

Ah tant et tant de victimes en vain,

En vain de telles vies, en vain de telles morts

Et sans savoir de quoi, pour quoi, pour qui.

Ensevelie dans les nuages votre tête devient éternelle,

Tous mes nimbes sacrés pleurent secrètement de honte.

Nuit après nuit je descendrai du ciel

Et je me pleurerai sur votre tombe,

Grande est la honte et grande la douleur,

Mais dis-moi, fils d’Adam, laquelle est la plus grande ?

Mais non, tais-toi plutôt, sois un témoin muet,

Toi qui m’as trouvé dans le dénuement

Toi qui as vu ma solitude et ma détresse

Et sur le chemin du retour, emporte, fils d’Adam,

Une part de ma peine, un peu de ma souffrance tue,

Et mêle-les au noir venin de la colère, et verse-les

Dans les entrailles des fantômes survivants.

 

Tu voudrais revenir, tu contemples les herbes

Et ces prémices du printemps si jeune et frais. 

Emplis ton cœur et rends plus grand tes yeux

D’un lancinant regret pour une vie lointaine et neuve,

Cette herbe est funéraire, elle a l’odeur de la mort, fils d’Adam,

Arraches-en une poignée et jette-la derrière toi,

Et dis en même temps, paupières closes :

« Mon peuple est de l’herbe arrachée, et se peut-il

Que ce qui fut arraché vive encore ? »

Et ne regarde plus, enfuis-toi loin d’ici,

Fuis vers les survivants, c’est aujourd’hui le Jeûne,

Surprends-les dans leur temple et perds-toi avec eux

Dans l’océan - brasier des larmes.

Tu entends les lamentations, plainte sauvage,

Par les bouches ouvertes et par les dents serrées

Se déchirer en mille éclats de chair vivante,

Se mêler et se fondre

En unique clameur de détresse et d’effroi

Qui dans l’air se convulse ainsi qu’un homme pris de fièvre,

Sur les têtes dressées vers les voûtes moites,

Sur les visages tenaillés par la douleur,

L’épouvante et le gel s’emparent de ta chair

Ainsi se lamente un peuple en perdition

Dont l’âme est devenue fumée et cendre, un grand désert

Où ne pousse plus un brin d’herbe, où ne vit pas même une graine,

Tu les entends Mea culpa se frapper la poitrine,

Ils me supplient de leur pardonner leurs péchés,

Mais comment peut pécher une ombre sur le mur

Un crâne fracassé, une vermine morte ?

Pourquoi prient-ils, pourquoi leurs mains se tendent-elles ?

Où est le poing ? Où est le grand tonnerre

Pour toutes les générations demandant compte

Et accusant le monde et déchirant les cieux

Pour jeter bas mon trône glorieux ?

 

Ecoute, fils d’Adam, ce que le chantre crie devant l’autel :

« Seigneur, agis pour ceux qui furent massacrés,

Pour les petits enfants, agis, et pour les sages. »

La foule à pleine voix multipliera le cri

Si bien que tous les murs et colonnes du temple

Avec toi trembleront de crainte

Et je te prouverai ma cruauté,

Tu ne pleureras pas avec eux devant moi

Et si de toi devait s’élever une plainte

Je saurai l’étouffer entre tes dents.

Tu ne dois point comme eux pervertir le malheur,

Qu’il reste sans compassion dans les âges futurs,

Enfouis au fond de toi la larme non pleurée,

Mure-la dans ton cœur, et là bâtis pour elle

De haine, de colère et de fiel un bastion,

Et que grandisse en ce nid un reptile

Et que sans cesse l’un se nourrisse de l’autre,

Et que demeure en lui pourtant la faim, la soif,

Et quand viendra le jour du Jugement dernier

Casse ton cœur, libère le serpent, qu’il file furieux

Telle une flèche empoisonnée,

Mourant de faim, gonflé de son venin brûlant

et du cœur de son propre peuple.

 

Et sort demain dans la rue, fils d’Adam,

Contemple ce marché de bric-à-brac vivant,

Hommes-vermines à demi-morts, moulus de coups,

Echines cassées et contorsionnées,

Os et peau emmitouflés dans des haillons,

Avec des enfants, tristes estropiés, des femmes

Mortes d’épuisement et rabougries ;

L’essaim de fin d’été, les ailes crépitantes,

Assaille les fenêtres et les portes,

Noircit le seuil de toutes les demeures,

Et des savants pour mendier tendent leurs mains difformes

Exhibent leurs plaies purulentes,

Chacun vante sa camelote,

Et tournant à la dérobée les yeux vers les fenêtres

Comme des chiens battus ou des serfs vers le maître,

Un sou pour une plaie, un sou pour une plaie,

Un sou pour une fille violentée,

Un sou pour la mort d’un vieux père,

Pour le martyre, un sou, d’un jeune homme à marier...

Au cimetière ! avec les traîneurs de besaces,

Allez là-bas déterrer les os blanchis

De vos martyrs dans leurs tombes fraîches,

Bourrez vos sacs, à chacun son fardeau

Et parcourez le monde, allez et traînez-vous

De ville en ville où se tient quelque foire,

Partout sous les hautes fenêtres étrangères

Chantez à voix enrouée, ô chantres quémandeurs,

Demandez l’aumône et marchandez et manoeuvrez

Comme jusqu’à ce jour votre chair et vos os.

 

Il suffit maintenant. Enfuis-toi, homme, enfuis-toi pour toujours

Cours au fond du désert et deviens fou,

Mets en pièces ton âme,

Jette dehors ton cœur pour les chacals,

Laisse ta larme tomber sur les pierres ardentes

Et que ton cri soit englouti par l’ouragan.

 

Traduit du yiddish par Charles Dobzynski,

in « Anthologie de la poésie yiddish, Le miroir d’un peuple »,

Éditions Gallimard, 2000.

Posté par bernard22 à 00:05 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
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