Le bar à poèmes

19 mars 2019

André Markowicz (1960 -) : Trois aubes

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Trois aubes

 

I. Chanson

 

Tissus de l’amour-dieu

     la « feuille jaunissante »

et l’élan vers

le rien au jour le jour,

et le grand ire au cœur

de la grièche

et la peau grivelée

                    de nos soucis

de l’un

pour l’autre sous

la canicule, j’ai

fermé les yeux

     pour vous, dès lors

dans notre enceinte,

il dit il ne dit pas, et si

j’épouse la

respiration de ce sommeil, si je

               me love dans son cercle,

il est

notre reconnaissance à nous

pour l’âge même.

 

repris 24 août 16

 

 

II

Autre chanson

 

                              et si

de ce matin troisième

la douceur angevine

                   ou peu s’en faut,

si, comme je respire

en pente douce

                    avant

l’accablement du jour,

après

l’oubli, la nuit, de cette errance vers

une fenêtre qui se dérobait

                              trois fois de suite,

ou juste un chien jappait, de plus

en plus, sans doute

                    épuisé, la

craie sur l’ardoise noire

en guise de

pendule, si,

maintenant, je vous berce dans

                                   ce souffle, les 

yeux se referment, seule au monde.

 

27août 16

 

III

Comme à l’issue d’un vaste

     effort, d’une, comme on dirait

récalcitrance,

obstinée, frénétique

                    à se laisser

dissoudre par le bleu

de l’air inarrêtable, par

le rauque dans

     sa hauteur pure, par

l’inspire-expire, ô patrimoine

exsangue, le

corps au grand jour

là, et l’ahan,

telle, plissant les yeux orange-rouge

est la minute – pas

   une minute entière – sur

le dos quand la respiration

vient des épaules, les

os s’ouvrent, c’est

là que se glisse le visage.

30 août – 1er sept. 16

 

Revue « Babel heureuse N° 1, mars 2017 »

Gwen Catalá, éditeur, 31000 Toulouse

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18 mars 2019

Vassili Joukovski (1783 – 1852) : A K.M.S.

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A K.M. S. (*)

 

De nos plaisirs passés nous avons vu la fin,

Mais pour le cœur en deuil, le deuil même est un baume.

Quoi ? Tout n’est donc qu’un rêve et nos pleurs seraient vains ?

Et notre pauvre vie ne serait qu’un fantôme ?

Qu’un chemin tortueux pour mener au néant ?

Non, c’est le désespoir qui n’est qu’errance vaine.

Je sais un havre sûr, une rive sereine

Où tout notre passé nous adviendra vivant ;

Cette invisible Main qui protège nos têtes

Par des chemins divers dans une seule quête

Nous guide, le bonheur. Quand verrons-nous le but ?

Cela, Dieu seul le sait, sa haute Providence.

Mais nous soupirons, légers, le jour venu,

Car nous avons reçu le don de l’Espérance.

1803

 

(*) Le poème est adressé à Katérina Mikhaïlova Sokovnina, la fiancée d’Andreï Tourguéniev,

qui venait de mourir.

 

Traduit du russe par André Markowicz,

In, « Le soleil d’Alexandre. Le cercle de Pouchkine 1802 – 1841 »

Actes Sud, éditeur,2011

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17 mars 2019

Charles Cros (1842 – 1888) : A des amants

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A des amants

 

 

Aimez-vous, soyez beaux, puisque vous le pouvez,

                              Malgré les haines.

Oubliez, entre deux baisers, les réprouvés,

                              Les morts prochaines.

 

Courez les bois, mangez les mûres et cueillez

                              Les fleurs des crêtes

Sous l’herbe ; ornez de leurs pétales effeuillées

                              Vos belles têtes.

 

Ou bien allez dans les théâtres, sous le gaz,

                              Aux bonnes places,

Sans écouter le drame « hélas ! ma mère hélas ! »

                              Prendre des glaces.

 

Etonnez, indignez tout le monde pervers,

                             Que vous importe ?

Puisque le vent tandis que je vous fais ces vers,

                              Vous les apporte.

 

Toi, mon cher, aime-la, regarde-la, répands

                              Sur mille toiles

Son portrait, en des tons pris des peaux de serpents

                              Et des étoiles.

 

Et, vous, que je revois quand je ferme les yeux,

                              Vivez heureuse,

Sans vous inquiéter du tombeau pluvieux

                              Que je me creuse.

 

 

Journal « Les Hydropathes, N°20 », Octobre 1879

Du même auteur :

Nocturne (16/06/2015)

Matin (16/08/2016)

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16 mars 2019

Christine de Pisan (1361 – 1430 ?) : « Apprenez-moi, doux ami... »

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Apprenez-moi, doux ami,

S’il est vrai ce que j’ois dire,

Que d’ici la Saint Remy

Devait aller en l’Empire,

En Allemagne bien loin

Demeurer, comme j’entends,

Quatre mois ou trois du moins ?

Hélas ! que j’aurai mautemps !

 

Ne pourrait jour ni demi

Sans vous voir rien me suffire

Et quand vous serez de mi

Eloigné, quel dur martyre !

De mourir me fut besoin

Mieux que le mal que j’attends ;

Ronger me faudra mon frein.

Hélas ! que j’aurai mautemps !

 

Mon cour partira par mi

Au dire adieu, j’en soupire

Souvent et de deuil frémis,

Car je fondrai comme cire

Des soucis et des grands soins

Que pour vous aurai partant.

Si je vous perds de tous points,

Hélas ! que j’aurai mautemps !

Du même auteur :

La fille qui n’a point d’ami (03/12/2015) 

« Seulette suis… » (03/12/2016)

Je ne sais comment je dure (03/12/2017)

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15 mars 2019

Jean – Paul Guibbert (1942 -) : « Nous avancions... »

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Nous avancions,

la parque noire nous guidait

entre les sites pauvres des images,

passée la grille qui fut fermée derrière nous

comme au soir,

sur les demeures larges de la mort.

 

L’ombre que nous jetions est fidèle et fragile

et cet intime espoir éclaire notre marche.

 

Ici sur le linteau, la place d’une main

dont les gestes ont tracé le salut,

le signe sobre de l’adieu.

 

Nous passerons ainsi du temple de la voix

au temple du silence

et rien jamais plus ne pourra briser

l’idée errante qui hésite et vacille.

 

Images de la mort douce

Editions Clivages, 1974

Du même auteur :

Voix ailée et vaine de Béatrice (06/02/2015)

Stèle d’une courtisane (15/03/2016)

Tombe de jeune homme (15/03/2017)

Stèle d’un mystique étranger (15/03/2018)

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14 mars 2019

Yaïr Hurwitz (1941 – 1988) / יאיר הורביץ : « L’image du malheur à ma fenêtre... »

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L’image du malheur à ma fenêtre. Aussi

quand je sors, l’image

m’accompagne.

Je m’imagine

en arbre. Il me plaît de ressembler

à un arbre grandissant

qui fait pousser des feuilles, donne

des fruits qui accomplissent

la promesse

de la terre.

Mais à vrai dire je

ressemble plutôt

à un champ qui, à l’heure

du désir

se remplit de fleurs,

et quand une pensée le croise

comme un vent passager, les arbres

approfondissent les racines

jusqu’aux bas-fonds .Et entre nous

soit dit, quand

l’image du malheur est à ma fenêtre,

je ressemble plutôt

aux fosses intérieures

qui se fraient leur chemin par la force des racines

profondes, et ressemble

moins aux racines. Je prends

davantage la forme

du trou, où

laborieusement

ils s’avancent, pour réchauffer

et élever leur cime.

 

L’image du malheur suspendue,

m’accompagne, aussi

quand je sors, comme ma fenêtre.

Et pourtant je

m’imagine

en arbre, qui hait

le gris

d’automne, qui se ramasse, tel un paquet,

et soudain

s’arrache et s’envole

tel un oiseau,

emportant le poids du mal

et un souvenir caché

aux fenêtres d’eau

en pleine mer.

 

L’image du malheur est suspendue

et moi, en pleine mer,

un homme poussière.

Soudain, je m’imagine

en arbre qui engendre, comme

une gloire dépassée,

les fruits

du mal, dont je ne sais

si les générations à venir

se souviendront,

sinon des débris, souvenirs

d’autrefois.

 

L’image du malheur à ma fenêtre

l’image s’efface ; non,

ne passe pas le mal.

Le cœur emporté de désir

se remplit d’espoir quand il transmet

quelque chose d’ici-bas

par l’aile du mot.

 

Traduit de l’hébreu par Michel Eckhard et Benjamin Ziffer

in, Revue « Poésie 1, N° 116, Mars-Avril 1984 »

Le Cherche-Midi éditeur, 1984

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13 mars 2019

La Bible : Le livre de consolation

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Le livre de consolation

 

I

Consolez ma nation, consolez-la, dit Dieu,

Parlez au coeur de Jérusalem, criez-lui

Qu’est fini son servage et acquitté son crime,

               Qu’elle a payé double rançon.

 

La voix crie : Tracez au désert l’allée de Dieu,

Préparez-lui sa chaussée à travers la steppe,

Comblez le précipice et rasez la montagne,

               Sa gloire sera vue de tous.

 

La voix m’ordonne : « Crie » et je dis : « Que crier ? »

- Toute chair est de l’herbe et fleur des champs son charme,

L’herbe sèche, et la fleur se fane au vent de Dieu,

               La parole de Dieu demeure.

 

Monte sur la montagne, ô faste messagère,

Hausse, pour dire à Jérusalem son bonheur,

Hausse sur la hauteur ta voix sans peur pour dire

               A la Judée : Voici ton Dieu.

 

Voici l’Eternel et sa main dominatrice,

Il s’avance avec les trophées de sa victoire

Comme un berger qui prend dans ses bras les agneaux

               Et fait reposer les brebis.

 

Qui a mesuré dans ses paumes l’eau des mers,

Réglé la dimension des cieux à son empan,

Jaugé la terre au boisseau ou pesé les monts

               Et les coteaux à des crochets ?

 

Qui dirigea l’esprit de Dieu ? Qui L’instruisit ?

De qui prit-Il conseil dans ses évaluations ?

Demanda-t-Il les chemins de l’intelligence ?

               Lui enseigne-t-on la justice ?

 

Les peuples ne sont que la goutte au bord du seau,

Qu’un grain de poussière au plateau de sa balance ;

Les nations devant Lui ne valent que néant,

               Il les tient pour moins que du vide.

 

Le Liban n’a pas assez de bois pour son feu

Ni la terre d’animaux pour ses holocaustes.

Qu’oserez-vous imaginer qui lui ressemble ?

               Qui pourra se figurer Dieu ?

 

Ne le saviez-vous pas ? Ne l‘avez-vous pas compris ?

N’est-ce point flagrant de la fondation du monde ?

Il subsiste au-dessus de l’orbe universel ;

               La terre lui semble un insecte.

 

Il a déployé les cieux comme un pavillon.

Les princes et les rois sont à peine semés,

Ont à peine germé qu’Il souffle et les dessèche

               Et sa tempête les emporte.

 

« Qui trouver qui m’égale ? à qui me comparer ? »

Dit le Très Pur. Levez les yeux et regardez :

Qui a rangé l’armée des astres par leur nom ?

               Pas un ne manque à son appel.

 

Pourquoi dire, Israël : mon destin est obscur,

Mon droit est ignoré ? Es-tu sourd à ce point ?

Le créateur du monde est un Dieu éternel

               Que rien ne peut lasser.

 

Il insuffle au plus faible une étrange vigueur

Alors que les plus forts titubent de fatigue.

Qui ne se fie qu’à Lui a les ailes de l’aigle

               Et va sans jamais défaillir

 

II

Que se taisent les flots lorsque les peuples parlent

Pour que me soient confrontées les nations vantardes.

Qui a suscité en Orient un justicier ?

               Et lui soumet races et rois ?

 

Son épée les disperse en poussière à tous vents.

Il s’avance et ses pieds n’effleurent pas le sol.

Qui l’a nommé dès l’origine sinon moi,

              Moi le Premier et le Dernier ?

 

Les rivages marins tremblent à son approche.

Toi Israël mon serviteur que j’ai saisi,

Toi que j’ai pris aux extrémités de la terre,

               Toi que je ne renierai pas,

 

Ne crains rien, je suis avec toi, je suis ton Dieu.

Ne t’effraie pas, je te soutiendrai de ma main.

Ceux qui daubaient sur toi se verront confondus

               Et tes querelleurs périront.

 

Tu chercheras sans les trouver tes adversaires.

Ils n’existeront plus. Car moi qui suis ton Dieu

Je te prends par la main et te dis : « N’aie pas peur,

               « Voici que je viens à ton aide »

 

Frêle larve Israël, c’est moi ton défenseur,

Dis l’Eternel, et je fais de toi une herse

Pour hacher les hauteurs en poussière, un fléau

               Pour battre toutes les montagnes.

 

Jette la paille en proie aux vents de la tempête

Et réjouis-toi de la gloire qu’en moi tu trouves.

Tes pauvres qui cherchaient de l’eau, brûlés de soif,

               Je ne les délaisserai plus.

 

Sur le crâne des monts je fais jaillir les fleuves.

Je chante le désert en un pays lacustre.

Le cèdre, l’acacia, le myrte, l’olivier,

               Le buis et le platane y croissent.

 

N’êtes-vous pas témoins du pouvoir de mon bras ?

Plaidez donc contre moi, dit le Pur d’Israël.

Parlez-moi du futur que j’en prévois l’issue !

               Est-ce en votre pouvoir ?

 

Dévoilez-nous l’avenir et nous apprendrons

Si vous êtes des dieux. Agissez bien ou mal

Et prouvez que vous existez. Vous n’êtes rien

               Et vous croire est abominable.

 

Aucun de vous n’a pu me donner de conseils.

J’appelle par son nom dans le soleil levant

Celui qui foule aux pieds les satrapes d’argiles

               Comme un potier pétrit la glaise.

 

Qu’avez-vous donc annoncé que je le vérifie ?

Nul n’a parlé. Moi seul ai dépêché mon Ange

Pour avertir Sion. Tout autre peuple est vide

               Leurs dieux sculptés sont du néant.

 

III

Chantez à l’Eternel un chant nouveau.

Qu’un chant se lève aux confins de la terre,

Prenne la mer, les monstres qui l’agitent

               Et les hommes des îles

 

Que les cités du désert se récrient,

Que sous la tente on élève la voix,

Qu’on hurle sur les cimes des montagnes

               Que Dieu soit acclamé.

 

Comme un héros s’avance l’Eternel.

Secoué d’ardeur guerrière il pousse un cri,

Un hurlement de combat et s’avance

               Bravant ses adversaires.

 

J’ai trop longtemps su garder le silence.

Je me taisais, je contenais ma voix.

Mais je hurle comme une femme en couche.

               Je crie à suffoquer.

 

Je brûlerai montagnes et collines.

Je flétrirai l’herbe et les frondaisons.

Je réduirai tout fleuve en marécages.

               J’assécherai les lacs.

 

Je conduirai l’aveugle sur la route.

J’aplanirai les rocs de son chemin.

Je changerai en clarté ses ténèbres,

               En fuyard son tyran.

 

Qui, sinon mon serviteur, est l’aveugle ?

Qui est plus sourd que celui que j’envoie ?

Son oreille est ouverte sans m’entendre

               Et son oeil sans me voir.

 

O mon peuple pillé, emprisonné,

On te dépouille et nul ne te délivre.

Lève du moins tes yeux vers le futur,

               Ecoute-le venir.

 

Jacob, tu fus livré au spoliateur.

Tu fus criblé des grêles de la guerre.

L’orage t’a enveloppé de flammes.

               T’en apercevais-tu ?

 

Mais ne crains plus, car je t’ai racheté,

Je t’ai imposé ton nom, tu es mien.

Quand tu traverserais les grandes eaux

               Je serais avec toi.

 

Les fleuves ne te submergeront pas.

Les flammes ne te dévoreront point :

Tu passerais par le feu sans brûlure.

               Je suis ton Dieu sauveur.

 

Je donnerais pour ta rançon l’Egypte.

Tu as plus de prix pour moi que les peuples.

Je les livrerais pour toi. Ne crains pas.

               Car je suis avec toi.

 

J’appellerai mes fils de tous les vents :

Je ferai revenir du bout du monde

Ceux qui portent mon nom, qui sont mon œuvre,

               Que j’ai faits pour ma gloire.

 

Avance, aveugle aux yeux en vain ouverts.

Qui t’as révélé ce jour sinon moi ?

D’autres l’ont-ils prédit ? Que leurs témoins

               Paraissent s’il en est.

 

C’est vous que j’ai choisis, mes serviteurs,

Pour qu’en vous l’on me connaisse et me croie.

Car aucun dieu avant moi n’existait

               Ni après ne viendra.

 

Je suis seul l’Eternel. Il n’est que moi.

Moi seul sauve et révèle. Il n’en est d’autre.

Moi seul suis Dieu de toute éternité.

               Nul n’échappe à ma main.

 

IV

J’ai envoyé pour vous mon Oint à Babylone

               Qu’il ôte aux prisons leurs verrous.

Quels cris sur les vaisseaux ! Moi, je suis Dieu, le Pur,

               Votre créateur et Seigneur.

 

J’ai jadis fait route au travers des grandes eaux.

               Les chars, les chevaux, les héros

Sont sortis, sont tombés, ne se lèveront plus,

               Se sont éteints comme des mèches.

 

Ne vous souvenez plus de l’antique prodige,

               J’en veux désormais un nouveau.

Il germe : N’apprenez-vous pas que je prépare

               Un chemin dans les solitudes ?

 

L’autruche et le chacal verront passer ma gloire.

               Je ferai surgir du désert

Des fontaines pour abreuver mon peuple élu,

              Ce peuple que j’ai fait pour moi.

 

Israël ce n’est pas que tu m’aies appelé.

               Tu étais bien trop las de moi.

T’ai-je obligé jamais de m’offrir l’oblation,

               L’encens et l’holocauste ?

 

Toi tu m’as asservi à tes iniquités,

               Fatigué d’injustices,

Et tes fautes c’est moi qui dois les effacer !

               Ah ! souviens-t’en si tu m’accuses !

 

Car ton premier père a péché, tes médiateurs

               Se sont révoltés contre moi.

Moi j’ai donc profané les principes de ton peuple,

               J’ai livré Jacob aux outrages.

 

Maintenant, ô Jacob mon serviteur, écoute :

               Je t’ai formé dès la matrice

Moi ton Dieu, ton secours. Je te dis : Ne crains pas,

               O mon peuple, je t’ai choisi.

 

Je verserai les eaux sur les terres arides

               Et mon esprit sur tes enfants.

Ils pousseront comme une herbe aux champs irrigués

               Comme des saules sur les rives.

 

Il n’est de Dieu que moi, dit le Dieu d’Israël.

              Se prétend-on semblable à moi

Qui me suis établi un peuple impérissable

               Et lui a dévoilé les siècles ?

 

Ne vous-ai-je pas tout révélé dès longtemps ?

               Ne soyez pas épouvantés.

Vous êtes mes témoins qu’il n’est pas d’autre Dieu.

               D’autre Roc je n’en connais point.

 

V

Israël, souviens-t’en, tu es mon serviteur.

Je t’ai fait tel et je ne l’oublierai jamais.

J’ai dissipé tous tes péchés comme un nuage

               Je t’ai racheté : reviens-moi.

 

O cieux, criez de joie. Abîmes, triomphez.

Et vous cimes des monts, vous arbres des forêts,

Exultez : l’Eternel a racheté Jacob,

               On voit sa Gloire en Israël.

 

Seul j’ai fondé la terre et déployé le ciel.

J’ai rendu fou les devins, vaines les magies,

Obscur le savoir du sage, mais j’accomplis

               La parole de mes prophètes.

 

Moi j’ai dit à Jérusalem : sois rebâtie,

Et je relèverai les ruines de Juda

Comme jadis j’ai dit à l’océan : sois sec,

               Et que j’ai fait tarir les flots.

 

J’ai dit à Cyrus mon berger : Fais mon plaisir.

J’ai pris mon Oint Cyrus par la main pour abattre

Les nations, dépouiller les rois, forcer les portes

               Afin que rien ne lui résiste.

 

Moi j’irai devant toi niveler les hauteurs,

Je briserai verrous de fer, battant de bronze,

Te livrerai les trésors cachés. Tu sauras

               Que Dieu t’appelle par ton nom.

 

Il n’est de Dieu sauf moi qui suis Dieu sans égal

Et je t’ai donné ton nom sans que tu me connaisses.

Je t’ai fait te lever pour Jacob mon élu,

               Qu’on voie que sauf moi tout en vain.

 

Cieux distillez d’en haut la rosée de justice,

Terre, ouvre-toi que de toi germe le salut,

Dit le Dieu non pareil qui fait le bien, le mal,

               Les ténèbres et la lumière.

 

La jarre dit-elle au potier : Qu’as-tu fait là ?

L’argile qu’il pétrit dit-elle : Où sont tes mains ?

A son père dit-on : Qu’as-tu engendré-là ?

               A sa mère : Qu’enfantes-tu ?

 

M’interrogez-vous sur mes fils et mes œuvres,

Moi qui peuple le sol d’hommes et le ciel d’astres ?

J’ai suscité mon Juste et déblayé sa voie

               Afin qu’il rapatrie mon peuple.

 

Les paysans d’Egypte et les marchands arabes

Viendront m’adorer dans ma ville rebâtie

Disant : le Dieu qui loge ici est sans comparses,

               Les autres dieux n’existent pas.

 

VI

Bel se courbe, Nebo succombe.

Leurs statues s’en vont à dos d’âne :

Ces fardeaux sont lourds pour les bêtes.

 

Les dieux fléchissent et s’effondrent.

Ils s’en vont en captivité

Sans délivrer ceux qui les portent.

 

Jacob, je t’ai porté enfant,

Ecoute-moi : je suis le même,

Je soutiendrai tes cheveux blancs.

 

A qui me comparerais-tu ?

Le métal a besoin d’orfèvres :

Ils adorent les dieux qu’ils font !

 

On hisse l’idole en son lieu :

Elle y demeure sans bouger,

On la prie sans qu’elle réponde.

 

Pêcheur souviens-toi du passé :

Dès le début j’ai dit la fin.

Je suis Dieu. Il n’en est pas d’autre.

 

Je sais ce qui n’est pas encore.

J’accomplis mes moindres desseins.

Je t’avais parlé d’Aujourd’hui.

 

J’ai nommé au fond de l’Orient

Cet oiseau de proie que voici

Prédestiné pour mon projet.

 

Ecoutez-moi, cœurs accablés :

Voici survenir ma Justice.

Et ma gloire est sur Israël.

 

VII

(Lamentation sur Babylone)

 

Descends t’asseoir dans la poussière, ô Babylone

Viens t’accroupir sur le sol, fille détrônée.

Tu ne seras plus nommée « la tendre, l’exquise ».

Prends la meule, broie le grain et dénoue ton voile.

Relève pour passer l’eau ta robe à tes cuisses

Et qu’on voie ta nudité. C’est là ma vengeance.

 

Assois-toi dans l’ombre en silence, ô Chaldéenne.

Tu ne seras plus nommée « reine des royaumes. »

Je t’avais livré mon peuple et dans ma colère

Le profanais à tes mains : tu fus sans pitié.

Tu écrasais le vieillard sous ton joug pesant,

Tu te disais : « Je serai toujours souveraine. »

 

Et maintenant écoute un peu, ô voluptueuse

Qui sans rien craindre disais : « Moi seule et nulle autre,

« Jamais je ne serais veuve ou privée d’enfant. »

Ces deux malheurs surviendront sur toi d’un seul coup :

En un jour tu seras veuve et privée d’enfants

Malgré tes enchantements et tes sortilèges.

 

O toi rusée qui te disais : « Nul ne me voit »

Ta sagesse et ton savoir t’ont bien mal conduite !

Tu te disais dans ton cœur : « Moi seule et nulle autre ! »

Tu ne pourras conjurer le malheur qui vient :

La catastrophe imprévue va fondre sur toi,

C’est un désastre soudain qui va t’assaillir.

 

Et maintenant rappelle à toi tes sortilèges.

Tu as travaillé pour eux depuis ta jeunesse :

C’est temps d’en tirer profit pour m’effaroucher !

Serais-tu lasse à la fin de tes conseillers ?

Que se lèvent tes sauveurs, observateurs d’astres !

Qu’ils t’épargnent le fléau, tes pronostiqueurs !

 

Ils ne sont que proie de la flamme ainsi que paille.

Ils ne pourront échapper au pouvoir du feu.

Tu n’y cuiras pas ton pain comme sur des braises.

Tu n’y viendras pas t’asseoir comme à un foyer.

Tu as travaillé pour eux depuis ta jeunesse :

Ils s’en iront en leur lieu sans te délivrer.

 

VIII

Ecoutez donc, héritiers de Jacob,

O mentionneurs de mon nom éternel,

Mes mensongers suppliants, mes parjures

Qui vous targuez du secours de ma force

               Et vous croyez ma cité sainte.

 

J’ai dés longtemps prédit ce qui advint.

Ce qui fut dans ma bouche est arrivé.

Tout malheur vint de ton obstination.

Ta nuque de fer, ton front de bronze.

               Je le savais et je l’ai dit.

 

J’ai dit dès le début ce qui viendrait,

Te l’ai montré de peur que tu ne penses :

« Ma statue de métal a fait ces choses »

Tout ce qui fut je te l’avais prédit,

               N’en conviendras-tu pas maintenant ?

 

Voici que j’ai des mystères nouveaux,

De surprenants secrets à t’enseigner.

Je n’y avais pas ouvert tes oreilles,

Car je savais combien tu es rebelle

               Et traître depuis ta naissance.

 

A cause de mon nom j’atermoyais,

Mais à la fin mon courroux t’a brisé.

Si je t’ai éprouvé comme l’argent

Au creuset du malheur c’est pour ma gloire

               Dont je suis seul à prendre soin.

 

Mais maintenant qui prévoyait ceci ?

Mon Aimé accomplit mon bon plaisir

Contre les Chaldéens et Babylone.

Ce n’est plus un secret, il peut le dire : 

               « L’Esprit du Seigneur Dieu m’envoie. »

 

Fuyez les Chaldéens, criez de joie,

Sortez de Babylone en proclamant :

« Dieu a sauvé son serviteur Jacob.

« Ils n’ont pas soif ceux qu’Il mène au désert :

« Il fait jaillir l’eau du rocher. »

 

IX

(Le serviteur)

 

Voici mon serviteur que je soutiens,

Mon préféré, le choisi de mon âme,

J’ai fait sur lui reposer mon esprit

Qu’il annonce aux nations mon jugement.

Il ne crie pas, ne hausse pas le ton.

Sa voix ne retentit pas dans les rues.

Je ne romprai pas ce roseau froissé

Ni n’éteindrai la mèche encore fumante.

Il est fidèle à publier mon droit.

Je ne l’éteindrai ni ne le romprai

Qu’il n’ait sur terre établi ma justice :

Les rivages désirent sa lumière.

 

Mon Dieu m’a dit en déployant le ciel,

Fondant le sol, le recouvrant de plantes

Et donnant souffle aux êtres qui s’y meuvent ;

« Toi je t’ai appelé pour la justice.

« Je t’ai pris dans mes mains et t’ai pétri

« Pour être alliance et clarté des nations :

Ouvre maintenant les yeux des aveugles,

« Brise les fers des captifs, fais lever

« Ceux qui sont accroupis dans les ténèbres. »

 

Peuples d’îles au loin, écoutez-moi :

Dieu m’a nommé dès le sein de ma mère,

De ma bouche il a fait l’épée tranchante

Qu’il tient cachée dans l’ombre de sa main,

Je suis sa flèche aiguë dans son carquois.

Mon Dieu m’as dit : « Tu es mon serviteur. »

Moi je pensais : « J’ai travaillé en vain,

« J’ai consumé ma vie pour le néant. »

Mais mon droit subsistait chez l’Eternel,

C’est à ses yeux que j’étais glorifié.

Lui qui m’a désigné dès la matrice

Pour rassembler les tribus d’Israël

M’a dit : « C’est peu de relever Jacob,

« Je fais de toi la lumière des peuples

« Que mon salut brille aux confins du monde. »

 

Dieu m’a donné de parler en disciple

Afin de soutenir les épuisés.

Chaque matin il m’éveille l’oreille

Et j’écoute en disciple sa parole.

Je n’ai pas résisté, ni reculé,

Tendant le dos à ceux qui me frappaient,

Les joues à ceux qui m’arrachaient la barbe,

Ni retiré ma face des crachats.

Je n’ai pas voulu ressentir l’outrage.

J’ai durci comme un caillou mon visage.

J’étais sûr de n’avoir pas à rougir.

M’accuseront-ils devant mon Sauveur ?

Me condamneront-ils s’Il me défend ?

Ils s’en vont en charpie, rongés de teigne !

 

Chercheurs de Dieu, voyez son Serviteur

Qui marche à tâtons la nuit, sans flambeau :

Il se confie, il s’appuie sur son Dieu.

Quant aux mauvais qui allument des feux

Pour enflammer à ces brasiers leurs flèches

Ils tomberont parmi leurs propres flammes

Car je les coucherai dans leurs supplices.

 

Voici que s’est levé mon Serviteur.

Ils sont frappés de stupeur à sa vue

Tant il n’a plu l’apparence d’un homme

Et tant son visage est défiguré.

La multitude est saisie d’épouvante.

Les rois des nations restent bouche close.

Ils voient Celui qu’ils ne prévoyaient pas,

L’ont sous les yeux sans l’avoir attendu.

Car qui aurait pu croire à ma parole ?

Auquel avais-je expliqué mon dessein ?

 

Il grandit devant nous comme un surgeon,

Un rejeton dans une terre aride.

Nous l’avons vu sans éclat ni beauté.

Nul charme en lui, rien qui puisse nous plaire.

Il n’a été qu’un objet de mépris,

Le plus malade et le dernier des hommes,

Un homme de douleur et de rebut,

Celui dont on détourne son visage.

 

Mais c’étaient nos douleurs qu’il supportait.

Il était accablé de nos souffrances.

Quand nous pensions que Dieu le punissait

Il était transpercé pour notre faute.

C’est notre guérison qui le broyait.

C’est par ses plaies que nous sommes sauvés.

Nous étions tous des brebis égarées,

Chacun vaquait par son propre chemin :

Dieu fit sur lui retomber tous nos crimes,

Dieu l’a traité selon notre injustice.

 

Lui s’est soumis sans même ouvrir la bouche

Comme aux mains des tondeurs vont les brebis.

Il a été saisi et condamné

Comme un agneau qu’on pousse à l’abattoir.

Nul n’a compris, ni défendu sa cause.

Il fut frappé à mort pour nos péchés,

Retranché de la terre des vivants.

Sa sépulture est avec les impies.

Il est couché avec les malfaiteurs,

Lui dont la bouche a été sans mensonge,

Tant le Seigneur s’est plus à l’écraser.        

 

Mon serviteur en s’accablant soi-même

Justifie les nations par son malheur.

S’il a livré son âme en expiation

J’ai trouvé dans ses mains mon bon plaisir.

Ses jours et ses lignées seront sans fin.

Il verra la lumière en plénitude.

Il aura pour butin des multitudes.

Je lui accorde en trophées les puissants.

Car il s’est lui-même livré à la mort.

Il accepta d’être estimé pêcheur.

Il a porté le fardeau des impies

Et dans l’angoisse intercédé pour eux.

 

X

Dieu parle en libérateur d’Israël

A celui que les nations méprisaient

Et qu’asservissaient les tyrans :

Les rois se lèveront à ton aspect,

Les seigneurs se courberont devant toi,

Puisque est fidèle un Dieu qui t’as choisi.

 

Je t’ai entendu au temps favorable,

J’ai été ton aide au jour du salut,

Je t’ai redonné ton pauvre héritage,

Je t’ai relevé des dévastations,

J’ai dit à tes captifs : « Prenez le large »,

A tes enténébrés : « Sortez au jour. »

 

Ils n’auront faim sur les voies du retour

Ni jamais soif sur les hauteurs arides

Et vent ni soleil ne les brûleront.

Le Maître du Pardon sera leur guide.

Il les emmènera vers les eaux vives

Et remblaiera leur route à travers monts,

 

Cieux, hurlez de plaisir. Exulte, ô terre.

Montagnes, éclatez de cris vainqueurs :

Dieu prend pitié du malheur de son peuple.

Sion disait : « L’Eternel m’abandonne. »

Quelle mère oublierait son nourrisson ?

Mais s’il en est, moi je ne t’oublie pas.

 

Je t’ai gravé dans le creux de mes mains.

J’ai constamment devant moi tes murailles.

J’ai éloigné de toi tes destructeurs.

Tes fils viendront te rebâtir en hâte.

Voici qu’autour de toi ils se rassemblent :

J’en fais ta parure de fiancée.

 

Les enfants dont tu te croyais privée

Se trouveront à l’étroit dans tes murs

Et te supplieront tout bas : « Fais-nous place. »

Ton cœur songera : « D’où me viennent-ils ? »

« Qui les a enfantés ? J’étais stérile.

« Qui les a élevés ? Je vivais seule. »

 

Moi j’ai brandi mon signal sur les peuples

Pour que sur leur épaule ou dans leurs bras

Ils re rapportent tes fils et tes filles.

Des reines te serviront de nourrices

Et tu auras des princes pour tuteurs

Et tu sauras que je suis l’Eternel.

 

Arrache-t-on les captifs aux vainqueurs ?

Moi pourtant je leur reprendrai leur proie

Et je querellerai tes querelleurs :

Tes tyrans se dévoreront entre eux,

Ils lècheront l’empreinte de tes pieds

Et tous sauront que je suis ton Sauveur.

 

XI

Où est la lettre qui répudiait votre mère ?

Auquel de mes créanciers vous ai-je donnés ?

Vous vous êtes vendus vous-mêmes par vos actes.

Ce sont eux qui ont fait rejeter votre mère.

 

Pourquoi suis-je venu sans rencontrer personne ?

Pourquoi ai-je appelé sans obtenir réponse ?

Mon bras deviendrait-il trop court pour délivrer ?

Ma force de salut serait-elle amoindrie ?

 

Il me suffit de hausser la voix sur les eaux

Pour assécher la mer et tarir les grands fleuves

Que, morts de soif, les poissons les empuantissent.

Je couvre à mon gré le ciel d’un noir sac d’orage.

 

Si vous cherchez la justice de l’Eternel

Voyez Abraham, ce roc où je vous ai taillé,

Voyez Sara, ce puits d’où je vous ai sorti :

Je les ai choisis seuls pour les multiplier.

 

Le Seigneur a pitié des ruines de Sion.

Il fera du pays saccagé son jardin.

On n’y entendra retentir que cris de joie,

Psaumes de gloire er récitations de louange.

 

C’est ma victoire qui est la clarté des peuples.

J’envoie pour les délivrer ma propre lumière.

C’est ma main seule qui statue sur les nations

Et les îles au loin ne s’attendent qu’à moi.

 

Levez les yeux : le ciel se dissipe en fumée.

Voyez la terre : elle est usée comme un haillon,

Ses habitants y périssent comme des mouches,

Ma victoire est seule à ne pas avoir de terme.

 

Ecoutez-moi donc car mes décrets vous concernent.

Ne fléchissez pas sous les injures des hommes

Que ronge la teigne et que dévorent les mites,

Car ma justice persiste éternellement.

 

Réveille-toi, réveille-toi, bras du Seigneur,

Réveille-toi dans ta force comme autrefois.

N’as-tu pas frappé Rahab et l’ancien Dragon

Et desséché sur ton chemin le grand Abîme ?

 

Moi seul suis ton Défenseur. Qu’as-tu à craindre ?

Les mortels n‘ont pas plus de durée que les herbes.

Tu oublies ton Dieu qui tient le ciel sur la terre.

Tu trembles devant les tyrans ! mais où sont-ils ?

 

XII

 

Réveille-toi, debout, Jérusalem,

Toi qu’enivra la coupe de colère,

Toit ruine inconsolée qui t’affalas

Lorsque tes fils sans force au coin des rues

Se débattaient sous le courroux de Dieu

Comme au filet sont pris les bœufs sauvages

 

Ecoute au fond du vertige, affligée.

Ton divin Défenseur te prend des mains

Le calice d’abîme où tu buvais.

Je le ferai goûter aux oppresseurs

Qui te disaient : « Courbe-toi que je passe. »

Et qui prenaient ton corps pour leur chaussée.

 

Réveille-toi, réveille-toi, Sion,

Vêts-toi de force et de magnificence.

Jérusalem, cité sainte, jamais

L’impur païen ne violera ton seuil.

Debout, captive, et secoue ta poussière.

Délivre-toi de tes liens, prisonnière.

 

Qu’ils sont beaux sur les montagnes, les pieds

Du messager de bonheur et de paix

Quand il annonce à Sion : « Ton Dieu règne ! »

La voix de tes guetteurs, clameur de joie !

Tous ensemble ils crient qu’ils voient face à face

Ton Dieu te revenir, Jérusalem.

 

Ah ! triomphez, décombres de Sion !

Dieu vous rachète et console son peuple.

Il met à nu son bras de sainteté.

Sortez, mais non comme en fuite, sortez

Sans hâte de Babel. Le même Dieu

Qui marche en tête est votre arrière-garde.

 

Stérile, oh ! cri de joie : L’abandonnée

A plus de fils que l’épouse, dit Dieu.

Déploie ta tente, allonge tes cordages.

Tu repeupleras les cités désertes.

De tous côtés ta race va s’étendre

Et posséder l’espace des nations.

 

Ne rougis plus, oublie que tu es veuve

car tu as pour époux ton Créateur.

Le Dieu de l’univers t’a rachetée.

O désolée, ton Seigneur te rappelle.

Tu t’es crue délaissée. Répudierais-je

La femme de ma jeunesse ? dit Dieu.

 

Je t’ai caché mon visage un instant

Quand j’ai laissé déborder ma fureur,

Mais comme au temps de Noé je te jure

Que mon courroux ne t’immergera plus.

Les monts peuvent sombrer, mais mon amour

T’a rassemblée pour ne cesser jamais.

 

O malheureuse, ô battue par les vents,

Je rebâtis tes murs sur le saphir.

Je te ferai des créneaux de rubis,

Des portes de cristal, inattaquables.

Et tu seras fondée sur la justice,

A l’abri des terreurs et des tyrans.

 

Et moi si j’ai créé le forgeron

Qui souffre sur la braise et fait les glaives

J’ai tout autant créé leur destructeur.

L’arme forgée contre toi se rompra

Et se taira la bouche qui t’accuse :

Tel est ton sort de serviteur de Dieu.

 

O vous qui avez soif, venez vers l’eau.

Buvez du vin et du lait sans payer,

Car pourquoi dépenser votre travail

Et votre argent pour n’être pas repus.

Le seul vrai pain c’est d’écouter ma voix :

Venez m’entendre et vous aurez la vie.

 

Mon alliance avec toi est éternelle.

J’ai fait de toi un témoin pour les peuples,

Un maître des nations, leur conducteur,

Et tu convoqueras les étrangers.

Les inconnus vont accourir à toi

Puisque ton Seigneur t’aura glorifié.

 

Cherchez le Seigneur pendant qu’il se trouve.

Invoquez l’Eternel tant qu’il est proche.

Quittez vos voies, vos pensées d’injustice,

Car mes pensées ne sont pas vos pensées :

Autant le ciel est au-dessus du sol

Autant mes voies sont au-dessus des vôtres.

 

Traduit de l’hébreu par Jean Grosjean

in, Jean Grosjean : « Les prophètes »

Editions Gallimard, 1955

Autres textes bibliques :

(Eli, éli, lama sabactani) (03/03/2016)

Les lamentations (10/03/2018)

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12 mars 2019

Henri Droguet (1944 -) : Sans paroles

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Sans paroles

 

C’est un soir un autre

le cri comme de l’or

des ruelles à flaques

le ciel feuillu pierraille

l’étoile buissonnière

les vaisseaux vagues blancs

le vent inévitable

il pioche aveugle    il pioche

il défouit défouit

il ricoche écorche

fouette fou les lampes

il grouille aux lessives

le vent c’est

                    du vent

un chien mâchonne

soudain la lumière s’enflamme aux placards

vers la mer furieusement sobre

vieille boutique herseuse

berceuse cambuse

un vierge athlète a pissé bleu

sur le roc à gaillet

les noirs cressons

le dernier corbeau grince

il a plu sur les bêches

et la lande où j’étais

assez couru assez

où la douceur le gîte

où l’hivernage

          l’innocence désormais ?

21 octobre 1995

 

Noir sur blanc,

Editions Gallimard, 1998

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10 mars 2019

Daniel Biga (1940 -) : Aux portes de la ville

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Aux portes de la ville

 

Il neige jusqu’aux portes de la ville

Jusqu’à la rive du fleuve jusqu’à la naissance de la mer

Quelque ébauche de paix de ferveur même

S’est alors infiltrée jusqu’au cœur

Du plus épais parmi les hommes

 

Sur la noirceur le tintamarre la crasse le plomb

Avec son poids léger son silence son calme

Presqu’un jour durant la neige a tenu bon

 

Ainsi parfois la neige arrive-t-elle aux portes de la ville

Quand le monde est en danger

 

 

Station du chemin

Editions Le Dé bleu,

Chaillé-sous-les-Ormeaux (Vendée), 1990

Du même auteur :

Homme né en 1940 (11/03/2015)

Les chants désespérés (10/03/2016)

« au matin neuf… » (11/03/2017)

Horoscope (11/03/2018)

 

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Albert Kaufmann(1952 -) : Consilium abeundi

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Consilium abeundi

 

Faire claquer la porte hors saison

et hardiment sortir dans le vide

soutenu par l’illusion

que tout humble effort est vanité,

devenir échauffeur de bile

et tourner de sang.

 

Faire claquer la porte hors saison,

choisir seul la manière et la date

sans prétendre à une notice dans le livre des records.

 

Faire claquer la porte hors saison

et suivre son chemin

fût-ce vers le trou du cul, mais son chemin

bon dieu, le sien !

 

Faire claquer la porte hors saison,

Ecraser le mégot et casser la clé.

 

Traduit du tchèque par Petr Král

In, « Anthologie de la poésie tchèque contemporaine, 1945 – 2000 »

Editions Gallimard (Poésie), 2002

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