Le bar à poèmes

22 octobre 2019

Li Bai (ou Li Po) / 李白 (701- 762) : Réveil de l’ivresse

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Réveil de l’ivresse

Un jour de printemps

 

 

Si la vie en ce monde est un grand songe,

     A quoi bon la gâcher en se donnant du mal ?

Aussi pour moi tout le jour je suis ivre,

     Et me couche effondré au pilier de la porte.

 

Au réveil, je regarde au-delà du perron ;

     Un oiseau chante parmi les fleurs.

« Dis-moi, quelle est donc la saison ? »

     « C’est le vent du printemps qui fait parler le loriot vagabond. »

 

J’en suis ému, et je vais soupirer ;

     Mais, face au vin, je m’en verse à nouveau.

A voix haute je chante en attendant le clair de lune.

     Ma chanson finie, tout est oublié...

 

Traduit du chinois par Tchang Fou-jouei et Yves Hervouet

In, « Anthologie de la poésie chinoise classique »

Editions Gallimard (Poésie), 1962

Du même auteur :

Chant de Qiupu (23/10/2016)

En cherchant Maître Yong-Tsouen à son ermitage : (23/10/2017)

Accompagnant un ami (23/10/2018)

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Herwarth Walden (1878 – 1941) : « Ferne blühen Deine Augen – Loin fleurissent tes yeux... »

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Fern blühen Deine Augen – Loin fleurissent tes yeux

Fern – Loin

Weit hinter den Nächten – Loin derrière les nuits

Blühen still Leben zwischen Sterben

Blühen stiller Sterben zwischen Leben

Entre vivre et mourir silence fleurissent

Le mourir entre le vivre plus silencieusement fleurissent

Blühen Sterne in die Nächte – Fleurissent étoiles dans les nuits

Augensterne – Yeux étoiles

Nacht schmiegt sich an Nacht und Nächte

La nuit s’unit à la nuit et les nuits

Atmen tief und ab und auf

Respirent profondément et expirent et inspirent

Atmen hoch  und fern und nah – Fort respirent loin et près

Augen sternen tagversonnen – Pensant au jour les yeux étoilent

Leben verschmiegt sich nachtversehnt

La vie s’unit nostalgique de la nuit

O Deine Augen – O tes yeux

Zwei ruhende Sterne über kreisender Erde

Sur terre qui tourne en cercle deux étoiles au repos

Fern – Loin

 

Traduit de l’allemand par Emile Malespine

In, revue « Manomètre, N°1, juillet 1922 »

Lyon (France)

Poème précédent en allemand :

Nelly Sachs : Papillon / Schmetterling (16/09/2019)

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21 octobre 2019

Albert Samain (1858 - 1900) : « Mon âme est une infante ... »

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Mon âme est une infante en robe de parade,

Dont l'exil se reflète, éternel et royal,

Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,

Ainsi qu'une galère oubliée en la rade.

 

Aux pieds de son fauteuil, allongés noblement,

Deux lévriers d'Écosse aux yeux mélancoliques

Chassent, quand il lui plaît, les bêtes symboliques

Dans la forêt du Rêve et de l'Enchantement.

 

Son page favori, qui s'appelle Naguère,

Lui lit d'ensorcelants poèmes à mi-voix,

Cependant qu'immobile, une tulipe aux doigts,

Elle écoute mourir en elle leur mystère...

 

Le parc alentour d'elle étend ses frondaisons,

Ses marbres, ses bassins, ses rampes à balustres ;

Et, grave, elle s'enivre à ces songes illustres

Que recèlent pour nous les nobles horizons.

 

Elle est là résignée, et douce, et sans surprise,

Sachant trop pour lutter comme tout est fatal,

Et se sentant, malgré quelque dédain natal,

Sensible à la pitié comme l'onde à la brise.

 

Elle est là résignée, et douce en ses sanglots,

Plus sombre seulement quand elle évoque en songe

Quelque Armada sombrée à l'éternel mensonge,

Et tant de beaux espoirs endormis sous les flots.

 

Des soirs trop lourds de pourpre où sa fierté soupire,

Les portraits de Van Dyck aux beaux doigts longs et purs,

Pâles en velours noir sur l'or vieilli des murs,

En leurs grands airs défunts la font rêver d'empire.

 

Les vieux mirages d'or ont dissipé son deuil,

Et, dans les visions où son ennui s'échappe,

Soudain - gloire ou soleil -,un rayon qui la frappe

Allume en elle tous les rubis de l'orgueil.

 

Mais d'un sourire triste elle apaise ces fièvres ;

Et, redoutant la foule aux tumultes de fer,

Elle écoute la vie - au loin - comme la mer...

Et le secret se lait plus profond sur ses lèvres.

 

Rien n'émeut d'un frisson l'eau pâle de ses yeux,

Où s'est assis l'Esprit voilé des Villes mortes ;

Et par les salles, où sans bruit tournent les portes,

Elle va, s'enchantant de mots mystérieux.

 

L'eau vaine des jets d'eau là-bas tombe en cascade,

Et, pâle à la croisée, une tulipe aux doigts,

Elle est là, reflétée aux miroirs d'autrefois,

Ainsi qu'une galère oubliée en la rade.

 

Mon Ame est une infante en robe de parade.

 

 

 

Au jardin de l’infante,

Editions du Mercure de France,1893

Du même auteur :

« Je rêve de vers doux… » (21/10/2016)

« Il est d’étranges soirs… » (21/10/2017)

 

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20 octobre 2019

Rémi Belleau (1528 – 1577) : « Pendant que votre main docte ... »

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Pendant que votre main docte, gentille et belle,

Va triant dextrement les odorantes fleurs

Par ces prés émaillés en cent et cent couleurs,

Par le sacré labeur de la troupe immortelle ;

 

Gardez qu’Amour tapi sous la robe nouvelle

De quelque belle fleur n’évente ses chaleurs,

Et qu’au lieu de penser amortir vos douleurs,

D’un petit trait de feu ne vous les renouvelle.

 

 

En recueillant des fleurs la fille d’Agenor

Fut surprise d’Amour, et Proserpine encor ;

L’une fille de roi, l’autre toute déesse.

 

Il ne faut seulement que souffler un bien peu

Le charbon échauffé, pour allumer un feu,

Duquel vous ne pourriez enfin être maîtresse.

 

 

La Bergerie,

Gilles Gilles imprimeur, 1565

Du même auteur :

 « Si tu veux que je meure… » (23/04/2015)

« Baise-moi donc, ma sucrée… » (23/04/2016)

Le désir (20/10/2017)

 

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19 octobre 2019

André Dhôtel (1900 – 1991) : Lointaine

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Lointaine

 

Cependant je voudrais sourire en effeuillant doucement un amour calme –

Ils avaient soif, ils se sont penchés sur les pierres – Là –

Ils ont marché, ils ont lié leurs bras – ils flottaient comme deux nuages

Le long du ruisseau qui dit sa bonne chanson – Ils sont restés longtemps

debout, arrêtés, oscillants. Et l’arbre a secoué un rire au-dessus de leur baiser.

     Nous ne toucherons plus – serment sur une échelle de soie – aux fanées, aux

demoiselles des champs aimées et respirées, il y a si longtemps qu’elles ne sont

plus que momies. Car on ne peut savoir tellement est sacré le souvenir si les

rythmes ne sont qu’une tendresse dernière, faiblesse de vivre, lorsqu’ils revien-

nent en nous, toujours pareils à ceux d’il y a si longtemps.

Nous n’irons plus au bois

Les lauriers sont coupés

Sous les frondaisons chaudes et éteintes

Nous ne glisserons plus, penchées,

Vers les muguets doucement sonores à notre cœur.

Filles des hameaux sous le lierre

En sautant vers la lisière du bois

Plus ne tendrez vos jarrets dorés.

Combien de fois nous sommes revenues dépeignées

Tant nous fûmes prises aux épines des mûres.

A la branche d’un roi chêne,

Nous nous suspendions à deux,

Et nous volions en faisant des pas de sept lieues.

Ne plus s’en aller dans des sommeils sous les branches baissées.

Mettez vos sabots. Soufflez sur le feu d’hiver. Il y a beaucoup de

sarments dans un coin de la grange. Faut plus penser, surtout.

Nous y retournerons aux clairières closes.

Oui. Oui l’année prochaine.

     La côte. On voit tous les pays. Toutes les routes. Pourquoi n’est-ce

pas comme il y a deux mois ? Pourquoi les pas profonds de deux chevaux

revenant des champs sont-ils terribles ?

- Ne vas pas au bois, Marie-Jeanne.

- Pourtant j’en suis à trois sauts. Je veux voir encore une fois.

- Non, vois-tu, tes enjambées n’éparpillent pas de sauterelles.

Ils sont six corbeaux qui t’attendent au creux du pré vieilli.

Il ne faut pas Marie-Jeanne. Reviens sous la cheminée attendre.

Nous n’irons plus au bois.

Les lauriers sont coupés.

Nous y retournerons l’année prochaine.

Et quel est donc ce chant ?

Quelles filles à l’automne y ont pensé ?

Quelles filles ont su qu’elles étaient désespérées ?

Cela s’est passé bien simplement, lorsque des ramilles fines comme des

chapelles, ont chu les rieuses, les sifflantes, les tournoyantes, les moqueuses,

les miroitantes.

Personne ne s’est aperçu de rien

Pourquoi donc parler de cela ?

 

Trirèmes à longues robes

Fuyez, emportez les urnes de cendres.

Votre rythme s’apaise loin de la terre

Je vous ai donné aussi, nautonniers,

Les bagues de mes aïeux, leurs effigies et tout de moi.

Vous avez franchi le dos de la mer.

Libre suis. Palais, vous ne saurez plus que mon nom

Route soleil mesures neuves.

Je me moque de tous les passants

Ils rentrent chez eux ou bien vont au temple. Ah ! Ah !

Ménestrel suis sans sou ni maille.

Toi, je passerai te prendre à la courbe du chemin

Et je t’aimerai un peu viole craintive, gerbe liée, arceau nu.

Presser des fruits. Jeter des cailloux par-dessus le plus haut peuplier.

Sauter les murs sans peur des chiens. Dévaler les vignes.

Les gongs où tourne la lumière, les gongs au ventre hilare ont un hymne

obscène.

Beau temps. Crible d’or. Ensemencements.

Tout est cruel impitoyable.

 

 

Mais le jour est fini

 

 

Sous les bois s’étreignent

Des couples douloureux, des couples d’au-delà

Nous n’irons plus. Mais des gammes s’éparpillent

Le premier court dans tout le clavier du ciel

Le chemin du moulin conduit au Paradis

Quelqu’un. Chut. Dans le chemin du moulin

Elle est seule et pâle

Pas un fantôme. Non.

Son bras serre un panier

Nous n’irons plus là-bas

Où donc n’irons-nous plus ?

Je sens l’odeur de sa tête qui a dormi cette après-midi dans les foins de la

grange

Marie-Jeanne

Nous n’irons plus au bois.

Les lauriers sont coupés.

Nous y retournerons l’année prochaine.

 

In, Revue "Dés, N°1, Avril"

Meudon (France), 1922

 

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18 octobre 2019

François Villon (1431 – 1463) : Les regrets de la belle heaulmière

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Les regrets de la belle heaulmière

 

La vieille en regrettant le temps

de sa jeunesse

 

XLVII

 

Avis m’est que j’oi regretter

La Belle qui fut heaulmière,

Soi jeune fille souhaiter

Et parler en telle manière :

« Ha ! vieillesse félonne et fière,

Pour quoi m’as si tôt abattue ?

Qui me tient que je ne me fière (*),                (*) frappe

 Et qu’à ce coup je ne me tue ?

 

XLVIII

 

« Tollu (*) m’as la haute franchise (**)            (*) enlevé     (**) pouvoir

Que beauté m’avait ordonné

Sur clercs, marchands et gens d’Eglise :

Car lors il n’étoit homme né

Qui tout le sien ne m’eût donné,

Quoi qu’il en fût des repentailles,

Mais que lui eusse abandonné

Ce que refusent truandailles (*).                     (*) gueuses

 

XLIX

« A maint homme l’ai refusé,

Qui n’étoit à moi grand sagesse,

 

Pour l’amour d’un garçon rusé,

Auquel j’en fis grande largesse.

A qui que je fisse finesse,

Par m’âme, je l’amoie bien !

Or ne me faisoit que rudesse,

Et ne m’aimoit que pour le mien (*).             (*) pour mon argent

 

 L

Si ne me sut tant détrainer (*),                        (*) traîner

Fouler aux pieds que ne l’aimasse,

Et m’eût-il fait les reins trainer,

S’il m’eût dit que je le baisasse,

Que tous mes maux je n’oubliasse ;

Le glouton, de mal entéché (*),                     (*) entaché

 

M’embrassoit… J’en suis bien plus grasse !

Que m’en reste-il ? Honte et péché.

 

LI

« Or il est mort, passé trente ans,

Et je remains (*) vieille et chenue.                    (*) je reste

Quand je pense, lasse ! au bon temps,

Quelle fus, quelle devenue !

Quand me regarde toute nue,

Et je me vois si très changée,

Pauvre, seiche, maigre, menue,

Je suis presque toute enragée.

LII

« Qu’est devenu ce front poli,

Ces cheveux blonds, sourcils voûtis (*)         (*)  arqués             

Grand entrœil, ce regard joli,

Dont prenoie les plus soutis (*) ;                (*)  malins      

      
Ce beau nez droit, grand ni petit


Ces petites jointes oreilles,

Menton fourchu, clair vis (*) traitis (**),          (*) visage     (**)  bien dessiné 

Et ces belles lèvres vermeilles ?

LIII

« Ces gentes épaules menues,

Ces bras longs et ces mains traitisses (*) ;     (*)  bien dessinées

Petits tétins, hanches charnues,

Elevées, propres, faitisses (*)                               (*)  bien faites

A tenir amoureuses lices (*) ;                         (*)  joutes, combats  

Ces larges reins, ce sadinet (*),                       (*)  sexe féminin

Assis sur grosses fermes cuisses,

Dedans son petit jardinet ?

LIV

« Le front ridé, les cheveux gris,

Les sourcils chûs, les yeux éteints,

Qui faisaient regards et ris,

Dont mains marchands furent atteints ;

Nez courbé, de beauté lointain,

Oreilles pendantes, moussues,

Le vis (*) pâli, mort et déteint,                       (*)  visage

 Menton foncé, lèvres peaussues :

LIV

« C’est d’humaine beauté l’issue !

Les bras courts et les mains contraites (*),     (*)  crochues

Des épaules toutes bossues ;

Mamelles, quoi! toutes retraites ;

Telles les hanches que les tettes.

Du sadinet (*), fi ! Quant des cuisses,             (*)  sexe féminin

Cuisses ne sont plus, mais cuissettes

Grivelées (*) comme saucisses.                      (*)  tavelées

 

LVI

« Ainsi le bon temps regrettons

Entre nous, pauvres vieilles sottes,

Assises bas, à croupetons,

Tout en un tas comme pelotes,

A petit feu de chènevottes (*),                        (*)  partie ligneuse du chanvre

 

Tôt allumées, tôt éteintes ;

Et jadis fûmes si mignottes !…

Ainsi en prend à maints et maintes. »

 

 

Poésies complètes

Edition établie, présentée et annotée par Robert Guiette

Editions Gallimard et Librairie Générale Française, 1964

Du même auteur :

Ballade des pendus (18/10/2015)

Le testament (I à XLI) (18/10/2016)

Le débat du cœur et du corps de Villon (18/10/2017)

Ballade des Dames du temps jadis (18/10/2018)

 

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16 octobre 2019

Jacques Lovichi (1937 – 2018) : Luberons

 

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Luberons

 

à Robert Sabatier

 

 

I

Il y aurait une plaine au Sud

immense                   frémissante sous les feux

d’herbe

avec sur l’horizon une ligne de collines bleues

et dans l’éloignement palpiteraient

- comme au lit du torrent des lames de mica –

les ternes brillances des serres.

 

Océan des vignes

pour combien de temps encore ?

 

II

La falaise se creuse en ruche sauvage

des étais la défendent contre la patience

de l’érosion.

Ici furent les purs qui ne sont plus que cendre.

Le calcaire chuchote un psaume de bataille.

Alvéoles glacées où pourtant bat

toujours la vie :

Résister jusqu’au dernier souffle.

 

III

Au fond de la combe l’eau secrète

lustrale et pure et qui ne se révèle

que par la libellule noire

un instant comme

                             suspendue.

 

IV

Les origines sont inscrites dans

la roche friable qui livre un peu plus

chaque jour

ses secrets d’algues et de coquilles.

Le vent fait chanter la garrigue

l’air embaume le romarin

un merle crie dans l’épaisseur des feuilles.

 

Ici pourtant était la mer.

 

V

Sur le flanc escarpé s’écoulent les murettes

par vagues successives et maladroites

un peu.

Immobile dérive.

Deux coups de feu cassent les cimes.

 

La nuit vient.

 

VI

Il y aura une montagne au nord

noire et violente sous l’orage

avec des écharpes de brume

des fragrances de sauvagine

et des remous d’ombre nocturne.

 

Vers cinq heures nous aurons froid.

 

Cabrières d’Aigues, 1980

 

Les derniers retranchements. Poèmes

Le cherche-midi éditeur, 2002

Du même auteur :

La sourde oreille (17/10/2014)

Ne variatur ou l’avant-dernière lettre d’Ephèse (17/10/2015)

Le combat avec l’ange (17/10/2016)

Mourir dans l’île (17/10/2017)

Mort du sultan des Asphodèles (17/10/2018)

 

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Georges Perros (1923 – 1978) : « Ces envies de vivre... »

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Ces envies de vivre qui me prennent

Et cette panique, cette supplication

Cette peur de mourir

Alors que je n’ai pas encore vécu

Et que dans ces moments

J’ai ma vie sur ma langue

Il me semble que ça va être possible, enfin

Que je vais y aller d’une grande respiration

Que je vais avaler le soleil et la lune

Et la terre et le ciel et la mer

Et tous les hommes mes amis

Et toutes les femmes mes rêves

D’un seul grand coup

De poitrine éclatée

Quitte à en mourir, oui,

Mais pour de bon

Pas de cette mort ridicule

Déshonorante, inutile,

Qui accuse la parodie

Qui accuse le défaut

De ce qu’on appelle la vie

Sans trop savoir de quoi nous parlons.

On se renseigne auprès des autres

On leur pose des tas de questions

Avec cette hypocrisie de bonne société

On marque des points en silence

Ils souffrent autant que nous, tant mieux

On se dit même

Qu’on est un peu plus vivants qu’eux

O l’horreur

Et la fragilité

De nos amours.

 

Poèmes bleus,

Editions Gallimard, 1962

Du même auteur :

 « On meurt de rire… » (10/08/2014)

« Foutez-moi tout çà dans la mer… » (10/08/2015)

 « Mon coeur bredouille… » (16/10/2016)

 « Il y a un bruit près de chez moi… » (16/10/2017)

« Il n’y a rien... » (16/10/2018)

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15 octobre 2019

André Velter (1945 -) : Ce n’est pas pour ce monde-ci

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Ce n’est pas pour ce monde-ci

sur les portraits d’Artaud et de Van Gogh

dessinés par Ernest Pignon - Ernest 

 

Il est des êtres troués,

troués par tout le corps

du fond des yeux au fond des os

et par un cri plus grand

que leur bouche écorchée,

 

ils ont sur le visage

tous les ravages du monde,

des tertres fracassés

des ravins où s'enlisent les pires solitudes

un effroi qui ne sait à quelle peur se vouer.

 

Le ciel un jour

leur est passé dans le sang

avec ce goût d'absolu incurable

que nulle couleur n'efface

qu'aucun chant ne peut adoucir,

 

en manque de sacrifice

ils campent sur une rive cruelle

qui les met au désespoir

d'un temps trop plombé

d'un espace en agonie,

 

pantelants altérés démunis triomphants

le masque heurté sous la peau

le regard essoufflé

ils mènent infiniment une chasse au trésor

dans des ruines sans fin

et ne savent qu'inventer des dieux fauves.

 

Les voilà vivants et déjà suicidés

lucides et déjà fous

en exil et toujours captifs,

un rapace terrifié se lève sur leur face

sans prendre son envol,

 

ce qu'ils voient ne se voit pas

ou seulement dans l'ivresse d'une nuit féroce,

ce qu'ils clament cogne aux tympans

frappe au ventre aux vertèbres aux nerfs

plus qu'à l'oreille ou au cœur, 

 

prophéties convulsives

suffocations en pâte de volcan,

les âmes ne sont pour eux qu'échardes arrachées

à la croix de lumière que tiendrait

le Grand Guérisseur Céleste,

 

celui qui se nomme aussi

Guérisseur de l'Infini

mais n'en reste pas moins mirage de mirage

trace perdue et promesse oubliée

d'un horizon secourable.

 

À leur usage la vie

ce serait d'en finir

avec cet homme mis à bas de naissance,

en finir avec l'âge de l'incarnation

règne impur règne torturant

 

d'une chair indigne du soleil.

 

In, Jean Orizet : « La poésie française contemporaine »

Le cherche midi éditeur, 2004

Du même auteur :

Sur un thème de Walt Whitman (18/12/2014)

Ein grab in der luft (15/10/2017)

Planisphères (15/10/2018)

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14 octobre 2019

Pascal Commère (1951 -) : Silence dans la cuisine

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Silence dans la cuisine

 

Bêtes dans les collines, comme une bave

là-haut qui bouge – et si peu, la sauvage

rose des troupeaux, dans les yeux les reflets piqués,

la robe claire des rivières. Collines

comme un sac épais sur le ventre du monde, ici

la terre pas plus qu’ailleurs collante mais comment dire,

parler sans rien nommer, la rouge la terre qui parle

d’elle-même toujours et l’arme du soleil parfois.

Le hâle, le marteau de la nuque

et le silence en bas dans la cuisine, le silence

des mains sur les carreaux de la toile sur la table

qi cherchent à sortir, la scierie par-derrière,

le vin bu hier et, sur chaque meuble le fils

qui rit, le fils absent – et pour longtemps.

Les choses du regard coupantes qu’il touchait

 de ses gestes débiles, l’enfant si près de tout

dans le rectangle juste des journées, les faisceaux

des lignes – villages sous le bleu des murs,

comme le travail est bleu, la peine, ce qui revient :

les larmes de la vigne. Un homme

derrière les chevrons en tas – l’ocre des bois traités -,

visage eau fatiguée, depuis quand

et où parti son fils – le fallait-il, collines.

Lentement le soir, le sang – son linge gris.

 

(Rencontre dans les collines)

 

In, « La Nouvelle Revue Française, Juillet-Août 1993, N° 486-487 »

Editions Gallimard, 1993

Du même auteur : Derrière les vitres (22/12/2014)

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