Le bar à poèmes

03 mars 2021

Denise Le Dantec (1939 -) : Les fileuses d’étoupe (III)

 

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Les fileuses d’étoupe (III)

 

 

Si tu veux m’appeler ou recevoir de moi quelques

     nouvelles,

Ne perds pas ton temps à te tirer la barbe face

     aux nœuds terribles de l’éternité

Ne chante ni les refrains du sommeil ni ceux des

     pleurs ni ceux de la gaieté

 

 

 

 

Car dans ce temps de famine

Tu es mon ennemi

 

Et je suis le tien

 

 

 

 

Du haut de l’escarpement de la nuit

J’essaie d’entrevoir entre nous ce qui fut :

 

Parmi les épieux des frondaisons d’épines

Je vois les vents basculer nos amours

 

Et tout ce qui nous semblait magnitude

Sous le grand silence du ciel

Perdure avec les oiseaux d’en-bas qui les dévorent

Leur assurant par les éclairs solides de leurs vols

 

Leur part d’enfer

 

 

 

 

Nous ne sommes plus rien

Quand nous plongeons nos yeux dans nos miroirs

Et peignons nos cheveux du côté où nous ne

     sommes pas

 

Enroulée dans les draps de ténèbres

 

 

 

 

Visible et invisible

Dans la douceur d’ordures de notre terre

 

 

 

 

Car au moment de l’ouragan, Saint-Ange,

Tu n’es plus que l’oiseau des colères

Excitant la démence

 

 

 

 

Entre les grilles du ciel

Les cris de Blodeuwedd

Et sur la terre, les bogues pourrissantes

 

L’échec du cri sur la berme

* * * * *

 

Si haut que soit mon blason

 

Le soc de la vague

 

 

 

 

A l’invite de l’amour ou à l’appel de la mort

Il a fallu se battre sur les mers

 

Eriger les cierges des Prières

 

 

 

 

Il a fallu se battre

Contre les glaçons à coups de glaçons

 

 

 

 

Résister à l’empoisonnement des baies

Dans le repli des roches

 

Le soir

Quand perdue dans les champs

Les grillages se referment

 

 

 

 

O oiseaux de Rhiannon

Qui endormez les vivants et réveillez les morts

Plongez vos chants au fond de mes viscères

Dénouez les nœuds de mes silences

Pénétrez mes seins, mes flancs

Prenez l’ardeur giclante de mes yeux

Enfoncez-les, verts et nouveaux, aux plus intimes

     de mes parts

Démembrez tout mon corps

Dissipez-les dans les ajoncs, les frênes et les troënes

Er chantez

 

O oiseaux noirs de Gwendollen

Cachés dans l’océan immense

Couvrez le monde des neiges de vos cris

Afin qu’ouvrant les yeux      

Il pleure

 

O corbeaux d’Orwein

Dans les champs de la brume et le noir des arrées

La terre durcit entre les doigts gelés des herbes

Le vent fait tournoyer nos corps

Cris et clameurs sortent des rocs

 

 

 

 

O oiseau de Perceval

En ce creux de la roche au milieu de la nuit

 

O oiseau de Drutwas

Les Cochons du Sud ont ravagé la terre des

     Promesses

Là où croissaient les reines-des-prés

Et les airelles parmi la mousse

 

La porte du champ s’ouvre sur un chêne noir

 

 

 

 

O Saint Ange des liesses et des bruyères en fleurs

J’ai toute l’ardeur qu’il faut dans ce champ

     de Décembre

 

Où tu me quittes

 

 

 

 

Au grand large, la lune vient coucher avec la mer

 

Au fond du silence, comme un baquet,

Remuent quelques flots

 

Au loin,

Ardent les pointes glacées du jour

 

* * * * *

.........................................

 

Les fileuses d’étoupe

Editions Folle Avoine, 35850 Romillé, 1985

De la même autrice :

« Nous ne sommes plus rien… » (07/10/2014)

Les fileuses d'étoupe (I) (18/09/2017)

Mésange (06/09/2018)

mémoire des dunes (06/09/2019)

Les fileuses d’étoupe (II) (06/09/2020)

 

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Alexandre Sergueïevitch Pouchkine / Александр Сергеевич Пушкин (1799 - 1837) : « Quand j’ai, parfois, dans le silence... »

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Quand j’ai, parfois, dans le silence,

Le cœur rongé de souvenirs,

Que l’ombre, au loin, d’une souffrance

Vole à nouveau pour m’envahir,

Quand, tout autour voyant la foule,

Je veux m’enfuir dans le désert,

Tant sa voix faible prend et soûle –

J’oublie tout, je fuis vers la mer.

Pas celle du pays des fables

Au ciel d’un bleu incandescent

Où les flots tièdes, caressants,

Lavent un marbre plus friable,

Où le cyprès et le laurier

Fleurissent avec l’olivier,

Où Torquano résonne encore,

Où les octaves du marin

Sonnent encore dans l’air serein,

Portées par un rocher sonore...

 

Mon rêve coutumier m’entraîne

Vers notre nord aux flots glacés.

Leurs crêtes blanches et soudaines

Lavent une île délaissée.

Ile sans joie – semés d’airelles,

De buissons secs, d’arbustes frêles,

Ses bords déserts au sable gris

Sont offerts aux intempéries.

Ici, le pêcheur indocile

Descend parfois souffler un peu,

Etendre ses filets fragiles

Et sur la rive il fait un feu.

Ici le souffle des tempêtes

Pousse ma barque ballotée...

1830

 

Traduit du russe par André Markowicz,

In, « Le soleil d’Alexandre. Le cercle de Pouchkine 1802 – 1841 »

Actes Sud, éditeur,2011

Du même auteur :

« L’astre du jour éteint sa flamme rougeoyante… » (13/03/2015)

Elégie (12/03/2016)

« Tel l’enfant animé d’un pouvoir enchanteur… » (03/03/2017)

« Lorsque j’erre, songeur… » (03/03/2018)

« Tout mais ne pas devenir fou ... » (03/03/2019)

Conversation entre le libraire et le poète / РАЗГОВОР КНИГОПРОДАВЦА С ПОЭТОМ (03/03/2020)

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02 mars 2021

Antonio Colinas (1946 -) : Automne dense

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Automne dense

 

Le soir tamise son or entre les branches.

Un nouvel hiver ne tardera pas à venir.

Les feuilles humides du parc brûlent

et au couchant le ciel se disloque

en grappes de nuages pourpres.

Frémissement de lumière sous les auvents.

Les pigeons fécondent la silhouette

obscurcie de chaque promenade.

Les mamelles de l’automne sont pleines.

Des séraphins de lumière meurent

au-dessus de nos têtes étonnées

afin que se tisse, une fois encore, le rêve,

la douce mélodie d’une nouvelle nuit,

la nuit hallucinée des légendes.

 

Traduit de l’espagnol par Claude de Frayssinet

In, «Poésie espagnole  Anthologie 1945 – 1990 »

Actes Sud / Editions Unesco, 1995

Du même auteur : Lumières de printemps / Luces de primavera (02/03/2020)

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01 mars 2021

Yòrgos Sefèris / Γιώργος Σεφέρης (1900 – 1971) : Argo / Αργώ

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Argo

 

Mes histoires je les ai apprises près des bateaux

non par des voyageurs ou des marins

ou par les autres sur les jetées qui attendent

débarqués perpétuels, cherchant dans leur poche une cigarette.

Des visages de bateaux hantent ma vie :

les uns ouvrent les yeux comme le Cyclope

immobiles sur le miroir des eaux

d’autres avancent comme des somnambules, dangereusement, d’autres encore

ont sombré dans les abysses du sommeil

chaînes bois voiles et cordages.

Dans la petite maison fraîche au jardin

parmi les trembles et les eucalyptus

près du moulin couvert de rouille

de la citerne jaune où tourne seul un poisson rouge

dans la petite maison fraîche qui sent l’osier

j’ai trouvé une boussole de marine

elle m’a montré les anges de tous les temps qui hantent

le silence du plein midi.

 

Novembre 1948

 

 

Traduit du grec par Michel Volkovitch

in, « Anthologie de la poésie grecque contemporaine, 1945 – 2000 »

Editions Gallimard (Poésie), 2000

Du même auteur :

Hélène / Ελένη (17/09/2015)

Aveugle / Τυφλός (01/03/2019)

Ephèse / Έφεσος (01/02/2020)

 

Αργώ

 

Τα παραμύθια μου τα ’μαθα κοντά στα καράβια

όχι από ταξιδιώτες μήτε από θαλασσινούς

μήτε απ’ τους άλλους που προσμένουν στα μουράγια

παντοτινά ξέμπαρκοι ψάχνοντας τις τσέπες τους για τσιγάρο.

Πρόσωπα καραβιών κατοικούν τη ζωή μου·

άλλα κοιτάζουν μ’ ένα μάτι σαν τον Κύκλωπα

ακίνητα στου πελάγου τον καθρέφτη

άλλα προχωρούν σαν υπνοβάτες, επικίνδυνα

κι άλλα τα πήρε ο ύπνος του βυθού

ξύλα σκοινιά καραβόπανα κι αλυσίδες.

Στο δροσερό σπιτάκι του περιβολιού

ανάμεσα στα καβάκια και τους ευκάλυπτους

κοντά στο σκουριασμένον ανεμόμυλο

κοντά στην κίτρινη δεξαμενή μ’ ένα χρυσόψαρο μονάχα

στο δροσερό σπιτάκι μυρίζοντας λυγαριά

βρήκα ένα μπούσουλα καραβίσιο

αυτός μου ’δειξε τους αγγέλους των καιρών

που κατοικούν την καταμεσήμερη σιγή.


Νοέμβρης 1948

 

 

 

Poème précédent en grec :

Titos Patrikios /Τίτος Πατρίκιος: Les zèbres / Οἱ ζέβρες (09/06/2020)

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28 février 2021

Pierre Seghers (1906 – 1987) : La Gloire

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La gloire

 

Mon beau dragon Mon lance-flammes

Mon tueur Mon bel assassin

Ma jolie brute pour ces dames

Mon amour Mon trancheur de seins

Mon pointeur Mon incendiaire

En auras-tu assez brûlé

Des hommes-torches et violé

Des jeunes filles impubères

 

Broyeur de morts lanceur de feu

Rôtisseur de petits villages

Mon bel envoyé du Bon Dieu

Mon archange Mon enfant sage

Bardé de cuir casqué de fer

Fusilleur Honneur de la race

Que rien ne repousse où tu passes

Mon soldat Mon fils de l’enfer

 

Va dans tes bêtes mécaniques

Ecraser ceux qui sont chez eux

Va de l’Equateur aux Tropiques

Arracher le bonheur des yeux

Va mon fils va tu civilises

Et puis meurs comme à Epinal

Sur une terre jaune et grise

Où nul ne te voulait de mal

 

Deux poèmes inédits

Editions La Presse à Bras, 1952

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27 février 2021

Clod’Aria (1916 – 2015) : J’ai jamais pu...

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J’ai jamais pu...

(complainte de la mauvaise insti)

 

Mener les gosses au pas de l’oie

en rang par deux en rang par trois

vers la routine du b-a ba

              J’ai jamais pu

 

Entrer à l’heure au chronomètre

et suivre l’horaire à la lettre

quand on a l’infini en tête

              J’ai jamais pu

 

Compter les fusils les cadavres

sur le sol rougi des batailles

où tous les rois sont des canailles

              J’ai jamais pu

 

Etriper l’oiseau la souris

pour voir dedans ce qu’on a mis

sans vouloir entendre leurs cris

              J’ai jamais pu

 

Brasser les gros sous de la caisse

voir si çà monte ou si ça baisse

vendre des pétards de kermesse

              J’ai jamais pu

 

Arrêter le rêve qui se perd

par la fenêtre sur l’arbre vert

et crier au cœur de se taire

              J’ai jamais pu

 

Clouer le rire au tableau noir

épingler l’insecte et l’espoir

mettre la vie dans le tiroir

              J’ai jamais pu...

 

... sans mourir un peu chaque soir...

 

 (La machine à battre, 1974)

Poèmes choisis

Plein chant éditeur, 1976

De la même autrice : 

La mère de famille (27/02/2019)

Symbole (27/02/2020)

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26 février 2021

Monchoachi (1946 -) : Manteg

 

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Manteg

                                                                                                    à Daniel Boukman

 

1

Les jours las

las de secouer leur joug.

Ils ont ôté leur habit de mort et avalé leur soif

avec le sel d’une étoile de mer.

Debout ! L’espoir est ancré dans l’encre de la nuit

telle une langue de feu dans une calebasse.

 

Debout ! Délaisse les jours pesants

qui traînent

qui triment

jour

après jour.

Sans amour. Dans l’empois.

Poids des jours englués.

Tout était si dur.

Le temps était figé sous un soleil immobile.

 

La robe mauve des glycines couvre Janvier

d’un fin voile de mélancolie.

Le soleil s’est brisé en mille échardes dans la chair de la terre avant de

     reparaître

comme une mer d’or.

Les jours suffoquent dans un habit de chaleur.

Debout ! Nous marcherons sur le sommet des mornes

Nous nagerons au bord d’une mer de rêves. Nous courrons éperdument

dans un bain de sel. Nous brasserons à cent brasses au fond d’un amour de sel.

 

2

 

La fleur s’est éclose avant le jour

et dans la clarté toute nue de l’aube

venue d’on ne sait où

mais à cheval sur les épaules des siècles

telle une croix, blotti dans les entrailles de l’homme,

dans son corps, sous sa misère,

- sous ses petites misères –

à la pointe de ses combats, dans toutes ses révoltes

au milieu de son rêve de liberté...

 

Coup de vague en coup de vague

tel un écueil qui reparait semblable à un innocent,

tel un vol d’oiseaux noirs qui étire son ombre sur la terre,

ou alors comme une mer de jours amers

au bord d’une nuit de flamboyants...

... Une colline de marbre dressée sur un horizon

de sueur et de sang !

Qui me dira de quelle mort ces malheureux

portent le deuil ?

Quelle malédiction les afflige ?

Quel masque, de la sorte, empèse leur visage ?

 

De joug en joug – dans un jour plus profond

que l’écho des cimetières, dans des pierres

plus épaisses que les jours étrangers –

une seule et même grand-roue folle

qui tourne folle

entourée d’une foule de démons prêts à vous bondir dessus

comme des chiens voraces

Qui sait ?

Car l’homme était à la mesure de l’homme,

même si son regard ne dépassait pas

les frontières de sa vie !

Car le temps ne comptait pas encore le temps

comme un défilé de petites tombes,

comme une procession de petites morts !

 

C’est l’homme de misère qui est le devenir de l’homme

avec sa couleur de terre brûlée, et dans ses yeux

une désolation infinie.

 

3

 

Homme sans âme, homme inhumain,

souche d’arbre sur un tapis de cendres

cadavre de rivière sur son lit de roches rondes

sable en grain ou en sable dans un rêve en béton armé

ravine d’ombres moisies, ravine de sources sèches

jouet d’argile dans une main de plomb

statue de chair dans une cathédrale de soufre

pantin égaré au milieu d’un carnaval de ferraille

maille de temps en chaîne, feuille de temps dans le vent

habit de loi sur les couleurs de l’arc-en-ciel

musique d’araignée sur les fils de sa toile

pipiri d’un seul jour : Profondeur d’une nuit immobile !

Fleur d’un seul amour : Profondeur de misères dressées !

Pagre en nasse dans un cercueil d’eau grise

Maître asservi à son propre pouvoir

 

Qu’as-tu fait de l’homme, Mort dévoreuse ?

 

4

 

Si la vie dans la vie trouve sa promesse

- et la promesse de la vie est une ronde sans fin,

un commencement commencé à chaque instant

dans chaque semence, dans chaque fleur

comme une ronde d’étoiles dans un rêve d’enfant –

 

Si la terre dans la terre porte sa floraison

et jusqu’en sa source

arrache au frémissement de sa chair

un chapelet de musique cristalline

 

Si le vent dans le vent court après le temps,

sur la volée de la feuille,

et le saisit dans les stigmates de la pierre

 

Si le feu est flamme dans les entrailles de la terre

et éclair dans la déchirure du ciel

 

Si la mer dans la mer roule son écume de sel –

Et que moi-même

au fond de la mer de sel

veuille plonger

et renaître avec des ailes

et plus loin, et plus haut

tournoyer.

 

Le chemin de l’homme n’est pas dans l’homme

mais au-delà

 

5

 

Et peut-être faudra-t-il embrasser la terre de cendres

et descendre les escaliers de marbre ;

peut-être faudra-t-il chevaucher le cheval de misère

jusqu’au bord de la dernière mer ;

peut-être faudra-t-il combattre et tourner en rond

derrière son ombre !...

Aléliron ! Aléliron pour une ronde !

La ronde de l’homme-cerf-volant

qui virevolte après le vent.

Et vent sont les mots,

Et vent est la musique

et vent tout ce qui donne des ailes, Aléliron !

 

Aléliron pour l’homme-serpent

car il est celui qui sait s’enrouler sur lui-même et se mordre la queue ;

car il est celui qui sait changer de peau

et sait danser comme une flamme.

Aléliron !

 

Aléliron pour l’homme-cabri !

Car il est celui qui a le pied léger

et qui peut sauter de roche en roche

sur les roches des falaises ;

car il est celui qui peut vivre suspendu entre soleil et tuf,

Aléliron !

 

L’homme-du milieu du jour c’est celui qui sait

le temps de toute chose

« Aléliron !

L’home est seul dans une ronde.

Aléliron !

L’home est tout seul dans une ronde »,

Dit l’homme du milieu du jour. Dit encore :

« Fuis ! Fuis loin de tous les chemins qui mènent

dans le ventre de la Mort dévoreuse !

Car le pouvoir est ombre. L’ombre de l’homme. »

 

6

 

Maître de l’ombre ! Si près

qu’il advint que notre vie se contempla

dans sa plus belle mort, la plus profonde

à l’ombre de toute mort.

Plus d’une fois

nous crûmes à la naissance de l’homme.

Et puis l’ombre avançait et recouvrait tout.

Combien de morts pour une vie ?

Combien d’hommes pour l’Homme ?

 

Du moins subsiste-t-il des traces,

jours figés, temps suspendus au fil du sens,

bouches amères de trop croire, bouches en cœur de trop savoir,

trace dans la trace,

nuit dans la nuit,

comme un autre combat à mener

pour arracher l’homme à son humanité.

 

7

 

Plonge avec moi, frère, au fond de la mer de sel

et renais avec des ailes ;

lâche l’homme de misère sur la terre de cendres

et couvre ton corps d’un manteau de cristal.

Les jours clairs ont goût de cannelle et habit de muscade ;

Là où tu es, il est un pays qui ne s’arrête pas.

 

Ose ! il est midi, frère !

Ah ! Comme je t’aime lorsque tu marches sur ton ombre,

Lorsque le soleil descend au-dessus de ta tête

comme un anneau de cuivre,

lorsque ta bouche devient âcre comme râpe.

Les jours clairs ont goût de cannelle et habit de muscade ;

Là où tu es, il est un pays qui ne s’arrête pas.

 

Ose ! Il est midi, frère !

Ah ! comme je t’aime lorsque tu marches sur ton ombre,

lorsque le soleil descend au-dessus de ta tête

comme un anneau de cuivre,

lorsque ta bouche devient âcre comme un râpe.

Les jours clairs ont goût de cannelle et habit de muscade ;

Là où tu es, il est un pays qui ne s’arrête pas.

 

Fils de l’aube ! Je t’ai attendu droit sous la calebasse d’or

avec, dans le creux de la main,

mer et mancenillier.

Pour naître à la vie, il faut monter les marches célestes.

Jamais encore je n’ai joint plus belle heure

que l’heure de la solitude.

Les jours clairs ont goût de cannelle et habit de muscade ;

Là où tu es, il est un pays qui ne s’arrête pas.

 

Alors je t’ai vu venir sur le sable nacre,

corps meurtri de molles morts, traînant sous les pieds

l’empreinte des siècles humains.

Car toi aussi tu l’as porté, frère !

Ah ! Qui osera jamais lâcher la croix de l’homme ?

Qui osera la piétiner ?

Les jours clairs ont goût de cannelle et habit de muscade ;

Là où tu es, il est un pays qui ne s’arrête pas.

 

Meurs, frère ! Puisque tu n’es autre que le jouet de

la mort.

J’ai vu tes yeux

et ta misère dans tes yeux

telle une bête prise au piège.

Je viendrai dire mon chant à ta veillée.

Mais quoi ? N’est-ce pas seulement l’humain

qui en l’homme se meurt ?

 

Les jours clairs ont goût de cannelle et habit de muscade ;

Là où tu es, il est un pays qui ne s’arrête pas.

 

8

 

Et le plus dur, en vérité est ancré

dans la profondeur des siècles,

enraciné quelque part – mais en quelle partie de ton

rêve... ?

Je voudrais crier de rage devant l’étendue de ta bêtise,

devant l’étendue de ton infirmité...

Et puis non, que diable ! Tue-le, arrache-le,

ôte-lui sa couronne d’épines de dessus la tête.

- Car il n’est pas le fils de l’homme

mais l’homme même ;

car, en vérité, c’est moi qui vous le dis,

le fils de l’homme ne viendra pas pour porter la croix

de l’homme mais pour la piétiner !-

 

Allons ! allons en finir avec le temps de l’homme, allons !

Allons, amis ! Un dernier effort

l’homme agonise déjà !

Allons ! Nous rirons le jour des crécelles.

Car seul celui qui a des ailes pourra aller

au-delà de l’homme

 

9

 

Anneau de mer ! C’est toi qui tireras cette histoire

sous ta couronne d’écume amère.

Tu conteras le conte de la bête qui avait honte

et qui courait pour ne pas voir son ombre.

Souviens-toi : « Je serai maître de la vie

si je suis maître de la mort. »

(Et depuis, la terre avance ventre à terre

sur des chemins de malemort) ; 

 

Voilà l’histoire que tu diras, anneau de mer,

C’est un conte de lune amère.

 

Et lorsque les étoiles te demanderont :

« Mais quelle est donc cette bête anneau de mer ? »

tu répondras : « Homme est son nom ! Je les ai vus

lui et son ombre, mourir sous la calebasse d’or,

trop lourds, trop las pour avancer encore. »

 

Alors vous chanterez :

« La vie est une ronde, une ronde,

tant qu’on y est, mieux vaut danser.

La vie est une ronde, une ronde,

un tour de ronde, et puis allez. »

 

10

 

Voici venu le temps

où toute chose apparaîtra dans sa vérité

sans masque, sans parure, sans fard, sans écho,

cendres de misères consumées

rêves blanchissant sous le midi du jour.

 

Y aura-t-il des yeux pour voir ?

 

                                        Le siècle hurle. Prenez garde à ceux

                                        qui s’agenouille pour prier !

 

11

 

Cendres et sang, où est le partage ?

 

Dans les cactées le temps s’est fiché

et là est demeuré accroché, attendant

le défilé des vagues sous la lune de mer.

Les jours balaient les jours ; il n’est de sens

ni de fin en rien.

 

Cendres et sang, où est le partage ?

 

La même souche moisie, le même vain espoir,

les mêmes jours fanés, la même grimace,

le même calvaire, les mêmes soirs hâtifs,

les mêmes cimetières anonymes dans les mêmes nuits

blêmes

Plus absolu le sens, plus pesant le joug

 

Cendres et sang, où est le partage ?

 

Il y a comme une mémoire qui s’est saisie

des visages

comme une odeur de mangrove

et de jours putrides0

plus haut juchés, plus accablés.

Il y a l’horizon qui s’est retiré comme

un voleur

et la vague lasse qui s’étire...

Quel avenir pour ceux qui croient ?

 

Cendres et sang, où est le partage ?

 

Le ciel a brûlé ses bordages et la nuit

est descendue telle une pluie de cendres.

Et l’âme lasse vide ses mensonges.

« Mais si ton amour est une tombe ?

Et si tes rêves n’ont pas d’ailes ? »

 

Cendres et sang, où est le partage ?

 

12

 

Le ciel a clamé : « l’homme c’est l’homme »,

Et les hommes enclos ont répondu : « C’est vrai

l’homme c’est l’homme »

 

Rien ne dégage telle puanteur que les mots

qui se décomposent

Hurle ! Hurle à la mort !

Prends garde !

Le cercle se referme comme un piège !

Hurle ! hurle à la mort !

 

Les uns après les autres, les mots crèvent

comme des vessies .

Déjà, il ne reste pas de mots pour crier après

les mots qui meurent.

Hurle ! hurle à la mort !

Prends garde !

Le cercle se referme comme un piège !

Hurle ! hurle à la mort !

 

13

La main ni la parole n’était une ni nue,

et la mémoire, en des dédales, se perd à chercher

sa source de délivrance...

J’ai fait promesse de transpercer l’air rance.

 

... Silence de savane,

silence de haute mer et de lune mature,

plus avant, le miel des mornes, plus avant

le rivage,

plus avant l’aube et son cordage d’acacia...

J’ai abdiqué aujourd’hui du nom d’Homme.

 

Alors j’ai descendu l’échelle de l’arc-en-ciel,

parmi un égrènement de sons creux

et de rêves désuets,

plus loin que la face de la terre...

Alors j’ai creusé une fosse dans les entrailles

de la terre

et j’y ai exposé son corps dans son habit de lumière...

 

Et son nom ne trouvait pas d’écho.

Silence de mort, silence de mots qui meurent,

le plus profond...

Silence de corps enfouis dans la profondeur

du silence.

 

La main ni la parole n’était une si nue... 

 

14

Et toujours comme une hypothèse de l’âme,

comme un frémissement de chair – comme un étourdissement

de chair –

Comme un étouffoir,

comme une anse de lune,  comme un œil d’oursin noir,

comme un œil d’or dans la nostalgie du jour

                             comme une langue de lézard,

comme une rancœur, comme un hoquet,  comme un crachat,

comme une joie insane, comme une intuition,

l’amour

comme un dernier palier dans l’échelle de l’humain.

 

15

 

Ah ! Plus tard la nuit et son peuple d’étoiles,

plus tard les contes de lune,

quand la couronne d’or de reposera dans son lit

de mer.

Midi ! Et le soleil seul a titre à gouverner.

Midi ! Dans son habit de cuivre.

Et l’être lui-même s’est figé dans le balancement

du jour. Et même la graine, dans la terre

s’est émue. « Honneur er Respect. »

(Et le soleil s’est dénudé au sommet du jour)

Que savons-nous des choses innommables ?

 

16

 

Où êtes-vous tambourinaires du petit matin,

où sont les régisseurs de la mort, où sont

les convoyeurs de l’humain... ?

Où sont vos rames et vos navires,

où sont vos armes,

où votre puissance, où votre Loi... ?

- Et qu’importe qui tient le gouverna il

si les routes sont tracées –

A quand l’ombre ? A quand la terre de cendres ?

 

                               Chaque chose sa mesure,

chaque chose son mystère. Et le soleil seul a titre

à gouverner.

 

17

 

Que cherches-tu dans ta mémoire, que cherches-tu

dans ta chair ?

« Un grand jour clair et sans rides sur la face de l’eau ;

un grand jour clair et sans rires sur le masque de l’eau... »

L’espoir est fils de misère ; l’espoir est fleur de misère.

« Un grand jour clair et sans rides dans le miroir

de l’eau. »

(Et les gens de mer nous diront ce que la mer

a apporté avec sa rumeur.)

 

Que cherches-tu dans ta mémoire, que cherches-tu dans tes rêves ?

« Un grand silence de l’âme, comme un grand souffle de mer ;

un grand silence de l’homme comme un grand souffle de mort... »

L’espoir est joie de malheur ; l’espoir est foi de malheur.

 - Et que dirons-nous encore que le silence n’ai déjà dit... ?

(Mais les gens de mer nous diront ce que la mer

a porté sur son vent de mer.)

 

18

 

Même si le sel a fondu dans le creux de ma main

sans rencontrer jamais ni lèvres, ni terre...

- Et, en vérité, je ne sais s’il rencontra jamais

lèvres ou terre –

Il se fait tard !

Et le mer s’est retirée, mais sa rumeur est parmi nous.

 

Même si la vague s’est lassée de sans cesse

s’élancer...

- Mais pourra-t-elle jamais se soustraire

au tourbillon du récif... ?

Et, en vérité, ce jeu n’est pas de haute mer –

Il se fait tard !

Et la mer s’est retirée, mais sa rumeur est parmi nous.

 

Même si je suis seul, tout seul sous l’anneau de cuivre...

(Et pour les noces, même la femme s’est abstenue !)

- Mais en vérité, à ces noces, je n’ai point convié

de croyants, de ces gens qui s’agenouillent au pied

des autels et boivent des calices...

Il se fait tard !

Et la mer s’est retirée, mais sa rumeur est parmi nous.

 

Même si la pierre n’a point gardé trace

de ce qui fut fait, de ce qui fut dit,

et telle la roche de rivière, est demeurée lisse

et nue...

- Mais que peut le temps contre le temps ?

Et, en vérité, c’et l’homme qui porte la trace,

et l’homme passe...

Il se fait tard !

Et la mer s’est retirée, mais sa rumeur est parmi nous.

 

Même si j’ai erré, loin des sources,

loin des hautes et lumineuses terres qui jouxtent l’air...

... Tant de choses ne savent mourir ni vivre !

Et, en vérité, l’homme est fatigué

et ne sait ni mourir ni vivre.

Il se fait tard !

Et la mer s’est retirée, mais sa rumeur est parmi nous.

 

Même si l’écume a disparu dans le matin blême...

Et la mer, comme un banc de sable amer...

Il se fait tard !

Et la mer s’est retirée, mais sa rumeur est parmi nous.

 

In, Revue « Cahier de poésie, 3 »

Editions Gallimard, 1980

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25 février 2021

Helder Moura Pereira (1949 -) : J’entends mes pas

autorid21555[1]

 

J’entends mes pas, le bruit

filtré par les feuilles des arbres

entre les grilles qui empêchent de voir.

La faible lumière à claire-voie et les ombres

guident le visage, je touche des objets

qui appartiennent au voisinage du corps.

J’éteins doucement toutes les lumières

de la maison et je dis : mon ami.

Les mots rappellent la voix, la voix

les mots, je demande quel temps

était celui-là, comment en tuer

la raison,  dont j’ai usé le silence

féroce. Je brise sur la table

la mine des crayons, je range

lentement des feuilles éparses, une

sur la table, une autre avec du sparadrap

collée au mur, je ferme la boiserie

des fenêtres. J’attends que descende

sur mes yeux le rideau

du temps, alors je n’aurai plus de vers

ni de souvenirs.

 

Traduit du portugais par Michel Chandeigne

in, « Anthologie de la poésie portugaise contemporaine 1935 -2000 »

Editions Gallimard (Poésie), 2003

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24 février 2021

Wang Wei / 王维 (701 – 761) : « Seul assis parmi des bambous... »

220px-Wang_Wei_001[1]

 

Seul assis parmi des bambous

Je joue à la cithare en chantant

Aucune personne au fond du bois

Seule la lune brillante vient m’éclairer

 

Traduit du chinois par Jean-Marie Gustave Le Clézio et Dong Qiang

In, J.M.G. Le Clézio : « Le flot de la poésie continuera de couler »

Editions Philippe Rey, 2020

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23 février 2021

Juan Gelman (1930 – 2014) : Citations (Sainte Thérèse) : I – XV

220px-Juan_Gelman_-presidenciagovar-_31JUL07[1]Juan Gelman, juillet 2007.

 

CITATION I (SAINTE THERESE)

 

l’âme inondée par cette douceur / comme si l’homme

tout entier / intérieur extérieur / devenait un

et que cette douceur on la mettait

dans la moelle de tous les petits os

 

qui nous transportent / pour le pire / pour le meilleur / cette vie

que tu vis en moi / les sucs que tu me

converses en silence comme patrie

ou grand parfum si doux

 

qu’on ne sait pas où elle est / ivresse

qui ne cherche rien / ni désir / ni demande /

sauf que tu me donnes des baisers de ta bouche

m’en imbibes / que je te voie que tu me voies /

 

car sans toi / que suis-je sinon  désastres ? / où

vais-je finir privé de toi ?/ ô ma miséricorde

mienne / mon bien / soleil qui ensoleilles /

sèches la désamour

 

 

CITATION II (SAINTE THERESE)

 

comment est-il possible que vivant

cette défaite/ ton amitié

me soigne l’âme ? / comment

me consoles-tu m’aimes-tu / m’ouvrant

 

contre la dure mort / et dis-tu des

paroles blessantes comme du lait

à manger comme un agneau /

tout puissant de toi ?

 

 

CITATION III (SAINTE THERESE)

 

comme elle est plongée l’âme et embrasée

dans le soleil lui-même / assise à l’ombre

de ton désir ou toi / chantant sous

son propre pommier / ou regarde

 

comme un apaisement ta nouvelle

d’ajointement ou arbre arrosé

du sang de l’admirable amour /

égorgé qui jamais ne cesse comme

 

doux regard de toi / vivante mort

qui t’accompagne d’être / oisillons

qui boivent la lumière

dans le soir en manière d’endurer

 

 

CITATION IV (SAINTE THERESE)

 

cœur ou douceur qui voles

sur ce recoin où enfermé je dors

de toi / avec toi / vers toi / âme claire

où l’on m’a reçu pour être lumière

 

ou pureté si grande d’être triste /

ou oiseau qui sort de lui-même comme

une âme qui brûlerait au milieu

de ton regard / pareillement

 

 

CITATION V (SAINTE THERESE)

 

à ma gorge tu es douce / grandeur

tombée du pur regard / médiatrice

de toi à moi où je fonde

la merveille de te voir / épouse où

 

je bois mon existence / ô mon amante

autrement dit ramée qui m’aimes / signe

que je te fais oiseau à toute force

contre la pauvre après-midi

 

 

CITATION VI (SAINTE THERESE)

 

âme toi qui halètes au beau milieu

de la pensée / de la vie / toi qui cours

comme un cheval / où est le picotin

pour stopper tes pattes folles ? où la fièvre

 

de répandre grandissime l’amour

pour qu’elle dorme enveloppée l’épouse

qui tremble à l’aube contre la solombre

de ta méditation ? / où les fleurs que

 

tu sens au pommier dressé de l’amour

où toutes mes âmes se sont perdues

pour que par elle ouverte en son milieu

 

tu âmes mon visage dessaisi /

beauté de toi comme les oraisons

où veille dans la peine mon silence ?

 

 

CITATION VII (SAINTE THERESE)

 

avançant humblement / essayant de

tout savoir de ta si douce lumière /

âme extrême de toi disséminée

qui donne la vie dans la mort / tu as

 

fait cheminer mon cœur autour de la

créature qu’humecte ta créature

comme âme appliquée à aimer / tous ces

désirs / ces trêves où je brûle comme une

 

terre de toi où tu te poseras

un infini un moment / monde de

ta main calme sur moi / chaleur / savoir

 

de tes douceurs / ou de ta compagnie /

comme m’enfermer dans ton secret sans

jamais sortir de ta seigneurie / non

 

 

CITATION VIII (SAINTE THERESE)

 

douleur de toi qui  n’est pas comme d’autres /

cité à supporter grandes douleurs /

je me souffre assis à ta petite ombre /

j’écoute ton poing qui cogne sur l’ombre /

 

ombre de toi brûlant contre le chien

de ce bonheur comme un adieu / parfaite

consolation de toi / pur travail où

tu ordonnes ce que tu voudrais / grande

 

peine de toi comme âme délicieuse

où tes actes s’enflamment délicats /

et tu m’écris avec des liens de feu /

 

tu viens comme le soir des cloches qui

résonnent gravement pour mon âme

qui pourrait te suivre comme un chien / toi

 

CITATION IX (SAINTE THERESE)

 

si vaste la chienne de ta main où

s’en vont paître mes tout petits agneaux

comme nuit de toi / gorge comme nuit

pour que tu me chantes comme matin

 

tout douloureux de toi / distance qui

saigne dedans mon sang / chienne nourrie

de sa douceur comme une folle plume

volant au vent de l’adieu / vie déjà

 

qui me piétines contre la mort / toi /

ou qui chemines contre l’ombre / douce

de ta consolation comma abri / nid

où tu couves mes peines contre toi

 

CITATION X (SAINTE THERESE)

 

si tu es écrite âme / pourquoi triste

n’en sors-tu pas en travaillant ta peine ?/

oubliée de toi par-dessus la vie /

par neiges par eaux et chemins brisés /

 

pour atteindre les âmes amoureuses

ou fontaines vives des plaies qui brûlent

comme des ailes où tu voles / si douce /

contre toi-même / pauvrette si pure /

 

petit papillon qui cries à travers

tes champs arides ou ta désolation /

dans la région supérieure de l’âme

 

où les oisillons qui ne veulent pas

mourir se meurent du désir de mourir

contre la dure nuit pareillement

 

CITATION XI (SAINTE THERESE)

 

qu’est-ce que ce bruit dans la tête ? / toi ? /

comme un délire de la nuit ? comme un

oiseau parleur ? / tu voles en quelle chambre

de mon âme ? toi beauté suspendue

 

au milieu de mon exil comme des

pieds qui piétinent ma chaleur ? ou toi ?/

chaleur qui brûles les soifs de ma soif ? /

porte qui ouvres mon cœur ? / ou le centre

 

de mon âme où tu dresses ton éclat ? /

âme pleine de ténèbres ? / âme qui

est ténèbres jusqu’à toi ? / âme obscure

pour ton opération de clarté ? / dur

 

dedans que tu consoles ? / tout oiseau ? /

feu qui travaille plénitude / largeur /

longueur de ta propre douleur / petit

ciel si bon tout plein d’ailes comme toi ?

 

ton visage uni à ton vol de toi ?/

à ton regard regard s’il ne regarde ? /

million de vies en qui tu es ? / secrète

désignation de toi ?/ amour et monde ? /

 

 

CITATION XII (SAINTE THERESE)

 

ces paroles comme des pierres qui

tombent de toi accumulant les murs /

ces murs de toi pareils à des paroles

qui m’empierrent muette / sourde / aveugle

 

l’âme que tu me brilles / corps bouillant

amuré à ta douce compagnie /

sécheresses de brûler sous l’outil

qui sculpte l’âme comme une pierre qui

 

est tombée de toi / paroi sourde / aveugle /

muet d’une très haute guerre / écho

inévitable de ton être / ou astre

tournant dans la bataille de la nuit

 

 

CITATION XIII (SAINTE THERESE)

 

maladroit / je ne recule pas / j’use

ma vie à mourir de toi / je trébuche

souvent sur ce me vivre de mourir

de toi / même si je ne sais comment

 

je brûle dans l’air / ravagé / une âpre

douceur m’attache à toi sans obédience /

de mes ailes rompues je sais voler

hors de toi / ou mieux en toi / au-dedans

 

de ta douceur où il reste toujours

du pain à manger / amer comme toi

lorsque tu soignes les palies de la peur

qu’à éprouvée l’âme toute seulette

 

 

CITATION XIV (SAINTE THERESE)

 

bénie sois-tu douleur qui mis au monde

cet amour tout âpre de temps / ces clairs

signes brisés comme de claires eaux

qui tombent vers le haut de la partie

 

supérieure de l’âme / oisillons

élevés pour bien plus que leur force /

créatures de calme ou grandissime

paix comme tes mains qui sentent l’odeur

 

de l’épouvante passée / comme écrite

contre les murs insouciants de la mort

qui passait à pied à travers des rues

où toute enfance était dissimulée

 

 

CITATION XV (SAINTE THERESE)

 

dedans ce lieu il y a une dame /

âme de soi qui me brûle la douce

souvenance de toi / comme animal

sauvage en sa course contre la mort /

 

comme bonheur vivant de la lumière /

comme parcelle ouverte de passion /

différence du feu qui brûle de

toi à moi / ou tourterelle de paix /

 

chair que j’ai aimée éperdu / pensée

de toi à toi / et je t’ai parcourue

contre l’effroi de se savoir vivants

dans cette solitude de sable

 

(L’opération d’amour)

 

Traduit de l’espagnol par Jacques Ancet

In, Revue « Moriturus, N°5, août 2005 »

Editions Fissile, 09310, Les Cabannes

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