Le bar à poèmes

15 août 2018

Georges – Emmanuel Clancier (1914 – 2018) : « Je ne suis que cet enfant... »

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Je ne suis que cet enfant qui va

Sur les calmes routes du soir.

Les fougères l’étang le brouillard

L’appellent d’une voix secrète.

Et lui du fond de sa solitude

Ecoute le silence qui tremble.

 

Mon pays de crépuscule est là

Derrière l’arbre de tous les jours.

Le pré la forêt le bout de la route

Attendent soudain on ne sait quoi

De tendre et de grave, un beau visage,

Celui de la mort qui leur ressemble

Et qui se presse contre mon cœur.

 

Terre secrète

Editions Seghers, 1951

Du même auteur :

A mi–voix (16/11/2015)

Vocabulaire (16/11/2016)

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14 août 2018

Pierre Jean Jouve (1887 – 1976) : « jour d’été... »

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jour d’été

 

quel tendre brouillard tremble

autour du fleuve temps

 

tant de soie déchirée

embue la soie du cœur

 

le cœur à vif au bout des doigts

tu sens ta perte avec les mains

tu promènes au grand jour

ce vide en toi comme un enfant

 

***

quel tendre brouillard tremble

autour du fleuve temps

 

 

ce monde est ce monde est

paix

 

 

la mort riant candide

 

(Derniers écrits 1974 – 1976)

Œuvre II

Editions du Mercure de France, 1987

Du même auteur :

Songe (14/08/2015)

Adieu (14/08/2016)

Eclairement (14/08/2017)

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13 août 2018

Ronny Someck (1951 -) / רוני סומק : Blues du troisième baiser

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Blues du troisième baiser

 

Elle était presque la première et j’ai voulu l’appeler Eve.

Elle m’appelait Peugeot car j’étais son 306 ème.

Quelques années nous séparaient – elle les avait en plus – et jusque-là

je n’avais jamais fait de stop dans des voitures qui n’arrêtaient pas.

Nous étions debout près de la haie de l’école agricole et sous

nos pieds on pouvait entendre comment

dans les tuyaux d’arrosage l’eau adoucissait

un secret à la terre.

« Si tu plantes un fer à cheval, disait-elle, dans un an

un cheval y poussera », et « Si, disais-je tu y plantes un ventilateur

en un instant s’élèvera la robe de Marilyn Monroe. »

Un instant plus tard ses lèvres ont commencé à se dissoudre comme le sable

et sa langue s’est lancée vers mon visage

comme les restes d’une vague.

A ce moment-là le monde était scindé entre ceux qui fermaient les yeux

et les tambours du champ d’honneur

du crépuscule.

Voilà pourquoi je n’ai pas vu près de moi les roues du tracteur

qui passait éclaboussant l’eau des flaques,

ni les éclats de boue,  comme des baiser volants, giclant

sur les muscles des nuages condamnés, le soir venu, à

faire basculer le soleil

dans la mer.

 

Traduit de l’hébreu par Marlena Braester

In, Ronny Someck : « Constat de beauté »

Editions Phi, 4050 Esch-sur-Alzette, 2008

Du même auteur :

Un chiffon brodé. Poème sur Oum Kalsoum (13/08/2015)

Bloody Mary (13/08/2016)

Albanie, vers la citadelle Kruja (13/08/2017)

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12 août 2018

Michel Butor (1926 – 2016) : Lectures transatlantiques

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Lectures transatlantiques

 

Ramper avec le serpent

se glisser parmi les lignes

rugir avec la panthère

interpréter moindre signe

se prélasser dans les sables

se conjuguer dans les herbes

fleurir de toute sa peau

 

Plonger avec le dauphin

naviguer de phrase en phrase

goûter le sel dans les voiles

aspirer dans le grand vent

la guérison des malaises

interroger l’horizon

sur la piste d’Atlantides

 

Se sentir pousser des ailes

adapter masques et rôles

planer avec le condor

se faufiler dans les ruines

caresser des chevelures

brûler dans tous les héros

s’éveiller s’émerveiller

À la frontière,

Editions de la Différence, 1996.

Du même auteur :

 « Au-delà de l’horizon… » (12/08/2015)

 Le tombeau d’Arthur Rimbaud  (12/08/2016)

Vers l’été (12/08/2017)

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11 août 2018

Oscar Wilde (1854 – 1900) : Bords de l’Arno / By the Arno

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Bords de l’Arno

 

Le laurier-rose sur le mur

Vire au pourpre à la lueur de l’aube,

Mais l’ombre grise de la nuit

           S’étend encore sur Florence.

 

La rosée éclaire la colline,

Les bourgeons brillent tout là-haut,

Mais, ah ! les cigales ont fui

          Et leur chant attique a cessé.

 

A peine si les feuilles bougent

A la suave brise légère

Et, dans le vallon fleurant l’amandier,

          Chante un rossignol solitaire.

 

Le jour, bientôt, te fera taire,

Ô rossignol, poursuis ton chant d’amour !

Tandis que sur l’ombreux bocage

          Se brisent les flèches de la lune.

 

Bientôt, le matin filtrera

De vert vêtu, sur le silence des pelouses

Et lancera à l’amour apeuré

          Les traits blancs de l’aurore,

 

En se hissant à l’orient,

Terrassant la nuit qui frémit,

Sans souci que mon cœur soit heureux

          Ou que meure le rossignol.

 

Traduit de l’anglais par Bernard Delvaille

In, Oscar Wilde : « Œuvres »

Editions Gallimard (La Pléiade), 1996

Du même auteur : La ballade de la geôle de Reading / The ballad of Reading Gaol (11/08/2017)

 

 

By the Arno

 

 

The oleander on the wall

Grows crimson in the dawning light,

Though the grey shadows of the night

Lie yet on Florence like a pall.

 

The dew is bright upon the hill,

And bright the blossoms overhead,

But ah! the grasshoppers have fled,

The little Attic song is still.

 

Only the leaves are gently stirred

By the soft breathing of the gale, 

And in the almond-scented vale

The lonely nightingale is heard.

 

The day will make thee silent soon,

O nightingale sing on for love!

While yet upon the shadowy grove

Splinter the arrows of the moon.

 

Before across the silent lawn

In sea-green mist the morning steals,

And to love's frightened eyes reveals

The long white fingers of the dawn

 

Fast climbing up the eastern sky

To grasp and slay the shuddering night,

All careless of my heart's delight,

Or if the nightingale should die. 

 

Poème précédent en anglais :

Emily JaneBrontë  : « Autour de moi des tombes grises... / « I see around me tombstones grey…” (01/07/2018)

 

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10 août 2018

Nazih’ Abu Afash (1966-) /نزيه أبو عفش : La porte de l’étable

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La porte de l’étable

 

Prenez la terre et ce qu’il y a dessus

et laissez-nous le nuage...

prenez les cieux et ce qu’il y a dessous

et laissez-nous le babil de l’oiseau

prenez le fruit et la branche la rumeur verte dans la feuille de la vie...

et laissez-nous l’ombre de l’arbre

prenez la maison le jardin la clôture les chandeliers de l’autel et la longe

de l’ânon

le rire du ruisseau et la chambre à coucher de la chèvre

prenez toute chose, toute chose...

et laissez-nous la porte de l’étable...

afin que nous y collions l’avis de décès de nos morts

 

 

Traduit de l’arabe par Saleh Diab

in, « Poésie syrienne contemporaine. Edition bilingue »

Le Castor Astral éditeur, 2018

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09 août 2018

Joachim du Bellay (1522 – 1560) : D’un vanneur de blé aux vents

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D'un vanneur de blé aux vents

 

A vous, troupe légère,

Qui d'aile passagère

Par le monde volez,

Et d'un sifflant murmure

L'ombrageuse verdure

Doucement ébranlez :

 

 

J'offre ces violettes,

Ces lis et ces fleurettes,

Et ces roses ici,

Ces vermeillettes roses,

Tout fraîchement écloses,

Et ces oeillets aussi.

 

 

De votre douce haleine

Éventez cette plaine,

Éventez ce séjour,

Ce pendant que j'ahanne

A mon blé que je vanne

A la chaleur du jour.

 

 

Divers Jeux Rustiques

Frédéric Morel, l'Ancien, imprimeur, 1558

 

Du même auteur :

« Heureux qui comme Ulysse… » (09/08/2014)

« Déjà la nuit en son parc… » (09/08/2015)

« Las où est maintenant ce mépris de Fortune ? » (09/08/2016)

« J'aime la liberté… » (09/08/2017)

 

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08 août 2018

Roger Gilbert – Lecomte (1907 - 1943) : Le fils de l’os parle

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Le fils de l’os parle

 

Je frappe comme un sourd à la porte des morts

Je frappe de la tête qui gicle rouge

On me sort en bagarre on m'emmène

Au commissariat

Rafraîchissement du passage à tabac

Les vaches

Ce n'est pas moi pourtant

Qui ai commencé

A la porte des morts que je voulais forcer

Si je suis défoncé saignant stupide et blême

Et rouge par traînées

C'est que je n'ai jamais voulu que l'on m'emmène

Loin des portes de la mort où je frappais

De la tête et des pieds et de l'âme et du vide

Qui m'appartiennent et qui sont moi

Mourez-moi ou je meurs tuez-moi ou je tue

Et songez bien qu'en cessant d'exister je vous suicide

Je frappe de la tête en sang contre le ciel en creux

Au point de me trouver debout mais à l'envers

Devant les portes de la mort

Devant les portes de la mer

Devant le rire des morts

Devant le rire des mers

Secoué dispersé par le grand rire amer

Épars au delà de la porte des morts

Disparue

Mais je crie et mon cri me vaut tant de coups sourds

Qu'assommé crâne en feu tombé je beugle et mords

Et dans l'effondrement des sous-sols des racines

Tout au fond des entrailles de la terre et du ventre

Je me dresse à l'envers le sang solidifié

Et les nerfs tricoteurs crispés jusqu'à la transe

Piétinez piétinez ce corps qui se refuse

A vivre au contact des morts

Que vous êtes pourris vivants cerveaux d'ordures

Regardez-moi je monte au-dessous des tombeaux

Jusqu'au sommet central de l'intérieur de tout

Et je ris du grand rire en trou noir de la mort

Au tonnerre du rire de la rage des morts

 

Oeuvres complètes, Tome II

Edition Gallimard,1977

Du même auteur :

Je n’ai pas peur du vent (08/08/2014)

Sacre et massacre de l’amour (08/0820/15) 

Le vent d’après / le vent d’avant 08/(08/2016)

Chassé – croisé du coma (08/08/2017)

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07 août 2018

Gaston Miron (1928 – 1996) : Ma femme sans fin

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Ma femme sans fin

 

                                                                                                                Je parle à celui que peu d’entre vous

connaissent et qui m’a trouvée jusqu’ici

                                                                                                  je parle à celui qui m’égare, me perd me perd et me

ramène souvent jusqu’à lui.

Sandrine B.

 

Je ne sais pas qui tu es, mais tes pas

sont dans mon âme, comme un sonar,

parfois tu me trouves et parfois tu me perds.

Il m’arrive à moi aussi de te chercher

quand tu es belle partout dans mes bras

lorsque - plus lointaine que les yeux

qui regardent sans voir, noyés

dans trop de choses qui arrivent –

je te sens plus proche

que l’intérieur chaud de mon corps.

 

N’y penses pas trop si quelques années

j’ai cru sans fin que c’était toi, elle allait

et venait dans ma vie comme si c’était toi.

- Il y eut les enfants, les amis les poèmes

et nous avons fait l’amour

ô absolue nudité sur l’herbe, jusque

sous les branches. – Avec elle je t’ai apprise

et je l’ai aimée encore et souvent.

Comme si c’était toi, car c’était toi

devenue aussi présente que mon regard.

 

Maintenant je sais qui tu es, tu déplies

l’éternité pour y marcher dedans

parfois à distance et parfois dans nos lèvres.

Je sais que tu m’as tant, et tant attendu

lorsque – dans mes longs jours noirs, dans

ma nuit des sens,

aveuglé par l’affairement du siècle, sourd

par le bourdonnement de l’inessentiel –

tu me signais de ta confiance

dans cette vie à jamais et vers l’au-delà.

 

Femme sans fin

Revue « Possibles », Montréal (Canada), 1980

Du même auteur :

La marche à l’amour (30/08/2014) 

Les siècles de l’hiver (30/08/2015)

Monologues de l'aliénation délirante (30/08/2016)

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06 août 2018

Robert Desnos (1900 – 1945) : Baignade

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Baignade

 

 

Andromède, au matin, sur la plage, a donné

Rendez-vous à tous ceux qui veulent se baigner

Dans la mer fraîche éclose, enceinte de lumière.

L’étoile brille encor, qu’arrive, la première,

Rosemonde aux beaux seins qui, seule, se dévêt

Et livre son corps nu, que roussit le duvet,

Aux dernières lueurs de la nuit, aux prémices

De l’aube qui se dresse au fond des précipices.

Sabine la rejoint, tige en fleur qui jaillit

D’un flot de linge, par le vent frais assailli.

Une neige d’écume éclabousse leurs cuisses

Et la première vague attache, par malice,

Une ceinture d’algue à ces corps qu’embellit

Le reflet d’une étoile et la langueur du lit.

Les astres dans le ciel grandissent et déclinent,

La neige sur les monts, à la fois, s’illumine

Des feux, naissants, du jour et, mourants, de la nuit

Dans le sentier, bordé de genêt et de buis,

Hyppolite paraît qui, tandis qu’elle avance,

Se déshabille et jette, en figures de danse,

La robe et la chemise et le court pantalon.

Ils flottent, un instant, au-dessus des buissons,

Dans le vent, puis, soudain, s’accrochent et fleurissent,

Fleurs d’étoffe, bouquets qui, vers la donatrice,

Exhalent des parfums de chair dans ceux du sol.

Ainsi, durant le jour, tourne le tournesol

Vers l’astre dont il est le sujet et l’image.

Hyppolite, à son tour, dans la mer plonge et nage

Et l’on connaît, enfin, la présence du jour

À la blancheur du linge, aux chants des basses-cours,

À l’envol des oiseaux, à l’éclat des nuages,

Au divorce de l’eau, du ciel et du rivage.

 

 

Par quel chemin vint-elle ? Andromède, soudain,

Est présente et se livre à la douceur du bain.

Elle nage. On peut suivre, encore, son sillage

Entre son corps doré et le bord de la plage.

Et ce sont des envols de bras, par-dessus l’eau,

Des battements de pied et des éclairs de peau,

Des rires, des appels dans les éclaboussures,

Des cuisses se fermant et s’ouvrant, en mesure,

Ou, parfois, la baigneuse étendue, sur le dos,

Et se cambrant, plus souple et plus léger fardeau,

Un triangle mouillé, brillant et symétrique

À celui d’un oiseau qui vole sur la crique.

Une croupe à méplats s’illumine et surgit

Quand la baigneuse plonge et cherche, en leur logis,

L’étoile ou le galet, l’algue ou le coquillage.

L’étoile ? Mais le ciel est clair ! Quelque mirage

Métamorphose en flamme un vol de goélands,

En saveur de baisers l’air et ses parfums lents.

 

 

Qu’un pied se marque, ici dans l’épaisseur du sable,

Le soleil sèchera cette empreinte et sa fable.

 

 

Le bain avec Andromède

Edition de Flore, 1944

Du même auteur :

J’ai tant rêvé de toi (06/08/2014)

Les espaces du sommeil (06/08/2015)  

Ô douleurs de l’amour ! (06/08//2016)

Infinitif (06/08/2017)

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