Le bar à poèmes

20 août 2018

Dino Campana(1885 – 1932) : La Chimère / La Chimera

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La Chimère

 

Ne sait si entre les roches ton pâle

Visage m’apparut, ou sourire

De lointains ignorés

Tu fus, la pente éburnéenne

Du front flamboyant ou jeune

Sœur de la Joconde :

Ou des printemps

Eteints, par tes mythiques pâleurs

Ou Reine ô Reine adolescente :

Mais par ton poème ignoré

De volupté et de douleur

Musique enfin exsangue,

Marqué de lignes de sang

Au cercle des lèvres sinueuses,

Reine de la Mélodie :

Mais par le front virginal

Incliné, moi poète nocturne

Je veillai les étoiles vives dans les abysses du ciel,

Moi par ton doux mystère

Moi pour ton devenir taciturne.

Ne sais si la flamme pâle

Fut des cheveux le vivant

Signe de sa pâleur,

Je ne sais si ce fut une douce vapeur,

Douce sur ma douleur,

Sourire d’une figure nocturne :

Je regarde les blanches roches les muettes sources des vents

Et l’immobilité des firmaments

Et les ruisseaux gonflés qui vont pleurant

Et les ombres du labeur humain courbées là sur les glacés versants

Et encore par de tendres ciels lointains claires ombres courant

Et encore je t’appelle je t’appelle Chimère.

 

Traduit de l’italien par Irène Gayraud et Christophe Mileschi

In, Dino Campana : « Chants orphiques et autres poèmes »,

édition bilingue.

Editions Points, 2016

 

Du même auteur : Gênes / Genova (20/08/2017)

 

 

La Chimera

 

Non so se tra roccie il tuo pallido

Viso m'apparve, o sorriso

Di lontananze ignote

Fosti, la china eburnea

Fronte fulgente o giovine

Suora de la Gioconda :

O delle primavere

Spente, per i tuoi mitici pallori

O Regina o Regina adolescente :

Ma per il tuo ignoto poema

Di voluttà e di dolore

Musica fanciulla esangue,

Segnato di linea di sangue

Nel cerchio delle labbra sinuose,

Regina de la melodia :

Ma per il vergine capo

Reclino, io poeta notturno

Vegliai le stelle vivide nei pelaghi del cielo,

Io per il tuo dolce mistero

Io per il tuo divenir taciturno.

Non so se la fiamma pallida

Fu dei capelli il vivente

Segno del suo pallore,

Non so se fu un dolce vapore,

Dolce sul mio dolore,

Sorriso di un volto notturno :

Guardo le bianche rocce le mute fonti dei venti

E l'immobilità dei firmamenti

E i gonfii rivi che vanno piangenti

E l'ombre del lavoro umano curve là sui poggi algenti

E ancora per teneri cieli lontane chiare ombre correnti

E ancora ti chiamo ti chiamo Chimera.

 

 

Canti Orfici,

Tipografia F. Ravagli, 1914

Poème précédent en italien :

Giuseppe Ungaretti : Vanité/ Vanità (13/05/2018)

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19 août 2018

Gilles Baudry (1948 -) : « Le cœur fait les cent pas... »

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Le cœur fait les cent pas.

 

Au bout de l’allée :

pudique sourire aux lèvres

d’un cerisier en fleur.

 

 

Un silence de verdure

L’enfance des arbres éditeur, 56700 Hennebont, 2017

Du même auteur :

 « Du monde tu ne vois… » (09/07/2014)

Coda (09/07 /2015)

Le poète et son double (09/07/2016)

« Nul ne sait… » (19/08/2017)

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18 août 2018

Alfred de Musset (1810 – 1957) : « Quand, par un jour de pluie... »

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Quand, par un jour de pluie, un oiseau de passage

Jette au hasard un cri dans un chemin perdu,

Au fond des bois fleuris, dans son nid de feuillage,

Le rossignol pensif a parfois répondu.

 

Ainsi fut mon appel de votre âme entendu,

Et vous me répondez dans notre cher langage.

Ce charme triste et doux, tant aimé d’un autre âge,

Ce pur toucher du cœur, vous me l’avez rendu.

 

Était-ce donc bien vous ? Si bonne et si jolie,

Vous parlez de regrets et de mélancolie.

— Et moi peut-être aussi, j’avais un cœur blessé.

 

Aimer n’importe quoi, c’est un peu de folie.

Qui nous rapportera le bouquet d’Ophélie

De la rive inconnue où les flots l’ont laissé ?

1843

 

Poésies Nouvelles, 1836 -1852

Librairie Charpentier, 1852

Du même auteur :

La nuit de Mai (11/03/2015)

Venise (11/03/2016)

Derniers vers (18/08/2017)

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17 août 2018

Gabriel Celaya (1911 – 1991):Méditation / Meditación

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Méditation

 

S’il est vrai que j’existe et que je m’appelle Raphaël,

s’il est vrai que je suis ici

et que ceci est une table ;

s’il est vrai que je suis un petit peu plus qu’une pierre noire au milieu des orties,

un peu plus qu’une pierre rugueuse au fonds d’un puits ;

 

s’il est vrai qu’est réelle cette étrange clarté violette du soir,

si ces gris et ces mauves sont des maisons et des nuages,

s’il est vrai que cet homme qui passe dans la rue n’est pas un somnambule,

si est réel ce silence qui monte et descend entre le mystère et la vie,

s’il est vrai que j’existe et m’appelle Raphaël,

et que je suis un peu plus qu’une plante de chair ;

 

Si vraiment les choses existent

et que moi aussi j’existe

et que ma pensée existe ;

 

si vraiment cette douce soirée parfumée par les magnolias est quelque

     chose de réel,

si réel aussi est ce tremblement d’infini que je sens palpiter en moi,

si vraiment je m’appelle Raphaël, si j’existe et si je pense,

si vraiment le monde vit dans une atmosphère lourde de pensées inconnues

     et éternelles,

s’il en est vraiment ainsi,

Oh ! merci, merci pour tout !

 

Traduit de l’espagnol par Pierre-Olivier Seirra

In, « Gabriel Celaya »,

Editions Pierre Seghers (Poètes d’aujourd’hui),1970

 

Meditación



Si es verdad que existo y que me llamo Rafael,

Si es verdad que estoy aquí

Y que esto es una mesa;

Si es verdad que soy algo más que una piedra oscura entre ortigas,

Algo más que una áspera piedra en el fondo de un pozo.

 

Si verdaderamente es real esta extraña claridad violeta de la tarde,

Si esos grises y malvas son casas y nubes,

Si verdaderamente no es un sonámbulo ese hombre que pasa por la calle,

Si es real este silencio que sube y baja entre el misterio y la vida,

Si es verdad que existo y que me llamo Rafael

Y que soy algo más que una planta de carne;

 

Si verdaderamente las cosas existen

Y yo también existo

Y mi pensamiento existe;

 

Si verdaderamente esta dulce tarde de con olor a magnolias es algo real

Si es tambien real este temblor de infinito que siento latir dentro de mí,

Si verdaderamente me llamo Rafael y existo y pienso,

Si verdaderamente el mundo vive en una atmósfera densa de pensamientos

     desconocidos y eternos,
                                                                                   

Si verdaderamente es así

¡Oh gracias, gracias por todo!

 

 

Marea del silencio,

(Sous le nom de Rafael Múgica)

Editorial Tiraxopena, Zarauz (España), 1935

Poème précédent en espagnol :

Luis Mizón  : Retour / Retorno (05/08/2018)

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16 août 2018

Avrom Sutzkever (1913 – 2010) / אַבֿרהם סוצקעווער : Pelisse de feu

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Pelisse de feu

 

Les prés – de blanc éblouissant métal.

Les arbres – tous fondus dans le moule rocheux.

Ne sait où tomber la neige en pétales,

Le soleil vêt sa pelisse de feu.

L’artiste gel, comme une vitre,

De son pinceau de diamant sur mon front

Peint légendes de neige aux couleurs vives,

Sa signature est un vol de pigeon.

S’éteint en moi le soleil qui brûlait.

On ne voit plus, de feu, que sa pelisse

Sur une longue branche. Et moi – muet,

Veux m’en vêtir avant qu’il ne s’éclipse.

 

 

Traduit du yiddish par Charles Dobzynski

In, « Anthologie de la poésie yiddish. Le miroir d’un peuple »

Editions Gallimard, 2000

Du même auteur :

Les juifs gelés (13/08/2014)

Paysage de fin de nuit (17/07/2016)

Dans la hutte de neige (16/08/2017)

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15 août 2018

Georges – Emmanuel Clancier (1914 – 2018) : « Je ne suis que cet enfant... »

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Je ne suis que cet enfant qui va

Sur les calmes routes du soir.

Les fougères l’étang le brouillard

L’appellent d’une voix secrète.

Et lui du fond de sa solitude

Ecoute le silence qui tremble.

 

Mon pays de crépuscule est là

Derrière l’arbre de tous les jours.

Le pré la forêt le bout de la route

Attendent soudain on ne sait quoi

De tendre et de grave, un beau visage,

Celui de la mort qui leur ressemble

Et qui se presse contre mon cœur.

 

Terre secrète

Editions Seghers, 1951

Du même auteur :

A mi–voix (16/11/2015)

Vocabulaire (16/11/2016)

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14 août 2018

Pierre Jean Jouve (1887 – 1976) : « jour d’été... »

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jour d’été

 

quel tendre brouillard tremble

autour du fleuve temps

 

tant de soie déchirée

embue la soie du cœur

 

le cœur à vif au bout des doigts

tu sens ta perte avec les mains

tu promènes au grand jour

ce vide en toi comme un enfant

 

***

quel tendre brouillard tremble

autour du fleuve temps

 

 

ce monde est ce monde est

paix

 

 

la mort riant candide

 

(Derniers écrits 1974 – 1976)

Œuvre II

Editions du Mercure de France, 1987

Du même auteur :

Songe (14/08/2015)

Adieu (14/08/2016)

Eclairement (14/08/2017)

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13 août 2018

Ronny Someck (1951 -) / רוני סומק : Blues du troisième baiser

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Blues du troisième baiser

 

Elle était presque la première et j’ai voulu l’appeler Eve.

Elle m’appelait Peugeot car j’étais son 306 ème.

Quelques années nous séparaient – elle les avait en plus – et jusque-là

je n’avais jamais fait de stop dans des voitures qui n’arrêtaient pas.

Nous étions debout près de la haie de l’école agricole et sous

nos pieds on pouvait entendre comment

dans les tuyaux d’arrosage l’eau adoucissait

un secret à la terre.

« Si tu plantes un fer à cheval, disait-elle, dans un an

un cheval y poussera », et « Si, disais-je tu y plantes un ventilateur

en un instant s’élèvera la robe de Marilyn Monroe. »

Un instant plus tard ses lèvres ont commencé à se dissoudre comme le sable

et sa langue s’est lancée vers mon visage

comme les restes d’une vague.

A ce moment-là le monde était scindé entre ceux qui fermaient les yeux

et les tambours du champ d’honneur

du crépuscule.

Voilà pourquoi je n’ai pas vu près de moi les roues du tracteur

qui passait éclaboussant l’eau des flaques,

ni les éclats de boue,  comme des baiser volants, giclant

sur les muscles des nuages condamnés, le soir venu, à

faire basculer le soleil

dans la mer.

 

Traduit de l’hébreu par Marlena Braester

In, Ronny Someck : « Constat de beauté »

Editions Phi, 4050 Esch-sur-Alzette, 2008

Du même auteur :

Un chiffon brodé. Poème sur Oum Kalsoum (13/08/2015)

Bloody Mary (13/08/2016)

Albanie, vers la citadelle Kruja (13/08/2017)

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12 août 2018

Michel Butor (1926 – 2016) : Lectures transatlantiques

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Lectures transatlantiques

 

Ramper avec le serpent

se glisser parmi les lignes

rugir avec la panthère

interpréter moindre signe

se prélasser dans les sables

se conjuguer dans les herbes

fleurir de toute sa peau

 

Plonger avec le dauphin

naviguer de phrase en phrase

goûter le sel dans les voiles

aspirer dans le grand vent

la guérison des malaises

interroger l’horizon

sur la piste d’Atlantides

 

Se sentir pousser des ailes

adapter masques et rôles

planer avec le condor

se faufiler dans les ruines

caresser des chevelures

brûler dans tous les héros

s’éveiller s’émerveiller

À la frontière,

Editions de la Différence, 1996.

Du même auteur :

 « Au-delà de l’horizon… » (12/08/2015)

 Le tombeau d’Arthur Rimbaud  (12/08/2016)

Vers l’été (12/08/2017)

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11 août 2018

Oscar Wilde (1854 – 1900) : Bords de l’Arno / By the Arno

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Bords de l’Arno

 

Le laurier-rose sur le mur

Vire au pourpre à la lueur de l’aube,

Mais l’ombre grise de la nuit

           S’étend encore sur Florence.

 

La rosée éclaire la colline,

Les bourgeons brillent tout là-haut,

Mais, ah ! les cigales ont fui

          Et leur chant attique a cessé.

 

A peine si les feuilles bougent

A la suave brise légère

Et, dans le vallon fleurant l’amandier,

          Chante un rossignol solitaire.

 

Le jour, bientôt, te fera taire,

Ô rossignol, poursuis ton chant d’amour !

Tandis que sur l’ombreux bocage

          Se brisent les flèches de la lune.

 

Bientôt, le matin filtrera

De vert vêtu, sur le silence des pelouses

Et lancera à l’amour apeuré

          Les traits blancs de l’aurore,

 

En se hissant à l’orient,

Terrassant la nuit qui frémit,

Sans souci que mon cœur soit heureux

          Ou que meure le rossignol.

 

Traduit de l’anglais par Bernard Delvaille

In, Oscar Wilde : « Œuvres »

Editions Gallimard (La Pléiade), 1996

Du même auteur : La ballade de la geôle de Reading / The ballad of Reading Gaol (11/08/2017)

 

 

By the Arno

 

 

The oleander on the wall

Grows crimson in the dawning light,

Though the grey shadows of the night

Lie yet on Florence like a pall.

 

The dew is bright upon the hill,

And bright the blossoms overhead,

But ah! the grasshoppers have fled,

The little Attic song is still.

 

Only the leaves are gently stirred

By the soft breathing of the gale, 

And in the almond-scented vale

The lonely nightingale is heard.

 

The day will make thee silent soon,

O nightingale sing on for love!

While yet upon the shadowy grove

Splinter the arrows of the moon.

 

Before across the silent lawn

In sea-green mist the morning steals,

And to love's frightened eyes reveals

The long white fingers of the dawn

 

Fast climbing up the eastern sky

To grasp and slay the shuddering night,

All careless of my heart's delight,

Or if the nightingale should die. 

 

Poème précédent en anglais :

Emily JaneBrontë  : « Autour de moi des tombes grises... / « I see around me tombstones grey…” (01/07/2018)

 

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