Le bar à poèmes

26 janvier 2020

Aimé Césaire (1913 – 2008) : Configurations

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Configurations

 

à Jacqueline Leiner

1

 

rumeur

     de remugle de mangles

      de coques déchirées

                                   de graines volantes

rumeur de graines ancreuses qui savent si bien

s'inventer le supplice d'une terre

 

(et tant pis pour ceux qui ne comprennent pas

la gravité toujours à remonter de ce jeu de

dérives et d’échouages)


condescendance du balisage annoncée

 

     galop précipité du fond des âges

      de toutes bêtes effarouchées

 
          la langue de feu

           le dire

 
la bonne vipère exaspérée du tendre lait des hommes

 

2

 

Quand je me réveille et me sens tout montagne

pas besoin de chercher. On a compris.

Plus Pelée que le temps ne l'explique.


D'autres fois à me tâter tatou, je m'insiste

de toute évidence en Caravelle, étreignant

sans phare tous feux éteints

un océan d'huile fausse et de flibuste

 


Parfois c'est une cannaie en fleurs qui m'improvise

plumet en tête.

Balance ce n'est pas le bon signe.

C'est que j'attends l'imminente arrivée d'un mildiou

rabougrisseur.

 

Mes beaux jours, c’est quand,

sans scrupule, furibond tourbillon cynique,

ricanant de toute proie enfermée dans la serre de mes

remous,

 

je m’élance

 

          aveugle

          à mort

           amok
 

Cà c’est mes jours glorieux

                                    rageur

                                                vengeur

3

 

Rien ne délivre jamais que l'obscurité du dire

Dire de pudeur et d'impudeur

Dire de la parole dure.

 

Enroulement de la grande soif d'être

spirale du grand besoin et du grand retour d'être

nœud d'algues et d'entrailles

nœud du flot et du jusant d'être.

J'oubliais : le dire aussi d'étale :

c'est nouée la fureur de ne pas dire.


La torpeur ne dit pas.

Epaisse. Lourde. Crasse.

Précipité. Qui a osé ?

l'enlisement est au bout.

Au bout de la boue.

ah!

     il n'est parole que de sursaut.

     Briser la boue.

          Briser.


Dire d'un délire alliant l'univers tout entier

à la surrection d'un rocher !

4


Cet espace griffonné de laves trop hâtives

je le livre au Temps.

(le Temps qui n'est pas autre chose que la

 lenteur du dire)

 

                                              la fissure

                                   toute blessure

jusqu'à la morsure de l'instant infligée

par l'insecte innocent

 

L'interstice même que la vie ne combla

tout se retrouvera là

cumulé pour le sable généreux

 

Prière reconnaître à l'orée de la caverne

un bloc de jaspe rouge

 assassiné de jour

           caillot

 

Aimé Césaire : La Poésie

Editions du Seuil, 2006

Du même auteur :

 « Je retrouverais le secret des grandes communications… » (25/01/2014)

En guise de manifeste littéraire (25/01/2015)

Et les chiens se taisaient (26/01/2016)

Fragments d’un poème (26/01/2017)

Soleil serpent… » (26/01/2018)

A l’Afrique (26/01/2019)

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24 janvier 2020

Antonin Artaud (1896 – 1948) : « Il y a dans la magie... »

 

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Il y a dans la magie

l’immixion perpétuelle

de dieu

non comme un esprit

ou comme un être

mais comme un état

plus carié

                    du cœur

Car qu’est-ce que c’est que le cœur ?

                    Une carie

une carie perforante de chair

dont l’attendrissement

a fait cet organisme

de sang mou

et battant

ce séisme perpétuel

cette syncope de la vie.

Qu’est-ce qu’un battement de cœur ?

Une vie qui s’arrête brutalement de fluer,

d’abonder là,

et qui repart.

Poussée par quoi ?

On ne sait pas.

Une nécessité déjà noire,

une avarie menaçante du cerveau,

qui relève l’étron de chair rouge

et le pousse à donner

ce qu’il a

à dire

ce qu’il veut et

ce qu’il a. –

 

dieu est donc cette carie,

cet étron rouge,

cette avarie.-

car dieu est une maladie.

Ce n’est pas le créateur,

c’est le gouffre

entre le créé et l’incréé.

Gouffre qui ne sera jamais rempli

ni remplacé,

mais qui se vrille

dans chaque pensée révulsée de l’homme,

dans chaque impérative angoisse,

mal disposée et mal placée,

pour lui imposer une angoisse de plus :

celle de l’Etre insatisfait,

qui ne sait pas de quoi il est fait,

alors que l’homme lui, le sait,

pourvu qu’il soit en bonne santé.

Mais il n’est plus en bonne santé.

Il n’est jamais en bonne santé.

Et c’est la présence,

l’apparition de dieu,

de ses sbires ou de ses vices,

qui lui ont enlevé cette santé,

en jetant dans le monde

un certain nombre d’idées

qui jusque-là n’avaient pas existé

et qui composent toute la magie

dont il va être question ici :

 

mort,

astral,

au-delà,

hypnose,

rêve,

médiumnité,

magnétisme,

transmission de pensée,

survie

néant

esprit

pensée

dialectique

personnalité. –

 

L’homme a connu l’immortalité.

La seule, la vraie !

L’immortalité corporelle.

La durée sempiternelle du corps,

          du même homme

          dans le même corps

          à travers le temps

          sans arrêt,

          et l’espace

          éternellement

          inondé. –

il savait qu’il ne mourrait pas,

qu’il n’irait jamais au cercueil

qu’il ne connaîtrait pas

          les affres

de l’ensevelissement de la bière,

lesquels ont été de toutes pièces

          inventés

par les lémures,

qui en font d’obscènes repas,

qui en composent toute leur nourriture,

et sans ces affres ils ne vivraient pas. –

L’homme avait été créé immortel,

et ce n’est pas de l’histoire sainte,

c’est l’histoire de la vérité,

il n’avait pas d’astral où aller.

 

ne lui introduisez-pas

la dialectique cérébrale de la pensée

 

pas d’au-delà,

pas de survie,

pas d’hypnotisme,

pas de magie.

La magie était de durer

sans jamais cesser de durer.

Or la magie a voulu exister elle aussi,

(car jamais de chair ou d’esprit)

elle est venue s’enter sur la vie

comme si elle avait besoin de cette zone, la vie,

de cette zone sombre

d’inconscience et d’infamie,

de ce côté abject des choses,

de ce sale versant taré,

de ce versant taré des choses,

de cette pente,

les bêtes sclérosent les mouvements du cerveau,

de la conscience et du cerveau,

de l’inconscient hors du cerveau,

de l’inconscience sans cerveau,

de la vie toute nue et dépouillée

          de cerveau,

          d’esprit,

          de conscience,

et n’étant plus qu’un mouvement infini.

 

          or pontchou sou

          fatarouh

 

La magie ? Elle est cette touffeur suffocante,

cette pouffée, cette inénarrable bouffée de souffles,

mais surtout d’idées,

à jamais instituées

le long du grand escalier auriculaire

commandé par le serpent cornichon

par la vieille tête

(Et les idées se transmettent d’âge en âge le long de ce grand escalier qui domine

et supere,

il supervise

les humanités.)

 

cette ignoble tornade du mal

tordue comme un torchon d’étrons

un gigantesque,

et crapuleux torchon

plein d’insectes,

de miasmes,

d’opaques lourdeurs,

d’épaisses touffeurs,

d’arides douleurs,

oui, la magie a apporté des douleurs,

et c’est elle qui a apporté la douleur.

Vous ne savez pas ce que c’est que la magie ?

Eh bien je suis justement en train de vous le dire.

Elle n’est pas cette maçonnerie,

cette symbolique,

cette théurgie,

cette psychurgie,

cette gorgée sanguinolente d’orgies,

cette fantastique cérémonie,

ce cérémonial d’apparat,

cet appareil à tourner le cerveau à ça,

pour faire virer l’esprit

du côté où l’on voit

du dedans au dehors

et du dehors audedans,

elle n’est pas cet éclair

seulement de magnésie,

cette râpe à radoter la vie,

elle n’est pas cette chausse-trape de survie

où l’on se voit soi-même sorti

après la vie.

 

Et puis quoi

en lutte avec la haine,

en proie à la montée haineuse

 

il y a plus haut que les nuages,

après

il y a un érotisme transcendantal,

que l’on retrouve en haut,

sur le front surélevé des choses,

on le trouve plus haut que tout

avec le suprême de la vie.

 

Les hyper-espaces

approchent des eaux gazeuses de l’infini

qu’il faudra traverser avec l’arche

construite contre toute maladie

 

ce n’est pas une masturbation énorme de la chair que l’esprit parviendra à

     nommer le problème

de l’envahissement des eaux de la chair dans la vie. –

 

Ne plus chercher sous prétexte d’érotisme et de péché !

Chercher quoi ?

Qu’est-ce que je voulais savoir ?

Je suis plein d’érotisme et de sexualité.

Sont-ce les êtres

          qui dégagent ces gaz

          toxiques archi-sidéraux ?

(Cahier 398, février 1948)

 

 

Revue « Tel quel, N° 35, automne 1968 »

Editions du Seuil, 1968

Du même auteur :

« Il faut que l’on comprenne que toute intelligence… » (24/01/2014)

Position de la chair (24/01/2015)

Invocation à la Momie (25/01/2016)

Prière (25/01/2017)

« Les êtres /ne sortent pas … » (25/01/2018)

Le navire mystique (25/01/2019)

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23 janvier 2020

André Schmitz (1929 - 2016) : Prière grommelée

 

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Prière grommelée

 

Seigneur, aie pitié des âmes qui sont couchées

comme des chiennes dans la niche insalubre

des corps.

 

Entends le grommellement de leurs pensées

tomber de leur gueule comme des prières révoltées

ou des insultes suppliantes.

 

Jette-leur un os d’espérance à ronger en silence

dans l’amitié déjà de la Nuit qui vient après

la nuit.

 

Appelle sur elles et sur leurs souillures

des fraîcheurs de rosées et vêts le serpent de leur

échine du velours des sommeils enfantins.

 

In, « L’atelier imaginaire. Poésie »

Editions l’Age d’Homme », Lausanne (Suisse), 1990

Du même auteur : La maladie (24/01/2019)

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André Breton (1896 – 1966) : Le verbe être

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Le verbe être

 

 

     Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Le désespoir n’a pas d’ailes,

il ne se tient pas nécessairement à une table desservie sur une terrasse, le soir,

au bord de la mer. C’est le désespoir et ce n’est pas le retour d’une quantité de

petits faits comme des graines qui quittent à la nuit tombante un sillon pour un

autre. Ce n’est pas la mousse sur une pierre ou le verre à boire. C’est un bateau

criblé de neige, si vous voulez, comme les oiseaux qui tombent et leur sang n’a

pas la moindre épaisseur. Je connais le désespoir dans ses grandes lignes.

Une forme très petite, délimitée par un bijou de cheveux. C’est le désespoir. Un

collier de perles pour lequel on ne saurait trouver de fermoir et dont l’existence

ne tient pas même à un fil, voilà le désespoir. Le reste, nous n’en parlons pas.

 Nous n’avons pas fini de désespérer, si nous commençons. Moi je désespère de

l’abat-jour vers quatre heures, je désespère de l’éventail vers minuit, je

désespère de la cigarette des condamnés. Je connais le désespoir dans ses

grandes lignes. Le désespoir n’a pas de coeur, la main reste toujours au

désespoir hors d’haleine, au désespoir dont les glaces ne nous disent jamais s’il

est mort. Je vis de ce désespoir qui m’enchante. J’aime cette mouche bleue qui

vole dans le ciel à l’heure où les étoiles chantonnent. Je connais dans ses

grandes lignes le désespoir aux longs étonnements grêles, le désespoir de la

fierté, le désespoir de la colère. Je me lève chaque jour comme tout le monde et

je détends les bras sur un papier à fleurs, je ne me souviens de rien, et c’est

toujours avec désespoir que je découvre les beaux arbres déracinés de la nuit.

L’air de la chambre est beau comme des baguettes de tambour. Il fait un temps

de temps. Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. C’est comme le vent

du rideau qui me tend la perche. A-t-on idée d’un désespoir pareil ! Au feu !

Ah ! ils vont encore venir… Et les annonces de journal, et les réclames

lumineuses le long du canal. Tas de sable, espèce de tas de sable ! Dans ses

grandes lignes le désespoir n’a pas d’importance. C’est une corvée d’arbres qui

va encore faire une forêt, c’est une corvée d’étoiles qui va encore faire un jour

de moins, c’est une corvée de jours de moins qui va encore faire ma vie.

 

 

Le Revolver à cheveux blancs

Editions des Cahiers libres, 1932

Du même auteur :

Union libre 17/(01/2014)

Ode à Charles Fourier (23/01/2015)

Plutôt la vie (23/01/2016)

Les écrits s’en vont (23/01/2017)

La lanterne sourde (23/01/2018)

« On me dit que là-bas... »  (23/01/2019)

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22 janvier 2020

Gibran Khali Gibran (1883 – 1931) / جبران خليل جبران : « A jamais je marcherai ... »

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A jamais je marcherai

   sur ces rivages,

     Entre sable et écume.

     La marée haute effacera

     les empreintes de mes pas,

     Et le vent soufflera l’écume.

   Mais la mer et le rivage

resteront à jamais.

 

Traduit de l’anglais

in, Khali Gibran : « Enfants du prophète. Œuvre anglaise »

Editions Albouraq, 1999

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21 janvier 2020

Henri-Simon Faure (1923 – 2015) : un manoeuvre n’en fait qu’à sa forte tête ... (0 – 16)

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un manœuvre n’en fait

                                                                                                  qu’à sa forte tête

                                                                                      de par

                                                                                                  le luberon

 

 

0

 

à

     rien que plusieurs espèces passées de filles

dont je ne veux dresser la liste des prénoms

je dédie mon poème

 

                                   ou le jeter au vent

luberon

               ça risque de résulter kif-kif

 

pour toi peut-être encore sont-elles vivantes

 

je les imagine

                         carcasses affleurantes

saillies par le travers de tes sentiers perdus

      terres brunes

                            rochers blancs

                                                      racines roses

la couleur monte leur souvenir en surface

 

et si je m’arrête en un coin de ma vadrouille

braguette ouverte

                                      est-ce pour pleurer

                                                                      luberon

pisser d’aise

                      ou

                             me branler sur mes amours mortes

 

1

 

          manœuvre

                             luberon

                                            j’apporte mes mains

          comme pour en doter ton infirme corps

 

          elles savent taper à la machine à

          écrire la formule administrative

          ou l’inventaire tournant du matériel

 

          elles savent conduire les grands engins

          de levage

 

                             elles savent charger ou bien

          décharger le matériel

                                              n’importe quel

 

          elles savent faucher l’herbe en plein soleil

          entre les portées des pylônes qui grondent

 

          les quatre opérations

                                               elles savent faire

 

          également tout ce que l’on peut penser

          mais pas dire

                                  non par le respect humain

          à cause de tellement trop de détails

          fourgués déjà dans pas mal de mes poèmes

 

          la vie est carabine à répétition

          sinon mannequin pour oiseaux

                                                              au cul sec

 

          et

                elles savent écrire des poèmes

          mes mains

                             dès que je n’ai plus ma tête à moi

 

          je serai ton mercenaire

                                                 luberon

 

2

 

                         à prime abord

                         difficulté

                         de ton accueil

 

                         me faudra-t-il

                         longtemps

                                            taper

                         contre ta porte

                         avant que

                                             tu

                         daignes répondre

                         qui

                                 peut entrer

                         m’asseoir

                                          devant

                         ta vaste table

                         où

                                l’eau offerte

                         geste du cœur

                         est refusée

                         sur un ton sec

 

                         aux alentours

                        elle

                                 est pourtant

                         chose sacrée

 

3

 

               employer quel moyen subtil

               pour devenir rien qu’un ami

 

               je te parle des filles

                                                mises

               à bas

                          leur dos contre ton dos

 

               ton pelage se fait lubrique

               jeteur d’éclairs brefs dans mon ciel

 

               il est trop tard pour le remords

 

4

 

               Je connais ton secret ancestral

 

               il est à la mesure de l’homme

               qui en vient à savoir trop de choses

               négligeant ce qui fait l’essentiel

 

               nous ne sommes qu’une émanation

               après tout

                                 de ta chair minérale   

 

5

 

          je ne te crains point

                                            sorcier aux aguets

 

          tous les tours que tu peux imaginer

          je les ai entrepris à ma façon

          et réussis plus souvent que voulu

 

          mais j’ai des mains

                                           et dans ces mêmes mains

          le souvenirs de certaines chaleurs

          de corps

                         que tu n’as pu étreindre

                                                                 toi

 

          parce que tu es symbole de mort

          et que

                     forcément la joie te déserte

 

6

 

Il n’y a plus de commune mesure entre nous

et ma tête en ébullition ne saurait suffire

à se contenter de la chaîne des deux mains jointes

pour la prière sans point d’impact en la nature

 

si les dieux n’interdisent plus

                                           l’entrée des cavernes

les hommes viennent

                                    sous les arbres

                                    casser la croûte

et l’arroser du vin d’anciennes choses et simples

 

7

 

          mais

                    le temps par ici

          connaît un autre rythme

 

          un jour

                       égale

                                 un an

          un an

                     pour la minute

          secondes de semaine

          le mois narcisse moi

          plus commune mesure

          siècle

                      signifie quoi

 

          depuis combien d’années

          je vis contre ton flanc

          vibrant

                        dans mon rempart

          tant de moments

                                       poussant

          chansons

                           de

                                 corps de garde

 

          c’est hier

                             c’était demain

          que nous nous rencontrions

 

          j’en ai tiré profit

          de ton apport immense

          ne serait-ce

                               maudire

          sans cesse

                            répéter

          tu dilues l’impression

          d’

               un temps

                                d’éternité

          rien qu’à parler ton nom

          grondement ancestral

          qui ajoute au silence

 

          ce silence violent

          que mon oreille entend

 

8

 

          chèvres

                        dans

                                   le luberon

 

          aucun beau regard de

                                               femme

          ne pourrait rivaliser

          avec celui certain d’elle

 

          leur façon de me défier

 

9

        

  j’apporte ici le boisseau

          où l’on sera comparé

         à la juste dimension

          dont on se sera servi

          pour

                     une brebis tondue

          en qui

                      dieu

                                mesure vent

          afin que son ventre n’enfle

          du malaise originel     

 

10

 

les villages ont peur de toi maintenant

ils demeurent à distance

 

                                          je les aime

à cause de l’envie du surnaturel

qu’ils n’osent réfréner

quand bien même ils craignent

d’éveiller le mal courant des vieilles terres

qui

        jadis

                  les élimina jusqu’à la corde

 

11

 

          les hommes ont abîmé

          les gorges

                            de régalon

          la fontaine

                              du boulon

 

          mais

                     le cavalon

                                         se meurt

          d’une abjecte pourriture

          pris par des mains à la gorge

          qui tremblent de leur forfait

 

          ponce pilate

                                 est par là

 

          les hommes ont asséché

          la durance

                              virginale

          en sa belle vallée proche

          paysanne devenue

          fille de joie sans scrupule

 

          sinon

                     point d’eau

                                          je me meurs

          m’a gueulé

                               le luberon

          ce jour d’été par trop sec

          où il était bien levé

          à m’accepter sans bavure

          bête rodant parmi d’autres

 

12

 

                                                               comme

                                                               un

                                                               mur

                                                               pour

                                                               les

                                                               eaux

 

                                                               dont

                                                               la

                                                               rage

                                                               met

                                                               un

                                                               frein

 

                                                               contre

                                                               le

                                                               ciel

                                                               sans

                                                               ombre

                                                               nuit

                                                               et

                                                               jour

 

                                                               seul

                                                               quelque

                                                               rire

                                                               peut

                                                               dire

                                                               oui

                                                               ou

                                                               non

                                                               qui  

                                                               veille

 

13

 

          maisons aux envolées graciles

          corps du délit

                                   des jeunes filles

 

           le vierge a son empreinte ici

 

          depuis vingt ans

                                      j’y loge à l’aise

          débarrassé de l’embarras

          de tant de souillures cueillies

          par les lieux où je me propulse

 

14

 

          le poids de la pierre

                                             en ce pays

          la terre n’a plus son mot à dire

 

          dessus

                       le plateau des claparèdes  

          saint paul

                             je fus d’un coup accosté

 

          mais le temps avait défait son oeuvre

          si sac identique

                                     farine autre

 

          et ceux-là qui liront mes angoisses

          quelque jour où je serai défait

          mon front ayant cogné dans ta chair

          pourraient dire s’il y avait

                                                      foi

 

          je suis passé pour

                                         ne rien conclure

 

15

 

des bories

                   plantées par là

                   boutons des premières chaleurs

au temps où

                      des hommes inventés se frottèrent à toi

 

lieu d’enfantement de ces bêtes

                                                    blaireaux

                                                    renards                                                  

                                                   sangliers

 

y piquent les scorpions

en preuve de leur antécédence

 

luberon

                 donneur de vertige

                                                 repaire de révolte

brigand des cœurs

                                mal

                                          heureux

                                bien

                               d’un almanach familier

 

16

 

parfois

               dans le vallon de l’ayguebrun

allant ou revenant de

                                   lourmarin

on m’a vu rouler rapide en voiture

tracassé de soucis sentimentaux

 

moi

         natif

                    en exil dans une ville

sinistre

              trente-quatre rue beaubrun

 

j’essaimais le chapelet des souillures

dont telle naissance fut entachée

dédit d’homme de bonne volonté

-------------------------

 

trois paroles de vie (valent jeu) sept années d’écritures

Editions plein chant (cahiers hsf/6), 16120 Bassac, 1976

Du même auteur : Par ces temps (28/07/2016)

 

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20 janvier 2020

Felix Grande (1937 – 2014) : Madrigal

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Madrigal

 

Parole, douce et triste personne, et petite,

Douce et triste vieille chérie, je te caresse,

Moi, vieillard comme toi, de ma langue flétrie,

La vieillesse et l’amour apaisant notre vice.

 

Parole, ma compagne, tu me donnes la main,

Corde, tu me retiens chaque fois que je sombre ;

Tu viens à mon appel et je vois que tu m’aimes,

Essayant d’édifier un monde dans le mien.

 

Ma petite fourmi, j’use de toi pour vivre ;

Et sans toi je ne sais ce que serait ma vie,

Sans doute une musique inaudible, muette,

Une boîte brûlée et vide d’allumettes.

 

Mon allumette à moi, tu es pareille à celle

Que j’allume le soir, qui répande sa lueur,

M’aide à aller au lit, à y voir, oui comme elle ;

Sans toi qu’il serait dur d’arriver à la mort.

 

Mais je t’ai, et tu m’aides à traverser la chambre,

Depuis la porte d’enfant jusqu’au lit, cet ancien ;

Grâce à toi ma veillée en vibration se change

Et ma nuit a l’éclat du jour et du matin.

 

Grâces te soit rendues, oui grâces, ma fourmi,

Maintenant que le fleuve est monté à l’alcôve.

Après, la mer ; tous deux, nous noyons la fatigue

Atteignant, embrassés, la gloire du néant.

 

Traduit de l’espagnol par Nadine Ly

in « Anthologie bilingue de la poésie espagnole »,

Editions Gallimard (La Pléiade), 1995

Du même auteur :« S’asseoir ici ... » / « Sentarse aquí ... » (20/01/2019)

 

Madrigal

 

Palabra, dulce y triste persona pequeñita,

Dulce y triste querida vieja, yo te acaricio,

Anciano como tú, con la lengua marchita,

Y con vejez y amor aclamo nuestro vicio.

 

Palabra, me acompañas, me das la mano, eres

Maroma en la cintura cada vez que me hundo;

Cuando te llamo veo que vienes, que me quieres,

Que intentas construirme un mundo en este mundo.

 

Hormiguita, me sirvo de ti para vivir;

Sin ti, mi vida yo no sé lo que sería,

Algo como un sonido que no se puede oír

O una caja de fósforos requemada y vacía.

 

Eres una cerilla para mí, como ésa

Que enciendo por la noche y con la luz que vierte

Alcanzo a ir a la cama viendo un poco, como ésa;

Sin ti, sería tan duro llegar hasta la muerte.

 

Pero te tengo, y cruzo contigo el dormitorio

Desde la puerta niña hasta la cama anciana;

Y, así, tiene algo de pálpito mi puro velatorio

Y mi noche algo tiene de tarde y de mañana.

 

Gracias sean para ti, gracias sean, mi hormiga,

Ahora que a la mitad de la alcoba va el río.

Después, el mar; tú y yo ahogando la fatiga,

Alcanzando abrazados la fama del vacío.

 

Las piedras,

Ediciones Rialp (Adonais), Madrid, 1964

 

Poème précédant en espagnol :

Federico Garcia Lorca : « Gacela » de la mort obscure / Gacela de la muerte obscura (19/12/2019)

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19 janvier 2020

Géo Norge (1898 – 1990) : Du temps

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Du temps

 

Dans l’eau du temps qui coule à petit bruit,

Dans l’air du temps qui souffle à petit vent,

Dans l’eau du temps qui parle à petits mots

Et sourdement touche l’herbe et le sable ;

Dans l’eau du temps qui traverse les marbres,

Usant au front le rêve des statues,

Dans l’eau du temps qui muse au lourd jardin,

Le vent du temps qui fuse au lourd feuillage

Dans l’air du temps qui ruse aux quatre vents,

Et qui jamais ne pose son envol,

Dans l’air du temps qui pousse un hurlement

Puis va baiser les flores de la vague,

Dans l’eau du temps qui retourne à la mer,

Dans l’air du temps qui n’a point de maison,

Dans l’eau, dans l’air, dans la changeante humeur

Du temps, du temps sans heure et sans visage,

J’aurai vécu à profonde saveur, 

Cherchant un peu de terre sous mes pieds, 

J’aurai vécu à profondes gorgées, 

Buvant le temps, buvant tout l’air du temps                                                                          

Et tout le vin qui coule dans le temps.

 

 

Œuvres poétiques,

Editions Seghers,1978.

Du même auteur :

C’est un pays (27/12/2014) 

Louange d’une source (19/01/2019)

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18 janvier 2020

René - Guy Cadou (1920 – 1951) : Cornet d’adieu

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Cornet d’adieu

 

Jésus a dit

« Il n’y aura pas de printemps cette année

Parce que Max(*) s’en est allé

Emportant les chevaux les vergers et les ailes

Parce que sur la croix le bon Saint Matorel

A lâché les oiseaux vers un pays glacé »

Et c’est vrai. Les bourgeons se taisent. Les poitrines

Voient se faner leurs seins. Tout au fond des vitrines

Une enfance à genoux se suicide et le ciel

Epuise en un regard ses réserves de miel

Il fait froid maintenant que tu n’es plus

Beau masque de douleur

Maintenant que tes mains ont trouvé sous la terre

Enfin le battement initial de ton cœur

J’entends ta voix pareille aux chants du monastère

Et tandis qu’on te fait place dans la lumière

Les hommes prient pour toi à Saint-Benoît-sur-Loire

Tu étais sur tous les quais de toutes les foires

Au pain d’épice

On te trouvait dans les coulisses

Des bals champêtres

Tu discutais avec les prêtres

Souvent tu m’écrivais et c’était chaque fois

Des bavardages de bergères et de rois

Tu m’écriras encore

J’attends tes reportages sur la mort

le Nom vernal

O Max

Et l’élixir du laboratoire central

J’attends que soit connu la décision de l’ange

Que Dieu prenne parti pour toi et qu’il t’arrange

Une vie dans le cœur de tes amis natals.

 

(*)Le poète Max Jacob

 

Pleine poitrine

Editions Pierre Fanlac, Périgueux 1946

Du même auteur :

« La nuit ! la nuit surtout… » (18/01/2014)

« Je t'attendais ainsi qu'on attend les navires… » (18/01/2015)

« J'ai toujours habité … » (18/01/2016)

Hélène (18/01/2017)

Celui qui par hasard (18/01/2018)

L’inutile aurore (18/011/2019)

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17 janvier 2020

Jean de La Fontaine (1621 – 1695) : Le Savetier et le Financier

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Le Savetier et le Financier

 

Un Savetier chantait du matin jusqu'au soir :

     C'était merveilles de le voir,

Merveilles de l'ouïr ; il faisait des passages (*),

       Plus content qu'aucun des sept sages.

Son voisin au contraire, étant tout cousu d'or,

     Chantait peu, dormait moins encor.

     C'était un homme de finance.

Si sur le point du jour parfois il sommeillait,

Le Savetier alors en chantant l'éveillait,

     Et le Financier se plaignait,

     Que les soins de la Providence

N'eussent pas au marché fait vendre le dormir,

     Comme le manger et le boire.

     En son hôtel il fait venir

Le chanteur, et lui dit : Or çà, sire Grégoire,

     Que gagnez-vous par an ? - Par an ? Ma foi, Monsieur,

     Dit avec un ton de rieur,

Le gaillard Savetier, ce n'est point ma manière

De compter de la sorte ; et je n'entasse guère

   Un jour sur l'autre : il suffit qu'à la fin

     J'attrape le bout de l'année :

     Chaque jour amène son pain.

- Eh bien que gagnez-vous, dites-moi, par journée ?

- Tantôt plus, tantôt moins : le mal est que toujours ;

(Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes,)

Le mal est que dans l'an s'entremêlent des jours

   Qu'il faut chommer ; on nous ruine en Fêtes.

L'une fait tort à l'autre ; et Monsieur le Curé

De quelque nouveau Saint charge toujours son prône.

Le Financier riant de sa naïveté

Lui dit : Je vous veux mettre aujourd'hui sur le trône.

Prenez ces cent écus : gardez-les avec soin,

     Pour vous en servir au besoin.

Le Savetier crut voir tout l'argent que la terre

     Avait depuis plus de cent ans

     Produit pour l'usage des gens.

Il retourne chez lui : dans sa cave il enserre

     L'argent et sa joie à la fois.

     Plus de chant ; il perdit la voix

Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines.

     Le sommeil quitta son logis,

     Il eut pour hôtes les soucis,

     Les soupçons, les alarmes vaines.

Tout le jour il avait l'oeil au guet ; Et la nuit,

     Si quelque chat faisait du bruit,

Le chat prenait l'argent : A la fin le pauvre homme

S'en courut chez celui qu'il ne réveillait plus.

Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,

     Et reprenez vos cent écus.

 

(*) passage : en musique, se dit des intervalles ou des consonances qui, agréablement disposés, forment une bonne mélodie

 

Fables choisies, mises en vers par M. de La Fontaine

A Paris, chez Claude Barbin,1678

Du même auteur :

La mort et le bûcheron (17/01/2017)

Les deux pigeons (17/01/2016)

Le loup et le chien (17/01/2018)

Les obsèques de la lionne (17/01/2019)

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