Le bar à poèmes

11 novembre 2018

Jules Supervielle (1884 – 1960) : Prière à l’inconnu

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Prière à l’inconnu

 

 

Voilà que je me surprends à t'adresser la parole, 

Mon Dieu, moi qui ne sais encore si tu existes

Et ne comprends pas la langue de tes églises chuchotantes, 

Je regarde les autels, la voûte de ta maison 

Comme qui dit simplement : « voilà du bois, de la pierre, 

Voilà des colonnes romanes. Il manque le nez à ce saint 

Et au-dedans comme au-dehors, il y a la détresse humaine. » 

Je baisse les yeux sans pouvoir m'agenouiller pendant la messe 

Comme si je laissais passer l'orage au-dessus de ma tête 

Et je ne puis m'empêcher de penser à autre chose. 

Hélas ! J’aurai passé ma vie à penser à autre chose, 

Cette autre chose, c'est encore moi, c'est peut-être mon vrai moi-même. 

C'est là que je me réfugie, c'est peut-être là que tu es, 

Je n'aurai jamais vécu que dans ces lointains attirants, 

Le moment présent est un cadeau dont je n'ai pas su profiter, 

Je n'en connais pas bien l'usage, je le tourne dans tous les sens, 

Sans savoir faire marcher sa mécanique difficile. 

Mon Dieu, je ne crois pas en toi, je voudrais te parler tout de même. 

J'ai bien parlé aux étoiles, bien que je les sache sans vie, 

Aux plus humbles des animaux, quand je les savais sans réponse, 

Aux arbres qui, sans le vent, seraient muets comme la tombe. 

Je me suis parlé à moi-même, quand je ne sais pas bien si j'existe. 

Je ne sais si tu entends nos prières, à nous les hommes, 

Je ne sais si tu as envie de les écouter, 

Si tu as comme nous, un cœur qui est toujours sur le qui-vive,

Et des oreilles ouvertes aux nouvelles les plus différentes,

Je ne sais pas si tu aimes à regarder par ici, 

Pourtant je voudrais te remettre en mémoire la planète Terre,

Avec ses fleurs, ses cailloux, ses jardins et ses maisons.

Avec tous les autres et nous qui savons bien que nous souffrons. 

Je veux t'adresser sans tarder ces humbles paroles humaines

Parce qu'il faut que chacun tente à présent tout l'impossible, 

Même si tu n'es qu'un souffle d'il y a des milliers d'années

Une grande vitesse acquise, une durable mélancolie

Qui ferait tourner encore les sphères dans leur mélodie.

Je voudrais, mon Dieu sans visage et peut-être sans espérance

Attirer ton attention, parmi tant de ciels vagabonde,

Sur les hommes qui n'ont pas de repos sur la planète. 

Ecoute-moi, cela presse, ils vont tous se décourager

Et l'on ne va plus reconnaître les jeunes parmi les âgés.

Chaque matin, ils se demandent si la tuerie va commencer, 

De tous côtés, l'on prépare de bizarres distributeurs

 

De sang, de plaintes et de larmes,

L'on se demande si les blés ne cachent pas déjà des fusils. 

Le temps serait-il passé où tu t'occupais des hommes, 

T'appelle-t-on dans d'autres mondes, médecin en consultation, 

Ne sachant où donner de la tête, laissant mourir sa clientèle.

Ecoute-moi, je ne suis qu'un homme parmi tant d'autres, 

L'âme se plait dans notre corps, ne demande pas à s'enfuir

 

Dans un éclatement de bombe, 

Elle est pour nous une caresse, une secrète flatterie. 

Laisse-nous respirer encor sans songer aux nouveaux poisons,

Laisse-nous regarder nos enfants sans penser tout le temps à la mort. 

Nous n'avons pas du tout le cœur aux batailles, aux généraux. 

Laisse-nous notre va-et-vient, comme un troupeau dans ses sonnailles, 

Une odeur de lait se mêlant à l'odeur de l'herbe grasse. 

Ah ! si tu existes, mon Dieu, regarde de notre côté, 

Viens te délasser parmi nous, la Terre est belle avec ses arbres,

 

Ses fleuves et ses étangs, si belle, que l'on dirait

 

Que tu la regrettes un peu.

Mon Dieu, ne va pas faire encore la sourde oreille,

Et ne va pas m'en vouloir si nous sommes à tu et à toi,

Si je te parle avec tant d'abrupte simplicité, 

Je croirais moins qu'en tout autre en un Dieu qui terrorise ; 

Plus que par la foudre tu sais t'exprimer par les brins d'herbe,

Et par les yeux des ruisseaux et par les jeux des enfants, 

Ce qui n'empêche pas les mers et les chaînes de montagnes. 

Tu ne peux pas m'en vouloir de dire ce que je pense,

De réfléchir comme je peux sur l'homme et sur son existence,

Avec la franchise de la Terre et des diverses saisons

(Et peut-être de toi-même dont j'ignorais les leçons).

Je ne suis pas sans excuses, veuille accepter mes pauvres ruses,

Tant de choses se préparent sournoisement contre nous,

Quoi que nous fassions nous craignons d'être pris au dépourvu,

Et d'être comme le taureau qui ne comprend pas ce qui se passe,

Le mène-t-on à l'abattoir, il ne sait où il va comme ça,

Et juste avant de recevoir le coup de mort sur le front

Il se répète qu'il a faim et brouterait résolument,

Mais qu'est-ce qu'ils ont ce matin avec leur tablier plein de sang

A vouloir tous s'occuper de lui ? 

(Pontigny, juillet 1937.)

 

La Fable du monde

Editions Gallimard, 1938

Du même auteur :

 L’Allée (12/11/2014)   

Hommage à la vie (12/11/2015)

Le forçat (12/11/2016)

Nocturne en plein jour (12/11/2017)

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André Pieyre de Mandiargues (1909- 1991) : Les filles des gobes

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Les filles des gobes

 

Dans un de ces jours-là qui sont pâles et gris

Comme les flancs humides de la craie

Dans le jour gris d’une marée de novembre

Qui attire très loin le bord bruissant de l’eau

Un homme inquiet regarde le ciel noir

Entre les découpures de la crête de marne

Au-dessus de la crête le ciel sombre où passent

Des voiliers d’oies sauvages en route vers le sud. 

 

Il faut descendre encore un peu parmi les éboulis

Aller sur le chemin des ramasseurs d’épaves

De l’autre côté d’un tas rocheux où le pied glisse

Passer un cailloutis où des charognes pourrissent

Pour la joie des crabes verts à marée haute

Là-bas se trouve une grève secrète

Murée de blocs précipités jadis

Solitaire entre toutes les plages de ce rivage désolé.

 

Nous vîmes là dans un matin de fin d’automne

Trois filles de la mer qui dansaient tristement

Pâles aussi couronnées de varech

Nues comme la craie soumise à l’érosion.

 

Leurs cheveux ondulaient sur leurs épaules maigres

Comme les laminaires flottant aux creux des Haumes

Leurs ventres plats remuaient des croûtes de sable

Avec des mousses marines rouges et roses.

 

La plus belle portait un long collier d’or

Toutes trois apportaient le grand froid de la mort.

 

Trois filles nues battues du vent du nord

Le sel brillait au bout de leurs menus seins gris

Leurs pieds dans l’eau faisaient un clapotis

Monotone. Et la mort habitait leurs yeux clairs.

 

Froides filles accrues aux trous de la falaise

En quelque vieux nid de pygargue

Elles se paissent de moules crues et d’algues

Pêchées à mer basse

L’iode seul court dans leurs veines.

 

Quand le vent chasse la brume du matin

Déroulée comme un suaire en lisière du ciel

Quand le vent du nord hérisse de glaçons

Les rets blonds des parcs qui sèchent sur les pieux

Les filles des falaises sortent de leurs cavernes

Dans un tourbillon de plumes blanches.

 

Aux cris des guillemots et des grèbes

Les filles des falaises dansent devant les gobes.

1935

 

L’Age de craie, suivi de Hedera

Editions Gallimard, 1961

Du même auteur :

Le pays froid (16/06/2014)

Somewhere in the world (26/06/2015)

Hedera ou la persistance de l’amour pendant une rêverie (11/11/2017)

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10 novembre 2018

Rémy de Gourmont (1858 – 1915) : Les cheveux

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Les cheveux

 

 

Simone, il y a un grand mystère 

Dans la forêt de tes cheveux. 

 

Tu sens le foin, tu sens la pierre 

Où des bêtes se sont posées ; 

Tu sens le cuir, tu sens le blé, 

Quand il vient d'être vanné ; 

Tu sens le bois, tu sens le pain 

Qu'on apporte le matin ; 

Tu sens les fleurs qui ont poussé 

Le long d'un mur abandonné ; 

Tu sens la ronce, tu sens le lierre 

Qui a été lavé par la pluie ; 

Tu sens le jonc et la fougère 

Qu'on fauche à la tombée de la nuit ; 

Tu sens la ronce, tu sens la mousse, 

Tu sens l'herbe mourante et rousse 

Qui s'égrène à l'ombre des haies ; 

Tu sens l'ortie et le genêt, 

Tu sens le trèfle, tu sens le lait ; 

Tu sens le fenouil et l'anis ; 

Tu sens les noix, tu sens les fruits 

Qui sont bien mûrs et que l'on cueille ; 

 

Tu sens le saule et le tilleul 

Quand ils ont des fleurs plein les feuilles ; 

Tu sens le miel, tu sens la vie 

Qui se promène dans les prairies ; 

Tu sens la terre et la rivière ; 

Tu sens l'amour, tu sens le feu. 

 

Simone, il y a un grand mystère 

Dans la forêt de tes cheveux.

 

 

Simone, poème champêtre

Editions du Mercure de France, 1901

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08 novembre 2018

William Blake (1757 – 1827) : Proverbes de l’Enfer / Proverbs of Hell

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Proverbes de l’Enfer

 

Aux semailles, apprends ; à la moisson, enseigne ; en hiver, jouis.

Conduis ton char et ta charrue par-dessus les ossements des morts.

La route de l’excès mène au chemin de la sagesse.

La Prudence est une vieille fille riche et laide que l’Incapacité courtise

Qui désire mais n’agit pas, engendre la pestilence.

Le ver coupé pardonne à la charrue.

Celui qui aime l’eau, qu’on le plonge dans le fleuve.

Un fou ne voit pas le même arbre qu’un sage.

Celui dont le visage ne rayonne pas, ne deviendra jamais un astre.

L’Eternité est amoureuse des produits du temps.

L’abeille industrieuse n’a pas le temps d’être chagrine.

Les heures de folie, l’horloge les mesure ; mais les heures de sagesse, il n’est

     d’horloge qui les puisse mesurer.

Nulle saine nourriture ne se prend au piège ni au filet.

Réserve chiffres, poids et mesures pour les années maigres.

Nul oiseau ne vole trop haut s’il vole de ses propres ailes.

Un corps mort ne se venge pas des injures.

L’acte le plus sublime, c’est de mettre autrui avant soi.

Le fou, s’il persévérait dans sa folie, deviendrait sage.

La Folie c’est le manteau de la friponnerie.

La Honte est le manteau de l’Orgueil.

 

Les Prisons se construisent avec les pierres de la Loi, les Bordels avec les

     briques de la Religion.

La superbe du paon est la gloire de Dieu.

La lubricité du bouc est la munificence de Dieu.

La colère du lion est la sagesse de Dieu.

La nudité de la femme est l’ouvre de Dieu.

L’excès de chagrin rit. L’excès de joie pleure.

Le rugissement du lion, le hurlement du loup, le déchaînement de la mer en

     furie et l’épée destructrice sont des fragments d’éternité trop vastes pour

     l’œil de l’homme.

Le renard accuse le piège, il ne s’en prend pas à lui-même.

Les joies fécondent. Les peines accouchent.

Que l’homme porte la peau du lion, la femme la toison de la brebis.

A l’oiseau le nid, à l’araignée la toile, à l’homme l’amitié.

Le fou égoïste et souriant comme le fou maussade et sourcilleux seront tous

     deux tenus pour sages en sorte qu’ils fassent office de verge.

Ce qui maintenant est prouvé ne fut jadis qu’imaginé.

Le rat, la souris, le renard, le lapin guettent les racines ; le lion, le tigre, le

     cheval , l’éléphant guettent les fruits.

La citerne contient, la fontaine déborde.

Une pensée, et voilà l’immensité remplie.

Sois toujours prêt à dire ce que tu penses et l’homme vil t’évitera.

Tout ce qu’il est possible de croire est une image de la vérité.

Jamais l’aigle ne perdit plus de temps que lorsqu’il se laissa instruire par le

     corbeau.

Le renard se pourvoit, mais Dieu pourvoit au lion.

Pense le matin. Agis à midi. Mange le soir. Dors la nuit.

Qui s’en est laissé imposer par toi, te connaît.

Comme la charrue obéit à la voix, ainsi Dieu exauce les prières.

Les tigres de la colère sont plus sages que les chevaux de l’instruction.

Attends poison de l’eau qui dort.

On ne sait jamais ce qui suffit si l’on n’a pas connu l’excès.

Ecoute les reproches du fou ! c’est là un titre royal !

Les yeux, de feu ; les narines, d’air ; la bouche, d’eau ; la barbe, de terre.

Faible en courage, fort en ruse.

Le pommier ne demandera jamais au hêtre comment pousser ; ni le lion au

     cheval comment saisir sa proie.

Qui reçoit avec gratitude moissonnera dans l’abondance.

Si d’autres n’avaient été sots, ce serait à nous de l’être.

L’âme du suave délice ne saurait être souillée.

Quand tu vois un Aigle, tu vois une parcelle de Génie ; lève la tête !

De même que la chenille choisit les plus belles feuilles pour y poser ses œufs,

     de même le prêtre pose ses malédictions sur les plus belles joies.

Créer une petite fleur vaut le labeur des siècles.

Maudire tonifie. Bénir alanguit.

Le meilleur vin, c’est le plus vieux ; la meilleure eau, la plus nouvelle.

Les prières ne labourent pas ! Les louanges ne récoltent pas !

Les joies ne rient pas ! Les chagrins ne pleurent pas !

Pour la tête le Sublime, pour le cœur le Pathétique, pour les génitoires la

     Beauté, pour les mains et les pieds la Proportion.

Ce que l’air est à l’oiseau ou la mer au poisson, le mépris l’est au méprisable.

Le corbeau aurait voulu que tout fût noir, la chouette que tout fût blanc.

Exubérance est Beauté.

Si le lion prenait conseil du renard, il serait rusé.

Le Progrès trace des routes droites ; mais les routes sinueuses intouchées du

     Progrès sont celles du Génie.

Plutôt assassiner un enfant au berceau que de nourrir d’insatisfaits désirs.

Où l’homme n’est pas, la nature est stérile.

La Vérité ne peut jamais être dite de telle sorte qu’elle soit comprise et qu’elle

     ne soit pas crue.

Assez ! ou Trop.

 

Traduit de l’anglais par Pierre Leyris

in, « Anthologie bilingue de la poésie anglaise »

Editions Gallimard (La Pléiade), 2005

Du même auteur : “ L’alouette, sur son lit de terre… / The Lark, sitting upon his earthy bed…” (28/04/2015)

 

 

Proverbs of Hell

 

In seed time learn, in harvest teach, in winter enjoy.

Drive your cart and your plough over the bones of the dead.

The road of excess leads to the palace of wisdom.

Prudence is a rich ugly old maid courted by incapacity.

He who desires but acts not, breeds pestilence.

The cut worm forgives the plough.

Dip him in the river who loves water.

A fool sees not the same tree that a wise man sees.

He whose face gives no light, shall never become a star.

Eternity is in love with the productions of Time.

The busy bee has no time for sorrow.

The hours of folly are measured by the clock, but of wisdom: no clock can

     measure.

All wholesom food is caught without a net or a trap.

Bring out number weight and measure in a year of dearth.

No bird soars too high, if he soars with his own wings.

 A dead body, revenges not injuries.

The most sublime act is to set another before you.

If the fool would persist in his folly he would become wise.

Folly is the cloak of Knavery.

Shame is Pride’s cloak.

 

Prisons are built with stones of Law, brothels with bricks of Religion.

The pride of the peacock is the glory of God.

The lust of the goat is the bounty of God.

The wrath of the lion is the wisdom of God.

The nakedness of woman is the work of God.

Excess of sorrow laughs. Excess of joy weeps.

The roaring of lions, the howling of wolves, the raging of the stormy sea, and

     the destructive sword, are portions of eternity too great for the eye of man.

The fox condemns the trap, not himself.

Joys impregnate. Sorrows bring forth.

Let man wear the fell of the lion, woman the fleece of the sheep.

The bird a nest, the spider a web, man friendship.

The selfish smiling fool and thesullen frowning fool, shall be both thought

     wise, that they may be a rod.

What is now proved was once, only imagined.

The rat, the mouse, the fox, the rabbit, watch the roots. The lion, the tyger, the

     horse, the elephant, watch the fruits.

The cistern contains : the fountain overflows.

One thought, fills immensity.

Always be ready to speak your mind, and a base man will avoid you.

Everything possible to be believed is an image of truth.

The eagle never lost so much time, as when he submitted to learn of the crow.

The fox provides for himself, but God provides for the lion.

 

Think in the morning. Act in the noon. Eat in the evening. Sleep in the night.

He who has suffered you to impose on him, knows you.

As the plough follows words, so God rewards prayers.

The tigers of wrath are wiser than the horses of instruction.

Expect poison from the standing water.

You never know what is enough unless you know what is more than enough.

Listen to the fools reproach :  it is a kingly title.

The eyes of fire, the nostrils of air, the mouth of water, the beard of earth.

The weak in courage is strong in cunning.

The apple tree never asks the beech how he shall grow, nor the lion, the

     horse, how he shall take his prey.

The thankful receiver bears a plentiful harvest.

If others had not been foolish, we should be so.

The soul of sweet delight, can never be defiled.

When thou seest an Eagle, thou seest a portion of genius, lift up thy head!

As the caterpillar chooses the fairest leaves to lay her eggs on, so the priest  

     lays his curse on the fairest joys.

To create a little flower is the labour of ages.

Damn braces. Bless relaxes.

The best wine is the oldest, the best water the newest.

Prayers plough not. Praises reap not. Joys laugh not. Sorrows weep not.

The head Sublime, the heart Pathos, the genitals Beauty, the hands and feet

     proportion.

As the air to a bird of the sea to a fish, so is contempt to the contemptible.

The crow wished every thing was black; the owl, that everything was white.

Exuberance is Beauty.

If the lion was advised by the fox, he would be cunning.

Improvement makes strait roads, but the crooked roads without improvement,   

     are roads of Genius.

Sooner murder an infant in its cradle than nurse unacted desires.

Where man is not nature is barren.

Truth can never be told so as to be understood, and not be believed.

Enough, or too much!

 

Poème précédent en anglais :

William Butler Yeats: L’île du lac d’Innisfree  / The lake isle of Innisfree (30/10/2018)

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Marc Alyn (1937 -) : Je dois mourir

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Je dois mourir

 

Je dois mourir je le sais

pour que la terre continue

sa petite marche tranquille

dans le jour et la nuit

 

Pour que ma voix s'incruste

comme un lichen en vos mémoires

avec les griffes de mes rires

et les mains liée de mes larmes

 

Je dois mourir pour renaître

chaque matin à la rosée

quand le ciel dans les yeux des bêtes

semble venir se reposer

 

Je dois partir

avant la tentation d'être un autre

avant d'être châtré par les mains de la gloire

je dois mourir pour être moi

 

O les étoiles de ma nuit

flamboyantes parmi les torches

c'est mon cortège qu'on emmène

sous les oliviers bleus du ciel

c'est ma jeunesse qu'on emporte

avec des cordes et des poulies

vers cet horizon dur sans porte

où je puisse accrocher mes doigts!

 

Dites quand tout sera terminé

pensez quelquefois à cet amour qui m'étouffait

Et s'il m'arrivait une lettre

venez vite me l'apporter

Je l'ai attendue toute ma vie.

 

 

Liberté de voir

Editions Terre de Feu, 1956

 

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07 novembre 2018

Pierre Oster (1933 -) : « A l'abri des hameaux... »

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A l'abri des hameaux, de la mer familière et des routes,

Je foule en votre honneur les prés. Au moment du regain,

Nous les foulions de même et nous rivalisions dans le sillage des fougères,

Portés par un désir qui naissait identique à son achèvement !

Ah ! J'embrassais en vous la bonté de la mer et des branches!

J'attendais que le plein de la nuit dévoilât votre intense tiédeur.

Le vent reprend sa course. Il fascine et soulève les cendres !

Ses trophées, commençant à pourrir sous l'empire des murs,

N'ont rien de comparable à ce qui demeurait entre nos mains réunies

Tandis que, près des bois, aux confins de la terre et des eaux

Avant de s'éloigner, par un sentier mouillé, d'une funeste rive,

L'hiver me confirmait dans la possession d'un arbre abattu !

Les chênes d'autrefois sont couchés dans des tombes humides.

Ils engendrent l'horreur, ils souillent, souverains, un enclos sablonneux

Où les roses jaunies, le défi délicat, l'aventure des feuilles

Recèlent tendrement le nid d'une nudité.

(Vingt-cinquième poème)

 

Les Dieux

Editions Gallimard, 1970

Du même auteur :

 « Du plus loin que je viens… » (25/10/2015) 

Les Morts (07/11/2016) 

« Le ciel sur les hauteurs… » (06/11/2017)

 

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06 novembre 2018

Jacqueline Astégiano (19? -) : L’Arbre

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L’arbre

 

L’Arbre

apprend

l’oiseau

en se couvrant d’ailes

 

Tout un été

 

Et lorsque

s’en vont

les oiseaux migrateurs

               Icare

Tombe en feu

dans ses branches

 

Une chouette dans les pommes

Editions Le dé bleu, 85310 Chaillé-sous-les-Ormeaux, 1998

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05 novembre 2018

Claire Genoux (1971 -) : Carrouge

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Carrouge

 

Le ciel vide de novembre m’a dicté cette halte

d’un geste sûr

j’entre et c’est à droite dans le cimetière carré

la pierre dans les graviers gris

les plantes en touffes calmes et sèches

le nom effacé dans la pierre

 

c’est alors que je devine votre visage d’En-bas

vos lèvres prises dans la mousse

et posée à votre front frais

la couronne de broussailles et de terre

qui se dénoue lentement

 

cet après-midi de novembre

les corneilles chantent un refrain sans réponse

et la pluie tire ses rideaux bouclés

par-dessus votre lointain visage

que je ne connaîtrai jamais.

 

Soleil ovale

Editions Empreintes, Chavannes-près-Renens (Suisse), 1997

Du même auteur :

Ne rien dire de mon corps (05/11/2014)

 « Gardons ce corps solide… » (05/11/2015)   

« Novembre… » (05/11/2016)

« Vague immense de nos voix… » (05/11/2017)

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04 novembre 2018

Benjamin Fondane (1898 – 1944) : Titanic

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Titanic

 

Titanic

I

C’est un rêve effrayant et je m’y trouve encore

- Une chose mouvante et qu’on appelle Terre

coule à pic, lentement, hors du regard de l’être...

A bâbord, le linge sèche comme avant le déluge,

calme le jeu d’échecs se poursuit, un pion avance,

la danse dans le hall  pénètre dans les chairs

avec l’odeur sucrée des tropiques...

 

Sur le pont qui descend lentement hors du regard de l’être

la lumière est debout, elle a peur de tomber,

les hommes sont debout, ils ont peur de s’étendre,

congrès de fantômes debout,

ils crient : « Qui veut bien m’acheter ?

Tant pour ma liberté, tant pour ma conscience,

tant pour mon corps, ce n’est pas cher,

baisse de prix sur la justice,

quarante sous la sainteté

saison de blanc, Dieu est en solde,

la vente se fait au comptant ! »

 

Et parmi eux, à travers eux, en eux,

secrète, répugnante,

une chose invisible, tenace, obscène, lente,

suscite des rapports nouveaux,

éclate comme un pus patiemment mûri,

fait sourdre le soleil terreux des insomnies,

monte dans les gosiers comme un vomissement,

bleuit la rose des cancers

sous la dentelle des corsages,

et soudain c’est un vent furieux de destruction

immobile – dégels dans les pôles, démences,

longues agressions mijotantes, perfides,

couvées aux chefs-lieux de l’esprit,

et la valse du malaise emmêle les chairs pantelantes,

secoue le plateau à verres des danseurs,

opère les échanges, les assouvissements,

les blessures primordiales,

le réveil des substances humides au plaisir,

la délectable angoisse

de gaspiller l’éternité

pour une longue et pleine minute de néant.

 

A cinq minutes de la fin du monde

l’orchestre attaque le Tonnerre...

La Beauté meurt d’épuisement

sur les genoux des spectateurs

émus par cette Nuit savoureuse entre toutes...

*

II

... Je vais inaugurer ma seconde tournée

et mon second voyage parmi les hommes neufs,

                    le voyage d’un homme assis

mais qui regarde encore à travers les fenêtres...

« - A quoi servent-ils donc ces bateaux, se dit-il

à quoi bon fouetter toujours le mouvement,

                    et voyage-t-on sans soi-même ? »

Assis sur les tropiques ou sur les pôles froids

                    qu’est-ce qu’un homme après tout ?

                    Quelqu’un qui a peur et qui crâne

                    qui aime la joie et qui jeûne,

                    moitié réel, moitié fictif,

                    qui souffre du foie et du songe,

                   qui aime ses dieux et les mange

et dont le cœur durcit un morceau de pain...

 

Mais ce cœur est rongé d’ennui comme le mien,

comme le mien aussi salé de solitude

on ne peut s’embrasser qu’à travers un miroir,

se toucher qu’à travers un fleuve de silence

                   et le corps que j’étends sous mon ventre

est déjà loin. Peut-être dort-il ou rêve-t-il ?

                   Comment saisir ce qui se quitte ?

cette ville est-elle donc une ville vraiment

                    et ce réel une chose vraie,

vraie comme l’air, le sang, le feu, le diamant,

et non une féerie derrière une vitrine,

                    engendrée d’elle-même ?

 

Nos rides poussent dans la glace

nous vieillissons dans l’air, dans l’herbe

et le monde se refroidit dans notre sang...

 

Sans doute il est un temps pour appeler la joie,

                    il est un temps pour croire :

« A nous le fleuve ! A nous le Bruit ! A nous la Joie ! »

... Mais connaissez-vous donc l’angoisse de l’usure ?

l’angoisse de vieillir ? la peur d’être étranger ?

                    le pus de l’humiliation ?

- « J’ai froid », dit à présent le vieux chasseur de phoques

                    retour des mers polaires

« Je me sens seul », grelotte le Chef, qui tout à l’heure

                    était hissé sur la tribune

par les millions de mains gercées de la Bêtise

« L’amour, est-ce qu’on en mange ? » disent les cheveux blancs.

Et le Poète peine sur la chanson rassise

qui l’a fui, par les fentes des nombres et des mots :

« Qu’on ferme la fenêtre », dit-il à ce printemps

qui naguère chauffait ses lézards au soleil...

                    Il est assis tout comme moi, ici :

« A quoi servent donc ces bateaux ? » se dit-il.

                    « Assez du mouvement perpétuel, assez »

Je veux un autre pain, d’autres cuisines

                    des choses fixes, s’il se peut.

 

Qu’on brise les fenêtres dit-il

                    et voyage-t-on sans soi-même ? »

Il grelotte de froid, tremble de solitude

                    (a-t- on oublié l’homme seul ?)

Et il se penche encore sur l’homme, l’homme neuf,

                    par une très vieille habitude,

                    - tout comme moi !

*

Robinson

I

Le matin t’a lavé dans ses grandes eaux

il jette dans tes yeux les fourmis du soleil –

tu reviens à la nage

suspendu à ce beau premier matin du monde !

La chair meurtrie par les coqs,

les éclusiers ramassent les quelques litres d’air

et la poignée de chaux

dont ils auront besoin pour huiler leurs muscles.

 

Quitte la femme chaude enfouie en ta peau,

mange un croûton de pain et va.

 

                                                     Voici les routes

au milieu des terres, comme un paquet de cordes

jetées.

*

II

... La terre est apparue aux premiers appels du matin...

Un mot de toi, la ville est devenue brûlante,

un mot, les hommes naissent au bord des passions

un mot, la vie éclate !

Et je cherche le sens de ces températures

horreur du mouvement, chute et bond,

le monde, qu’est-ce donc que le monde, ce point !

la vie, qu’est-ce donc que la vie, cette goutte de sang !

ce Rien vécu d’écueils ma paresse s’y use,

je te connais sommeil, esprit,

musique avachissante du vieux renoncement

tu bouches tes oreilles à l’homme,

que t’importent les cris venus d

ans les veines de l’épaisseur,

les sommeils pleins d’empreintes de mains inavouables

... que t’importent

le drame que grossit le couteau d’une vitre,

la belle langue obscure des condamnés à mort,

le hoquet illisible dans la phrase humaine,

l’ironie sur cette terre défraîchie,

la vie enfin vécue, l’agonie

le temps enfin rongé, aboli...

*

III

La vie n’a pas besoin de musiciens pour mettre

du blé sous les paroles, des fraises dans les voix

le mouvement  déjà est parti, il projette

le sang de la campagne jusqu’aux marchés des villes.

 

Qu’un instant l’aiguilleur s’absente de lui-même

et toutes les figures : gibier, poissons, épis,

enjambent les frontières mentales -

s’offrent en chair et os à tous les carrefours.

 

Ô jardins, même pas suspendus ! Quelque part

le voyageur s’égare dans une forêt d’hommes ;

il écoute dans le ventre des employés des postes

la chanson écrémée et simple des laitières.

 

Mais y-at-il encore des voyageurs, des pas

dans le sable, des touristes dévorés par des squales

des îles ovipares où pousse l’ancolie,

des bateaux échoués sur des lithographies ?

 

A travers le charbon, l’essence et le pétrole

voici que le visage de l’homme s’est noirci.

Voici qu’il penche sur ses outils de travail :

le rein, le foie et le poumon.

*

IV

Dépêche-toi. Voici la joie et la misère des hommes.

Dépêche-toi. Voici leur sort.

Le pain ne pousse pas sur l’arbre du sommeil

la femme n’aime pas les cuisses de l‘eau fraîche.

*

V

Une pensée nouvelle qui grince sur ses gonds

s’applique à supputer les chances

des structures qui doivent jaillir, des navires visités

par des voix dans les cales sèches...

 

Et tandis qu’étameurs, débardeurs, forts des halles

partageront enfin l’os à moelle des villes

- les paysans qui labourent la terre jusqu’au vide

                    sont avalés aux horizons.

*

VI

Dans les bistrots écoute la chanson perforée

des pianos mécaniques. Une belote éclate

comme un magnésium. Il reste entre les doigts

                    quelques dorures sales.

 

Banlieue chargée de feu et d’air comme un fusil

tu entoures les hommes de mers et d’horizons,

une grève sournoise et lente rôde autour

                    de la pensionnaire aux yeux bleus.

*

VII

Machines qui broyez les muscles et le sang

ouvrez un hublot pour l’orage,

que soit le roc visité par la foudre

humilié d’amour des pieds jusqu’à la tête.

 

Que soit le nom crié de sommet en sommet

frotté comme un galet de mer par les figures,

comme un galet blessé, une biche souffrante,

au bord des grandes eaux.

 

Le tremblement de terre est en route. Quel est

le mot de passe cri ou chanson ou sésame ?

L’arbre de l’existence

sera-t-il le premier des arbres foudroyés ?

*

VIII

Révolte. Quelque chose gonfle les chairs. Soudains

orages. Les massacres commencent par le blé.

Dors l’enfant, dors, la terre

jette le cri aigu des indiens sauvages.

 

Mystères sourdement captés, les coquillages

ô portes repoussées, ô vertiges, le sang

primitif et sur les mouchoirs de lumière

la face aux yeux verdis et fientés du dieu.

 

Et le prote, crotté d’huiles phosphorescentes,

assemble longuement en caractères gras

les crimes de la nuit –

qui ont fleuri aussi simplement que les fraises des bois.

*

Villes

I

Le silence coula sur mes mains

c’était un orage de sable

la ville était pleine de sable

où donc étaient-ils les humains

j’avais beau courir dans le vide

suivi lentement de mes pas,

le vide était plus plein

qu’une poitrine gonflée qui fait sauter les pressions,

le vide était si plein,

j’avais si peur qu’il n’éclatât

que soudain j’ai pensé qu’il me fallait crier

ressusciter la vie

souhaiter le sifflet des bateaux, des sirènes d’usine

la rumeur des meetings, des fleuves de glace qui cassent

sous la poussée du printemps,

les vitrines brisées des grèves générales,

le bruit strident des rémouleurs aiguisant les ciseaux, les couteaux

la criée des poissons dans les halles,

les plaintes des ’chants d’habits, des rempailleurs de chaises,

des pianos mécaniques et des musiques perforées

 

Je vous appelais du fonds terreux de mon angoisse

sonorités des étameurs, des camelots, ô chansons nasillardes

des marchandes de quatre-saisons qui font au printemps maladif

l’opération césarienne –

Et peu à peu je vis céder mon insomnie

mes oreilles bourdonnaient, une sorte d’âcre paix,

une paix nauséeuse,

pénétra dans mon sang avec une vieille odeur de draps

et mon sommeil ouvert comme une bouche d’égout

buvait les cantiques pieux des machines à coudre,

le ronflement régulier des tuyaux de vidanges,

le souffle léger de la vie qui monte et qui grince, ô poulie !

Le bruit de plus en plus fatigué de la vie.

*

II

Fuites de l’Or ! Ô menstrues désirables !

Les hommes sont sortis dans la rue comme les escargots après le tendre orage !

Voici qu’ils soupèsent le grain de l’épi en bijoutiers attentifs qui savent le prix

   angoissant des choses,

le temps les surprend immobiles dans les cafés sordides

la tête gonflée de pensées comme les pièces d’échecs,

partis les bateaux de commerce sur le sillage des stroms

on sui l’itinéraire dans les journaux du rêve

sous les pluies battantes et les soleils lavés,

les pays font des révérences les uns après les autres

ils changent leur chemise du jour pour leur chemise de nuit,

escales vous éclatez dans la nuit comme vitrines de Noël.

 

Ô marchandises tendres dans le berceau des cales

trempées jusqu’à l’os par une canzon napolitaine

aussi irréelle que les émigrants qui la chantent

vous rêvez des ponts de troisième où des juifs chassieux

sanglotent en hébreu, assis sur des caisses d’oignons,

ils pleurent immobiles, perclus d’étoiles froides

et personne ne les attend de l’autre côté de la nuit...

 

Sans doute êtes-vous nées sous une meilleure étoile

car une pensée veille sur vous et vous protège

                    ô marchandises tendres,

une pensée qui brûle les reins fictifs des hommes,

                    voici que tout à coup

ils prient en se jetant la face contre la terre

pour le café du Brésil et les fourrures du pôle

il se fait un instant d’angoisse dans le monde

les marches qui descendent de plus en plus profond

                    sanglotent sous les pas

et la Prière active la marche des machines,

fait fondre en mer le sucre candi des icebergs,

stimule les bielles secrètes de l’angoisse,

fait circuler le sang atroce de l’espoir.

... Prière, espoir, désir, angoisse : dieux de honte.

                    figures de l’esprit vaincu

qui gisez sur la paille humide de l’humain,

voici qu’on vous confie les leviers de commande

comme on appelle aux muscles féroces des bagnards

                    dans le bateau qui sombre

                    sur le sommier des horizons.

*

III

C’est toujours cette sale musique intermittente

comme un vieux mal de dents fidèle et titillant

cette sale musique à moitié mécanique

qui traîne par la porte ouvert d’un bistrot

le sang opiniâtre de quelque meurtre ancien...

 

... et me voici cherchant du pain dans une ville

c’est plein d’affiches tristes et de murs où l’on pisse,

plein de boulangeries,

j’ai faim et mon visage est couvert de boutons

la nuit sort des bouches d’égout

on étale des nappes blanches pour éclairer

les trains vaseux des banlieues,

il ne pleut pas bien sûr, mais il pourrait pleuvoir,

ce serait un tam-tam placide de gouttières

les tziganes penchés sur les oreillers versent

quelque sale musique  à moitié mécanique,

c’est fendre le cœur quand on a bien mangé

des cailles rôties à point arrosées de vin rouge

- j’ai faim et mon visage est couvert de boutons

une vitrine éclate dans la nuit, sa lumière me soupèse,

je ne peux m’arracher à ce piège infini,

une femme qui est seule pianote dans le vide

peuplé de gens bruyants,

les soucoupes augmentent et le regard se vide

elle croise ses jambes, on voit ses jarretières,

la peau sanglote dans le vide

- Joue Tzigane, vient plus près de mon oreille,

la nuit sort des bouches d’égout

la femme a le vertige :  son sang coule à présent

avec l’entêtement d’un robinet qui dégoutte

dans une cuvette estropiée –

je sens qu’elle a froid à son ventre...

                    Joue Tzigane

quelque vieille musique à moitié mécanique

- Non, il ne neige pas, mais il pourrait neiger

çà ferait une nappe de plus, une belle nappe

                     avec des bonshommes de neige

pour les enfants qui prient après avoir dîné –

la neige monterait et couvrirait le tout

la femme en entrouvrant la porte sortirait

                    usée et chancelante

un peu de musique à son bras

*

IV

Et j’ai dit à mon propre espoir : Que me veux-tu ?

                    Pourquoi me harceler sans cesse ?

Cette terre me plaît aux entrailles douces

ce nuage d’été se pose dans mes yeux

                    comme un sanglot de joie,

ces lignes qui descendent et montent – c’est le monde

ces lampes qui s’allument et meurent – c’est l’esprit

ces bœufs au souffle lourd derrière les comptoirs

                    ce sont pourtant mes frères,

la ville souffle à présent comme une femme en gésine

mais patiente un peu : dans une heure au plus tard

sa danse jaillira dans le sang des hommes,

                    si puissante, si dévorante,

que la mort passera juste à côté du temps.

 

La fête de la chair commencera bientôt,

cette chair qui me plaît, aux entrailles douces,

le long des quais, des gens la tête sur la pierre,

de moitié dans l’esprit qui souffle des égouts

                    seront visités par des voix -

et chacun mangera son rêve quotidien.

                    Dans les taudis, la nuit venue,

                    chacun aura sur sa poitrine

                    le beau lingot d’un songe d’or

                    et un billet aller-retour pour un voyage

                   salué des mouettes

                   vieilles dentelles de Venise...

 

Et tandis que la mort prendra les escaliers

pour fermer ci et là quelques paupières lourdes

la musique partout giclera comme le sang

                    si puissante, si dévorante,

                    si près des puretés anciennes,

que nous pénètrerons sans crainte et sans nausée

                    dans l’eau tranquille de la mort.

*

V

Il neige quelque part derrière les fenêtres,

la neige a recouvert les noms vaseux des rues,

le vent agite l’œil huileux des réverbères –

qui donc moissonnera le champ de coton de la nuit ?

Dort l’enfant, do, l’oreiller est blanc, la neige est chaude

il est bon d’être encore au pays de la mère

il est dur d’avancer au sahara du froid,

dans les rues sans toits les yeux éteints des loups

ici et là les hommes meurent, les orteils gelés,

ils se sont allongés dans la neige poliment

                    une prière blanche sur les lèvres.

 

La nuit est pleine de chansons d’ivrognes,

l’alcool flambe dans les viscères de la nuit...

                    - Fouette cocher, la neige monte,

il fait chaud quelque part dans un intérieur

une femme enlève sa chemise, elle ne garde que les bas,

le désir d’elle-même la hante, elle prépare son rêve de nuit

il faut tout prévoir à l’avance,

                    - la neige monte, monte,

c’est le moment du tête à tête avec soi-même

des comptabilités intimes

l’insomnie croise l’épée contre ses propres visions

le sang est froid qui coule des fantômes,

les humbles à présent sortent des tirelires

leurs petites économies

ils pèsent du regard ces bijoux de ténèbres

ces beaux péchés à peine plus lourds qu’un diamant

ces désirs qu’on ne peut pas payer d’une prière

et tout à coup sans bruit

le meurtre et l’incendie vomissent sur les draps

le vieux monsieur entrouvre la petite fille qu’il désire

- la neige monte, monte, fouette cocher,

il fait chaud quelque part dans un intérieur,

                    une femme quitte sa chemise –

çà fera un peu plus de neige dans le monde...

*

VI

Mais au-dessus des terres, à la merci des voix,

la Ville suspendue aux mille sonneries...

Des ondes ont été lancées et à présent

elles rongent le monde de leur gangrène lente,

                    sans qu’on décèle leur présence.

 

A la lumière atroce des choses, gains et pertes,

un va-et-vient énorme de marchandises invisibles

                    débouche des zones lointaines

                    préside aux répartitions

des heures, des marées, du pain quotidien.

                    Est-ce une invasion fantôme ?

Le sang, la viande, l’or et le pétrole étrange

                    Existent-ils vraiment ?

Existent-ils vraiment ces dieux lointains qui nouent

                    les mailles de notre sort ?

 

                    Puissance sans figure !

Une absence nous creuse sur l’oreiller du vide,

la matière n’est plus possession mais échange,

                    le moindre évènement du pôle

                    nous fripe le visage,

à l’affût d’illisibles et vagues incidents

à la merci du plus infime des désastres

quelle chose sera digne de notre espoir ?

... et quelle chose digne de crainte ?

La source de la vie s’éloigne, elle est si loin,

là-bas dans les pays où la chose et le nom

                    ne sont que le noyau et la pulpe

                    d’un être indivisible !

                    Pays de l’Utopie !

Objets que la main touche et saisit !

                    Feu dévorant qui brûle !

                    Eau salée et iodée des mers !

Poids et saveur de toute chose !

 

Ici il n’est pas trace de terre dans le sang,

les verres isolants nous protègent des chocs atmosphériques,

des tessons de soleils parvenus jusqu’à nous

                    des catastrophes primitives –

suffisent à nos besoins d’adoration.

*

VII

De toutes parts la vie éclate, de toutes parts

des paroles, des cris, des bals, des épluchures

et les lumières traînent leurs robes de soirées

- qui versera cette nuit dans le goulot des nuits ?

 

Voici que le travail s’écoule des gouttières humaines

les sirènes d’usine ont cessé d’agiter notre sang,

liberté, une femme s’avance devant nous comme une île,

une île flottante bientôt mangée par les brouillards

et le bateau s’éloigne avec ses musique loufoques,

d’une solitude à une autre il n’y a qu’une rue

une rue comme toutes les rues avec des hommes usés,

enceints de quelque mal ancien qui ne pardonne pas,

une femme avance et son cœur frappe dans le corsage,

un monde de désirs équivoques éclate ici et là

sur les taches que font les pays sur le globe,

le globe tourne et les taches tournent aussi dans la nuit,

je marche dans le sens inverse pour fuir le mouvement

de toutes parts la vie éclate, de toutes parts,

sur le trottoir une ombre pèle –

que n’ai-je point assez ?

Vies usées en quête d’autres vies usées

nous cherchons nos plaisirs avec des organes usés

le cri du plaisir est plus rauque que l’aiguille des phonos

de foire, la musique enfin s’est dévêtue,

ô nuit peuplée de faces exsangues et grimaçantes,

on avance lentement, il y a place dans les vitrines du sommeil,

les montres se sont arrêtées et le temps commence

assez crié assez sangloté assez vu

assez rampé assez louvoyé assez fui

assez baisé, assez vomi dans les ténèbres

assez rangé les unes après les autres les fourmis du savoir

assez enragé, assez connu les soleils de la faim

la ténèbre secoue le prunier des visages,

assez sauté de roc en roc, de vie en vie.

Liberté, à présent le sommeil nous est dû,

sur un lit, sur un ventre, ou le plancher à vaches,

nous avons accompli notre devoir de vivre

c’est beau la vie, la mort est une autre chanson

d’autres êtres paniques vagissent déjà accrochés

aux seins plantureux de la femme –

partons !

*

VIII

... et je suis à nouveau descendu dans la rue.

Aube, tu balayais les grands pavés souillés,

la bouche des métros avalait les passants sans défense

les gares séparaient les gens avec des rails

les trains partaient livrer de gros paquets de fièvre

aux zones inhumaines –

et le linge séchait au vent comme un lézard.

 

Je pensais à l’effroi de toutes ces existences,

au réveille-matin grincheux, aux bouilloires fumantes,

aux lavabos aigris par les vomissements

aux lourds sommeils troués d’angoisse

aux femmes qu’on quittait au lit, encore chaudes,

les yeux gluants, l’odeur mauvaise,

la chemise trempée de rêve et de sueur.

 

Mais déjà les bistrots remplaçaient les trains

les cafés dans les gorges faisaient des nœuds bouillants

les journaux déployaient l’insomnie du jour

et les chairs étaient pleines de brouillards traînants

on se voyait à travers des vitres d’épaisseur,

pendant que le soleil absent faisait des signes

sur les marchés ouverts où les poissons de mer,

l’œil fixe, reflétaient le bel incendie de viandes

suspendues sur le pont de cette arche de Noé

qui transportait cette fois-ci tous les fruits de la terre

brosses balais rubans lacets cirages peignes

un couple de chaque espèce

pour refaire à nouveau le monde anéanti.

Dans le quartier du Temple, près de la synagogue,

les juifs faisaient descendre le prix du diamant.

Cette baisse jetait un froid dans les prières

Dieu lui-même mourait couvert de mouches vertes

à côté de culottes déteintes de bretelles,

de monceaux de savons et de parfum en vrac.

*

IX

Vers midi les sirènes d’usine jettent leur chant de coq.

La faim s’étend d’un bout à l’autre de la ville.

Les bureaux lâchent leurs tentacules,

le boa du travail desserre son étreinte

et les visages quittent leur peau usée et molle,

le regard lentement sort comme un escargot pour tâter l’air humide,

voici la traction de la langue elle commence à respirer,

le vent instable agite les feuilles des poumons

                    sous les ponts de la Seine

                    l’eau roule lentement

                    les bribes d’une peine

                    qui monte d’un chaland

c’est la chanson de la faim qui dévore la ville

au Zoo on nourrit les serpents de petites proies vivantes

et les draps ont quitté les grabats pour les tables

                    sur les nappes de vieille neige

le sel a effacé les vomissures rouges

voici les couteaux les salières les fourchettes édentées

- qui donc animera cette nature morte ?

 

La graisse a envahi les plats.

Les bouches s’ouvrent sous les moustaches.

L’estomac délicat presse sur les corsages

et le cross des garçons défile au pas de course

sous l’œil de la caissière sans corps, qui nous sourit...

Femmes guillotinées des villes, ô caissières

                    puissiez-vous rencontrer

                    le prince charmant

                    qui rompra le charme

                    vous rendra les jambes

                    vous transportera

                    aux pays magiques

- mais à présent le monde cesse,

une espèce de joie monte dans les poitrines

un lourd sommeil déjà picote dans les yeux

                    les sexes se réveillent

                    souvenir de vacances

avec la femme nue étendue sur le sable –

on n’a qu’a étendre la main pour saisir la terre

qui court comme une folle se jeter à la mer.

 

Je pense aux humbles joies de toutes ces existences

à la monnaie qui traîne près des bouteilles vides

aux femmes qui chantonnent sur la lessive sale

aux gosses crottés de soleil...

Les chairs chantent encore, mais l’esprit et le cœur

seront dans un instant repris par la machine

éponge, elle prendra ce qui leur reste d’air,

avilira le sang,

et mêlera son goût brûlant de destruction

aux graisses mal encore digérées de midi.

*

X

La meute des chiens de la nuit se jette sur la Ville

le jour en s’en allant ferme les magasins

                    - dans les bistrots l’alcool éclaire

les prairies de billards où roulent des moutons...

 

... Au cinéma les hommes se tiennent coude à coude

avec le même cœur et les mêmes entrailles,

détachés, étrangers à leur propre vie,

ils l’ont oubliée, ils ont honte de leur propre vie

ils l’ont enfouie en dedans comme un affront que l’on cache

leur propre vie pourtant qu’ils n’osent embrasser sur la bouche,

qu’ils traînent avec eux, comme un vieux parapluie,

- ces vieux parapluies qu’on oublie sur la banquette d’un tram –

leur propre vie pourtant, la soie déchirée et sans manche...

 

... et je pense aux misères de toutes ces existences

massées dans cette cale avec un seul hublot

                    ouvert sur l’univers fictif –

figures rongées de sommeil et qui ont peur de vivre,

voyageurs, voyageurs assis sur une chaise

les actes précipitent les mols évènements

un dieu capricieux dérange l’équilibre des choses

il a pitié de nous,

il substitue l’ordre du rêve à celui du réel

il fait de l’ouvrier renvoyé un prince de sang,

l’ouvreuse descend l’escalier monumental de l’Amour

                    dans un tissu de musique,

une image sombre défait sa chevelure,

voici qu’une femme s’avance dont, à travers la jupe,

                    on devine les cuisses fermes,

elles passent de main en main, on les soupèse,

elles restent longtemps dans les mains du boucher

qui veut troquer son fonds contre une maison de mode

mais l’épicier déjà les ouvre, c’est une huître,

sa femme, à l’hôpital, vomit sur l’oreiller...

 

Voyageurs, voyageurs assis sur une chaise,

la nuit fond comme un fruit juteux entre nos mains.

Sur le pont des bateaux, des émigrants réels

                    enlèvent de leur cosse

le poids nourricier des étoiles fines...

*

XI

... mais le meeting est une tempête dans le sable,

le sang ouvre ses portes battantes à l’orage

et je pense au courage de toutes ces existences

qui ont rompu le fil barbelé du danger,

à la misère affreuse de toutes ces existences

qui se sont réunies pour fuir leur solitude,

à cette peur qui ronge toutes les existences,

qui sonne aux heures creuse et fades des matins

                    le grand réveil des villes...

Ô masses de paquets, vivantes et grelottantes,

ici une ligne invisible passe à travers le globe,

                    l’axe du monde passe par vos reins,

elle lève partout le même vent de haine,

                    sème les mêmes fièvres,

un appel est venu des confins de la terre gercée,

un cri a parcouru les lèvres de l’espace,

il enjambe les frontières

pour crier d’une voix folle dans nos oreilles :

Frères de Billancourt, je suis un ouvrier bulgare

voyez mes mains qui germent au printemps nouveau,

nous avons aussi un soleil mais il pourrit dans les banques,

nus avons aussi une vie mais elle pourrit dans les bagnes,

nous sommes pauvres, pauvres comme nos frères les loups

trop pauvres pour chasser les esprits et la mort

mais non point assez pauvres pour mendier notre vie

pas assez pour permettre que l’homme devînt  Dieu,

un dieu plus dur aux hommes que le destin aveugle...

 

Ecoutez : un malaise fécond a embrasé la terre,

un volcan invisible fume en chacun de nous,

                    dans l’œil du magnésium

de grands pays nouveaux éclatent,

les mers changent de lit sur les cartes du monde,

je vous aime mes sœurs de lait, mutineries,

bagarres intestines au fond des océans,

une ère nouvelle commence de mouvements sans fin,

                    entendez-vous le cri de l’homme,

ce cri qui étouffait dans le gosier du temps,

ce cri perfectionné au fur et à mesure qu’on le pousse,

il exige aujourd’hui, il exige... Ecoutez :

                    le pain et le sel de la Terre,

une sauvage, neuve et vierge Pureté !

*

XII

La nuit nous aspire à nouveau

une lave brûlante recouvre les cris, les voix, les bruits,

la ville a disparu mangée par les fourmis du sommeil

Pompéi enfouie sous l’oreiller de la terre,

je m’enfuis poursuivi par tes cendres ardentes

solitude, éperdu, je m’accroche à toi,

bouée de sauvetage

plus seul qu’une biche aux abois qui voudrait être un arbre

plus seul qu’un rat d’égout

fouetté par le vide, battu de visions,

avec une insomnie nouvelle dans le sang.

 

Et je pense à l’effroi de ma propre existence

à la fuite éperdue qui me ramène à moi,

à ce goût du voyage dont je reviens plus pauvre,

à cette soif des hommes dont je reviens gelé...

Pardonnez-moi, mes frères, de vous avoir cherchés

avec un cœur sans foi, avec des mains gercées,

j’ai crié avec vous, j’ai pleuré avec vous

- que ne puis-je arriver à croire à votre vie ?

 

Le jour s’en va, la nuit va vous rendre à vous-mêmes

elle rompt les liens, dévore les paroles,

détache les canots humains

les visages s‘effacent, ils meurent un à un,

l’eau se referme sur la blessure des rames –

vous êtes rendus à vous-mêmes...

A présent nous n’avons plus rien en commun

que cette lampe sourde

lumière d’au-delà, la source souterraine,

l’affreuse, cette même affreuse solitude

qui ronge les vivants –

d’une gangrène d’or qui les rend invisibles.

*

Radiographies

I

Travail, métiers, commerces, la petite ville est là

avec de vieille filles patinées par le vide

au seuil des merceries où le soleil antique

époussette le bijoux poussiéreux des regards ;

 

Parée pour le dimanche, ô poupées sans nombril,

tu essaies un à un tes instruments de songe,

rubans, peignes, onguents, chapelets, verroteries,

balais usés des sorcières.

 

Les juifs sortis des pures études de la faim

font un pas de menuet de l’offre à la demande

vêtus de prières anciennes –

ils captent le client par des moyens magiques.

 

Les paysans viendront dans une odeur de foin,

de cette terre lointaine trempée par les étoiles

acheter du vertige, du bruit, de longs malaises,

outils de première nécessité, pardi !

 

Paysans en chemise brodée et une plume au chapeau

plus purs qu’une carafe d’eau fraîche,

craignant comme une biche égarée dans un salon

de poser les sabots sur les trottoirs de verre.

 

S’en iront-ils plus vite boire leur eau-de-vie

afin de remonter les aiguilles du cœur

à deux pas de l’église où le bois peint du Christ

s’effrite pour la rédemption des caries ?

 

Les enfants ont sauté sur les chevaux de bois

dans la démangeaison aiguë des musiques,

en un monde qui tourne –

qui tourne sans savoir pourquoi.

 

Sarah, voici trente ans que tu comptes le temps

et que ton sexe tourne à vide comme une crécelle,

quelle étrange mathématique que la vie

cette langue qui n’a pas été déchiffrée.

 

Quelque part des marins qui sentent le varech

boivent dans des beuglants du port, avec des fesses

de femme, sur leurs lourds genoux – ils ont connu

les orages qui fouettent le cap des solitudes.

 

La vie n’est pas ici, est-elle donc là-bas ?

Est-il donc quelque chose qui réponde à la soif –

à cette jeune soif qui fait tourner les cœurs –

nos cœurs de vieilles filles ?

*

II

C’est au marché aux puces que je t’ai retrouvé

visage de l’angoisse –

graissé comme une vieille machine

une machine à coudre, une machine à moudre.

 

Fontaine de jouvence où meubles et parapluies

qui ont servi pendant mille ans

retrouvent leur sourire vierge

redressent leurs ressorts tordus.

 

Les mêmes meubles et les mêmes parapluies

les mêmes juifs râpés qui ont beaucoup servi

retournent à la circulation

du sang, des choses du destin.

 

Vis humaines rongées comme de vieilles monnaies

retournent dans le grand courant numismatique

- d’où prendraient-elles le repos ?

les voici imprimées de figures fraîches.

 

Sont-ce des choses vues déjà en mon enfance

ou dans une vie antérieure ?

Le siècle passe, ou bien une averse de trains –

qui a le temps de mettre un nom sur les visages ?

 

Peut-être sommes-nous les mêmes un peu partout

le temps peut-être est-il le même –

c’est pour cela que rien ne change

que seul vieillit le changement.

 

Les dieux priés avec les mêmes hiéroglyphes

ils ne nous baisent plus du baiser de leur bouche ;

nos cris usés comme vieux clous

n’enfoncent plus dans l’Eternel...

 

Les paroles ont perdu leur sens depuis longtemps

si longtemps –

                    et voilà, crénom ! qu’elles mûrissent

au seuil du temps qui vient –

de grands évènements passés.

*

III

Vendredi, le bain turc nous recevait chez lui

avec ses gradins en bois comme au théâtre antique,

ou des vieillards assis, frappés d’insolation

dormaient de l’œil ouvert des crocodiles nains.

 

Un choeur de juifs fumants comme un potage chaud

évoluait d’un bout à l’autre de la scène,

prêt à entrer en transe

dès que le dieu viendra aux bouches de l’oracle.

 

Confuse exposition d’instantanés bougés,

de bras sans corps, de corps sans visages, de ventres

de pieds ridés et flasques dont les orteils pointaient

les bijoux délicats et agressifs des cors.

 

Les sexes mous pendaient le long des cuisses maigres

sexes de patriarches où l’on prêtait serment

jadis, quand Jehova emmaillotté de nues

poussait le long bétail des juifs dans le désert.

 

Une acre odeur de songe et de sueur flottait

dans cet aquarium où des viandes molles

projetaient des lueurs visqueuses et miroitantes

les membres d’une espèce marine révolue.

 

Une sorte d’angoisse voluptueuse et pure

courait le long des dos et se jetait aux reins,

avide de garder dans le repli des chairs

cette joie glandulaire, obscure et utérine.

*

IV

à Line

L’enfer passait par là sans doute mais, le soir,

éclatait tout à coup l’orage des prières.

La foule entrait au cinéma des synagogues,

des visions de feu éclaboussaient le noir.

 

Le rémouleur divin aiguisait les esprits

Vertige ! Vous voilà bêtes d’apocalypse,

montées du fond des temps, courant sur les parois,

alléchées par le cœur des anges souterrains.

 

Colère, tu montais du parchemin antique

plus pure que jamais. La route, vers ton œil

énorme, reculait. Du grand cratère éteint

une larme lointaine roulait sur mon visage.

 

La crécelle des voix tournait à la lueur

laiteuse des bougies. Quelqu’un cachait le temps.

Les étoiles sortaient timorées de la huche

du ciel et Samedi passait les frontières.

 

Samedi pénétrait dans les maisons bénies

sans repousser les portes, et dans les verres pleins

trempait ses lèvres... Lors, les vaches mettaient bas.

L’Esprit comptait sur terre les hommes misérables

et secouait la grappe des morts parmi les vifs.

Les navires avaient de ces nausées étranges

qui font monter les tripes aux dents.

                                                           Mais les poissons,

l’œil d’or, étincelaient parmi l’argenterie

de table de grand-mère.

                                      Une clepsydre hostile

comptait avec mon cœur le temps qui s’écoulait

qui s’écoulait et qui n’est jamais revenu –

et qui ne reviendra qu’au jour du jugement.

*

Le poète et son ombre

I

J’ai demandé aux volcans : que dois-je faire à présent

                    et que feriez-vous à ma place ?

Aux montagnes : quelle est cette soif qui vous tente,

                    le lait des vache est-il mauvais

                    la barbe de la terre pique-t-elle ?

J’ai demandé aux fleuves : pourquoi partir à pied,

quitter la maison chaude, le ventre de la mère,

                    le dieu tué par les ancêtres

                    l’œil bleu de notre enfance,

                    et s’enfoncer dans les ténèbres

pour boire dans le vide ripoliné de frais

                    la bière des pays nouveaux ?

 

Je me suis accroché aux bateaux : pourquoi s’éloigneraient-ils ?

La terre a du bon, elle ne bouge,

                    ça sonne si plein sous nos pieds,

                    source de certitude !

J’ai demandé à la lumière : pourquoi changer de place,

                    faite de deux moitiés,

                    couchée au rebord des étoiles ?

                    Le foin, il a du bon le foin,

                    l’eau-de-vie n’est pas mauvaise,

                    il y a des filles dans les foins,

                    leur ventre sonne le désir

J’ai demandé au monde : pourquoi, monde

                    tournes-tu sur toi-même

                    le cœur dans la nausée ?

Appelles-tu l’écartèlement éternel,

                    les virages d’éternité ?

 

J’ai couvert de mon corps le tremblement de terre

                    je lui ai dit : pourquoi trembler ?

                   Assez de visions fumeuses !

Les cités sont dessus, Dieu lui-même est dessus,

si tu tremble voici que les cités s’écroulent

                    Dieu lui-même s’écroule.

                    Briques du Dieu épars !

                    Si l’herbe se met à pousser dessus,

                    si les orties, si la fiente

                    si les enfants pissent dessus

                    où serait-il donc ton visage

                    ce visage dont j’ai besoin,

tranquille comme une eau où l’on couche sa tête ?

J’a demandé à Dieu : où vas-tu à présent ?

Faut-il marcher aussi longtemps pour te rejoindre ?

                    C’était si bon de rester là,

                    jouer avec de vieilles ombres

et les débris cassés de mouvements anciens.

*

II

La tempête va tout balayer – qu’elle vienne ! –

Plus l’écume d’un seul oiseau

entre moi-même et le regard.

Le grand vent se pose partout,

il vérifie la solidité des astres –

mais où est-il passé l’espace ?

 

La solitude vient- est-ce bien la dernière ?

Quelqu’un déjà tourne de l’œil

dans un naufrage sans mémoire.

Voici que des soleils très mûrs

marquent l’éveil des insomnies

- mais où est-il passé le temps ?

 

Je sens qu’il faudra être grand

dans cette solitude vierge

que vient balayer le vent –

oiseaux plus grands que neige...

 

Nuit de tonnerre !

La guerre civile fait rage,

les hommes mordent le trottoir

avant de tomber dans le vide -

mais où est-elle passée la mer ?

 

Joie à venir, affreuse joie !

De ce rayonnement obscur

quelle est ma part de lumière ?

Ô comme je voudrais quitter

ce coe

ur de papier que l’on froisse –

et cette molle éternité !

*

III

Plus loin que moi-même les yeux fermés à moi-même

quelle est la source première, quelle est la terre dernière ?

Finis les travaux des champs, autre chose commence

- par où pourrait-on ébrécher cette nouvelle soif ?

 

Si je bois où boivent

les mourons fictifs

les femmes qui lavent

les fleuves captifs

se souviendront-elles

des chansons mortelles ?

 

Voici la nuit, une nouvelle nuit qui s’allume

nous sommes déjà comptés avec les étoiles et les grains

cette fleur de viande ouverte à l’appétit des mains

avec des yeux indéchirables...

 

Si je mange et bois

le monde immangeable

j’aurais peur de quoi ?

mer nuage ou sable.

Si je bois ma soif

et mange ma faim

sous quelle épitaphe

dormirais-je enfin ?

 

A quelles neiges prochaines se blanchira mon cœur

à quel tourment ouvrirais-je mes chancelants vertiges

à quel ciel m’accrocherais-je

de mes deux mains sanglotantes ?

 

Pourquoi demander

et ne pas répondre –

las d’avoir crié

la chute des mondes ?

*

IV

à Geneviève

J’avais si peur de ce bonheur

soudain assis à cette table !

Quelles paroles disait-il

de quelle nuit jaillissait-il,

de quelles mers, de quelles sources,

de quelle angoisse inimitable

s’était faite cette figure

- Sa chevelure m’opressait ?

 

J’ai fait appel à sa pitié !

La route la cherchait, la route...

Ô, quelle chante en s’en allant,

je la capterai dans mes fils,

dévêtue par le cri des coqs,

la peau lavée par les pays,

pleine de noms comme un navire,

pleines de mers comme une carte.

 

Qui parle de peur à nouveau ?

Choses qu’on quitte et qui se quittent !

Trop de neige, je vous le dis,

trop d’îles dans les mains de l’eau !

 

Ce grand mouvement qui se casse,

et qui se lève et se ramasse

rompez-lui le cou, déchirez

sa navrante monotonie !

 

Je ne l’avais pas appelée

mais puisqu’elle est là, à ma table,

je veux cette cloche enfouie

qui sonne le temps à rebours.

*

V

Voici que le temps a sonné comme un esprit frappeur

les instants où le miel des choses s’accumule

dans chaque maison de la terre, dans chaque famille,

unie par les liens subversifs du sang.

 

Autour du feu, autour des saisons, de la table,

les forces conjuguées ont charrié ici

comme un torrent la pierre, les voix et les troncs d’arbres,

sous l’œil du père qui commande aux éléments.

 

Les gosses ont quitté les poches de kangourou

de la mère, qui veille sur nous comme une lampe.

Ils grandissent, l’oreille à terre, pour entendre

les merveilles hostiles et louches du dehors...

 

Dans cette paix de l’ordre établi, des navires

qui arrivent en temps voulu, des choses mûres,

voici qu’une parole, un regard, une caresse, un rien

jeté comme un gravier dans l’étang tranquille,

 

déclenche un cercle long. Tu montes et tu gonfles

(ô travail furieux et souterrain des eaux !)

un petit, si petit conflit, qui sur-le-champ

n’est qu’un léger nuage d’angoisse sur les tempes.

 

Dans chaque maison de la terre, dans chaque famille,

un petit, si petit conflit, enfle les veines des mains,

aigrit les regards, déborde comme un égout gorgé,

altère le sens des paroles.

 

Et soudain, quelque chose éclate vers minuit,

une haine que les mains ont peine à retenir,

un orage gonflé de sanglots et d’injures

qu’éclairent les poignées de cuivre des regards.

 

Haine qui fait sauter les pressions des cols

et des corsages - sourde explosion de grains,

qui jettent le rein du fils contre celui du père

et la moitié de pain contre l’autre moitié.

 

... A présent que l’orage est passé, que la pluie

ruisselante a lavé les soleils huileux,

chacun a emporté ses blessés en lui-même,

chacun a sécrété le vernis apparent de l’oubli.

 

Dans cette paix de l’ordre rompu et des navires

blessés, l’ortie qui rompt les grands pavés disjoints

mûrit  sous les regards réconciliés et clairs

les lourds effondrements futurs.

*

VI

Nous nous sommes penchés sur tout le corps de cette terre

avons-nous assez soupesé dans nos mains ses entrailles

assez humecté son vagin de nos pleurs

assez crié d’amour et de mort sur son ventre !

 

Nous nous sommes cherchés et qu’avons-nous trouvé – que nous-mêmes ?

Des fleuves nous touchaient fleuves de solitude

derrière la masse des eaux des visages venaient vers nous

visages d’eau paroles d’eau

et nous avions beau briser ces miroirs implacables

notre vue s’obscurcissait devenait si lointaine

que les corps qu’on touchait devenaient froids soudain

 

Tout seul plus seul encore que d’être avec moi-même

j’ai peuplé mon néant de visages à moitié inhumains

je touchais leur réel puisqu’ils étaient irréels

je partageais le sang de mon cœur avec le leur

sur la bouche ils avaient la moitié de ma bouche

d’une vie j’ai fait deux vies

je criais : Hosanna ! émerveillés de voir

la simplicité du bonheur

 

Mais les êtres créés par moi-même dites-moi de quel droit

les dieux leur ont fait recevoir le baptême des lois humaines

de quel droit, dites-moi, la Mort a-t-elle pu blesser

ce qui n’était que la vie, la moitié de ma vie,

des êtres qu’elle n’a pas façonnés

pas nourris de ses ténèbres

et qui ne devaient pas mourir, puisqu’ils n’étaient pas nés ?

*

VII

Et voici qu’une cloche sonne dans le métal

l’avenir, le passé, le passé, l’avenir

elle effeuille au vent noir les liasses des fatigues

elle ouvre les tiroirs des jeunes solitudes

et la fatigue sonne, sonne dans le métal

le passé, l’avenir,  l’avenir, le passé –

la même vieille, vieille, vieille rengaine du temps

qui chante, cependant que le sang mûrit

l’avenir, le passé, le passé, l’avenir

Chant du renoncement, j’ai mal à mes cheveux

voici revenu les vertus, les tisanes nauséeuses

les purges de la Justice, les somnifères de la Sagesse

les bouillottes de la consolation

voici que la Paix me replonge dans une enfance rebelle

les mots ont à présent la fièvre ils sanglotent

le passé, l’avenir,  l’avenir, le passé

le même, même sanglot qui court le long des âges

la même vieille, vieille, vieille rengaine du temps

*

VIII

J’étais attaché à ces riens,

mais plus encore à moi-même.

A peine a-t-on franchi le seuil

qu’on tourne autour de quelque chose

comme un soleil désemparé...

Qu’on ouvre la porte seulement

le monde se jette dedans –

combien résisteront les digues ?

Qu’on ouvre l’œil, voici le cirque

où dansent les chevaux savants.

La vie déborde l’écran !

J’ai beau m’accrocher aux fauteuils,

la faim qui monte des entrailles

s’apaisera-t-elle jamais ?

il fait si chaud, si bon en moi,

j’ai effacé toutes les traces,

c’est comme un feu de bois tranquille,

des ombres passent à travers

le bois craque, les ombres craquent...

 

Je vais m’allonger sur le dos

moitié ici, moitié ailleurs,

les jambes posées sur le vide,

les bras ballants, les yeux ouverts

de l’autre côté de la nuit...

*

IX

Croyez-vous qu’il suffise de naître pour chanter,

                    et de mourir pour vivre ?

Je suis né de la chair comme le vin du diable

avait jailli des trous forés dans une table –

                    Je suis né de rien,

et cependant, plus tard dans la chair de la femme

j’ai cherché cette chose amère et emmêlée,

l’obscure volupté qui m’a ouvert les yeux.

Mais comment cette chair devient esprit, le sais-je,

comment le lait se transforme en paroles

                    et le sang en angoisse

et comment la matière se mue en désespoir ?

Je flottais sans souci sur les fleuves du sang

- quel pêcheur à la ligne s’est pris à ma dorure

pour me jeter dans un filet sale et humide

avec d’autres vivants, prisonniers comme moi,

réveillés comme moi aux pires solitudes,

                    privés de leur milieu salin ?

Je sors sur le balcon et je crie : Arrêtez ?

Qui se souvient encore de son pays natal ?

                    Cette terre n’est pas à nous,

                    la lumière n’est qu’une cage

                    et le temps qu’un fouet,

 

nous ne sommes que des esclaves

                    nos outils chantent-ils,

                    chante-t-il le travail

et nos poumons jumeaux respirent-ils à jamais ?

 

Je me souviens : j’habitais le pays des paresses,

les maeltsröms y chantaient sur les bords.

De grands oiseaux de songe y déposaient leurs œufs

                    de feu et de l’eau conjugués.

*

X

Un œil s’était ouvert

soudain dans l’angoisse des hommes,

ils marchaient dans la boue et le vent

d’aucuns naviguaient sur la mer

et d’autres labouraient le sable,

plus près tout à coup de leur sang

ce fleuve d’un monde ancien.

*

XI

à P - .L.Flouquet

J’ai marché derrière quelqu’un – et ce n’était pas Lui.

Ce n’était pas une vraie rue,

une rue qui tout à coup se jette dans une autre

et celle-ci à son tour

dans une rue de plus en plus grande

- et soudain le bal des lumières jaillit de toutes parts...

 

Je marchais, je craignais que ce ne fût pas Lui :

ce n’était pas une présence,

une vie qui tout à coup s’écoule dans une autre

et celle-ci à son tour

dans une vie inconnue de plus en plus brûlante

- et soudain cet affreux effondrement, l’Amour...

 

Il avançait toujours – et ce n’était pas Lui.

Je le suivais. J’étais à deux pas de son ombre.

C’était une poursuite lente

si lente et en dehors du temps

que l’aube tout à coup étala ses marais

et que l’on étrangla des coqs, qui éclatèrent

au centre du soleil

 

un grand soleil réel qui me baisait la bouche.

*

XII

Est-il un coin de terre où je ne sois allé

trafiquer quelque chose ?

Mais qu’importe la chose,

quand le désir en marche s’est emparé de nous !

 

Qu’importe le désir lui-même qui me mène

auprès de cette soif

qui le fouette – et ne peut s’arrêter nulle part

- en nul pays solide ?

 

Et qu’importe la soif 

auprès de cette angoisse méchante et souterraine

qui ouvre les loquets aériens du sang

comme l’oiseau de mer les portes des navires ?

 

La Terre est pleine. Ô choses ! Merveilles du fini !

Cherchées, je les aurais trouvées... Et désirées,

elles eussent assouvi ma soif... J’ai vu partout

des êtres rassasiés de viandes et d’esprit...

 

Il est temps d’arrêter les frais. Mais envers qui

suis-je comptable de mes actes ?

Qui a le droit d’ouvrir les veines de mon corps

sans laisser une trace de main dans la poussière ?

 

Voici ma signature : je veux qu’on me réponde.

Voici mon cri : quelle est l’oreille qui m’écoute ?

Qui tourne autour de moi,

qui boit ma vie dans mon verre ?

 

Je veux ma part des choses crées et incréées.

Ma part du bruit humain. Ma part de solitude.

Le sang répond du sang. Mes voix... Ô sources claires !

Ma part du roc. Ma part de rien. Ma part de Dieu !

 

... et si le vrai bonheur était de se quitter

ô joie – et de descendre tes marches sanglotantes,

jusqu’à la gueule ouverte et lente et attirante,

halluciné par l’œil magique du boa ?

*

XIII

... et même en admettant que je sois revenu

nous n’irons pas plus loin que nous-mêmes !

 

Accroche donc ton ombre aux neiges,

voici le pain rassis qui a beaucoup souffert,

notre mère le sang et notre sœur le lait,

une musique à peine convalescente...

Toutes ces choses aux cheveux gris

tournant autour de mon délire

ont-elles jamais existé ?

Ces figures ont-elles surgi en mon absence ?

Ces regards qui se posent sur moi comme pigeons,

me pressent comme un fruit,

attendent de lécher le jus de mon voyage...

Mais ai-je rien vu qui fasse un souvenir ?

Rien qui se soit caillé, rien qui se soit durci,

et dont la densité émerge du mouvant ?

 

... et même en admettant que je sois revenu

fourbu, ayant manqué les grands évènements,

meurtri de soleil et de sables,

mordu par le hâle et le gel

- pensez-vous que je veuille guérir de mes blessures ?

Partir, quelle folie lorsque les dés nous boudent,

les cartes m’ont été contraires et les vents...

- Danse Equateur aux longs seins d’aubergine,

donne-moi le pain cuit de tes cuisses noires

- si j’ai rebroussé le chemin au pays de mon sang

croyez-vous que ce soit pour rien ?

A présent il me semble que la chose quittée,

patinée par les ans est devenue une autre –

                    déjà son visage m’appelle !

                    Mon voyage n’est pas fini...

Venez à moi lèvres salées, fientes douces,

herbes grimpantes des intestins de la terre,

                    sources brûlantes !

 

Le voyageur n’a pas fini de voyager.

*

Toute l’histoire me suit – suis-je un résidu ou un terme, ?

A la lumière du sang je redescends en moi-même,

toutes les routes se croisent, toutes les races se toisent,

j’avance sous l’œil du tonnerre

je parle : voici des bœufs mener la terre en laisse

je parle : voici les mers bouillir, les terres grasses,

je chante : terribles volcans merci de mûrir les vendanges,

je marche : et ma marche établit les échanges, les changements,

j’ai trafiqué tout au long de l’histoire,

j’ai fait des trouées dans le temps,

dans la viande sauvage des hommes j’ai semé le Messie

l’heure était là du sang,

cent fois j’ai été égorgé, brûlé, fusillé et pendu,

sous la barbe de Dieu j’avançais du temps que j’étais nu,

dans les métairies à midi

j’ai bu le lait des vaches et le regard des jeunes filles,

ma vue multipliait les palmes –

Terre je t’ai écoutée dans la tempête et le calme.

 

Dans les ténèbres de moi sans lampe je rouvre la marche...

il est un temps de marcher jusqu’à l’épuisement,

il est un temps de prier, mais un temps de crier,

un temps de rage et de folie,

un temps pour haïr l’homme,

un temps pour se haïr,

un temps pour demander quel est le sens de l’homme,

que cherche-t-il donc sur cette terre branlante,

pourquoi le fait-on descendre dans les égouts dans les mines,

le visage couvert d’urines et de boue,

pourquoi l’exploite-t-on, le frappe-t-on,

pourquoi lui crache-t-on au visage,

et lui arrache-t-on sa chanson ?

Il a beau être au centre des choses, il est SEUL

seul dans sa ville, seul aux meetings, seul encore

lorsqu’il baise sa femme –

Sa misère lui pèse, son impuissance aussi –

changera-t-il jamais le monde avec son cri ?

Il est un temps où l’eau est froide, mais un temps où elle bout,

le gaz irrésigné distend les parois et éclate,

il est un temps de mourir et un temps de ne pas mourir

de révolte perpétuelle –

 

Un temps de folie et de haine ?

SANS DOUTE !

 

Les cahiers du journal des poètes, N° 35, 5 Juin 1937

Bruxelles, 1937

Du même auteur :

Ulysse (04/11/2015)

Le mal des fantômes (04/11/2016)

                                                                                    L’Exode  - Super Flumina Babylonis  (04/11/2017)  

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03 novembre 2018

Pei Di / 裴迪 (714 - ?) : La crête de Huazi

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La crête de Huazi

 

Au soleil couchant

     dans les pins le vent se lève,

Séchant l’herbe humide

     sur le chemin du retour.

Le feu des nuages

     glisse jusque sous mes pas,

Le bleu des montagnes

     vient effleurer mes habits.

 

Traduit du chinois par Jean-Pierre Diény

in, « Jeux des montagnes et d’eaux »

Editions Michalon (encre marine), 2007

 

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