Le bar à poèmes

18 janvier 2018

René-Guy Cadou (1920 – 1951) : Celui qui par hasard

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Celui qui entre par hasard

 

Celui qui entre par hasard dans la demeure d'un poète

Ne sait pas que les meubles ont pouvoir sur lui

Que chaque nœud du bois renferme davantage

De cris d'oiseaux que tout le cœur de la forêt

Il suffit qu'une lampe pose son cou de femme

À la tombée du soir contre un angle verni

Pour délivrer soudain mille peuples d'abeilles

Et l'odeur de pain frais des cerisiers fleuris

Car tel est le bonheur de cette solitude

Qu'une caresse toute plate de la main

Redonne à ces grands meubles noirs et taciturnes

La légèreté d'un arbre dans le matin.
 
 
 
Hélène ou le règne végétal

Pierre Seghers éditeur, 1951

Du même auteur :

« La nuit ! la nuit surtout… » (18/01/2014)

« Je t'attendais ainsi qu'on attend les navires… » (18/01/2015)

« J'ai toujours habité … » (18/01/2016)

Hélène (18/01/2017

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17 janvier 2018

Jean de La Fontaine (1621 – 1695) : Le Loup et le Chien

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Le Loup et le Chien

 

       Un Loup n'avait que les os et la peau,

       Tant les Chiens faisaient bonne garde.

Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,

Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde.

       L'attaquer, le mettre en quartiers,

       Sire Loup l'eût fait volontiers.

       Mais il fallait livrer bataille,

       Et le Mâtin était de taille

       A se défendre hardiment.

       Le Loup donc l'aborde humblement,

    Entre en propos, et lui fait compliment

       Sur son embonpoint, qu'il admire.

        Il ne tiendra qu'à vous, beau Sire,

       D'être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.

       Quittez les bois, vous ferez bien :

       Vos pareils y sont misérables,

       Cancres, hères, et pauvres diables,

Dont la condition est de mourir de faim.

Car quoi ? rien d'assuré : point de franche lippée :

       Tout à la pointe de l'épée.

Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin.

    Le Loup reprit : Que me faudra-t-il faire ?

Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens

       Portants bâtons, et mendiants ;

Flatter ceux du logis, à son Maître complaire ;

       Moyennant quoi votre salaire

Sera force reliefs de toutes les façons :

       Os de poulets, os de pigeons,

       Sans parler de mainte caresse.

Le Loup déjà se forge une félicité

       Qui le fait pleurer de tendresse.

Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.

"Qu'est-ce là ? lui dit-il. - Rien. - Quoi ? rien ? - Peu de chose.

- Mais encor ? - Le collier dont je suis attaché

De ce que vous voyez est peut-être la cause.

    - Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas

Où vous voulez ? - Pas toujours ; mais qu'importe ?

    - Il importe si bien, que de tous vos repas

     Je ne veux en aucune sorte,

Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. "

Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor.

 

Fables choisies, mises en vers par M. de La Fontaine, Premier Recueil

A Paris, chez Claude Barbin,1678

Du même auteur :

La mort et le bûcheron (17/01/2017)

Les deux pigeons (17/01/2016)

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16 janvier 2018

Philippe Soupault (1897 – 1990) : « Sous les arbres mauves… »

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Sous les arbres mauves

une nuit mauvaise

j’allais contre le froid

tous ceux que la faim faisait doucement gémir

tous ceux qui laissaient tomber les bras

guettaient dans l’ombre

Ils étaient là près de moi

Leurs yeux trop grands étaient des menaces

J’avais honte de savoir marcher

et une lumière plus douce que la neige

me tirait

Tu ne me quittais pas

tu dormais

et ta vie était cette nuit

que je respirais

Je savais par mes yeux mes mains mes pas

que tout s’effaçait

qu’il n’ y avait plus que la terre

que la terre

et toi.

 

Il y a un océan

Guy Lévis Mano Editeur, 1936

Du même auteur :

Georgia (16/01/2014)

Est-ce le vent (16/01/2015)  

Westwego (16/01/2016)

« Est-ce le soleil qui se couche… » (16/01/2017)  

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15 janvier 2018

Zu Shuzhen / 朱淑真 (1135 – 1180) : Touchée par les paroles d’un fermier pendant les chaleurs sèches

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Touchée par les paroles d’un fermier

pendant les chaleurs sèches

Kure wen tianfu yu you gan

 

Roue du soleil, feu charrié qui brûlent le ciel infini,

Jours caniculaires du sixième mois,

Les nuages secs en dix mille paliers rougeoient sans pleuvoir,

La terre se fend, les fleuves tarissent, poussière soulevée par le vent.

Les paysans craignent la mort des grains dans les champs,

Pédalent dans les norias, secourant les champs sans répit.

En ces longues journées, affamés, assoiffés, gorges en feu,

Sueur de sang, dure besogne mais à qui s’adresser ?

On a semé, planté, labouré, sarclé, notre travail est fait,

Mais toujours l’inquiétude d’un automne tardif sans moisson.

Les arcs-en-ciel ne viendront pas, en vain nous nous affairons,

Pleins de rancœur et sans lever la tête nous pleurons vers le ciel.

Je vous transmets ces mots, garçons indifférents des riches maisonnées,

Avec vos turbans de soie et vos éventails de plume, qu’allez-vous faire ?

Dans les champs le riz vert est à demi desséché et jauni,

Et vous tranquillement assis dans vos hautes salles, qu’en savez-vous,

     qu’en savez-vous ?

 

Traduit du chinois par Stéphane Feuillas

in, « Anthologie de la poésie chinoise »

Editions Gallimard (La Pléiade), 2015

Du même auteur :Sur l’air « Sheng tsa tse » (15/01/2017)

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14 janvier 2018

Michel-Ange / Michelangelo Buonarotti (1475 - 1564) : « Quelle mordante lime… » / « Per qual mordace lima… »

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Quelle mordante lime

Amenuise toujours ta carcasse épuisée,

Mon âme infirme ? Quand la pourras-tu quitter,

Ce voile périlleux et mortel déposé,

Pour retourner au ciel où tu fus tout d’abord,

Radieuse et heureuse ?

Bien que je change de pelage

En ces brèves années dernières,

Je ne puis rien changer à mes vieilles manières,

De jour en jour plus contraignantes, plus pressantes.

Amour, je ne te cache pas

Que je porte envie aux défunts,

Plein de confusion et d’effroi

Car mon âme, pour elle-même, tremble et craint.

Tends-moi, seigneur, à l’heure ultime,

Tes bras miséricordieux :

Qu’à moi-même arraché, je complaise à tes yeux.

 

Traduit de l’italien par Pierre Leyris

In « Anthologie bilingue de la poésie italienne »

Editions Gallimard (La Pléiade), 1994

Du même auteur :

« A travailler tordu… » « I’ ho già fatto un gozzo… » (14/01/2016)

« Avec ce coeur de soufre… » / « Al cor di zolfo… » (14/01/2017)

 

Per qual mordace lima

Discresce e manca ognor tuo stanca spoglia,

Anima inferma? or quando fie ti scioglia

Da quella il tempo, e torni ov’eri, in cielo,

Candida e lieta prima,

Deposto il periglioso e mortal velo?

C’ancor ch’i’ cangi ’l pelo

Per gli ultim’anni e corti,

Cangiar non posso il vecchio mie antico uso,

Che con più giorni più mi sforza e preme.

Amore, a te nol celo,

Ch’i’ porto invidia a’ morti,

Sbigottito e confuso,

Sì di sé meco l’alma trema e teme.

Signor, nell’ore streme,

Stendi ver’ me le tuo pietose braccia,

 

Poème précédent en italien :

Giacomo Leopardi: L’Infini / L’Infinito (20/12/2017)

 

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13 janvier 2018

Langston Hughes (1902- 1967) : « Quand je serai devenu compositeur… »

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Quand je serai devenu compositeur

J'écrirai pour moi de la musique sur

Le lever du jour en Alabama

J'y mettrai les airs les plus jolis

Ceux qui montent du sol comme la brume des marécages

Et qui tombent du ciel comme la rosée douce

J'y mettrai des arbres très hauts très hauts

Et le parfum des aiguilles de pin

Et l'odeur de l'argile rouge après la pluie

 

Et les longs cous rouges

Et les visages couleur de coquelicots

Et les gros bras bien bruns

Et les yeux pâquerettes

Des Noirs et des Blancs des Noirs des Blancs et des Noirs

Et j'y mettrai des mains blanches

Et des mains noires des mains brunes et des mains jaunes

Et des mains d'argile rouge

Qui toucheront tout le monde avec des doigts amis

Qui se toucheront entre elles ainsi que des rosées

Dans cette aube harmonieuse

Quand je serai devenu compositeur

Et que j'écrirai sur le lever du jour

 

En Alabama.

 

 

Traduit de l’anglais par François Dodat

in, Langston Hughes : « Poèmes »

Pierre Seghers, éditeur, 1955

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12 janvier 2018

Attila József (1905 – 1937) : Lentement, pensivement

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Lentement, pensivement

 

A la fin, l’homme atteint le sable

d’une plaine triste et trempée,

il s’étend là, le regard vague,

acquiesce sans jamais espérer.

 

Et moi je m’efforce souvent

de regarder le monde sans tricher.

Les coups d’une hache d’argent

jouent dans les feuilles du peuplier.

 

Mon cœur est sur la branche de rien,

perché, grêle, il tremble sans bruit,

les astres doucement s’assemblent

pour regarder mon cœur la nuit.

 

Traduit du hongrois par Alice Zeniter

in, Alice Zeniter : « Sombre dimanche »

Editions Albin Michel, 2013

 

 

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11 janvier 2018

David Antin (1932 – 2016) : La mort du journalier

 

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La mort du journalier

 

                                                     dans sa poétique aristote a des choses

                amusantes à dire sur la métaphore   à la fin de sa poétique   la

partie que personne ne lit jamais parce qu’on s’intéresse alors tellement

à ce qu’il dit de la tragédie qu’on oublie que c’est une espèce de

               poésie dont il est en train de parler   quand il aborde finalement

               le langage de la poésie il considère alors la nature des mots   les grecs

ont une conception bien à eux sur le sujet   selon eux tous les mots sont

           des sortes de noms   pour eux les grecs la représentation

consiste à nommer   pour aristote en tout cas   parce qu’aristote est

     grec et que les grecs ont une idée très forte de la représentativité

     les choses ont des représentants   toute chose a son représentant

c’est le nom qui est le représentant de la chose et il y a les noms pour

         les actions des noms pour les choses des noms pour les gens   et au

     milieu de tous ces noms selon aristote il y a les noms justes et les noms

faux   les nom faux sont les métaphores   voilà donc ce qu’il dit et il dit

     encore bien d’autres choses sur les noms   il dit qu’il y a des noms étrangers

     des noms communs des noms particulièrement étranges et déformés   mais

la métaphore est le nom qui est faux   vous prenez un nom qui n’est pas

          le vrai nom d’une chose et vous donnez ce nom-là à la chose

     par exemple vous appelez une femme « george »   elle ne répondra pas au

nom que vous lui donnez mais çà n’a pas d’importance   ce qui a de

     l’importance c’est que vous l’appeliez george que les autres

aussi bien qu’elle-même vous entendent l’appeler george   bon ce n’est

pas vraiment une george d’ailleurs vous ne savez pas suffisamment

     ce qu’est une george pour moi pour que nous puissions valablement discuter

          prenez charlemagne   elle ne s’appelle pas charlemagne mais

si je l’appelle charlemagne vous aurez l’image du caractère que je lui

     attribue   vous verrez tout de suite le pouvoir dont elle est investie

          vous vous la représenterez tenant un sceptre   chevauchant à la tête

de ses armées mi-romaine mi-germaine   suivie d’une cour de savants

     irlandais   régnant sur le monde   réunissant la civilisation

et la force   à condition que vous acceptiez ce que je dis   vous n’êtes

     pas obligés de me croire   parce qu’elle n’a pas du tout l’air d’être

     prête à jouer le rôle de charlemagne   aujourd’hui   si c’est le

cas si elle n’a pas envie de jouer à charlemagne   quel sera le

          résultat de cette métaphore ou nom faux cela dépend j’imagine

     de votre désir de savoir jusqu’où le nom est faux   c’est un peu comme

un chapeau   mettez un chapeau   vous vous cachez le visage   vous le

     mettez dans l’ombre   avec un chapeau sur la tête j’aurai l’air

différent   je n’aime pas les chapeaux   mais je me souviens d’une fois

          en 1952   je faisais du stop à travers le pays   je m’en souviens

parce que c’est l’année où eisenhower a été élu président   donc je

     voyageais vers l’ouest sur la route la plus au nord   la 10   en

     1952 la campagne n’avait pas encore complètement disparu   quand la

nuit tombait les routes devenaient sombres   on voyait les étoiles

          ou bien la lune   à moins qu’il n’y ait des nuages   alors on ne

voyait plus rien   la route était déserte   et vous pouviez attendre

longtemps quand vous faisiez du stop la nuit   cette année-là j’ai fait

plusieurs voyages dans les deux sens à partir de l’idaho où je

          travaillais je passais donc tout près de bismarck   north dakota

               je ne sais pas à quoi ça ressemble aujourd’hui mais à l’époque c’était

une borne solitaire au milieu d’un état vide   je portais un chapeau

     j’avais un chapeau sur la tête parce que l’été était chaud et ensoleillé

     et que j’essayais de me protéger les yeux contre le soleil   c’était

une espèce de chapeau mou complètement usé   je l’avais mis en travaillant

               pour me défendre des branches   nous voyagions ensemble un ami

     et moi   lui aussi portait un chapeau sur ses cheveux bruns ondulés

     un homme a arrêté son camion et nous a offert de monter   nous

voici donc sur la route   mon ami walter faisant la conversation avec

     ce camionneur sympathique qui venait de nous prendre   et puis tout à

coup il nous relance   pour commencer sans raison apparente il nous dit    

que le north dakota c’est le paradis   qu’il fait bon y

vivre   qu’on apprend à être vif et avisé quand on vit à la porte

du désert   ça vous donne le sens de l’observation « je parie

continue-t-il que je peux vous apprendre sur vous des tas de choses

que vous ne croiriez jamais que je sais »   « dites un peu »

      par exemple je peux vous dire d’où vous êtes de quelle famille vous

      venez » « d’accord » « je peux vous dire » annonça-t-il en regardant mon

ami qui était un garçon mince au teint pâle « que vous veniez de new york »

     nous admiratifs « comment avez-vous deviné ?  lui « à votre accent juif »

sourire de walter qui était d’origine allemande « et moi ? » « vous, vous  

êtes d’origine scandinave » « qu’est-ce qui vous fait dire çà » « facile à voir »

          « quoi au juste ? » « vous êtes du type allemand aux cheveux blonds mais

     trop solidement charpenté pour être allemand » le chapeau sur

mon crâne chauve l’avait semble-t-il égaré modifiait mon type

          rendait blonds les sourcils que je n’ai pas   sans chapeau j’aurais

     eu l’air d’un moine zen   avec un monocle à l’œil je serais redevenu

allemand   hobereau allemand   junker   un jour ma femme est allée

          à la clinique de la communauté   elle était enceinte   c’était

     dans les années soixante au plus fort des protestations contre

          la guerre du vietnam   les docteurs suivaient sa grossesse parfois

    je l’accompagnais   un jour donc nous arrivons là-bas et

l’infirmière à l’accueil me regarde  un bon moment puis me dit « vous avez

     quelque chose de changé » « quoi ? » vous avez coupé votre barbe »   je

        n’avais jamais porté de barbe mais je compris tout de suite ce qu’elle

voulait dire   je portais des chinos ou levis j’avais des bottes noires

     de moto aux pieds elle ne mettait pas de maquillage   nous protestions

     contre la guerre du vietnam   nous étions donc des beatnicks barbus

     c’est devenu un terme historique vous ne vous en souvenez peut-être pas tous

c’est comme ça que vous étiez pourtant   par la suite ellie

     aurait pu devenir hippie   une condition pour laquelle je n’étais pas

          fait quant à moi   avec mes levis mes bottes et mes cheveux

     plutôt ras j’avais l’air militaire   l’infirmière qui n’avait

retenu distraitement que mes bottes et mes jeans   en me regardant plus

     complètement ce jour-là et ne voyant pas de barbe

     en avait conclu que je l’avais rasée   elle m’avait mis un chapeau sur

la tête   elle m’avait peut-être toujours mis un chapeau sur la

     tête   et le jour où elle m’avait vu le quitter elle me l’avait fait

     retomber sur la tête   alors qu’est-ce que c’est que cette histoire de

chapeau qu’on met sur les choses   de la façon dont armajani cache

     sa menuiserie américaine sous un chapeau   dont nous voyons bien que

     c’est un coup de chapeau car nous voyons le chapeau   le chapeau

d’armajani pareil à un haut chapeau amish le chapeau de frost pareil à

     un chapeau de paille à larges bords qui ne vont ni à l’un ni à l’autre

     nous comprenons que ce que le chapeau cache n’est pas

     seulement qu’on le porte mais qu’il serve à cacher quelque chose   donc

               qu’est-ce que ca veut dire que ce coup du chapeau ce hat-trick   moi

     je considère que ceux qui font cela savent très bien ou croient très bien

savoir ce qu’ils cachent avec    ont une idée très claire de ce que

               sont la vérité les faits et leurs insuffisances   alors

     ce qu’ils veulent que vous voyiez ou voir eux-mêmes est quelque chose qui

 n’est pas véritablement la vérité   c’est peut-être mieux que la

          vérité   plus intéressant   plus amusant peut-être   donc

les gens qui font cela doivent avoir le sentiment intime de connaître la

     vérité   parce qu’il faut être convaincu de connaître la vérité pour

vouloir la cacher avec une métaphore   sinon comment sauriez-vous

          distinguer la métaphore de la pure et simple vérité comment

     savez-vous par exemple que cette salle n’est pas une salle de poésie véritable

sinon parce qu’elle ne fonctionne pas comme une vraie salle de poésie   parce

          qu’en tant que salle de poésie elle est absurdement impraticable

     et ne correspond pas à l’idée que nous nous faisons d’une salle de

poésie   quand bien même nous n’en aurions jamais vu ni imaginé

          auparavant   cette salle ressemble un peu à ces charnières   qui en

     tant que charnières sont de fausses chatnières je suppose donc qu’on a besoin

sinon d’une image de la vérité du moins d’une image de l’antivérité capable

          de servir de chapeau inadéquat   je crois qu’au fond tout au

     font frost et armajani ont une idée plus claire que moi de ce qu’est

     la vérité   parce que je ne sais jamais très bien quand je me sers

de métaphores ou de noms faux   je crois être assez sûr que le

     nom de  cette femme n’est pas charlemagne   c’est une probabilité quasi

     certaine   mais qui irait croire que mon fils à moi s’appelle blaise

cendrars   quand il était petit nous vivions à solana beach tous

     les matins j’avais la même conversation avec un voisin à ce sujet un

 certain monsieur canton commissaire priseur en retraite originaire

de montréal   tous les matins monsieur canton faisait une petite balade vers

          les falaises qui dominent l’océan   marchant de sa démarche imposante

     de vieillard   les mains derrière le dos   s’arrêtant pour regarder

le spectacle de la rue ou pour faire la causette avec ses voisins   notre

     conversation à nous deux se déroulait en français et portait sur

blaise dont il faisait remarquer régulièrement que c’était un enfant

superbe tellement merveilleux si bien élevé avec ça   voyons quel est

          son nom ? quand je lui répondais « blaise » il me disait avec un

sourire que c’était un nom magnifique qui était le nom du saint qui

protège contre les angines moi je lui faisais remarquer avec un sourire qu’

en fait c’était le nom du grand blaise cendrars le poète français au

     bras coupé alors monsieur canton faisait un petit signe de tête

          deux ou trois remarques sur le temps puis passait son chemin   la

scène se répétait à chaque fois que nous rencontrions monsieur canton dans

sa balade matinale   lui me demandant le nom de mon fils moi lui répondant

          blaise lui me parlant de saint blaise protégeant contre les angines

moi lui parlant de blaise cendrars le poète français protégeant contre

la dépression   ainsi allait notre conversation matinale   pour

          le plaisir de monsieur canton et pour mon propre plaisir   puis un jour

monsieur canton est parti vivre chez ses frères à montréal et a

     fini ses jours en paix dans sa famille convaincu que blaise

cendrars n’était pas le véritable nom de mon fils   d’ailleurs blaise

          serait peut-être tombé d’accord avec lui   qui ne veut pas que ses

     camarades sachent son prénom intermédiaire   sans doute

parce qu’il craint qu’en entendant « cendrars » il ne

comprennent sandra qui n’est pas un nom étranger mais pas un nom de garçon

non plus   il nous a d’ailleurs fait savoir qu’en face de ses camarades

          et de leurs parents nous devions l’appeler « blaze » au lieu de « blaise »

     bien qu’il fasse moins souvent attention à cela   ce qui nous a paru acceptable

à ellie et à moi nous l’appelons donc blaze en public toutes les

          fois que nous ne l’oublions pas   car nous sommes en californie et la

     traduction anglaise semble rendre le nom plus lumineux   ainsi aux

matches de baseball quand le haut-parleur annonce à l’assistance « au

poste de batteur pour l’équipe de glendal federal   l’inter-

cepteur   blaze antin » le nom fait briller tout à coup comme une

flamme le nom du poète français qui est le sien et que les gens de san diego

peuvent ainsi prononcer et reconnaître   d’ailleurs on pourrait me demander pourquoi

          s’il est tellement important de donner les noms justes j’ai donné à ce rejeton

     doré de la californie le nom d’un aventurier de la débauche

la réponse étant qu’il n’est pas né en californie   qu’il est né à new york

          noir comme un petit moricaud   avec une espèce de longue barbe de

poils encadrant un petit visage ratatiné   qu’il a commencé par ne

     pas dormir pendant vingt quatre heures à peine né   qu’il ne

     ressemblait à personne sauf peut être w c field que sa mère ellie          

          disait qu’il nous causerait des ennuis   comme il ne voulait pas

     dormir   et qu’il voulait rester éveillé   qu’il allait peut-être

bien se lever et s’en aller   moi je lui ai dit il a tout l’air du gosse qui

s’embarque à l’âge de seize ans pour aller couvrir la guerre russo-japonaise

          nommons-le blaise cendrars   en outre c’est le nom du poète le plus

     joyeux du vingtième siècle   l’un des plus grands poètes français   en

tout cas certainement le plus joyeux   un modèle de gaieté   et donc

          plein d’espoir   nous l’avons appelé blaise cendrars   il ne semble

pas que ç’ait été une métaphore parce qu’un petit enfant n’a pas de nom

il lui faut s’en faire un   nous avons fait le pari que ce soit le sien

          aujourd’hui il semble que nous ne nous soyons pas trompés   il

ressemble de jour en jour davantage à son nom   en plus jeune en plus

décontracté style californien – blaze le flambant tout aussi lumineux

          peut-être un peu moins chaud   il lui reste encore à faire du chemin pour

     mériter son nom certes   mais regardez blaise cendrars combien de temps       

il lui a fallu voyager pour mériter son nom   ce nom qu’il s’était 

          donné à l’hôtel des étrangers après s’être sauvé de sa paisible

     demeure suisse   il lui a fallu voyager à travers la mandchourie avec

un marchand de carpettes   aux états-unis où personne ne sait au juste

ce   qu’il a fait à part traîner les pieds à la bibliothèque municipale de

     new-york et écrire un poème sur pâques   même s’il n’avait fait  

que traîner dans cette bibliothèque municipale et dans bryant park il en

          aurait tout de même vu davantage sur les états-unis que n’importe quel touriste

          parce qu’il reconnaissait la modernité du pays savait des tas de choses sur

les états-unis   son étrange fièvre commerciale   il a écrit un

     livre sur la découverte de l’or bien qu’il ne soit jamais allé en

californie   plus tard changeant son mode de travail   il est allé

          voir des pays lointains et excitants   pour écrire dessus ensuite les

          faisant paraître plus vrais que nature   mais blaise cendrars  n’était

     pas un écrivain à métaphores du genre de robert frost   on peut bien

l’accuser de mentir ici ou là   de raconter une histoire

          comme il faut qu’elle soit racontée pour être lumineusement claire

     blaise cendrars était l’écrivain de la vérité lumineuse et incertaine

          bien supérieur à robert frost en ce sens   dont le problème

     était d’essayer de rendre la vérité poétique   pas d’une façon

   excentrique mais professionnelle   comme si pour lui c’était le métier

du poète   parce que quand vous entendez un poème de robert frost vous

     savez qu’il ne vous dit pas seulement comment c’est ou comment il

   aimerait que ce soit   mais le porte à bout de bras pour le faire accéder à

l’étagère littérature

 

Traduit de l’anglais par Jacques Darras

in, David Antin : «  Poèmes parlés [Anthologie] »

Les Cahiers des Brisants (Les cahiers de Royaumont), 1984

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10 janvier 2018

Henry Bauchau (1913 – 2012) : « Parfois je me réveille… »

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1

A Philippe et Anne - Marie Jaccottet

 

Parfois je me réveille avec un goût d’écorce

en bouche, un goût qui vient de la montée des sèves.

Peut-être ai-je connu un grand bonheur là-haut

et dormi dans la cérémonie des branchages

quand se faisait l’accouplement des eaux du ciel

après l’hiver velu dans le tronc paternel.

Peut-être dans l’enfance ou sa vaine poursuite

peut-être en ce délaissement de la lumière

ai-je entendu cela qui me dit à voix basse :

n’espère plus. Tiens-toi ferme dans le silence.

Alors de rien, ainsi qu’un saut de truite à l’aube

je bondirai dans l’espérance, un bel instant.

Peut-être étant sorti du cercle de la lampe

dormeur, ai-je touché la trame de la nuit.

Peut-être ai-je entendu celle qui m’a guidé

depuis l’eau tendre et maternelle, par les fleuves

du temps griffu, vers le lieu où l’on doit se rendre,

disant : il ne faut plus vouloir. À quoi bon !

Être ou vouloir, telle est la question qui se pose.

Arrête enfin cette machine, si tu veux

entendre l’être et l’épouser aux très profondes

noces. Alors dans cette aire bien nettoyée

vide et sans rien que les beaux présents de la terre

les forêts deviendront la volonté de l’arbre.

 

Géologie (1950 – 1957)

Editions Gallimard, 1958

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08 janvier 2018

Paol Keineg (1944-) : « Quand j’étais jeune… » / « Pa oan bihan… »

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Quand j’étais jeune

Mes maîtres chaque matin

Me lavaient le cerveau

Je plaçais ma tête

Sous la bouche de la pompe

Et mes maîtres aimés

Me débarbouillaient le visage

Ils me grattaient le cerveau

A la brosse à chiendent

On me tenait par les bras

Parce qu’à cet âge-là

On n’aime pas la grande eau

A la maison je montrais fièrement

Mon cerveau propre à mes parents

Je courais rendre visite à nos voisins

Qui louaient ma propreté

Aujourd’hui tous les cerveaux sont propres

A cause des laveries automatiques.

 

Pa oan bihan

Va mistri bemdez

A walc’he va empenn

Lakaat a raen va fenn

Dindan beg ar sailh

Da disaotrañ va beg a ree

Va mistri karet

Skrabañ a raent va empenn

Gant ur broust-kagn

Dalch’het va divrec’h

Rak d’an oad-se

Ne blij ket an dour-red dezhañ

Gant lorc’h er ger e tiskouezen

D’am zud va empenn nêt

Bua ez aen da welout

Hon amezeien hag a veule

Ac’hanon evit bezañ ken prop

Ha prop  eo an holl empennoù hiriv an deiz

Abalamor d’ar mekanikoù otomatik.

 

Histoires vraies /Mojennoù gwir

Editions Pierre Jean Oswald, 1974

Du même auteur :

Hommes liges des talus en transe (09/01/2014)

Kerzaniel / Kerouzac’h / Penn ar menez (09/01/2015)

 « L’auge a poussé dans la muraille… » (09/01/2016)

 

Poème précédent en breton :

Per Jakez Helias:L’habitant-habité / An annezer annezet (11/06/2017)

 

 

 

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