Biography-of-John-Keats[1]

 

Ode à un rossignol

 

 Mon cœur souffre et la douleur engourdit

     Mes sens, comme si j'avais bu d'un trait

La ciguë ou quelque liquide opiacé,

     Et coulé, en un instant, au fond du Léthé :

Ce n'est pas que j'envie ton heureux sort,

     Mais plutôt que je me réjouis trop de ton bonheur,

          Quand tu chantes, Dryade des bois aux ailes

               Légères, dans la mélodie d'un bosquet

De hêtres verts et d'ombres infinies,

     L'été dans l'aise de ta gorge déployée.


Oh, une gorgée de ce vin !

     Rafraîchi dans les profondeurs de la terre,

Ce vin au goût de Flore, de verte campagne,

     De danse, de chant provençal et de joie solaire !

Oh, une coupe pleine du Sud brûlant,

     Pleine de la vraie Hippocrène, si rougissante,

          Où brillent les perles des bulles au bord

               Des lèvres empourprées ;

Oh, que je boive et que je quitte le monde en secret,

     Pour disparaître avec toi dans la forêt obscure :


Disparaître loin, m'évanouir, me dissoudre et oublier

     Ce que toi, ami des feuilles, tu n'as jamais connu,

Le souci, la fièvre, le tourment d'être

     Parmi les humains qui s'écoutent gémir.

Tandis que la paralysie n'agite que les derniers cheveux,

     Tandis que la jeunesse pâlit, spectrale, et meurt ;

          Tandis que la pensée ne rencontre que le chagrin

               Et les larmes du désespoir,

Tandis que la Beauté perd son œil lustral,

     Et que l'amour nouveau languit en vain.

Fuir ! Fuir ! m'envoler vers toi,

     Non dans le char aux léopards de Bacchus,

Mais sur les ailes invisibles de la Poésie,

     Même si le lourd cerveau hésite :

Je suis déjà avec toi ! Tendre est la nuit,

     Et peut-être la Lune-Reine sur son trône,

          S'entoure-t-elle déjà d'une ruche de Fées, les étoiles ;

               Mais je ne vois ici aucune lueur,

Sinon ce qui surgit dans les brises du Ciel

     A travers les ombres verdoyantes et les mousses éparses.


Je ne peux voir quelles fleurs sont à mes pieds,

     Ni quel doux parfum flotte sur les rameaux,

Mais dans l'obscurité embaumée, je devine

     Chaque senteur que ce mois printanier offre

A l'herbe, au fourré, aux fruits sauvages ;

     A la blanche aubépine, à la pastorale églantine ;

          Aux violettes vite fanées sous les feuilles ;

               Et à la fille aînée de Mai,

La rose musquée qui annonce, ivre de rosée,

     Le murmure des mouches des soirs d'été.


Dans le noir, j'écoute ; oui, plus d'une fois

     J'ai été presque amoureux de la Mort,

Et dans mes poèmes je lui ai donné de doux noms,

     Pour qu'elle emporte dans l'air mon souffle apaisé ;

A présent, plus que jamais, mourir semble une joie,

     Oh, cesser d'être — sans souffrir — à Minuit,

          Au moment où tu répands ton âme

               Dans la même extase !

Et tu continuerais à chanter à mes oreilles vaines

     Ton haut Requiem à ma poussière.


Immortel rossignol, tu n'es pas un être pour la mort !

     Les générations avides n'ont pas foulé ton souvenir ;

La voix que j'entends dans la nuit fugace

     Fut entendue de tout temps par l'empereur et le rustre :

Le même chant peut-être s'était frayé un chemin

     Jusqu'au cœur triste de Ruth, exilée,

          Languissante, en larmes au pays étranger ;

               Le même chant a souvent ouvert,

Par magie, une fenêtre sur l'écume

     De mers périlleuses, au pays perdu des Fées.

Perdu ! Ce mot sonne un glas

     Qui m'arrache de toi et me rend à la solitude !

Adieu ! L'imagination ne peut nous tromper

     Complètement, comme on le dit — ô elfe subtil !

Adieu ! Adieu ! Ta plaintive mélodie s'enfuit,

     Traverse les prés voisins, franchit le calme ruisseau,

          Remonte le flanc de la colline et s'enterre

               Dans les clairières du vallon :

Etait-ce une illusion, un songe éveillé ?

          La musique a disparu : ai-je dormi, suis-je réveillé ?

 

 

 

Traduit de l’Anglais par Alain Suied

in, Keats : « Les Odes, suivi de La Belle Dame sans Merci »

Editions Arfuyen, 1994

 

 

Ode to a Nightingale

 


My heart aches, and a drowsy numbness pains

  My sense, as though of hemlock I had drunk,

Or emptied some dull opiate to the drains

  One minute past, and Lethe-wards had sunk:

’Tis not through envy of thy happy lot,

  But being too happy in thine happiness, —
 

   That thou, light-winged Dryad of the trees,

     In some melodious plot

  Of beechen green, and shadows numberless,

    Singest of summer in full-throated ease.
  


O, for a draught of vintage! that hath been

  Cool’d a long age in the deep-delved earth,

Tasting of Flora and the country green,

  Dance, and Provencal song, and sunburnt mirth!

O for a beaker full of the warm South,

  Full of the true, the blushful Hippocrene,

    With beaded bubbles winking at the brim,
 

         And purple-stained mouth;

  That I might drink, and leave the world unseen,

    And with thee fade away into the forest dim:
  

Fade far away, dissolve, and quite forget

  What thou among the leaves hast never known,

The weariness, the fever, and the fret

  Here, where men sit and hear each other groan;

Where palsy shakes a few, sad, last gray hairs,

  Where youth grows pale, and spectre-thin, and dies;

    Where but to think is to be full of sorrow

          And leaden-eyed despairs,
  

Where Beauty cannot keep her lustrous eyes,

    Or new Love pine at them beyond to-morrow.
  

Away! away! for I will fly to thee,

  Not charioted by Bacchus and his lepards,

But on the viewless wings of Poesy,

  Though the dull brain perplexes and retards:

Already with thee! tender is the night,

  And haply the Queen-Moon is on her throne,

    Cluster’d around by all her starry Fays;

          But here there is no light,

  Save what from heaven is with the breezes blown

    Through verdurous glooms and winding mossy ways.
  

 

I cannot see what flowers are at my feet,

  Nor what soft incense hangs upon the boughs,

But, in embalmed darkness, guess each sweet

  Wherewith the seasonable month endows

The grass, the thicket, and the fruit-tree wild;

  White hawthorn, and the pastoral eglantine;

    Fast fading violets cover'd up in leaves;
 

         And mid-May's eldest child,

  The coming musk-rose, full of dewy wine,

    The murmurous haunt of flies on summer eves.
  


Darkling I listen; and, for many a time

  I have been half in love with easeful Death,

Call’d him soft names in many a mused rhyme,

  To take into the air my quiet breath;

Now more than ever seems it rich to die,

  To cease upon the midnight with no pain,

    While thou art pouring forth thy soul abroad

          In such an ecstasy!

  Still wouldst thou sing, and I have ears in vain —

    To thy high requiem become a sod.
  

Thou wast not born for death, immortal Bird!

  No hungry generations tread thee down;

The voice I hear this passing night was heard

  In ancient days by emperor and clown:

Perhaps the self-same song that found a path

  Through the sad heart of Ruth, when, sick for home,

    She stood in tears amid the alien corn;
 

         The same that oft-times hath

  Charm’d magic casements, opening on the foam
 

   Of perilous seas, in faery lands forlorn.
  


Forlorn! the very word is like a bell

  To toil me back from thee to my sole self!

Adieu! the fancy cannot cheat so well

  As she is fam'd to do, deceiving elf.

Adieu! adieu! thy plaintive anthem fades

  Past the near meadows, over the still stream,

    Up the hill-side; and now 'tis buried deep

          In the next valley-glades:

  Was it a vision, or a waking dream?
 

   Fled is that music: — Do I wake or sleep

 

 

 

In, “Annals of the Fine Arts, no 15 »

[Edited by James Elmes], London, 1820

Poème précédent en anglais :

Emily Jane Brontë : « Dis-moi, dis, souriante enfant... » / « Tell me, tell me, smiling child... » (01/07/2021)

Poème suivant en anglais :

Thomas Stearn Eliot : « This music crept by me... » (28/07/2021)