s-l300[1]Photographie de Denise Colomb

 

Lettre aux écoles du Bouddha

 

     Vous qui n’êtes pas dans la chair, et qui savez à quel point de sa trajectoire

charnelle, de son va-et-vient insensé, l’âme trouve le verbe absolu, la parole

nouvelle, la terre intérieure, vous qui savez comment on se retourne dans sa

pensée, et comment l’esprit peut se sauver de lui-même, vous qui êtes

intérieurs à vous-mêmes, vous dont l’esprit n’est plus sur le plan de la chair,

il y a ici des mains pour qui prendre n’est pas tout, des cervelles qui voient plus

loin qu’une forêt de toits, une floraison de façades, un peuple de roues, une

activité de feu et de marbres. Avance ce peuple de fer, avancent les mots écrits

avec la vitesse de la lumière, avancent l’un vers l’autre les sexes avec la force

des boulets, qu’est-ce qui sera changé dans les routes de l’âme ? Dans les

spasmes du cœur, dans l’insatisfaction de l’esprit.

     C’est pourquoi jetez à l’eau tous ces blancs qui arrivent avec leurs têtes

petites, et leurs esprits si bien conduits. Il faut ici que ces chiens nous

entendent, nous ne parlons pas du vieux mal humain. C’est d’autres besoins

que notre esprit soufre que ceux inhérents à la vie. Nous souffrons d’une

pourriture, de la pourriture de la Raison.

     L’Europe logique écrase l’esprit sans fin entre les marteaux de deux termes,

elle ouvre et referme l’esprit. Mais maintenant l’étranglement est à son comble,

il y a trop longtemps que nous patissons sous le harnais. L’esprit est plus grand

que l’esprit, les métamorphoses de la vie sont multiples. Comme vous, nous

repoussons le progrès : venez, jetez bas nos maisons.

     Que nos scribes continuent encore pour quelques temps d’écrire, nos

journalistes de papoter, nos critique d’ânonner, nos juifs de se couler dans leurs

moules à rapines, nos politiques de pérorer, et nos assassins judiciaires de

couver en paix leurs forfaits. Nous savons, nous, ce que c’est que la vie. Nos

écrivains, nos penseurs, nos docteurs, nos gribouilles s’y entendent à rater la

vie. Que tous ces scribes bavent sur nous, qu’ils y bavent par habitude ou

manie, qu’ils y bavent par châtrage d’esprit, par impossibilité d’accéder aux

nuances, à ces limons vitreux, à ces terres tournantes, où l’esprit haut placé de

l’homme s’interchange sans fin, nous avons capté la pensée la meilleure.

Venez. Sauvez-nous de ces larves. Inventez-nous de nouvelles maisons.

 

In , Revue «  La révolution surréaliste, N° 3, 15 Avril 1925 »

Librairie Gallimard, 1925

Du même auteur :

« Il faut que l’on comprenne que toute intelligence… » (24/01/2014)

Position de la chair (24/01/2015)

Invocation à la Momie (25/01/2016)

Prière (25/01/2017)

« Les êtres /ne sortent pas … » (25/01/2018)

Le navire mystique (25/01/2019)

« Il y a dans la magie... » (25/01/2020)