lawrence[1]

 

La Nef de mort

 

I

 

Or c’est l'automne et la tombée des fruits

et le long voyage vers l'oubli.

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II

Avez-vous construit votre navire de la mort, ah, l’avez-vous fait ?

Ah, construisez votre nef de mort, vous en aurez besoin.

 

Le gel cruel approche, et vont tomber les pommes

dru, à bruit de tonnerre, sur la terre durcie.

 

Et la mort est dans l'air comme une odeur de cendre!

Ne la sentez-vous pas?

 

Et dans le corps meurtri, l'âme s’effraie,

contractée, se garant du froid

qui par tous les jours souffle sur elle .

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Construisez  donc la nef de mort, car il vous faut faire

le plus long voyage, vers l'oubli. 

Et mourir de la mort,  de la longue et douloureuse mort

qui du vieux moi sépare le nouveau.

 

Déjà nos corps sont tombés, meurtris, méchamment meurtris,

déjà nos âmes suintent par l’issue

de la  cruelle meurtrissure.

 

Déjà l'océan noir et sans fin de la fin

pénètre par les brèches de nos blessures,

déjà le flot nous touche.

 

Ah construire votre nef de mort, votre petite arche

et pourvoyez - la de nourriture de galettes, de vin

pour la sombre descente vers l’oubli.

 

VI

 Pièce à pièce meurt le corps, et l'âme timide

voit le sol dérobé sous elle, tandis que monte le flot noir.

 

Nous mourons, nous mourons, tous nous mourons

et rien n’arrêtera le flot mortel qui monte en nous,

et bientôt il s’élèvera sur le monde, le monde alentour.

 

Nous mourons, nous mourons, pièce à pièce nos corps meurent  et

   la force nous quitte,

et notre âme se tapie nue dans la pluie noire au-dessus du flot,

tapie dans les dernières branches de l'arbre de notre vie.

 

VII

 Nous mourons, nous mourons, et tout ce que nous pouvons faire

maintenant c’est d’accepter de mourir et de construire la nef

de la mort pour porter l'âme dans le plus long voyage.

Une petite nef, avec les avirons et la nourriture

les petits plats, et tous l’équipement

convenable et disponible pour l'âme qui s’en va.

 

Maintenant lancez la petite nef, maintenant que meurt le corps

Et que la vie s’en va, embarquez, l'âme frêle

dans la nef vaillante et frêle, l'arche de la foi

avec saprovision de nourriture et ses petits poêlons

ses habits de rechange,

sur les désert noir des flots

sur les eaux de la fin

sur l’océan de la mort, où nous voguons toujours

dans le noir, sans pouvoir gouverner, et sans avoir  de port.

 

Il n'y a pas le port, nulle part où aller

seulement le noir qui s’épaissit et s’assombrit encore

plus noir sur le flot sans bruit, sans clapotis

ténèbres à l’unisson des ténèbres de haut en bas

et par côtés ténèbres totales, sr sorte su’il n'y a plus de direction.

la petite nef est là, et pourtant disparue.

On ne la  voit pas, car il n'y a rien par quoi la voir.

Elle est disparue! Disparue ! pourtant

quelque part, elle est là.

Nulle part!

 

VIII

Et tout a disparu, le corps a disparu

Tout à fait englouti, disparu, tout entier.

La ténèbre d’en haut est aussi épaisse que celle d’en bas,

entre elles, la petite nef

est disparue

elle est disparue

 

C’est la fin, c’est l'oubli.

 

IX

Et pourtant, hors de l'éternité un fil

se détache sur le noir,

un fil horizontal

qui fume un peu pâlement sur le sombre.

 

Est-ce illusion ? la pâleur fume-t’elle

Un peu plus haut?

Attendez, attendez, car voici l’aurore,

la cruelle aurore du retour de la vie

hors de l'oubli.

 

Attendez, attendez, la petite nef

dérive, sous la mortelle cendre grise

d'une aurore inondée.

 

Attendez, attendez ! c’est cela, une onde de jaune

et étrangement, ô âme blême et glacée, une onde de rose.

 

 Une onde de rose, et tout repart.

 

X

 Le flot s’abaisse, et le corps comme un coquillage usé

émerge étrange et beau.

Et la petite nef rentre au port, hésitante et confuse

sur le flot rose,

et l'âme frêle en sort, rentres dans sa maison

le cœur rempli de paix.

 

Le cœur s’élance en paix nouvelle

de l'oubli même.

 

Ah construisez votre nef de mort, construisez – la !

car vous en aurez besoin.

Car le voyage en oubli vous attend.

 

Traduit de l’anglais par J.J. Mayoux

In, D.H. Lawrence :Poèmes /Poems

Editions Aubier(collection bilingue), 1976

Du même auteur :

Désir de printemps / Craving for spring (10/06/2016)

Ombres / Shadows (10/06/2017)

Les secrètes eaux / The secret waters (10/06/2018)

La lande sauvage / The wild common (10/06/2019)

 

 

 

The ship of death

I

Now it is autumn and the falling fruit

and the long journey towards oblivion.

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II

Have you built your ship of death, O have you?

O build your ship of death, for you will need it.

 

The grim frost is at hand, when the apples will fall

thick, almost thundrous, on the hardened earth.

 

And death is on the air like a smell of ashes!

Ah! can't you smell it?

 

And in the bruised body, the frightened soul

finds itself shrinking, wincing from the cold

that blows upon it through the orifices.

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Build then the ship of death, for you must take

the longest journey, to oblivion. 

And die the death, the long and painful death

that lies between the old self and the new.

 

Already our bodies are fallen, bruised, badly bruised,

already our souls are oozing through the exit

of the cruel bruise.

 

Already the dark and endless ocean of the end

is washing in through the breaches of our wounds,

already the flood is upon us.

 

Oh build your ship of death, your little ark

and furnish it with food, with little cakes, and wine

for the dark flight down oblivion.

 

VI 

Piecemeal the body dies, and the timid soul

has her footing washed away, as the dark flood rises.

 

We are dying, we are dying, we are all of us dying

and nothing will stay the death-flood rising within us

45and soon it will rise on the world, on the outside world.

 

We are dying, we are dying, piecemeal our bodies are dying

and our strength leaves us,

and our soul cowers naked in the dark rain over the flood,

cowering in the last branches of the tree of our life.

 

VII 

We are dying, we are dying, so all we can do

is now to be willing to die, and to build the ship

of death to carry the soul on the longest journey. 

A little ship, with oars and food

and little dishes, and all accoutrements

fitting and ready for the departing soul.

 

Now launch the small ship, now as the body dies

and life departs, launch out, the fragile soul

in the fragile ship of courage, the ark of faith

with its store of food and little cooking pans

and change of clothes,

upon the flood's black waste

upon the waters of the end

upon the sea of death, where still we sail

darkly, for we cannot steer, and have no port.

 

There is no port, there is nowhere to go

only the deepening black darkening still

blacker upon the soundless, ungurgling flood

darkness at one with darkness, up and down

and sideways utterly dark, so there is no direction any more

and the little ship is there; yet she is gone.

She is not seen, for there is nothing to see her by.

She is gone! gone! and yet

somewhere she is there.

Nowhere!

 

VIII

 And everything is gone, the body is gone

completely under, gone, entirely gone.

The upper darkness is heavy as the lower,

between them the little ship

is gone

she is gone.

 

It is the end, it is oblivion.

 

IX 

And yet out of eternity, a thread

separates itself on the blackness,

a horizontal thread

that fumes a little with pallor upon the dark.

 

Is it illusion? or does the pallor fume

A little higher?

Ah wait, wait, for there's the dawn,

the cruel dawn of coming back to life

out of oblivion.

 

Wait, wait, the little ship

drifting, beneath the deathly ashy grey

of a flood-dawn.

 

Wait, wait! even so, a flush of yellow

and strangely, O chilled wan soul, a flush of rose.

 

A flush of rose, and the whole thing starts again.

 

The flood subsides, and the body, like a worn sea-shell

emerges strange and lovely.

And the little ship wings home, faltering and lapsing

on the pink flood,

and the frail soul steps out, into the house again

filling the heart with peace.

 

Swings the heart renewed with peace

even of oblivion.

 

Oh build your ship of death, oh build it!

for you will need it.

For the voyage of oblivion awaits you.

 

Last poems,1932

Poème précédent en anglais :

William Blake  : “ L’alouette,  sur son lit de terre… / The Lark, sitting upon his earthy bed…” (29/04/2015)

Poème suivant en anglais :

Emily Jane Brontë  : Il devrait n’être point de désespoir pour toi / There should be no despair for you (18/07/2015