220px_D

 

La lande sauvage

 

 

Les vives étincelles sautent dans les ajoncs

Petits jets de soleil pareils à des flammes.

Au-dessus, exultants, les vanneaux filent :

Ils ont vaincu le temps une fois encore, leur clameur l’annonce.

 

Les lapins, poignées de terre brune, gisent

En boule sur le morne gazon qu’ils ont brouté à vif.

Dorment-ils ? – vivent-ils ? – Voyez donc, lorsque je

Bouge les bras, la colline exploser, soulevée par la détente de leur ruade !

 

La lande crâne bravement ; mais en bas, d’entre les joncs

En masse les soucis d’eau brillants se dressent et défient les buisson fleuris ;

Le ruisselet paresseux y pousse

Sa sinueuse flânerie ; et puis se réveille, bondit, rit et s’épanche.

 

En une mare profonde, un vieux bain à moutons

Noir, étouffé de saules, frais, où reflue le cours lent de l’eau ;

Nu sur la lèvre abrupte et tendre

De gazon, je guette debout le va et vient frémissant de mon ombre blanche

 

Et si se flétrissait l’ajonc, et que je sois parti ?

Et si l’eau s’arrêtait, où seraient alors soucis et goujons ?

Qu’est-ce donc sur quoi s’abaisse mon regard ?

Blanche sur l’eau se fronce mon ombre, tirant comme un chien sur sa corde,

     pour filer.

 

Comme elle se retourne, tel un chien blanc vers son maître !

Moi sur la rive toute substance, mon ombre toute ombre me regardant d’en bas,

     se retournant !

Er l’eau court, court plus vite, plus vite encore,

Et le chien blanc danse et frémit, je tient lâche sa corde.

 

Mais quelle splendeur d’être substance ici !

Mon ombre n’est ni ici ni là ; mais moi, je suis royalement ici !

Je suis ici ! Je suis ici ! clame le vanneau ; les soucis d’eau éclatent de rire à les

     entendre !

Ici ! sursautent les lapins. Ici ! halète l’ajonc. Ici ! disent les insectes de près et

     de loin.

 

Sur ma peau, au soleil, l’air chaud qui colle

Et qu’irradie le chant de sept alouettes chantant ensemble m’ébaudit de baisers.

Tu es ici ! Tu es ici ! Nous t’avons trouvé ! Partout

Nous cherchions ta substance, étalon des caresses, garçon nu !

 

Ah mais l’eau m’aime et m’enveloppe,

Joue avec moi, m’agite, me soulève et m’enfonce murmurant : Oh merveilleuse

     chose !

Non plus une ombre ! – et elle me tient

Serré, et elle me roule, m’enveloppe, me touche, inlassablement.

 

Soleil, mais en substance, jaunes nénuphars !

Ailes, plumes, sur le cri des temps mystérieux, vanneaux qui virent !

Tout le bien tout le bon, tout Dieu se fait substance, un lapin pataud

Le confirme, j’entends clamer sept alouettes en chœur.

 

 

Traduit de l’anglais par J.J. Mayoux

In, « D.H. Lawrence : Poèmes/Poems »

Editions Aubier (Collection bilingue), 1976

Du même auteur :

La nef de mort / The ship of death (10/06/2015)

Désir de printemps / Craving for spring (10/06/2016)

Ombres / Shadows (10/06/2017)

Les secrètes eaux / The secret waters (10/06/2018)

 

 

The wild common

 

The quick sparks on the gorse-bushes are leaping 

Little jets of sunlight texture imitating flame; 

Above them, exultant, the peewits are sweeping : 

They have triumphed again o'er the ages, their screamings proclaim.  

 

Rabbits, handfuls of brown earth, lie 

Low-rounded on the mournful turf they have bitten down to the quick. 

Are they asleep ? — are they living ? — Now see, when I 

Lift my arms, the hill bursts and heaves under their spurting kick !  

 

The common flaunts bravely; but below, from the rushes 

Crowds of glittering king-cups surge to challenge the blossoming bushes; 

There the lazy streamlet pushes 

His bent course mildly; here wakes again, leaps, laughs, and gushes  

 

Into a deep pond, an old sheep-dip, 

Dark, overgrown with willows, cool, with the brook ebbing through so slow; 

Naked on the steep, soft lip 

Of the turf I stand watching my own white shadow quivering to and fro.  

 

What if the gorse-flowers shrivelled, and I were gone ? 

What if the waters ceased, where were the marigolds then, and the gudgeon ? 

What is this thing that I look down upon ? 

White on the water wimples my shadow, strains like a dog on a string, to run on.  

 

How it looks back, like a white dog to its master! 

I on the bank all substance, my shadow all shadow looking up to me, looking

     back! 

And the water runs, and runs faster, runs faster, 

And the white dog dances and quivers, I am holding his cord quite slack.   

 

But how splendid it is to be substance, here! 

My shadow is neither here nor there; but I, I am royally here! 

I am here! I am here! screams the peewit; the may-blobs burst out in a laugh as they hear! 

Here! flick the rabbits. Here! pants the gorse. Here! say the insects far and near. 

 

 

Over my skin in the sunshine, the warm, clinging air 

Flushed with the songs of seven larks singing at once, goes kissing me glad. 

You are here! You are here! We have found you! Everywhere 

We sought you substantial, you touchstone of caresses, you naked lad!  

 

Oh but the water loves me and folds me, 

Plays with me, sways me, lifts me and sinks me, murmurs: Oh marvellous stuff! 

 No longer shadow! — and it holds me 

Close, and it rolls me, enfolds me, touches me, as if never it could touch me enough. 

 

Sun, but in substance, yellow water-blobs! 

Wings and feathers on the crying, mysterious ages, peewits wheeling! 

All that is right, all that is good; all that is God takes substance! a rabbit lobs 

In confirmation, I hear sevenfold lark-songs pealing. 

 

The Complete Poems of D. H Lawrence

Heineman, 1964

Poème précédent en anglais :

Jack Kerouac : 67ème chorus / 67th chorus (27/03/19)