POSTE-1963-22[1]

La sauvage

I

Solitudes que Dieu fit pour le Nouveau Monde,

Forêts, vierges encor, dont la voûte profonde

A d'éternelles nuits que les brûlants soleils

N'éclairent qu'en tremblant par deux rayons vermeils

(Car le couchant peut seul et seule peut l'aurore

Glisser obliquement aux pieds du sycomore),

Pour qui, dans l'abandon, soupirent vos cyprès ?

Pour qui sont épaissis ces joncs luisants et frais ?

Quels pas attendez-vous pour fouler vos prairies ?

De quels peuples éteints étiez-vous les patries ?

Les pieds de vos grands pins, si jeunes et si forts,

Sont-ils entrelacés sur la tête des morts ?

Et vos gémissements sortent-ils de ces urnes

Que trouve l'Indien sous ses pas taciturnes ?

Et ces bruits du désert, dans la plaine entendus,

Est-ce un soupir dernier des royaumes perdus ?

Votre nuit est bien sombre et le vent seul murmure.

Une peur inconnue accable la nature.

Les oiseaux sont cachés dans le creux des pins noirs,

Et tous les animaux ferment leurs reposoirs

Sous l'écorce, ou la mousse, ou parmi les racines,

Ou dans le creux profond des vieux troncs en ruines.

— L'orage sonne au loin, le bois va se courber,

De larges gouttes d'eau commencent à tomber ;

Le combat se prépare et l'immense ravage

Entre la nue ardente et la forêt sauvage.

 

Les Destinées : Poèmes philosophiques

Michel Lévy Frères, Editeur, 1864.

Du même auteur :

 « Souvent dans les forêts de la Louisiane… » (05/05/2015)

 La Maison du berger (05/05/2016)

« Je suis celui qu’on aime... » (02/06/2018)

Le Cor (I) (06/09/2019)