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A l’automne

 

Saison des brumes et du fruit accompli !

     Amie la plus proche du soleil mûrisseur,

Tu complotes avec lui pour charger et bénir de fruits

     Les treilles qui courent au long des toits de chaume ;

Pour courber de pommes les arbres moussus des vergers,

     Pour combler tous les fruits de maturité ;

          Pour gonfler la courge et durcir la coque

     Des douces noisettes ; pour offrir plus,

Toujours plus de fleurs tardives aux abeilles,

Jusqu’à les laisser croire à un éternel été,

     Parce que la chaleur a gorgé toutes les ruches.

 

Qui ne t’a vue souvent arpenter ton domaine ?

     Parfois quiconque sort et te cherche, te trouve

Assise sans manières, à même le sol des granges,

     Les cheveux légèrement soulevés par le vent du vannage ;

Ou endormie sur un sillon à moitié moissonné,

     Etourdie par les vapeurs des pavots, tandis que

          Ta faucille épargne les fleurs mêlées du prochain carré :

Et parfois, pareille à une glaneuse, tu dresses droite

     Ta tête chargée de gerbes pour franchir un ruisseau ;

     Ou encore, près d’un pressoir à cidre, tu regardes,

          Des heures durant, couler ses ultimes gouttes.

 

Où se sont-elles enfuies, les chansons du Printemps ?

     Ne les recherche pas : toi aussi, tu as ta musique,

          Tandis que des nuages striés fleurissent le jour

Qui doucement meurt, et vermeillent les toits de chaume ;

     Les petites éphémères en chœur se lamentent

     Parmi les saules de la rive, soulevés ou retombant

          Au diapason du vent léger ;

Et les agneaux déjà sevrés bêlent sur toutes les collines ;

     Les grillons des haies chantent ; et l’on entend

     Le rouge-gorge siffler haut dans le pré,

          Et les hirondelles rassemblées trisser dans le ciel.

 

Traduit de l’Anglais par Alain Suied

in, Keats : « Les Odes, suivi de La Belle Dame sans Merci »

Editions Arfuyen, 1994

 

A l’automne

 

I

 

Saison de brume et de savoureuse abondance,

     Tendre amie du soleil qui mûrit toutes choses,

Avec lui conspirant à enrichir de fruits

     Les treilles surchargées au bord des toits de chaume,

A courber sous les pommes l’arbre moussu du clos

     Et remplir jusqu’au coeur tous les fruits mûrissants ;

          A faire enfler la courge et s’arrondir l’amande

     Friande aux coques des noisettes ; à faire éclore

Pour les abeilles toujours plus de fleurs tardives,

Leur faisant croire que les jours chauds ne prendront fin

     Tant l’été a gorgé de miel leurs alvéoles.

 

II

 

Qui ne t’a vue bien des fois parmi tes richesses ?

     Parfois, qui te cherchait au loin te trouve assise,

Insouciante, sur l’aire d’une grange, les cheveux

     Doucement soulevés par le vent du vannage,

Ou bien, sur un sillon à demi moissonné,

     Assoupie aux vapeurs des pavots, ta faucille

          Epargnant l’andain proche et son lacis de fleurs ;

Et parfois, en glaneuse, tu tiens la tête droite

     Sous la charge en passant un ruisseau, ou encore,

     Près d’un pressoir à cidre, d’un œil patient, regardes

          Les dernières coulées suinter d’heure en heure.

 

III

 

Où sont les chansons du printemps ? oui, où sont-elles,

     N'y songe pas ! N’as-tu point ta musique aussi

Quand meurt, paisible, un jour fleuri de longs nuages

     Qui colorent en rose les chaumes dans la plaine ?

Alors, chœur plaintif, gémissent les éphémères

     Parmi les saules de la rivière, soulevés

          Ou retombant selon que souffle ou meurt la brise ;

Aux confins des collines, les agneaux grandis bêlent ;

     Les grillons chantent dans les haies ; le rouge-gorge

     En doux trilles siffle au jardin clos, et dans les cieux,

          Pour leur vol assemblées, les hirondelles trissent.

 

Traduit de l’anglais par Robert Ellrodt

In, « Anthologie bilingue de la poésie anglaise »

Editions Gallimard (Pléiade), 2005

 

A l’automne

I


Saison de brumes et de moelleuse fécondité,

Amie très intime du soleil qui mûrit ;

Tu conspires avec lui afin de bénir d’un fardeau

De fruit la vigne qui court sous la saillie du toit de chaume ;

De faire ployer de pommes les arbres moussus de la chaumière,

Et d’emplir tout fruit de maturité jusqu’au cœur ;

D’enfler la gourde et de bonder les coques des noisettes

D’un douce amande ; de faire toujours davantage

Bourgeonner les fleurs tardives pour les abeilles,

Jusqu’à ce qu’elles pensent que les jours de chaleur jamais ne cesseront,

Car l’été sature leurs poisseuses alvéoles.

 

II


Qui ne t’a pas vue souvent parmi tes provisions ?

Parfois quiconque cherche au-dehors risque de te trouver

Assise sans souci sur le sol d’un grenier,

Ta chevelure ondulant au vent vanneur qui la soulève :

Ou sur un sillon à moitié moissonné profondément endormie,

Assoupie à l’exhalaison des pavots, tandis que ta faucille

Epargne le prochain andain et toutes ses fleurs enroulées :

Et quelquefois telle un glaneur tu maintiens

Ta tête chargée en travers d’un ruisseau ;

Ou près d’un pressoir à cidre, d’un regard patient,

Tu observes d’heure en heure les derniers suintements.

 

III


Où sont les chants du printemps ? Oui, où sont-ils ?

N’y pense pas ; toi aussi, tu as ta musique, ‒

Tandis que des nuages striées fleurissent la douce mort du jour,

Et caressent d’une teinte rosée les chaumes sur la plaine ;

Alors en un chœur plaintif pleurent les menus moucherons en deuil

Parmi les saules sur la rive, soulevés

Ou bien sombrant au gré du vent léger, vivant ou mourant ;

Et les agneaux grandis bêlent avec force près du ru sur la colline ;

Les grillons des haies chantent ; et désormais d’un doux soprano

Le rouge-gorge siffle dans le clos d’un jardin ;

Et les hirondelles qui se rassemblent pépient dans les cieux.

 

Traduit de l’anglais par Anne Mounic

In, Revue « Temporel, N°18, 22 Septembre 2014

Revue en ligne publiée par l’Atelier GuyAnne, 77144 Chalifert

Du même auteur : Ode à un rossignol / Ode to a Nightingale (16/07/2021)

 

 

To Autumn

 

I


Season of mists and mellow fruitfulness,

Close bosom-friend of the maturing sun ;

Conspiring with him how to load and bless

With fruit the vines that round the thatch-eves run ;

To bend with apples the moss’d cottage-trees,

And fill all fruit with ripeness to the core ;

To swell the gourd, and plump the hazel shells

With a sweet kernel ; to set budding more,

And still more, later flowers for the bees,

Until they think warm days will never cease,

For Summer has o’er-brimm’d their clammy cells.

 

II


Who hath not seen thee oft amid thy store ?

Sometimes whoever rocks abroad may find

Thee sitting careless on a granary floor.

Thy hair soft-lifted by the winnowing wind ;

Or on a half-reap’d furrow round asleep,

Drows’d with the fume of poppies, while thy hook

Spares the next swath and all its twined flowers :

And sometimes like a gleaner thou dost keep

Steady thy laden head across a brook ;

Or by a cyder-press, with patient look,

Thou watchest the last oozings hours by hours.

 

III


Where are the songs of Spring ? Ay, where are they ?

Think not of them, thou hast thy music too, ‒

While barred clouds bloom the soft-dying day,

And touch the stubble-plains with cosy hue ;

Then in a wailful choir the small gnats mourn

Among the river sallows, borne aloft

Or sinking as the light wind lives or dies ;

And full-grown lambs loud bleat from hilly bourn ;

Hedge-crickets sing ; and now with treble soft

The red-breast whistles from a garden-croft ;

And gathering swallows twitter in the skies.

 

Lamia, Isabella, the Eve of St Agnes and Other Poems.

Printed for Taylor and Hessey, London,1820

Poème précédent en anglais :

Derek Mahon :Les dieux bannis / The banished gods (22/06/2022)

Poème suivant en anglais :

Anna Waldman: La fissure dans le monde / Crack in the world (25/07/2022)