51r-Aq851PL

 

Chant de Mahomet

 

Voyez jaillir l’eau vive

De la roche, joyeuse et claire

Comme un éclat d’étoile !

Au-dessus des nuages,

De bons esprits

Ont nourri sa jeunesse

Entre les falaises dans les fourrés.

 

Il sort du nuage avec la fraîcheur

D’un jeune danseur

Sautant sur les marbres,

Ses cris d’allégresse

Rebondissent au ciel.

 

Par les trouées des sommets,

Il court après des cailloux bariolés

Et dans sa course précoce de chef,

Il entraîne ses frères ruisseaux

Avec lui loin d’ici.

 

Tout en bas dans la vallée,

Des fleurs naissent sous ses pas.

Et la prairie

Vit de son haleine.

 

Rien ne l’arrête pourtant, ni vallon ombreux

Ni fleurs

Qui lui enlacent les genoux

Ou l’enjôlent de regards tendres ;

Il est poussé vers la plaine

En un sinuant voyage.

 

Des ruisseaux s’accolent

Aimablement à lui.

Et voici qu’il arrive

Dans la plaine, resplendissant d’argent,

Et la plaine resplendit avec lui,

Et les fleuves de la plaine

Et les ruisseaux des montagnes

Poussent des cris de joie et l’appellent : « Frère,

Frère, prends tes frères avec toi ;

Emmène-nous chez ton vieux père,

Jusqu’à l’éternel océan

Qui nous attend

Et déploie ses vastes bras,

Qui s’ouvrent en vain, hélas,

Pour saisir ceux qui se languissent de lui,

Car dans le désert aride nous dévore

Un sable avide,

Nous suce le sang,

Une colline

Nous arrête et fait de nous des étangs,

Frère,

Emmène tes frères de la plaine,

Emmène tes frères des montagnes

Avec toi retrouver ton père.

 

« Venez, vous tous ! »

Et maintenant il enfle

Plus magnifiquement encore, toute une lignée

Porte le prince bien haut,

Et, dans les roulements du triomphe,

Il donne aux pays des noms, des villes

Naissent sous son pied.

 

Irrésistible et mugissant, il passe,

Laisse les sommets des tours enflammés,

Et les demeures de marbre, création

De sa plénitude, derrière lui.

 

Cet Atlas porte sur ses épaules de géant

Des demeures de cèdre, mille

Voiles pleine emportent en gémissant

Sur sa tête, vers le ciel,

Sa puissance et sa splendeur.

 

Ainsi porte-t-il ses frères,

Ses trésors, ses enfants,

Au géniteur qui l’attend pour les serrer

Sur son cœur, dans un hurlement de joie.

 

 

Traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre

in, « Anthologie bilingue de la poésie allemande »

Editions Gallimard (La Pléiade), 1995

Du même auteur :

Le Roi des Aulnes / Erlkönig (23/06/2014)

Bienvenue et adieu / Willkommen und Abschied (22/06/2015)

La chanson de Mignon / Mignons lied (23/06/2016)

Chant de tempête du voyageur / Wanderers Sturmlied (23/06/2017)

Un autre pareil / Ein Gleiches (23/06/2018)

Présence de l’Aimé / Nähe des Geliebten (23/06/2019)

Navigation / Seefahrt (23/06/2020)

Rose sauvage / Heidenröslein (23/06/2021)

 

Mahomets-Gesang

 

Seht den Felsenquell,

Freudehell,

Wie ein Sternenblick;

Über Wolken

Nährten seine Jugend

Gute Geister

Zwischen Klippen im Gebüsch.

 

Jünglingsfrisch

Tanzt er aus der Wolke

Auf die Marmorfelsen nieder,

Jauchzet wieder

Nach dem Himmel.

 

Durch die Gipfelgänge

Jagt er bunten Kieseln nach,

Und mit frühem Führertritt

Reißt er seine Bruderquellen

Mit sich fort.

 

Drunten werden in dem Tal

Unter seinem Fußtritt Blumen,

Und die Wiese

Lebt von seinem Hauch.

 

Doch ihn hält kein Schattental,

Keine Blumen,

Die ihm seine Knie umschlingen,

Ihm mit Liebesaugen schmeicheln :

Nach der Ebne dringt sein Lauf

Schlangenwandelnd.

 

Bäche schmiegen

Sich gesellig an. Nun tritt er

In die Ebne silberprangend,

Und die Ebne prangt mit ihm,

Und die Flüsse von der Ebne

Und die Bäche von den Bergen

Jauchzen ihm und rufen: "Bruder!

Bruder, nimm die Brüder mit,

Mit zu deinem alten Vater,

Zu dem ewgen Ozean,

Der mit ausgespannten Armen

Unser wartet

Die sich, ach! vergebens öffnen,

Seine Sehnenden zu fassen;

Denn uns frißt in öder Wüste

Gierger Sand; die Sonne droben

Saugt an unserm Blut; ein Hügel

Hemmet uns zum Teiche! Bruder,

Nimm die Brüder von der Ebne,

Nimm die Brüder von den Bergen

Mit, zu deinem Vater mit!"

 

Kommt ihr alle!

Und nun schwillt er

Herrlicher; ein ganz Geschlechte

Trägt den Fürsten hoch empor!

Und im rollenden Triumphe

Gibt er Ländern Namen, Städte

Werden unter seinem Fuß. 

 

Unaufhaltsam rauscht er weiter,

Läßt der Türme Flammengipfel,

Marmorhäuser, eine Schöpfung

Seiner Fülle, hinter sich.

 

Zedernhäuser trägt der Atlas

Auf den Riesenschultern; sausend

Wehen über seinem Haupte

Tausend Flaggen durch die Lüfte,

Zeugen seiner Herrlichkeit. 

 

Und so trägt er seine Brüder,

Seine Schätze, seine Kinder

Dem erwartenden Erzeuger

Freudebrausend an das Herz.

 

Poème précédent en allemand :

Heinrich Heine : Questions / Fragen (16/06/2022)